‹ Scènes de la vie californienneChapitre 5 sur 12 · AUX MINES DE GALIFOMIE · texte numérisé non relu

AUX MINES DE GALIFOMIE

En Californie, les Mexicains forment presque autant que les Chinois une caste à part, dont les différents membres se révèlent à l'œil du nouvel arrivant aussi bien par la teinte bistrée de leur teint que par les couleurs vives, tranchantes et gaies de leur costume national. Plus on a de rapports avec le Mexicain, plus on étudie son caractère, et plus on reconnaît en lui de ces traits distinctifs qui le séparent des autres races travaillant aux mines.

Mais ici il faut distinguer entre les Mexicains et les Californiens, les anciens et véritables maîtres du pays, soumis autrefois, il est vrai, à la souveraineté mexicaine, mais formant néanmoins une race complètement distincte, qui ne se mélange pas avec la race mexicaine, et s'estime plus haut et meilleure qu'elle,

Le Califoniien (il n'est pas question ici de l'Indien qui, par la couleur de sa peau, par ses cheveux et la conformation de son visage, ne peut renier son origine orientale, mais du descendant des Espagnols en Californie) est à la fois plus élancé et plus musculeux que le Mexicain; la nuance de son teint est aussi moins foncée; dans tout le reste assez semblable à son frère du midi, il s'en rapproche surtout par une haine commune contre les Américains. Ceci pour mémoire seulement, car ce n'est pas des Californiens dont nous aurons à nous occuper aujourd'hui, pas plus que des autres descendants d'Espagnols, presque tous venus en Californie de l'Amérique du Sud, des Chiliens, des habitants de l'Argentine, si habiles à manier le lasso, des Péruviens ou de tant d'autres. Le Mexicain se distingue d'eux tous et demeure facilement reconnaissable.

Vous rencontrez les Mexicains sur les routes se rendant aux mines, et ici leur caractère se dessine déjà et fait saillie ; ils s'organisent en petites troupes lesquelles ne se mêlent avec aucune autre nation; sont-ils assez riches, ils achètent

des mulets; sans cela ils vont à pied, portant sur le dos une sébile de bois où laver le sable aurifère, et tiennent à la main une légère pique de fer, le seul instrument dont ils se servent pour creuser le sol; ils portent tout le reste de leur faible bagage serré sur leur dos dans une sorte de sac ou valise. Les Mexicains s'en vont moitié chantant, moitié riant, se contant des histoires le long de la route; puis, le soir venu, ils campent dans quelque lieu à l'écart; ils débâtent leurs mulets, dont ils disposent les bâts à terre en un cercle grand ou petit, suivant leur nombre, à l'intérieur duquel eux prennent place , et ils se trouvent ainsi dans une espèce de camp retranché, comme s'ils avaient une attaque à redouter. Les Mexicains, en fait de vêtements, ont la culotte courte, la jaquette, et ce manteau ou sérape auquel l'Américain du midi donne le nom de poncho ; c'est une couverture longue, de laine teinte en couleurs vives, avec un trou au milieu pour passer la tète, ce qu'on fait en temps de pluie ; alors une moitié de la sérape tombe derrière et couvre le dos, l'autre moitié tombe devant et couvre la poitrine. C'est une manière de

se vêtir extrêmement pittoresque : la sérape tient le haut du corps au chaud et à l'abri de la pluie, l'étoffe en étant d'une trame si serrée qu'elle ne laisse aucun passage à l'eau. Un chapeau de Panama pour la tête, et des sandales de cuir pour les pieds, complètent la toilette des Mexicains, dont l'éclat, chez les plus huppés ou les plus riches, est rehaussé encore par une écharpe chinoise qui ceint le corps et dont les bouts frangés retombent de côté.

L'habitant de l'Argentine et le Chilien luimême, dont le caractère cependant est moins sanguinaire, ont garde l'un et l'autre de ne jamais marcher sans un coutelas passé dans la ceinture; la même précaution ne se remarque pas chez le Mexicain , à moins qu'il n'ait peut-être son arme cachée sous ses vêtements. Il n'y a que les cavaliers parmi les Mexicains qui ont un sabre pendu à leur selle et, par une coutume bizarre, ils le tiennent sous la cuisse gauche, de manière à ce que la poignée soit à la portée de leur main droite. Ainsi, non-seulement le sabre ne les gêne pas, en battant de côté et d'autre, mais de plus il ne risque pas, quand l'homme et le cheval tra-

versent une forêt, de rester accroché à une branche. Les Mexicains ne font «ïuère usa^e du pistolet; ils manient mal ou fort médiocrement les armes à feu ; à la place, ils ont toujours attaché sur le derrière de leur selle un lasso roulé et disposé de manière à ce que leur main puisse le saisir au premier instant et sans effort.

Le Mexicain est loin d'être aussi sanguinaire et cruel que bon nombre de ses frères d'origine ; on peut en attribuer la cause à sa nourriture presque exclusivement végétale. Si l'habitant de l'Argentine ne se soucie nullement de pain quand il peut avoir de la viande , si le Californien ne mange du pain que quand il ne peut pas se procurer autre chose, le Mexicain, au contraire, ne fait consister son repas en grande partie que dans des gâteaux fort minces de farine de froment, séchés sur des feuilles de tôle, et il renoncerait plutôt à la viande qu'à ces gâteaux-là.

Un campement mexicain présente à l'œil un spectacle singulièrement animé et joyeux : quand il n'y a près de nos gens aucun étranger, ils chantent, ils rient, ils dansent, souvent même jusqu'après minuit, et cela en dépit de la marche de la

journée; puis, le lendemain avant l'aurore, les danseurs sont debout , prêts à repartir ou à reprendre leur travail.

Les Mexicains ont une adresse et une prestesse singulières à débâter leurs mulets, sur le dos desquels ils chargent, au moyen de leurs lassos et de deux longues courroies de cuir, des caisses, des tonneaux ou des sacs, du poids de deux et même de trois quintaux. Les sacs sont l'objet le plus facilement transportable ; un mulet lourdement chargé en a ordinairement trois, du poids de cent livres chacun; les tonneaux, contenant du porc salé ou d'autres provisions, se rangent deux par deux avec des caisses, grandes ou petites, disposées de telle manière que la charge ne puisse vaciller d'un côté ni de l'autre, sans que pour cela l'animal en soit gêné dans sa marche. On voit jusqu'à des tonneaux de trois cents livres si adroitement posés sur le bat, qu'en route il n'est presque pas nécessaire de les décharger pour les recharger. Cette adresse des Mexicains leur valut, alors que l'on commença à se porter en Californie, beaucoup d'argent qu'ils gagnèrent en transportant des vivres et des provisions aux mines, et

surtout dans certaines gorges montagneuses où l'on ne pouvait arriver avec aucun chariot ni équipage ; le transport, principalement en hiver, quand les routes étaient défoncées , se payait jusqu'à près de huit francs par Hvre. C'est ainsi que, dans un seul voyage, qui s'exécutait fort bien dans la semaine, nos gens gagnaient souvent le prix de leurs mulets.

Les Mexicains sont d'une sobriété extrême : ils ne mangent que peu et leur nourriture est simple; ils ne boivent presque que de l'eau, aussi sont-ils particulièrement propres au travail des mines, surtout au fond des gorges de montagnes qui sont leurs lieux de retraite favoris ; c'est là, qu'en raison de leurs prétentions modérées, ils recueillent une quantité d'or considérable, avec lequel ils repassent les montagnes et s'en retournent chez eux sans plus de bruit qu'ils n'en étaient venus.

C'est aussi la raison pour laquelle les Américains n'aiment les Mexicains guère mieux qu'ils n'aiment les Chinois. Ils disent : « Ces gens-là ne consomment rien ; ils n'ont pas de besoins, et encore le peu d'argent qu'ils dépensent reste

presque tout aux mains de leurs compatriotes. » Les Mexicains, la plupart du temps, arrivent de chez eux par terre et en caravanes; une fois en Californie , ils y évitent les Américains le plus qu'ils peuvent. Ils cherchent aussi à éluder autant que possible les lois qui leur imposeraient un déboursé pour avoir la faculté de travailler aux mines, et, dans ce but, ils changent incessamment de lieu d'établissement, allant d'une gorge de montagne à l'autre, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé une bonne place; là, pas le moindre cri, pas la moindre clameur qui trahisse leur présence ; puis un beau jour, quand ils ont fait quelque capture, ils repartent avec leur or.

Ils ont dans leur manière de travailler une méthode différente de celle des autres nations. Les Américains des Etats-Unis , comme les Européens, se servent de piques pour creuser la terre, de pelles pour la rejeter dehors, et des machines les plus diverses pour laver le sable : les Mexicains en sont presque tous à se servir encore uniquement de leur petite pioche de fer, pour creuser la terre qu'ils rejettent hors du trou avec leurs mains; ils n'ont que leur sébile de

bois pour laver le sable. On comprend comment, avec des instruments aussi imparfaits, le travail est à la fois long et pénible ; mais si les Mexicains voulaient suivre la coutume des autres laveurs d'or, faire de larges coupures où ils travailleraient à ciel ouvert, et laver dès qu'ils auraient atteint le terrain aurifère, il est probable que les résultats ne paieraient pas leurs peines, peut-être ne seraient-ils pas ainsi en état même de labourer le sol autant qu'ils le font; nous l'avons dit, la méthode des Mexicains est complètement différente. Ils commencent par se creuser un trou en forme de puits, dont l'orifice est si étroit qu'il n'y a vraiment qu'un Mexicain en état de s'y tourner. C'est au moyen de sacs de peau qu'ils montent la terre brute , laquelle ils essaient incessamment avec leur sébile, pour s'assurer s'ils n'ont point trouvé la veine aurifère. Dans ce cas, ils cessent de s'enfoncer dans le sol ; mais allant toujours devant eux en suivant le fdon, tantôt ici et tantôt là, à tort et à travers, défonçant le sol avec leur pique et l'enlevant avec leur sac de peau, ils s'avancent sous terre par des canaux de très-médiocre dimension, jusqu'à des distances comparativement fort grandes.

Les Américains nomment cette manière de chercher l'or caijoting , d'après les loups des prairies appelés cayotas, qui ont aussi l'habitude de se creuser des terriers.

Les Mexicains, défiants et concentrés en euxmêmes, se cachent les uns aux autres, autant qu'ils le peuvent, les places où débouchent leurs puits ; ils travaillent sans se lasser ; ayant le moins de commerce possible avec leurs voisins, ils ne répondent guère, on peut même dire jamais, à l'étranger qui essaie d'entamer la conversation avec eux. Vient-on à passer devant la place où ils travaillent et cherche-t-on à nouer l'entretien, on ti'ouve que la chose est impossible. Ils n'aiment môme pas à vous voir stationner dans le voisinage, ce qu'ils ne peuvent empêcher; et s'ils répondent à quelque chose de bon cœur, c'est au salut que vous leur faites quand vous partez,

(nMucho oro aqui, ami(jo^?y> Ces quelques paroles sont familières aux Américains, ce sont généralement les seuls mots d'espagnol qu'ils

' Y a-l-il ici beaucoup d'or, mon uuii?

savent ; ils les lancent donc hardiment et attendent après, avec calme, la réponse, comme si elle devait leur apprendre grand'chose : elle est invariablement la même: « Sipoquito, senor\ » ceci prononcé d'un ton chantant et avec un demihaussement d'épaules. Allonger les questions serait chose oiseuse ou inutile, car le Mexicain ferait semblant de ne pas comprendre ce que vous lui dites, ou, vous pouvez y compter, ce qu'il vous dirait de plus ne serait que des mensonges.

Dans des places entièrement dépourvues d'eau, là où il ne viendrait jamais à l'idée d'un Américain de travailler, on voit les Mexicains user de leur courte pioche ou laver à sec ; ils brisent la terre dans leurs sébiles jusqu'à sa réduction en une fine poussière, puis ils se mettent à souffler avec la bouche, si bien que l'or qui est plus pesant reste seul au fond ; on comprend la peine d'un labeur pareil , et quels poumons requiert ce jeu-là.

C'est avec cette activité incessante que rien ne saurait lasser et avec leur mode de travail, non-

^ Un peu, Monsieur.

seulement dessus , mais dessous la terre dans tous les sens, comme les taupes, que les Mexicains ont été les premiers à découvrir et à exploiter en Californie les plus riches filons d'or, du voisinage desquels les Américains, dans bien des cas, ne se sont pas fait le moindre scrupule de les expulser. C'est ainsi du moins que les choses se passèrent aux mines de Murphy, où les Américains trouvèrent deux hommes et une femme du Mexique travaillant dans un puits qu'ils venaient de creuser ; les manants les en chassèrent sans retard. La place se trouva des plus productives. A Carson's-Flat il y avait dix ou douze Mexicains qui y travaillaient depuis six mois, gagnant, à en croire le bruit public, à peine leur vie, car quand ils venaient chercher leurs provisions c'était avec un or presque impalpable qu'ils les payaient; de plus ils marchandaient jusqu'à extinction pour les obtenir au meilleur marché possible. A un certain temps de là, quelques Américains ne découvrant rien ailleurs, vinrent en désespoir de cause dans cet endroit; le sol s'en trouva l'un des plus riches de la Californie; les Mexicains vidèrent la place sans tambours ni trompettes, mais leurs mulets étaient tous richement chargés.

Dans les premières années on reprocha aux Mexicains un très-grand nombre d'assassinats qu'ils devaient avoir commis sur des mineurs pour les dépouiller : du moins ne craignit-on pas de mettre tous ces méfaits sur leur compte. Il est vrai qu'au commencement arrivèrent avec les Mexicains une foule de gens sans aveu, pour tirer parti du désordre social qui dans ce temps régnait aux mines ; ils commirent des délits de plus d'une espèce. Nous croyons cependant que les Mexicains ne doivent pas seuls en porter la responsabilité ; elle appartient bien plutôt à cette horde de joueurs, venus des Etats-Unis, qui, s'ils ne pouvaient pas remplir leurs sacs d'or en dupant leurs victimes, ne reculaient pas devant un meurtre ; elle appartient à tous ces déportés d'Australie qui , en mettant le pied en Californie, y reprenaient leur ancien métier et, après avoir fait le coup, laissaient auprès de la victime une pioche , une sébile de bois et une sandale (corpus delictij, et se mettaient à crier au loup, au loup, plus fort que personne, disant que de ce crime infâme il ne fallait accuser que les barbares , les sanguinaires Mexicains. C'est ainsi

qu'à cette époque plusieurs assassinats se commirent à Sonora Camp ou dans les mines avoisinantes ; on les imputa aux Mexicains, et plus tard leurs auteurs se retrouvèrent eux et leur bande à San-Francisco même, oîi ils furent, sinon exécutés suivant leurs mérites, du moins chassés et dispersés par les soins du Comité de Vigilance.

Ces soupçons contre ce peuple si bien approprié au travail des mineurs, furent chose particulièrement précieuse à tous les mauvais drôles des Etats-Unis , en leur donnant à maintes reprises l'occasion ou plutôt le prétexte de faire la chasse aux campements mexicains, auprès desquels ils supposaient, non sans raison, que devaient se trouver les gisements aurifères les plus abondants. La chose se confirmait-elle, nos bandits remettaient sur le tapis quelque ancien assassinat, puis chassaient les pauvres diables d'un sol arrosé de leurs sueurs.

On comprend, à la suite de traitements pareils, la haine (juc les Mexicains devaient porter aux Américains ; ce n'est cependant que dans bien peu de cas qu'ils osèrent leur résister en face; la

bravoure n'étant pas chez les Mexicains la vertu dominante, ils préféraient évacuer la place dès qu'ils voyaient avancer les Américains. Au temps où l'on soumit les étrangers à une taxe, ils se retirèrent, pour l'éviter, dans les montagnes vierges encore, et où il était difficile de les atteindre. Une seule chose est certaine, c'est que, grâce à leur travail persévérant, à leur sobriété surtout, ils manquèrent rarement de faire de bonnes affaires. Qu'ils fussent occupés à creuser la terre des montagnes ou à transporter aux mines des marchandises et des provisions, ils gagnaient de l'or, et ce qui valait mieux, ils conservaient ce qu'ils avaient gagné jusqu'au moment de retourner avec leur pacotille dans leurs foyers.

Pendant mon séjour aux mines du sud, plusieurs compagnies de Mexicains se trouvaient non loin du Stanislas avec quelques Allemands et des Américains à travailler un sol réputé riche. La place la plus aurifère était située dans ce qu'on est convenu d'appeler une flat ou petite plaine au centre de la vallée ; les Mexicains y avaient creusé quelques trous, d'où ils avaient retiré, à en croire le bruit public, une notable quantité

d'or. D'autres mineurs se mirent petit à petit à se rapprocher d'eux, et les habitants du camp voisin émirent, comme la chose a toujours lieu en pareil cas, une proposition qui ne tarda pas à avoir force de loi, à savoir que chaque travailleur ne pourrait pas étendre ses prétentions à creuser le sol au delà d'un espace de terrain déterminé, grand d'environ 48 à 64 pieds carrés. Ces places, ainsi concédées par la voix publique, prirent le nom de daims.

Trois Allemands qui travaillaient dans la plaine avaient choisi leurs trois claims les uns à côté des autres, pour pouvoir pratiquer ensemble en terre la môme ouverture, assez profonde pour atteindre la couche aurifère, dont ils se préparaient à retirer les débris qu'ils laveraient de la façon à eux la mieux connue et la plus commode. A quelque vingt pas d'eux travaillaient des Mexicains, et la part de terrain, vierge encore, qui séparait nos groupes de mineurs n'avait, à sa surface du moins, encore été attaquée par personne.

Les Allemands, nommés Wolf, Meier et Eberhardt, avaient ouvert le sol là où il commençait à s'élever, dans un endroit où coulaient deux

ruisseaux venant chacun des vallées avoisinantes. Les Mexicains eux, travaillaient déjà depuis plusieurs semaines, et devaient avoir fait une campagne productive : autrement ils ne seraient pas restés si longtemps stationnaires à la même place. La nature du sol, légèrement en pente, forçamos Allemands à rejeter hors de leur ouverture une grande masse de terre. Déjà depuis huit jours entiers ils piochaient, puisaient et jetaient dehors sans relâche, quand ils finirent par atteindre une couche de gravier glaiseux, terrain presque toujours aurifère; là ils s'arrêtèrent et se mirent à faire l'épreuve. Wolf avait rempli de terre un seau, et il était allé à la rivière pour passer le contenu de son récipient dans l'eau, afin de voir ce qui en resterait. Pendant ce temps, les deux autres, assis au fond du trou sur le gravier, attendaient impatiemment le retour de leur camarade pour savoir le résultat de l'épreuve, si la terre serait bonne à être lavée, ou si l'on ferait mieux de continuer à piocher. Quand chaque seau ne contenait pas au moins la sixième partie d'un écu en paillettes d'or, on trouvait généralement que la terre ne valait pas la peine d'être travaillée,

-- 1G8 — surtout si on devait la transporter à une certaine distance pour atteindre le bord de l'eau.

Wolf revint; il demeura au bord du puits, profond d'environ dix à douze pieds, et dit, son seau à la main et en hochant la tôte :

« On ne fait pas ici grande fortune.

— Eh bien, Wolf? » lui répondit Meier en levant les bras pour saisir le récipient et s'assurer lui-même de la quantité d'or, « faut-il nous y mettre?

— Je ne sais trop , » dit Wolf, en tendant à ses compagnons le bassin où se trouvaient quelques grains d'or; « si la terre ne rend pas davantage, elle n'en vaut guère la peine ; je crois que nous ferions mieux de jeter loin toute cette vilenie, plutôt que de nous user l'échiné à la traîner à la rivière. Le jeu ne vaut pas la chandelle.

— Allons, dit Meier, encore un coup, remplissons encore une fois le seau , nous finirions par jeter l'or avec la terre; il ne nous reste guère (ju'iin pouce de sable à laver. Nous ne devons plus être extrêmement loin du rocher; alors adieu je t'ai vu.

— A la bonne heure, dit Eberhanlt, nous allons essayer de remplir le seau dans ce coin, c'est là que j'ai le meilleur espoir.

— Le diable seul sait ce qui en sera, » répondit Meier en examinant le sol autour de lui ; « pour moi il me semble entendre bouger, frapper par ici en bas ; pourtant rien ne remue ; il n'y a pas par ici des taupes ?

— Des taupes? » lui répondit en riant Eberhardt qui venait de reprendre sa pioche avec laquelle il remplissait à nouveau de terre meuble son bassin ; « des taupes ! d'oi"! viendraientelles jusque vers nous ? Si elles y étaient , je te réponds d'une chose, c'est qu'elles ne feraient pas grand bruit; où entend-on quelque chose?

— Tout est tranquille à présent, » dit Meier qui écouta attentivement pendant quelques secondes ; « ce bruit je l'ai entendu tout le matin.

— Qui sait, répondit à cela son camarade, ce qui t'aura tinté aux oreilles. » Et disant ces mots il battit la terre qui remplissait le bassin pour l'empêcher de glisser. « Mais le sol devient ici singulièrement glaiseux, je ne serais pas étonné que nous arrivassions bientôt au rocher.

— Frappe, » lui cria Wolf du bord de l'ouvertui*e en avançant la tête ; « frappe avec ta pioche un grand coup au fond du trou que tu viens de creuser, tu sentiras alors tout de suite ce qu'il nous reste encore d'épaisseur, et si nous allons avoir la terre dure ou bien le rocher.

— Ce serait bien heureux pour nous , dit Eberhardt, d'être à présent au rocher, ces deux ou trois coups de pioche ne paieraient pas notre travail, et c'est tout juste s'il vaut la peine de commencer. Allons, j'ai pourtant bonne espérance qu'après avoir creusé encore une couple d'aunes, nous trouverons là de quoi laver longtemps. »

Meier prit la pique dont nos travailleurs se servaient pour tirer de côté les gros blocs de quartz ou de gravier aggloméré; puis, à l'endroit d'où nos gens venaient d'enlever la terre, ce qui avait abaissé le fond de quelque chose comme six pouces, il se mit à frapper.

(( Ne sens-tu rien ? lui demanda Wolf

— Pas encore, » répondit l'autre, qui manœuvrait toujours pour déblayer le sol et agrandir l'ouverture. « Ce serait aller aussi trop vite en

besogne; mais voici que la glaise devient compacte, ma pioche ne percera pas. » Et disant ces mots, il leva le long fer qu'il enfonça de toute sa force dans la paroi du trou : mais notre homme pensa tomber, car le bâton de la pique lui échappa presque, l'outil s'étant enfoncé d'au moins un pied plus avant dans la terre que celui qui le maniait ne s'y était attendu.

(( Hallo ! )) cria Wolf à ceux qui étaient dehors : ((.no hottom, point de fond (expression dont se servent les marins quand on lance la sonde), eh?

— Jésus, Maria, Joseph! » cria pour lors Meier, et laissant courir pioche et bâton, il ne fit, au moyen d'un tronc d'arbre qui servait à monter et à descendre, qu'un saut hors du trou et il demeura un instant pâle, immobile, les yeux fixes, véritable image de la peur. Eberhardt, au même instant, s'imaginant que c'étaient les parois de la mine qui s'éboulaient et allaient lui tomber dessus, laissa échapper de ses mains le bassin rempli de terre et se mit à partir aussi vite que ses jambes pouvaient le porter.

<i De par tous les diables, » leur dit ^Yolf en

riant, quand il vit ses deux camarades détaler de la sorte sans cause apparente , « combien y en a-t-il de morts? où est-ce qu'il brûle? — Meier, quelle mine fais-tu donc là? as-tu vu un esprit en plein jour?

— Wolf! » lui répondit Meier effaré, et il se passait la main sur le front et dans les cheveux, comme un homme épouvanté au dernier point, tandis que son œil regardait avec terreur le fond du trou : « là-l)as, là-bas au fond il y a quelque chose qui a crié.

— Haï ha! ha! lui dit Wolf avec un éclat de rire, voilà qui est parfait, qui est fameux, et c'est là ce qui t'a fait monter, Eberhardt?

— Moi, répondit celui-ci avec embarras, moi, je ne sais pas ; mais quand Meier a frappé comme ça, j'ai cru que cette maudite couche de sable me venait dessus, et depuis que j'ai vu le nègre enterré vif, j'ai toute espèce de respect pour les éboulements.

— Meier, qu'est-ce qu'il y a donc eu?

— Je vous le dis, ô hommes, » s'écria Meier, encore pâle comme la mort et tremblant de tous ses membres, « aussi vrai que je suis ici, que je

demeure en santé, là-bas sous la terre Non,

Wolf, tu n'as pas besoin de rire oui, là-bas,

sous la terre, on a crié !

— Eh bien, moi, je veux qu'on me mette à terre, » lui répondit Wolf, qui avait fait quelques voyages sur mer et aimait à se servir de certaines locutions qui lui venaient de Teau salée. « Enfant, tu as trop lorgné aujourd'hui ta bouteille de brandy.

— Non, hii dit Meier, je suis dans mon sens, et cela de la façon la plus positive, mais je veux mourir si, tout ce matin, je n'ai pas entendu du bruit là-bas au fond.

— Hallo! mais que se passe-t-il donc? » crièrent à ce moment des Américains qui travaillaient dans le voisinage et qui, voyant l'agitation des Allemands, n'avaient fait qu'un saut auprès d'eux. « Qui de vous a trouvé un lingot ?

— Trouvé un lingot, répondit ^Yolf en riant. Yoilà mon compagnon qui a frappé le fond du trou avec sa pioche, et qui prétend que quelqu'un là-bas s'est mis à crier.

— A crier sous la terre ?

— Aussi vrai que j'existe, leur dit Meier, et que j'espère aller un jour en paradis.

— Mais pourquoi alors, s'écria l'Américain, rester ainsi en haut, la bête vous a-t-elle mordu? pourquoi ne pas aller voir ?

— Qui peut avoir crié là-bas? dit Wolf.

— Le sais-je, moi, dit le voisin, mais écoutons. » Et s'aidant du tronc d'arbre, il sauta dans le puits où, la main gauche levée pour commander le silence, il demeura un moment immobile à écouter.

« Voici qu'on entend, dit Meier en montrant la place.

— De par le ciel ! » s'écria alors l'Américain, qui avait appliqué son oreille contre le sol , « on a gémi comme aurait gémi un homme.

— Un homme! » lui répondit Wolf, qui était aussi descendu dans la mine ; « un homme! mais comment serait-il arrivé là? à moins qu'il ne soit sous la terre depuis quelques milliers d'années ; en ce cas, il y a gros à parier qu'il aurait oublié la manière de s'y prendre quand on crie.

— Des pioches, mes enfants! » leur dit l'Américain en s'élançant hors de la mine ; « des pioches, il y a là-bas au fond quelque chose de vivant qu'il nous faut tirer dehors; peut-être sera-

ce une curiosité naturelle qui nous vaudra plus que son pesant d'or.

— C'est un homme ! » s'écria à son tour Meier, qui venait de se coucher par terre et avait approché son oreille de l'ouverture, « j'entends distinctement gémir.

— Il n'y a que deux choses possibles, dit en riant l'Américain, ce ne peut être qu'un cayota ou un Mexicain et, dans l'un ou l'autre cas, nous allons tout à l'heure savoir à quoi nous en tenir. Allons, en avant, mes enfants; après tout il y a par là-dessous la vie d'un homme. »

Du reste il n'eut aucun besoin d'exciter les Allemands, car le premier moment de surprise et d'effroi passé, ce fut entre eux tous à qui enlèverait la terre pour la jeter dans l'autre coin de la mine. Ils n'eurent pas creusé la longueur d'un pied que le sol s'écroula tout à coup, et pour qui aurait conservé encore des doutes, ils auraient dû céder devant les mots de Ave Maria purissima , dont le son parvint distinctement jusqu'à l'ouverture du trou.

On ne pouvait rien apercevoir encore , mais, quand nos mineurs eurent déblayé le sol avec

une certaine précaution, ils virent paraître une chemise blanche rayée de bleu, et une quinzaine de minutes après ils amenaient au jour un Mexicain qui avait creusé son trou jusque sous leur terrain et, pour son bonheur, était arrivé avec la tête sous la paroi que nos gens avaient laissée debout; autrement le gravier, en s'éboulant, l'aurait étouffé. Quoique pressé de toutes parts, il lui était resté cependant suffisamment d'air pour respirer ; quand on l'eut bien frotté d'abord avec du brandy, dont on lui fit avaler quelques gouttes, après avec de l'eau fiaîche, quand on lui eut frictionné tous les membres avec un chiffon de laine ( Eberhardt, dans ce but, s'était immédiatement dépouillé de sa chemise qu'il avait déchirée en bandes), le malheureux, au bout d'un quart d'heure environ, commenta à rouvrir les yeux.

Il fallut pendant ce temps aller chercher ses camarades; ils avaient vu courir les mineurs, mais ne s'étaient point approchés ; les Mexicains ne soupçonnant d'ailleurs pas que la chose les touchait de si près, ne s'étaient nullement souciés d'avoir aucune communication avec les Américains. Sous la terre, quand on suit la veine d'or,

il est extrêmement clifticile, au dehors, de se rendre un compte exact de la diiection souvent capricieuse du filon, qui incline tantôt à droite, tantôt à gauche; d'ailleurs, les Mexicains voyant au jour le sable aurifère, ne s'inquiétaient guère d'où il venait.

Quand Meier vit que le pauvre diable, qui si peu d'instants auparavant avait souffert mille fois les angoisses de la mort, était ressuscité, que même sa vie ne courait plus aucun danger, il se mit à songer à la cause qui pouvait avoir amené le drôle sous leur terrain, rendant ainsi leurs travaux inutiles.

« Ces coquins de Mexicains, se disait-il dans sa colère, ne sont-ils pas venus jusque-là nous couper l'herbe sous les pieds ou, comme on dit, nous voler l'or dans la poche, j)

Il n'y avait du reste plus de doute : le Mexicain, fidèle à l'habitude de sa nation, avait creusé en suivant le filon, et avançant toujours, avait fini par sortir de chez lui et par arriver jusque audessous de ses voisins, qui se trouvaient dès lors avoir travaillé pour rien, car ce que le Mexicain

leur avait laissé d'or n'en valait pas la peine.

La figure la plus piteuse, c'est bien cependant le pauvre Mexicain qui la faisait ; il ne ressemblait pas trop mal à une souris tombée dans un piège ; quand il eut repris connaissance , il ne parut pas d'abqrd concevoir comment il avait fait pour arriver là ; ce ne fut que lentement et avec effort qu'il parvint à le comprendre.

Plus tard, les Mexicains ayant refusé de rendre l'or qu'ils avaient recueilli sous le terrain des Allemands, prétendant qu'ils n'y avaient pas trouvé plus que la valeur de dix dollars, furent traduits par les intéressés devant l'alcade américain, et furent condamnés à payer une amende qui n'était pas des plus petites, pour avoir dépassé leur territoire et être entrés sous celui des autres. L'alcade, comme de juste, garda pour lui l'amende et donna le conseil aux Allemands d'aller se choisir un autre terrain ailleurs, où bon leur semblerait.

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