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LE TREIZIÈME FILS DE JEAN-PIERRE

Heureux qui n'a jamais secoué ses sandales Sur l'escalier d'aulrui, loin des terres natale*, Et demeurant tidèle au dieu de ses foyers, N'a jamais déserté l'ombre de ses noyers ; Il ne sait pas combien c'est une lourde peine De regarder sans cesse à la plage lointaine, Sans pouvoir un seul jour dans sou brûlant souci, Se dire, en s'asseyant : Reposons-nous ici '■ (J.-P. Ybïrat, la Coupe rie l'exil.

Ce fut une grande allégresse dans la maison de Jean-Pierre, le pauvre menuisier, lorsque, le lundi de la Pentecôte, il y a soixante ans, sa femme Rosalie mit au monde son treizième enfant, un gros garçon, bien fait et de bonne mine, que ses douze frères

aînés vinrent, l'un après l'autre, contempler endormi dans le berceau de bois blanc où chacun d'eux avait passé la première année de sa vie.

Au lendemain de son mariage, le vaillant Jean- Pierre avait choisi dans sa boutique deux belles planches de hêtre, épaisses et sans nœuds. 11 y tailla les diverses pièces de l'humble couchette qu'il destinait aux enfants que lui enverrait la grâce du Seigneur. Ce fut un ouvrage parfait, sans moulures ni ornements futiles, mais solide et de forme élégante.

La mère de l'accouchée lui vint porter la rôtie au vin, et tout de suite il fut décidé que l'enfant serait baptisé le jour même, avant que les cloches de l'antique église sonnassent, au déclin du jour, en l'honneur de la fête. Et comme ce nouveau chrétien venait le treizième, et qu'il faut honorer les pères d'une famille aussi nombreuse, comme le roi déclarait noble de fait tout citoyen donnant à l'État douze défenseurs, à la société douze hommes utiles, le syndic, noble et spectable François du Mont de la Fraidière, cheva* lier, fut chargé, au nom de la ville, de tenir le petit sur les fonts sacrés; afin d'honorer Notre-Seigneur en la personne d'un de ses pauvres, il choisit pour

commère une vieille mendiante, la Gothon, qui vivait d'aumônes et passait pour une sainte.

Le cortège, à l'heure de vêpres, se rendit à la paroisse. Un compagnon charpentier, fort enrubanné, marchait le premier, jouant du violon comme un enragé qu'il était, car il n'avait, de sa vie, su tenir un archet : il frôlait les cordes comme il eût raboté une poutrelle, vigoureusement.

Le parrain suivait, couvert de son manteau "syndical de velours violet, coiffé du chapeau emplumé à la Henri IV, et donnant le bras a sa commère, proprette sous sa bure et sa cornette de toile bise, confuse et fière à la fois de l'honneur qu'on lui faisait.

Celui des fils de Jean-Pierre qui venait de clore sa septième année, portait le flambeau allumé, — un grand cierge de cire garni de blanches tresses de soie, — et la grand'mère soutenait sur ses bras le nouveau-né, habillé d'une robe de mousseline blanche, coupée dans la robe de noce de sa bru, et qui servait pour la treizième fois depuis quinze ans. Mère-grand avait donné le chrémeau, fait de ses derniers bouts de dentelle, et se pavanait glorieusement sous le châle turc rapporté d'Egypte par défunt son mari,

un héros des Pyramides, fauché par un boulet russe à la Moskowa.

Puis venaient tous les parents de Jean-Pierre, oncles et tantes, cousins et cousines jusqu'au dixseptième degré, et les voisins, et les amis, et Jean- Pierre le dernier, le cœur bien content et la figure épanouie.

L'enfant ne pleura point, croyez-le, quand M. le curé versa l'eau sainte sur son petit front rose; non plus quand il eut un grain de sel sur la langue. Il reçut les noms de Jean, pour la ville, de Félix, pour le parrain, et de Marie, pour la marraine.

Quand M. le curé eut quitté le surplis et l'étole, il vint embrasser amicalement Jean-Pierre, et laissant filer en avant le cortège qui s'en retournait en pompe, le pasteur et son paroissien revinrent ensemble , bras dessus , bras dessous, à la maison.

— Et comment feras-tu, Jean-Pierre? voici que tu as une lignée nombreuse à élever dans la crainte de Dieu...

— Dieu, qui me les envoie, m'enverra de quoi les nourrir : j'ai confiance, monsieur le curé.

— Et tu as raison, Jean-Pierre. Va, aie bon cou-

rage! Tu te prépares une vieillesse comblée de joie et d'honneur.

Sachez que le dîner de baptême fut très beau. On mangea de toutes sortes de bonnes choses, on but à proportion; chacun chanta sa chanson au dessert, et comme il y avait pour le moins cinquante convives, vous jugez bien que la fête dura du coucher du soleil jusqu'à l'aube. Il est permis de s'amuser, de rire et de chanter, et les vrais chrétiens sont amis de la franche gaîté. La poudre tonna comme à la naissance des princes, mais au lieu du canon, ce fut le vieux pistolet du grenadier de l'empereur qui fut cent fois déchargé.

Le lendemain, du reste, Jean-Pierre se remit au travail comme si de rien n'était, et joua de la varlope et du rabot sans perdre une minute.

Il aurait bien voulu que ses treize fils eussent quelques petites sœurs, mais il demandait trop, le bonhomme! et le petit Félix demeura le cadet bien-aimé de la maisonnée. Il grandit à vue d'œil et fut bientôt d'aplomb sur ses jambes mignonnes. A trois ans c'était

un joli chérubin, aux cheveux bouclés, d'un blond clair, aux yeux bleus, à la bouche rieuse. Il faisait gentiment le signe de la croix, et disait : Jésus 1 en joignant ses mains potelées.

Un soir, sa mère, robuste et fraîche montagnarde, toujours accorte et souriant à tout venant, jugea que Félix devait apprendre à prier Dieu. Elle le prit donc sur ses genoux, et lui fit répéter après elle, de sa voix tendre qui dut réjouir le cœur des Anges et faire sourire la Vierge, cette éloquente oraison :

« Mon Dieu, je vous aime et je vous adore de tout mon cœur.

« Mon Dieu, conservez mon papa et maman pour m'élever dans votre sainte crainte. Faites que mes frères et moi soyons bien sages.

« Mon Dieu, mettez en paradis tous mes parents qui sont morts, bénissez les autres qui sont vivants.

« Petit Jésus, qui êtes si beau, faites que mon cœur vous serve de berceau.

« Petit Jésus, qui êtes si aimable, faites que mon cœur vous serve d'étable. »

Et Félix battit des mains. Joyeux d'avoir ainsi parlé, lui, toute petite créature, à Celui qui est si grand et qui règne dans les cieux !

Ce que le Créateur a fait de plus beau, de plus charmant, de plus aimable, de plus merveilleux, de plus suave, c'est l'enfant... L'enfant qui a l'éclat des fleurs les plus brillantes, et la seule beauté dont on puisse dire qu'elle est complète, parce qu'elle est le reflet de l'admirable innocence, de la parfaite pureté!

Lorsque Jean-Pierre, après une longue journée de travail, rentrait à son logis; lorsqu'il approchait de l'âtre, fatigué, le corps meurtri, il ne fallait, pour le distraire de son accablement et des préoccupations du lendemain, qu'un sourire de son Félix. Il soulevait le petit, le prenait sur ses genoux, l'embrassait, le caressait, le taquinait même, excitant son rire, divine musique... Il se faisait conter les espiègleries de la journée, riait aux larmes du langage incohérent, des mines malicieuses... Il se sentait pénétré d'un attendrissement profond, et toute son âme s'épanouissait.

L'enfance de Félix fut heureuse : il vécut simplement, ayant bon appétit, et faisant de furieuses brèches aux montagnes de pommes de terre que sa mère apprêtait, aux colossales miches de pain de seigle qu'elle boulangeait. L'eau du bourneau lui semblait exquise autant que le vin le plus parfumé ! Il avait des habits de gros drap pour l'hiver, un sarrau de

toile pour l'été, et ses cheveux ébouriffés le protégeaient aussi bien contre le soleil que contre la neige.

Il ignora toujours la misère et les douloureux exemples qui forment le gamin de Paris. Il se battait comme un endiablé, se laissait battre quand il n'était pas le plus fort. Étourdi, passionné, acharné au jeu, il préférait les billes aux livres, et le jeudi à tous les autres jours de la semaine, parce que, ce jour-là, on n'allait pas à l'école.

Quand il désobéissait, le père Jean-Pierre trouvait une latte dans un coin de l'atelier et fouettait dur, se souvenant de cette parole de la Bible :

« Celui qui épargne la verge à son fils, déteste son fils. »

Bref, le petit Félix fut un enfant comme tous les autres, ni meilleur ni pire, élevé rudement, accoutumé à la sobriété, élevé dans le respect et l'amour de Dieu, et surtout mis en garde contre ce terrible vice du mensonge, qui est souvent pour l'enfant l'apprentissage d'abord, le déguisement ensuite de tous les autres vices.

Félix aimait la vieille église, à l'ombre de laquelle s'élevait le toit paternel. L'église avec sa façade creusée de niches en ogive, où des saints de pierre, éternellement, restaient immobiles; avec les contreforts de son abside, où nichaient des milliers d'hirondelles; avec sa loursarrasine conservée par respect de a tradition, qu'habitait maint couple de colombes.

Il y entrait souvent, dans ce temple, que les vitraux colorés éclairaient d'une lumière mystérieuse, où brûlait la lampe du sanctuaire, se balançant au bout de ses chaînettes de cuivre, et dont la clarté jetait de pâles reflets sur les boiseries sculptées, noircies par les siècles.

11 se plaisait à construire avec les débris de planches, avec les buscailles et les bovates — on nomme ainsi, là-bas, les copeaux et les pommes de pin, — de rustiques autels, que dominait une madone en plâtre, qu'ornaient des chandeliers de plomb, des vases po ur lesquels une rose de mai était un bouquet gigantesque.

Et combien il aimait les fêtes que ramène chaque année, religieusement célébrées en famille, et qui

par leurs usages pittoresques, éveillaient en l'intéressant, sa jeune imagination.

Voici Noël, avec ses vieux souvenirs du vieux passé, avec le tapis de neige qui couvre la terre ; avec la grosse bûche qui pétille dans l'âtre et les châtaignes qui grillent sous la cendre... Noël, escorté de tant de légendes poétiques, de tant de contes amusants, de tant d'histoires attendries.

L/i-bas, dans nos montagnes, pendant les neuf jours qui précèdent Noël, on chante le Regem, office tfès court, composé des prophéties annonçant la venue du Sauveur.

Le soir, un peu après la tombée de la nuit, la foule envahit l'église. Chacun apporte une chandelle, une cire jaune entourée d'un papier de couleur, une lanterne. Peu à peu des lumières s'allument ça et là, piquant l'ombre d'étincelles. Les gros piliers s'éclairent de reflets étranges; les dorures de l'autel resplendissent; les ténèbres s'effacent ; les verrières miroitent entre leurs meneaux sculptés. Puis l'orgue éclate en accords majestueux. Un chœur de \oi\ graves s'élève tout en haut, dans les tribunes :

Regem venturum Dominum , venit<> , adoremus.

Le peuple répond en répétant cette phrase notée sur un air simple, grandiose. Et les petits enfants crient h tue-tête, car plus ils crient, pensent-ils, plus tôt la prière arrive aux pieds du Seigneur!

Et c'est la crèche : une maison artistement bâtie par Jean-Pierre, menuisier de la paroisse : un chefd'œuvre ! avec son toit à deux pans, couvert d'une couche épaisse de coton, pour simuler la neige. Tombe-t-il de la neige en Palestine? Qu'importe à la foi naïve? Dans Tétable, la Vierge et saint Joseph' agenouillés devant l'Enfant sur sa botte de paille; derrière, le bœuf et l'âne, plus petits que Jésus et les bergers qui l'adorent... Des sapins — des sapins! des buissons de houx, de la mousse et des roses, bizarre agencement de choses disparates !

Les enfantsémerveillés défilaient devant ce paysage alpestre, ouvraient de grands yeux, se montraient du doigt les arbres frisottés, les fleurs dans la neige, le bœuf et lane aux doux regards, la mère, vêtue de satin, penchée sur le misérable berceau, le charpentier en toge de drap d'or, et ils se disaient :

« Voilà comment Jésus est né! »

0 Noël! beau jour dp Noël, puisse-tu n'éclairer que des heureux!

Les Rois venaient, après le jour de l'an qui apportait la provision nécessaire de charrettes, de polichinelles et de bonbons. Les Rois Melchior, Gaspar et Bahhazar... Ce jour on tirait la fève; la mère de Félix édifiait un énorme gâteau, avec beaucoup de farine et peu de sucre — et qui était si bon ! — La première part pour les pauvres, la seconde pour le cadet... et le roi de la fève avait neuf jours durant le droit de recevoir le premier baiser, le malin, du père et de la mère. Celle-ci, toujours, était reine, et plus heureuse assurément que les reines de ce monde, qui gardent sous le diadème d'or une couronne d'épines, et qui, trop souvent, ne savent conserver que la moins lourde qui est la plus cruelle à porter.

Après les Rois, carnaval et carême. Que de fois, au dimanche des bugnes, — ainsi nommé parce qu'on fait en toute maison, ce jour-là, des bugnes, qui sont d'appétissants beignets dorés, — l'espiègle Félix eut l'audace de jouer aux beaux messieurs et aux belles dames le vilain tour de leur attacher par derrière avec une épingle des papiers découpés en forme de scie ! On appelle cela i*osse vieille ou scie vieille, et rien n'est plus désobligeant pour les graves personnages que de s'en aller ainsi par les rues, har-

nachés de lambeaux de papier, avec la bruyante escorte de polissons vociférant et glapissant le cri fatidique de la mi -carême.

Enfin Pâques venait, à l'aurore du printemps, Pâques fleuries, les Rameaux...

Félix arrivait à l'école avec ses frères et ses compagnons, chacun portant son rameau. C'était la gloire des mères d'embellir et d'orner cette branche verte que les enfants avaient grand'peine à soutenir... On suspendait au laurier bien feuillu des chapelets de châtaignes, des pommes reinettes plus brillantes que les fruits du jardin des Hespérides, des rioutes de carême — excellente pâtisserie sèche, voire des œufs peints avec art. Et des rubans et des rosettes, des nœuds, des pompons, des floches de laine

Ils partaient pour la grand'messe en deux files interminables, et les Frères escortaient ce petit monde, veillant à ce que les rameaux ne perdissent pas, d'une façon prématurée, leurs séduisantes décorations, à ce que des discussions ne s'engageassent pas sur le tien et le mien. Quelle guerre c'eût été! Piller le rameau du voisin, et garder le sien intact!... 11 y en avait aussi, les malheureux, qui

n'avaient peut-être pas soupe la veille, et ne possédaient qu'un petit morceau de buis dérobé à l'angle d'un parterre...

Le Jeudi saint les cloches partaient, croyait Félix, et ne revenaient de Rome que le Samedi saint, pendant le Gloria. Comme il était à la messe, il ne put jamais vérifier le fait. Mais il menait grand tapage, aux ténèbres, avec sa crécelle qu'il appelait tout simplement vêle, et qui faisait du bruit, allez !... le bois n'y ayant pas été épargné.

À Pâques, on portait à l'école sa petite corbeille pleine d'œufs : des jaunes, des verts, des rouges, des violets, des bleus; on en mangeait à s'étouffer, pour se venger de l'abstinence du Vendredi saint, ce qui n'empêchait nullement, au coup de midi, de faire une entaille considérable au pâté sortant du four.

Le renouveau amenait bientôt le mois de mai, le mois des fleurs, les chapelles à la Vierge, toutes verdoyantes et embaumées : les trônes de mousse et de lierre, moins durables et moins fragiles pourtant que les trônes d'or. Félix aimait à gravir la montagne pour y couper de jeunes sapins, à pénétrer sous les sombres arceaux des forêts, pour y ramasser, au pied des arbres, sur les roches, la mousse verte, et dans les

clairières les narcisses au cœur de miel, les odorants muguets destinés à parer l'oratoire.

Mais ce qu'il admirait le plus, peut-être, n'étaitce pas la Fête-Dieu? Les rues étroites sont tapissées de feuillages qui sentent bon ; les maisons sont tendues de draps blancs semés de bouquets; sur la place, devant l'hôpital, à l'entrée du pont, trois magnifiques reposoirs, décorés à profusion de candélabres, de vases, de tentures, d'or et de pourpre, attendent la visite du bon Dieu.

Les cloches sonnent à toute volée, unissant leurs voix sonores, argentines ou graves, sourdes ou vibrantes, en un concert majestueux...

La procession sort de l'église, rouge bannière en tête. Les écoles, les confréries, les pénitentes avec leurs voiles, semblables aux revenants entrevus dans les rêves; les pénitents, avec leurs cagoules, et des cierges monstrueux portés à deux mains ; les étendards multicolores voltigeant sous la brise; les enfants, habillés en anges, couronnés de roses, et parsemant de fleurs le chemin où va passer l'Eucharistie; les thuriféraires balançant les encensoirs de bronze d'où s'échappe la fumée de la myrrhe et du benjoin ; puis les chantres, dont les chapes cuirassées

d'orfrois étincelants ne font pas un pli... Le dais, soutenu par les quatre principaux personnages de la ville, et sous les pentes cramoisies brochées d'or, à travers un nuage diaphane, le prêtre, enveloppé des plis massifs d'une écharpe et portant l'ostensoir, dont les pierreries chatoient dans l'ombre...

Et ces chants sublimes, hymnes de triomphe, clameur imposante de la multitude des fidèles, qui s'élèvent vers les cieux, avec les pétales rouges des œillets et l'acre parfum de l'encens!...

Félix fut ange, une fois. Il lui semblait, chaque fois que sa main lançait vers l'ostensoir, après l'avoir portée à ses lèvres, une poignée de fleurs, que ce n'était point le visage du vieux curé qu'il voyait si beau, au milieu de ces pompes, mais la figure même de Dieu.

L'automne ramenait les fêtes tristes : la Toussaint, le jour des Morts, inséparablement liées. Félix tremblait lorsque, à vêpres, le 1er de novembre, les officiants échangeaient leurs ornements blancs, contre

les chapes noires, galonnées de blanc, qui se drapaient sur leurs épaules, comme le voile mortuaire sur un cercueil. Et, sans qu'il y comprît rien, la splendide mélopée du Dies irœ, ce poème lugubrement grandiose, l'attendrissait, le pénétrait d'une émotion amère.

On allait au cimetière , puis sur la tombe des morts. Félix ignorait encore ce que la mort a d'effrayant et de terrible... Il s'agenouillait, près du tertre dépouillé par l'âpre bise de novembre, devant la croix modeste qui dominait le lieu du repos, et il demandait à Dieu, l'innocent qui savait à peine vivre, la grâce de bien mourir, comme avant lui ses aïeux réfugiés dans le sein de l'éternelle miséricorde...

On rentrait h la maison, les yeux rouges, les joues pâles, grand'mère contait alors pour la centième fois, l'odyssée du brave soldat, son époux, frappé au champ d'honneur; l'agonie de sa mère, la bisaïeule, morte à la peine, laissant dix orphelins, et le glorieux supplice de son père, guillotiné pendant la Révolution, « en compagnie, disait-elle en se redressant, de nos nobles et nos prêtres, que l'on pouvait bien assassiner, ma foi ! puisqu'on avait tué le roi et la reine de France. »

Et le petit Félix osa demander un jour pourquoi la Révolution massacrait les rois, les reines, les nobles, les prêtres, et même les ouvriers, comme son bon papa, le charron. Un imbécile, qui entendit la question, répondit qu'il le fallait bien pour le progrès de l'humanité, à quoi Félix ne comprit rien, heureusement.

Mais les petits enfants avaient aussi leur fête, la Saint-Nicolas. Quels joyeux pique-niques!

— J'aurai un poulet rôti, disait l'un.

Et l'autre :

— Je fournis la crème.

Et le troisième, des gâteaux; celui-ci, des fruits; celui-là du vin. On mettait en commun toutes ces richesses pour un vaste goûter, suivi de jeux variés, de rondes, de tout ce qui peut divertir honnêtement les heureux qui n'ont point encore de passé, et ne redoutent pas l'avenir.

Dès sa sixième année, Jean-Pierre avait mené Félix à l'école des Frères. Il y apprit assez promptement à lire et à écrire. Il aimait ses maîtres : leur habit modeste, rabat blanc sur robe noire, l'effrayait un peu ; mais Cher Frère Foulques avait un si doux sourire! Cher Frère Eudes chantait de si beaux can-

tiques!.. Ils étaient trois pour élever deux cents gamins, besogne pénible qui prenait les deux tiers de la journée : l'autre tiers se partageait entre la prière, les repas et le sommeil. Ils gagnaient à eux trois, en douze mois, ce qu'on donne à un damoiseau de seize ans pour auner du calicot. Ils ne s'en plaignaient pas, et si le frère cuisinier ne couvrait pas leur table de primeurs, ils les régalait d'un air de flûte, instrument sur lequel il était d'une force restée proverbiale.

Vint le moment d'aller au catéchisme, et de préparer sa première communion. C'est l'âge où l'on devient raisonnable. Jean-Pierre ne tint pas de longs discours à son treizième fils :

— Il faut, lui dit-il, que tu le saches bien : la vie entière d'un chrétien dépend delà façon dont il a reçu pour la première fois le corps et le sang de Notre- Seigneur. Tu as dans les mains ton bonheur ou ta perdition.

Félix se le tint pour dit.

Il était pieux, il devint fervent ; il était sage, il devint austère; il travailla comme un homme; il s'assouplit, se jugea, se repentit de ses peccadilles, et le curé, qui le serrait de près, déclara en confidence

20 SCÈNES DE LA VIE f.RÉRICALE

à Jean-Pierre, qu'il voudrait bien un cœur aussi pur, un esprit aussi droit, une foi aussi sincère à toutes ses ouailles.

Si bien que Félix fut admis à faire sa première communion.

Or un de ses camarades, nommé Raphaël, qu'il aimait infiniment, vint à tomber malade sur ces entrefaites, et Félix, en le voyant se tordre dans son lit sous les étreintes de la douleur, apprit alors qu'on est en ce monde pour souffrir.

Il vint s'asseoir bien souvent au chevet de son ami : il pleurait en regardant ce visage hâve, ces yeux éteints, cette bouche décolorée.

Un matin, quand il eut fait sa prière, maman Rosalie l'appela ; d'une voix émue, elle lui annonça que Raphaël avait rendu le dernier soupir pendant la nuit, et comme Félix versait d'abondantes larmes, elle lui dit :

— Console-toi. Il a reçu le saint Viatique avant d'expirer : il est maintenant dans le ciel; il ne souffrira plus...

— Oui, répondit Félix au milieu de ses sanglots, oui... mais sa mère!

Ce fut autour de maman Rosalie de pleurer.

Félix éprouvait le premier chagrin de sa vie : la trace en resta en lui pendant de bien longues années; il ne perdit jamais le souvenir de ce cher petit communiant, qui partageait toutes ses joies, et qui, de tous ses amis, fut le seul qui ne le trahit jamais.

Félix fut un de ceux qui portèrent au cimetière la bière couverte d'un voile virginal, parée des fleurs blanches de l'aubépine, et sur laquelle on avait mis les honneurs du pauvre enfant : son brassard à franges de soie, et son paroissien relié en moire. Ce fut un déchirement affreux quand l'étroit cercueil descendit dans la fosse béante : les pelletées de terre rebondissant sur le bois retentirent au cœur de Félix, qui s'évanouit entre les bras de Frère Foulques.

Adieu ! blond Raphaël, trésor de ta mère, espoir de sa vieillesse ; l'impitoyable faux tranche tes jours à peine commencés : repose en paix sous la terre humide où tant d'autres, mon Dieu ! depuis ce tempslà, sont allés te rejoindre...

La veille de la Pentecôte, après le frugal repas du soir, Félix fléchit le genou devant son père et sa mère, les pria de lui pardonner ses fautes, de lui accorder leur bénédiction, et demanda au ciel qu'il fît, le lendemain, une bonne première communion. Ce fut une scène bien douce, et cependant déchirante. Jean-Pierre, l'honnête homme, essuyait ses yeux rougis, et maman Rosalie prenant son grand garçon dans ses bras, couvrait son visage de baisers et de caresses.

— Nous y serons tous, avait dit le père.

Et tous y furent... les parents, les aînés, tous, excepté ceux qui servaient le roi sous les drapeaux, et ceux qui, dispersés, gagnaient leur vie à la sueur de leur front.

L'église, parée, étincelait de lumières. Dans la nef, d'un côté, les fillettes enveloppées de voiles immaculés, symbole de leur admirable pureté ; de l'autre, les petits garçons, tête nue, avec leurs brassards de moire, et leurs mains sous des gants de coton. L'autel, chargé d'une montagne de fleurs dont la

clarté de mille cierges avivait les couleurs éclatantes, brillait d'une incomparable magnificence.

Oh ! combien Félix était heureux. Son cœur, dilaté par d'ineffables joies, n'était rempli que de Dieu. Ses lèvres ne pouvaient proférer que le seul nom de Jésus. Sa pensée, son âme, tout son être s'envolait vers le ciel : il ne touchait plus à la terre ; son ange gardien le soutenait du bout de ses ailes, et l'emportait vers les régions du paradis, où l'éternelle Trinité trône dans sa gloire !

Il eût donné, ce jour-là, bien volontiers, Félix, la dernière goutte du sang de ses veines. Dans l'exubérance de sa jeunesse, ardente et robuste, dans le calme sans bornes de sa conscience immaculée, dans le bonheur qui faisait tressauter son cœur, il eût donné en riant son dernier souffle de vie. 11 appelait la mort à grands cris, cette mort qui le devait faire libre, donner à son âme l'essor hors du triste monde terrestre, et le jeter, absorbé dans l'infinie félicité, aux pieds de ce Maître qu'il entrevoyait au delà du firmament vers lequel il se sentait emporté par des élans d'amour.

Quand il sortit de l'église, il lui parut que l'azur était plus bleu, plus transparent et plus limpide, que

les arbres étaient plus verts, les fleurs, plus parfumées. L'admiration de l'œuvre divine s'éveilla en lui, et pour la première fois il eut la perception des splendeurs de la nature, et il s'écria :

— Mon Dieu ! que vous êtes grand, et que vous êtes bon !

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