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officiers. Bien souvent, en passant à côté d'Yvon, il prenait la Ijlague de ce dernier et la remplissait de tabac ; ou bien il glissait dans la main du chasseur une petite pièce blanche que la cantine et le débit de tabac finissaient toujours par se partager.
Yvon était loin de se montrer insensible à ces petits cadeaux ; mais ce qui le touchait le plus dans les manières du capitaine , c'étaient les paroles amicales de ce dernier.
Diaprés ce que nous venons de dire, toute personne connaissant un peu le cœur humain comprendra facilement à quel point Yvon devait aimer son jeune capitaine. C'était une adoration, un fanatisme digne des sectateurs du vieux de la montagne.
Un seul fait en donnera une idée :
Deux chasseurs se permirent un jour de traiter de grand carcan le cheval noir de M. de Landy. Une pareille irrévérence choqua tellement maître Yvon, qu'il tomba sur les deux détracteurs de Mustapha, et les roua de coups, non sans recevoir lui-même maints horions.
Le digne garçon y gagna quinze jours de prison et un long sermon de la part du capitaine. 11 est vrai que ce sermon, tout officiel, fut terminé par une vigoureuse poignée de main qui laissa un louis entre les mains du chasseur.
Cette péroraison n'était pas tout à fait conforme à la discipline ; mais il était bien difficile de ne pas être touché de l'attachement du pauvre garçon. Tout ce qui ap-
ih SCÈNES DE LA VIE CONTEMPORAINE.
partenait au capitaine était sacré pour Yvon. Sa figure si sombre et si triste se transformait dès qu'il apercevait M. de Landy. D^un mot dit en passant, au galop de son cheval, M. de Landy mettait du baume dans Fâme d'Yvon pour tout le reste de la journée.
Le lendemain, dès une heure de Faprès-midi, Ellen était en embuscade sur la lande, cherchant à reconnaître un militaire dans chaque personne qui paraissait sur le chemin poudreux.
Elle aperçut Yvon à une grande distance et courut à lui en sautant de joie.
— Bonjour, Ellen, bonjour, disait le digne garçon en riant des joyeuses démonstrations de la petite; mais, ne sautez pas comme ça; vous êtes, sans comparaison, comme une chèvre, ma pauvre innocente.
— Ellen est bien contente, bien contente ! répétait la jeune fille en frappant ses mains Tune contre l'autre.
— Eh bien, moi aussi, je suis bien content de vous voir, dit Yvon tout ému de l'accent^affectueux de cette pauvre créature. On ne vous a pas battue au moins?
—Oh ! non, fit Ellen, je me suis cachée dans le taillis. Tandis qu' Yvon, qui avait marché très-vite, s'asseyait
sur une élévation de terrain en s'essuyant le front, Ellen posa le doigt sur la trace de l'écorchure reçue la veille pour la défendre.
— Bah! dit Yvon, c'est déjà guéri. Si nous avions été en Afrique combattre les Bédouins, comme on Savait promis à notre colonel, j'en aurais peut-être reçu bien d'autres.
Ellen n'avait jamais entendu parler des Bédouins. Tout fier d'avoir quelque chose à enseigner, Yvon entreprit la tâche difficile de faire comprendre à la petite ce que c'était que l'Algérie et ses habitants. Dieu sait quelle était l'instruction d'Yvon à cet égard et quelles devaient être ses explications ! Mais il pérora fort longtemps là-dessus. Ellen n^y comprenait probablement rien du tout, mais elle écoutait avec admiration.
Pourtant, elle l^interrompit au beau milieu de son discours pour lui offrir d'un air triomphant un morceau de pain et deux carrés de lait caillé, deux cailles, comme on dit en Bretagne, qu'elle retira de son bissac.
— Qu'est-ce que tu veux que je fasse de ça ? lui dit Yvon un peu vexé de se voir ainsi arrêté dans son éloquence.
— C'est mon dîner que j'ai gardé pour vous, reprit l'enfant tout étonnée qu'on ne fit pas im meilleur accueil à son cadeau.
La pauvre petite, qui n'avait que bien juste ce qu^il lui fallait pour sa nourriture, appréciait en effet son présent en raison du sacrifice qu^il lui coûtait.
Yvon commença par rire de ce singulier cadeau, mais, à la réflexion, les larmes lui vinrent aux yeux.
— Vous avez du chagrin ? lui demanda la petite.
— Eh non, petite sotte, fit-il tout honteux de son émotion ; au contraire, vous êtes une bonne fille, une bonne et brave fille, ma pauvre innocente ; mais mangez votre pain et vos cailles ; moi, je n'ai pas faim... là, bien vrai.
Ce n^était pas le compte d'Ellen, qui s'était mis dans la tête que le chasseur mangerait ses petites provisions ; aussi, revint-elle à la charge avec l'obstination des enfants.
Tout ce que put obtenir Yvon, ce fut qu^Ellen partagerait avec lui. Le pauvre garçon n'avait pas la moindre faim et le festin n'était pas fort tentant ; mais il se fût étouffé plutôt que de chagriner sa petite camarade.
Ce repas de Lucullus terminé, la conversation reprit de plus belle. Yvon causait comme on cause à la campagne, c'est-à-dire par intervalles. Après chaque phrase, il réfléchissait, enmenuisant avec son couteau des morceaux de bois qu'il donnait à la petite. 11 lui parlait absolument comme à une enfant de quatre ans.
Un travail incroyable s'accomplissait dans la tête d'Hélène. Elle tendait tous les ressorts de sa faible intelligence pour comprendre ce que disait Yvon. On voyait sur sa physionomie la souffrance qu'elle éprouvait chaque fois que ses idées si péniblement rassemblées, se dispersaient tout à coup.
Avez-vous vu cjuelquefois un joueur d'échecs médi"
tant une longue et savante combinaison perdre tour à coup le fil de ses laborieux calculs, au moment de les mettre à exécution? Hélène éprouvait une sensation analogue; mais, avec une patience inaltérable, Yvon recommençait cent fois la même explication.
Le temps passa si vite pour les deux jeunes gens' qu'Yvon arriva en retard au quartier et fut consigné pour le jour suivant.
Cent fois peut-être dans le courant de l'après-midi, Hélène monta et descendit la petite colline d'où Fon découvrait la route de Pontivy. Elle rentra toute désolée à la ferme et se coucha sans souper. Pour la première fois de sa vie, une impression morale exerça quelqu'influence sur son appétit.
Lorsque le chasseur revint au bout de deux jours, Ellen se mit à lui parler avec une volubilité incroyable. Il était d'autant plus impossible de la comprendre que ne pouvant trouver des mots pour rendre, ses idées, elle employait à tort et à travers la première expression qui lui venait en tête.
Néanmoins, Yvon vit bien qu'elle lui reprochait sa longue absence. Pour se justifier, il essaya de lui faire comprendre ce que c'était que la salle de police et le maréchal des logis chef.
— Bah, s'écria-t-il au bout d'une heure, que je suis donc bête de perdre mon temps à expliquer tout cela à cette pauvre innocente. Tiens, petite, lui dit-il, regarde ce que je t'ai apporté.
Il ôta son schako, magasin universel du soldat, y prit son mouchoir, et, de ses plis soigneusement déroulés, il retira une de ces petites bouteilles en verre blanc, de la dimension du pouce, qui contiennent de petites dragées à l'anis. Cela se vend un ou deux sous, tout rempli chez les confiseurs ou chez les apothicaires des petites villes.
Ellen n'avait jamais reçu de cadeau. Elle resta émerveillée de la munificence du chasseur.
Jamais loge aux Italiens, cachemire, équipage, ou premier mobilier eh acajou ne causèrent à une fille d'Eve une joie pareille à celle qu'éprouva la petite gardeuse de vaches en recevant la bouteille de deux sous.
Yvon, de son côté, s'épanouissait en voyant le contentement de l'enfant. Il frappait du pied, riait de .son gros rire et se frottait les mains à s'en enlever l'épiderme.
Lorsqu'un pauvre être disgracié de la nature et rebuté de ceux qui l'entourent, ne devient pas tout à fait haineux et méchant, il est habituellement d'une bonté admirable pour ceux qu'il voit malheureux. Il en était ainsi d'Yvon.
Il se fit une habitude de venir chaque jour à la lande du Gourio. Dès qu'il avait un moment de libre, et quelque temps qu'il fît, il franchissait presque^ en courant les deux ou trois lieues qui le séparaient de sa petite camarade. A peine sorti de Pontivy, ce n'était plus le même homme ; sa figure s'animait, il marchait d'un pas
délibéré. De temps en temps, sa joie intérieure faisait explosion par des refrains de vieux noëls ou de chansons en langage ba's-breton.
Un de ses camarades qui l'aurait va alors franchir d'un bond les douves et les petits talus de la lande, en chantant à tue-tête, aurait éprouvé de graves inquiétudes sur la raison du jeune chasseur si taciturne d^habitude.
Quant au motif qui l'attirait chaque jour auprès d'Ellen, Lé Marec ne se l'était jamais demandé.
On l'eût singulièrement surpris et indigné en lui disant qu'il était amoureux de la petite innocente du Gourio.
Par malheur pour les deux jeunes gens, les visites si fréquentes d'un militaire ne pouvaient manquer d'être remarquées dans le pays.
Les pâtours des environs s'en aperçurent les premiers et suivirent Yvon de loin. Cela leur fut d'autant plus facile qu'Y von ne se méfiait nullement de cet espionnage, et ne songeait pas plus qu'EIlen aux suppositions peu favorables que pouvaient faire naître leurs relations journalières.
Dieu sait pourtant combien de conjectures bâtirent làdessus tous les garçons et servantes de ferme du pays. Ces bavardages étaient d'autant plus fâcheux pour la vertu de la pauvre Ellen qu'à la campagne (et non sans raison peut-être) le titre de militaire est synonyme de séducteur.
Puis on remarqua le changement survenu dans les
manières de la jeune fille. Elle poussait la coquetterie jusqu'à se laver tous les jours la figure, et relevait tant bien que mal ses grands cheveux blonds auparavant toujours épars. Puis, Yvon lui avait donné quelques colifichets de toilette dont elle se parait avec une joie enfantine. On commença par la plaisanter sur son bon ami. Ne comprenant qu'à moitié ce qu'on lui disait, Hélène, déjà beaucoup moins farouche avec tout le monde, prenait les railleries pour des compliments. Elle avouait tout ce qu'on voulait lui faire dire, et riait joyeusement dès qu'on lui parlait du chasseur.
Bientôt cependant, chacun s'évertuant à faire de l'esprit à ses dépens, et inventant quelque nouveau moyen de la tourmenter, elle finit par voir qu'on se moquait d'elle. Les pleurs remplacèrent les éclats de rire.
Un jour qu'on s'était amusé à la retenir de force à la métairie, elle arriva tout éplorée auprès d'Yvon.
Ce jour-là même, ce dernier venait de s'apercevoir qu'on le suivait. Deux gamins qu'il attrapa payèrent pour les autres, et reçurent deux ou trois taloches qui les renvoyèrent hurlant comme des écorchés.
Dans tout ce qu'Hélène lui raconta, Yvon devina des méchancetés, que n'avait pu soupçonner la naïve imagination de la jeune fille. Gela le mit en fureur.
Au milieu de son exaspération, il entendit un bruit de voix dans le taillis et vit cinq ou six paysans qui sortaient d'un sentier à quelques pas de lui.
C'étaient des garçons d'une ferme voisine qui cou-
paient du bois dans les environs. Un des pâtours corrigés tout à l'heure par Yvon leur servait de guide.
Ils commencèrent par ricaner bien haut en s'arrêtant prèsd'Ellenetd'Yvon, puis, s'animant mutuellement, ils se mirent à insulter les deux jeunes gens , d'abord par de grossiers propos, puis par des injures.
Yvon était trop en colère pour pouvoir répondre. Il se leva et s'avança vers eux les poings fermés. Un grand gaillard qui le dépassait de toute la tête, s'avança à la rencontre du chasseur, en continuant à le narguer.... Il reçut l'explosion de la colère si longtemps comprimée du chasseur et s'en alla tomber à deux pas le nez écrasé et les dents brisées par un coup de poing qui mit en sang les doigts d'Yvon.
Les autres paysans se jetèrent sur ce dernier, mais il était trop fort et trop bon lutteur pour se laisser renverser.
La pauvre Ellen s'était jetée plusieurs fois au milieu des combattants, au risque de se faire tuer. Avec une énergie qu'on n'aurait jamais attendue d'une aussi faible créature, elle se cramponnait aux bras des paysans. Plus d'une fois, elle détourna des coups qui étaient destinés à Yvon ; mais la pauvre enfant finit par r^-cevoir elle-même un coup qui la rejeta en arrière, presque sans connaissance.
Lorsqu'elle reprit ses sens , elle aperçut le chasseur agenouillé près d^elle et cherchant à la faire revenir.
Tout autre qu'Yvon eût été tué d'un coup qu'il avait reçu sur la tête ; mais les crânes des tias-Bretons sem-
blent être composés d'une substance toute particulière de la même nature que les rochers de leurs grèves.
Elle voulut lui offrir le bras pour l'aider à marcher. 11 refusa ce qu'il eût regardé comme une humiliation. Il se mit en route, après avoir fait son possible pour rassurer la pauvre enfant, et revint au quartier fort inquiet de la punition que lui vaudrait certainement sa bataille avec les paysans.
Pour comble de malheur, on lui apprit que M. de Landy, son conseiller, son protecteur habituel dans toutes les circonstances critiques, venait de partir pour Lorient avec une permission de huit jours.
Bien qu'ï von s'évertuât à prouver que ses blessures n'étaient rien, on le ht conduire à l'hôpital.
Dans la nuit, une fièvre ardente s'empara de lui. Il eut le délire et l'on fut obligé de le faire tenir de force par des infirmiers.
Les blessures d'Yvon n^offraient aucun danger pour sa vie , mais l'état d'esprit du pauvre garçon nuisait beaucoup à son rétablissement. Le colonel se montrait fort sévère pour toutes les querelles entre bourgeois et militaires, et Le Maroc s'attendait à quelque longue punition. II craignait, en outre, les reproches de M. de Landy ; mais, ce qui le tourmentait plus que tout le reste, c^était la pensée de ce qu'allait devenir sa petite amie du Gourio.
La pauvre Ellen eut en effet bien des chagrins à supporter.
Chacun l'accabla de railleries et d'injures. On lui reprocha les malheurs cniisos par son t/alant. A toutes les dures paroles qu'on lui adressait, elle ne répondait que par des larmes.
Quant aux coups (et la pauvre fille en reçut aussi)» elle se laissait battre sans résistance et sans essayer de se défendre.
Les voisins engagèrent même le père Antoine, le successeur de Lecall, à renvoyer sa coureuse de servante : mais ce n'était pas l'affaire du bonhomme dont les intérêts passaient avant toute autre considération. Or Ellen s'acquittait fort bien de ses humbles fonctions et ne coûtait pas un sou de gages au fermier...
— Bah! disait-il, en prenant un air de commisération, elle ne sait point ce qu'elle fait; faut bien avoir pitié d'une pauvre innocente.
Quelques jours se passèrent. Chaque après-midi, Ellen montait à la petite colline d'où l'on découvrait la route de Pontivy ; de temps en temps, elle courait donner un coup d'oeil à ses bestiaux, puis elle revenait à son poste.
Sa pauvre tête était dans un état de fermentation incroyable.
Durant ces huit jours, Ellen vécut plus que dans les treize années qui venaient de s'écouler.
Jusque là, malgré toutes les privations qu'elle avail eues à subir, Ellen n'avait jamais été malade. Le réveil lent, mais continu de son cœur et de son intelligence la
rapprochant peu à peu des lois de l'humanité, elle devait en subir toutes les conséquences. Pour la première fois de sa vie, elle tomba malade : comme personne à la ferme ne daignait s'occuper d'elle, on n'y fit même pas attention. Elle a souffrit en silence, sans se plaindre et sans rien faire pour se soigner.
Au bout de quelques jours, la jeune fille ne put résister à son inquiétude. Elle ne s'était jamais rendu compte bien exactement de la position d'Yvon comme militaire.
Seulement, elle savait qu'il demeurait à Pontivy dans une grande maison où il y avait beaucoup d'autres soldats comme lui.
Laissant ses bestiaux à la garde de Dieu, et bravant les reproches qu'elle ne pouvait manquer de recevoir à son retour, EUen partit pour Pontivy; elle n'en connaissait pas la route, mais elle suivit le chemin qu'elle avait va prendre à Y von.
En entrant dans la ville (qui n'a rien de beau sous aucun rapport), elle resta tout effrayée de voir tant de belles maisons et tant de monde. Le désir de revoir Yvon l'emporta cependant sur la terreur mystérieuse qui commençait à s'emparer d'elle dans ces régions inconnues. Ne sachant vers quel côté se diriger, elle errait au hasard, lorsqu'elle rencontra un militaire portant le même uniforme qu'Yvon.
Elle courut à lui toute joyeuse et lui posa la main sur le bras.
— Eh ! laisse-moi donc tranquille , je n'ai rien à te donner , lui dit le chasseur , qui la prit pour une mendiante.
— Où est Yvon ? demanda-t-elle.
— Quel Yvon? dit le soldat en regardant la petite plus attentivement.
— Yvon Le Marec.
— Ah ! oui ; Tours de Pleudaniel ? Ce n'est pas un beau galant que vous avez là, ma petite.
— Où est Yvon? reprit Ellen, tout entière à son idée.
— A l'hôpital.
— Où est l'hôpital?
— La deuxième rue à gauche, répondit le soldat, mais on ne vous laissera pas entrer. Vous feriez bien mieux de
Ellen était déjà loin.
Ce mot d'hôpital est un épouvantail pour les paysans. Ils se figurent qu^à l'hôpital on laisse les pauvres mourir de faim, et qu'on donne leurs corps à disséquer aux chirurgiens. Ellen avait confusément entendu parler de tout cela. Il lui en était resté une impression générale de lugubre terreur.
Néanmoins, elle courut de toute la vitesse de ses jambes jusqu'à l'endroit qu'on venait de lui indiquer. Puis, après bien des irrésolutions, elle interrogea une bonne femme qui passait. Celle-ci lui montra l'hôpital à deux pas devant elle.
Arrivée à la porte, les angoisses de la jeune fille recommencèrent. Elle laissa retomber le lourd marteau du portail ; mais son cœur battait comme si elle eut commis un crime.
Un vieux portier à la figure rébarbative , entr'ouvr un judas grillé.
— Que voulez-vous? demanda-t-ii brusquement.
— Je veux voir Yvon.
— Quel Yvon ?
— Un militaire.
— Cet Yvon est-il votre frère, votre parent ? L'enfant interdite balbutia quelques mots confus. Le
portier haussa les épaules, et ferma brusquement le judas. Dieu sait quelle supposition il fit sur le compte d^Ellen.
Celle-ci attendit quelque temps , espérant toujours qu'on allait lui ouvrir.
Enfin, elle se décida à frapper mie seconde fois. Le portier revint, et s'emporta contre Ellen qui crut avoir commis quelque grande faute, et prit la fuite à toutes jambes.
La pauvre créature eut encore cependant le courage de retourner sur ses pas. Cette fois, elle n'osa s'approcher du portail, et se contenta d'errer comme une âme en peine autour de l'hospice, en contemplant tour à tour chaque fenêtre.
Lorsque vint la nuit, les frayeurs de la pauvre enfant redoublèrent. Néanmoins elle ne quitta pas son poste. Vers minuit, brisée de fatigue, elle s'endormit sur le
banc de pierre placé tout près de la porte de l'hospice. La pluie qui tombait h torrents ne tarda pas à la réveiller. Après avoir encore erré quelque temps dans les rues voisines, Ellen rencontra une de ces maisons bâties suivant l'ancienne architecture , dont le premier étage faisait saillie au-dessus du rez-de-chaussée. Elle se blottit sous cette espèce d'auvent, et passa le reste de la nuit assise par terre, le dos appuyé contre la muraille, et la tête reposant sur ses deux mains.
Quand vint le jour, elle retourna se placer devant l'hospice.
Sa présence et sa tournure un peu étrange finirent par attirer l'attention des voisins.
Aux questions qu'on lui adressa, elle répondit comme au portier, comme à tout le monde, qu'elle attendait Yvon Le Marec. On s^aperçut bientôt qu'elle avait Fesprit un peu dérangé, et l'on eut pitié d'elle.
— Vous avez donc passé la nuit dehors ? lui dit une vieille marchande de sabots qui voyait la pauvre enfant grelotter sous ses haillons mouillés.
— Oui, dit Ellen.
— Depuis quand êtes-vous là ?
— Je ne sais pas.
— Vous n'avez donc pas de parents, personne qui s'occupe de vous ?
— Non, dit la petite, qui se mit à pleurer.
— Bonne sainte Vierge, s'écria la vieille femme, cela fend le cœur. Allons, venez avec moi, ma pauvre fille.
Je ne suis pas riche non plus ; mais il ne sera pas dit qu'une créature du bon Dieu aura souffert de faim et de froid devant la porte de Madeleine Gaurial tant qu'il restera un morceau de pain dans sa huche.
— Je ne veux pas m'en aller d'ici, répondit Ellen, qui, malgré la faim dont elle commençait à souffrir, ne voulait pas s'éloigner de l'hospice.
— Pauvre innocente, dit la bonne femme, cet Yvon est quelque mauvais garnement qui Faura trompée. Enfin, c'est au bon Dieu, et pas à moi de la juger. — Allons, venez donc, petite, continua-t-elle en s'emparant du bras d'Ellen ; tenez, voilà ma boutique là, juste vis-à-vis de la maison ; vous verrez l'hospice aussi bien que d'ici.
Ellen suivit alors la bonne vieille, qui lui donna du pain et du beurre, ainsi qu'un peu de lait, qu'elle alla chercher chez une voisine.
Au bout d'un quart- d'heure, toutes les commères du quartier étaient réunies chez la Madeleine et harcelaient la petite paysanne de questions. Mais il y avait de la bienveillance et de la commisération dans leur curiosité. Chaque femme s^en retourna chez elle fouiller dans son armoire et rapporta quelque chose pour Thabillement de la pauvre abandonnée.
Le bruit de la bataille qui avait eu lieu la veille, auprès du Gourio, entre un soldat et des paysans, commençait déjà à circuler en ville. Puis, une cardeuse de matelas qui travaillait souvent au Gourio reconnut Ellen pour l'avoir vue à la métairie.
On essaya de décider Ellen à s'en retourner à la ferme; elle refusa. Persuasion, raisonnements, menaces, tout échoua devant son obstination. On voulut l'emmener de force ; mais elle se débattit avec tant de violence et poussa des cris si déchirants, qu'il fallut la laisser tranquille.
Quelqu'un eut l'idée d'aller prévenir le commissaire de police, cet homme universel de la province, dont chacun se moque et médit assez volontiers, mais chez lequel on accourt à la plus petite difficulté.
Il vintlui-même chez la Madeleine. Ses regards inquisiteurs et sa voix un peu brusque effrayèrent la petite; elle garda un silence obstiné. Le fonctionnaire, qui était un ancien sous-officier décoré, se rendit alors à l'hospice dans Fespoir d'obtenir d'Yvon quelques renseignements.
Ce dernier entrait en convalescence.
Dès qu'on lui parla de la présence d'Ellen, il sauta en bas de son lit en réclamant à grands cris ses vêtements et le droit de sortir. Le double refus qu'il essuya le mit dans un tel état d'exaspération, qu'il frappait du pied, injuriait les infirmiers et jurait comme un païen, quoique ce ne fut pas dans ses habitudes.
Ce que le commissaire tenait surtout à éclair cir, c'était la nature des relations qui existaient entre Ellen et le militaire.
L'indignation d'Yvon, au premier mot qu'on lui toucha de ce sujet, rendit inutile un plus long interrogatoire.
'— Voyons, chasseur, disait le brave homme de com-
cO SCÈNES DE LA VIE CONTEMPORAINE.
missaire, qui voyait Yvon se désoler comme un enfant en songeant à ce qu'allait devenir la pauvre Ellen, voyons, un peu de courage, cjue diable ! Je vais ramener cette petite à la métairie, et quand vous serez rétabli...
— On va la battre, bien sûr, disait Yvon.
— Ne craignez rien ; j'irai la conduire moi-même, et je ferai mes recommandations. Allons, du courage, mon garçon, ne vous désespérez donc pas ainsi.
Il revint chez la vieille Madeleine, et les nouvelles qu'il apportait sur la santé d'Yvon firent oublier à Ellen l'impression désagréable qu'elle avait éprouvée aux premières paroles du commissaire. Après de bien longs pourparlers, et grâce au nom d'Yvon dont il se servit à propos, le commissaire parvint enfin à la ramener à la ferme du Gourio.
Il fit promettre au père Antoine de ne pas punir la petite de sa désertion, et menaça de sévères châtiments tous ceux qui lui feraient quelques mauvais traitements.
On n'osa pas, dans la ferme, désobéir aux recommandations du fonctionnaire si redouté ; maison s'en dédommagea par des quolibets et des railleries, et par toutes ces mille petites vexations que nulle autorité ne peut ni prévoir ni défendre.
Ellen supporta tous ces ennuis avec une insensibilité complète. Au bout de deux jours, lorsqu'elle ne vit pas revenir Yvon, ainsi que le lui avait promis M. Morin (le commissaire), elle partit de nouveau pour Pontivy.
Cette fois, elle se rendit tout droit chez Madeleine,
qui fit mine de vouloir la mettre à la porte et n'en eut pas le courage. Le commissaire fut prévenu : mais, cette fois, son éloquence fut inutile, quoiqu'il allât jusqu'à menacer Ellen de la mettre en prison, si elle ne retournait pas de suite au Gourio.
Quelques mots échappés à un infirmier apprirent en même temps à Yvon le retour de la petite anglaise. Il allait probablement commettre quelque extravagance, lorsque, par bonheur, il vit arriver M. de Landy. Yvon courut à lui et se jeta presque à ses genoux.
— Qu'as-tu donc, mon pauvre garçon ? lui demanda M. de Landy avec intérêt.
Yvon lui raconta toute l'histoire d'Ellen, et le supplia de venir en aide à la pauvre enfant. Le récit du digne garçon ne brillait ni par l'éloquence, ni par la clarté ; mais c'était tout son cœur qui parlait, M. de Landy fut vivement ému de l'affection de ces deux pauvres êtres.
— Je me charge de tout, dit-il à son compatriote. Soigne-toi bien, mon pauvre garçon, rétablis- toi vite, et, foi de Breton, ton Ellen ne manquera de rien.
Une promesse du capitaine était pour Yvon parole d'évangile. Il remercia M. de, Landy avec effusion, et, dès ce moment, son esprit plus calme contribua beaucoup à son rétablissement.
Tandis qu'il se recouchait sans murmurer, le capitaine, guidé par la première personne qu'il rencontra, se rendait chez la Madeleine.
Yvon avait souvent parlé à la petite paysanne de son
capitaine, M. de Landy. Aussi 01en accueillit-elle l'officier avec tant de joie et d'expansion, qu'il en fut tout ému.
Sur le conseil du commissaire, qui se trouvait là, il fut convenu qu^Ellen resterait chez la marchande de sabots.
Le capitaine remit à cette dernière le peu d'argent qui lui restait après son voyage et promit de lui payer régulièrement une petite pension pour la nourriture et le logement d'Ellen. Afin de calmer un peu la petite, il lui assura qu'il ferait son possible pour lui obtenir la permission de voir Y von, tout en la prévenant que ce serait bien difficile et probablement impossible.
Cette espérance, malgré son peu de certitude, releva le courage d'Ellen. Elle s'endormit là-dessus, tout heureuse de coucher sur un matelas et dans une chambre.
La position de cette pauvre enfant préoccupa beaucoup M. de Landy. Il sentait bien qu'elle ne pouvait rester à Pontivy, mais il la voyait si désespérée dès qu'on lui parlait de retourner au Gourio, qu'il n'avait plus le courage d'insister. Il prit le parti d'aller trouver Yvon lui-même et de lui faire comprendre la difficulté de la position. A force de le sermonner, il finit par lui faire entendre raison. Le difficile était d'arriver au même résultat auprès d'Ellen. Grâce à l'entremise du commissaire, on obtint une permission toute spéciale pour qu'elle pût avoir une entrevue avec le blessé.
M. de Landy alla chercher la petite , la conduisit à
l'hôpital, et la fit entrer dans le parloir où l'attendait Le Marec.
La pauvre petite se jeta dans les bras d'Yvon. Celuici, honteux de laisser voir son émotion, cherchait à se conteiiir, mais de grosses lanries coulaient sur ses joues.
L'entretien des deux jeunes gens fut si touchant dans sa naïve et profonde affection, que la religieuse, les deux :nfirmiers et le capitaine lui-même en avaient les larmes aux yeux.
Ellen se jeta aux genoux de la religieuse pour la supplier de la garder dans la maison.
— Je servirai de domestique, disait-elle, je travaillerai nuit et jour, si Ton veut. Vous ne me donnerez point de gages. Puis, je ne suis pas difficile à nourrir ; un morceau de pain, voilà tout ce qu'il me faut.
La bonne religieuse sanglotait en l'écoutant, mais il n'y avait pas moyen d'exaucer le désir de la petite. Pressé par le capitaine, Yvon parvint à faire comprendre k Ellen la nécessité de retourner au Gourio.
Cette fois, ce fut le capitaine qui se chargea de ramener la petite déserteuse.
En voyant arriver le bel officier, le père Antoine comprit bien vite qu'il avait quelque chose à gagner dans tous ces arrangements.
Il prit un air de colère, jura ses grands dieux que rien au monde ne pourrait le décider à reprendre Hélène, une peste, un fléau. Mais deux pièces de cinq
francs apaisèrent bientôt ce grand courroux. M. de Landy promit en outre de revenir à la fin du mois et de donner encore dix francs, pourvu qn'EUen eût été bien soignée, et qu'on n^eût laissé personne" la tourmenter.
Antoine jura par tous les saints du paradis qu'il y veillerait lui-même, et M. de Landy prit congé de sa petite protégée qui, deux heures après, fut réinstallée dans ses importantes fonctions.
La promesse conditionnelle des dix francs fit merveille. C^est une somme pour les paysans, car l'argent est rare à la campagne. Dans deux ou trois occasions où l'on paraissait disposé à molester Ellen, le père Antoine, qui ne badinait pas dès que son intérêt était en jeu, alla prendre à la cheminée un joli bâton de houx et le montra aux mauvais plaisants. Cette simple mais éloquente démonstration coupa court à tous les quolibets.
Au bout de quelques jours, Yvon put enfin quitter l'hôpital. Bravant la fatigue, la défense du colonel, et le danger de rencontrer ses anciens adversaires dans l'état d'affaiblissement où il était encore, le chasseur revint comme auparavant voir sa petite camarade.
Son projet, son plus vif désir était d'épouser Ellen ; mais, vu les trois ans de service qui lui restaient à faire, cela ne pouvait avoir heu de longtemps.
Un soldat ne peut épouser qu'une femme réunissant certaines conditions de fortune et de moralité. Même avec toutes ces conditions réunies, les permissions de mariage sont encore très-difficiles à obtenir.
Tandis que les deux amoureux prenaient patience on bâtissant de superijes projets pour l'avenir, un j^raiid chagrin se préparait pour Yvon, iM. de Landy, nommé chef d'escadi'on dans un régiment dp spahis, fut obligé de partir immédiatement pour l'Algérie.
Il fit tout son possible pour emmener Yvon, qui, jusqu^ilors, avait appelé de tous ses vœux le moment d'aller combattre les Arabes. Mais l'amour d'Ellen l'emporta wsur tout autre sentiment dans l'âme du Bas- Breton.
— Qu'est-ce cjiie la pauvre fdle deviendrait sans moi ? disait-il au capitaine.
Pourtant le cœur du pauvre garçon se brisa lorsqu'il fallut dire adieu au compatriote si bon, si généreux, qui lui avait rendu tant de services et témoigné tant d'intérêt.
M. de Landy, généreux et prodigue, et par conséquent toujours endetté, n'avait que bien juste de quoi faire son voyage. Néanmoins, en prenant congé d'Yvon, il lui glissa dans la main daux pièces d'or.
Ce dernier, qui venait d'entendre cinq minutes auparavant un créancier exigeant menacer le jeune olïicier, voulut rendre les deux napoléons.
— Garde-les, va, mon pauvre garçon lui dit M. de Landy. S'il arrivait quelque malheur à Ellen, cela pourrait te servir. Adieu Yvon ; ne fais pas la mauvaise tête et si tu as besoin de ton compatriote, écris-lui sans hésiter.
Le départ du capitaine bouleversa toute rexistence d'Yvon. Le service lui devint odieux. Son humeur peu sociable et son caractère susceptible lui avaient fait bien des ennemis. Toutes les petites rancunes contenues jusque là par la protection du capitaine ne tardèrent pas à se faire jour. Ses amours avec Ellen étaient naturellement connus de ses camarades, et plus d'un Lovelace de l'escadron éprouvait une certaine jalousie de voir un garçon aussi peu brillant que le pauvre Yvon devenir le héros d'une aventure amoureuse.
Un jour, on se donna le mot pour attaquer Yvon au sujet de ses amours. A la première plaisanterie qu'on fit sur Ellen, il s'emporta outre mesure. Il s^ensuivit une querelle qui amena encore la prison.
Malheureusement pour Yvon, il ne savait pas écrire. N'ayant aucun camarade à qui se confier, et retenu par une sorte de honte dès qu'il fallait dicter ses pensées à une main étrangère, il ne put prévenir Ellen de sa nouvelle mésaventure.
Ce qu'il craignait ne manqua pas d^arriver. Au bout de quelques jours, Ellen abandonna de nouveau ses bestiaux, et revint à Pontivy trouver la vieille Madeleine.
Depuis quelque temps, l'intelligence d'Ellen avait fait des progrès extraordinaires. Sauf un peu de désordre et une naïveté enfantine dans ses paroles, ainsi qu'un peu d'égarement dans son regard, c'était désormais une personne ordinaire. Seulement, elle était devenue fort
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jolie, el sa nature anglaise prenant le dessus, elle apportait à sa toilette une propreté et des soins dont se dispensent trop souvent les jeunes filles du Morbihan.
Cette fois, la vieille Madeleine parvint aisément à faire comprendre à la jeune fille qu'elle risquerait de nuire au chasseur si elle allait le demander au quartier; mais il fut impossible de la faire retourner au Gourio.
Voyant son obstination, Madeleine finit par céder à ses instances. On acheta une quenouille, un fuseau et un peu de chanvre, et la petite Anglaise apprit assez vite à filer.
Ce travail, fort peu rétribué, lui rapportait environ trois ou quatre sous par jour ; c'est-à-dire, bien juste de quoi vivre. Néanmoins, elle se trouvait fort heureuse et attendait avec impatience la sortie d'Yvon pour lui annoncer celte grande nouvelle.
A peine en liberté, Yvon courut chez Madeleine.
Ellen lui raconta tous les talents qu'elle avait acquis, et la possibilité que cela lui donnait de rester à Pontivy.
Yvon avait encore les deux louis du capitaine. Il en remit un à Madeleine, et l'on acheta les deux ou trois objets nécessaires à l'installation de la petite.
Le bonheur des deux jeunes gens fut de courte durée. On remarqua bien vite dans le quartier les fréquentes visites du chasseur, et on les interpréta d'une manière d^autant moins charitable qu'Ellen était vraiment devenue une fort jolie fille.
Madeleine défendit de son mieux les deux amoureux : mais toutes les commères du quartier se moquèrent d'elle, et lui jetèrent la pierre.
La vieille marchande avait besoin de tout le monde et voyait sa petite clientèle l'abandonner peu à peu. Elle finit par prévenir Ellen qu'elle eût à chercher un autre logement.
Tout le monde regardant la jeune fille comme la maîtresse du soldat, elle eut mille peines à trouver une chambre ; encore la lui fit-on payer fort cher.
Les derniers vingt francs du capitaine furent promptement dépensés.
Les camarades d'Yvon, apprenant qu^il avait loué une chambre pour la jeune fille, recommencèrent leurs quolibets. 11 s'ensuivit une nouvelle querelle dans laquelle l'adversaire d'Yvon fut grièvement blessé.
Le colonel se fit rendre compte de l'affaire ; apprenant que c'était la seconde querelle qui avait lieu à propos de la même femme, il pria le maire de renvoyer Ellen de Pontivy.
Malgré les bons renseignements que le commissaire de police donna sur la jeune fille» on prévint Ellen qu^elle eût à quitter la ville dans les vingt-quatre heures.
Comme elle s'y refusait, on la fit conduire de brigade en brigade jusqu'à la commune où le père Mathurin l'avait trouvée endormie dans une jonnée.
Un maréchal des logis de l'escadron d^Yvon, mauvais rôle s'il en fût sous tous les rapports, s'empressa d'aller
raconter cette triste nouvelle au pauvre Bas-Breton.
Ce dernier, désespéré, voulut sortir du quartier.
Le maréchal des logis lui rappela, toujours en le raillant, qu'il était consigné pour quinze jours.
Yvon continua son chemin ; le sous-oiiicier se mit devant lui et voulut l'arrêter.
La tête du pauvre Yvon se perdit ; il repoussa le sous-ofïicier et le frappa violemment.
La punition d'une telle conduite ne pouvait être que la peine de mort, et, dès le premier jour, Yvon ne se fit aucune illusion à cet égard. Sa mauvaise intelligence avec ses camarades, ses querelles, ses duels et le bruit de ses relations avec Ellen, qu'on interprétait naturellement de la manière ,1a plus défavorable, tout se réunit pour faire envisager sous le plus mauvais jour la conduite du pauvre Yvon.
Cependant, il lui arriva un secours imprévu. Pieux comme la plupart des Bas-Bretons, Yvon avait lié connaissance avec l'aumônier de l'hôpital, bon et digne vieillard aux longs cheveux blancs^ à la ligure calme et indulgente. En apprenant le malheur arrivé au jeune soldat, le digne prêtre, qui lui portait un sincère intérêt, accourut chez le colonel et obtint la permission de voir le prisonnier.
Il trouva Yvon déjà tout résigné à la mort, et ne s'occupant que de ce que deviendrait Ellen.
— Je vous jure devant le bon Dieu qui nous entend, que j'ai toujours respecté Ellen comme si elle avait été ma sœur, disait-il à l'aumônier qui cherchai l à ie cal-
mer. Je ne m'occupe pas de ce c|ae font les autres, moi; pourquoi viennent-ils me tourmenter? Ils sont cause que la pauvre créature a été emmenée par les gendarmes comme une fille perdue, comme une voleuse...
A cette pensée, Y von retombait dans une exaspération terrible.
L'aumônier eut grand' peine à calmer ce pauvre cœur ulcéré.
Le lendemain, il revint avec une bonne nouvelle. Ellen avait quitté Plouézec une heure après le départ des gendarmes, et venait d'arriver à Pontivy.
Le bon aumônier n'eut garde de raconter au chasseur que la malheureuse enfant, qui avait marché jour et nuit, était tombée presque morte de fatigue et de faim en entrant chez la vieille Madeleine.
— J'ai été moi-même trouver le procureur du roi, dit l'aumônier, et j'ai obtenu qu^on laisserait cette pauvre enfant demeurer à Pontivy jusqu'à nouvel ordre. Maintenant, je vais m'occuper de la placer quelque part.
En sortant de chez Yvon, il alla trouver en effet une de ses pénitentes, vieille fille riche et bienfaisante, et la supplia de se charger de la petite paysanne.
La dévote se montra d'abord un peu récalcitrante, à cause des bruits fâcheux répandus sur le compte d'EUen ; mais elle fut détrompée par l'aumônier qui venait de causer longuement avec la petite d'abord, puis avec la vieille Madeleine.
L'aumônier alla chercher la jeune fille et la conduisit lui-même chez mademoiselle Vialon.
ELLEN. hi
L'état de la pauvre enfant, la douleur de sa physionomie, son air épuisé, ses yeux rougis par la fatigue et les larmes plaidèrent si éloquemment sa cause que Mlle Vialon lui fit aussitôt préparer une petite chambre dans la maison.
Dans Fentretien qu'il venait d'avoir avec Ellen, Faumônier avait été douloureusement étonné de voir que la pauvre enfant ne possédait aucunes notions religieuses. Mlle Vialon se chargea d'instruire la jeune fille, et sa tâche fut beaucoup plus facile qu'elle n'aurait osé l'espérer. Surexcitée par le danger que courait Yvon, et qu'on n'avait pu lui cacher complètement , Ellen apporta bientôt une telle ferveur à sa dévotion qu'on fut obligé de ralentir son zèle... Si on l'eût laissée faire, elle se fût tuée à force de jeûnes et de pénitences.
Sur les instances de l'aumônier et de Mlle Vialon, le procureur du roi écrivit à Plouézec, puis à St-Brieuc et et à Vannes, afin d'obtenir, s'il était possible, quelques renseignements sur l'origine d'Ellen.
Durant tout cet échange de lettres, l'affaire d'Yvon marchait vers son triste dénouement.
Par un de ces revirements si fréquents de l'opinion publique, toute la ville commençait à s'intéresser au malheureux prisonnier. Le colonel lui-même, ramené à de meilleurs sentiments sur le compte d'Yvon par les renseignements qu'il recevait, se montrait désolé de cette affaire. Il aurait donné ses deux plus beaux chevaux pour qu'il lui fût permis de sauver le coupable ; mais la chose était impossible.
Yvon passa donc au conseil de guerre, et fut condamné à mort , ainsi que tout le monde ne l'avait que trop prévu.
Au moment où il sortait du conseil entre quatre chasseurs, un commandant de spahis fendit la foule et vint seri'er la main du pauvre condamné.
Gehii-ci, qui avait écouté les débats et même la sentence avec une morne impassibilité, fondit tout à coup en larmes, en sentant sa main serrée par la main affectueuse de M. de Landy.
— Que Dieu soit béni ! s'écria enfin le pauvre garçon, maintenant je mourrai tranquille. Vous aurez soin (Vclle, n'est-ce pas, M. de Landy ?
— Oui, mon pauvre Yvon, répondit le commandant vivement ému ; mais je n'ai pas encore renoncé à tout espoir de te sauver. Je pars pour Paris dès ce soir afin de m'en occuper.
Yvon secoua la tête d'un air mélancolique.
— Merci, mon commandant, lui dit-il, mais occupezvous d'elle avant tout.
M. de Landy lui fit signe qu'il se conformerait à son désir; et se rendit immédiatement chez le colonel. Quelques heures après, il prenait la malle-poste pour Paris.
Le jeune officier ne se dissimulait aucune des difficultés presque insurmontables de son entreprise. Mais, tant qu'il restait une lueur d'espoir, il se fut reproché de renoncer à sauver le pauvre garçon qui lui portait un si profond attachement.
ELLEN. liZ
Arrivé à Paris, il courut chez tous ses amis, et chez toutes les connaissances de sa famiNe qu'il supposait devoir lui être de quelque utilité pour le succès de sa demande en grâce. Enfin une personne, haut placée dans la magistrature et alliée au président du conseil, se chargea de mettre sous les yeux du roi la supphque apostillée déjà par plusieurs noms considérables.
Pendant qu'il attendait la décision avec une inquiétude facile à comprendre, une vieille amie de sa mère, la comtesse de Piimont , le fit prier de passer chez elle.
— Mon enfant, lui dit-elle, des idées que votre mère a, je crois, conservées comme moi, nfont empêché de faire aucune démarche en faveur de votre protégé. On me connaît si bien pour une légitimiste endurcie que raa recommandation ne pourrait que nuire à ce pauvre garçon auprès des hauts fonctionnaires qui vont décider de son sort. Afin que vous ne m'en gardiez pas rancune, voici 2,000 fr. pour votre compatriote. S'il est gracié, comme je l'espère, vous lui achèterez un remplaçant et vous lui donnerez le surplus.
— Et si je ne réussis pas ? fit le commandant ; l'exécution de ce pauvre garçon est fixée au 27 et nous voilà déjà au 24. J'ai encore écrit ce matin pour lui, mais je vous avoue qu'il ne me reste plus grand espoir.
— Alors, répondit-elle, cet argent sera pour le bureau de bienfaisance de Saint-G.... (la commune où était situé le château de la comtesse).
kk SCÈNES DE LA VJE CONTliM POU AIN E.
Comme il rentrait à l'hôtel, une ordonnance arrivait au galop. Le commandant descendit d'un bond les dix marclies qu'il venait de monter , et saisit la dépêche.
C'était la grâce d'Yvon.
Il courut à l'hôtel des postes et partit le soir même.
En descendant la côte à Mortagne , les chevaux de la malle-poste , effrayés par la rencontre d'un chariot de ménagerie, se jetèrent de côté et tombèrent avec la voiture, dans la vallée profonde qui borde la route.
Le postillon et l'un des voyageurs furent tués sur le coup.
Le conducteur et M. de Landy reçurent d'assez graves blessures. Ce dernier resta plusieurs heures sans connaissance. A peine eut-il repris ses sens , qu'il pria de lui chercher une voiture et des chevaux de poste. On lui fit toutes les représentations possibles sur le danger auquel il s'exposait ; mais ce fut inutile. Comme il ne lui restait pas assez d'argent pour payer la voiture et faire la route en poste , il allait vendre sa montre, sa chaîne et sa chevalière, lorsqu'il songea aux deux billets de banque de la comtesse de Rimont. Avec cet argent, il acheta une espèce de cabriolet à quatre roues ; mais, avant que le cabriolet fut prêt et les chevaux attelés, il s'écoula plusieurs heures, malgré l'activité que déployait l'énergique blessé.
Enlin le postillon se mit en selle et partit au galop, stimulé par la promesse d'un triple pourboire.
ELLEN. /j5
Le commandant courut ainsi, toujours ventre à terre, jusqu'à Pontivy. Il n'arrêta qu'à la porte de la prison. On lui dit que le condamné venait de partir.
M. de Landy sauta sur le cheval d'un gendarme, attaché près de la route, et partit au galop.
Il rejoignit Yvon et son escorte à dix pas du lieu où devait se faire l'exécution.
M. de Landy tendit la grâce à l'officier, et sauta au cou du pauvre Yvon ; puis, épuisé par la fatigue et par le sang qui coulait de sa blessure dont le mouvement du cheval avait dérangé l'appareil, il se laissa tomber sur le bord du chemin.
La triste destinée d'Yvon avait fini par lui concilier l'intérêt et la compassion de ceux même qui le détestaient auparavant, Aussi, les chasseurs poussèrent-ils un hourrah joyeux en apprenant qu^il était gracié, et vinrent-ils lui serrer la main avec effusion.
Quant à lui, il paraissait bien plus occupé de Fétat du commandant dont le chirurgien pansait la blessure, que de la mort à laquelle lui-même venait d'échapper.
Dès qu'on eut replacé l'appareil, M. de Landy prit le chemin de Pontivy avec le petit détachement.
— Le père d'EUen est venu la réclamer et Ta emmenée en Angleterre,^ dit Yvon à M. de Landy.
— Eh bien, tu iras la chercher s'il le faut jusqu'en Angleterre, répondit gaîment le commandant qui lui annonça le cadeau de la comtesse de Rimont.
Pour calmer l'impatience qui dévorait le pauvre
ii6 SCÈNES DE LA VIE CONTEMPORAINE.
Yvon, M. de Landy lui promit d'aller de suite au parquet demander quelques renseignements sur la famille d'Ellen, et sur la manière dont elle avait quitté Pontivy.
Le procureur du roi auquel M. de Landy expliqua le motif qu'il avait de s'intéresser à la jeune Anglaise , lui donna fort gracieusement les renseignements suivants :
Le père d'Ellen était un Anglais du nom d'Albert Defferson. Il appartenait à une famille riche et considérée du comté de Derby ; mais sa jeunesse avait été tellement orageuse que tous ses parents s'étaient séparés de lui. Après avoir essayé de tous les métiers, il finit par se faire contrebandier entre les îles anglaises et les côtes de Bretagne et de Normandie. Son mariage avec la fille d'un simple patron de barque acheva de le séparer de sa famille.
Sa femme, élevée sur les flots, et brave comme un vieux marin, accompagnait Defferson dans toutes ses expéditions.
Après 1830, Albert, tout en continuant sa contrebande, se chargea de transporter en Bretagne quelques fidèles soldats de la légitimité. On sait quel fut le résultat de la plupart de ces tentatives.
Presque toujours, la police française était prévenue à l'avance du départ des conjurés par les espions qu'elle avait en Angleterre.
Lorsque, à force d'adresse et d'intrépidité , les royalistes avaient réussi, en trompant la vigilance des doua-
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niers, à débarquer sur quelque iM)iiU de la côte, ils étaient traqués de tous côtés par la gendarmerie.
Dans une de ces expéditions, le lougre que commandait Defferson fut jeté par la tempête sur les rochers deC...
Il avait à bord Defferson, sa femme, la petite Ellen, trois matelots, et deux gentilshommes déjà compromis dans la première insurrection.
L'un d'eux sauva la petite Ellen, mais la femme de Defferson et un matelot furent noyés.
Malgré son affreux désespoir, Albert accomplit jusqu'au bout la mission dont il s'était chargé.
Un de ses matelots, qui était du pays, fut envoyé à un petit port voisin, pour acheter à tout prix une barque de pêcheur qu'il devait ensuite conduire à un endroit désigné.
L'autre matelot resta dans les bois de G... avec la petite Ellen.
Quant à Defferson, qui connaissait parfaitement la contrée, il conduisit ses deux passagers à travers des périls de tous genres, jusqu'au château de Ë...
Après avoir ainsi rempli ses engagements, il revint à l'endroit désigné à ses matelots comme lieu de rendezvous.
Le matelot auquel il avait laissé la garde d'Ellen s'était vu forcé de la quitter un instant pour aller chercher des provisions dans une ferme voisine. Comme il revenait pour prendre l'enfant, il fut aperçu par des gendarmes qui le poursuivirent vigoureusement.
Le pauvre diable ne connaissait pas le pays. Il ne tarda pas à s'égarer, et toutes les recherches que Defferson fit par la suite pour le retroiiver restèrent inutiles. Il n'en entendit jamais parler. On croit qu'il gagna Saint-Malo, et que là il s'embarqua pour l'Amérique. L'autre matelot attendait Albert avec une barque qu'il était parvenu à se procurer.
Le malheureux père, espérant toujours qu'on lui ramènerait son enfant, différa le plus longtemps possible le moment de son départ. Les gendarmes et les douaniers commençaient cependant à retrouver ses traces, et le danger croissait à chaque minute.
Force lui fut de mettre à la voile. A peine arrivé en Angleterre , il fut arrêté , un peu à cause de sa contrebande , et beaucoup par suite des démarches de sa famille. On lui laissa le choix entre son jugement dont l'issue ne pouvait être douteuse, et son départ pour l'Australie ou la nouvelle Zélande. Il partit pour ce dernier pays.
Les entreprises, les affaires et les accidents où le jetait sans cesse son caractère aventureux , l'empêchèrent durant plusieurs années de revenir en Angleterre. A son retour, comme avant son départ, il écrivit en Bretagne pour tâcher d^obtenir'quelquf s renseignements sur l'enfant qu'il avait perdue si malheureusement. Il ne reçut aucune réponse satisfaisante.
Les lettres que le procureur du roi avait écrites au sujet d'Ellen à la demande de l'aumônier et de mademoiselle Vialon, tirent songer à celles de M, Di^fferson,
On transmit à ce dernier les renseignements qui faisaient supposer au parquet qii'Ellen était l'enfant pour laquelle il avait fait tant de recherches. Au lieu de répondre, il arriva lui-même, fit constater l'identité d'Ellen, la mit en chaise de poste malgré les supplications de la jeune fille et partit avec elle pour l'Angleterre.
— Il paraît qu'il jouit maintenant d'une certaine fortune, dit le procureur du roi en terminant. Du reste^ voici son adresse.
M. de Landy remercia le magistrat de ses obhgeantes communications, et courut chez le colonel afin de lui raconter son voyage et le prier d'obtenir un congé qui permît à Yvon de s'absenter jusqu'à son remplacement.
— Ah çà, mon cher ami, lui dit le colonel après avoir serré la main du jeune officier dont il aimait le caractère loyal et chaleureux ; que diable feriez-vous donc si vous étiez amoureux pour votre propre compte, vous qui vous mettez en quatre pour les amours des autres ?
— Je me mettrais en huit, répondit M. de Landy en riant. Tenez, mon colonel, depuis que j'ai contribué à sauver la vie de ce pauvre garçon si bon et si dévoué, c'est pour moi un point d'honneur de le rendre heureux. S'il ne parvenait pas à épouser cette Hélène dont il est amoureux fou, il me semblerait que mon œuvre est restée incomplète et que je n'ai rempli qlie la moitié de ma tâche.
— Ah! commandant, dit le colonel, tout en signant les papiers que lui demandait M. de Landy, si la sa-
gesse et l'économie étaient chez vous à la hauteur du cœur, quel militaire accompli vous feriez !
— Bah î la perfection n'est pas de ce monde, fit le jeune officier ; je gardé ces deux vertus-là pour Favenir, afin de remplacer les autres qualités qui s'en vont, diton, en vieillissant. Il ne faut pas tout dépenser à la fois.
Le colonel se mit à rire et M. de Landy le quitta pour rejoindre Yvon.
Ce dernier l'attendait dans une impatience facile à comprendre. Il aurait voulu se mettre en route dès le soir même.
Ce ne fut pourtant qu'au bout d'une semaine que le commandant et lui purent se rendre à St-Malo, et de là à New-Garden, campagne qu'habitait M. Defferson aux environs de Douvres.
M. de Landy prit les devants, et, laissant Yvon à l'hôtel, il se rendit chez M. Defferson.
Il le trouva dans la désolation. Sa fille se mourait. L^intelligence d'Ellen semblait complètement revenue; mais, depuis que la jeune fille avait mis le pied sur le sol de l'Angleterre, il avait été impossible d'obtenir d'elle une seule parole. Elle ne répondait que par des signes, mangeait à peine et dépérissait chaque jour.
Lorsqu'elle aperçut M. de Landy, elle se leva toute droite sur la chaise longue qu'elle ne quittait plus, et resta debout, la respiration haletante, et les yeux fixés sur la figure du commandant.
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— Yvon est sauvé, lui dit l'oflicier.
La pauvre enfant poussa un cri , joignit les mains comme pour remercier Dieu et tomba à la renverse.
Defferson et le commandant s'élancèrent pour la relever.
Ne pouvant résister à son impatience, Yvon avait suivi le commandant. Au cri d'Ellen, il entra comme un fou dans le salon, repoussa l'Anglais et M. de Landy, et saisit dans ses bras la pauvre enfant toujours évanouie.
Furieux de cette singulière manière de se présenter, Defferson s'apprêtait à malmener le chasseur. M. de Landy le retint en lui montrant Ellen qui commençait à reprendre ses sens.
Elle appuya ses deux mains sur l'épaule d'Yvon en se rejetant en arrière comme pour mieux le regarder. Puis, laissant retomber sa tête sur la poitrine du jeune homme, elle se mit à pleurer silencieusement.
On voyait les sanglots soulever sa poitrine, et les larmes couler le long de ses joues ; mais ses lèvres ne laissaient échapper ni une plainte ni une parole.
Le médecin, qu'on avait envoyé chercher, arriva presqu'aussitôt. Il prit la main que la jeune fille lui abandonna sans résistance, et peut-être sans s'en apercevoir, et la garda quelques instants dans les siennes. Puis il la laissa retomber.
— Voulez-vous que nous allions faire un tour au jardin, dit-il à AL Defferson et au commandant qui épiaient
tous deux avec anxiété chaque mouvement de la physionomie du docteur.
Les deux hommes le suivirent en silence.
— Eh bien ? demanda M. Defferson , dès qu'on eût refermé la porte du salon.
— Je n'ose encore vous répondre de rien, lui dit le médecin. Cependant, si, comme je l'espère, votre fille peut résister à la crise qu'elle vient d'éprouver, je la regarde comme sauvée.
Defferson poussa un cri de joie.
— Sauvez-la, dit-il au docteur, et demandez-moi ensuite tout ce que vous voudrez. C'est le portrait de ma pauvre Anna, et j'aime déjà cette malheureuse enfant comme si elle ne m'avait jamais quitté.
— Dans la circonstance actuelle, mon art est impuissant, répliqua le médecin, en secouant la tête. Mais, Dieu est bon, il aura pitié de votre fille et de vous.
Au bout de quelques minutes , et sur le conseil du médecin, M. de Landy remonta seul au salon. Il trouva les deux jeunes gens assis à côté l'un de l'autre et causant à voix basse. En voyant le commandant, EJlen se laissa glisser du canapé, et, tombant à genoux devant M. de Landy, elle saisit la main de l'ofiicier et la porta à ses lèvres, malgré la résistance de ce dernier.
— Je prierai pour vous tous les jours de ma vie, lui dit-elle avec un accent si touchant, si pénétré, que M. de Landy se sentit bouleversé jusqu'au fond du cœur.
— Je voudrais pouvoir me faire tuer pour vous, mou
commandant, lui dit Yvon en serrant l'autre main du l'officier.
— J'en serais bien fâché, répondit M. de Landy qui essuyait en souriant ses yeux un peu humides. Il vaut bien mieux vivre pour ta femme, mon garçon.
Yvon poussa un gros soupir.
— M. Defferson ne voudra jamais pour gendre d'un pauvre garçon cornme moi, dit-il tristement.
Le pauvre père écoutait derrière la porte. Il entra vivement, suivi du docteur, et tendit la main à Yvon qui tremblait comme un enfant.
— Sauve ma fille, lui dit-il, et, devant Dieu, je te la promets pour femme !
Ellen se jeta dans les bras de son père et l'embrassa avec effusion.
— Maintenant, je réponds d'elle, dit tout bas le docteur à Defferson.
Au bout de huit jours, Ellen était complètement rétablie.
On pressa d'autant plus le mariage que le commandant, qui voulait y assister, avait hâte de repartir pour l'Afrique...
L'année dernière, M. de Landy, nommé colonel, était à Paris et faisait ses préparatifs de départ pour l'armée d^Orient.
Son domestique accourut lui annoncer qu^on venait de lui amener deux chevaux.
Le colonel, étonné, descendit dans la cour de Fhôtel
qu'il habitait, et vit deux chevaux d\ui noir d'ébène, aux larges jarrets, à la tête fine, aux mouvements magnifiques. Chacun d'eux valait au moins de 4 à 5,000 fr.
Tandis que le colonel se demandait d'où pouvait lui venir ce superbe présent, une calèche s'arrêta devant le perron. Il en descendit une jeune femme, deux messieurs et trois enfants ravissants.
C'était Ellen, Yvon et leurs enfants, accompagnés de M. Defferson.
Le colonel n'eut plus besoin de se demander qui lui avait envoyé les chevaux.
Un changement extraordinaire s'était opéré chez Yvon. Le désir de se rendre digne d'Ellen, et de ne pas l'exposer à rougir de son mari, avait inspiré des résolutions héroïques au jeune Bas-Breton. 11 savait maintenant lire et écrire, et son éducation, acquise par un long et pénible travail^ le mettait à peu près au niveau des gentlemen- far mer s, ses voisins.
M. Defferson paraissait enchanté de son gendre.
— Une tête de mule, disait-il à M. de Landy, mais quel brave garçon ! Nous nous querellons tous les soirs, et nous ne pouvons nous passer l'un de l'autre. C'est le premier tireur de tout le Comté, et quand il tient un cheval entre ses jambes, colonel, il l'étoufferait plutôt que de ne pas le faire passer par oii il veut.
Il était évident que ces deux supériorités d'Yvon \\\i talent beaucoup l'amoiir-propre du beau-père.
On causa longtemps de Pontivy, du bon aumônier,
de mademoiselle Vialon à laquelle Ellen écrivait souvent, et de la vieille Madeleine qui vivait encore.
— Mon mari et moi nous sommes allés l'année dernière passer huit jours à Pontivy, dit Ellen. Personne ne voulait nous reconnaître, et la vieille Madeleine s'écriait en me regardant : « Jésus, mon Dieu, est-il possible )) que cette dame qui a une si belle toilette soit la petite » idiote du Gourio ! »
Il ei^it été difficile en effet de se douter en regardant Ellen du triste état d'intelligence dans lequel s'était écoulée une partie de sa vie. Un peu de lenteur dans la manière de parler, quelque chose de mélancolique et de distrait dans le regard, voilà tout ce qu'aurait pu découvrir l'observateur le plus clairvoyant. Du reste, ces particularités ne faisaient qu'ajouter un nouveau charme à la personne de la jeune femme.
M. de Landy ne pouvait se lasser de la regarder, elle et ses trois enfants, dont l'aîné portait le prénom du colonel.
Le jour du départ de M. de Landy, Yvon alla le conduire jusqu'au chemin de fer. Le soir même, il repartit pour l'Angleterre avec toute sa famille.
A l'heure oii j'écris ces lignes, il chasse probablement le renard ou la grouse en compagnie de son beau-père.
LA PENNÈRE
DE TRELEVERN
C'était en 1822. Gustave de Kermaës, alors souslieutenant au 8" régiment de hussards, se trouvait en garnison dans la ville de Tours. Le jeune oflicier, tout récemment sorti de l'école de Saumur, était un beau garçon de vingt ans, grand et mince, portant la tête haute, et arrêtant volontiers son regard sur les jolies femmes. Sous sa fine moustache noire, un sourire, à la fois spirituel et bienveillant, donnait un charme extrême à sa physionomie. Un peu étourdi et tant soit peu mauvaise tête, il rachetait ces petits défauts par un cœur excellent et une franchise toute bretonne.
Son régiment étant sur le point de changer de garnison, Gustave obtint un congé de trois mois, qu'il vint passer dans le département des Côtes-du-Nord,
auprès de ses parents. Ceux-ci habitaient le vieux manoir de Kermaës, à trois lieues environ de ïréguier, en pleine Armorique, comme on voit. Le pays de Tréguier, qui forme une sorte de presqu'île sillonnée de nombreux cours d'eau, est un des cantons les plus pittoresques, les plus poétiques de notre vieille Bretagne. C'est aux cloarecs (élèves prêtres) de ce diocèse ciu'on doit la plupart des ballades et des sônes qui se chantent encore aux veillées et sur les aires neuves.
Brisant ses Ilots contre la falaise, et toujours houleuse sur cette côte hérissée de rochers, la mer lance son écume argentée jusqu'aux murs du parc de Kermaës. Trois personnes habitaient le château : le père et la mère de Gustave ; puis un oncle de madame de Kermaës, nommé M. Dumier. Cet oncle était un vieux garçon, gai et spirituel, mais frondeur, caustique et maniaque. 11 passait sa vie à jardiner, ou bien à faire de la politique avec quelques voisins de campagne. Faute de mieux, quand il ne trouvait personne avec qui blâmer le gouvernement, il médisait un peu de son prochain, voire même si l'occasion s'en présentait, de sa propre famille. Au demeurant, bon diable et assez obligeant lorsqu'on savait le prendre à ses heures, et qu'on lui demandait de ces services qui ne dérangent en rien les habitudes.
Madame de Kermaës sortait peu. Ange de douceur et de piété, elle tenait fidèle compagnie à son mari, presque toujours cloué dans son fauteuil. Des rliuma-