‹ Scènes de la vie californienneChapitre 4 sur 12 · A SAN-FRANCISCO · texte numérisé non relu

A SAN-FRANCISCO

Sur la grande place de San-Francisco

on voyait aller et venir une multitude demi-affairée de gens se croisant en tous sens : négociants et courtiers qui cherchaient à retrouver ou à débiter leurs marchandises; nouveaux arrivants qui , depuis quelques heures seulement sortis de leurs vaisseaux, les yeux tout grands ouverts, exprimaient par luie surprise muette ou par les exclamations les plus bruyantes TefTet que produisait sur eux la vue de cet Eldorado, qu'ils s'étaient sans doute figuré fort différent. On reconnaissait, à leur teint bruni, à leur forte stature comme à leurs vêtements usés et négligés, les laveurs d'or depuis peu de retour des mines ; ils portaient à leur ceinture une bourse de cuir petite, mais qui paraissait pesante et bien garnie, et ils erraient sur la place d'un pas plein d'insouciance et de majesté. On les voyait coudoyant

l'Espagnol californien qui se promenait drapé dans sa sérape aux vives couleurs, tout en faisant sonner ses lourds éperons à chaque pas; puis le Chinois avec sa longue queue mince et sa veste bleue, d'où sortait son cou lui sans Taccompagnement obligatoire d'inie chemise. Auprès et autour d'eux se pressait un flot bigarré composé de matelots des Etats-Unis, de Français, d'Américains, d'Allemands, d'Anglais, d'habitants de la RépubUque argentine, d'Espagnols, d'Indiens de la mer du Sud, de nègres, de mulâtres, et cette foule multicolore se dépassait, se croisait, affairée ou inactive, pressée ou insouciante, dans toutes les directions. L'or, cet aimant vers lequel convergeaient tant d'éléments disparates, l'or était le but et la chimère que poursuivaient tous ces aventuriers, de quelque couleur, du reste , que fût leur teint , en quelque lieu que fût la patrie qu'ils avaient quittée.

Elle était pourtant passée cette première et folle ivresse qui avait chassé tant d'insensés aux montagnes pour y creuser la terre et apprendre, par expérience, de quelle façon l'or se recueille ! La plupart avaient vu l'éléphant fhad secn Ihc

éléphant^), et ils étaient revenus rassasiés de cette vue, car non-seulement ils n'avaient point trouvé d'or , mais ils n'avaient que trop souvent laissé le peu qu'ils en avaient emporté. Ils revenaient avec la conviction que même en Californie il doit y avoir d'autres moyens que celui-là de faire fortune.

Ces désabusés du sort se jetaient alors dans les villes où ils se faisaient négociants si possible, ou courtiers de marchandises; sinon manœuNTes, bateliers, balayeurs de rues, scieurs de long, confiseurs, restaurateurs, sommeliers, commis, en un mot tout ce qu'ils pouvaient pour aiaaner vite de l'arsfent, et retourner... chez eux? Lecteurs, vous le croyez peut-être? Non : pour retourner aux mines, où la première fois, selon eux, ils n'avaient pas su la manière de s'y prendre, à moins qu'ils n'eussent eu la main malheureuse.

Parmi les nouveaux arrivants, il y en avait cependant quelques-uns qui ne songeaient ni à travailler, ni à trafiquer, ni à acheter, ni à vendre.

^ Loculion fort en usage aux Etats-Unis pour dire qu'on a fait une tentative entourée de grandes difficultés et qui est restée sans succès.

Débarquant les poches garnies de ces cartes préparées dont les Etats-Unis possèdent des fabriques entières, ces malheureux, du moment où ils mettaient le pied en Californie et en vue du vaisseau qui les avait amenés, ne faisaient d'autre métier que de battre ces morceaux de carton, payer de For ou en peser.

Les joueurs privilégiés ont leur quartiei* génél'al dans la ville de San-Francisco, d'où ils envoient, comme des rayons partant d'un centre, leurs émissaires dans les différentes mines. Cette classe d'hommes ne hante la Californie qu'avec la ruse et la friponnerie pour tout bagage : ils sont résolus à faire de l'or, suivant leur expression, à tout prix, à s'enrichir per [as el nefas, en y ajoutant le meurtre et le pillage s'il le faut. On peut hardiment affirmer que les déportés anglais en Australie sont de petits saints en comparaison de ces misérables, rebut de la population de toute l'Amérique, parmi lesquels on ne pouvait alors compter, chose à remarquer, car elle en est digne, presque ni un Anglais, ni un Irlandais. Les plus pervertis de tous ces joueurs, les seuls en état, dans les jeux de hasard, d'affronter le sang-froid

des Espagnols, sont les Bofjs américains, nom (|u'on donne à la jeunesse des villes des Etats- Unis.

Depuis le salon splendide de San-Francisco avec ses tableaux licencieux, ses dorures et ses centaines de tables chargées de monceaux d'or, jusqu'au fond des montagnes, sous une pauvre tente, où une sérape jetée sur deux ais mal affermis sert de table à jouer, vous les trouvez partout, et prêts, à toute heure du jour ou de la nuit, à enlever au pauvre mineur le salaire de ses pénibles travaux. Pour eux le manteau espagnol cache le fruit de leur coupable rapine, et le revolver à six coups ou le long coutelas forme leur moyen de défense ou d'attaque, suivant ce qu'exigent les circonstances et leur désir d'obtenir un gain illicite.

Mais ne nous occupons pas des mines pour l'instant. Nous sommes sur la place de San-Francisco : l'obscurité est déjà venue, et c'est à peine cependant si l'on a vu, il n'y a que peu d'instants, le soleil disparaître derrière les collines qui bordent la mer pour aller porter un nouveau jour à l'empire de l'Inde. Quelle vie se fait tout à coup

— 10-2 — dans ces immenses bâtiments qui séparent Kearney-street de la place ! Les vastes portes viennent de s'ouvrir à deux battants, et une multitude de lampes astrales jettent des flots de lumière sur la foule qui entre.

A droite et à gauche s'élèvent des bâtiments de même espèce, construits en briques, garnis de balcons et de volets en fer; trois fois l'incendie a réduit en cendres cette rangée de maisons, qui n'en élèvent pas moins aujourd'hui vers le ciel leur front orgueilleux. De toutes parts ce sont des flots de lumière, partout c'est une musique bruyante qui retentit, pai'tout la foule se presse également; le choix seul serait difficile à qui voudrait choisir. Le plus splendide toutefois, le plus grandiose de ces temples de la fortune est celui au-dessus duquel on lit en grosses lettres d'or : ELDORADO, et, indécis de savoir si nous entrerons dans l'antre du lion, si nous posons seulement notre pied sur le seuil, la curiosité ne nous

laissera guère revenir en arrière llélas ! peu

de minutes suffisent à jeter le novice dans ce courant, où, séduit, fasciné, comme hors de lui à la vue de tout ce qui renloiu'c, il perd en quelque sorte la connaissance de lui-même.

Une salle de dimensions colossales, le plafond supporté par deux rangées de colonnes vernies en blaiu", s'ouvre devant nous. Partout des lampes qui changent la nuit en jour, partout les murailles ornées de peintures calculées pour irriter les sens, en même temps qu'une musique à grand orchestre attire les curieux du dehors. L'étranger une fois entré, les tables chargées d'or ne suffisent pas pour le captiver et le retenir. Au début, il faut le dire, leur aspect seul n'arrête pas la foule, car à peine ici et là un spectateur isolé demeure-t-il quelques instants à les considérer, on va, on vient, on regarde; trop d'objets nouveaux s'offrent encore à la vue.

A droite, dans la salle, derrière une lonque banque, se tient une jeune et très-jolie fille ; elle est coquettement vêtue d'une robe de soie noire; de ses menus doigts blancs, armés de bagues, elle sert aux unes du thé, aux autres du café et du chocolat avec des gâteaux ou des confitures, tandis que dans le coin opposé de la salle un homme débite du vin et des liqueurs.

Devant la table du thé deux ou ti'ois longues figures rudes et peu policées se tiennent comme

en extase devant la jeune fille; ces personnages, pour avoir le prétexte de rester où ils sont, se font verser du thé à fr. I . 'ilb c. la tasse.

A quelques pas derrière eux, une troupe de pionniers obstinément debout et immobiles, barrent le chemin à tout venant et se rassasient du même spectacle, à meilleur marché, il est vrai. Natures puissantes et rudes, tous ces hommes sont vêtus d'étoffes qu'ils ont tissées eux-mêmes, et leurs yeux se repaissent en silence de scènes qu'ils n'ont encore jamais contemplées. Ils arrivent directement de leurs forêts. Elevés dans l'extrême ouest des Etats-Unis , la réputation de la Californie leur a fait franchir do vastes déserts et des montagnes inhabitées ; c'est ainsi qu'ils ont atteint les mines, où ils n'ont tronvé, excepté l'or, que ce qu'ils connaissaient dès leur jeunesse: des arbres et des montagnes, des vallées et des ruisseaux, un auvent d'écorce pour dormir et du gibier à tirer. Ce n'est qu'après avoir gagné quelque argent qu'ils sont descendus dans la vallée pour y visiter la célèbre ville de San-Francisco. Arrivés, ils s'étonnent de ce qu'ils voient : pourrait-on leur en vouloir? L'Européen, accoutumé

à la vie des capitales, et qui s'attendait à peine à trouver ici quelque chose qui ne lui fût connu, ne s'étonne-t-il pas, lui aussi , devant un spectacle tel que l'imagination la plus vive pourrait à peine en offrir un pareil?

C'est donc autour de la jeune fdle que se concentrait, pour le quart d'heure, tout l'intérêt des assistants; ceux (jui l'avaient vue revenaient la contempler encore, et peu quittaient la place sans avoir troqué entre ses mains leur quart de dollar contre une substance quelconque mangeable ou non : une couple de mots échangés avec elle leur a suffi.

Et pourquoi non '! Cette jeuneJille a une ligure plaisante et une jolie tournure; ce n'est pas une beauté, et, dans toute autre ville que la capitale de la Californie, on n'aurait pas eu besoin de parcourir plus d'une rue pour rencontrer trois ou quatre jeunes filles aussi jolies, plus jolies qu'elle; mais c'est une femme proprement, élégamment vêtue, comme ceux qui la contemplent n'en ont jamais vu chez eux. A cette époque, les vaisseaux n'amenaient presque aucune femme, par les Prairies il n'en venait que très-peu. San-Francisco

était un Etat presque exclusivement d'hommes, et d'hommes rudes et mal civilisés, (|ui ne marchaient guère qu'avec des armes chargées dans leur poche ou à leur ceinture. Après avoir passé des mois entiers dans la solitude des forêts ou des montagnes, où ils n'avaient vu que des pionniers comme eux, ils apercevaient ce soir-là, pour la première fois, un joli visage féminin dans une salle richement meublée, brillamment éclairée , derrière une table abondamment servie. Comment donc s'étonner s'ils s'arrêtaient un moment à contempler ces yeux noirs, et si, en se retirant, ils laissaient peut-être échapper un soupii', (\\ù s'adressait moins à la jeune étrangère qu'au souvenir de la patrie absente ! C'est pour chasser de leur esprit ce sentiment amer qu'ils se retournaient vers les tableaux ou l)ien vers les tables de jeu.

Mais que se passe-t-il? — Voici que les joueurs 011 les curieux se pressent autoiu- d'une des tables ; il faut qu'on commence à y jouer gros jeu ; essayons de pénétrer, car chacun se pousse, et ceux-là mêmes qui sont au dernier rang se lèvent sui' leurs pieds et s'eflbrcent de jeter au moins

un coup d'œil par-dessus les épaules des autres. — Un jeune garçon est debout devant une table entre les joueurs et ses compères; il mêle lentement les cartes, pour se donner l'apparence d'avoir quelque chose à faire en attendant que le jeu commence, et pendant que ses petits yeux gris surveillent les cartes jetées, ses mains, presque involontairement, poursuivent le mouvement de mêler.

Le jeu nous est étrangei' ; en revanche, il ne l'est pas à cet Espagnol en face de nous, qui, un sourire imperceptible sur les lèvres, ne cesse d'en suivre la marche, et ne quitte pas de vue les mains de celui qui donne , sans toutefois déposer luimême encore aucune mise. Le jeu qu'on joue, c'est le Monté, originaire d'Espagne, et pour lequel on se sert des cartes espagnoles. Leurs figures bizarres, ces épées en croix, ces boules dorées, ces cavaliers au lieu de dames, attirent tout d'abord les yeux de l'étranger, et donnent aux petits sacs d'or et d'argent étalés devant lui je ne sais quel attrait mystérieux.

Le jeu lui-môme a un certain rapport avec notre lansquenet : la carte qu'on jette à gauche

est pour le banquier, celle qu'on jette à droite pour le joueur, et s'il y a deux en haut et en bas elle est redoublée, règle qui assure au banquier seul l'occasion de tirer deux cartes à la fois.

Le jeune homme qui nous occupe doit avoir au plus seize ans : il est grand et mince; ses traits ont quelque chose de féminin, mais la passion brille dans l'œil noir et enfoncé avec lequel il suit les cartes ; en outre, le mensonge se lit sur ses lèvres pâles et contractées comme par un mouvement nerveux. Sa main droite, qu'il tient fermée, repose sur le tapis vert de la table, au milieu de laquelle les dollars empilés forment une sorte de muraille d'argent autour de petits monceaux de pièces d'or, de petits sacs cousus, remplis de poussière d'or, et de trois ou quatre gros lingots d'or, qui sont là plutôt comme un ornement et un appât que pour ètie de sitôt utilisés. Le jeune homme a sa main gauche cachée dans son gilet, son chapeau de feutre, placé en arrière sur sa tête , laisse échapper ({uelipies boucles blondes sur son grand front découvert et humide de sueur. Il a posé son or, vingt ou vingt-cinq demiaigles (pièces de 5 dollars) sur le cavalier, et ses

yeux étincelants suivent d'un regard fiévreux les mains de celui qui joue.

Ce dernier est un Américain , qui reste là assis, calme et impassible ; il tient la carte qu'il va jeter, il promène encore une fois ses regards sur le tapis vert pour voir si tout y est en ordre et suivant la règle. L'as et la dame sont les cartes maîtresses, le jeune garçon a gagné, un sourire de triomphe erre sui" ses lèvres.

« Robertson, dit-il entre ses dents et d'une voix rauque, je vous rends la monnaie de votre pièce de l'autre jour.

— Il faut l'espérer, » répond le croupier du ton le plus calme, mais avec un sourire équivoque ; (( vous avez la veine aujourd'hui, Lovell, profitez, forcez-la.

— La somme reste sur la dame, et ce qui est là sur le trois. »

Ailleurs , autour de la table , on paie et on retiré des mises de moindre importance ; les cartes se remêlent et se rejettent, les deux mises ont perdu.

« Dieu me » murmure le jeune garçon à

demi-voix. Cependant sa main ramène au jour

un petit sac de poudre d'or sur lequel le banquier ne daigne pas jeter seulement un regard; ce petit sac pouvait contenir deux livres d'or, et l'Espagnol, qui était en face de l'autre côté de la table, se décide à mettre une couple d'onces (200 francs) sur la carte opposée.

« Sennor, lui dit le banquier en riant, vous vous méfiez du bonheur de ce gentleman ? » Et pendant ce temps il tient les cartes serrées dans sa main gauche; il suit d'un regard scrutateur les yeux du Californien.

(( Quien sale"? (qui sait) » répond celui-ci d'un air d'indifférence.

Mais voici que la carte sur laquelle il a mis a gagné.

« Diable! » dit on silUlant d'un air d'humeur le jeune joueur, dont la main cherche avec un empressement fiévreux dans ses poches l'or qui doit lui rester; mais, dans l'une comme dans l'autre poche, il n'y a plus rien.

« Mon or est loin ! Volé! je suis volé! » s'écriet-il, et son œil liagard promène un regard de défiance sur tous ceux (|ui l'entourent; partout il ne rencontre que des visages indifférents ou moqueurs.

« Allons, étranger, » lui dit un homme barbu, dont la chemise est déchirée et poudreuse, et qui a son feutre crasseux posé sur une chevelure mal peignée ; « allons, si vous avez fini de jouer, laissez la place à un autre. Il me paraît que pour le quart d'heure, vous êtes cuit.

— Je resterai, et tant qu'il me plaira î

— Si vous ne jouez plus, je vous prie de laisser la place à un autre, ajoute un nouveau joueur d'un ton fort calme; on est, du reste, horriblement pressé autour de cette table.

— On m'a volé, » répète le jeune homme, qui jette à ces mots un regard de fureur sur son compagnon à la chemise poudreuse ; « oui, oui, volé de la façon la plus indigne, la plus infâme!

— Mais, dans ce cas, mon garçon, lui répond l'autre, tu n'as pas besoin de me regarder de cette manière.

— Je regarde qui il me plaît ! réplique le garçon avec hauteur; et pour ceux qui ne peuvent pas supporter mon regard, tant pis pour eux, ils n'ont qu'à se détourner !

— Place par là ! » dit le mineur à la chemise bleue à ceux qui étaient derrière lui, et saisissant

le jeune joueur avec un poignet de fer, il le soulève de sa place et le jette derrière lui. — « Gare! gare! prenez garde! » crient à ce moment plusieurs des assistants ; au morne instant deux ou trois mains se lèvent pour retenir le bras du furieux, qui, armé d'un revolver et se souciant fort peu des suites de son action, vise la tête de son antagoniste. Deux fois le doigt du jeune bandit a cherché la détente avant qu'on ait pu lui arracher l'arme; elle part dans la lutte: l'une des balles va briser le globe d'une lampe et une pluie de verre tombe sur les assistants, qui se reculent en jurant et en riant; l'autre va se loger dans le plafond, d'où se détachent quelques pincées de gypse.

« Merci ! » dit l'homme à la chemise bleue, du ton le plus calme, à ceux qui l'entouraient; puis, sans se soucier du furieux qui, écumant de rage, se tordait entre les mains de ceux qui le tenaient, il sortit tranquillement de dessous sa blouse un petit paquet d'or et le posa siu' la première carte venue.

Comme on craignait que le jeune joueur n'eût sur lui d'autres armes cachées dont il aurait pu

faire usage, quelques Irlandais aux robustes poignets, prenant la chose en main, traînèrent ledélinquant jusqu'à la porte, où deux hommes de police, attirés par la détonation, le reçurent et l'emmenèrent.

Pendant ce temps les curieux, dans la salle, s'étaient portés à l'endroit d'où le coup était parti, espérant y voir un combat; les joueurs qui entouraient la table la plus voisine durent même un moment faire effort pour résister à la foule; la banque chargée de gâteaux demeura quelques minutes sans chalands ; tout ceci néanmoins ne dura guère.

De toutes parts, dans la salle, trop de choses nouvelles s'offraient au public pour que l'attention des spectateurs pût s'arrêter longtemps sur un épisode quelconque, bien que le dernier incident eût été couronné par la détonation d'un revolver. Voici, en effet, du tumulte à l'autre extrémité de la salle ; on crie, on rit : voyons un peu ce qui s'y passe.

« Bravo! hurlait la foule, c'est bien fait! hurrah! » Et la voix criarde d'un homme qui s'ef-

forçait de protester était chaque fois couverte par ces cris approbatifs.

Un incident venait d'avoir lieu dans lequel la galerie avait cru devoir prendre part comme juge et décider.

Un homme en habit noir, en pantalon de couleur foncée, aussi proprement que convenablement vêtu, venait depuis plusieurs soirs (c'était le septième) visiter la salle de jeu. Il arrivait à la môme heure, prenait place à la même table, regardait jouer pendant un moment, puis sortait de la poche de son habit un petit sac de laine qu'il mettait sur une carte. Le premier soir la carte gagna, il vida le sac pour compter l'argent; il contenait vingt-huit dollars espagnols, que le banquier doubla le plus tranquillement du monde; le gentleman quitta la table et s'éloigna avec son gain sans tenter une seconde fois la volage déesse, ceci peut-être un peu contre l'attente et au déplaisir du croupier.

Le lendemain, notre personnage revint, remit la même mise et perdit. Avec le plus grand sangfroid, sans un geste, sans la moindre grimace, il ouvrit le sac, le prit par les deux coins, le vida : il

contenait exactement la même somme que la veille; il le roula, le remit en poche, puis quitta la salle.

Le troisième, le quatrième, le cinquième soir, même répétition; les joueurs avaient remarqué cet homme dont le manège étrange les amusait; il perdit constamment , et chaque fois il roula exactement son sac comme il avait fait la veille et l'emporta.

Le sixième soir, — et il jouait si exactement son rôle que les banquiers se dirent entre eux : (( Il ne doit pas être encore huit heures, notre homme n'est pas là avec ses vingt-huit dollars, » — ce fut la même cérémonie ; il perdit, et derrière lui le débitant de liqueurs partit d'un éclat de rire en vovant cet original vider son araent sur la table avec autant d'indifférence que s'il s'était agi d'un autre que de lui.

Le septième soir, l'aiguille marquait huit heures et une minute, l'un des banquiers dit à son confrère : « Nous l'avons traité sans miséricorde, nous l'aurons épouvanté; » mais l'autre banquier lui fit sia^ne de l'œil de resfarder de côté; en effet l'homme à l'habit noir, sans faire la moindre at-

tention aux chuchotements qu'excitait son arrivée, venait reprendre à la table sa place accoutumée; la foule s'était ouverte devant lui , et il avait posé sur la table ce fameux petit sac de laine si bien connu, à côté d'un deux qui venait de tourner.

Quelques caries passèrent sans que le deux reparût, quand à droite tourna un trois, et à gauche — ici un sourire vint effleurer les lèvres du croupier — on vit paraître le deux. L'étranger devint pâle comme la mort, puis, sans prononcer une parole, sans faire le moindre geste, il tendit la main vers le sac de laine, et s'apprêta à en dénouer les cordons pour compter les dollai's ainsi qu'il avait fait les soirs précédents.

(( Pas besoin, » lui dit le banquier en riant ; a je sais combien il y en a — vingt-huit — n'aije pas raison?

— Non! » reprit tranquillement l'autre. Il secoua fortement le sac, l'argent tomba, et après l'argent un paquet de banknotes roulées ensemble, puis un petit papier fort exactement plié.

(( Qu'est-ce? » s'écrièrent les banquiers avec effroi. Les spectateurs se pressèrent autour, curieux de cette aventure.

« C'est ma mise,)) répondit l'homme à l'habit, du ton d'une indifférence apparente, et il dénoua le û\ qui tenait les banknotes.

« Arrêtez! s'écria le banquier, ceci n'est pas du jeu, » et il jeta ses cartes ; « c'est une friponnerie; tous ces soirs vous n'avez jamais compté que vingt-huit dollars.

— Une friponnerie! )) lui répondit l'homme à l'habit, et ses sourcils se froncèrent d'un air de menace; « prouvez-moi que j'ai triché, croupiers que vous êtes! N'ai-je pas mis le sac tel que le voici sur cette carte? et vous êtes-vous refusés à l'accepter sans l'ouvrir ?

— Non, non! c'est juste, tout est en règle! )) dirent les assistants, toujours prêts à prendre parti pour le joueur contre le banquier. « Vous avez la conviction qu'il ne joue pas loyalement, et vous lui laissez apporter son argent que vous prenez bel et bien.

— Il a fait la mise, crièrent d'autres voix, il a gagné, il faut qu'on le paie!

— Comptez votre argent , — combien avezvous ? )) dit le banquier, après s'être consulté en quelques mots avec un confrère assis en face de lui.

(( D'abord vingt- huit dollars en argent, » répondit tranquillement l'homn^ie. — La galerie se mit à rire. « Puis voici des banknotes, cent, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit cents dollars, et puis . . .

— Et puis quoi ?

— Et puis une petite assignation sur MM. Dollsmith et Penneken qui vaut de l'or; elle est endossée, on n'a qu'à Taire chercher l'argent — ti'ois mille dollars.

— Trois mille dollars? » s'écria le banquier épouvanté et il fit un bond sur sa chaise; « c'est donc quatre mille dollars; êtes-vous fou? — je n'ai pas besoin de payer !

— Vous n'avez pas besoin de payer? » reprit l'étranger d'un ton de surprise; « n'auriezvous peut-être pas pris si jaxms perdu?

— Il aurait pris! il aurait pris! il aurait pris! est-ce que ça se demande? » crièrent une foule de voix autour de la table; « ils prennent tout ce qu'ils peuvent, et si possible, quelque chose encore avec. Il faut qu'il paie !

— Gentlemen, » dit le banquier en protestant, et il se tourna vers les assistants qu'il espérait

gagner en sa laveur, « gentlemen, ce Monsieur a mis la semaine passée régulièrement chaque soir . . .

— Et chaque soir il a perdu, » dit une voix en l'interrompant, « je m'y suis trouvé, moi, plusieurs fois, et je l'ai entendu raconter par d'autres; il n'a jamais laissé échapper le moindre mot.

— Mais il n'y avait que vingt-huit dollars!

— Et s'il y en avait eu des milliers?

— A présent , laissez-moi achever , » cria le banquier, et une pâleur mortelle couvrait son visage, tandis que ses yeux semblaient lancer des flammes : « il n'a vidé sur la table que vingt-huit dollars; il retenait donc les papiers avec les doigts; voilà trois fois que je lui ai gagné cette somme.

— Prouvez-moi, » lui répondit le joueur d'un ton méprisant, « que j'avais dans ce sac plus de vingt-huit dollars; mauvaise défaite qui ne vaudra jamais rien avec moi.

— Companero, » dit un Espagnol en riant au banquier, «pourquoi n'as-tu pas pris le sac avec? nous autres , nous gardons tout ce qu'on nous met sur les cartes.

— S'il avait encore perdu, » lui répondit l'autre avec un juron, « il ne serait toujours sorti de ce chiffon de sac que ces mauvais dollars d'argent.

— C'est possible , dirent les joueurs , mais ceci n'est pas facile à prouver, aussi il vous faut payer.

— Le diable m'emporte si je paie, » s'écria le banquier en donnant un grand coup de poing sur la table, « c'est une nouvelle manière de voler dont on veut essayer avec moi — mais on n'a pas trouvé son homme! je ne paierai pas!

— Il y a une demi-heure, » dit un long Kentuckien en se faisant faire place jusqu'au bord de la table, « il y a une demi-heure que j'ai perdu avec toi cent dollars, et il m'a bien fallu les payer jusqu'au dernier; si tu refuses à celui-ci de le payer, tu vas avoir la bonté de me rendre mon argent.

— Et à moi aussi, et à moi aussi ! crièrent à ce moment une foule de voix, — moi aussi, j'ai perdu — moi dix dollars — moi cinquante — moi une once d'or — allons, en avant ! notre argent, s'il ne veut pas payer. »

Pendant ce temps, l'un des croupiers do la

table voisine s'était rapproché de son collègue avec lequel il échangea quelques paroles à voix basse ; le perdant fit des objections aussi à dennivoix, mais finit par se rendre, et se mit à compter l'argent : après quoi les deux banquiers examinèrent la validité des banknotes et de la traite sur une des meilleures maisons de la ville ; rien n'y manquait. Pendant ce temps, l'étranger, comme si ce tumulte avait regardé tout autre que lui, conservait son attitude calme et indifférente. Le banquier compta la somme, elle absorba la provision de numéraire si pompeusement étalée sur la table; il fallut même ajouter plusieurs paquets de poudre d'or, que l'étranger, avant de les accepter, ouvrit, examina, porta à la table des liqueurs où il les pesa tout en se faisant verser un verre de brandy; le compte était juste, il fit couler l'or dans ses différentes poches, mit ce qu'il avait de plus dans son fameux sac de laine, glissa les banknotes et les papiers dans son gilet, et quitta la salle en adressant aux spectateurs de la galerie le salut le plus gracieux, auquel ceuxci répondirent par un hurrah étourdissant. La foule se prit à jaser et à rire quelques ins-

tants de cette aventure. Parmi tous les assistants on n'en aurait peut-être pas trouvé trois qui ne fussent de l'opinion du banquier : c'est que tous les soirs précédents, le joueur avait déjà ses banknotes et sa traite, qui ne devaient voir le jour que dans le cas où il gagnerait; pour eux, un tour pareil n'était pas de la friponnerie, ce n'était que de l'adresse; d'ailleurs, le banquier avait aussi ses avantages; à lui de veiller à ce qui se passait.

A l'un des bouts de la salle, sur une estrade assez élevée pour que tout le monde pût le voir, se trouvait un orchestre d'instruments à cordes et de cuivre , assez peu d'accord pour ne faire, suivant l'expression des Américains, qu'un agréable vacarme. Les musiciens jouaient des airs de danse, des marches, des morceaux d'opéras français et allemands, des airs nègres, des ballades anglaises, en un mot, la première chose qui leur venait à la mémoire. Le but de celte musique était moins l'amusement du public, qu'un moyen de le retenir dans cette salle chaude et bien éclairée, car parmi les assistants un bon nombre de ceux-là mômes qui avaient peut-être résolu le contraire, se laissaient aller à jeter une

mise, et la paie des musiciens se retrouvait ainsi largement dans le profit exorbitant des tables de jeu.

Le public allait et venait indifférent à la musique ; les seuls pionniers de l'ouest, après avoir fait devant la table des gâteaux une station assez longue pour laisser leur ombre en gage sur la muraille , s'arrêtaient carrément en face des musiciens , et là contemplaient , avec une muette surprise, ces trompettes et ces trombones; puis, quand le charivari commençait, ils riaient à se tenir les côtés, à la vue surtout de ce drôle d'homme à la trompette , qu'ils croyaient faite de gomme élastique bien brillante.

Les instruments de cuivre se turent ; les musiciens les plus voisins du milieu de l'orchestre se reculèrent un peu pour faire place à une jeune et jolie fille qui parut tenant un lutrin de la main droite et sous le bras gauche un violon.

« La revoici là-haut! » se dirent les spectateurs les plus rapprochés, et des centaines d'yeux de se diriger aussitôt sur cette charmante apparition. Le thé même fut pour lors négligé, abandonné ; il n'y eut qu'un long Yankee qui, les deux coudes

appuyés sur la table et sa tasse pleine (c'était la dix-septième de la soirée), demeura seul maître du champ de bataille.

La joueuse de violon entama un solo-adagio dont les tons doux et moelleux se perdirent au milieu du bruit de l'assistance : on entendait bien ici et là des hst — hst partir de quelques bouches, mais que faisait aux joueurs la mélodie de ce violon, et dans ce moment un ange serait descendu du ciel pour moduler ses notes sublimes, que vis-à-vis des cartes et des dés il aurait perdu son temps et sa peine ; des jurons étaient la seule réponse à ceux qui réclamaient le silence.

« Satanée musique! » entendait-on dire avec accompagnement de quelque gros mot, « que diable me fait-elle?... ces joueurs de violon ne me rendront pas l'or que j'ai perdu . .. allez tous au diable ! »

• La jeune fille s'inquiétait peu de ce bruit et continuait tranquillement de jouer ; les sons de son instrument tantôt hauts, tantôt bas, tantôt forts, tantôt faibles, allaient courir mélodieusement jusqu'au bout de la salle ; les musiciens écoutaient en silence et avec ravissement la jeune

virtuose. Elle pouvait avoir dix-sept ans et était originaire du midi, du moins ses cheveux d'un noir de jais et ses yeux l'indiquaient; son teint était d'une pâleur mate, et ses traits fins sous l'impression de ses sentiments se coloraient d'une fugitive teinte rosée. Comment cette pauvre enfant était-elle arrivée jusque dans cet enfer du vice? Comment le rossignol avait-il pu prêter sa voix pour attirer les oiseaux dans la pipée ? Qui l'avait poussée, la malheureuse, sur ces bords inhospitaliers où la soif de l'or éteint tout sentiment noble, quelle main l'avait jetée comme un appât dans une maison de jeu? — Ilélas! le besoin de gagner un misérable pain qu'elle arrosait peutêtre de ses larmes! Son cœur aurait-il été déjà corrompu par l'air empesté de VEldorado? no\is ne le croyons pas; ses yeux innocents, les sons si doux et si tristes qu'elle tirait de son instrument semblaient du moins dire le contraire.

Dans ce moment, un peu plus loin que la table aux liqueurs, il parut s'être passé quelque chose qui attira les curieux. Un enfant de treize ans, debout derrière une petite table, jouait le vingtet-un avec quelques jeunes gens de l'Etat de Ver-

mont (fjreen mountain boys). Leur apparence était celle de fils de fermiers; élevés à la montagne, ils semblaient encore peu familiarisés avec la vie du monde. Ils tenaient à la main des cartes françaises, qui leur étaient mieux connues que les espagnoles, et avec lesquelles ils avaient sans doute déjà vu jouer à New-York ; ils croyaient gagner au jeu leur argent plus vite et plus facilement que dans les montagnes par de rudes travaux.

Les quatre ou cinq premières fois ils gagnèrent en effet de petites sommes, et l'un d'eux, se sentant des remords de plumer ainsi un enfant :

(( Le diable m'emporte, » dit-il à demi-voix à son frère, — la ressemblance entre les figures osseuses des deux jeunes gens ne pouvait se nier; — (( le diable m'emporte, Bill, c'est pourtant un scandale que nous, qui sommes grands et raisonnables, nous jouions avec un blanc-bec (green horn) pareil. Allons plutôt ailleurs.

— Bah! je ne vois pas (;a du tout, » répondit l'autre aussi à voix basse; « si ce petit est assez sot pour se mettre là et demander à jouer, je ne vois pas pourquoi nous ne le plumerions pas tout

— 1^27 — comme un autre. Mais ce qui m'amuse c'est qu'il croit avoir attrapé avec nous deux pigeons! allons le petit, comme il coupe ! »

L'enfant, pendant ce dialogue, ne sourcillait pas, ses lèvres seules étaient crispées, et si les Yankees n'avaient pas été absorbés dans leur entretien, ils n'auraient pas manqué de voir l'enfant échanger un coup d'œil rapide avec un compère debout derrière un grand gobelet à lancer les dés. Décidément cet enfant-là n'avait pas l'air d'un blanc-bec.

« Tiens, mon cœur, voici un dollar que je mets sur ces deux cartes, » dit le plus âgé en reprenant sa carte qu'il regarda, « et je passe.

— Ça suffit, Monsieur, et vous?

— Je tiens toujours.

— Un quatre, ça vous va?

— Non encore un!

— Ça vous suffît-il?

— Vingt-trois ! » dit le plus jeune, et il poussa son argent au petit croupier, qui retourna ses cartes en riant : il avait quinze.

Le jeu recommença ; à leur surprise, les deux frères perdirent ; ils s'entêtèrent de plus en plus ;

ils mirent d'abord deux dollars sur une carte, puis trois et, sans qu'ils y eussent fait attention, déjà la foule des spectateurs s'amassait autour d'eux pour avoir le plaisir de les voir plumer.

Les deux jeunes gens, irrités de perdre et sans écouter les avertissements qu'on leur donnait, n'en devinrent que plus ardents. L'un d'eux jeta une poignée d'argent avec quelques pièces d'or, peut-être tout son avoir; c'était pour le dernier coup, le coup décisif; il fallait nécessairement que cette fois il gagnât : il eut vingt-et-un ; son frère avait mis deux pièces d'or sur une carte, il eut à la main deux figures : — la chance avait tourné.

Le petit croupier jeta ses cartes; il avait un as et un trois; il ne pouvait rester sur un coup pareil ; il tint pour dix, — ce qui faisait quatorze; il tint encore une fois pour six; vingt! Tenir plus longtemps aurait été folie; mais son regard vola d'une mise à Taulre; il chercha, comme en proie à des réflexions profondes, à deviner le jeu qu'il tenait devant lui à la main, un peu en éventail.

(( Je tiens! » s'écria-t-il, comme cédant à une résolution désespérée, et la seule carte qui pou-

vait le faire gagner, Tas, tourna; il tira à lui tout l'aroent en souriant.

((Ne renoncez pas, messieurs, ne renoncez pas, dit-il aux autres, la prochaine fois ce sera votre tour. De la chance : il ne faut que ça; ne renoncez pas ; eh bien ! votre mise ? Quelle est votre mise? »

Mais les deux green mountain boys en avaient assez pour le quart d'heure, peut-être même ne leur restait-il pas de quoi faire une mise : ils se poussèrent du coude et quittèrent la table où d'autres vinrent les remplacer.

La table à côté ne faisait pas d'aussi bonnes afftiires, du. moins ne les faisait-elle pas sur une aussi grande échelle ; les dollars cependant arrivaient pièce à pièce, mais les mises n'étaient presque uniquement que de quarts de dollars. C'était une table où se lançaient les dés; un morceau d'étoffe de laine, sur laquelle on avait peint en majuscules les lettres A. B. C. D. E., la recouvrait. Trois dés étaient sur le jeu, portant chacun les susdites lettres, plus un côté blanc. Un jeime garçon , debout derrière la table , avait la main armée d'un grand gobelet de cuir. Celui

qui se sentait disposé à tenter la fortune plaçait sa mise sur l'une quelconque des lettres; si elle sortait, on lui payait sa mise, doublée ou triplée quand le bonheur voulait que les trois dés montrassent la lettre choisie; si les lettres des dés étaient différentes, la mise était perdue.

Tout près de Là se trouvait une roulette ; un peu plus loin , mie table de pharaon , où un croupier, trois cartes à la main , les courbait sous ses doigts, les jetait tour à tour sur la table et les reprenait, pour engager les spectateurs à mettre une mise; ceux-ci n'osaient se risquer, tant la chose leur paraissait simple : ils soupçonnaient là-dessous quelque supercherie.

Un homme en redingote noire, qui se tenait au bord de la table, se mit à observer attentivement les cartes et le manège auquel elles servaient : autour et derrière lui, une troupe nombreuse de pionniers et de mineurs chuchotaient entre eux; le banquier jeta les cartes lentement et de telle manière qu'on put suivre chaque carte et s'assurer oi!i passaient l'as, la dame et le dix, car ces trois cartes étaient sur la table.

«Allons, Messieurs, allons! » criait le ban-

quier, montrant les cartes aux assistants ; « vous voyez, voici las que je mets ici, là le dix, là la dame. Regardez, je change les cartes : voici l'as ici, puis là... je change encore, faites attention, bien attention... c'est ici qu'il faut avoir de bons yeux !... A présent, où est l'as ?

— Ici ! » répondit l'un des mineurs d'un ton d'assurance, et il montra la carte du milieu; le banquier la retourna, c'était bien l'as.

« Messieurs , c'est qu'il faut apparemment que je mêle mes cartes un peu plus vite; autrement il n'y aurait pas moyen de gagner sa vie avec vous. Maintenant, où est l'as? Voici, voici, et voici. »

Puis il se mit à mêler les cartes un peu plus rapidement, non pas cependant qu'on ne pût les suivre de l'œil ; il s'arrêta.

(( Enfants (boijs) , » leur dit l'homme à la redingote noire en se tournant du côté des mineurs, « il faut que cet individu-là soit fou, ou qu'il ait trouvé son or dans le pas d'un cheval. L'occasion d'attraper quelque chose est trop belle pour la laisser passer ainsi... Je tiens. »

Pendant ce temps, le banquier avait de nou-

veau relevé et mêlé les cartes ; il les montra aux assistants qui arrivaient en foule.

(( Deux dollars sur l'as ! » cria l'homme à la redingote noire, et il posa deux pièces d'or sur une carte à demi-repliée.

« Je suis fâché, répondit le banquier, je n'accepte aucune mise au-dessous de vingt-cinq dollars.

— Vingt-cinq dollars ? s'écria l'homme à la redingote, c'est beaucoup... mais attendez, ne reprenez pas encore la carte, je tiens. Morbleu, ajouta-t-il en se tournant vers ceux qui étaient autour de lui, je sais parfaitement où est la bonne carte ; je dois gagner.

— Nous le savons bien, nous aussi, nous l'avons vue, répondirent les mineurs ; il faut que cet homme soit fou.

— Attendez, dit l'homme, faites seulement

attention qu'il ne change pas les cartes voici

l'argent... vingt dollars, vingt-et-un, vingt-trois... et puis ? quoi, pas un dollar de plus ? de par tous les diables, je croyais cependant! » Dans sa précipitation l'homme fouilla au fond de ses poches, les retourna toutes, vingt-trois dollars étaient

tout ce qu'il possédait; il pria donc un de ses voisins de vouloir bien lui prêter, pour quelques secondes, une couple de dollars. « A merveille, lui fut-il répondu, avec le plus grand plaisir, jamais je n'ai placé de l'argent plus sûrement que celui-là.

— Tenez, voici vos vingt-cinq dollars, toujours sur Tas.

— Merci de la mise, nous allons voir, répondit le banquier, car, à vous dire vrai, je ne sais moimême plus où sont mes cartes — c'est donc celle-ci ?

— Celle-là même.

— Oui vraiment, )) fit le banquier, en se passant la main sous le menton d'un air de feint embarras, « c'est l'as; vous avez mis vingt-cinq dollars?

— Vingt-cinq, les voilà.

— C'est juste, répondit le banquier avec calme ; il n'y a pas moyen de faire autrement, la prochaine fois peut-être ne devinerez-vous pas si juste. Messieurs, le jeu est fait. Yoici l'as; je le mets ici. Qui veut faire une mise?

— Moi, moi, crièrent plusieurs voix.

— Pas au-dessous de vingt-cinq dollars.

— Les voici — en voici encore cinquante ; toujours sur la même carte! » cria un troisième personnage, pendant que l'homme à la redingote noire rendait les deux dollars qu'on lui avait prêtés. (( C'est ici qu'est l'as et j'engagerais mes oreilles avec les cinquante dollars ici p)-ésents, s'il le fallait.

— Merci, merci, répondit le banquier en riant, eh bien, non pas moi les miennes. Donc, soi,xante-et-quinze dollars sur cette carte, pas un de plus?

— Non, que diable, retournez — on jouerait de la sorte toute la nuit.

— C'est donc cette carte ?

— Oui, allons !

— C'est la dame ; cette fois. Messieurs, vous vous êtes trompés, » dit le banquier avec un rire moitié doucereux, moitié de compassion ; « j'avais pourtant mêlé fort lentement.

— Que diable ! » s'écrièrent pour lors les joueurs avec un accent de surprise, car ils n'avaient pensé à rien moins qu'à perdre; « et ce maudit as est donc là?

— Une autre fois, Messieurs, leur répondit le croupier, vous aurez plus de chance ; voici, le jeu est fait — las est ici, il repasse, le revoici ; allons. Messieurs, qui met une mise? Faites attention ; savez-vous où est Tas à présent? personne de vous ne le croira, dans ce coin.

— Je le savais — et parbleu, moi aussi, crièrent plusieurs voix.

— Quel dommage donc. Messieurs, que vous n'ayez rien mis dessus, leur répondit le banquier en riant. C'est singulier comme les hommes sont vite prêts à jurer de la vérité d'une chose, et comme ils ont de la peine à rien hasarder! Messieurs, voici que le jeu est fait, going, going, going! — C'est ici qu'est l'as, puis là, et ici! Qui veut mettre dessus ?

— Moi — ici — voici vingt-cinq dollars — ici les mises — cette carte-là est l'as, ou le diable s'en mêle.

— Messieurs, ce serait un mauvais compère; donc, cinquante dollars; mon gain de tout à l'heure s'en irait-il en fumée? Vous dites cette carte !

— Oui celle-là, celle du milieu.

— J'en suis fâché pour vous, Messieurs , répondit le banquier; je vous l'avais dit d'avance; ceci est le dix, voici où est l'as.

— Que diable! » s'écrièrent les joueurs déconfits en frappant la terre du pied, pendant que ceux qui n'avaient fait aucune mise leur répondaient par un éclat de rire.

Pour l'homme à la redingote noire , il avait quitté la table de jeu sans tenter de nouveau la fortune ; plus tard, il rendit à son compère l'argent gagné , et partagea avec lui la totalité des gains.

Cependant les banquiers n'étaient pas partout aussi heureux. Voici près d'une table un Espagnol, il est drapé dans une y'mWesérape déchirée, son somhreru est enfoncé sur ses yeux, il suit le jeu avec une attention soutenue.

ce Eh bien! senor, dit l'Américain d'un ton engageant, ne tenterez-vous pas ce soir la fortune? Pourquoi demeurer ainsi oisif?

— Porquc? répliqua l'Espagnol, paicc tjue je voudrais apprendre quolfpie chose. »

Le sourire équivo([uc (jui, à ces paroles, j)assa sur les lèvres du Californien ne plut guère au

Yankee qui tenait la banque. Les Espagnols sont pour la plupart des joueurs madrés, femiliers surtout avec les roueries et les coups fourrés en usage au monté. Le banquier tira les cartes avec soin , parce que l'homme aux yeux noirs ne perdait pas ses doigts de vue.

(( N'avez-vous pas d'argent, senor? d dit-il enfin avec un ton de léger embarras.

« Si poqidto! » répondit le Californien, qui, sans détourner ses regards de dessus l'Américain, tira de dessous sa sérape une vieille bourse brodée qu'il posa sur la carte devant lui.

Le banquier estima du regard la dite bourse ; à vue de pays elle devait contenir de soixante à soixante-et-dix dollars; il jeta en même temps sur les cartes qu'il tenait à la main un coup d'œil d'inquiétude qui n'échappa pas au Californien.

« Sta hiieno ! » lui dit celui-ci avec un sourire malicieux. Le banquier hésita, mais il n'osa recourir à sa ruse accoutumée en présence d'un adversaire si bien au fait, le danger auquel il se serait exposé aurait été trop grand; il tira les cartes, celle du Californien gagna.

« Que contient le sac, senor? » demanda l'Américain avec un sang-froid apparent.

« No se, » répondit le gagnant en haussant les épaules, « comptez. ))

L'Américain piit la bourse, Fouvrit, il ne put retenir un cri crépouvante. Elle était pleine de doublons (le doublon vaut près de cent francs) et la main qui les répandit sur la table en compta cent treize. Le visage du Californien demeura impassible comme s'il avait été taillé dans le marbre; il savait que cet argent allait lui revenir, et il attendit avec le calme le plus parfait qu'on l'eût compté et doublé, ce qui comprit presque tout ce qu'il y avait sur la table. Il releva le coin de sa vieille sérape crasseuse, y mit son or, reprit sa bourse sous son bras et dispai ut parmi les spectateurs avec aussi peu de bruit qu'il était venu.

Tout ceci néanmoins ne s'était pas passé sans que deux hommes en vestes brunes n'eussent été témoins de cet heureux coup du sort. Leurs yeux se rencontrèrent prompts comme l'éclair; ils firent semblant de se retourner pour considérer les tableaux, et tous deux, dans une direction différente, quittèrent la table et s'éloignèrent sans (pfon prît garde à leur départ. Pendant ce temps, ils ne perdirent pas de vue le sombrero de l'Es-

pagnol, et quand celui-ci mit le pied sur la grande place toute plongée dans les ténèbres, nos deux compagnons quittaient les salons de jeu.

Suivons-les; l'Espagnol traverse la place en fredonnant une chansonnette castillane, car il se réjouit du triomphe qu'il vient de remporter sur ces Americanos détestés. Bien que son bras ait à supporter un fardeau assez lourd, son pas n'en est nullement ralenti ; au contraire, il est vif et rapide. De temps en temps , notre homme part d'un éclat de rire; il pense à la mine de rAméricain quand il a ouvert la bourse et qu'il y a vu de l'or au lieu d'argent.

«Ha! ha! ha! se dit-il à lui-même à demivoix, comme il a pà!i, » — à cette pensée ses yeux brillent — (( comme les doigts lui îjrillaient de couper de manière à ce que cette maudite carte, que le coquin connaissait bien, vmt dessus — carambalW savait que mon œil l'épiait; il n'a pas osé. Ce... » — Ici, sans détourner la tète, l'Espagnol écoute, il entend des pas qui s'arrêtent chaque fois qu'il s'arrête lui-même. Dans Kearneijsîreet il y avait encore des gens qui allaient et venaient, mais la rue de Californie, surtout dans

la partie qui conduit à Mission, était déserte. Les rues pavées et dallées allaient jusqu'à la rue de Californie ; là elles cessaient , et quiconque n'y était pas impérieusement appelé par ses affaires s'abstenait de se rendre, à cette heure-là surtout, dans cette voie solitaire, d'un accès difficile et fatigant.

C'est là que son chemin conduisait notre Espagnol qui, tout en marchant, avait pris son or par poignées, ce qu'il n'avait pas eu le temps de faire dans la maison de jeu, et l'avait glissé dans les trois grandes poches de la ceinture de cuir qu'il portait autour du corps suivant la coutimne des habitants de la république argentine. Sa sérape débarrassée de ce qu'elle contenait, il prit le sac aux doublons sous son bras et se mit à allonger le pas, mais cette fois sans chanter. Le bruit que faisaient ceux qui le suivaient n'avait pas échappé à son ouïe délicate; il avait espéré, d'ailleurs, trouver à cette heure, qui n'élait pas trop tardive, dans cvilc partie de la ville, où il y avait un cirque, plus de monde dans les rues; car, en entrant dans la voie déserte, il s'arrêta un instant comme incertain sur ce qu'il allait

faire, et regarda autour de lui, devant, derrière; il n'aperçut que les figures sinistres des deux hommes qui s'approchaient à grands pas.

ft Caramha ! » dit l'Espagnol à demi-voix en entrevoyant alors pour la première fois le danger où il était. A cette époque, avant que se fût constitué le Comité de Vigilance, des attaques à main armée dans les rues de San-Francisco, surtout dans ces quartiers-là, n'étaient point chose rare. Déjà notre Espagnol, obéissant à un sentiment de prévoyance, avait tàté de la main le long couteau qu'il portait à la ceinture, mais il n'ignorait pas que les deux coquins, si réellement ils avaient quelque mauvais dessein contre lui, devaient être munis d'assommoirs et de pistolets dont , le cas échéant, ils ne manqueraient pas de faire un prompt usage, comptant avec raison sur la timidité des gens du voisinage , qui savaient bien ce qui les attendait si de gaîté de cœur ils venaient se mêler à des querelles de cette sorte.

Notre homme prit le contour fort tranquillement et de sou pas accoutumé; mais une fois dans la rue de Californie , comme si la peur lui avait donné des ailes, il se mit à fuir d'une course

rapide jusqu'à une cinquantaine de pas de là, où une charpente en planches avait été élevée en vue d'une construction nouvelle, peut-être seulement pour abriter les outils pendant qu'on pavait la rue. Quand notre compagnon y arriva, les autres tournaient eu grande hâte le coin de la rue.

« Par où diable a-t-il passé? dit l'un d'eux à voix basse, il faut qu'il se soit mis à courir, nous étions sur ses talons.

— Il sera derrière ces planches , répondit l'autre ; il croira que nous avons passé et que nous lui laissons le chemin libre.

— lia ha h;i! attrapé, mon rusé senor ; le père aux doublons est il an s la trappe !

— Preîids à droite, moi, je vais prendre à gauche, dit le premier ; mais ne tirons pas nos pistolets, excepté pour nous délendre; nous sommes ici encore ti'op dans la ville, et le diable, lui aussi, pourrait bien venir se mêler de cette affaire. »

Puis, sans dire un mot de plus, nos deux bandits tenant chacun à la main cette arme terrible en usage parmi les gens de leur espèce, c'est-à-

dire un lacet d'un pied de long au bout duquel est attachée une balle de biscaj'en , coururent s'embusc{uer à leurs postes. On n'apercevait plus une àme vivante sur le sable de la rue, et l'Espagnol devait nécessairement être derrière les planches.

Mais, avant qu'ils eussent eu le temps d'atteindre le coin de la baraque qui dépassait un peu le trottoir, ils furent tous deux épouvantés par une apparition à laquelle ils ne s'attendaient guère. Du milieu des planches, par l'ouverture qu'on avait laissée pour y entrer, ils virent s'élancer un cheval portant un cavalier qui d'une voix moqueuse leur cria :

(( Buenas noches, senores!

— Le diable l'emporte, » murmura l'un des bandits, et il sortit son revolver; peine inutile, le cheval était parti au triple galop, enlevant à nos drôles la proie qu'ils croyaient déjà tenir.

Il était à ce moment dix heures. A mesure que les boutiques dans la ville se fermaient, les salles de jeu se remplissaient davantage d'oisifs qui ne savaient que faire de leur soirée et qui venaient l'achever là.

Les heures se passaient à poursuivre follement l'or et la fortune. Que de basses passions soulevées dans un de ces temples immondes ! le désespoir y luttait avec la haine, l'envie et la cupidité. Pas d'àme qui ne fût une mer agitée par la tempête ; dominée par l'espérance, elle était aux prises avec la supercherie éhontée et protégée par les lois ; c'était un état anormal comme celui du pays tout entier. On aurait dit des corsaires exerçant leur métier en pleine paix, munis de lettres de marque pour dépouiller le citoyen paisible et surtout inexpérimenté.

Cette folle vie duiait toute la nuit , presque jusqu'au matin : il était trois heures, les banquiers, i)our la plupart, avaient })ris leurs sacs d'or et les avaient emportés , prêts à dormir l'arme chargée à côté de leur trésor. Les lampes, en bonne partie, étaient éteintes ; depuis longtemps déjà l'orchestre ne jouait plus; il ne restait qu'une table où les croupiers stationnaient encore, essayant d'appeler à eux quelque joueur attardé, pour lui enlever, chose probable, le gain qu'il avait pu faiie ailleurs. L'un des croupiers était debout devant la table avec une grosse

bourse de cuir remplie d'or; en face de lui, son collègue semblait chercher quelque chose. A ce moment, un petit Mexicain au teint bistré, qui depuis une minute ou deux regardait à la porte, entra dans la salle; il fit tomber sa sérape de ses épaules et s'avança à pas de loup. Le banquier le regarda d'abord attentivement, mais voyant que cet homme ne semblait pas apporter de lor , il ne s'en embarrassa plus. Cependant le Mexicain marchait toujours avec précaution vers la table devant laquelle il eut l'air de vouloir passer ; puis, au moment où le banquier se tournait pour prendre son manteau, le Mexicain, profitant de l'occasion, fit un bond vers la table, saisit le sac et partit comme un trait.

« Un voleur 1 un voleur ! » cria le second croupier, qui venait de voir le coup, et que des chaises et des tables empêchaient d'accourir , (( un voleur ! » — Mais le Mexicain n'avait plus que quelques pas à faire pour atteindre la porte; une fois dehors , le poursuivre dans ces rues désertes aurait été chose difficile, sinon absolument impossible.

Au cri d'effroi de son compagnon, l'autre

croupier se retourna; son premier regard fut pour son or ; il n'y était plus. Sans perdre un seul instant, 41 sortit de sa poche un revolver qu'il y tenait toujours chargé, visa le Mexicain le plus tranquillement du monde , et lâcha son coup.

Il n'en fallut pas un second; car à la détonation, le sac d'or tomba à terre, et le voleur d'un bond fut dehors en poussant des cris ; on put même entendre le bruit de ses pas qui allèrent se perdre dans les rues voisines.

« Ha! ha! ha! » dit le banquier en riant, et qui pendant ce temps avait sauté par-dessus la table pour ramasser la bourse qui gisait à terre; «j'ai lâché au Ijon moment !

— Bill, lui dit l'autre, l'as-tu touché?

— Je ne sais ; je l'espère, parce que j'ai bien visé.

— Nous verrons s'il a saigné.

— Bah! que nous importe? S'il a accroché quelque chose, ils le trouveront bien dans la rue quand il fera clair. — Sim, as-tu les clefs?

— Oui, les voici ; — peut-on imaginer l'audace de ce coquin-là; et voilà qu'il nous a laissé sa vieille sérape !

— Jette-la dehors; — à présent viens. Chacun tente la fortune à sa manière; s'il avait réussi, il aurait eu raison; comme ça, il a eu tort. ))

Et les banquiers ayant fermé la porte à clef, montèrent lentement dans leur chambre pour y chercher pendant les heures matinales quelques moments de sommeil.

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