‹ Scènes de la vie californienneChapitre 8 sur 12 · L INTERROGATOIRE · texte numérisé non relu

L INTERROGATOIRE

Conformément à la supposition du Texien, il aurait été, après ce qui venait de se passer, assez difficile de retrouver l'Hindou à Douglas Fiat, si l'intervention officieuse du Français n'était venue à point nommé pour empêcher notre homme de prendre le large. Les Américains à leur retour, comme leur conscience leur reprochait d'avoir agi avec un peu trop de précipitation, résolurent de livrer aux tribunaux l'auteur d'aussi désastreuses aventures, afin que la chose

20i — fût tirée an clair par la justice. Il s'agissait d'abord de foire avouer à rilindoii s'il avait eu oui ou uou de l'or sur lui ; mais, dès qu'il fallut en venir là, le drôle se trouva avoir, comme par magie, complètement oublié l'anglais et se mit à baragouiner d'une telle façon un langage inintelligible, qu'il n'y eut pas moyen de tirer du personnage la plus petite explication. Ses interrogateurs, en désespoir de cause, durent renoncer à leur tache, et on appela quelques volontaires à la garde desquels on remit rilindou, avec charge de livrer le délinquant le soir môme à l'alcade de Murphy ou, comme l'on disait, de Stoutenburgh.

Il se trouva des volontaires pour cet office plus qu'il n'en fallait, car les nombreuses tables de jeu dressées à Stoutenburgh attiraient chaque soir une foule de laveurs d'or qui venaient de Douglas Fiat, et bientôt après l'Hindou, cause de l'alarme jetée dans les mines, cause aussi du sang répandu, et, selon toute apparence, le sang d'un innocent, marchait, les mains liées derrière le dos, du côté de Stoutenburgh, pour y être remis au shérif.

Le même soir on vit arriver à Stoutenburgh deux Indiens-Kayotas, députés par leur tribu ; tous deux parlaient un peu l'anglais; ils se firent conduire à l'alcade et formulèrent leurs plaintes contre les hommes blancs qui les avaient attaqués. Ils demandaient si les visages pâles voulaient leur faire la guerre, à eux qui ne s'étaient cependant rendus coupables à leur égard d'aucune offense, ou si ce n'était là l'action que de quelques mauvais garçons (bad men) qui avaient fait pofolok (tué) leur pauvre camarade.

Le major Lyatt, alcade de Murphy, était un homme court et gros, qui aurait été tout à fait à sa place derrière un étal de boucher ; il n'avait pas la moindre notion de droit, et se jetait à corps perdu au travers de toutes les questions les plus ardues, mais, il faut le dire, seulement en vue des onces d'or qu'il ne manquait pas d'en retirer. Cette fois le cas lui parut particulièrement embrouillé, épineux, et le pire, c'est que ni plaignants, ni accusé n'avaient de quoi payer les honoraires requis, pas même une méchante once d'or. Le sang ayant coulé, impossible d'éconduire les plaignants, d'autant moins que le gouverne-

ment des Etats-Unis, en vertu de conventions particulières, a placé les Indiens de Californie sous sa juridiction, les autorisant par là à invoquer, le cas échéant, la protection des alcades ou juges de paix respectifs. Le moyen donc pour le major d'éloigner de ses lèvres la coupe d'amertume? Il promit d'examiner l'affaire le lendemain, et jusque-là de faire surveiller l'accusé.

Les Indiens ne voulurent en aucune façon accepter une proposition pareille; ils avaient l'air de ne pas se fier le moins du monde à l'homme blanc, craignant que pendant la nuit il fit échapper l'Hindou , afin de se débarrasser ainsi adroitement d'une affaire désagréable. Ils s'offrirent donc à garder eux-mêmes le prisonnier, cause du sang versé, et tirant, sans attendre la réponse, chacun deux flèches de leurs carquois en peau de renard, lesquelles ils prirent dans la main gauche, tandis que de la droite ils tenaient leur arc tendu, ils se placèrent armés de la sorte aux côtés du prisonnier.

On lui avait délié les mains, et il demeura la nuit entière assis entre ses gardiens ; mais il ne s'aventura pas à bouger de la place ; il savait à

merveille ce qui lui pendait à l'oreille dans le cas où il aurait essayé de s'enfuir. Du reste les Indiens n'avaient pas encore la moindre idée de l'accusation portée contre eux par l'Hindou; ils avaient aussi l'air de croire que c'était lui et non un des hommes blancs qui avait tiré sur leur camarade. C'est du moins ce qu'on put conclure de ce qu'ils dirent, et les Américains se gardèrent de les détromper.

On retrouva le lendemain au matin nos deux Indiens assis dans la même position que la veille; ils avaient passé la nuit entière à garder l'Hindou qui, sachant qu'il n'avait aucune ruse à redouter de ces sauvages et naïfs enfants du désert, avait dormi couché entre les deux peaux rouges. L'interrogatoire devait avoir lieu dans l'après-dînée ; on choisit auparavant un jury chargé de se rendre auprès des Indiens dans leur campement et d'informer. Le shérif avait fait observer au juge qu'avant de commencer l'interrogatoire, il était convenable de s'assurer si l'Indien était bien réellement mort, ou s'il n'était que légèrement blessé; il lui dit en outre qu'on devait appeler des témoins, mettre en cause le croupier, véritable

auteur du délit, pour le punir, s'il y avait lieu, suivant la rigueur des lois ; qu'enfin, pendant ce temps, le shérif chercherait à s'assurer si l'Hindou avait réellement de l'or sur lui et de quelle manière il avait passé son temps avant d'arriver à Douglas Fiat.

Le shérif était un Irlandais qui cumulait le poste de shérif avec celui de boucher, homme droit que rien n'effrayait, mais qui avait l'idée grotesque que, se vouant corps et âme à faire rendre la justice , il avait le droit d'exiger que le juge le soutînt mordicus dans l'exercice de ses fonctions.

Le juge toutefois avait bien d'autres affaires en tête , et des affaires plus importantes : il vendait deux dollars la pièce des parcelles de terrain longues de huit pieds, larges de quatre, connues sous le nom de daims; ces parcelles avaient déjà été vendues et revendues deux et trois fois ; aussi le juge n'avait aucune envie de se brouiller avec les Texiens, ses meilleures pratiques, qui, en dépit de la loi, laquelle ne permet pas de posséder plus d'une claini dans la plaine, en avaient jnsinfà dix et douze, sans compter qu'ils en auraient voulu encore trois fois autant.

On nomma le jury, l'interrogatoire fut fixé à l'après-dînée et, accompagnés de deux Indiens qui étaient venus le matin du campement, nous partîmes au nombre de six pour les montagnes où la malheureuse tribu sYHait enfuie, attendant de savoir si elle allait avoir la paix ou la guerre avec les visages pâles.

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