L'ANNÉE D'OR
« En ce temps-là, je n'avais point de demeure sur la terre; mais quels châteaux seront jamais tels sur la terre que j'en faisais dans les nuages? Et quelles souples voitures égaleront les ailes de l'esprit qui m'y portait? Je peux me dire pauvre quand je songe à mes richesses de ce temps-là ! »
(Louis Vrdillot, Çà et Là.)
O primavera, gioventù dell' anno; o !/ioventù, primavera delta vita.
'.SUVIO PEf.LICO.)
Longtemps après les émotions ineffaçables de sa première communion, Félix fut en proie aux joies sans limites de la ferveur religieuse. Il avait des élans de foi et d'amour divin qui le plongeaient dans les sublimes enivrements de l'extase. Ce fut, comme il se plut à s'en souvenir plus tard, l'époque heureuse de sa vie : il ignorait absolument la souffrance;
il ressentait parfois, ingénument, le repentir de fautes vénielles, dont il s'accusait comme de crimes atroces, et qu'il pleurait au pied des autels; mais une douce parole du juge devant lequel il s'agenouillait souvent, guérissait aussitôt son âme endolorie, et jamais il ne put, en sa jeune imagination, se représenter le Dieu de justice, — car elle évoquait toujours le sourire tendre du Dieu de miséricorde.
Il advint que le Saint-Père envoya au diocèse de Félix le corps saint d'un martyr exhumé des catacombes: un enfant de treize ans, mis à mort sous Dioclétien. Les précieux ossements étaient cachés sous une effigie de cire.
Une magnifique procession fut organisée pour transporter les reliques de saint Alban à la chapelle de Saint-Christophe, dont le maître-autel fut préparé pour les recevoir. Quatre archiprêtres en dalmatique rouge soutenaient le baldaquin sous lequel on entrevoyait le visage pâle et beau du petit martyr. Félix était l'un des enfants vêtus d'aubes de dentelles qui portaient des palmes vertes auprès du brancard. 11 ne cessait de contempler cet ange de la terre, dont le sang vermeil avait été répandu pour le Christ, et de grosses larmes venaient à ses yeux, et son cœur battait
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à rompre sa poitrine, et il se disait avec enthousiasme, sans détacher son regard des plaies saignantes :
« Oh ! je voudrais être martyr ! Donnez-moi cette grâce, Jésus, de mourir pour vous! »
Ah! comme il eût répondu fièrement aux préfets des provinces romaines, aux consuls, à César luimême, dans la splendeur de sa pourpre et la majesté de son empire !
Et depuis lors il alla souvent, le jour, contempler à travers le pur cristal, saint Alban, vêtu d'une tunique de moire d'argent, une couronne de laurier ceignant ses boucles brunes, mollement étendu sur des coussins de damas vert que cachait à demi une draperie d'écarlate; il admirait ce front d'ivoire, fendu par la hache du bourreau, ces yeux mi-clos, et le sourire angélique de ces lèvres déjà décolorées; il regardait la cicatrice rouge qui trouait le cou délicat du martyr, et la main blanche soutenant une longue palme, symbole de sa gloire, et la fiole de verre qui renfermait le sang desséché...
Un jour, dans sa foi naïve, abîmé qu'il était dans une vision du ciel, il lui sembla qu'il voyait la main de cire se soulever lentement, les paupières s'ouvrir, les lèvres palpiter... Ce fut un choc terrible ! Il
faillit s'évanouir... Il courut chez le vieux curé qui l'avait baptisé. Le vieillard, cruel qu'il fut! le détrompa, calma ses effervescences et le ramena par des paroles sévères à l'humilité du chrétien.
Félix reçut là sa première blessure, mais il s'humilia. Le curé, charmé de sa gentillesse, le fit causer une heure durant, lui donna tout un paquet d'images, et, le soir après souper, vint faire visite à Jean-Pierre.
C'était au moment des vendanges. Félix se divertit le plus qu'il put à cueillir le raisin doré sous les pampres vermillonnés par l'automne. Puis un matin, son père lui annonça qu'il le conduisait au collège, et Félix fut heureux : il avait envie d'étudier et de savoir.
Devenu grand garçon, à seize ans, il passait en rhétorique. Cette année-là serait la dernière du bon temps de captivité où l'àme et le cœur jouissent de la plus délicieuse liberté.
Un triste jour d'octobre, dès le matin, des groupes nombreux de jeunes gens au visage assombri par-
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couraient les rues tortueuses de la ville. Ils s'abordaient en souriant, se tendaient la main, s'embrassaient avec ces effusions tendres de la première jeunesse. Il en venait beaucoup, les uns, hâlés et robustes, des sommets alpestres, les autres, vifs et rieurs, des bourgs de la plaine. Ils causaient bruyamment, lançaient de joyeuses fusées de rires, puis ils prenaient en soupirant le chemin du collège où les attendaient leurs maîtres, devenus leurs amis.
Au collège, c'était une grande animation : dans les escaliers, des valets portant des malles, des paniers, des paquets ; dans les corridors, des élèves se promenaient en se contant leurs aventures de vacances; au parloir des familles, de bons vieux paysans en veste de ratine; des mères, aux yeux humides, regardant ces lambris dénudés ; les jeunes sœurs, fraîches et roses, faisant la moue à ces murailles austères ; les petits frères, qui eussent voulu rester, pour s'ébattre à leur aise sous les beaux arbres de la cour, et qui disaient : « Maman, ne m'emmène « pas! » du même ton que leurs aînés : « Maman. « emmène-moi ! »
Félix aimait le collège. 11 y venait avec plaisir. Cette vaste maison blanche, posée comme un palais
italien au milieu d'un grand jardin, lui plaisait. Il ne savait rien de plus charmant que la coiir plantée de tilleuls, la terrasse ornée de parterres aUx bordures de buis, avec ses plants d'agaves aux quatre coins des carrés; il se sentait calme et recueilli dans la modeste chapelle, dénuée d'ornements, dont l'a u tel de bois doré, encombré de cierges et de fleurs, brillait aux rayons éclatants du soleil d'automne. Il se revit avec émotion à sa place préférée, au fond de la salle d'étude; là-bas, la chaire du surveillant, surélevée de plusieurs marches, et dominée par le crucifix; des bancs, s allongeant à rangs pressés; le poêle bourré de charbon, ronflant du matin au soir ; les lampes fumeuses, à l'odeur nauséabonde ; les cartes géographiques, poussiéreuses, pendues au mur; à travers les vitres claires, il pouvait reposer sa vue sur les jardins, les bois ombreux, la vallée qui déroulait toutes les magnificences d'un paysage incomparable, rayé, comme la poitrine d'un prince d'un grand cordon, du ruban moiré de la rivière pailletée d'étincelles.
Et le réfectoire, vous en souvenez-vous? La vaisselle était d'étain. Les mets qu'on y servait n'eussent tenté aucun gastronome ; on y buvait du vin suret
— catholique, assurait-on, car l'un des espiègles sonnait la cloche pour le baptême, quand les vignerons apportaient les tonneaux sur leurs chariots traînés par des bœufs. — Mais quel appétit I Quelles folles causeries autour de ces tables étroites, lorsque le supérieur agitait sa clochette, après que le lecteur de semaine avait bredouillé deux versets de l'Imitation.
Puis le dortoir, avec sa quadruple file de couchettes blanches, se mirant dans le parquet ciré ; avec sa veilleuse doucement balancée à la voûte ' avec ses fenêtres dépouillées de rideaux et de volets, qui donnaient à la salle immense l'aspect d'une serre sans fleurs, et qui laissaient entrer à flot, le matin, les rouges lueurs de l'aurore.
Dans cette maison bénie, tout était sans faste, simple, presque pauvre ; mais l'éternelle joie y régnait : on n'y voyait que frais visages souriants, yeux effrontément candides et fronts purs. Les anges du ciel y venaient faire la ronde, vigilantes sentinelles, et si l'esprit du Mal, qui a la terre entière pour domaine, y passait, il ne séjournait point dans cette demeure de la Paix.
Trois fois par semaine la bande joyeuse prenait
sa volée, et allait s'abattre sur la campagne. Au printemps, quels cris de joie sous les frênes verts du bois d'Albigny ! Les belles saulaies, au feuillage argenté, les peupliers frissonnant sous la brise, les roches veloutées de mousse et les troncs vêtus de lierre se miraient dans l'eau gazouillante du ruisseau ; d'étroits sentiers serpentent sous l'ombrage ; de grasses prairies parsemées de primevères et de violettes étalent leur tapis d'herbe fraîche. . . Des voix vibrantes retentissent : alertes refrains ou vers plaintifs. . .
Et le plateau de Montplan, tout garni de gentianes bleues, entouré de ravins escarpés, dont les roches sont brodées de saxifrages et de joubarbe. . . Des touffes d'arbustes entrelacés, des guirlandes de viorne ceignent les trembles aux rameaux grêles, et les noirs noyers. . .
Et la cueillette des cerises, à l'ancien prieuré dans la combe tapissée de vignes, et l'interminable défilé sur la chaussée, dans les marais, dont les joncs oscillent, massues de velours enrubannées d'émeraudes.
Et le manoir féodal, campé fièrement sur un massif de granit, avec ses tours démantelées, son préau
jonché de décombres, son donjon à tourelles en poivrière, son oratoire profané, ses douves profondes, ses pierres branlantes... Le manoir imposant et gigantesque, dont les ruines s'enveloppent d'un manteau de verdure,.. Le manoir avec ses souterrains humides, ses oubliettes pleines d'ossements, ses légendes poétiques ou terribles, que l'on se contait l'un à l'autre en parcourant les salles effondrées, où quelques vestiges subsistaient des temps qui furent! Quel intérêt passionné s'attachait à ces murailles antiques, où de preux chevaliers et de belles châtelaines, jadis, avaient vécu, puissants et riches. Maintenant, des fantômes errent sous ces voûtes, et la nuit on n'y entend que le huement du hibou, les cris discordants de la chouette et de l'orfraie. . .
Ce fut là pourtant que Félix apprit à aimer le passé.
En courant sur les pelouses fleuries, sous les châtaigniers séculaires ; en cueillant la colchique violette et l'aubépine parfumée, Félix sentit s'ouvrir son cœur a des sentiments jusqu'alors inconnus. Il éprouva, dans sa première fraîcheur et sa limpidité sans nuage, ce besoin de tendresse qui s'éveille à
l'aurore de l'âge : il ne savait de l'amitié que les théories littéraires qu'elle a inspirées ; il ne formulait pas encore, commes les égoïstes des années mûres, cet axiome plein de vérité :
« Un ami, c'est un coffre-fort où l'on puise sans dire merci, — et qu'on ne regarde plus quand il est vide. »
Parmi ces nombreux jeunes gens au milieu desquels il grandissait, Félix chercha celui qui deviendrait son ami. Une irrésistible sympathie le poussa vers Edouard, son rival de labeur et de gloire, et le pacte d'une affection réciproque, aussi pure qu'elle était sincère, fut bientôt conclu. Tous les deux pensaient de la même façon des hommes et des choses ; tous les deux aimaient Dieu, son œuvre, l'impérissable beauté de la nature, les jouissances vives que donne le culte de l'art. Epris de grandeur, assoiffés d'idéal, exubérants d'enthousiasme, ils s'entretenaient sans cesse, ne se quittaient plus, s'étant jurés l'amitié éternelle.
Que de rêves ils firent ensemble, plongeant le
plus tranquille regard dans l'avenir tout éblouissant de rose, et confiants en leurs mutuelles promesses, parce qu'ils croyaient encore aux serments de seize ans !
Cependant Félix ouvrait son cœur à Edouard, ne lui cachait rien de ses aspirations, de ses pensées, de ces illusions d'or plus tenaces que le cristal dans sa gangue, et qu'on arrache l'une après l'autre, comme on arracherait des épines de sa chair saignante.
Edouard écoutait beaucoup , parlait peu , et raillait souvent celui qu'il désignait à ses camarades, par moquerie, du nom de poète élégiaque. La délicatesse innée de Félix fut froissée, quand il vit son « ami » le railler avec une verve spirituelle de ses expansions juvéniles.
Telle se referme la sensitive au contact d'un insecte brutal, tel l'adolescent se replia sur lui-même, tout endolori par ce désenchantement qui l'avertissait de ne se plus fier à tout venant.
Et malgré cette leçon cruelle, qui fut plusieurs fois répétée , il chercha des amis, qui durèrent un jour , éphémères joies de ce temps où l'âme s'effraye de la solitude, amis de peu, que gagne
un sourire, que chasse une larme, qui ne consolent point, qui se jettent à votre cou, la veille, et ne vous reconnaissent plus le lendemain.
Il les connut, ces médisances perfides, ces trahisons mesquines, ces querelles futiles, ces mépris et ces haines qui survivent à vingt ans de séparation. Le collège est un monde en raccourci, où l'enfant prélude aux amertumes de l'homme, aux luttes sombres du découragement, aux combats que jamais ne couronne la victoire. On aime et on souffre, là comme ailleurs, et Ton y trouve tout, même des désespérés. . .
Pour fuir ces déceptions qui l'amollissaient, troublant son imagination et lacérant son cœur, Félix se réfugia dans le travail. 11 vécut avec les grands poètes, s'élevant sur les ailes de la poésie dans les régions sereines d'où elle plane sur les intelligences : Lamartine lui apprit la tendresse, Corneille le sublime, Racine le vrai dans l'art, Shakespeare l'étrange, Dante le grandiose. Il lut tout ce qu'on
lui permit de lire, et peut-être même un peu davantage.
Il médita, se disant que le génie de ces hommes représentait une somme énorme de douleurs, de haines, de basses rancunes vaillamment supportées, et qu'après tout ce génie n'est qu'un don funeste, puisqu'il le faut payer de son bonheur. Qu'étaientce que les coups d'épingle dont ses malicieux compagnons le piquaient, auprès des souffrances endurées par un Camoëns ou un Milton? Misère! la vie est tissue de tourments que l'on doit supporter, et l'heureux Félix, qui n'en connaissait encore que les joies, et tournait les pages séduisantes de la prélace, s'éveilla un beau matin en murmurant :
« La vie est une ironie amère ! »
L'année s'avançait. A l'hiver, diapré de neige, au ciel gris moucheté de flocons blancs qui tournaient en spirales, avaient succédé les jours ensoleillés et le ciel d'azur du printemps..
Puis vinrent les brûlantes ardeurs de juin, où les
champs blondissent, où les dahlias de pourpre et
d'améthyste s'épanouissent dans le vert foncé de feuilles. Tout languit aux chaudes heures. Félix, alors, se blottissait derrière la charmille d'ifs aux baies bleuâtres, sous les pins; il écoutait l'eau couler dans le vaste bassin de pierre, où elle se gonflait en ondes glauques; il aspirait le parfum des œillets, et le regard distrait, il voyageait avec Homère dans les merveilleuses péripéties de Y Iliade ou chantait avec Virgile les aventures d'Enée, fils des dieux !
Son âme religieuse goûtait de plus pures délices aux fêtes de l'été. La Saint-Louis de juin, la fête de ce jeune et beau Gonzague, modèle des adolescents, l'écarta des réflexions où il se laissait glisser insouciamment. Il redevint le fervent disciple de l'aimable Patron : de ses mains il dressa l'autel triomphal, élevé sous les tilleuls de la cour; il se mêla du programme des divertissements, en sa qualité de « grand », et reconquit à force de persévérance et d'entrain, la faveur de ses camarades que sa sauvagerie soudaine avait éloignés de lui.
La tristesse vague qui s'était emparée de Félix se dissipa, il oublia un peu ses livres, et se résigna à son sort. Un mois encore, et la captivité serait ter-
minée ! . . . Ce dernier mois est le plus long. Chaque journée se traîne, interminable : on voudrait qu'elle disparût aussi vite qu'on l'efface du bout de son crayon sur le calendrier. La nuit, constellée d'étoiles, repose de l'ennui languissant des heures laborieuses ; mais elle est si courte! Et l'aube ramène, avec ses teintes de nacre et d'opale, le souci de la veille et l'angoisse de l'attente.
Félix avait hâte que l'année finît. 11 ressentait la nostalgie de l'atelier paternel., des acres senteurs du sapin, du ruisseau fangeux de la rue.
Enfin le grand jour arriva. La maison blanche est en fête..., en désordre aussi. Les collégiens vont à la rencontre de leurs parents, qui viennent, radieux, couronner de lauriers leurs têtes blondes. Un théâtre est élevé dans la salle de récréation ; le piano du maestro servira d'orchestre. Les chœurs sont formés et les choristes ont eu soin d'assurer leurs voix au moyen de libations matinales. Félix est vêtu en sénateur de Rome ; la toge se drape en plis majestueux sous le laticlave bordé de pourpre : Edouard a l'habit modeste d'un pèlerin, une vieille soutane et un camail fané : l'un se nomme Euphémianus, et l'autre Alexis, et l'auteur dramatique
dont l'œuvre va être interprétée par ces ïalma imberbes, n'est autre qu'un cardinal de la sainte Eglise romaine.
Voici que les fanfares annoncent la cérémonie ; cuivres, flûtes et hautbois font rage; les cloches sonnent à toute volée, les invités se pressent enfouie: on place les dames en corbeille au centre, derrière les fauteuils où se carrent les personnages importants, fonctionnaires officiels et beaux, messieurs en uniforme. Le piano prélude, la musique attaque l'ouverture de Zampa, le chœur entonne ensuite une cantate composée par le professeur d'humanités, puis un garçonnet débite gentiment une chansonnette, et enfin le rideau se lève sur un décor superbe, un palais sur le mont Aventin, dû à la brosse de Félix, et dont la maquette avait été fournie par un ancien condisciple, présentement zouave pontifical.
Les illustres feuilletonistes du lundi, qui tiennent suspendues au bec de leur plume les destinées des cinquante théâtres de Paris, n'auraient assurément prédit les triomphes scéniques à aucun des tragédiens improvisés qui se pavanèrent deux heures durant entre les coulisses, en déclamant avec plus de
feu et de conviction que de goût. Mais ils eussent admiré la verve, l'entrain, les accents de sincère passion de ces jeunes sectateurs de Melpomène. Us furent applaudis à outrance; les mamans étaient fières, les sœurs battaient des mains, et, — chose qui certainement ne se rencontre sur aucun autre théâtre, — le succès des acteurs n'éveilla pas la moindre jalousie parmi leurs camarades !
Félix fut couronné sept fois. Jean-Pierre, qui pourtant n'était pas orgueilleux, levait haut le front, et disait à tous ses voisins :
« C'est mon treizième : il me fait honneur! »
Et le brave homme se carrait dans son habit des dimanches, tout hilare à la pensée des pleurs de joie que verserait sa femme Rosalie lorsqu'elle saurait que son fils était si savant, et qu'il portait avec tant de noblesse l'ample draperie des pères conscrits, présage des splendeurs que lui réservait l'avenir.
Les vainqueurs partirent, chargés de livres et de lauriers : Félix, radieux, avait toute une bibliothèque sous chaque bras, et le menuisier Jean- Pierre, qui ne savait pas lire, traçait mentalement les plan, coupe et élévation d'un meuble en cœur de
chêne, qu'il se proposait de construire pour y loger ces fastueux volumes.
Félix, ayant bien travaillé, résolut de se bien amuser, pour ses dernières vacances. Il s'était promis de ne toucher ni papier ni plumes de deux mois au moins, de relire ses chers poètes librement, de s'enivrer de leur doux langage, et d'oublier les sciences barbares, algèbre et géométrie, bonnes à forger des érudits à lunettes.
Il se grisa de liberté.
D'abord il alla de logis en logis recueillir ses palmes et récolter les louanges. Il y prit du plaisir. On le félicitait, on encensait sa gloire naissante. Il admirait, lui, les pavés rocailleux, les ruisseaux fétides, les maisons noires de la ville natale, et trouvait tout cela plus beau que la coquette résidence qu'il désertait, avec ses jardins luxuriants, ses terrasses élégantes, et la chapelle blanche ceinte de tilleuls embaumés. Illusions du retour qui bientôt disparurent.
Il courut les champs jaunis, que les moissonneurs
dépouillaient de leurs riches toisons; il maniait la
faucille, liait les gerbes, édifiait les meules, mais il se fatigua vite, et reconnut que ces travaux champêtres sont moins poétiques dans la réalité, qu'on le croirait en lisant les Géorgiques.
Il se plut à s'enfoncer dans la majestueuse solitude des forêts alpestres, sous les sapins séculaires dont les branches s'étendent sur un tapis de mousses multicolores; il en respirait avidement les parfums subtils ; il écaillait l'écorce des arbres, en y gravant son nom ; il écoutait le piaulement des fauvettes, le sifflement des merles, les ariettes des mésanges, le cri du pivert , ravissant concert qui s'éteignait parfois brusquement, au crépuscule, pour laisser entendre le solo prestigieux du rossignolet.
Il escalada les montagnes, leurs croupes rebondies, leurs bizarres entassements de roches, serties de genévriers et d'épines-vinettes aux grappes de corail. Il pénétra dans les grottes obscures, tremblant d'y rencontrer les fées ; du haut des sommets, il abaissa son regard sur les collines et les vallées qui s'enchevêtraient à ses pieds, hérissées de clochers, semées de hameaux, avec leurs étangs glauques, cerclés
d'osiers jaunes et de saules gris, et leurs torrents aux cascades claires.
Combien l'homme est grand sur les cimes : il lui semble être plus proche de Dieu !
Mais on se lasse de tout, et quand Félix eut couru par monts et par vaux, traversé les forêts, franchi les collines, exploré les vallons, chanté les harmonies de la nature, il se déclara tout net que la contemplation d'un site agréable devient fastidieuse si elle se prolonge.
11 renonça donc à ses promenades, au lendemain d'un orage épouvantable, qu'il avait fort admiré. Les nappes livides des éclairs, les mugissements du tonnerre, le crépitement de la pluie, les rafales du vent, le ciel noir s'abaissant sur la terre. comme une étouffante chape de plomb, composent un spectacle magnifique, sans doute, mais la foudre n'avertit pas quand elle va frapper, et la pluie a l'inconvénient de mouiller les vagabonds qui s'y exposent.
Félix réfléchit qu'il se divertirait peut-être davantage en imitant ses camarades, qui faisaient le plus bel ornement du Café National.
Il s'y hasarda timidement, n'étant point grand clerc enjeux de cartes et de « beuverie ». Il apprit
le billard et le piquet; il but delà bière et des liqueurs.
Au bout de huit jours, ayant dépensé ses économies, ayant eu une querelle avec un maladroit qui lui voulait apprendre par force les secrets du carambolage, ayant dû subir certains propos qui le firent rougir, il s'avisa qu'il n'y avait rien de bien amusant à pousser des billes d'ivoire avec une canne sur un morceau de drap vert, à manier des cartes graisseuses, à boire une décoction de buis alcoolisée, ou des crèmes frelatées, — en conséquence de quoi, il secoua la poussière de ses souliers sur le seuil de la taverne et n'y revint jamais.
Il fut séduit par le plaisir tranquille delà pêche : les truites au ventre argenté pointillé de vermillon ne manquaient pas dans la rivière jaillie des glaciers! Un jonc, du crin, un hameçon : l'attirail n'était ni compliqué ni coûteux! Mais, au bout de six tentatives infructueuses, le pêcheur novice conçut une sincère vénération pour le philosophe qui a porté cette sentence :
«Une canne à pêche est un bâton qui se termine à un bout par un imbécile, à l'autre bout par une bêle. »
Il fit des ricochets sur l'eau avec des cailloux plats, puis rentra à la maison, fort préoccupé des nobles déduits de la chasse.
Un braconnier remmena à l'affût. Trois heures d'immobilité, la crainte des gendarmes, le désagrément de passer la nuit au grand air, la mortification de revenir bredouille, guérirent du premier coup notre jeune héros de son engouement pour la vénerie. S'il avait possédé gerfauts du Nord, sacres du Levant, laniers de Sicile, faucons et émouchets, meute et vautrait, sans doute il aurait persisté ; mais que chasser avec un mauvais fusil à pierre et un méchant braque?
Félix resta donc inoccupé; l'oisiveté aidant, quelque peu aussi les poètes, que ses dix-huit ans exaltaient, il prit coutume de passer fort souvent sous certaine fenêtre encadrée d'aristoloche, où travaillaient le jour durant une vieille dame et une jeune fille. Maman Rosalie s'en aperçut et lui dit un jour bellement :
— Fils, tu salues bien souvent dame Jacinthe, qui a septante ans sonnés?
Félix baissa les yeux et rougit ; il s'enferma dans sa chambrette et brûla plusieurs livres pesant d'élégies, odes, madrigaux, dizains, sonnets et ballades, qui eussent fait la fortune d'un demi-cent de confiseurs. Depuis lors il évita la fenêtre, où les feuillages et les fleurs formaient une auréole aux blonds cheveux de la fillette.
Octobre arriva : les vignes se dépouillaient de leurs pampres, le raisin mûr pendait aux ceps : on fit les vendanges, à grand bruit de chansons et grand renfort de rasades. On mangea sur l'herbe la tourte aux épinards traditionnelle. Et quand le moût fut en cuve, il ne resta plus qu'à attendre les frimas de la Toussaint.
Alors Jean-Pierre, dont les douze aînés travaillaient, qui soldat, qui laboureur, qui artisan, qui scribe de procureur, s'ennuya de voir son treizième fils désœuvré et bra6 ballants. Il lui conseilla de réfléchir sur le choix d'un étal :
— Avocat ? dit Félix, qui souhaitait une carrière brillante.
— Tu parles bien,, mais il faut savoir à l'occa-
sion plaider le faux comme le vrai. Chez nous, ou n'aime pas le mensonge.
— Médecin?
— Je commence à me faire vieux : il faut dix ans et beaucoup d'argent pour apprendre à mettre décemment un chrétien dans le cercueil.
— Soldat?
— J'ai donné à mon pays quatre de mes fils : j'ai donc payé plus que la dîme. Tu auras la mère à nourrir.
— Marchand?
— Tu ne sauras jamais que deux et deux font quatre, et qu'un sou est un sou, mon bonhomme ! Marchand de quoi? Il y en a assez. Cherche!
— C'est trouvé, dit Félix, je serai poète.
— Poète, demanda Jean-Pierre, stupéfait, qu'estce que c'est que ça?
— Père, un poète est un homme qui fait des
vers Avec ces vers, on compose des livres,
qui donnent la gloire, et l'on passe à la postérité.
— La gloire donne-t-elle à manger, garçon ? Tu es un vaniteux. Ce n'est pas un métier que d'être poète ! Vas à Bonne-Nouvelle, et prie la sainte Vierge de te donner un petit conseil.
Félix obéit. Il alla à Bonne-Nouvelle, qui est une chapelle, bâtie au penchant de la montagne, sous un tilleul immense, plusieurs fois séculaire. Il se prosterna dans le sanctuaire, pria et pleura bien longtemps.
Il faut croire que Jean-Pierre avait raison, car lorsqu'il vit revenir Félix, rayonnant du contentement de soi, il lui cria du seuil de l'atelier :
— Eh bien !
— Eh bien ! répondit Félix en l'embrassant, eh bien ! mon père, je veux être prêtre ! . . .