MADAME
Permettez-moi de vous dédier ce volume. J'en ai écrit bien des pages sous les beaux arbres de votre parc de Lébizey, dans le calme animé de cette belle vie de la famille et des champs, où tout favorise la pensée et le travail.
Votre nom si aimé, si respecté, servira de passe-port à mon livre pour pénétrer jusqu'au foyer des gens de bien. Tout ce que j'ambitionne pour le succès de mes Nouvelles, c'est que mes lecteurs en gardent un aussi bon souvenir tpie celui que j'ai conservé de votre gracieuse hospitalité.
Veuille/, agréer, Madame, les hommages aifcctueux de voire Ir^srespecfueiu et Irès-dévoué serviteur.
Alfred de BRÉHAT.
A quelque distance de Pontivy, se trouve le petit village de C... Il se compose d'une douzaine de maisons réunies et de quelques fermes disséminées dans la campagne.
Dans la partie qui se rapproche de Pontivy, le pays est assez bien cultivé. Du côté opposé, l'œil du voyageur est attristé par la vue de landes sombres et tristes. Elles étendent jusqu'à la forêt de L. . . . leur terre noirâtre recouverte çà et là de courtes bruyères et de maigres touffes d'ajoncs épineux.
De temps en temps, un champ d'avoine ou de sarrasin, quelquefois un bouquet de taillis, sentinelle perdue de la forêt voisine, viennent rompre la monotonie de ces steppes arides.
Le voyageur qui suit la route vicinale de Pontivy à
L...., aperçoit, errant sur la vaste étendue des landes, quelques moutons à laine grossière , et des vaches maigres et sales qui, malgré leur triste apparence, donnent à leurs pauvres propriétaires un lait bien supérieur à celui que produisent les magnifiques bestiaux du centre de la France. Quelques chevaux, généralement aussi de petite taille, appartenant à la race disgracieuse mais infatigable des bidets du pays, et de grosses juments de labour, aux sabots pesants, à la large croupe, traînen'' leurs entraves dans les douves qui séparent la lande du ^chemin.
Les troupeaux de chaque ferme se composent de huit ou dix animaux tout au plus. La garde en est confiée à quelques enfants. Quelquefois pourtant le pâtour est un vieillard d'une soixantaine d'années, ou bien une vieille femme du même âge. L'un tresse de la paille pour faire des chapeaux ; l'autre file ou tricote au bord du chemin tout en égrenant son chapelet. Pauvres vieillards, le cœur saigne à les voir tristes et résignés, à peine vêtus de misérables haillons, et n'ayant pour se protéger contre le froid, la neige ou la pluie, qu'un morceau de toile à sac, un vieux tablier ou quelques lambeaux de limousine. — Le plus souvent, ils n'ont rien que leur veste ou leur casaquin en lambeaux. — Les enfants ne sont pas mieux protégés, mais ils ont la gaîté de leur âge ; ils rient, ils jouent, et trouvent toute une journée de bonheur dans le sou que leur jette parfois un passant charitable.
Il y a douze ans de cela, en 1846 par conséquent, la
gardeuse de vaches de la métairie du Gourio était une jeune fille de 15 à 16 ans, qu'on appelait Hélène. L'histoire de cette enfant était assez extraordinaire.
En 1831, Mathurin Lecall, devenu plus tard fermier du Gourio, habitait, en Plouezec, une autre métairie appartenant au même propriétaire, le comte de Kernoë. Un matin qu'il traversait une grande jonnve pour se rendre à la foire de Lanvollon, il trouva une pauvre petite fille de 3 à 4 ans, couchée dans la douve, et dormant du plus profond sommeil. Son costume n'était pas celui des enfants du pays. Quoique neuf et de bon drap, il était déchiré en plusieurs endroits, comme si l'enfant avait été traînée dans un hallier d'épines.
Mathurin réveilla la petite et essaya de la questionner pour savoir comment elle se trouvait là. 11 ne put obtenir aucun renseignement de l'enfant, qui semblait presque idiote, quoique au premier abord sa ligure douce et régulière fut loin de faire soupçonner un pareil malheur.
Cette enfant venait sans doute d'éprouver quelque vive frayeur, d'assister à quelque événement terrible qui avait jeté le désordre dans sa frêle organisation. Au moindre geste un peu brusque, aumoindi^e mot prononcé d'une voix plus haute, elle se rejetait en arrière en poussant des cris affreux, et l'on voyait ses pauvres petits membres se tordre comme si elle avait été prise d'une attaque de nerfs.
Le peu de mots qu'elle prononçait sans suite et sans paraître les comprendre elle-même, appartenaient à une
!i SCÈNES DE LA VIE CONTEMPORAINE.
^angue étrangère. On sut plus tard que c'était de l'anglais.
Touché de compassion, mais fort embarrassé de sa trouvaille, le brave Mathurin emporta l'enfant dans sa ferme. Puis il envoya sa femme prévenir le recteur (curé) de ce qui venait de lui arriver. Quant au maire (qui chez les Bas-Bretons ne vient jamais qu'en second lieu), Mathurin savait qu'il le trouverait à la foire de Lanvollon.
Mais on eut beau s'adresser à toutes les autorités de la commune, d'abord, puis à celles du chef-lieu, il fut impossible d'obtenir aucun renseignement sur la petite abandonnée.
On vit cependant (ce qui excita au plus haut point la curiosité des habitants) deux gendarmes arriver dans la commune au bout de quelques jours.
Ils fouillèrent tous les bois des environs, pénétrèrent dans chaque ferme sous différents prétextes et restèrent plus d'une semaine dans le village.
Quelques mots échappés à l'un d'eux apprirent à leur aubergiste qu'ils avaient Tordre de surveiller surtout les environs de la ferme de Lecall, et d'arrêter tout étranger qui viendrait réclamer l'enfant ou même prendre des renseignements sur son compte.
Le maire fut probablement le seul à connaître le véritable motif de ces recherches; mais, contre son habitude, il en garda fidèlement le secret.
Peut-être sa discrétion ne se serait-elle pas indéfiniment prolongée, s'il ne s'était noyé, deux mois après, en péchant des c/ieureties (crevettes) à la basse mer.
On oublia bientôt les incidents mystérieux qui avaient accompagné l'arrivée de l'enfant trouvée par le père Mathurin. Seulement la petite conserva le surnom de y Anglaise, que les autres enfants de la commune lui jetèrent bien souvent comme une injure.
A la métairie de Lecall, où la fermière voulut garder la pauvre abandonnée, on l'appelait Hélène, parce qu'on l'avait entendue répéter plusieurs fois ce nom d'EUen sous lequel elle semblait se désigner.
Elle suivit Lecall lorsqu'il vint prendre la métairie du Gourio. A la mort du vieux fermier, elle resta chez son successeur. Elle n'avait d'autre tâche que de garder les bestiaux et de traire les vaches. C'étaient du reste les seules occupations dont sa faible intelligence lui permît de s'acquitter convenablement. On lui donnait, en échange, un logement dans Fétable, un lit de paille avec une vieille couverture, la nourriture (qu'excepté le souper, elle emportait aux champs), et quelques vêtements mis au rebut par la fermière, c'est-à-dire d'affreux haillons sans forme et sans couleur.
Du reste, peu lui importait. Son idiotisme (je suis forcé de me servir de cette expression, rop forte cependant, faute d'en trouver une autre convenable pour rendre l'état de son esprit) son idiotisme était d'une na^ ture particulière et n'avait rien de repoussant.
Il semblait que son intelligence, brusquement arrêtée dans ses progrès par quelque émotion terrible, fût restée précisément au même point que le jour où le
père Mathurin l'avait rencontrée dans la jonnée de Ploiiézec.
D'une taille moyenne, mais déjà formée, quoiqu^un peu frêle, Ellen eût paru jolie sans ^expression qui contractait ses traits dès qu'on- s^approchait d'elle, et surtout sans le désordre de ses haillons et de ses cheveux épars.
Cette sauvagerie et cette frayeur continuelle tenaient d^abord à la nature d'Ellen, puis aux mauvais traitements qu'elle avait reçus des autres enfants du village. La pauvre anglaise, frêle de corps et innocente d'esprit ( comme disent les paysans ) , n'avait que trop éprouvé à ses dépens combien l'enfance est impitoyable pour toutes les infirmités. Raillée, injuriée, tourmentée, quelquefois même battue par les gamins du village, elle avait fini par s'isoler complètement.
Les pâturages du Gourio étaient situés tout près de la forêt de L... Dès qu'Ellen apercevait une figure humaine sur la lande, elle se réfugiait dans le taillis.
Il lui arrivait souvent de passer des journées entières sans adresser la parole à un être humain. En revanche, elle avait d'interminables conversations avec ses bestiaux qu'elle adorait, et qui étaient bien certainement les mieux soignés de tout le canton.
A certaines heures de la journée, les vaches se groupaient autour de la jeune fille. Les bons animaux, fixant sur elle leurs grands yeux doux et placides, semblaient comprendre ses paroles caressantes, et léchaient les
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petites mains qui leur distribuaient des poignées de leurs herbes préférées.
Un jour, deux mauvais drôles revenant d'un pardon (1) oij ils avaient fêté outre mesure le cidre de cazeanx (2) et Feau-de-vie, arrivèrent auprès d'Ellen sans qu'elle s'en aperçût. Ils voulurent l'embrasser de force. La pauvre enfant se débattait en criant, lorsque la Providence lui envoya un secours inattendu.
Un jeune homme portant le costume des chasseurs alors en garnison à Pontivy, tomba tout à coup sur les deux mauvais sujets.
Doué d'une force herculéenne, qu'augmentait encore une violence excessive, Yvon Le Marec asséna un tel coup de poing au premier adversaire qui se présenta que celui-ci, assommé du coup, ne se releva que pour s'enfuir à toutes jambes. Le second, pris à la gorge, fut si rudement serré, qu'à peine échappé à l'étau qui l'étouffait, il s'empressa de suivre la déroute de son compagnon.
Ce fut Fafïaire d'un instant.
Yvon était, on le voit, brave et vigoureux, mais il ne brillait ni par sa galanterie, ni par le charme de sa conversation. Sans dire un seul mot à celle qu'il venait de défendre, il ramassa son schako tombé durant la ba-
(1) Pardon : nom des assemblées ou fêtes patronales de village.
(2) Cazeaux : les pommes de Cazeaui sont des fommes d'una espèce paiticulière qui donnent beaucoup de montant au cidre.
taille, le mit sous son bras, et s'en alla laver au ruisseau voisin le sang qui coulait d'une écorchure qu'il avait reçue à la joue.
En relevant la tête, il aperçut Ellen qui, agenouillée près de lui au bord du ruisseau, pleurait en le regardant.
— Pourquoi pleurer comme ça, ma petite? lui dit le chasseur. Ce n'est rien, allez !,.. une écorchure qui sera guérie demain.
Ellen continuait à le regarder avec ses grands yeux fixes. Elle prit un coin de son pauvre tablier et, le trempant dans l'eau, elle essaya d'étancher le sang qui coulait toujours, quoique la blessure ne fût rien en réalité.
Tout honteux d'être ainsi soigné par une femme, le chasseur voulut arrêter le bras de la jeune fille. Elle frappa du pied avec impatience et se remit à pleurer.
Sous les dehors les plus durs et les plus brusques, Yvon cachait un excellent cœur.
— Allons, ne vous fâchez pas, dit-il en lâchant le bras d'Ellen qu'il laissa faire à sa guise.
Tandis qu'elle essuyait le sillon rougeâtre creusé probablement par le bouton de la manche d'un des paysans sur la joue du soldat, Yvon regardait autour de lui d'un air inquiet. S'il avait aperçu quelqu'un, il se fût sauvé à toutes jambes.
il ne tarda pas à remarquer le triste état de l'intelligence d'Ellen. Lui-même était d'un caractère sombre et concentré. Outre quelques autres causes que nous ferons connaître plus tard, la sauvagerie d'Yvon tenait beau-
coup à sa timidité. Il avait toujours peur qu'on se moquât de lui.
En voyant sa supériorité sur Ellen, il se sentit plus à l'aise, et se mit à causer avec la petite. Celle-ci ne le comprenait pas toujours et lui répondait le plus souvent de travers, ou ne lui répondait pas. Elle semblait cependant faire des efforts inouïs pour comprendre, et ses grands yeux, fixés sur le chasseur, suivaient avec une profonde attention tous les mouvements de la physionomie de ce dernier.
Souvent, à quelques naïvetés, à quelques réponses saugrenues de la petite, Y von (qui ne se déridait pourtant pas une fois tous les deux mois) , se mettait à rire d'un gros rire plein de bonté et d'indulgente commisération. Alors Ellen riait aussi.
Elle le mena voir ses vaches. Yvon, élevé à la campagne, avait commencé par être pâtour. La conscription Tavait forcé de quitter, bien malgré lui, la ferme où il était premier garçon. Il n^aspirait qu'à redevenir laboureur. Aussi aimait-il tout ce qui touchait aux travaux des champs, et trouvait-il le même plaisir à contempler des bœufs et des moutons qu'un jockey à considérer un cheval de course.
La vue de l'uniforme effaroucha d'abord les vaches d'Ellen, qui s^enfuirent en soufflant bruyamment. Néanmoins elles se rapprochèrent peu à peu. Yvon les examina avec tout ie sérieux d'un connaisseur et les caressa. Une d^elles, plus familière que les autres, vint appuyer
sa grosse tête sur Fépaule du soldat avec cet instinct qu'ont les animaux pour deviner les gens qui les aiment. Yvon était ravi. Qimnt à Ellen, elle sautait de joie autour d'Y von et de sa favorite.
Malheureusement, la joie d'Ellen fut bientôt troublée. Elle aperçut cinq ou six individus qui sortaient en courant de la lisière du bois. Grâce à l'étendue extraordinaire de sa vue, la jeune fille reconnut du premier coup d'œil les vauriens de tout à l'heure, assistés de quatre camarades tenant des fléaux abattre le grain, arme terrible entre les mains des paysans.
Yvon, naturellement batailleur, voulait tout de suite marcher à leur rencontre et charger lui-même les assaillants.
La petite se cramponna à ses habits et le supplia de ne pas se montrer.
— Bah ! disait le chasseur en tourmentant la poignée de son sabre, je ne me moque pas mal de leurs fléaux, moi. 11 ne sera pas dit qu'un gars de Pleudaniel, un chasseur du 2% a reculé devant cinq ou six faillis gars.
— Ils vous tueront, bien sûr, dit la petite, et puis ils me battront après.
— Fé d'ann Doué (1) ! s'écria le digne garçon dont les yeux étincelèrent, s'ils avaient le malheur de frapper une pauvre innocente comme toi, aussi vrai que je m^appelle Yvon Le Marec, je les tuerais comme des chiens !
(1) Jurement breton.
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Néanmoins, et fort heureusement pour la pauvre Ellen, qui tremblait de tous ses membres, Y von se rappela que son colonel était excessivement sévère au sujet des querelles avec les paysans. Il rentra dans le taillis avec la petite et attendit que les paysans eussent disparu sur la route. Quant à lui, il prit un chemin de traverse qui conduisait aussi à Pontivy.
— Bonsoir, petite, dit-il à la gardeuse de vaches ; je viendrai demain savoir si ces feignanti-Xk ont essayé de te battre, et alors...
— Oh! dit Ellen, je vais me cacher dans la brousse du Téniau. Ils ne me trouveront pas.
— N'importe, répéta Yvon en s'éloignant, je reviendrai demain, et s'ils ont eu le malheur de te toucher, foi d'Yvon, je vais les trouver jusque sur leur aire, et, malgré leur nombre, ils ne s'en trouveront pas bien, je te jure.
Ellen le suivit longtemps des yeux ; puis elle alla se cacher dans sa retraite habituelle. Pour la première fois peut-être de sa vie, une pensée se fit jour dans sa pauvre tête.
Yvon avait parlé de revenir le lendemain, et cette idée la préoccupa beaucoup.
L^uniforme, le pantalon rouge, le sabre, le schako et les tresses éclatantes du chasseur avaient vivement frappé l'imagination de la jeune fille. La force et le courage d'Yvon, ainsi que sa bonté pour elle, avaient aussi fortement impressionné la petite gardeuse de vaches.
Elle rêva toute la nuit de son libérateur. Fils d'un petit cultivateur de Pleudaniel, dans la Bretagne bre tonnante, Yvon était arrivé au régiment, sortant pour la première fois de son village et ne sachant pas un mot de français. Son air gauche et sa démarche embarrassée, sa difficulté pour parler et pour comprendre en firent, dès les premiers jours, un objet de risée pour ses camarades.
Fier et susceptible, Yvon fut profondément froissé des railleries dont il était l'objet.
Son cœur, naturellement bon et affectueux malgré ses brusques dehors, se replia sur lui-même. Il devint d'une susceptibilité exagérée et vécut complètement en dehors de ses camarades, qui l'appelaient VOurs de Pleudaniel.
On essaya bien, dans les commencements, de lui faire quelques mauvaises farces; mais, comme il était peu endurant et d'une violence terrible dans sa colère, on comprit bien vite qu'il serait imprudent de le pousser à bout. Danstout le régiment, un seul homme exerçait sur Yvon un empire moral indépendant du grade et de l'autorité. C'était un jeune capitaine, nommé M. de Landy, dont la famille habitait aussi les environs de Pleudaniel. M. de Landy, grand et beau garçon de vingt-huit ans, l'un des premiers écuyers du régiment, étourdi, prodigue, un peu mauvais sujet, mais pli in de cœur, de courage et de loyauté, avait pris Yvon sous sa protection. Il le fit entrer dans sa compagnie et le recommanda aux autres