RÉVOLUTION FRANÇAISE
Les nouvelles mines de Murphy ou Murphys new diggings, suivant le nom que leur ont donné les Américains, les Allemands, les Français et les Espagnols, sont situées sur XAnglescreek, ruisseau qui verse ses ondes un peu plus bas dans celles du Stanislas. Ces mines ne sont en majeure partie autre chose que des courants d'eau, lesquels descendent des collines environnantes et se jettent dans une creek ou ruisseau de plus grandes dimensions, en formant entre leurs divers bras la flat ou barre, terrain aurifère sur la richesse duquel on avait répandu des bruits qu'on peut vraiment qualifier de fabuleux. Au temps où commence cette histoire, on était au milieu de mai; il y avait alors abondance d'eau dans les sources comme dans les ruisseaux, si bien qu'on n'aurait pu songer encore à creuser la terre à une certaine profondeur; aussi devait-on se pré-
— séparer seulement pour la saison favoi-able, la fui de l'été, afin de se trouver en état, le moment venu, de mettre vigoureusement la niaiii à l'o'uvre. On établissait les pompes à lejctfM' IVaii, (ni ireusait des canaux de déeorsiement, etc.
or?
Pendant (juc les mineurs ou laveurs d'or se livraient à ces divers senres de liavaux, il v avait dans les Murphys ou mines, inie autre catégorie d'hommes, «pii, eux, songeaient non moins activement à servir leurs intérêts, mais d'une manière bien différente. Ces industriels sont connus dans les mines sous le iHun de storekeefers, traficants i|ui vont plantant leurs tentes proche des mines et des mineurs, et vendent aux laveurs d'or des })rovisions de toutes espèces; ils passent ainsi leur été avec la perspective de réaliser un bénéfice tort honnête. Certain Yankee enti-eprenant, dans le lieu dont nous parlons, avait établi un jeu de quilles; des buvettes s'élevaient alentour, et les croupiers, ces vautours californiens, s'étaient abattus là de toutes parts, pour y essayer leiu" veine en dépouillant lem^s victimes.
Une grande quantité de Français , Basques pour la plupart, se trouvaient à Murphy, et les
boutiques françaises ne tardèrent pas à sortir de terre, côte à côte des bouti({ues américaines. Dans les premières, on voyait figurer ({uelqnes grisettes, femmes de moyen âge; l'une (et il faut dire que dans la troupe elle était la plus jeune) se plaisait à se promener en jaquette courte, en paiilaion cl se tenait un cliaiJeau de feutre crânement posé sur le côté de la tète, le tout pour le plus grand divertissement des i)i(>nniers de l'ouest, (pii. fraîchement arrivés de leurs forêts, ne pouvaient se figiner qu'une femme eût l'idée d'endosser ainsi des habits d'homme.
Nous avons dit qu'il y avait à Murphy des Allemands, des Espagnols et des Anglais, mais les plus nombreux étaient sans contredit les Français, car ils formaient à eux seids les trois quarts de la population de ce diminutif de ville. Ce fut à cette époque, dans les derniers jours d'avril ou dans les premiers jours de mai, f|ue la législature californienne émit une loi, par laquelle tous les laveurs d'or étrangers étaient frappés d'un droit de vingt dollars par mois, faute de quoi, s'ils ne voulaient ou ne pouvaient payer, ils auraient à quitter les mines sans autre forme de procès et
au plus tôt. Si on les ti'ouvait dans une autre mine à y laver l'or, le délit devait être considéré comme crime d'Etat et puni comme tel.
On peut se représenter l'effet que dut faire cette mesure sur les laveurs d'or étrangers ; même parmi les Américains les hommes raisonnables hochaient la tête d'un air significatif, disant qu'une loi pareille allait donner lieu à du tapage et faire naître un mécontentement pour le moins inutile. Les Français prirent les premiers la mouche, et se distinguèrent autant par leurs injures que par leur sans-gêne à raisonner; déclarant tout bonnement la loi une loi infâme, ils résolurent de ne pas payer un seul centime de droit.
Parmi les Allemands, quelques Alsaciens se joignirent aux Français; les Basques, eux, prirent tout d'abord leurs carabines et levu's fusils et décidèrent que ce qu'il y avait de mieux à faire était de se mettre en état de défense pour imposer aux Américains. Les Américains, de leur côté, ne prirent pas le moindie souci de tout ce tapage. La mesure était de beaucoup trop fraîclie date pour qu'on dût avoir recours à aucun ordre coercitif ;
certains collecteurs avaient été désignés pour faire le tour des mines; jusqu'à ce qu'ils eussent paru à Murphy, il n'y avait qu'à attendre.
On était dans la seconde quinzaine du mois de mai, par une soirée d'une beauté admirable ; le soleil venait de se coucher derrière les pins gigantesques, lesquels, dans ce temps-là, couronnaient les collines de Murphy. Les gens revenaient du travail, et ici et là sortait des tentes une fumée blanche s'élevant d'un feu qui servait aux laveurs d'or à apprêter leur frugal repas du soir.
Des différentes parties de la ville (car c'était l'appellation du groupe de tentes qu'on avait baptisé du nom de Stoutenbourgj arrivaient à l'oreille des sons discordants et bizarres ; c'était le bruit d'un gong chinois mêlé à la voix criarde d'une trompette d'enfant ; — autant de manières pour les différents restaurants d'annoncer au public que les soupers étaient prêts et que les hôtes attendaient leur monde. Dans ce concert improvisé et peu d'accord , des ânes appartenant aux mineurs se mirent aussi à faire leur partie, à quoi il faut joindre le bruit du bois qu'on fendait, et les
refrains de quel(|ues chiinsons françaises parlant d'une tente ou d'un taillis voisin. Les groupes allaient, venaient , liant, uesticnlant, d'une boutique, ce qui veut dire d'uuc Irnic à Tautre ; ronibre se faisait; à peine <juel(|ues légers nuages, dorés par le couchant, glissaient sur le ciel; c'était lui spectacle à faire oublier, même à tant de pauvres diables, leurs fatigues de la journée, leui's soucis du lendemain.
Presque partout les soupers étaient déjà depuis longtemps commencés Mais qu'ont-ils
donc tous ces gens à demeurer immobiles sur le seuil de leurs tentes, à causer et gesticuler surtout avec tant d'animation?
« Les Français ont bien à bloguer ensemble aujourd'hui, » dit un long Texien à un DownEasti'r aussi long (|ue lui (Down Easter est le sobriquet qu'on donne aux vrais Yankees ou aux habitants du nord-est de l'Union). « Comprenezvous ce qu'ils disent?
— Moi ? )) l'épondit le Yankee, surpris que son compagnon pût le soupçonner de parler français ou toute autre langue du monde que Vaméricain. « Moi ? Est-ce que j'entends leur baragouin ! Ce
qu'ils ont à se dire n'est sans doute pas quelque chose de bien important.
— Et comme ils y vont des bras et des mains, » ajouta le Texien en se retournant pour voir le groupe qu'ils venaient de croiser; (( sans cela pour eux point de plaisir; attachez à lui Français les bras derrière le dos, vous lui coupez la langue. »
Nos deux hommes, là-dessus, entrèrent dans une maison de jeu américaine où ils ne trouvèrent que des compatriotes, et le jeu eut pour eux un intérêt si vif, qu'il ne leur laissa pas le temps de s'occuper d'autre chose.
Le tableau qu'otïi ait alors le devant d'une tente française , habitatiou commune d'un certain Louis et d'une grisette , à qui le monde, par courtoisie, donnait le nom de Madame Louis, était bien diflérent. Des Français, presque tous Basques, et des Allemands s'entretenaient avec une animation extrême ; c'étaient des explosions de colère et les cris de : méchants! — au secours! — à bas les Américains! ne laissaient que trop vite et trop bien deviner le sujet qui agitait nos discoureurs.
La conversation se faisait sintoiit en français, mélangé cependant d'un [icu d'espagnol; on y retrouvait les accents comme les dialectes les plus divers. Au milieu du groupe principal on voyait un Allemand du noiu de Fuehs (renard), porteur d'une longue barbe rouge ; un petit Basque, passablement maltraité par la petite vérole, aux traits prononcés, à Vœ'û hargneux; plus im Suisse de haute taille, drapé dans un poncho de TArgeutine, un coutelas passé dans la ceinture. Un autre Basque fanfaron venait d'amener par les épaules le digne hôte de l'étabhssement, M. Louis, pour lui faire conhrmer par lui-même la nouvelle (|u'il avait mise en circulation.
«Allons, Louis, lui ciiait-il avec vivacité, voyons, montre-leur la lettre (pie nous avons reçue aujourd'hui ; ils ne veulent pas me croire.
— Oui, c'est vrai, répondit l'autre, qui vit bien vite ce dont il s'agissait : c'est ma femme qui a la lettre.
— Et qu'v a-l-il dans cette lettie? demanda le Suisse.
— C'est affreux ! c'est ignoble 1 c'est bas ! s'écria Fuchs.
— Tranquilles, leur dit le Suisse ; voyons , soyez une fois tranquilles, que nous puissions entendre; — qui sait si riiistoire après tout n'est pas une exagération'.'
— Une exagération ! s écria le Basque : Madame Louis, ayez la bonté de nous montrer un moment la lettre.
— J'en suis fâchée, Monsieur, » répondit Madame Louis, sorte de figiue féminine d'environ "26 ans, aux yeux noirs, ;'i la taille longue et maigre, et à ces mots elle sortit de derrière la banque où elle servait ses pratiques pour s'approcher du groupe. « J'en suis fâchée, mais les deux hommes qui m'ont fait lire cette lettre avaient ordre de la garder pour la porter à Angelscamp.
— Et le contenu?
— Le contemi, en deux mots, était le suivant : « Des Américains, dans la Sonora, ont mis violemment la main siu" des Français qui se refusaient à payer la taxe. D'eux d'entre eux et un Allemand sont en piison ; on s'attend à ce que, contre tout droit des gens, la loi de Lynch leur sera appliquée; on ajoutait même que le shérif de Sonora, qui est tm Américain, a été tué d'un
coup de poignard par un Espagnol. Les Français de la Sonera appellent à leur aide tous leurs compatriotes des mines ; ils Umv demandent de venir sans délai, s'ils ne veulent j)as qu'on commette sous leurs yeux le plus iiliouiiuabledes attentats.» — Voilà le contenu de la lelli'e, signée par un Français très-honorable, un certain Leroy, qui a là-bas un commerce. Du reste, continua la jeune dame avec animation, dépêchez-vous de vous préparer, car il se lait tard, et dans luie heure nous partons tous.
— Et vous partez aussi avec les autres? lui demanda le Suisse.
— Certainement, ma vie jwnt' mes paysans.
— U"i lesterait en arrière? s'écria Fuchs rouge comme sa chevelure; mais c'est une horreur, une abomination, (pii crie vengeance, qui ne peut se laver que dans le sang!
— Avant de croire il faudrait voir, lépliqua le Suisse moins facilement crédule; on a, et cela surtout depuis (juelque tenq)s, fait circuler tant de faux bruits ((ui ont si vite trouvé créance, que c'est à juste cause (|u'on est devenu un peu déliant à cet eiKJKiii. hu santi-l'ioid, voilà ce qu'il nous faudrait avant t(tut, et surtout ici.
— Du sang-froid? sang de poisson! » s'écria Fuchs qui, s'échautrant de plus en plus à cette seule idée , se versa un grand verre de bordeaux pour désaltérer son gosier desséché. « Qui donc, au récit d'une nouvelle pareille, peut songer encore à réfléchir? La Sonora est-elle à l'autre bout du monde, que des faux bruits nous arrivent si facilement? La Sonora est à 25 milles d'ici; et les deux hommes qui n'ont fait qu'un saut à cheval pour nous apporter cette nouvelle, nous sont garants qu'elle n'est que trop vraie.
— Qu'en pensez-vous? » dit un autre Allemand, se servant pour cela de l'espagnol, parce qu'il ne savait pas le français : « en partant ce soir pour aller jusque-là, je puis être ici demain, et je vous rapporterai au juste quelle est la vérité. Si les choses se sont passées comme le dit la lettre, dans vingt-quatre heures vous en avez la confirmation, alors nous partons tous, et puis nous verrons bien , si une poignée d'Américains sans foi ni loi pourront agir comme ils l'entendent avec ces étrangers qu'ils regardent de si haut. Oui, nous serons tous là. »
Fuchs allait faire à cette proposition une ob-
— GG — jection des mieux motivées, quand Madame Louis lui coupa la parole d'un gracieux mouvement de la main, lequel devait servir d'excuse, mais au fond signifiait: «Laisse-moi d'abord parler, après tu causeras tant qu'il te plaira ; » en attendant, elle s'interposa entre les discoureurs :
« Monsieur Fischer, dit-elle en assez bon espagnol, nous n'avons pas besoin d'autres informations. La lettre, que presque tous nous avons lue, aussi bien que le témoignage de ceux qui l'ont apportée, nous sont de sûrs garants du fait. Ainsi, que celui qui se sent battre un cœur généreux dans la poitrine se range sous notre drapeau. Allons, enfants de la patrie , le jour de gloire est arrivé ! »
Fuchs et un ou deux hommes qui étaient là se joignirent à Madame Louis en entendant le refrain de la chanson célèbre ; il se fit une sorte de tumulte autour de la table aux liqueurs; la conversation devint générale, et l'instant d'après le bruit fut gros et répandu que tous les Français se préparaient à partir le soir même avec l'idée d'arriver le lendemain à l'aurore devant la ville de Sonora.
Fischer, saisi de l'enthousiasme guerrier qui animait tous les autres, avait fait, lui aussi, ses préparatifs; il s'était acheté en toute hâte, moyennant quarante dollars, un fusil à deux coups et une poire à poudre dont un compatriote s'était défait en sa faveur, soi-disant par complaisance pure ; il s'était muni en outre de poudre et de plomb, assez pour soutenir s'il l'avait fallu un siège d'au moins trois semaines ; notre homme, ainsi complètement et galamment équipé, se trouva à l'heure précise du rendez-vous, prêt à partir, devant la tente de M. Louis.
La confusion qui régnait dans ce moment était grande; la plupart des combattants, pour se donner du cœur, sans doute, avaient fait des libations de vin et d'eau -de -vie infiniment plus copieuses encore que d'habitude; Allemands, Espagnols , Français , étaient là mêlés , parlant chacun sa langue, sans trop comprendre son voisin, car il fallait que de temps en temps quelques phrases d'un anglais singulièrement estropié vinssent servir de moyen d'interprétation.
Parmi les Allemands, on distinguait surtout Fuchs qui, depuis une demi-heure qu'il s'agissait
décidément de se mettre en marche, avait perdu une dose notable de son exaltation. Un barbier, nommé Frey, son pays, lui était venu en aide pour user des dernières ressources d'im crédit fort ébranlé, et le pauvre Fuchs, dans des souliers d'emprunt, avec un fusil, un coutelas et un chapeau d'emprunt , se tenait prêt à partir pour la guerre.
« Frères! criait-il d'un ton plus ou moins aviné; frères et amis, si je reste avec... avec vous; soyez-en bien persuadés, c'est que... c'est que... je veux tenir pour les Allemands ! Mon sang, je... je veux le répandre... pour les Allemands... et il n'est qu'un... celui qui n'est pas... pour les Allemands. »
On comprend que nous n'entreprendrons de défendre ni la logique, ni l'élégance des discours de Fuchs ; personne , du reste , ne songeait à s'en inquiéter; lui, voyant que chacun était occupé de ses préparatifs, but successivement tout le vin laissé dans les verres par les consommateurs, sur quoi il serra avec tant d'effusion la main d'un petit négrillon qui était entré pour savoir ce qui se passait , que le bambin
poussa un cri, ce qui ne l'empêcha pas de glisser dans sa poche un petit pain qui se trouvait là et de se sauver. Pour Fuclis, la troupe guerrière ne le revit plus, et quand les pratiques s'informèrent auprès de l'hôte de ce qu'il était devenu, le couple bien avisé répondit : « Monsieur Fuchs, il est mort pour les Allemands. »
Le plan des meneurs, n'était pas que la coloime partit en masse de la tente de M. Louis, à qui une démarche pareille aurait pu , dans la suite , attirer des désagréments. Le lieu de rassemblement était en plein air, à environ un demi-mille de distance, près d'un sentier qu'on avait désigné , où l'on devait se rendre seul ou par petites bandes, pour de là se mettre en marche.
La plupart des hommes avaient déjà pris les devants ; la tente de M. Louis s'était entièrement vidée, il n'y restait que M. et M»"e Louis, et notre ancienne connaissance, Fuchs; ces trois personnes tinrent un conseil de guerre dans toutes les règles. Mme Louis avait revêtu un costume d'amazone complet : elle avait un pantalon de couleur foncée, une chemise de laine rouge, sur
loreille un large sombrero de feutre où se balançait une plume d'autruche, un fusil de chasse h deux coups passé en bandouillère, deux pistolets et un coutelas à la ceinture, plus un sac à ouvrage, et à la main la valise aux provisions. M. Louis en revanche avait l'air d'appartenir plutôt au département des boissons fortes : il n'avait qu'un fusil, mais trois gourdes, lesquelles ne faisaient nullement l'effet d'être vides, et il surveillait Temballement d'un petit tonneau d'eaude-vie, de la contenance d'environ douze gallons, que deux Français devant la tente s'occupaient à mettre en état.
Le conseil de gueiie rassemblé dans la tente n'allait à rien moins qu'à obtenir de Fuchs de renoncer à son humeur belliqueuse et à la mort des héros qu'il ambitionnait, pour remplacer M. et Mme Louis pendant leur absence ; il fallait l'amener à ce qu'il se contentât, au lieu de tirer sur les Américains, de tirer tout uniment les bouchons des bouteilles. On le voit, si la barbarie de M. Louis lui faisait désirer l'anéantissement des habitants de l'Union, elle n'allait pas toutefois jusqu'à vouloir les faire mourir de soif. Le couple avait donc jeté les yeux sur Fuchs.
« D'ailleurs, dit Mme Louis à l'oreille de son mari, il nous faudrait également payer quelqu'un, et celui-ci, de toute façon, restera toujours notre débiteur. »
L'argument parut lumineux à M. Louis, qui, pour sa part, aurait encore mieux aimé rester que s'en aller ; mais comment confier son épouse à des mains étrangères ? Fuchs non plus ne se fit pas presser outre mesure ; il posa son fusil dans un coin, et il venait de retrousser ses manches pour être prêt à servir les pratiques et à rincer les verres, quand on entendit dehors les pas d'un cheval dont on ne tarda pas à voir apparaître le corps, au-dessus duquel passait une tête de femme - coiffée d'un chapeau de feutre orné d'un large ruban rouge, et une voix argentine, mais fort résolue, cria :
« Traversons la creek, ma chère, traversons la creek ; ah! parbleu! nous sommes les dernières ; — et M. Fuchs? Que faites- vous donc là? et votre fusil ? — Nous n'avons pas une minute à perdre.
— A l'instant, ma chère ; à l'instant je suis à toi,répondit l'autre amazone. — Vois-tu, M. Fuchs
— 7^2 — a bien voulu consentir à garder notre maison pendant que nous n'y serons pas.
— Ah! quelle galanterie^ répondit en riant la dame à cheval; mais montez, montez. Vraiment il est déjà trop tard, et nous ne pouvons pas aller courir les grands chemins ainsi toutes seules. »
M»'e Louis ne prit que le temps de glisser à la hâte un peu d'eau de Cologne, un emplâtre de pauvre et des bandes de toile dans son sac à ouvrage; elle jeta un petit coup d'œil à son miroir, un autre à son remplaçant derrière la banque, puis , sortit si précipitamment pour courir à sa monture, qu'elle accrocha en passant, de la crosse de son fusil, le naseau du cheval de son amie, lequel recula épouvanté et faillit déposer à terre, assez peu cérémonieusement, celle qu'il avait sur le dos. M'^^ Louis n'y prit en aucune façon garde, mais, aidée de son mari, elle sauta lestement en selle, et voici nos deux amazones galopant, riant et chantant le long de la route.
M. Louis, pendant ce temps, avait détaché son cheval, remis ses lunettes sur son nez, et après avoir crié un dernier bonsoir M. Fuvhs! auquel il fut répondu par une sorte de grognement, il se
mit en devoir de rejoindre ces dames, besogne qui ne se trouva pas pour lui des plus faciles, car, écuyer médiocre, il avait encore à tenir en respect son fusil et ses bouteilles.
« Well if ever, » dit à ce moment un petit Américain, qui avait considéré jusque-là sans rien dire d'une tente voisine toute cette scène. « Wliat the devil is the matter whith the french ? Ont-ils donc le diable au corps ? ils vont prendre la Californie d'assaut.
— Non pas la Californie, mais la Sonora, » dit une autre voix à côté : c'était un grand Américain, du nom de Fletcher, qui travaillait aux mines pour le compte d'une compagnie texienne.
«La Sonora? — d'où diable, lui répondit le petit, savez-vous cela ?
— Oh ! c'est Kurnel , le Canadien , qui me l'a dit : il parle français.
— Mais que s'est-il donc passé là-bas? » demanda le petit Américain avec quelque inquiétude. « Peut-être vaudrait-il mieux convoquer immédiatement un meeting pour contre-balancer...
— Ah bah ! » fit le Texien du ton le plus flegmatique, « toute cette affaire-là va finir en queue
de rat. — Si la chose devenait sérieuse et s'ils avaient besoin de nous à Sonora, ils sauraient bien nous le faire dire.
— Hallo Fletcher! savez-vous quoi? » crièrent alors quelques jeunes gens de 19 à 20 ans, qui tenaient en face une boutique de boucher, et dont deux surtout ne manquaient pas, comme associés, de se donner tous les jours quelque volée; « savez-vous quoi? » dit l'un d'eux qui portait le costume mexicain et à sa ceinture un revolver à six coups, (( les Français sont partis pour aller prendre d'assaut Sonora ; qu'on batte le rappel, nous tous, jeunes gens, nous nous réunissons, nous les suivons et nous les prenons entre deux feux.
— Sottise, » répliqua à cela un gros Américain aux joues très-roses et abondamment nourries, et aux grands yeux bleus, « nos jeunes gens de là-bas en viendront bien à bout à eux tout seuls ; nous, pendant ce temps, nous ferons ici un camp d'Américains, nous élèverons un retranchement, et nous ne laisserons pas rentrer un seul de ces damnés de Français.
— Sottise ! lui répondit son compagnon avec
colère, c'est bien cela qui serait une sottise ; c'est qu'apparemment tu es trop lâche pour aller, et tu aimerais mieux te retrancher ici derrière une douzaine de troncs d'arbres.
— Trop lâche? s'écria le garçon aux yeux bleus; attends, maudit! . . .
— Silence , enfants , silence ! » leur dit alors Fletcher, qui avait dédaigné jusque-là de prendre part h la conversation ; mais qui, voyant qu'elle afFectait une tournure menaçante , crut devoir dire aussi son mot. « Allons, soyez raisonnables, soyez tranquilles. — Demain l'affaire aura pris une tout autre face. Dieu sait sur quel bruit mal fondé ils se sont mis en route; ils reviendront sots comme des barbets qu'on aurait trempés dans la rivière. »
D'autres assistants essayèrent d'élever contre ce système de temporisation des objections nouvelles ; ils parlaient d'arborer le drapeau américain et de mourir à son ombre ; ils voulaient qu'on fît un exemple ; ils parlaient surtout de punir l'ingratitude des étrangers qu'on devait au plus tôt chasser du pays. Cependant les gens sensés finirent au bout d'un moment par repren-
dre le dessus dans ce débat, et ils obtinrent que chacun s'en retournerait tranquillement chez soi pour y attendre ce qu'amènerait le lendemain.
Les Français pendant ce temps, sans s'inquiéter des suites que pouri'ait avoii' leui' démarche, s'étaient réunis à l'endroit où ils s'étaient donné lendez-vous, et où nos deux amazones arrivèrent juste à temps pour prendre la tète de la colonne.
D'autre part les deux émissaires envoyés de Sonora n'étaient pas restés oisifs ; ils avaient répandu, ou fait répandre, au delà de Calaveres, à Angels, àCarsons, à Douglas Fiat, la nouvelle dont on les avait constitués messagers.
De tous côtés arrivèrent pendant la nuit des Français, portant leurs couvertures et leurs fusils avec quelques maigres provisions , le tout roulé en paquet et attaché sur le dos; ils demandaient en passant la confirmation de ce qu'ils avaient entendu, puis se hâtaient de courir à un danger dont on ne pouvait mesurer l'étendue.
Quoi(iue l'issue de l'expédition ne dût guère répondre à son commencement, les Français ne laissèrent pas cependant de donner une boime et salutaire leçon aux Américains, en leur
montrant que, dans un danger commun, ils seraient tous solidaires ; et plusieurs Américains convinrent plus tard que jamais ils n'auraient cru qu'il y avait autant de Français dans les mines : pendant deux jours il en sortit de tous les trous.
Cette première colonne partie de Murphy avait un aspect original et pittoresque au plus haut degré. Elle était presque entièrement composée de grands et gros compagnons à la mine plus ou moins rébarbative, assez uniformément vêtus de chemises rouges et coiffés de bonnets de la même couleur, sinon de chapeaux de feutre noirs ou gris. Chacun s'était emparé de la première arme qui lui était tombée sous la main ; la plupart avaient des fusils cà deux coups , quelques-uns des carabines ou simplement des fusils de munition; beaucoup portaient au côté des sabres, des poignards et des pistolets.
Bon nombre de ces armes-là n'étaient pas même en état; on les avait, sans égard à la rouille qui les couvrait, sorties pour l'occasion des coins les plus obscurs ou les plus poudreux ; les nettoyer, le temps pressait trop pour seulement y
songer ; leurs propriétaires, sans prendre le loisir d'examiner cette vieille ferraille , ni si les canons étaient déjà chargés, avaient bourré une nouvelle cartouche, puis s'étaient hâtés de voler au combat.
Le boulanger, notre ancienne connaissance, celui dont la figure avait été si cruellement t raitée par la petite vérole, était un de ceux à qui son équipement donnaitla plus constante occupation. Il était à pied comme presque tous ses camarades, et s'arrêtait à chaque pas pour examiner son vieux mousquet, essayer de le remettre en ordre, sur quoi notre homme repartait à la grande course pour rejoindreles autres. Dans ces stations irrégulières mais fréquentes, il changeait deux, si ce n'est trois fois la poudre du bassinet, essayait de déboucher la lumière avec une aiguillette empruntée, qui se trouvait invariablement trop courte, soufllait, puis se remettait à courir si bien que son gros visage en devenait pourpre ; c'était en lâchant quelque gros juron que notre traînard finissait par rattraper la queue de la colonne.
Le plan *de nos aventuriers avait été dans le début de se rendre sans désemparer jusqu'à la
ville de Sonora ; mais lassés par les efforts de la marche, dépourvus de provisions dont ils ne s'étaient guère munis, réduits au brandy, ceux qui composaient la colonne firent leur première halte à onze heures, en s'établissant sous la voûte du ciel, autour de grands feux qu'ils allumèrent.
Le désordre ne manqua pas, on peut le croire, dans ce campement improvisé ; les bouteilles circulèrent à la ronde, et tes chansons aux gais refrains vinrent chasser les sombres pensées qu'auraient pu faire naître les périls de la guerre. Au milieu de cette joyeuse humeur , le boulanger seul était grognon ; il en voulait à son mousquet récalcitrant, qu'il finit cependant, à force de peine, par mettre en état de faire feu ; il est vrai que l'arme en partant appliqua à son propriétaire un si prodigieux soufflet, que le couvre-feu de la batterie en tomba dans la poussière où, grâce à l'obscurité, il fut impossible de le retrouver.
M. Louis, d'autre part, n'eut pas un sort beaucoup plus heureux. Madame son épouse, sans qu'il y eût pris garde, lui avait échappé, et le malheureux mari, au milieu de toutes ces chemises rouges, n'éprouva pas un médiocre embaiTas à
reconnaître sa douce moitié ; il allait à chaque visage barbu on non, le regarder sous le nez, jusqu'à ce qu'à la fin il découvrit madame, étendue sous un arbre à côté de son amie. M. Louis, sans égard aux premiers occupants, choisit pour luimême entre les deux belles son lieu de repos.
Le lendemain, au point du jour, la colonne se remit en marche sans avoir déjeuné, on n'était soutenu que par le brandy ; pendant la nuit plusieurs Français des mines avoisinantes vinrent grossir les rangs, et nos gens n'avaient pas fait une heure de marche qu'ils rencontrèrent une troupe de Mexicains.
« Donde vais, amigos, » leur ci'ièrent les premiers Français, « on allez-vous ? d'oîi venez-vous? Ne savez-vous pas cpie nous allons à votre secours contre les Américains? Nous verrons bien s'ils vous chasseront. »
Les Mexicains eurent l'aii- [)assablement surpris de cette communication dont ils ne comprenaient pas trop le but, car le plus clair de l'aventure, c'est qu'on ne les avait nullement chassés, mais qu'ils s'en allaient de leur plein gré.
Les Français les engagèrent sérieusement à
rebrousser chemin, et à ne pas abandonner ainsi leur propre cause. Ces arguments ne furent acceptés que par le plus petit nombre ; presque tous répondirent qu'ils étaient partis non point à la suite des troubles, mais bien à cause des mines, lesquelles dans la Sonora commençaient à s'épuiser, et ne valaient plus guère la main d'œuwe.
Ce l'ut sous le poids des imprécations et des malédictions des Français que les Mexicains continuèrent leur route, prenant par les bois pour se rendre à Murphy ; le petit nombre d'entre eux qui s'étaient attachés aux défenseurs de leurs droits lésés, ne paraissaient point marcher de bon cœur; ils trouvèrent moyen ici et là, chemin faisant, de s'éclipser dans les buissons le long de la route; à peine y en avait-il encore un ou deux à l'arrivée devant Sonora.
La colonne vit bien encore d'autres petites troupes d'Espagnols, de Mexicains et de Chiliens qu'elle croisa, mais celles-ci ne la laissèrent pas même arriver à portée d'entamer la conversation ; elles se retirèrent fort vite à l'écart, et s'arrangèrent de façon à disparaître au plus tôt derrière la
première pente ou derrière le premier buisson du voisinage.
Nos aventuriers atteignirent vers les dix heures la rivière Stanislas, où un vieux Américain était là pour indiquer le gué, et on peut se figiu^er la surprise du bonhomme à la vue de cette troupe nombreuse en armes partant pour Sonora.
(( Mais, au nom du ciel, enfants, leur disait-il, n'allez pas faire de sottises ! Pensez-y bien ; pensez à ce que vous allez entreprendre. Vous ne savez pas seulement si ce que vous avez entendu dire de Sonora est bien vrai ; et si c'était vrai, songez que ce ne seront que des individus isolés qui en porteiont la peine. Mais si vous avancez comme vous êtes là jusqu'à Sonora, la chose ne se passera pas sans effusion de sang; et quand le sang aura une fois coulé, rpii vous répond des suites? Croyez-moi, n'agissez pas ainsi à la légère, mais éprouvez-vous plutôt avant ; tenez surtout vos consciences nettes, que vous n'ayez pas plus tard des reproches amers à vous faire sur les conséquences d'une démarche inconsidérée. »
La veille au soir le brave homme aurait pu parler et n'adresser ses sages paroles qu'aux quatre
vents du ciel; ce jour-là le sang échauffé s'était déjà singulièrement refroidi : il estvrai que la diète à laquelle tous ces estomacs venaient d'être soumis n'y avait pas peu contribué. Les Français dirent au vieillard qu'ils suivraient son conseil, et qu'avant d'entrer à Sonora et d'user de violence, ils enverraient un parlementaire s'informer encore une fois de l'événement jusque dans ses moindres détails. Le vieux Américain aurait bien désiré retenir tout ce monde, il n'y eut pas moyen, tous voulaient être à portée, au cas que l'on eût besoin de leur secours.
Comme la troupe traversait la rivière, elle vit revenir les deux Français de la veille, qui avaient porté la lettre et la nouvelle à Murphy. Quand ils surent le dessein de leurs compagnons, ils s'offrirent à aller en avant et à lecueillir sans retard des renseignements précis sur ce qui se passait, afin que la troupe fût informée du point où en étaient les choses. Il y eut bien à l'acceptation de cetteoffreune sorte d'opposition, surtoutdelapart des Allemands qui prétendirent qu'il valait mieux envoyer quelque autre que ces deux hommes dont on connaissait l'opinion au sujet des événe-
ments de Sonora, mais les Français furent (ruii avis opposé et l'emportèrent. Les deux messagers donnèrent donc de l'éperon à leurs montures et prirent le large. La colonne s'avança jusqu'à luie demi-lieue de Sonora à une place où elle avait donné rendez- vous à ses émissaires ; elle y établit son campement en attendant leur retour. Il pouvait y avoir là de 4 à 500 hommes armés dont les trois quarts originaires de France.
Les deux émissaires auraient pu être revenus, on ne les apercevait cependant pas. Quelques hommes isolés se portèrent volontairement à leur rencontre jusqu'à moitié chemin de la ville. Peine inutile! il leur l'allui l'cvenir sur leurs pas sans avoir vu personne. Qu'étaient-ils devenus ces émissaires? Des volontaires offrirent de reconnaître le terrain, et parmi eux Fischer, qui avait acheté le matin même d'un Espagnol un cheval tout sellé et tout bridé. Sauter en selle, galoper du côté de Sonora ne fut pour eux que raftaire de quelques instants ; ils ne s'attendaient à rien moins qu'à trouver la ville en grand état de défense, garnie sur tous les points de barricades avec des carabiniers américains embusqués derrière.
Ils commencèrent par s'étonner de ce qu'on les laissât approcher sans opposer à leur marche le moindre obstacle ; mais leur surprise fut bien plus grande quand, du sommet de la dernière colhne, ils virent la ville où il ne semblait pas qu'il se passât rien d'extraordinaire. On voyait bien çà et là quelques groupes se former, car ce n'était plus un mystère à Sonora qu'il y avait en marclie contre elle une troupe de gens armés; on n'avait toutefois nullement l'air de s'en embarrasser ; donc nos éclaireurs, tant soit peu décontenancés, entrèrent dans la rue principale de la ville pour y chercher leurs deux messagers et pour s'informer auprès de leurs compatriotes de l'état réel des esprits.
Les nouvelles qu'ils recueillirent furent d'une natuj'e à ne pas leur faire regretter la démarche pacifique dans laquelle ils venaient de s'engager. L'histoire des Français jetés en prison et en danger de mort était une invention pure. Il est vrai que la veille on avait arrêté et incarcéré un Allemand, mais il avait été relâché presque aussitôt, plusieurs personnes l'ayant reconnu et ayant attesté qu'il était ivre quand il s'était approché d'un
— 8G — Américain pour essayer de le tirer à bas de son cheval. La partie lésée elle-même, en apprenant l'état de cet homme et qui il était, avait retiré sa plainte. Aucun des Français, dont il y avait cependant bon nombre à Sonora, n'avait entendu parler des deux messagers, ni de la nouvelle dont ils étaient porteurs ; nos personnages demeurèrent confondus. Jamais ils ne purent retrouver les émissaires, et il demeura prouvé que toute cette aventure n'était que le résultat d'un canard monstrueux, inventé par la malveillance et répandu avec une légèreté coupable.
Il est vrai d'ajouter que deux jours auparavant il y avait eu une démonstration des Mexicains contre les Américains, dans laquelle les premiers, après avoir arboré leur drapeau , avaient déclaré aux Américains, beaucoup inférieurs en nombre, qu'ils les chasseraient des mines si l'on entrepren;iit de mettre en vigueur la loi qui imposait la taxe.
Mais, suivant riiabitude des Mexicains (jui s'écoutent volontiers parlei', ils firent de beaux discours, et quand on en vint à l'exécution, il ne se trouva plus personne qui y lut disposé; il faut dire
qu'on ne sait trop au juste lesquels des uns ou des autres avaient tort ou raison. Les Américains marchèrent drapeau et musique en tète contre les Mexicains qui se dispersèrent sans résistance, leur drapeau fut enlevé et on hissa le drapeau américain à la place. On ne tira pas un coup de fusil, et le shérif n'avait nullement été assassiné comme le bruit s'en était répandu ; on ne lui avait pas même fait de menaces. Toute cette affaire était un putf gigantesque qui avait eu pour conséquence de brouiller les Américains avec les étranoers.
Les hommes envoyés en éclaireurs par la colonne résolurent, puisque les premiers messagers s'étaient prudemment éclipsés, d'emmener avec eux le malencontreux auteur de la lettre, qui allait avoir à rendre compte de sa conduite. Celui-ci, on le conçoit, ne montra d'abord que le plus médiocre empressement à obéir à la sommation ; mais fausses défaites, excuses plus ou moins bonnes , rien n'y fit. Ses compatriotes et un grand nombre d'Américains, apprenant la cause du tumulte, s'étaient rassemblés devant la tente et on menaça le récalcitrant, s'il ne partait pas
de bonne volonté, de le liei* et de l'emmener de force. Le pauvre diable, tort peu tranquillisé par une perspective pareille, chercha encore à se défendre, mais bon gré mal gré il lui fiiUut suivre son escorte, qui arriva accompagnée d'une foule de Sonoriens au lieu de la halte où nous avons laissé notre troupe.
On peut se représentei- (piel accueil y reçut notre homme. Pendant la première demi-heure il n'y eut pas moyen de comprendre ce que voulaient dire les uns et les autres; chacun criait, chacun gesticulait sans s'embarrasser plus du prisonnier que s'il n'avait pas été là, si bien qu'avec un peu de présence d'esprit il aurait pu profiter de la bagarre et décamper. Cependant, petit à petit, le tumulte se calma; des voix isolées commencèrent à se faire entendre, et au bruit des conversations il finit par se former un jui-y, qui de^'iiit décider du sort de l'accusé.
Autant l'aventure avait eu jusque-là des incidents plutôt grotesques, autant dès ce moment elle prit une tournure sérieuse, car un instant encore et l'on allait délibérer de rien moins que de la vie d'un homme. On reprocha à l'accusé son
délit, comme quoi par une missive mensongère, dont on ne voulait du reste pas rechercher le motif secret, il avait mis le pays entier en émoi; comme quoi il avait tendu à rendre ses compatriotes ridicules, ainsi que tous ceux qui avaient bien voulu se joindre à eux pour leur venir en aide; comme quoi, de plus, il les avait engagés par là dans une démarche qui avait failli semer la défiance entre les Américains et les étrangers. Ce fut en vain que l'accusé essaya de se défendre, alléguant qu'on voyait l'affaire sous un jour par trop fâcheux : c'était un excès de zèle en faveur de ses compatriotes qui l'avait fait agir avec cette précipitation regrettable; on lui avait donné la nouvelle à lui-même que deux Français venaient d'être arrêtés et incarcérés ; de là son exaspération et la missive qu'il avait expédiée. Rien n'y fit, le jury demeura inexorable, il émit son vote de culpabilité, et notre homme fut condamné à être pendu ; l'arrêt devait être exécutoire sur la place même , sans le moindre délai.
Les hommes muets et immobiles, le regard morne et fixe, entouraient le condamné. — En
vain les yeux épouvantés de la victime cherchaient-ils un signe quelconque de compassion sur quelqu'un de ces visages barbus. Un silence de mort régnait partout; le boulanger seul, en dehors du cercle funèbre, était occupé à détacher le lasso du cou d'un cheval.
« Et vous voulez donc m'assassiner ainsi de sang-froid? » dit à la fin le condamné, d'une voix sourde, à ceux qui l'entouraient, «j'ai pourtant là-bas femme et enfants. »
Personne ne lui répondit ; plus d'un cœur saignait, nous aimons à le croire ; mais on sentait combien cet homme était coupable, et on ne voulait pas contrevenir à la sentence.
(i Voilà (jui sera un arbre excellent, » dit le boulanger qui s'était approché d'un jeune chêne; « c'est une affaire de rien que de lancer le lasso par-dessus cette branche. »
Les deux hommes à côté du condamné, à la garde desquels il avait été remis, prirent alors ses deux mains et lui lièrent les coudes sur le dos.
(( Mes compatriotes, mes amis ! » s'écria l'infortuné d'une voix toujours rauque, mais plus forte cependant et plus haute; « vous ne voulez pourtant pas m'assassiner ! »
Son visage était pâle comme la mort, et tous ses membres tremblaient sous le coup d'une agitation fébrile.
Le cercle s'ouvrit du côté de l'arbre ; le diligent boulanger, monté sur le petit tonneau d'eaude-vie de la troupe, se tenait debout sous la branche maîtresse à laquelle pendait le lasso, formé en nœud coulant, qui ondulait doucement bercé par la brise.
« Seigneur ! » murmura le coupable, et, pour la première fois, une larme s'échappa de dessous sa paupière.
Alors, du sein de la troupe, se détacha un Français, grand et beau garçon à la barbe noire. Il étendit la main gauche du côté du prisonnier et dit avec une sorte d'émotion :
« Mes amis , laissez aller cet homme : ce pauvre diable a eu bien suffisamment peur comme ça ; après tout il n'a pas , j'aime à le croire , eu d'intention assez mauvaise pour mériter la mort. Laissez-le donc courir ; à l'avenir, il sera plus prudent; sa mort d'ailleurs ne réparerait rien du tout.
— Elle réparera bien des choses ! crièrent plu-
sieurs voix ; les suites de son étourderie auraient pu être épouvantables, c'est pourquoi il mérite une punition.
— Oui, reprit tranquillement le défenseur olïicieux; mais qui punirez-vous en l'exécutant? Vous punii'cz, bien plus que lui, sa femme et ses enfants qui sont innocents.
— Et n'avons-nous pas, nous aussi, des femmes et des enfants ? s'écrièrent les mêmes voix, et n'a-t-il pas fait tout ce qu'il fallait pour mettre nos vies en danger ? »
Le prisonnier ne dit plus un seul mot, mais son œil, qui reprenait confiance, parcourut de nouveau le cercle des assistants ; la victime respirait à peine. On fit bien encore quelques objections à une grâce pleine et entière; toutefois, le premier feu de la colère était passé, on avait déjà, jusqu'à un certain point, satisfait à la vengeance; la bonté, promptement étouffée, devait dans ces natures ardentes, reparaître bientôt, et à la fin remporter la victoire.
Les gardiens du prisonnier coupèrent euxmêmes les coides qui lui retenaient les bras; il se sentit à peine libre que, dans son transport, il
saisit aussitôt les mains de ceux qui l'entouraient et les serra avec effusion ; il pressa même sur sa poitrine quelques-unes de ces figures farouches; dans sa joie d'avoir retrouvé la vie, il alla jusqu'à les embrasser.
C'est ici que se termina la révolution ; quelques individus , faisant partie de la colonne , proposèrent de se rendre isolément à Sonora pour visiter la \ille dans des intentions infiniment plus pacifiques qu'on ne l'aurait cru la veille. D'autres y allèrent, poussés par un appétit qui n'avait été nullement satisfait ; cependant, il faut le dire, la plupart eurent honte de parcourir de la sorte une ville oîi ils s'étaient fait annoncer comme autant de désespérés , et préférèrent s'en retourner à Murpliy, l'estomac vide.
Le bruit que toute cette aventure ne reposait que sur un conte fait à plaisir avait déjà dû parvenir à Sonora ; aussi le meilleur parti était-il de battre en retraite au plus tôt, et surtout de regagner ses foyers avec le moins de vacarme possible. C'est ce qu'on fit, et le soir même, après une forte journée de marche, la colonne rentrait à Murphy.
Les Français envoyèrent quelque temps après aux Américains une sorte d'excuse écrite, au sujet de leur expédition armée contraire aux lois et règlements des Etats-Unis; les Américains, de leur côté, tinrent quelques meetings où Ton fit une foule de propositions dont pas une ne fut adoptée. La chose en demeura là, et toute cette équipée reçut dans la suite le nom de la Rrvolution française.