‹ Scènes de la vie contemporaineChapitre 9 sur 14 · LÉOPOLD DE KER.XYS · texte numérisé non relu

LÉOPOLD DE KER.XYS

de cinq, nées du second mariage de M. de Seneuii, étaient auprès de leur mère. Toutes deux ressemblaient en mal à madame de Seneuii. Elles se tenaient déjà roides et guindées comme de vieilles Anglaises.

Malgré l'accueil empressé , trop empressé même, qu'on fit à Kernys, je fus frappé de la contrainte qui exis; tait entre Léopold et sa nouvelle famille. Le beau-père et le gendre semblaient éviter de se regarder, commes'ils eussent éprouvé l'un pour l'autre une égale répulsion.

Quelques minutes après notre arrivée, mademoiselle de Seneuii fit son entrée. Elle était vraiment belle. Sa beauté avait surtout un caractère tout particulier qui me frappa. Je ne crois pas avoir jamais rencontré chez aucune jeune fille un contraste aussi prononcé que celui qui existait entre la physionomie de mademoiselle de Seneuii et chacun de ses traits pris isolément. Une épaisse torsade et deux grosses nattes suffisaient à peine à contenir ses magnifiques cheveux noirs. Son front, un peu bas, manquait d'ampleur, mais il se terminait par des sourcils dignes des cheveux. De larges cils noirs, légèrement relevés , assombrissaient encore le bleu foncé de ses grands yeux , dont le blanc même était légèrement nuancé de reflets bleuâtres. On aurait pu reprocher à son nez d'être un peu trop arqué, mais ses narines roses et fines semblaient prêtes à palpiter à la moindre émotion. Grande et un peu maigre, cette jeune fille avait dans sa démarche et dans sa tournure

quelque chose de roide et de saccadé qui rappelait M. de Seneuil. On me dit que la mère d'Henriette était espagnole.

Par un contraste singulier, avec cette figure méridionale et ces traits dont chacun semblait formé pour exprimer la passion, mademoiselle de Seneuil avait une physionomie glaciale. On eût dit une statue. Bien qu'elle fût évidemment intimidée, sa bouche n'eut pas un seul de ces sourires, ravissants d'embarras et de pudique confusion, qui donnent tant de charme aux jeunes fiancées. On voyait au contraire qu'elle se roidissait contre son émotion. Elle semblait indignée contre elle-même de la rougeur qui couvrait ses joues et du tremblement involontaire de sa voix. Sans me l'expUquer, je crus voir comme une nuance de défi et presque de mépris dans le regard glacial par lequel mademoiselle de Seneuil réponditau salut de Léopold. Ce dernier, dont j'épiais la physionomie au moment où la jeune fille entra dans le salon, me parut éprouver une certaine émotion, mais ce ne fut qu'un éclair. Au regard glacé d'Henriette, il répondit par un regard tout aussi froid, tout aussi indifférent.

— Ah çà, sommes-nous ici pour un mariage ou pour un enterrement ? me dit à Foreille le vieux capitaine. Quels singuliers amoureux que ceux-ci !

J'avoue que je partageais Pétonnement du capitaine. C'est tout au plus si j'étais satisfait d'avoir accepté mon rôle de témoin. Les yeux de M, de Kernys rencontrèrent les miens. Il devina sans doute ce qui se passait en moi, car il m'adressa un regard presque suppliant comme pour me demander de prendre patience et de ne pas le juger trop mal.

Le notaire arriva ; on commença la lecture du contrat. Il ne contenait aucune disposition remarc[uable. On reconnaissait au futur un apport de dix-huit mille francs. Léopold m'ayantdit, la veille, qu'au moment où son mariage avait été décidé, il était en train d'entamer son dernier billet de cinq cents francs, je vis que c'était un avantage qu'on lui accordait. Je trouvai ce chiffre un peu mesquin. Cette disposition parut aussi causer une certaine surprise à mademoiselle de Seneuil : mais je ne pus savoir si elle s'étonnait de la clause en elle-même ou de la modicité du chiffre. Quant à Léopold , sa physionomie resta impassible. Je remarquai seulement que ses regards , fixés en apparence sur une glace, ne quittaient pas mademoiselle de Seneuil.

La soirée fut peu animée. Chacun semblait mal k l'aise. A peine les deux fiancés causèrent-ils ensemble. M. de Seneuil, ayant connu un de mes oncles, me parla beaucoup de lui. M. Duromel vint se joindre à notre entretien. La politique se mit de la partie, et nous discutâmes toute la soirée sur l'alliance anglaise et sur la guerre avec la Russie.

Je dois dire que j'ai rarement rencontré un homme aussi dépourvu de bon sens, aussi partial, aussi obstiné et en même temps aussi faible de caractère que M. de Seneuil. Sa femme me parut, en revanche, fort intelligente, mais très-impérieuse. Je compris cju'elle devait être au logis la maîtresse absolue et gouverner son mari le mieux du monde.

A minuit, M. Duromel et moi, nous partîmes avec Léopold. Puis M. de Kernys vint me ramener che^ moi.

— J'attendais avec impatience le moment de causer seul avec vous, me dit-il. J'ai remarqué la fâcheuse impression que vous a laissée notre visite chez M. de Seneuil. Je suis sûr qu'au fond du cœur, vous vous êtes repenti d'avoir accepté votre rôle de témoin.

— Ecoutez , lui dis-je, je serai franc. Un moment, j'ai éprouvé ce regret...

— Et maintenant ?

— Maintenant, non. Je crois qu'il y a dans votre mariage un mystère que je ne puis ni ne veux pénétrer • mais je suis persuadé qu'il n'a rien de contraire

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à l'honneur et à la délicatesse. En un mot, j'ai confiance en vous.

Il me prit et me serra les mains.

— Vous ne sauriez croire quel bien me font vos paroles, me dit-il : je ne puis cependant abuser de votre obligeance. Si vous l'exigez, je suis prêt à vous mettre au courant de tout.

— Si je l'exige î... Ce qui veut dire que vous ne le ferez qu'à contre-cœur ?

— Je l'avoue ; si ce secret ne concernait que moi, je vous jure que je n^hésiterais pas un seul instant; mais... enfin, voyez,.. Si vous le voulez, je vais tout vous dire.

Je le regardai fixement ; de grosses gouttes de sueur perlaient sur son front. Il devait horriblement souffrir.

— Je ne veux rien savoir, lui dis-je ; j'aime mieux m'en rapporter au sentiment que j'ai de votre loyauté.

Je vis une larme briller dans ses yeux.

— Vous êtes bon, me dit-il. Quoi que vous entendiez raconter par la suite, ne me condamnez pas trop vite et ne vous en rapportez pas aux apparences.

Il pencha la tète sur sa poitrine, et nous arrivâmes chez moi sans qu'il eût prononcé une seule parole.

Le lendemain eut lieu le mariage. Mademoiselle de Seneuil avait les yeux bien rouges ; évidemment elle avait beaucoup pleuré. Elle se roidissait contre son émotion. Comme un écolier qui cache sa timidité sous un air effronté, elle gàtiàit à plaisir l'expression de ses

beaux traits par un air de hauteur et de dureté. Ses parents l'observaient, non pas avec sollicitude, mais avec une sorte d'anxiété. On eût dit qu^ils redoutaient quelque coup de tête. Quant à Léopold, il me parut profondément triste. Son regard, continuellement fixé sur mademoiselle de Seneuil, exprimait l'intérêt et une sorte d'affectueuse compassion. Par moments même, il me semblait y lire un sentiment plus vif et plus tendre ; mais, dès que mademoiselle de Seneuil levait les yeux sur lui, il détournait les siens, et reprenait sa physionomie indifférente et glacée. Cependant il ne tarda pas à s'apercevoir que les invités remarquaient avec surprise la tenue des deux époux. Il fit un effort sur lui-même et causa gaîment avec deux ou trois personnes ; puis il s'approcha de mademoiselle de Seneuil, qui feuilletait un album d'une main distraite. Je l'entendis lui dire à voix basse :

— De grâce, observe z-vou s ; on nous remarque.

— Que m'importe ? répondit-elle avec indifférence. Elle eut pourtant égard à l'observation de Léopold.

Tous deux causèrent quelque temps à l'écart. Quelques mots, que j'entendis en passant auprès d'eux, me prouvèrent que leur conversation roulait sur des sujets complètement étrangers à leur mariage.

Peu de temps auparavant, nous dit-on, M. de Seneuil avait perdu un de ses parents. Le deuil, que la famille portait encore, avait servi de prétexte pour restreindre les invitations. Il n'y eut pas de bal. Une douzaine de

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personnes, tout au plus, assistaient à la cérémonie religieuse ainsi qu^au dîner.

Pendant la soirée, je causai quelques instants avec madame de Kernys ; notre entretien roula presque entièrement sur Léopold, bien qu'elle fît son possible pour détourner la conversation de ce sujet, que je mettais toujours sur le tapis avec la ténacité d'un Breton. Il me fut aisé de voir qu'elle éprouvait pour son mari une sorte d'aversion, je dirai presque de mépris, qui m'effraya profondément pour tous deux. Je fis l'éloge de Léopold et je m'évertuai à le présenter sous le jour le plus favorable. Elle m'écoutait silencieusement et d'un air incrédule. La plupart du temps, elle ne me répondait que par un sourire ou plutôt par un mouvement de lèvres dédaigneux ou railleur, qui ne prouvait que trop le peu de succès de mon éloquence. Elle finit par m'impatienter et je m'éloignai d'assez mauvaise humeur. Malgré tout, cependant, au lieu de me laisser un sentiment désagréable comme sa belle-mère, cette jeune femme m'inspirait un intérêt involontaire. Il me semblait, je ne sais trop pourquoi, que cette affectation de scepticisme et de froideur ne servait qu'à masquer un cœur bon et aimant.

Les invités se retirèrent de bonne heure. M. Duromel et moi nous suivîmes le torrent. Lorsque je pressai la main du marié pour lui dire adieu, je lus sur son visage une telle expression de tristesse, que je sortis le cœur serré.

Quelques jours après, des affaires de famille m'obligeant à partir pour la Bretagne, j'allai faire une visite aux nouveaux mariés et prendre congé de Léopold. 11 était malade et alité. Son médecin, M. Nariaud, que je connaissais pour l'avoir vu souvent chez Henri de €..., était assis au chevet de Léopold et me parut en train de le gronder.

— Parbleu ! me dit M. Nariaud, vous arrivez fort à propos pour m'aider à quereller votre obstiné compatriote. Vous voyez dans quel état le voilà... Des palpitations épouvantables ! Figurez-vous qu'il a gagné cela chez Bertrand.

— A la salle d'armes?

— Eh oui ! 11 y passe sa vie. Berniol, que vous connaissez, m'a dit que M. de Kernys y faisait des reprises de deux heures... à se tuer, enfin!... Il est convenu luimême que c'est cela qui l'a rendu malade. Eh bien ! quand je lui demande de renoncer à sa maudite escrime, il me répond que c'est impossible. Si je n'étais obligé, en ma qualité de médecin, d''avoir une patience à toute épreuve, je ne sais ce que je lui dirais. Je vous laisse ensemble : si vous avez quelque influence sur sa maudite tête bretonne, usez-en. Moi, je donne ma démission.

Il nous serra la main, moitié riant, moitié grondant, et s'en alla.

— Gomment se porte madame de Kernys ? demandai-je à Léopold,

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— Bien, je suppose, me répondit-il.

— Serait-elle absente ?

— Non : tenez, ajouta-t-ii en entendant le roulement d'une voiture, la voilà probablement qui rentre. Ayez donc l'obligeance de regarder.

Je courus à la fenêtre, et je vis, en effet, madame d e Kernys descendre d'un coupé de remise. Je prolongeai ma visite, espérant que la jeune femme viendr ait au moins savoir des nouvelles de son mari, mais il n'en fut rien.

— Quand partez-vous ? me demanda Léopold lorsque je me levai pour sortir.

— Mercredi.

Nous étions alors au lundi.

— Si je ne craignais d'abuser de votre complaisance, je vous prierais de me rendre un service.

— Parlez.

— Vous connaissez le village de Fontenay!^

— Fontenay-aux-Roses?

— Oui ; dans une petite maison, sur le côté droit de la route, à une vingtaine de pas au delà du village, demeure mi paysan nommé Jean Gournaud. Il servait chez mon père, et sa femme a été ma nourrice. A la mort de mes parents, ces bonnes gens sont venus se fixer auprès de Paris. Tous les malheurs les ont écrasés à la fois. Ils ont d'abord perdu le peu d'argent qu'ils avaient mis de côté. Puis le mari a eu la jambe brisée par une charrette. Quant à la femme, elle est infirme

depuis longtemps. Maintenant ils sont dans une affreuse misère et je les soutiens autant que je puis. J'ai là diverses choses que je désirerais bien leur envoyer: je les ferai porter chez vous. Rendez-moi le service d'aller usqu'à Fontenay voir ces braves gens. Dites-leur bien que mon mariage et ma maladie m'ont seuls empêché d^aller les visiter. Ce sont les seuls êtres au monde qui aient un peu d'attachement pour moi.

11 se détourna pour me cacher son émotion et me fit un geste d^adieu.

Le lendemain matin de bonne heure, je reçus un paquet et une lettre à l'adresse de Jean Gournaud. Je m'empressai de les porter à Fontenay.

Jean Gournaud et sa femme avaient deux bonnes et honnêtes figures. Ils me parurent extrêmement misérables, mais pleins de courage et de résignation. Ils me parlèrent de Léopold avec une profonde affection et les armes aux yeux .

— Pauvre enfant ! me dit la vieille femme, a-t-il été malheureux dns sa vie, celui-là!,.. Son père a tout

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mangé et sa mère est morte de chagrin. Si vous saviez comme il est bon et généreux ! Sans lui, nous serions mort sde faim l'hiver dernier. Quand je pense qu'il est venu à pied de Paris à Fontenay par la neige et par la glace pour me voir pendant que j'étais malade et m'apporter quelque argent. Pauvre gars ! C'est un péché que des cœurs d'or comme ça ne soient pas aussi riches qu'ils le méritent.

Tout en parlant, elle défaisait le paquet. Elle en retira des vêtements, du sucre, du café, du tabac, d'autres petites provisions de ce genre et quatre pièces de cinq francs. Les deux vieillards étaient dans le ravissement.

— Voyez-vous, monsieur, me disait la vieille femme, ce n'est pas tant pour la valeur de ce qu'il nous envoie que je suis contente.... quoique ce soit beaucoup... mais c'est pour ^attention... 11 pense à tout, mon petit Léopold, depuis le tabac de mon mari jusqu'à mon café.

Le père Gournaud ayant brisé ses lunettes dans son empressement, je fus obligé de lire la lettre de M. de Kernys. Elle était vraiment charmante de délicatesse et de bonté.

(( J'aurais voulu vous envoyer davantage, disait-il en terminant. Ne croyez pas que je vous aime peu, si je ne vous envoie guère. Je ne suis pas beaucoup plus riche qu'avant mon mariage. Soyez tranquilles cependant, mes chers amis. Dieu merci, votre sort maintenant est assuré. Si je viens à mourir, je n'aurai pas du moins

le chagrin de vous laisser sans ressources. »

La mère Gournaud se mit à pleurer ; son mari aussi ; et pour mon compte, Faffection de ces bonnes gens pour Léopold, et tout ce qu'ils me racontèrent de lui, redoublèrent encore l'intérêt que m'avait toujours inspiré M. de Kernys.

Le ton un peu triste de la lettre de Léopold, l'annonce de sa maladie, et surtout ce mot : Si je mourais, avaient mis martel en tête à la mère Gournaud. 11 lui semblait déjà que son enfant devait être en danger de mort. Bientôt, s'animant peu à peu par ses propres réflexions et par celles de son mari, elle vit Léopold sur le point d'expirer. J'essayai de calmer la brave femme, mais il n'y eut pas moyen d'y parvenir.

— Je veux aller le voir, s ecria-t-elle.

Après avoir fait inutilement tous les efforts dont j'étais capable pour la rassurer et pour la détourner de son projet, je finis par me laisser convaincre. Je me dis que la présence de ces braves gens ferait peut-être du bien à Léopold, dont le cœur paraissait profondément triste et ulcéré. Quant à madame de Kernys, il me semblait que, si elle se rencontrait avec les Gournaud, tout ce que ceux-ci lui diraient de Léopold ne pourrait qu'exercer une heureuse influence sur les rapports des deux époux.

La conclusion de ce raisonnement fut que j'offris aux deux vieillards de les conduire chez Léopold dans la voiture qui m'avait amené à Fontenay. Un quart-d^heure après, nous partions pour Paris,

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En arrivant chez Léopold, je laissai les Gournaud dans te coupé et je montai le premier pour annoncer leur arrivée à mon compatriote. Il me parut surpris et embarrassé. Il me sembla cependant qu'au fond du cœur il était heureux de la visite de ces braves gens. Il envoya son domestique pour les aider à monter Tescalier. Ce n'était pas chose facile pour des infirmes de gravir deux étages ; mais, avec le bras du domestique et le mien, ils en vinrent à bout. Je les quittai à la porte de la chambre de Léopold : la présence d'un étranger aurait pu les gêner. Puis, en route, il m'était venu une idée : c'était d'aller voir madame de Kernys et de faire tout ce qui dépendrait de moi pour qu'elle se rendît chez son mari, de manière à rencontrer les deux vieillards.

Je trouvai madame de Kernys seule et Usant un ouvrage qui me parut être un roman. Elle me reçut poliment, mais froidement. Sans me laisser déconcerter, j'amenai la conversation sur Léopold , et je trouvai moyen de raconter ma visite à Fontenay. Madame de Kernys m'écouta d'abord avec cet air sceptique et ennuyé qu'elle s'efforçait toujours de donner à sa physionomie. Peu à peu , cependant, et quoiqu'elle se roidît contre son attendrissement, je crus voir que mon récit lui causait ime certaine émotion. La conversation changea deux ou trois fois de sujet ; mais, par une pente insensible, elle revenait toujours à Fontenay. Il me sembla que madame de Kernys cherchait adroitement à connaître l'adresse exacte des Gournaud. Je la lui fis at-

tendre quelque temps, afin de bien me convaincre des petites ruses qu'elle employait pour l'obtenir sans me la demander ouvertement. Je mis en usage toute ma diplomatie pour amener la jeune femme à faire en ce moment une petite visite à son mari ; mais, sur ce point de la négociation secrète que j'avais entamée, j'échouai complètement.

Je quittai Paris sans avoir revu les Kernys. Lorsque je revins, au bout de trois mois, mon concierge me dit que M. de Kernys était venu plusieurs fois demander si j'étais de retour. Le lendemain, vers cinq heures, Léopold entra chez moi au moment où je sortais pour me rendre chez lui. Mon portier l'avait sans doute prévenu de mon arrivée.

— Avez-vous quelque chose de pressé à faire ce soir? me demanda-t-il après quelques minutes d'une conversation insignifiante.

— Non, répondis-je.

— Alors je m'empare de vous, et je vous emmène dîner. De là, je vous conduis au spectacle... J'ai une loge pour im petit théâtre du boulevard... une première représentation, un début. . . un drame ténébreux ; . . . nous rirons.

11 me dit cela d'un ton si singulier que je ne pus m'empêcher de le regarder fixement. Il était toujours aussi pâle, aussi maigre et aussi triste. Seulement, ses yeux brillaient d'un éclat singulier. Il y avait dans sa physionomie une animation inusitée à laquelle je trou-

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vai quelque chose de fiévreux et presque de sinistre.

— Madame de Kernys se porte bien ? demandai-je.

— Oui... nous sommes toujours dans les mêmes termes, ajouta-t-il en lisant sur ma figure la question que j'hésitais à lui faire... A propos, lui avez-vous parlé des Gournaud ?

— Oui.

— J'en étais sûr , dit-il avec une sorte de satisfaction.

— Comment cela?

— ■ Quelques jours après la visite qu'ils m'ont faite, ils ont reçu des secours d'une main inconnue. Chaque mois, la même personne leur envoie de l'argent. Je soupçonnais que ce devait être madame de Kernys. Je suis bien aise d'en être certain maintenant.

— Cela prouve un bon cœur.

— N'est-ce pas?... Oh ! je l'avais bien jugée... Pauvre enfant !... Enfm, tout a un terme ici-bas...

— Que voulez-vous dire ?

— Rien, reprit- il avec un sourire forcé. .

Nous étions devant un restaurant ; nous entrâmes.

Notre dîner fut assez triste quoique Léopold eût des moments d'entrain et même des éclats de gaîté tout à fait en dehors de son caractère. Il but beaucoup plus que d'habitude. On eût dit qu'il cherchait encore à s'exciter. A chaque instant, il regardait la pendule, puis sa montre, comme un écolier qui attend l'heure de son premier rendez-vous.

Le spectacle commençait à six heures et demie ; la nouvelle pièce à huit heures. Dès que nous eûmes fini de dîner, Léopold me prit le hras et me fit traverser le boulevard d'un pas rapide. Le principal rôle de la nouvelle pièce devait être rempli p,ar une débutante nommée Athénaïs Lambiquet, que je me rappelais vaguement avoir vue dans quelques autres théâtres. Autant qu'il m'en souvenait, elle était fort jolie.

Léopold avait pris à l'avance une loge d'avant-scène à droite. Une petite cloison, à hauteur d'appui seulement, nous séparait de la loge contiguë, qui se trouvait entre la nôtre et les coulisses. Pour les gens placés aux stalles ou au parterre , nos deux loges semblaient n'en faire qu'une. Je n'avais jamais songé à remarquer tous ces détails ; mais ces deux loges furent bientôt le théâtre d'une scène beaucoup plus dramatique que la nouvelle pièce, et beaucoup plus propre à graver dans ma mémoire une fidèle image des lieux qui l'encadraient.

Lorsque nous arrivâmes, le rideau était levé; on achevait une petite pièce dont j'ai oublié le titre. En entrant dans notre loge, le premier mouvement de Léopold fut de jeter un rapide coup d'œil dans la loge voisine. Elle était vide. 11 fronça les sourcils. Chaque fois que des pas se faisaient entendre derrière nous, dans le corridor, M. de Kernys regardait aussitôt dans la loge ; évidemment il attendait quelqu'un. Au moment où l'on allait commencer la grande pièce, la porte de la loge voisine s'ouvrit enfin pour laisser passer un jeune

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homme. En lui apportant VEntracte de rigueur, l'ouvreuse glissa mystérieusement près du nouveau venu un bouquet monumental, qui provenait évidemment du marché du Château-d'Eau.

Notre voisin était un beau garçon d'une trentaine d'années. Bien que frisé, ganté, cravaté à la dernière mode, il manquait de ce je ne sais quoi qui fait reconnaître l'homme du monde. Sa figure, très-régulière cependant, était commune et prétentieuse. Il avait l'air fort content de sa personne et de l'effet qu^il produisait.

A l'instant où parut notre voisin, j'examinai Léopold. Ce dernier devint pâle comme un mort. Ses yeux étincelants ne quittèrent pas le nouveau venu, qui nous tournait le dos en ce moment. Lorsque ce monsieur eut achevé d'étaler dans sa loge sa personne, sa lorgnette et son bouquet, il se retourna pour jeter un coup d'œil sur la salle.

Dans leur promenade demi -circulaire, ses yeux finirent par tomber sur Léopold et sur moi. L'indifférence avec laquelle il nous regarda me prouva qu'il ne connaissait ni l'un ni l'autre de nous. Quanta Léopold, que j'observais toujours, il avait repris sa physionomie impassible ; mais, sous cette apparence de calme, je voyais arriver, je sentais gronder un orage ; j'avais le pressentiment de quelque querelle, et j'avoue que cela m'ennuyait fort.

Pendant que je faisais silencieusement mes observations, on avait commencé la pièce. La débutante fut chaleureusement accueillie. Notre voisin surtout l'applaudissait à tour de bras. J'avais déjà remarqué, du reste, qu'en entrant en scène, elle lui avait souri d\m air d'intelligence. A ma grande surprii^e, Léopold rivalisa de bravos avec le fanatique admirateur de mademoiselle Lambiquet. Cela m'étonna d'autant plus que d'habitude il n'applaudissait jamais. Ce bruyant enthousiasme attira sur nous les yeux d'Athénaïs. Pendant les deux premiers actes, il y eut, entre notre voisin et M. de Kernys, une lutte de bravos, qui m'aurait beaucoup diverti si je n'avais pressenti quelque chose de sérieux sous cette futile rivalité. Plusieurs fois déjà, le monsieur à la lorgnette s'était retourné vers nous en fronçant le sourcil d'un air assez matamore. De son côté, Léopold continuait à applaudir à tort et à travers, et répondait aux regards du voisin par des regards d'une impertinence sans égale.

A la fm du deuxième acte se trouvait une grande tirade qui valut à mademoiselle Lambiquet une ovation plus ou moins méritée. Comme s'il eût été entraîné par

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lin moment d'enthousiasme, M. de Kernys se pencha tout à coup sur la séparation des deux loges, saisit le bouquet placé dans la loge voisine et le lança aux pieds d'Athénaïs. Celle-ci le remercia par un charmant salut. Jamais, je crois, je n'ai vu de figiu^e plus stupéfaite et plus furieuse que celle du voisin. Il se leva, regarda les fleurs que relevait l'actrice, chercha son bouquet dans la loge, examina de nouveau celui d'Athénaïs, puis, rouge comme une pivoine et les yeux hors de la tête, il se tourna vers M. de Kernys. Ce dernier, qui lui souriait gracieusement, était magnifique de calme ironique et d'impertinence polie :

— Pourquoi avez-vous pris ce bouquet, monsieur ? balbutia le voisin que la colère empêchait de parler.

— L^enthousiasme, monsieur, répondit tranquillement M. de Kernys. Je n'ai pu résister.

— Ces fleurs m'appartenaient ; je les ai achetées.

— Au Château d'Eau ?

— Que vous importe ? hurla le voisin. Toujours est-ce moi qui les ai payées !

— Je suis prêt à vous en rembourser le prix, dit Léopold d'un ton moqueur, en tirant son porte-monnaie.

— Voyons, messieurs, dis-je en nfinterposant entre les deux champions, tout le monde vous regarde ; tenezvous tranquilles durant quelques minutes. Dès qu^on ne fera plus attention à nous, nous sortirons et tout s^expliquera.

— Sortons tout de suite, jnorbleu! dit le vojsin qui criait et gesticulait en homme d'assez mauvaise compagnie... J'étouffe !

— C'est votre cravate qui vous étrangle, monsieur, lui dit gravement Léopold.

Le monsieur semblait en effet au carcan dans son col très-haut et très-empesé. Le sarcasme de M. de Kernys, débité du ton le plus tranquille, mais à haute et intelligible voix, fit rire tous les spectateurs et mit le comble à l'exaspération du voisin. 11 se précipita sur Léopold, l'injure à la bouche et la main levée. Le bruit du soufflet retentissait encore que Fagresseur, lancé hors de la loge par Kernys, tombait dans l'orchestre au milieu des instruments de musique qu^il mit dans un dé- ^sarroi facile à concevoir.

Tandis qu'on relevait le personnage, je regardais Léopold. 11 était très-pâle et tremblait de tous ses membres. Un indéfinissable sourire errait sur ses lèvres décolorées. En ce moment, on ouvrit la porte de notre loge et nous aperçûmes dans le corridor le chapeau d'un agent de police. Nous nous hâtâmes de sortir. M. de Kernys raconta l'affaire avec beaucoup de .calme. Il donna son adresse, et nous pûmes alors nous retirer. A peine sur le boulevard, je vis, à quelque pas de nous, Tadversaire de Léopold qui semblait guetter notre sortie. Sa culbute ne lui avait sans doute causé d'autre dommage que des contusions, car il marchait assez bien : j'eus peur de quelques nouvelles voies

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de fait , mais la préseixe d'un sergent de ville qui nous avait suivis mit obstacle aux projets belliqueux de notre voisin. Les deux ennemis se contentèrent d'échanger leurs cartes. J'appris alors que le monsieur au bouquet s'appelait Eugène Voisenot. Il se montra très-grossier, et se comporta comme un sot. Kernys, au contraire, répondit à ses injures et à ses menaces avec un calme que j'admirai.

Avant de nous séparer, on convint que les témoins de Voisenot viendraient me trouver le lendemain matin à sept heures. Léopold et moi, nous prîmes une voiture et nous nous rendîmes chez M. Duromel.

Kernys respirait comme un homme qui vient de se décharger d'un poids de deux cents kilogrammes. Il me fit quelques excuses sur l'affaire désagréable dans laquelle il venait de m' entraîner et m'offrit de nouveau de me mettre au courant de tout. J'eus mi moment d'hésitation. Au fond du cœur, j'étais excessivement contrarié de me trouver engagé dans cette querelle. Je ne connais pas en effet de rôle plus désagréable que celui de témoin dans un duel. Si, voulant avant tout sauvegarder l'honneur de votre ami, vous maintenez avec fermeté de justes exigences, et si le duel se termine tragiquement, tout le monde vous jette la pierre ; on accuse votre entêtement de la catastrophe. Que vous fassiez au contraire des concessions pour éviter un combat, le pubhc vous reprochera plus tard d'avoir sacrifié l'honneur de votre ami pour ne pas vous exposer vous-même à quelque désagrément.

Dans la circonstance actuelle, néanmoins, j'étais trop engagé pour pouvoir reculer. Puis ce M. Voisenot me déplaisait singulièrement. Enfin je voyais avec une certaine satisfaction que Kernys était brave, et cela me confirmait dans la bonne opinion que j'avais toujours eue de sa délicatesse et de sa loyauté. Peut-être aussi mettais-je un peu d^entêtement et d^amour-propre à m^en tenir à la confiance que j'avais d'abord témoignée à mon compatriote.

— Ma foi, lui dis-je, j'irai jusqu'au bout en aveugle. Gardez votre secret et disposez de moi.

Nous montâmes chez le capitaine Duromel, qui dormait de tout son cœur. 11 commença par nous envoyer aux cinq cents diables. En apprenant de quoi il s'agissait, il se mit sur son séant, et se fit raconter la querelle.

~ Du moment qu'il y a un soufflet de reçu, tout est dit, me répondit-il. Je serai chez vous demain à six heures, afin que nous nous entendions sur les conditions du duel.

Je voulus aborder immédiatement cette question, mais Léopold me fit signe de me taire. Il se leva, remercia le digne capitaine et sortit avec moi.

— Entre M. Voisenot et moi, ce doit être un combat à mort, me dit-il. Un de nous est de trop dans ce monde. Mais vous êtes le seul avec lequel je puisse m^exprimer si franchement. Je sens là que vous du moins vous me croirez lorsque je vous dirai : « Mon ami,

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je VOUS jure sur l'honneur que si vous étiez à ma place, vous feriez ce que je fais...

— Quelle arme choisissez-vous ? lui demandai-je.

— Ai-je le droit de choisir?

— Sans doute. Vous êtes insulté.

— Eh bien, le pistolet.

— Je vous croyais très-fort à l'épée.

— C'est pour cela que je choisis le pistolet. Je ne veux pas assassiner cet homme. Entre nous ce sera le jugement de Dieu.

— Tirez-vous bien le pistolet !

— Oui : mais je sais que lui-même est aussi d'une certaine force.

— Je causerai de tout cela avec M. Duromel.

Je reconduisis Léopold chez lui et je rentrai fort triste et fort préoccupé.

M. Duromel fut exact le lendemain matin, et je lui appris les intentions de Léopold. Comme il était plus âgé et avait beaucoup plus d'expérience que moi dans ces sortes d'affaires, je le priai de tout diriger.

Les témoins de M. Voisenot arrivèrent à sept heures. L^un d'eux était un Allemand; l'autre, le hls d'un riche banquier. Tous deux furent parfaitement convenables et se comportèrent en hommes bien élevés. Ils nous apprirent ( ce que Léopold avait négligé de me dire) que M. Voisenot était un professeur de chant qui gagnait beaucoup d'argent avec ses leçons. 11 avait du reste une voix magnifique. Je fus à même d'en juger,

car il eut le mauvais goût de fredonner sur le /terrain. Je crois pourtant qu'au fond M. Voisenot était fort mal à Taise. ïl n'eût pas mieux demandé que de trouver un prétexte pour ne pas se battre. Au moment décisif, je le vis parler à ses témoins. Ceux-ci nous firent quelques ouvertures qui tendaient évidemment à une solution pacifique de l'affaire. Pour l'a forme, M. Duromel et moi nous en fîmes part à Léopold.

Il nous montra sa joue.

— Le soufflet de cet homme me brûle encore, répondit-il. Finissons-en.

Dès le début de notre conférence, les témoins de M. Voisenot avaient déclaré que ce dernier tirant fort mal, ils ne le laisseraient point se battre à l'épée avec M. de Kernys, dont un de ces messieurs connaissait la force. Cette prétention de leur part était facile à réfuter; mais, en présence des instructions positives de Léopold, et d'après ce que je savais de l'affaire, il n'y avait pas à hésiter. Il fut convenu que le duel aurait lieu au pistolet. Les adversaires, placés à trente pas de distance, devaient marcher l'un sur l'autre à un signal donné par le capitaine. Ils pouvaient avancer chacun de dix pas et tirer à volonté.

M. Duromel plaça les deux jeunes gens. Le chanteur avait perdu toute son assurance.' 11 pâlissait et rougissait tour à tour. Ses yeux inquiets interrogeaient les témoins comme pour leur demander s'il ne restait pas encore quelque moyen d^arranger l'affaire. Q\.mïii à Léopold, qui avait paru fort agité durant tous les préliminaires du combat, il reprit tout son calme aussitôt qu'il se trouva en présence de son adversaire. Sa figure, qui n'avait rien de remarquable en temps ordinaire, était presque belle en ce moment. Jamais je n'oublierai le regard ferme et méprisant qu'il attachait sur M. Voisenot.

M. Duromel laissa tomber son mouchoir, et les adversaires se mirent en marche. M. Voisenot avait à peine fait cinq ou six pas qu'il pressa la détente.. Soit que les pistolets fussent trop durs, soit plutôt que, dans son trouble, M. Voisenot eût mal appuyé son doigt sur la gâchette, le coup ne partit que quelques secondes plus tard. Léopold, qui avait marché fort vite, se trouvait à dix pas tout au plus du musicien. La balle effleura l'épaule de M. de Kernys, mais ne l'atteignit pas. 11 ri-

posta aussitôt. M. Voisenot poussa un cri, lâcha son pistolet, fit un demi- tour sur lui-même et tomba la face contre terre. On courut le relever. La balle lui avait traversé la tête à un centimètre tout au plus de l'oreille. Il expira presque aussitôt.

Les témoins emportèrent le cadavre dans leur voiture. M. Duromel et moi, nous emmenâmes Léopold. Celui-ci était grave et soucieux, mais il n'exprimait aucun regret au sujet du malheur qui venait d'arriver. Nous lui conseillâmes de se cacher, du moins pendant quelque temps. Il dit au capitaine qu'il allait partir pour la campagne. Quand je fus seul avec lui, il m'apprit que son intention était de se rendre immédiatement à Marseille et de s'y embarquer pour la Crimée. C^était au commencement de la guerre. Je voulus lui rendre trois lettres cachetées qu'il m'avait remises avant le combat. L'une était à l'adresse de sa femme ; la seconde pour les Gournaud ; la troisième pour moi.

— Gardez-les, me dit-il. Nous ne nous reverrons probablement jamais. Dès que vous aurez appris que je suis mort, vous remettrez ces deux lettres à leur adresse. Quant à la vôtre, si jamais il vous survenait quelque scrupule pour la part que vous avez prise à tout ceci ou quelque doute sur mon compte, lisez-la; elle vous apprendra tout.

— Qu'allez-vous faire en Crimée ? lui demandai-je.

— Me faire tuer. Tout ce que je demande à Dieu, c'est qu'il me donne assez de force pour vivre jusqu'au

LÉOPOLD DE KERNYS. 205

jour d'un combat et pour périr sur un champ de bataille. Je vous laisserai de l'argent pour ma pauvre mère nourrice. Si vous pouvez aller de temps en temps voir , ces braves gens, je vous en serai très-reconnaissant.

— Et madame de Kernys ? lui dis -je, que va-t-elle devenir ?

— J'ai fait en sorte qu'elle ne me regrette pas longtemps. Ma mort lui rendra sa liberté. Elle se remariera, je l'espère. Puisse-t-elle être heureuse, la pauvre enfant!

Il s'interrompit brusquement, et me remercia avec effusion des services que je lui avais rendus.

— Si j'osais, continua-t-il, il en est encore un que je vous demanderais.

— Parlez.

— Allez quelquefois voir madame de Kernys. Elle va être bien seule et se trouvera dans une position où les conseils d'un ami...

— Je vous avoue que madame de Kernys est loin de me traiter sur ce pied.

— Je le sais. Votre amitié pour moi était un motif suffisant pour qu'elle vous témoignât de l'éloignement.

— Et sa froideur pour vous me la rend fort peu sympathique.

— Ne vous en rapportez pas trop aux apparences, mon ami. Cette pauvre enfant a été bien malheureuse. Elle ne pouvait m'aimer.

— D'ailleurs, elle ne sera point seule. N'a-t-elle pas sa famille ?

— Son père est un égoïste et un sot, que sa femme mène comme un enfant. Quant à madame de Seneuil, c'est une méchante créature, et ses filles marcheront sur ses traces. Je vous assure qu'Henriette est plus à plaindre qu'à blâmer.

— Allons, je ferai ce que vous voulez. A propos, j'ai un ami qui est médecin à Marseille, je vais vous donner une lettre pour lui. 11 vous sera utile là-bas et vous mettra en relations avec quelque capitaine.

— Merci.

— Quand partez- vous ?

— Ce soir probablement , par le convoi de sept heures.

— Alors je reviendrai vous prendre à six heures, et je vous porterai la lettre pour Garillac.

Je le quittai au seuil de sa porte. Le soir, je le conduisis au chemin de fer. Il était profondément triste. De grosses larmes bordaient ses paupières quand il me dit adieu. Je revins chez moi le cœur navré.

Quelques jours se passèrent. Ne recevant point de nouvelles de Léopold, je me décidai à rendre une visite à madame de Kernys.

La jeune femme me reçut d'un air glacial. Je lui parlai de son mari. Elle me parut ignorer où il était. Elle me le demanda, je ne dirai pas avec intérêt, mais avec une sorte de curiosité qui me donna un moment

LKOPOLD DE KERNYS. 207

d'espoir. Malheureusement, ce bon mouvement dura peu. On eût dit qu'elle s'en repentait et cherchait à le réparer par un redoublement de froideur à mon égard et d'indifférence au sujet de son mari. Cela finit par me mettre de fort mauvaise humeur.

— Vous paraissez un peu souffrante aujourd'hui, madame , dis-je à madame de Kernys en me levant au bout de quelques minutes. J'espère qu'à ma première visite je vous trouverai complètement rétablie.

KUe me répondit, avec toute la maladresse d'une femme timide, affectant une brusquerie qui n'est pas dans son caractère, par une de ces phrases qui veulent dire en style de bonne compagnie :

« — Vos visites me déplaisent. Vous me ferez grand plaisir en m'en privant. »

J'étais déjà fort mécontent, moins encore de la mauvaise réception de madame de Kernys , que du ton presque méprisant avec lequel elle parlait de son mari. La dernière phrase de la jeime femme fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase. Je lui demandai, avec beaucoup de calme et de politesse, en quoi j'avais pu mériter, de sa part, une réception si glaciale, pour ne pas dire plus, et un congé si formel.

— Ce que je fais là est un peu en dehors des usages reçus, lui dis-je ; mais, en Bretagne, nous avons pour principe que la ligne droite est toujours la meilleure. Si j'ai eu quelques torts envers vous , je suis

prêt à vous en faire toutes les excuses possibles ; cependant je ne crois pas que vous en ayez un seul à me reprocher.

Madame de Kernys rougit et me fit d'abord une réponse évasive. Je revins à la charge. Alors, cédant à la franchise naturelle de son caractère, elle m'avoua assez clairement que mon rôle de témoin dans le duel qu^avait eu son mari à propos d'une actrice était un de ses grands griefs contre moi. Comme elle avait mis une certaine amertume à prononcer ce mot d'actrice, je lui dis à mon tour que, dans mon opinion, le duel de Léopold, avait eu un motif beaucoup plus sérieux. Elle me répondit par un sourire d'incrédulité. Je lui racontai alors toute l'histoire du duel, depuis le moment où Kernys était venu me prendre pour me conduire au restaurant. Elle m'écouta d'abord avec une indifférence affectée ; bientôt néanmoins elle finit par ne plus dissimuler l'attention et l'intérêt qu'elle apportait à mon récit. Quand je prononçai le nom de M. Voisenot , elle poussa un cri et se cacha la figure dans ses deux mains. Je voulus continuer. Elle me fit signe de m'arrêter. Voyant qu'elle paraissait beaucoup souffrir, je me levai pour sortir.

— Au nom du ciel, ne partez pas ! dit-elle en me saisissant le bras. Dites-moi tout... je suis remise; je puis vous écouter.

— Peut-être vaudrait-il mieux attendre encore, lui dis-je.

LÉOPOLD DE KERNYS. 209

— Oh! non... une pareiil' incertitude me tue. Parlez, je vous en conjure, et ne me cachez rien.

Je continuai mon récit. Ejle m'écouta sans dire un mot, le front dans les mains. Au moment où j'arrivai à la catastrophe qui avait terminé le duel, je m'aperçus que la pauvre jeune femme perdait connaissance. Je me précipitai sur une sonnette, que j'agitai violemment. Une femme de chambre accourut. Je la laissai avec sa maîtresse et me retirai dans la pièce voisine, ne sachant trop si j'avais bien ou mal fait de raconter cette triste aventure à la pauvre femme.

Au bout de cinq minutes, la femme de chambre vint me dire que sa maîtresse me priait de ne point m'en aller. Un instant après, on me fit rentrer au salon. Madame de Kernys me parut dans un état d'agitation extrême. Elle me pressa de questions au sujet de son mari, principalement sur tout ce que Léopold avait dit relativement à son mariage. Là encore, je pris la ligne droite. Je lui racontai d'un bout à l'autre la manière dont Léopold et moi nous étions entrés en relations, sa première visite, les faits et les incidents qui, à ma connaissance, l'avaient suivie. Je voyais avec plaisir que toutes les fois que je prononçais le nom de son mari , le visage de la jeune femme s'épanouissait, ses yeux brillaient d'une vivacité extrême et son front semblait s'illuminer tout à coup.

— Mon Dieu, mon Dieu, s^écria-t-elle, pourquoi ne pas m'avoir dit tout cela plus tôt?

— Le pouvais-je? lui répondis-je. Croyez-vous que beaucoup d'hommes à ma place auraient osé vous parler comme je viens de le faire?

— C'est vrai, reprit-elle naïvement : tenez, j'ai la tête perdue. Si vous saviez î... Oh! je crains d'avoir été bien injuste et bien cruelle, et pourtant moins que toute autre j'en avais le droit.

En ce moment on vint avertir madame de Kernys que le premier clerc de son notaire demandait à lui parler.

— Vous reviendrez demain, n'est-ce pas? me ditelle ; je vous en prie. J'y serai toujours pour vous. Si vous recevez une lettre de M. de Kernys, vous me l'apporterez.

Quand je rentrai chez moi, vers sept heures, on me remit une lettre qui portait le timbre de Marseille. Je reconnus récriture d'Armand Garillac, le médecin à qui j'avais recommandé Léopold. Voici ce que contenait cette lettre, dont je supprime seulement le préambule et quelques phrases qui ne concernaient que moi.

«Hier, un jeune homme qui arrivait de Paris est descendu à un mauvais petit hôtel qu'on appelle les Tr OIS' Couronnes. Dans la nuit, il est tombé très-malade. Comme on cherchait à se procurer quelques renseignements sur sa famille et sur ses relations, on a trouvé dans son portefeuille une lettre à mon adresse. On me l'a apportée ; c'était une lettre de toi me recommandant M. Léopold de Kernys. J'ai couru à Phôtel.

LÉOPOLD DE KERNYS. 211

Ton ami avait une fièvre cérébrale et un délire effrayant. Je doute qu'il en réchappe. J'ai fait venir une gardemalade pour le veiller, et je vais le voir trois ou quatre fois par jour. Dans son délire, il a deux ou trois fois prononcé ton nom. Il y a aussi un nom de femme, celui d'Henriette, qu'il répète à chaque instant. Si tu connais ses parents, préviens-les. A moins d^un miracle, je ne crois pas qu'il ait longtemps à vivre. Bien que nous soyons écrasés de besogne en ce moment, tu peux compter sur moi pour ton ami. Il ne manquera de rien. Adieu. ))

Sans même prendre le temps de dîner, je me jetai dans la première voiture qui passa, et je retournai chez madame de Kernys.

— J'allais envoyer chez vous, me dit-elle en accourant vers moi. Savez- vous ce que m'envoyait le notaire? Des comptes qui prouvent que M. de Kernys n'a pas touché un centime de ma fortune. Ainsi... Oh! mon Dieu, dit-elle tout à coup en s'interrompant, comme vous êtes pâle! Qu'y a-t-il?... M. de Kernys.,. Oh! mais parlez donc !

Bien que ne sachant pas encore quels étaient au juste ses sentiments pour son mari, je voulus préparer madame de Kernys à la triste nouvelle que je lui apportais. Elle m'arracha presque la lettre des mains. Elle la lut sans dire un mot et sans verser une larme. Mais, arrivée à la fin, elle éclata tout à coup en sanglots déchirants, puis elle eut une crise de nerfs vraiment effrayante.

— Je pars cette nuit pour Marseille , dit-elle à sa femme de chambre, dès qu'elle put parler. Préparez les malles. Vous m'accompagnerez. Hâtez-vous.

La femme de chambre se retira.

— Vous viendrez avec moi, n'est-ce pas, monsieur? me dit madame de Kernys d'un ton suppliant.

— Cela m'est bien difficile en ce moment, répondisje. N'avez-vous personne qui puisse....

— Mon père est absent, interrompit-elle, et d'ailleurs Je vous en conjure, venez. Ce n'est pas pour

moi que je vous le demande Quel droit ai-je à votre

dévouement... à votre estime? Mais c'est pour M. de Kernys... S'il le faut, je partirai seule ; mais vous voyez dans quel état je suis !

Je ne pus résister davantage. Tout ce que je venais d'apprendre d'ailleurs redoublait encore l'intérêt que m'avait toujours inspiré M. de Kernys. Je rentrai chez moi pour préparer ma valise. Quelques heures après, madame de Kernys, sa femme de chambre et moi nous montions dans une voiture du chemin de fer,

LÉOPOLD DE KERNYS. 213

En arrivant à Marseille, je courus chez Garillac. Il m'apprit que Léopold vivait encore, mais qu il n'était plus à l'hôtel des Trois-Couronnes.

— Le tapage de l'hôtel l'empêchait d'avoir un moment de repos, me dit Armand ; je lui ai loué un petite chambre tout près d'ici. La garde-malade ne le quitte pas.

— Il va mieux ?

— Non : le délire a dispara; mais il est d'une faiblesse !... 11 ne peut rien prendre... puis le moral manque aussi. 11 y a des malades qui se cramponnent à la vie ; lui, c'est tout le contraire. Ce jeune homme doit avoir éprouvé quelque violent chagrin.

— En effet, répondis-je ; mais je crois que maintenant ses malheurs sont terminés ; Dieu veuille qu'il ait la force de vivre pour être heureux !

— J'en doute. Néanmoins, dans toutes ces maladies dont une cause morale est le principe, il se produit des phénomènes tellement extraordinaires qu'on peut espérer jusqu'au dernier moment. Je vais vous conduire chez M. de Kernys ; nous verrons ensuite s'il est de force à supporter la visite de sa femme.

Je conduisis Garillac à la voiture dans laquelle la pauvre femme était restée à m'attendre. Madame de Kernys le remercia de la façon la plus touchante des soins qu'il avait donnés à Léopold, et lui fit une foule de questions. Le docteur nous dit que Léopold lui inspirait le plus vif intérêt.

— Il paraît vous aimer bien tendrement, madame, dit-il à la jeune femme. Votre nom était continuellement sur ses lèvres.

Elle fondit en larmes et se couvrit la figure avec son mouchoir.

— Ah î si je pouvais le sauver au prix de ma vie ! s'écria-t-elle.

Elle aurait voulu nous accompagner, mais Garillac s'y opposa. 11 la fit monter chez lui et la confia à madame Garillac, jolie Marseillaise aux grands yeux noirs, qui me parut aussi bonne qu'Armand l'était lui-même. Après avoir promis à madame de Kernys de venir la chercher aussitôt que cela se pourrait, je partis avec le docteur. 11 me laissa dans la voiture et monta chez Léopold. Presque aussitôt après, il redescendit.

— Vous pouvez entrer, me dit-il, M. de Kernys vous attend. Je vais faire quelques visites ; si je ne reviens pas par ici , vous me retrouverez chez moi dans une heure. Je compte sur vous pour dîner.

Je trouvai Léopold dans un état de . maigreur et d'affaiblissement qui me brisa le cœur. Il me tendit la main et me fit signe de m'asseoir auprès de son lit.

— Décidément, c^est vous qui me servirez de témoin dans toutes les circonstances importantes de ma vie, me dit-il avec un sourire doux et résigné qui me navra. Béni soit Dieu qui vous envoie pour me fermer les yeux. Votre ami Garillac a été bien bon pour moi ; témoignezlui-en toute ma reconnaissance.

Ll^OPOLD DE KERNYS. 215

J'interrompis les remercîments du pauvre garçon pour lui parler de sa femme. Le' chagrin étant pour beaucoup dans sa maladie, il me semblait que les bonnes nouvelles que je lui apportais devaient lui faire plus de bien que tous les remèdes du monde.

Je lui racontai ce qui s'était passé entre madame de Kernys et moi depuis son départ ; ma première visite, notre conversation , notre voyage , etc. Il m'écoutait avec une attention facile à comprendre. De temps en temps, il me serrait la main comme pour me remercier de ce que j'avais dit de lui. En apprenant la présence de sa femme à Marseille, il me parut vivement ému : son premier mouvement fut un élan très-vif ; le second une sorte de tristesse.

— Ainsi, vous croyez qu'elle pourrait m'aimer? me demanda-t-il.

— Je crois qu'elle vous aime.

Un éclair de joie traversa ses yeux, mais il s'éteignit aussitôt.

— Ce serait un grand malheur ! murmura-t-il.

— Comment cela ?

— Je n'ai plus que quelques jours à vivre. Ne valaitil pas mieux que ma mort lui rendît sa hberté, sans lui laisser des regrets qui vont peut-être attrister toute sa vie. Elle aurait pu se remarier et être heureuse.

Et, comme je m'étonnais de ses paroles :

— Ecoutez-moi, me dit-il, je vais tout vous raconter

— Mon cher ami, ce récit vous fatiguerait, et d'ailleurs je n'ai besoin de rien savoir...

— Je sais quelle a été, quelle est votre discrétion; mais c'est pour madame de Kernys et pour moi-même que je désire aujourd'hui vous apprendre cette triste histoire. Si je ne Fai pas fait plus tôt, c'est que cela concernait Henriette, et je ne voulais pas que la pauvre enfant eût à rougir devant vous. Maintenant, au contraire, après ce qu'elle vous a dit, la vérité vaut mieux que les conjectures que ses paroles ont dû vous inspirer.

— Attendons à demain , lui dis-je. ..

— Qui sait si demain... non... quoi que vous disiez, je n'ignore pas que mes jours sont comptés. Je serai heureux de penser en mourant que je laisse quelqu'un pour veiller sur cette pauvre enfant.

Je lui fis encore quelques représentations sur son imprudence, mais tout fut inutile. Il me fallut rester et l'écouter.

Au moment oi^i il commençait son récit , qu'il fut obligé d'interrompre plusieurs fois, j'entendis ouvrir la porte qui donnait sur le palier ; puis il me sembla qu'on marchait avec précaution dans la petite pièce qui servait d'antichambre.

— Qui est là ? demandai-je.

— C'est moi, monsieur, moi, la garde-malade, répondit une vieille femme en entr ouvrant la porte qui sépa-

LÉOPOLD DE ICEKNYS. 217

rait les deux chambres et que les rideaux du lit m'empêchait d'apercevoir.

Je me rassis le plus près possible de Léopold, afin qu'il ne fût pas obligé d^élever la voix.

— Mon cher ami, me dit-il, quand vous m'avez rencontré chez Henry de G..., je me trouvais, à vingt-six ans, seul au monde, sans for f une, sans état, sans avenir et sans position d'aucune sorte. Joignez à cela une mauvaise santé, un caractère naturellement triste et un profond dégoût de la vie. J'étais à bout de ressources, lorsqu'une vieille dame, chez laquelle je faisais quelquefois le whist, m'offrit de me marier. Il ne s'agissait de rien moins que d'une fort jolie personne appartenant à une bonne famille, ayant cent cinquante mille francs de dot et pouvant en espérer presque autant par la suite. Pour moi, c'était le ciel ouvert. Stupéfait d'une telle proposition, mais trop honnête homme pour associer l'existence d'une jeune femme à celle d'un valétudinaire comme moi, je remerciai madame de Bauvron, en lui expliquant franchement les motifs de mon refus.

— Vous avez tort, me dit-elle. Cette pauvre enfant est fort à plaindre ; sa belle-mère la déteste et son père est un sot, un égoïste qui la rend fort malheureuse. Ils sont si pressés de s'en débarrasser qu'ils la marieraient, je crois, au premier goujat venu, pourvu que ce mariage se fît tout de suite. Vous voyez que je vous parle franchement.

— Mais je n'ai pas deux ans à vivre.

— Vous ne savez ce que vous dites, répondit-elle. D'ailleurs, de deux choses l'une : ou vous vivrez, et je suis persuadée que vous la rendrez heureuse ; ou vous mourrez (ce que je ne crois pas du tout], et votre veuve sera libre de choisir un mari à son goût.

Ce raisonnement me séduisit. Je ne craignais nullement de mourir, mais je souffrais de penser que ma mort serait stérile. Puis, j'avais dans le cœur un indicible besoin d'affection et de dévouement ; pour de pauvres êtres déshérités comme moi de la nature et de la fortune, le dévouement est le seul amour qu^on ose rêver. Cet amour-là du moins nous est permis, car il n'exige pas de retour. Je consentis à être présenté. Quelques jours après, mademoiselle de Seneuil et moi, nous nous rencontrâmes chez la baronne de Bauvron. Henriette me parut charmante ; sous cette apparence de hauteur et de dédain, je devinai un cœur froissé, qui se repliait sur lui-même pour cacher ses blessures. Un moment, j'eus la folie d'espérer que, grâce à la conformité de nos positions, je parviendrais peut-être à m'en faire aimer.

— Elle sera toujours moins malheureuse avec moi qu'avec sa belle-mère, me dis-je...

Madame de Bauvron se chargea de tout arranger avec la famille de Seneuil. Le mariage fut annoncé. Une seule chose me désespérait : c'était la froideur croissante, je dirai même Paversion, que me témoignait mademoiselle de Seneuil. J^en parlai à la baronne.

LÉOPOLD DE KÉRNYS. 2l9

— Henriette a été fort mal élevée, me répondit madame de Bauvron. Elle n'avait que sept ans lorsque sa mère mourut. Son père, qui habitait alors la campagne, ne s'occupait nullement de cette pauvre enfant. Tandis que M. de Seneuil courait de château en château, Henriette, livrée à elle-même, passait sa vie à lire tous les romans de la bibhothèque de son père. Elle est un peu romanesque et voudrait pour époux un Amadis ou un Lancelot. Au fond, elle est bonne et aimante. C'est une éducation à refaire. Dans votre position, mon ami, ifne jolie femme et cent cinquante mille francs valent bien la peine que vous vous résigniez à ^entreprendre.

Bien qu'Henriette ne m'eût répondu que par un sourire dédaigneux chaque fois que j'avais essayé de lui parler des sentiments que j'éprouvais pour elle, je Taimaisdéjà. Je n'étais que trop disposé à accueillir tous les raisonnements qui se rapportaient aux secrets désirs de mon cœur. J'avais remarqué que les parents d'Henriette ne la laissaient jamais causer longtemps seule avec moi. Un soir, elle me dit à voix basse :

— Faites semblant de partir et descendez au jardin. Dès que je pourrai m'échapper, j'irai vous y rejoindre.

Vous comprenez combien je fus étonné de ce rendezvous ; je me creusais la cervelle pour en deviner le motif. Au bout d'un quart-d'heure, Henriette descendit au jardin où je l'attendais. Je courus à elle tout ému. Un geste glacial m'arrêta.

— Monsieur, me dit-elle, j'ai tenu à vous parler sans

témoins. J'ai voulu savoir de vous-même si vous connaissiez le motif de notre mariage.

— Je ne comprends pas, mademoiselle.

— Est-il vrai que vous soyez sans fortune ?

— C'est vrai.

— Sans position, sans avenir?....

— C^est encore malheureusement trop vrai, mademoiselle, répondis-je tristement.

— Ce n'est pas pour vous en faire un reproche que je vous dis cela, reprit-elle avec douceur ; mais on vous a sans doute expliqué comment il se faisait qu'on vous jetait ainsi à la tête une jeune fille ayant quelque fortune? Pardonnez-moi de vous parler ainsi, ajouta-t-elle précipitamment, et croyez bien que je tiens fort peu à l'argent.

Etonné de ces questions, je racontai franchement à mademoiselle de Seneuil tout ce que madame de Bauvron m'avait appris à son sujet.

— On ne vous a pas dit autre chose ? reprit-elle.

— Non", je vous assure.

— Sur l'honneur ?

— Sur l'honneur.

Elle respira.

— Je m'en doutais, reprit-elle.

Elle laissa tomber sa tête sur sa poitrine. Il y eut un moment de silence.

— Ecoutez, reprit-elle bientôt, il faut que vous sachiez la vérité. J'ai un aveu à vous faire, un aveu bien

LÉOPOLD DE KERNYS. 221

pénible, bien humiliant : c'est le juste châtiment de ma faute. Je ne veux pas aggraver mon crime en aidant à tromper un honnête homme. Ecoutez-moi donc, monsieur, et vous comprendrez ce qu'il me faut de courage pour vous parler ainsi. Madame de Bauvron vous a dit que mon enfance avait été bien négligée. Il n'est que trop vrai. A quinze ans seulement, mon père m'a mise en pension aux environs de Paris. Un jeune homme, un professeur de musique, venait donner desleçons de chant dans ce pensionnat. Il parut s'intéresser à moi, à moi que personne n'avait jamais aimée depuis la mort de ma pauvre mère. Je n'étais que trop disposée à aimer ceux qui me témoignaient quelque affection. Ne pouvant nous parler facilement, nous nous écrivions. Il me décida à fuir avec lui. Un jour, à sept heures du matin, je m'échappai du pensionnat. II m'attendait sur la route avec une voiture. Dix minutes après, nous arrivions à la station du chemin de fer, et nous prenions le convoi pour Bruxelles. Dès qu'on s'aperçut de mon évasion, la maîtresse de pension courut chez mon père. On fit jouer le télégraphe. On nous arrêta à Valenciennes, au moment où je me précipitais hors du wagon pour fuir le misérable qui m^avait enlevée et que, depuis ce jour, je n'ai jamais revu. Quelques instants m'avaient suffi pour deviner, sous des dehors passionnés, une nature grossière et égoïste : Dieu m'avait donné la force de résister à ses criminelles tentatives et le courage de m'y soustraire. Maintenant vous savez tout... Tenez, ajouta-t-elleen po-

sant ma main sur son front couvert d'une sueur glacée, voyez si j'ai souffert pour vous faire cet aveu. Trois personnes connaissent ma faute. Tôt ou tard, elle sera ré" vélée. D'ailleurs cet' homme est capable de toutes les lâchetés. Oserez-vous encore maintenant m'offrir votre nom ?

Je l'écoutais le front appuyé sur mes deux mains croisées. Sans qu'elle s'en aperçût, je la contemplais à travers mes doigts entr'ouverts.On voyait, on sentait qu'elle disait la vérité. Elle m'inspirait une sorte de pitié respectueuse ; au lieu de la blâmer, je ne songeais qu'à la plaindre.

Quand elle eut fini, je réfléchis longtemps. Vous dire toutes les pensées qui se succédèrent dans ma tête en deux ou trois minutes serait impossible.

Je songeai au triste sort qui attendait cette pauvre enfant. Certains mots à double entente, que je n'avais pas compris jusque là, me revinrent en mémoire et me prouvèrent que sa belle-mère et son père lui-même étaient toujours prêts à lui jeter à la tête le souvenir de sa faute. Il me semblait impossible qu'elle pût vivre désormais avec eux. D'ailleurs ceux-ci n'y consentiraient pas. Ils tenaient évidemment à la marier immédiatement. Si je refusais, on trouverait facilement un autre mari. Il était bien probable que cet homme, connaissant la faute d'Henriette et n'épousant cette jeune fille que pour sa fortune, serait un homme des moins estimables. En pareilles mains, que deviendrait cette enfant, qui n'avait aucun

LÉOPOLD DE KERNYS. 223

moyen de se défendre contre de coupables égarements ? Ses bonnes qualités même, son cœur aimant, sa franchise et sa fierté pouvaient, grâce à cette mauvaise influence, causer sa perte, au lieu de la retarder. J'en vins à me dire que seul je pouvais et je devais sauver cette pauvre jeune fille, et que Dieu ne Tavait pas jetée en vain sur ma route. Peut-être y avait-il une pensée égoïste au fond de tous mes raisonnements ; cependant, je ne le crois pas. Je savais que ma vie ne serait plus longue désormais et j'éprouvais une sorte de joie douloureuse dans la pensée que ma mort, jusque là inutile, pourrait peutêtre préparer son bonheur. Je me disais : Là oii mademoiselle de Seneuil n'oserait paraître que les yeux baissés et la rougeur au front, la veuve de M. de Kernys entrera la tête levée. Libre de sa personne et maîtresse de sa fortune, elle se remariera à son gré. Si je ne puis la rendre heureuse moi-même, du moins, c'estàmoi qu'elle devra la paix et un moins triste avenir.

— Eh bien ! me dit elle en voyant que je gardais toujours le silence, vous renoncez à ce mariage, n^estce pas ?

— Non, répondis-je, votre faute n'est que l'étourderie d'une enfant, et....

— Henriette ! dit, à deux pas de nous, madame de Seneuil qui arrivait avec une de ses amies.

La maudite belle-mère étant à portée de nous entendre, je ne pus achever ma phrase, fleurie tte s'éloigna avec madame de Seneuil, sans jeter un regard sur moi.

Dans le cours de la soirée, j'essayai de lui dire quelques mots relatifs à notre entretien du jardin.

— De grâce, ne revenons jamais là-dessus, me ditelle avec vivacité.

A partir de ce jour, il me fut impossible d^avoir un instant d'entretien avec Henriette. Le jour qui précéda la signature du contrat, elle me dit, en passant de la salle à manger dans le salon :

— Demain, je porterai votre nom. Je ne mets qu'une condition à mon consentement. Nous vivrons dans la même maison, puisqu'il le faut, mais nous vivrons séparés. Si vous refusez de me le jurer, tout est rompu. Dussé-je m'enfuir ou me tuer, ce mariage n'aura pas lieu.

— Soit, lui répondis-je, vous avez ma parole.

— Gomment, m'écriai-je en interrompant Léopold, vous avez pu accepter des conditions si humiliantes?

— Mon cher ami, reprit Léopold, mon parti était pris. Dans ce mariage, je faisais complètement le sacrifice de ma personne. Assurer le bonheur de mademoiselle de Seneuil était ma seule pensée. J^avais renoncé à me faire aimer d'elle... Pouvais-je prétendre à un pareil bonheur?... Lui donner un nom, l'enlever à l'oppression de sa belle-mère, la débarrasser à jamais de ce Voi* senot d'abord, et de moi-même ensuite, voilà quel était mon projet.

— Mon pauvre ami, dis-je à Léopold, un pareil dé-

LÉOPOLD DE KERNYS. 225

vouement est d'un ange et non d'une créature humaine.

— Non, répondit-il... l'amour maternel produit tous les jours de pareils sacrifices...- Combien ne voit-on pas de femmes qui, malheureuses dans leur intérieur, ont renoncé pour jamais non-seulement au bonheur , mais même àFespérance. Leur seule consolation est de rêver un sort heureux pour leurs enfants. Rien ne leur coûte pour entourer une innocente créature de tout ce qui fait le bonheur ici-bas. Elles voudraient arracher du sentier de sa vie toutes les pierres, toutes les épines, dussent ces pierres et ces épines, jetées sur leur route, à elles, ensanglanter leurs mains et leurs pieds. Eh bien ! mon ami, telle était la nature de mon dévouement pour Henriette.

— Pourquoi ne pas le lui avoir dit?

— D'abord elle ne m'eût pas cru. Une première et cruelle déception avait froissé le cœur de cette enfant et l'avait rendue injuste et défiante. Puis, c'eût été gâter mon ouvrage, lui laisser des regrets, des remords peutêtre. Avec son caractère exalté, elle eût été capable de refuser de se remarier, lors même qu'elle eût aimé... Non... mon sort était tracé, il me fallait en subir toutes les conséquences. D'ailleurs, j'ai tant souffert dans ma vie que la résignation m'était plus facile qu'à un autre. Ce qui m'a le plus coûté, c'a été d'attendre si longtemps pour punir ce misérable... Mais il fallait éloigner les soupçons et trouver un prétexte qui motivât notre querelle, sans qu'on eût à prononcer le nom d'Henriette,

Vous voyez que j'avais tout prévu.

— Vous avez dû bien souffrir ! dis-je à Léopold.

— Oui, me répondit-il, car je l'aimais comme personne ne l'aimera, je vous jure !.. . Oh ! si j'avais pu le lui vlire!...

Il y eut un instant de silence. Un sanglot nous fit lever la tête. Nous aperçûmes madame de Kernys cachée derrière les rideaux du lit ; elle se jeta à genoux devant Léopold et lui prit la main, qu'elle couvrit de baisers et de larmes.

— J'ai tout entendu, murmura-t-elle d'une voix étouffée.

— Henriette ! s'écria le pauvre garçon, vous ne me haïssez donc plus?

— Je vous aime! lui dit-elle... Pourrez-vous me pardonner tout le mal que je vous ai fait? J'ai été injuste, cruelle, moi, moi qui avais tant besoin du pardon des autres ! Ah ! vous vivrez ! Je veux que vous viviez ; j'ai tant de torts à racheter envers vous ! Mon Dieu ! mon Dieu, prenez ma vie et sauvez-le !

— Pauvre enfant! murmura-t-il avec un accent de profonde tendresse, vous m'aimez ?

— Oh oui !... Oh ! vous ne pouvez pas mourir, Léopold! Mon Dieu ! mon Dieu !... vous vivrez pour moi !

Epuisé par tant d'émotions, Léopold laissa retomber sa tête sur l'oreiller. Madame de Kernys poussa un cri déchirant. La garde malade accourut.

— 11 n'est qu'évanoui, me dit cette femme en faisant respirer des sels au malade,

LÉOPOLD DE KERNYS. 227

— Veillez sur eux, lui dis-je en lui montrant M. et Mme de Kerays.

Je descendis l'escalier au galop et je courus chez Garillac. Je le trouvai qui rentrait pour dîner. Je le fis monter en voiture. En route, je lui racontai tout ce que je pouvais lui apprendre sans trahir le secret de Léopold. Tout médecin qu'il était, le brave Armand avait les larmes aux yeux en m'écoutant

— Que peut-il résulter de cette crise ? lui demandai-je en montant l'escalier de la maison où logeait M. de Kernys.

— Dieu le sait ! me répondit-il. Peut-être n'allonsnous retrouver qu'un cadavre; peut-être un miracle vous le rendra-t-il ! Le tout est de savoir s'il aura la force de supporter cette épreuve.

Nous trouvâmes Léopold encore évanoui. Sa femme, agenouillée près de lui, ressemblait à la statue du désespoir. Il fallut près d'une demi-heure de soins pour rappeler Léopold à la vie. Le premier regard de Kernys fut pour sa femme ; le nom d'Henriette fut le premier qu'il prononça. Il nous tendit ensuite la main, à Garillac et à moi, et voulut nous remercier. Le docteur lui imposa silence et nous fit tous sortir de la chambre. Madame de Kernys s'installa dans l'autre pièce, et déclara qu'elle y passerait la nuit.

— Eh bien? demandai-je à Garillac en sortant.

— Mon cher ami, dit le docteur, je ne puis rien vous

dire maintenant. Demain matin, nous saurons peut-être à quoi nous en tenir.

Trois jours se passèrent dans les alternatives d'espoir et de crainte. Rien ne put décider madame de Kernys à quitter son mari un seul instant. Le quatrième jour, elle vint au-devant de Garillac, et nous annonça que Léopold avait passé une nuit plus calme et dormi quelques heures.

Après avoir longtemps examiné son malade, le docteur se tourna vers nous.

— Je crois que je puis répondre de sa vie maintenant, dit Armand en posant la main de Léopold dans celle de la jeune femme.

Celle-ci poussa un cri de joie et sauta au cou du docteur. Je crois qu'elle m'embrassa aussi. Nous avions tous trois les yeux humides.

Je restai encore deux jours à Marseille, puis je partis pour Paris. Tant que Léopold ne fut pas complètement hors de danger, je reçus tous les jours une lettre de madame de Kernys, qui me donnait des nouvelles de son mari. Au bout de trois mois, je les vis revenir à Paris. Ils n'y ont passé que fort peu de temps. Léopold me parut complètement rétabli, et le bonheur semblait l'avoir métamorphosé. Après avoir vendu leur mobiher et réglé diverses affaires, ils s'en allèrent en Italie. Depuis deux ans, ils habitent Florence. Ils ont déjà un petit garçon, et certaine phrase de la dernière lettre que

LÉOPOLD DE KERNYS. 229

j'ai reçue de Léopold me fait croire qu'il pourrait bien y avoir un second baptême avant peu. Les palpitations de cœur de M. de Kernys ont presque tout à fait disparu. Enfin, Henri de C..., qui les a vus Tannée dernière, ne les appelle que les deux tourtereaux. « C'est,, me disait-il encore l'autre jour, un des ménages les plus unis et les plus heureux que je connaisse. »

LE

L'année dernière, vers la fin du mois d'octobre, je rencontrai sur le boulevard des Italiens un ancien camarade de collège, nommé A. D... C'est un garçon de sens et de talent, piocheur enragé, qui s'est déjà fait comme avocat un nom au Palais.

Comme nous travaillons beaucoup tous les deux, nous nous voyons assez rarement. Cela ne nous empêche pas de conserver une sincère affection l'un pour Tautre et de nous serrer la main avec un grand plaisir chaque fois que nous nous rencontrons.

— Veux-tu venir dîner avec moi? dis-je à D... J'ai une loge pour l' Opéra-Comique. En sortant de table, nous irons voir V Etoile du Nord.

— Merci, me- répondit-il d'im air tout préoccupé. Je ne suis pas en train de m'amuser ce soir.

— Qu'as-tu donc?

— Je dois jeudi prochain défendre aux assises un pauvre garçon auquel je m'intéresse vivement et qui me donne beaucoup d'inquiétude.

— De quoi l'accuse-t-on?

— D^avoir tenté d'assassiner sa femme.

— Diable ! c'est fort grave.

— D'autant plus grave que tout se réunit pour l'accabler... et pourtant je suis convaincu qu'il n'est pas coupable. Depuis huit jours, je ne songe qu'à cette malheureuse affaire.

— Alors, accepte mon invitation. Au bout d'un certain temps l'intelligence se fatigue, lorsqu'elle est trop constanmient tendue sur le même objet. Viens avec moi et tâche d'oublier ton affaire pendant quelques heures.

—r Je le voudrais que je ne le pourrais pas.

— Eh bien, alors, nous en causerons. Tu me la raconteras. Qui sait? cela t^inspirera peut-être quelque bonne idée.

— Au fait, tu as raison, me dit-il après quelques instants de réflexion. Je sens que j'ai besoin de me reposer la tête. C'est même pour cela que j'étais sorti, au lieu de dîner chez moi comme d'habitude. Je suis à tes ordres.

Une demi-heure après, nous étions installés en face l'un de l'autre dans un des restaurants du boulevard. Tout en mangeant, mon ami me raconta ce qui suit. Quoique cette affaire soit bien connue de la plupart des

personnes qui lisent les journaux judiciaires, j'ai changé les noms, même celui de la rue. La fm de mon récit fera suffisamment comprendre les motifs de ma discrétion.

Au coin de la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie et de la rue Bourtibourg se trouvait, il y a deux ans, une petite boutique d'orfèvre. Derrière les carreaux s'étalaient quelques pièces d'argenterie... toujours les mêmes, hélas! depuis longtemps. Une montre vitrée, située à l'intérieur, contenait d'autres objets moins importants tels que bagues, croix d'or et d'argent, dés à coudre, couverts, etc. Deux calices, un ostensoir, et quelques plats d'argent garnissaient tant bien que mal les étagères d'une sorte d'armoire placée au fond de la boutique, du côté de l'atelier. Quoique soigneusement entretenus, ces objets avaient un air vieux et enfumé. L'ensemble du magasin révélait une vente peu active.

L'orfèvre, nommé Antoine Riéland, était un petit vieillard tout rabougri, à la barbe grise et rude, à la taille voûtée, aux traits creusés, au regard brusque et distrait. Une petite calotte de drap brodée en soutache verte couvrait son crâne dénudé. Il se tenait habituellement assis sur un grand tabouret placé dans l'atelier, tout près de la porte qui communiquait avec la boutique. De cette façon il surveillait, ou plutôt il était censé surveiller à la fois le travail de ses deux apprentis et le service du comptoir. En réalité, il ne surveillait rien et ne faisait pas grand'chose, La marotte du bonhomme

était de s'occuper de mécaniques et d'inventions de tout genre. A ce jeu-là, il avait déjà mangé une assez jolie fortune, et perdu peu à peu presque toute la clientèle que son père lui avait laissée en mourant. Au fond, c'était un excellent homme, malgré ses dehors bourrus; mais il n'avait aucune des qualités nécessaires pour réussir dans' son état.

La femme de Riéland, douce H onne créature qui ne voyait que par les yeux de son mari, avait succombé jeune encore aux suites d'une maladie de poitrine à laquelle le chagrin de leur ruine n'était peut-être pas étranger. Privé de sa fidèle compagne , Riéland s'était promptement affaissé, au moral comme au physique, sous le poids de l'infortune et des années. 11 n'était certes pas dans la misère ; mais sa situation actuelle lui inspirait de tristes réflexions chaque fois qu'il la comparait à celle dont il jouissait une dizaine d'années auparavant. Au lieu de lutter, il se résignait et s'absorbait de plus en plus dans sa manie d'inventions. Je dis manie parce qu'il n'y entendait rien et .n'avait jamais pu exécuter rien de convenable. Il passait sa vie perché sur son tabouret, tenant à la main un marteau et un burin presque toujours oisifs, et l'esprit perdu dans les nuages, à la poursuite de quelque invention impossible.

La seule consolation de l'orfèvre, le seul rayon de soleil qui éclairât un peu son monotone et sombre intérieur, c'était sa fille Félicie.

Elle avait alors dix-huit ans. Les avis étaient partagés sur sa figure. Généralement cependant, on la trouvait jolie. Elle était petite, pâle et délicate. Il y avait quelque chose d'étiolé dans cette jeune fille. Son sourire doux et bon manquait de fraîcheur.

Près de son père, elle causait et riait gaîment, car elle savait que son sourire rayonnaitjdans le cœur du vieillard, et lui donnait du courage. Mais, dès que Riéland s'éloignait, elle reprenait son expression un peu mélancolique. Sa tête se penchait sur sa poitrine, et ses grands yeux aux paupières légèrement brunies ne laissaient plus passer qu'un regard triste et rêveur à travers leurs longs cils châtains.

— Qu^as-tu, mon enfant? lui demandait quelquefois son père lorsqu'il la surprenait ainsi.

— Rien, s'empressait de répondre Félicie, souriant et se hâtant de redresser sa taille affaissée : rien, mon père.

— Souffres-tu?

— Non, je t'assure.

— Désires-tu quelque chose ?

— Je désire que tu m'embrasses , répondait-elle en riant et en lui sautant au cou.

— Voyons, reprenait le pauvre vieillard, dont la voix trahissait l'inquiétude et la profonde affection, tu t'ennuies peut-être ; veux-tu que je te mène ce soir au spectacle ?

— J'aime mieux rester ici avec toi.

Elle disait vrai. Elle ne désirait absolument rien. C'était peut-être là son mal. 11 faut un but à la vie, surtout à un certain âge où le cœur non moins que le corps a besom d'exercice. Pour l'un comme pour l'autre, l'immobilité est fatale.

Puis, Félicie, qui ressemblait beaucoup à sa mère, avait aussi la poitrine un peu faible. Il lui aurait fallu le grand air, l'exercice et la vie des champs. Comme ces fleurs qu'on tient toujours renfermées dans un appartement, elle se fanait derrière son comptoir humide et sombre.

Le vieil orfèvre ne se rendait pas exactement compte de Fétat de sa fille. La voyant chaque jour, à toute heure, il ne remarquait pas les progrès, fort lents du reste, de la maladie. Encore ce dernier mot est-il trop fort pour caractériser l'état de la jeune fille, car chez Félicie il y avait plutôt disposition à la maladie que maladie même. Lorsque Riéland questionnait sa fille, il obéissait à un vague sentiment d'inquiétude bien plus qu'à un motif spécial de crainte.

Un jour, un jeune homme, dont le costume et la physionomie révélaient assez Forigine alsacienne, entra timidement dans la boutique et demanda M. Riéland.

— Que me voulez-vous ? lui dit en se retournant sur son tabouret et d'un ton un peu brusque l'orfèvre qu'il venait de troubler dans ses interminables calculs.

L'autre, tout déconcerté, balbutia quelques mots. Les deux ouvriers se mirent à rire de l'accent et de la mine

embarrassée du pauvre garçon. Il n'en fallait pas tant pour lui faire perdre la tête.

— Allons, laissez-nous travailler, lui dit l'orfèvre, qui se méprit sur les intentions du jeune homme. Je ne suis pas assez riche pour faire l'aumône à un grand garçon comme vous. Bonsoir.

— Je ne demande pas l'aumône, ht l'Alsacien avec vivacité, je demande du travail.

— Avez- vous déjà travaillé comme orfèvre?

— Un peu, murmura le pauvre diable, que Riéland poussait insensiblement vers la porte. Puis, mon père...

— D'ailleurs, interrompit l'orfèvre, auquel il tardait de retourner à ses calculs, je ne sais pas pourquoi je vous fais cette question, car je n'ai nullement besoin d'ouvriers en ce moment. Au train dont va le commerce, je n'ai que trop des miens, murmura-t-ij avec humeur.

11 poussa doucement l'Alsacien dehors et referma la porte.

— Pauvre garçon, dit Félicie, comme il a l'air malheureux !

— Que diable veux-tu que j'y fasse ! s'écria Riéland, ce n'est pas en ce moment, où je n'ai pas de quoi occuper mes ouvriers, que j'irai en prendre d'autres, n'estce pas?...

11 retourna en grommelant à son atelier et reprit ses calculs.

Félicie se leva doucement et s'avança sur la pointe

du pied jusqu'à la porte de la rue, pour voir ce qu'était devenu le jeune Alsacien. Elle l'aperçut à deux pas de là, assis sur une borne et la tête penchée sur sa poitrine. 11 lui sembla que le pauvre garçon pleurait. Le bon cœur de la jeune fille ne put y résister. Le premier mouvement de Félicie fut d'appeler l'Alsacien et de lui donner quelque monnaie. Puis elle se rappela ce qu'il venait de dire à son père et craignit de le froisser en lui offrant une aumône. Il lui vint enfin une bonne inspiration. Les gens de cœur en trouvent toujours dans ces circonstances-là, les femmes surtout. Elle ouvrit la porte et fit signe au jeune homme, qui se hâta d'accourir.

— Monsieur, lui dit-elle avec un embarras presque aussi grand que celui de l'étranger, voulez-vous me rendre le service de m'acheter deux écfieveaux de soie pareille à celle-ci, chez le passementier qui demeure là, au no 15? Je suis seule au comptoir et je ne puis m'absenter. Tenez, voilà vingt sous pour payer.

Il partit en courant et revint presque aussitôt avec les deux écheveaux et la monnaie.

— Gardez cela pour votre peine, dit Félicie, en repoussant du geste l'argent qu'il lui tendait.

Il fit signe que non, et ses yeux se remplirent de larmes. Dans la monnaie qu'il venait de remettre à mademoiselle Riéland, se trouvait une pièce de cinquante centimes toute neuve, qui brillait au milieu des gros sous ; Félicie la prit en souriant et la glissa dans la main

du jeune homme avec un geste si gracieux et un sourire si doux, que les yeux du pauvre garçon se mouillèrent encore.

— Eh bien ! soit, mademoiselle, je garderai cette petite pièce, dit-il à Félicie qui se détournait pour cacher une larme arrêtée au bord de ses longs cils; mais, continua-t-il en roulant sa petite casquette poudreuse entre ses doigts, vous pourriez me rendre uq bien plus grand service, maaemoiselle...

— Lequel ?

— Dites à M. Riéland que je suis le fils d'Hermann Barth.

— D'Hermann Barth ? répéta Félicie un peu déroutée par la prononciation de son interlocuteur.

— Oui, mademoiselle : oh ! M. Riéland se rappellera bien ce nom-là !

Félicie counit à l'atelier :

— Mon père, dit-elle, ce jeune homme est le fils d'Hermann Barth.

— Qu^est-ce que cela me fait à moi, s'écria l'orfèvre, qu'il soit le fils de... Tiens, tiens, tiens, reprit-il en changeant de ton peu à peu. . . Hermann Barth. .. mais, je connais ça, moi... un Alsacien, avec lequel j'ai travaillé chez Odiot... Comment! c'est son fils?... L'imbécile, pourquoi ne me disait-il pas cela plus tôt !

— Dame! mon père, vous l'avez intimidé.

— Où est-il?

— Dans la rue. Faut-il lui dire d'entrer?

— Parbleu !

Elle ne se le fit pas dire deux fois. . . Cinq minutes après, le jeune Alsacien, installé dans Farrière-boutique, causait avec l'orfèvre.

— Que fait maintenant votre père? lui demanda Riéland.

— Il est mort, monsieur, répondit Frantz.

— Déjà... si jeune! Quel âge aurait-il donc maintenant?... Au fait... il était mon aîné; et comme moi il s'était marié tard... Ce pauvre Hermann!... Et votre mère ?

— Morte aussi.

— Ah !... Et votre oncle Karl, celui que nous appelions toujours Calebasse ?

— 11 demeure à Darmstadt, monsieur.

— Pourquoi ne lui avez-vous pas demandé une lettre de recommandation pour moi ?

Le jeune homme rougit, et baissa la tête d'un air confus.

— Hum ! hum ! fit l'orfèvre, qui remarqua Rembarras de son interlocuteur, est-ce que vous seriez brouillé avec votre oncle?... Hein?... Vous avez fait quelque sottise, je parie, mon garçon.

Un rouge pourpre couvrit les joues de Barth. Il ne répondit pas. Félicie, qui était restée appuyée contre la porte, sa broderie à la main, vint encore au secours du

jeune homme. Elle se pencha vers le vieillard, et lui demanda tout bas s'il ne serait pas convenable d'offrir quelques rafraîchissements au voyageur.

— Sans doute, sans doute, dit Riéland.

— Je vais porter une bouteille de vin dans la cuisine ; vous y causerez plus à votre aise, reprit Félicie qui avait remarqué combien les regards et les sourires narquois des deux ouvriers embarrassaient l'Alsacien.

Remy Nantel, surtout,le premier ouvrier de l'orfèvre, avait froncé le sourcil en voyant l'accueil amical fait au jeune étranger. Ce Rémy était un vieux garçon de quarante-cinq ans au moins, affligé d'une manie assez commune, celle de faire de l'esprit et des jeux de mots. Quoiqu'il eût beaucoup de ventre et peu de cheveux, une grande bouche et de petits yeux, le nez rouge jet les dents noires, Rémy ne manquait point de prétentions. Comme on riait souvent de ses jeux de mots, presque toujours stupides, il regardait cela comme un succès. 11 ramenait alors vers son front, avec un air risible de triomphe, deux ou trois mèches de cheveux empruntées au derrière de sa tête.

— Zidore, dit-il à l'apprenti dès que Forfévre et Barth eurent quitté l'atelier, ce grand Jlchachien me déplaît. On dirait un fourreau de parapluie. S'il vient travailler à l'atelier, je lui en ferai voir de grises à ce mancheui^ de choucroute.

Pendant que les deux ouvriers se divertissaient aux dépens du nouveau venu, Riéland causait avec Frantz

Barth. Comme la plupart des vieillards, l'orfèvre aimait ce qui lui rappelait sa jeunesse. En parlant du père de Frantz, il se trouvait reporté aux moments les plus heureux de sa vie. Aussi la conversation ne tarissait-elle pas de son côté. Quant au jeune Alsacien, il se contentait de répondre aux questions de l'orfèvre. Il semblait avoir réservé toute son activité pour battre en brèche un restant de gigot que Félicie avait silencieusement déposé sur la table. L^orfévre parlait encore que tout le gigot avait disparu en compagnie d'un pain de deux livres à peine entamé.

— Diable ! fit Riéland, il paraît que vous avez bon appétit, mon garçon ? Tant mieux, tant mieux ! A votre âge, j'étais comme cela... Et votre père donc !... Je me souviens qu'un jour nous étions ensemble à Ville-d'Avray... Nous avons mangé à nous deux toute une longe de veau et un poulet. Ah ! nous étions de belles fourchettes alors. Maintenant, au contraire... mais laissons cela... Voyons, mon garçon, que venez-vous faire à Paris?

— Chercher de l'ouvrage, monsieur.

— C'est facile à dire ; mais que savez-vous faire ? pas grand'chose, je le crains.

— G^est vrai, monsieur, mais j'ai bonne volonté...

— C'est quelque chose, mais cela ne suffit pas. Enfin, revenez demain... nous verrons de quoi vous êtes capable.

Le jeune homme se leva pour se retirer. Félicie crut

remarquer une expression de tristesse et d^embarras sur sa physionomie. Elle fit signe à son père, qui s'approcha d'elle.

— Père, lui dit-elle à demi-voix, M. Frantz ne connaît sans doute personne à Paris. Peut-être ne sait-il où descendre. Si on lui offrait, pour cette nuit, le petit cabinet où couchait Toinette.

W' — Au fait, dit l'orfèvre, oui... D'ailleurs, je ne sais si je me trompe, mais je crois que le gaillard n'a pas le gousset bien garni.

Après un moment d'hésitation, Frantz accepta l'hospitalité que lui offrait Riéland. Félicie courut tout préparer. Le pauvre jeune homme, qui était venu à pied de Meaux dans la journée, tombait de fatigue et de sommeil. On n'eut pas besoin de beaucoup le presser pour le décider à se coucher lorsque le lit fut prêt.

— 11 a l'air d'un brave garçon, dit Riéland à sa fille ; seulement, il y a quelque chose qui me déplaît dans son histoire.

— Quoi donc ?

— Il est évidemment en mauvais termes avec son oncle, et je vois qu'il tient à cacher la cause de cette brouille. Il doit y avoir quelque chose là-dessous. J'écrirai à Karl pour savoir la vérité.

Il n'était pas besoin de regarder longtemps Frantz Barth pour deviner son origine. Ses cheveux blonds, ses yeux bleus, son teint d'un rose brique uniforme et sa

taille élancée^ révélaient au premier coup d'oeil qu^il avait vu le jour sur les bords du Rhin. La douceur et la bonté se peignaient sur sa physionomie, qui manquait peutêtre un peu d'expression. 11 n^était ni sot ni niais, un peu simple tout au plus ; mais une timidité poussée à l'excès lui donnait quelquefois un air embarrassé, inintelligent même, qui lui nuisait excessivement. Son accent étranger et la difficulté qu'il éprouvait à s'exprimer y contribuaient beaucoup, il est vrai. 11 semblait extrêmement triste, et son sourire même avait quelque chose de douloureux. En somme, c'était un assez beau garçon de vingt-trois ans, qui en paraissait vingt tout au plus, et dont la figure un peu naïve était généralement sympathique et prévenait en sa faveur.

Les huit premiers jours de son début dans l'atelier de Riéland furent pour Frantz une rude épreuve. Il ne comprenait pas toujours très-bien ce que lui disait l'orfèvre et n'osait le faire répéter. Aussi, quoique naturellement fort adroit, il lui arrivait souvent de faire le contraire de ce qu'on lui avait commandé. Il voyait que les deux autres ouvriers se moquaient de lui à la sourdine, et cela le troublait encore davantage.

D'un autre côté, le caractère de Riéland se ressentait malheureusement des chagrins qu'il avait éprouvés. Quoique bon homme au fond, il s'impatientait vite. Il aurait voulu que l'on comprît à demi-mot des explications que le plus souvent il donnait fort mal, parce qu'il

songeait à autre chose. Ainsi que la plupart des gens qui ont mal réussi dans leur carrière, soit par leur faute, soit par celle des circonstances, il se montrait surtout beaucoup trop disposé à jeter, comme on dit, le manche après la cognée. Vingt fois par jour, durant la première semaine, il se levait avec impatience de son tabouret et venait épancher sa mauvaise humeur dans la boutique pour ne pas l'exprimer tout haut devant ses ouvriers. Au fond, ce qui l'exaspérait le plus, c'était de se voir interrompu à chaque instant dans ses éternels calculs de mécanique par les questions de son nouvel apprenti. Rendu plus craintif encore par l'humeur de son patron, celui-ci n'osait, en effet, donner un seul coup de brosse sans le consulter.

— Qu'y a-t-il, père? demandait Félicie, lorsqu'elle voyait l'orfèvre arpenter la petite boutique d'un pas furibond.

— Ce Frantz me fera damner ! s'écriait Riéland en tortillant son bonnet sur sa tête... Impossible de lui faire comprendre ! . . . Figure-toi. . .

Et il racontait à Félicie quelque bévue du pauvre Alsacien.

— Je serai obligé de le renvoyer, reprenait-il.

— Pauvre garçon, disait Félicie, il a l'air si doux, si honnête !

— Mon Dieu, oui! il est plein de bonne volonté, mais enfin cela ne suffit pas.

^- Les deux autres ouvriers l'ahurissent avec leurs

2!i6 SCÈNES DE LA VIE CONTEMPORAINE.

ricanements. D'ailleurs, si vous le renvoyez, vous, l'ami de son père, qui en voudra? Il faudra donc qu'il meure de faim.

— Oh ! je te reconnais bien là, toi! Si l'on t'écoutait, on ne renverrait jamais un ouvrier. C'est comme du temps de ce vieux Mathurin Royat. Tout ce qu'il cassait dans la maison, tu le prenais sur ton compte. En voilà encore un qui m'en a gâté de l'ouvrage ! Allons, bon ! j'entends Nointel et Isidore qui recommencent à rire. Je parie que ton Alsacien est en train de faire quelque nouvelle bêtise.

Prévoyant un orage, Félicie se levait bien vite, prenait le bras de son père d'un air câlin, et passait avec lui dans l'atelier. La plupart du temps, Frantz avait, en effet, commis quelque maladresse. La tête basse, rouge jusqu'aux oreilles, il attendait les reproches avec une résignation douloureuse. Ses deux voisins riaient sous cape et regardaient l'objet endommagé de manière à le faire encore mieux remarquer au patron. Félicie intervenait alors. D'un coup d'oeil, elle imposait silence aux ouvriers. Puis, s'adressant à Frantz de sa voix la plus douce, elle lui expliquait lentement et avec force détails le travail qu'on lui demandait d'accomplir. Dans la crainte qu'il n'eût pas encore bien compris, elle recommençait souvent deux ou trois fois son explication. Calmé, rassuré par cette voix caressante, le pauvre garçon se remettait à la besogne. Souvent Félicie, au lieu de s'éloigner tout de suite, restait à côté de Frantz

LE SECRET DE FRANTZ. 2Zl7

et le regardait travailler. Lorsqu'il se trompait encore, ce qui était bien rare, elle lui montrait son erreur, sans impatience et sans vivacité. Alors tout marchait admirablement. L'orfèvre se replongeait dans ses calculs, etFélicie, regagnant silencieusement son comptoir, se remettait à sa broderie.

Dès la seconde semaine, tout avait changé de face. Il se passait chaque jour dans la personne et dans l'esprit de Barth quelque chose d'analogue à ce qu'éprouve un homme dont les membres contractés par un froid rigoureux se détendent et s'assouplissent dans une température plus chaude. Comme la plupart de ses compatriotes, il était adroit et patient, et, comme eux aussi, il avait un talent particulier pour faire une foule de petits ouvrages en bois. Cette dernière qualité fit plus que tout le reste pour lui conquérir l'affection de Riéland. 11 s'empressa d'utiliser pour ses mécaniques l'adresse et l'inépuisable complaisance du jeune Alsacien. Tout en tarabustant quelquefois son ouvrier, Riéland l'aimait beaucoup et ne pouvait s'en passer. Il en parlait souvent à Félicie.

— Ton élève a fait ceci, ton élève a fait cela, disait-if à la jeune fille.

Barth était resté en possession du petit cabinet qu'il avait occupé le jour de son arrivée. Il prenait ses repas avec Riéland et sa fille. Cela amenait naturellement une sorte d'intimité dont les deux autres ouvriers se montraient fort jaloux. Puis, Frantz vivait complètement en

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dehors d'eux et ne partageait aucun de leurs plaisirs. Ce garçon n'avait aucun des goûts des jeunes gens de son âge. Bien qu'il gagnât déjà d'assez bonnes journées chez l'orfèvre, il était d'une économie extraordinaire. Il n'avait jamais d'argent cependant. Que faisait-il du sien? Ce problème paraissait d'autant plus difficile à résoudre pour Félicie que Barth ne sortait jamais. Il passait toutes ses soirées avec l'orfèvre et la jeune fille. Celle-ci brodait ou lisait à haute voix. Les deux hommes taillaient des morceaux de bois et montaient des rouages pour les mécaniques du père Riéland.

Le dimanche, on allait se promener au Luxembourg, aux Tuileries, ou bien, suivant la saison, à quelque campagne des environs de Paris. Alors, Frantz donnait le bras à Félicie. Les premiers jours, cet honneur avait rendu l'ouvrier rouge comme un coquelicot. Il se tenait à trois pieds de la jeune lille. A peine, en allongeant le bras de toute sa longueur, pouvait-elle poser l'extrémité de ses doigts sur la manche de son cavalier. Mais la gaucherie de Frantz finit aussi par disparaître sous ce rapport comme sous les autres. Le jeune homme ne tarda pas à se rapprocher, et peut-être à la fin serrait-il le bras de Félicie contre sa poitrine un peu plus que cela n'était nécessaire. Après tout, elle ne s'en plaignait pas.

Depuis l'arrivée du jeune Alsacien, une grande amélioration s'était produite dans la santé de Félicie. Les couleurs reparaissaient sur ses joues. Ses lèvres aussi étaient plus rouges. Son rire avait des intonations

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plus fraîches, plus sonores et plus franches. L'amour avait réchauffé son cœur, et toute sa constitution s'en ressentait. La jeune fille aimait Frantz et ne cherchait pas à se le dissimuler. Quelque chose lui disait au fond du cœur que Barth partageait son amour. Cependant, diverses circonstances lui inspiraient une inquiétude involontaire.

Une chose la préoccupait beaucoup. Frantz recevait fréquemment d'Allemagne des lettres provenant évidemment de la même personne, car l'écriture de l'adresse était toujours la même. Chaque fois que Félicie portait une de ces lettres au jeune Alsacien, ou que le facteur la remettait devant elle, Frantz se troublait et rougissait jusqu'au blanc des yeux. Au lieu d'ouvrir immédiatement sa lettre, il la mettait dans sa poche, et ne la lisait que lorsqu'il était rentré dans sa chambre. Il paraît que son correspondant ne lui annonçait jamais que de mauvaises nouvelles ; car^ à chaque lettre, Frantz était triste et sombre pendant plusieurs jours. 11 fuyait Féhcie elle-même, et ses yeux se baissaient précipitamment chaque fois qu'ils rencontraient le regard affectueux et inquiet de la jeune 1111e.

Frantz n'avait d'autres parents que son oncle Karl Barth, qui habitait Darmstadt. Or, les lettres portaient le timbre d'Ansbach. Puis, Félicie savait d'une manière certaine que Karl n'était pas en correspondance avec son neveu. En réponse à la lettre relative à Frantz,

Barth avait écrit à l'orfèvre qu'il ne voulait plus entendre parler de ce jeune homme.

(( Ce garçon, que je regardais comme mon héritier, comme mon fils, écrivait-il à Riéland, a commis une faute que je ne lui pardonnerai jamais. Il est inutile que je vous dise ce que c'est. Cela me concerne particulièrement et ne touche en rien à la probité de Frantz. Vous pouvez donc le garder sans crainte dans votre atelier; seulement, ne m'en reparlez jamais. »

D'après cette lettre, que Riéland avait montrée à sa fille, il était assez évident que Frantz ne recevait pas de lettres de son oncle. Quel était donc le correspondant du jeune Alsacien! Un ami?... Il en aurait parlé quelquefois. Puis, avec cette diplomatie intime pour laquelle nul ambassadeur ne saurait lutter contre la femme même la plus bornée, Félicie était parvenue à s'assurer que Frantz n'avait aucun ami en Allemagne. Une femme alors...? Ceci était plus probable; cependant, l'écriture, remarquablement belle et régulière, semblait tracée par une main d'homme.

Tout cela intriguait Félicie à un point extraordinaire. Comme c'était presque toujours à la jeune fille que le facteur remettait toutes les lettres, elle éprouvait des tentations folles d'ouvrir celles de Frantz. Ces lettres lui brûlaient les doigts : elle les fixait quelquefois comme si son regard eût pu pénétrer à travers l'enveloppe. Du reste, elle n'en aurait pas été plus avancée, car les

lettres étaient écrites en allemand. Il est vrai que cette impossibilité devait prochainement disparaître, Félicie ayant déjà commencé à apprendre l'allemand avec Barth auquel, en retour, elle donnait des leçons de français. Le pauvre garçon en avait grand besoin : il estropiait notre langue d'une façon déplorable. Cela lui attirait sans cesse les railleries de Rémy et d'Isidore. Ce dernier surtout, malin comme un singe, et gâté par Riéland qu'il amusait par ses jeparties, se montrait fort jaloux de l'affection que Félicie témoignait au jeune ouvrier. Il éprouvait pour la fille de son patron un de ces amours comme en ressent tout écolier pour la première femme un peu jolie avec laquelle il se trouve en fréquentes relations. Puis, ce gamin, aussi intelligent que précoce, et déjà vicié par de mauvaises connaissances , avait une ambition assez commune , celle dfe devenir riche en peu de temps, sans peine et sans travail. Un mariage avec la fille de l'orfèvre, qu'il regardait naturellement comme une riche héritière, lui aurait singulièrement convenu. Il en avait tant vu de ce genre dans les romans qu'il lisait soir et matin, que cela lui semblait tout naturel.

— Quelles fines parties nous ferions, disait-il un jour à Nointel dans un moment d'épanchement, et quels bons dîners je vous paierais si je pouvais donner dans l'œil à quelque jolie demoiselle comme mademoiselle Félicie !

— Tu es trop jeune encore, répondait Nointel en je-

tant un regard complaisant sur sa propre personne. Pour plaire au beau sexe, il faut un peu plus d'âge et d'expérience.

— Cinquante ans, n'est-ce pas? reprenait Isidore, piqué de cette observation..., avec un ventre de milord et une tête à perruque ?

Malgré ses prétentions au bel esprit, Nointel n'était pas de force avec l'apprenti. 11 se contentait de hausser les épaules d\in air méprisant et se remettait à travailler comme s'il dédaignait de répondre à un enfant.

— Oui, oui, reprenait Tapprenti, faites le joli cœur, mon bonhomme; cela n^empêche pas que cet Alsacien vous coupe l'herbe sous le pied comme à moi. Vous avez beau mettre vos plus brillantes cravates, vous planter des faux-cols qui vous scient les oreilles, et rouler vos yeux comme une carpe qu^on vient ée pêcher, mademoiselle Félicie ne s'occupe pas plus de vous que de moi. Ce n'est pas l'âge qui vous manque pourtant, mon pauvre vieux.

Le malin apprenti disait vrai. Plus d'une commère du quartier s^était déjà moquée de Nointel à ce sujet. Sous un prétexte ou sous un autre, Rémy allait volontiers causer dans les boutiques voisines et faire l'aimable auprès des dames de comptoir. Comme on connaissait ses prétentions, on s'amusait à le plaisanter. Tout cela piquait le vieux garçon, et lui faisait prendre en grippe le jeune Alsacien. Celui-ci commençait aussi à le supplaner dans les travaux de Tatelier. Nointel était un peu,

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en effet, comme ces vieux chefs de bureau dont l'esprit étroit et routinier se tire tant bien que mal de leur besogne quotidienne, mais qui seraient incapables de rien faire en dehors de leurs formules habituelles.

Depuis vingt ans, le goût et le talent de Rémy étaient restés stationnaires. Or, tout avait marché pendant ce temps-là, et, sans qu'il s'en aperçût, l'ouvrier se trouvait fort distancé. Les clients de l'orfèvre le remarquaient et ne se gênaient pas pour le dire à l'orfèvre. Tout est relatif dans la vie : le général qui vient de se laisser battre par une armée moins nombreuse que la sienne n'est pas plus humilié que ne l'était Rémy à chaque avantage remporté par le jeune Alsacien.

Quoique Riéland fût peu causeur et ne voisinât guère, il ne pouvait éviter complètement ces relations qui s'établissent forcément dans certains quartiers entre gens dont les magasins se touchent et qui ont souvent recours l'im à lautre, ne fût-ce que pour changer un billet de banque ou une pièce d'or. A diverses reprises, on lui glissa quelques mots sur le mariage de sa fille avec le jeune Alsacien. Gomme on voyait toujours Barth et Fèlicie ensemble, et comme Frantz semblait presque faille déjà partie de la famille, ces suppositions n'avaient rien de bien étonnant. Dans le commencement, le bonhomme se contentait de hausser les épaules avec impatience. Un jour pourtant, après une conversation de ce genre, au lieu de rentrer chez lui, il se promena plus d'une heure sur le quai, les deux mains derrière le dos.

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Puis , tout à coup , comme un homme qui vient de prendre un parti énergique, il revint à son comptoir, monta dans sa chambre tout d\m trait , et se mit à écrire une longue lettre à son ami Karl Bar th.

— Viens-tu dîner, père? lui demanda sa fille, qui entrait dans sa chambre au moment où il cachetait sa lettre.

— Tout de suite, mon enfant ; laisse-moi seulement porter ceci à la poste.

— A qui donc écris-tu cette longue épître? reprit la jeune fille, pour laquelle Riéland n'avait jamais un secret.

— Tu es trop curieuse, répondit-il en l'embrassant. Je te dirai cela plus tard.

Félicie n'en demanda pas davantage, mais je ne voudrais pas jurer qu'elle n'eût déjà eu le temps de lire l'adresse. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle rougit un peu et qu'elle embrassa son père plus tendrement encore que d'habitude.

Deux ou trois jours plus tard, un mercredi soir, à la fin du mois, Riéland, Félicie et Barth tenaient un grand conseil. Il s'agissait de choisir l'endroit où l'on irait passer la journée du dimanche. Après avoir cité l'un après l'autre tous les environs de Paris, on se décida pour Enghien.

Dès six heures du matin, le lendemain, tout le monde était sur pied. Pour la plupart des boutiquiers de Paris, la journée du dimanche est une affaire importante. On

pense tout le reste de la semaine à ce bienheureux jour de repos et de liberté. On serait désolé d'en perdre une minute.

Le premier départ pour Enghien avait lieu à 7 heures et demie. Félicie proposa d'en profiter ; mais son père, qui attendait de jour en jour la réponse de Karl Barth, ne voulait sortir qu'après avoir reçu son courrier. Pour se rendre à pied de la rue Bourtibourg à place Lafayette, où se trouve la gare du chemin de fer du Nord, et arriver quelques minutes avant le second départ, celui de 9 heures 50 m., il fallait partir du magasin à 8 heures et demie au plus tard. Le facteur n'était pas encore venu lorsque sonna la demie : Riéland perdit patience.

— Partons, dit-il ; si j^ai des lettres, nous les retrouverons en rentrant.

Une heure après, l'orfèvre, sa fille et Frantz roulaient vers Enghien dans un wagon de 2^ classe. Dans le même compartiment se trouvaient deux jeunes gens à peu près du même âge que Barth. Demi-bottes vernies provenant évidemment d'un magasin de confection, canne à pomme de chrysocale, gants paille à leur seconde édition, cravate flamboyante, habit noir et pantalon noir à neuf heures du matin... tout cet ensemble sentait le commis de magasin de nouveautés. Ces messieurs étaient fort gais, fort turbulents même. Frantz, qui admirait de bonne foi leur toilette et leur élégance, trouva bientôt qu'ils regardaient un peu trop mademoi-

selle Riéland. Puis ils avaient une manière de se confier mutuellement à haute voix leur admiration dithyrambique pour la jeune fille, et de se mettre ensuite à rire, qui embarrassait beaucoup Félicie.

Malgré sa douceur et son caractère essentiellement pacifique, Frantz rougissait de colère. N^eût été la timidité qui l'empêchait toujours de prendre la parole et de commencer sa première phrase, il aurait apostrophé fort rudement les deux commis. Quant au père Riéland, absorbé comme toujours dans ses calculs, il était sourd, aveugle et muet. Félicie, quoique trèsmécontente des propos des deux freluquets, était au fond du cœur tout heureuse de la jalousie qu'elle voyait étinceler dans les yeux du jeune ouvrier. Seulement elle craignait une querelle. Cela finit en effet par arriver.

Lorsqu'on sortit des wagons, à la gare d'Enghien, les deux commis, encouragés par le silence de Frantz et de Riéland, se mirent à suivre Félicie et continuèrent leurs sornettes. Cette fois, Frantz perdit patience. Il lâcha le bras de la jeune fille et courut à ses persécuteurs. Un d'eux eut le malheur de lever sa canne. Il n'en fallait pas tant... Frantz lui arracha son jonc de pacotille qu'il mit en morceaux et qu'il jeta dans la douve, oii le commis ne tarda pas à le rejoindre avec une basque de moins à son habit. L'autre commis, plus vigoureux, tenait bon et rendait bravement à Frantz la monnaie de ses horions. Enfin, quelques passants intervinrent et se-

parèrent les combattants. Tout le monde donna tort aux deux commis. Celui qui avait roulé dans la douve, et aux dépens duquel on riait, voulut faire le matamore et parla de duel.

— Je ne demande pas mieux ! s'écria Frantz ; quand vous voudrez !

L'autre marmotta quelque bravade d'un ton moins assuré.

— Voyons, voyons, filez votre nœud, décampez, dit à ce dernier un vieil officier qui était au nombre des spectateurs. Vous n'avez nulle envie de vous battre, et ce brave garçon a fort bien fait de vous corriger. Décampez, vous dis-je, ou je vous fais arrêter.

Tout le monde applaudit. Les deux commis baissèrent la tête et se retirèrent fort confus.

Félicie prit le bras de Frantz et s'éloigna avec Riéland et le jeune Alsacien. Elle gronda Frantz de sa vivacité ; mais, au fond du cœur, elle en était fière et reconnaissante.

— Ah çà, dit le père Riéland qui n'avait compris qu'à moitié tout cet incident, quelle mouche t'a donc piqué, Frantz? Pourquoi chercher querelle à ces deux jeunes gens ? Moi qui te croyais un mouton !

— C'est un mouton enragé, mon père, répondit Félicie en riant, quoiqu'elle tremblât encore un peu. Aussi je suis en train de le gronder... Oh! mais!... malheureusement, cela ne produit pas beaucoup d'effet, ajouta la jeune fille du même ton, en se penchant pour

regarder Frantz , qui la contemplait avec amour.

Le bonhomme secoua la tête et sourit dans sa barbe.

Après le déjeuner, Félicie témoigna le désir de faire une promenade sur le lac. On se rendit à l'embarcadère. Frantz voulut prendre les avirons ; mais ^orfèvre, qui ne brillait pas par l'intrépidité, surtout sur l'eau, exigea qu'on prît un batelier.

Il faisait un temps magnifique. Le soleil, glissant ses rayons à travers le feuillage des arbres qu'agitait une brise légère, dorait de capricieuses lueurs la surface limpide du lac. Sous l'impulsion des avirons, l'onde . s'entr'ôuvrait en murmurant devant le bateau pour se rejoindre derrière lui en un sillon d'argent. L'azur du ciel se reflétait sur la surface du lac, qu'efileurait de temps en temps Faile rapide de quelque hirondelle. On entendait dans le bois voisin le ramage joyeux des oiseaux qui sautillaient de branche en branche.

Riéland s'était placé à l'avant de Tembarcation. En regardant le mouvement des avirons, il lui était venu à Fidée d'inventer un système pour remplacer les rameurs. Cette préoccupation lui faisait oublier ses terreurs : la barque aurait pu sombrer, qu'il ne s'en serait aperçu qu^au moment d'être submergé.

Assise à l'arrière, sur ^un grand manteau que Frantz avait apporté, Félicie se laissait aller à ce plaisir indicible de vivre et de respirer que peuvent comprendre ceux-là seulement qui relèvent de maladie, ou dont l'existence se passe dans un réduit privé d'air et de so-

leil. Sans regarder Frantz, elle sentait pour ainsi dire la tendresse qu'exprimaient les yeux du jeune homme toujours fixés sur elle. Les regards passionn^^.s de Frantz rayonnaient jusque dans le cœur de Félicie, et lui causaient une ineffable sensation de bonheur, analogue à celle que Tair pur et frais produisait sur la poitrine de la jeune fille. Elle aspirait la vie par tous les pores. Quelquefois , oppressée par ce sentiment inouï de bonheur, elle fermait les yeux comme pour se reposer et pour replier son cœur sur les sensations qui l'enivraient. En ouvrant à demi ses paupières, elle rencontrait le regard inquiet et passionné de Frantz. Par un signe de tête accompagné d'un doux sourire , elle rassurait le jeune homme, et trouvait une nouvelle jouissance à suivre les changements de la physionomie de Barth, qui s'éclairait instantanément au sourire de Félicie.

— Mon Dieu, qu'il fait bon vivre ! murmura la jeune fille, n'est-ce pas, Frantz ?

— Oh oui ! répondit-il avec une sorte de distraction.

— A quoi pensez-vous donc ? reprit-elle.

— Je ne sais. 11 me semble par instants que je ne suis plus sur la terre et qu'en rouvrant les yeux je vais me trouver dans un autre monde.

— Tout seul?

— Oh! non, non ! avec vous!

— Et mon père? dit-elle avec ce ravissant sourire

que Tenivrement du cœur fait seul éclore sur les lèvres.

— Et votre père aussi, répliqua-t-il avec vivacité, mais avec un accent bien différent.

— Qui sait? pensa Félicie. Que mon père consente à notre mariage, et ce rêve peut se trouver bientôt réalisé.

Elle eut un regard qui trahit sa pensée ; mais le jeune homme ne le vit pas. La tête penchée sur sa poitrine, il suivait d'un air pensif le sillage du l^ateau.

A ce moment, un des nombreux cygnes dispersés sur le lac s'approcha de l'embarcation. Entr'ouvrant ses belles ailes blanches et se maintenant bord à bord avec le canot, il avança vers Félicie son cou souple et gracieux. La jeune fille surprise se rejeta en arrière.

— N'ayez pas peur, mademoiselle, lui dit le batelier ; il ne vous mordra pas ; c'est du pain^' qu'il vous demande.

— Oh ! le pauvre animal ! s'écria Félicie. Dieu qu'il est beau !

Promptement rassurée, elle passa sa petite main sur la tête du cygne, qui se laissait tranquillement caresser. De temps en temps seulement, il secouait ses ailes d'un air impatient, et fourrait son bec entre les doigts de la jeune fille pour y chercher les friandises sur lesquelles il comptait.

— IN'as-tu donc rien à me donner? semblait -il lui dire.

— Quel dommage que je n'aie pas apporté de gâteaux! s'écria Félicie.

— Voulez-vous du pain, mademoiselle, j'en ai dans ma poche?

— Oh ! oui, bien volontiers.

— Vous êtes Allemand ! dit Frantz au batelier, tandis que Félicie distribuait le pain à deux ou trois cygnes groupés autour du bateau.

— Oui, monsieur, et vous aussi ?

— J'ai demeuré huit ans en Allemagne ; puis, je suis de Vendenheim.

— Ce n'est pas bien loin de chez moi.

— De quel endroit êtes- vous donc ?

— De Garlsruhe.

— En effet. Gomment se fait-il que vous soyez batelier à Enghien?

— J'étais venu à Paris pour... pour une affaire enfin... ajouta-t-il après un instant d'hésitation... La maladie m'a pris en arrivani. J'ai mangé ce que j'avais mis de côté pour le retour. Alors il m'a fallu trouver du travail. Le maître de Fauberge où je logeais , à La Chapelle Saint-Denis, m'a fait venir ici. J'y suis resté.

Frappée de Faccent sombre et morne du batelier, Félicie l'examina plus attentivement. C'était un homme de trente ans environ. Ses traits profondément accusés, son front bas et étroit, ses sourcils contractés, ses yeux un peu égarés annonçaient un caractère violent et peu

intelligent. En même temps cependant , il y avait

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de la bonté sur cette physionomie presque farouche. Félicie remarqua aussi qu'il était fort pâle et paraissait malade. Par instants même, il portait la main à son côté coDome pour comprimer une vive douleur. •

— Est-ce que vous êtes malade ? lui demanda-t-elle.

— Non, mademoiselle, presque plus. Seulement, l'autre jour, en soulevant un paquet trop lourd, j'ai fait un effort ; il m'en est resté un point de côté qui me fait un peu souffrir.

— Il faudrait vous reposer, dit Félicie. —Donnez-moi les avirons, lui dit Frantz en allemand,

cela m'amusera.

• En entendant la langue de son pays, le batelier changea de physionomie. Sa figure sembla s'éclairer. 11 refusa néanmoins d'accepter Toffre de Frantz ; mais ce dernier l'y força.

— Gagnez-vous passablement à ce métier-là ? lui demanda le jeune Alsacien.

— Comme cela, monsieur. Si j'étais seul, je gagnerais bien de quoi vivre ; mais j'ai un petit garçon de six ans qui est continuellement malade. 11 me faut payer quelqu'un pour le garder pendant que je suis ici. Avec les drogues et les médecins, tout y passe.

— Vous êtes veuf? dit Félicie.

— C'est tout comme. Voilà trois ans que ma femme m'a quitté.

— Qu'est-elle devenue ?

— Je l'ignore...., heureusement pour elle, la mal-

heureuse ! ajouta-l-il en fronçant ses épais sourcils. Cette femme-là a fait le malheur de ma vie , voyezvous J'en étais fou... Je me tuais au travail pour lui

donner tout ce qu'elle désirait. Elle était jolie et ne le savait que trop. Il lui fallait toujours des tabliers et des

bijoux J'avais beau faire, elle n'était jamais contente.

Un jour qu'on m'avait envoyé faire une commission, elle est partie... avec quelque galant, sans doute. Elle a emporté tout ce qu'il y avait de quelque valeur dans notre pauvre maison. J'ai couru après elle, mais il m'a été impossible de retrouver ses traces. D'ailleurs je n'ai pu partir tout de suite, car, à mon arrivée, j'ai trouvé mon pauvre petit garçon presque à l'agonie. En jouant avec les petits du charpentier, mon voisin, il était tombé du haut d'une pile de bois, et s'était brisé les reins. Les médecins sont parvenus à sauver ce pauvre enfant, mais il restera infirme toute sa vie. Puis, il est toujours malade. Au premier moment, j'ai failli tuerie charpentier ; mais ce n'était pas de sa faute, à cet homme. Lui qui n'a pas le temps de surveiller ses propres enfants, on ne pouvait pas lui demander de garder les enfants des autres.

Quelqu'un m'avait dit que ma femme pourrait bien avoir pris du côté de la France. J'avais aussi cette idée. Au bout d'un an... — le.temps m'a paru long... allez... — quand le petit a pu supporter le voyage, je suis venu à Paris. Voilà deux ans déjà que je suis en France.

Ce récit fait simplement et avec une douleur d'autant

plus profonde qu'on la sentait contenue, émut vivement les deux jeunes gens. Quand cet homme parlait de son fils, sa physionomie prenait une expression de tendresse vraiment touchante. Félicie avait les yeux remplis de larmes.

— Ecoutez, mon brave homme, lui dit la jeune fille, vous m'avez avoué tout à l'heure que l'hiver était la mauvaise saison pour vous, parce qu'il fallait revenir à Paris, où vous ne trouviez pas toujours de l'ouvrage. Si vous étiez trop embarrassé quelque jour, et si vous aviez besoin de quelque chose pour votre petit garçon, venez nous voir au magasin d'orfèvrerie qui fait le coin de la rue Bourtibourg et de la rue Sainte-Croix-de-la- Bretonnerie. Nous ne sommes malheureusement pas riches,mais enfin nous pourrons toujours vous procurer quelque soulagement pour le petit. Comment s'appelle-t-il ?

— Frantz, mademoiselle : si vous saviez comme il a une jolie figure et comme il est intelligent !

Cédant à une de ces impulsions parties du cœur qui ne vous laissent pas le temps de réfléchir, Féhcie prit dans sa poche la bourse en soie qui contenait tout son argent ; puis, comme Frantz regardait d'un autre côté, elle glissa son petit trésor dans la main du batelier.

— C'est pour votre petit garçon, lui dit-elle tout bas, en lui faisant signe de se taire.

— QuQ Dieu vous récompense, mademoiselle ! murmura l'AUeaiand les larmes aux veux.

Quoiqu'il semblât regarder d'un autre côté, Barth n'avait perdu aucun détail de cette petite scène. Il se retourna brusquement et ses yeux se fixèrent sur ceux de Félicie avec une telle expression de reconnaissance et d'amour que la jeune fille, se voyant devinée, rougit jusqu'au front. Elle voulut parler et murmurer quelques plaisanteries, mais son émotion ne le lui permit pas. Ses yeux humides confondirent leurs regards avec ceux de Frantz. Puis, les mains des deux jeunes gens se rencontrèrent et échangèrent une rapide et tendre étreinte. Un incident burlesque interrompit brusquement cette petite scène muette. Un des avirons que Frantz avait lâché, et qui restait maintenu sur le bord du bateau par le crochet, traînait encore dans l'eau. L'impulsion du canot ramena la poignée de cet aviron sur la poitrine du jeune Alsacien qui, pris à l'improviste, se renversa en arrière sur le banc. Félicie poussa un cri d'effroi, et saisit le bras de Frantz qui se relevait déjà en riant tandis que le batelier attrapait l'aviron. Le jeune homme n'avait eu aucun mal, et n'avait même couru aucun danger.

Pour mieux réfléchir à ses combinaisons, le père Riéland s'était assis, tout seul, sur un rouleau de cordes, les deux coudes appuyés sur les genoux et le front entre ses deux mains. La secousse qu'éprouva l'embarcation fit glisser le bonhomme vers le milieu du bateau. Il arriva ainsi presqu'à l'endroit où, dans toutes les petites embarcations, séjourne un peu d'eau. Plongé dans ses calculs, Riéland s'était à peine aperçu de sa glissade.

Tout à coup, cependant, il éprouva une sensation de fraîcheur inusitée. Il porta machinalement la main à la partie de son individu ainsi mise au frais. Sa main s'en- fonça dans les cinq ou six pouces d'eau qui se trouvaient au fond de l'embarcation. Subitement ramené à la vie réelle, et comme un homme réveillé en sursaut, Riéland se crut noyé. Il se dressa d'un bond en poussant un cri perçant. On courut à lui, mais il avait déjà repris son sang-froid, et s'était rendu compte de l'incident. Ce jour -là, il était d'assez bonne humeur, de sorte qu'il fut le premier à rire de son aventure.

— Est-ce que nous ne dînerons pas bientôt? dit le bonhomme ; je commence à avoir grand faim, moi.

On dirigea la barque vers un des bosquets qui entourent le lac. Forcé de retourner à l'embarcadère, le batelier prit congé des deux jeunes gens en les remerciant avec effusion. Frantz et Félicie étalèrent sur l'herbe, au pied d'un arbre touffu, les provisions qu'on avait apportées dans un panier.

Félicie, qui mangeait fort peu d'habitude, manœuvrait consciencieusement, ce jour-là, sa fourchette et son couteau.

— Sacrebleu, quel appétit ! lui dit son père.

— ïu me le reproches, fit-elle en riant ?

— Grand Dieu, non! s'écria le vieillard. Rien au monde ne pouvait me faire plus de plaisir. Je suis tout heureux de voir combien ta santé se raffermit depuis quelque temps.

Elle ne répondit pas, mais elle laissa glisser jusqu'à Frantz un regard qui semblait dire :

• — C'est à lui que je dois cette amélioration.

Le dîner fmi, Riéland s'installa sous un arbre avec un crayon, du papier et force petits morceaux de bois. Cinq minutes après, il dormait profondément.

Sa fille et le jeune Alsacien s'éloignèrent un peu et vinrent s^asseoir sur le bord du lac. Frantz semblait triste et préoccupé.

Le soleil descendait à l'horizon. Les bateaux épars sur le lac regagnaient la rive opposée. Devenue plus fraîche, la brise apportait avec elle les senteurs pénétrantes de la campagne et les parfums des fleurs printanières.

Les deux jeunes gens restaient silencieux, mais leurs coeurs émus se parlaient par les regards qu'échangeaient leurs yeux humides. Ils étaient tellement absorbés dans leur rêverie qu'ils tressaillirent en voyant une forme humaine se dresser auprès d'eux.

Une jeune fille de dix à douze ans, pauvrement vêtue et d'aspect misérable, les priait de lui acheter quelques fleurs. Félicie fouilla dans sa poche ; elle retira sa main vide, et se rappela qu'elle avait donné sa bourse au batelier. Elle se sentit rougir sous le regard de Frantz, qui avait suivit son mouvement. Le jeune homme n'avait rien sur lui non plus.

Faute de mieux, ou donna à la petite quelques restes du repas.

— Merci, monsieur et mademoiselle, dit-elle en s'éloignant toute joyeuse, cela vous portera bonheur pour votre mariage.

Félicie rougit jusqu'au blanc des yeux cette fois; mais à travers ses longs cils abaissés, son regard humide et souriant chercha celui du jeune homme.

Frantz se couvrit la figure de ses deux mains ; de grosses larmes coulaient entre ses doigts.

— Mon Dieu, Frantz, qu'avez -vous? demanda la jeune fille toute bouleversée. Pourquoi ces larmes?.. Frantz...

— Au nom du ciel, laissez-moi et ne me demandez rien ! s^écria-t-il en se frappant la tête avec une sorte de frénésie contre l'arbre près duquel il se trouvait. C'en est trop, je veux partir... je partirai... Oh! mon Dieu, mon Dieu, pourquoi vous ai-je connue?...

— Partir! répéta Félicie, pâle et tremblante. Partir?... Nous quitter?... Que vous avons-nous fait, Frantz?.., Moi qui croyais que' vous étiez heureux près de nous, que vous nous aimiez, mon père et moi.

— Oh ! oui, je vous aime ! s'écria- t-il avec élan ; oui, je vous aime Félicie, plus que je ne puis le dire, et c'est pour cela que je dois vous quitter.

— Non, répondit-elle, non, Frantz. Croyez-vous donc que je n'avais pas deviné que vous m'aimiez?

— Cela ne vous fâchait pas?

— Non, murmura-t-3lle avec un ineffable sourire, en laissant tomber sa jolie tête sur l'épaule de Frantz.

Celui-ci fit un mouvement comme pour presser la

jeune fille sur son cœur; puis, tout à coup, il se leva brusquement et s'enfuit avec les marques du plus violent désespoir.

— Où diable Frantz est-il donc passé? demanda le père Riéland, qui arriva cinq minutes après. Il est temps de songer au retour.

11 se mit à appeler le jeune homme, qui revint au bout de quelques minutes. Frantz avait encore les yeux rouges et la figure bouleversée.

Il prit silencieusement le bras de Félicie, qui s'était approchée de lui, et l'on se mit en route pour l'embarcadère.

En rentrant à son magasin, Forfévre trouva une lettre portant le timbre de Darmstadt. Il la mit dans sa poche sans rien dire et monta aussitôt dans sa chambre pour la lire.

Frantz voulait aussi se retirer.

— Restez, Frantz, lui dit la jeune fille, avec une affectueuse fermeté ; il faut que je vous parle.

Il s'appuya sur le comptoir et attendit ce que la jeune fille avait à lui dire, les yeux baissés et dans une morne attitude.

— Frantz, lui dit mademoiselle Riéland dont la voix tremblait un peu, il faut que nous nous parlions franchement tous les deux. Vous m'avez dit que vous m'aimiez... Je vous crois, ajouta-t-elle en voyant le geste du jeune Alsacien... oui, je vous crois... Moi, je vous aime aussi, Frantz. Si j'avais encore ma pauvre mère, je lui

aurais dit tout cela depuis longtemps. Quant à mon père, vous comprenez que je ne puis me dispenser de lui apprendre ce qui s'est passé entre nous aujourd'hui. Il est bon, bien bon, mon pauvre père, et vous savez qu'il a beaucoup d'affection pour vous. En le priant bien tous les deux... Mais, Frantz, vous ne m'écoutez pas... vous détournez la tête... vous pleurez encore... Frantz!... Mon Dieu, mon Dieu, qu'avez- vous ? continua- t-elle en cherchant à séparer les deux mains du jeune homme, qui se couvrait la figure.

Au même instant, l'orfèvre entra, l'air sombre et mécontent, tenant à la main une lettre qu'il jeta au jeune Alsacien.

— Voici une lettre de votre oncle, lui dit-il d'un ton brusque. Elle m'apprend que vous vous êtes marié. . . malgré lui... Vous auriez bien pu, il me semble, me conlier vous-même cette...

11 s'interrompit en voyant sa fille pâlir et chanceler.

— Marié !... répéta la pauvre enfant d'une voix entrecoupée, et comme si elle n'avait pas eu la conscience de ses paroles, marié !j..

Elle répéta ce mot cinq ou six fois ; puis elle fit quelques pas pour sortir ; mais les forces lui manquèrent tout à coup. Elle tomba dans les bras de son père. Le vieillard éperdu la porta dans sa chambre , Frantz voulut l'aider. Il le repoussa durement.

— Va-t'en, misérable, lui cria-t-il... va-t'en! Maudit soit le jour où tu es entré dans notre maison !

Au bout de quelques minutes, Félicie revint à elle. Son père se tenait à son chevet, pâle et haletant.

— Mon père, mon bon père ! s'écria-t-elle en embrassant le vieillard qui sanglotait... Je vous ai fait bien peur, n'est-ce pas?... pauvre père!... Une folie !... Mais c'est fini... embrasse-moi encore...

Tout en parlant à son père, ses yeux inquiets cherchaient une autre personne. Elle entendit des sanglots de l'autre côté de la porte.

~ Mon père, dit-elle, et.. . lui?

— Qui?... murmura le vieillard.

— Frantz... qu'est-il devenu?

— Que nous importe?... Il est parti sans doute.

— Non, mon père ; je l'entends qtii pleure... écoutez. Riéland se leva avec colère, mais la jeune fille le retint par le bras.

— Père, dit-elle, de grâce, ne le chassez pas... Ce n'est pas sa faute si je Faime... attendez quelques jours... il s'expliquera... Laissez-moi lai parler, au moins.

Elle était dans mi tel état d'agitation, que l'orfèvre n'osa pas la contrarier. Il ouvrit la porte en serrant les poings, et fit signe à Frantz d'entrer.

La figure inondée de larmes et les traits décomposés, l'Alsacien s'avança, en chancelant comme un homme ivre, vers le fauteuil de Félicie. Il se jeta à genoux devant elle. La jeune fille lui tendit sa main, qu'il couvrit de baisers et de larmes.

Le vieillard la lui retira avec une colère contenue.

En ce moment, quelqu'un frappa à la porte du magasin. Riéland fit un geste d'impatience et ne bougea pas. On frappa de nouveau.

— Allez ouvrir, dit l'orfèvre en s'adressant à son ouvrier d'un ton brusque.

Frantz se leva machinalement, mais il avait tellement perdu la tête qu'il ne pouvait même plus retrouver la porte. Dans un pareil état, il était incapable de répondre à des étrangers. L'orfèvre le comprit et descendit en appelant toutes les malédictions du ciel sur la tête du pauvre Barth.

— Ainsi, c'est bien vrai, Frantz, dit la jeune fille à demi-voix, dès que son père eut quitté la chambre, vous êtes marié ?

— Oui, répondit-il d'un ton sombre, oui, pour ma honte et pour mon malheur. Mon pauvre oncle me Savait bien prédit. Je me suis marié malgré lui. Elle était ouvrière et demeurait tout près de nous. Elle a quatre ans au moins de plus que moi. J'étais un enfant, sot et crédule... elle m'a fait croire qu'elle m'aimait, que je rkvais perdue, qu'elle se tuerait, et bien d'autres mensonges de ce genre.. . Elle attribuait l'opposition de mon oncle à la jalousie. Que sais-je enfin...? Je n'étais pas difficile à tromper... c^est elle qui a tout disposé pour notre mariage... Mon bonheur n'a pas été long... Elle s'est bien vite démasquée. Elle s'était figuré que mon oncle finirait par se raccommoder avec moi, qu'il four-

nirait à nos besoins, qu'elle pourrait vivre sans travailler, avoir des toilettes et de bons repas. Notre misère l'a promptement ennuyée. Elle s'en est prise à moi... Ce que j'ai souffert pendant un an, voyez-vous, mademoiselle Félicie, rien au monde ne saurait l'exprimer. Cette femme-là avait tous les vices... Je n'ai pu résister davantage. Je suis parti. Je lui envoie tout ce que je gagne. C'est bien peu ; mais enfin toute autre qu'elle pourrait vivre avec cela. Et cependant elle se plaint toujours... Elle se figure, j'en suis certain, que je gagne davantage. Elle m'écrit continuellement, ou plutôt elle me fait écrire — car elle ne sait pas même lire — pour demander de l'argent. A chaque instant, je tremble de la voir arriver à Paris. Voilà la vie que je me suis faite, mademoiselle Félicie. Comprenez-vous ce que j'ai dû éprouver aujourd'hui... C'est ma faute, mon Dieu! je ne le sais que trop; mais je suis bien malheureux !...

Les larmes ruisselaient sur la figure décomposée du pauvre garçon. Riéland lui-même, malgré sa colère, en aurait eu pitié. Félicie le consola de son mieux ; mais elle-même souffrait beaucoup. Elle sentit que les forces l'abandonnaient.

— Frantz, lui dit-elle, je vous plains et je vous pardonne de tout mon cœur... Je tâcherai de faire votre paix avec :.non père. Mais je vous vois si désespéré que cela m'inquiète. Jurez-moi de ne point atlenter à vog jours. Votre mort me tuerait, Frantz, et, sans moi, que deviendrait mon pauvre père ?. .. Vous me le jurez ?

- Oui, répondit-il d'une voix qu'étouffaient les sanglots, mais vous obtiendrez qu^il ne me chasse pas.

— Je ne sais, dit-elle ; ne me demandez rien maintenant... Je n'ai plus trop la tête à moi... Je souffre un peu... Voici mon père qui remonte... Adieu, partez... adieu, mon pauvre Frantz ; que Dieu ait pitié de vous !... et de moi, ajouta-t-elle tout bas, tandis que le jeune homme se retirait, la figure cachée dans son mouchoir.

Félicie eut beaucoup de peine à obtenir de son père qu'il conservât le jeune Alsacien. Riéland voulait le renvoyer immédiatement de son atelier et de sa maison. 11 ne fut retenu que par la crainte des conjectures que ce brusque départ ferait naître dans le quartier. Puis il redoutait ^impression que cela produirait sur Félicie, qu^il voyait fondre en larmes, dès qu'il abordait ce sujet. Le pauvre vieillard adorait sa fille, et ne se sentait pas la force de la voir pleurer.

Frantz resta donc chez les Riéland. On comprend combien la position de ces trois personnes vis-à-vis Fune de Fautre était fausse et pénible. Malheureusement toutes trois manquaient de courage et de fermeté pour la faire cesser.

Félicie se ressentait toujours de la secousse qu^elle avait éprouvée. Une fièvre sourde la minait insensiblement. Sachant que sa maladie serait un nouveau grief que Riéland reprocherait à Frantz, la courageuse enfant luttait contre la douleur avec une incroyable énergie. Brisée par la fièvre et déjà si faible qu'elle pouvait

Le'sECRKT DR FRANTZ. 275

à peine se tenir débout, elle trouvait encore dans son cœur la force de sourire et de parler gaîment à son père. A la fin, cependant, elle ne put résister plus longtemps. Un matin qif elle était assise à son comptoir, elle se sentit plus malade. Elle voulut regagner sa chambre. Arrivée au milieu de Fescalier, elle perdit connaissance. On accourut. Frantz la porta dans sa chambre. Riéland arriva en même temps, et renvoya l'ouvrier avec colère. Le jeune homme ne répondit rien, et se retira mais il s'arrêta sur la 'dernière marche de l'escalier et y resta, la tête dans ses deux mains. Le lendemain, Félicie réclama sa présence.

Le médecin, vieil ami de la maison, s'aperçut bientôt que la jeune fille était beaucoup plus calme lorsque Frantz se trouvait auprès d'elle. Riéland soupira, et ne chercha plus à renvoyer le jeune Allemand. Au fond du cœur, malgré sa colère, il ne pouvait s'empêcher d'être ému de la profonde douleur du pauvre garçon. En quelques jours, ce dernier avait vieilli de dix ans.

Au bout d'une semaine, le médecin commença à donner quelque espoir.

— Je crois que nous la sauverons, dit-il à Riéland en se retirant. Ce qu'il lui faut avant tout, c'est du calme et du repos. Pas de bruit, pas d'émotions vives.

Afin de questionner plus librement le médecin, Riéland sortit avec lui.

Il venait à peine de quitter la maison lorsqu\me femme entra dans le magasin. Son costume annonçait une

étrangère. Elle avait une très-mauvaise tournure. Au premier abord, on lui aurait donné vingt-sept à vingthuit ans. En la regardant attentivement, on s'apercevait qu'elle était plus jeune de quelques années ; mais son embonpoint et ses traits déjà flétris la faisaient paraître plus âgée. Elle avait dû être fort belle, mais d'une beauté commune et massive.

— C'est ici que demeure Frantz Barth ? demanda-telle avec un accent allemand des mieux caractérisés.

-^ Oui, madame, répondit Isidore.

— Où est-il ?

— Dam, là-haut, fit l'apprenti, en toisant l'étrangère avec ce regard moqueur particulier au gamin de Paris,

— Dites-lui de descendre. Je veux lui parler.

— Il ne pourra pas descendre maintenant.

— Pourquoi ?

— Dam, parce qu'il est dans la chambre de Mademoiselle Félicie.

-- Eh bien ?

— Eh bien I il ne la laissera pas toute seule, tiens, puisqu'elle est malade,

— Prévenez-le toujours. Dites-lui que c'est Bettina^ de Darmstadt... Nous verrons bien s'il refusera de descendre.

— Il faut attendre que le patron soit rentré, reprit Isidore.

— Pourquoi cela ?

— Il nous est défendu d'entrer dans la chambre mademoiselle Félicie.

— Frantz y est bien !

— Oh ! lui, c'est différent! murmura l'apprenti avec une inflexion toute particulière.

La jeune femme fronça le sourcil et sa physionomie prit une expression sinistre.

— Où est cette chambre ? demanda-t-elle. Isidore lui montra machinalement l'escalier.

Elle se mit aussitôt à gravir les marches d'un pas rapide. Isidore s'élança pour l'arrêter, mais elle le repoussa vivement et continua son ascension. L'apprenti courut de nouveau après elle. Il la rejoignit sur le palier et la saisit par sa robe. Au bruit de leur altercation, Frantz sortit de la chambre de Félicie. En voyant l'étrangère, il devint pâle comme un mort.

— Descends, dit-il à l'apprenti avec un tel accent que, malgré sa curiosité, Isidore se hâta d'obéir.

Riéland avait conduit le médecin assez loin. En revenant chez lui, il aperçut 'deux ou trois cents personnes arrêtées devant sa maison. Tout le monde parlait à haute voix, et se dressait sur la pointe du pied pour regarder du côté de son magasin.

— Qu'y a-t-il donc ? demanda l'orfèvre à un de ses voisins qu'il aperçut à la fenêtre d'un premier étage.

— Rentrez bien vite chez vous, iM. Riéland, lui répondit le voisin ; il paraît qu'un de vos ouvriers vient d^assassiner une femme.

Riéland se rua au milieu de la foule et fit tant des pieds et des mains qu'it parvint à gagner la porte. Un agent de police lui ouvrit. A peine entré, il aperçut au milieu de la boutique, une femme morte ou évanouie et couverte de sang. Un médecin et deux voisines lui prodiguaient des soins. A quelques pas derrière cette femme, des agents de police entouraient Frantz Barth, qui était aussi tout couvert de sang et dont l'attitude révélait un morne désespoir.

— Où est ma fille ? s'écria l'orfèvre avec angoisse.

— Elle est là-haut, dans sa chambre, monsieur Riéland, répondit Isidore. Elle ne sait rien de tout cela.

— Que s^est-il donc passé ? Quelle est cette femme ? demanda l'orfèvre.

— Il paraît que c'est la femme de ce jeune homme, répondit un des agents de police, et qu'il vient de la jeter du haut en bas de votre escalier.

— Comment se trouve-t-elle là ? reprit l'orfèvre. Isidore le lui raconta.

— Ce garçon est incapable d'un assassinat ! s'écria l'orfèvre. D'ailleurs, comment sait-on qu'elle est sa femme ?

— C'est elle-même qui Ta dit, monsieur, répondit un des agents. Tout à l'heure elle a repris un moment connaissance. Elle a montré ce jeune homme du doigt, en disant : « C'est lui, mon mari, qui m'a assassinée. » L'effort qu'elle a fait a été cause qu'elle est retombée aussitôt.

— Voici le brancard, dit un autre agent, en ouvrant la porte de la rue.

— Il faut la porter à l'Hôtel-Dieu, fit le médecin.

— Ainsi, vous ne connaissez pas cette femme, monsieur ? demanda l'un des agents à Riéland.

— Nullement.

— Ce jeune homme était votre ouvrier ?

— Oui, monsieur.

— 11 paraît qu'on ne le savait pas marié ?

— En effet, monsieur ; mais il l'avait dit à ma fille et à moi.

— Ils vivaient donc mal ensemble, sa femme et lui, pour être ainsi séparés ?

— Je crois qu'oui, repartit l'orfèvre, qui ne sentit que trop tard ce que sa réponse avait de compromettant pour Frantz.

— La voilà qui reprend connaissance, dit un des ouvriers.

— Puis-je lui adresser quelques questions ? demanda. \\\n des agents au médecin.

— Pas en ce moment, répondit ce dernier... nous verrons à l'hôpital, si c'est possible.

— Silence ! reprit la voisine... elle va parler.

Un profond silence se fit dans le magasin. Betlina promena autour d'elle un regard d'abord fixe et inintelligent. Bientôt sa figure s'anima faiblement : une expression de haine et de rage brilla dans ses yeux dirigés sur Frantz.

— C'est lui qui m'a assassinée, dit-elle en le montrant du doigt.

Ce mouvement faillit lui devenir funeste. Le sang, un instant arrêté, jaillit de nouveau des deux profondes blessures qu'elle avait à la tête. Il fallut recommencer tous les soins. Enfin, on parvint à la mettre sur le brancard et à la transporter sans accident à l' Hôtel-Dieu. Quant à Frantz, on l'emmena immédiatement au dépôt de la Préfecture de police.

Tel fut à peu près le récit que me fit mon ami. Comme il était au nombre des rares clients du père Riéland, ce dernier l'avait prié de défendre le jeune Alsacien. Quoique pleinement convaincu de l'innocence de son client, A. D... craignait beaucoup une condamnation.

— Il n'a fait que repousser cette mégère, qui voulait entrer de force dans la chambre de mademoiselle Riéland, me dit mon ami. Elle a glissé et roulé dans l'escalier ; mais elle persiste à accuser son mari de l'avoir jetée. Enfin, tout se réunit pour accabler ce pauvre diable.

Sans connaître ce Frantz Barth, je m'intéressais à lui. Autant pour savoir ce qu'il deviendrait que pour entendre la plaidoirie de mon ami, je me rendis aux assises le jour où l'on devait juger cette affaire.

J'arrivai un peu tard. L'acte d'accusation était déjà lu. On procédait à l'interrogatoire de l'accusé. Le pau-

Ll' SECRET DE FRANTZ. 281

vre jeune homme faisait pitié. Les personnes mêmes qui étaient le plus persuadées de sa culpabilité ne pouvaient s'empêcher de s'y intéresser. 11 répondait avec une franchise et une sorte de naïveté vraiment touchantes.

— Bettina s'est mise en fureur contre moi sur le palier, dit il. Comme elle faisait beaucoup de bruit, je l'ai suppliée de descendre avec moi. Je lui ai dit que mademoiselle Riéland était malade et que la moindre émotiou pouvait la tuer. Son médecin venait de le dire à l'instant même. Bettina s'est figurée que je la trompais. Elle a voulu entrer de force dans la chambre de mademoiselle Félicie. Je l'ai repoussée. En se débattant pour se dégager, elle a reculé trop loin. Peut-être aussi que ses pieds se sont pris dans sa robe.. Enfin elle est tombée à la renverse dans l'escalier, et elle a roulé jusqu'au bas Quand je l'ai relevée, elle était comme morte; mais je jure devant Dieu que je n'ai point cherché à la tuer, ni à lui faire aucun mal.

Bettina, la femme de Barth, était assise au banc des témoins. Elle portait encore une sorte de bandeau autour de la tête. 11 lui restait aussi une large cicatrice au front et à la joue gauche. Cette femme avait une méchante figure. Sa voix dure et sèche grinçait aux oreilles.

Sa déposition fut accablante pour Frantz. Elle y mit du reste un acharnement évident. Après force grimaces et maintes plirases que le ]3résidenl interrompit

en la priant d'être moins prolixe, voici ce qu'elle raconta :

Elle avait appris (elle ne put dire comment) que son mari la trompait, et qu'il gagnait beaucoup d'argent, quoiqu'il lui écrivît le contraire, et qu'il ne lui envoyât presque rien. Alors elle était venue à Paris. En la reconnaissant, Frantz l'avait accablée de reproches et d'injures. Elle avait voulu répliquer et lui faire honte de sa conduite : alors il l'avait frappée, prise à bras-le-corps et jetée du haut en bas de l'escalier.

Quelque antipathique que cette femme parût à tout le monde, et même aux jurés, sa déposition était tellement précise qu'elle rendait inévitable la condamnation du jeune Alsacien.

Isidore Maillan déposa ensuite avec beaucoup d'intelligence. Désarmé par le malheur de son compagnon d'atelier, il eut soin, tout en restant dans la vérité, d'éviter tout ce qui eût été de nature à charger Frantz Barth. En revanche, cet imbécile de Nointel, qui ne savait rien et n'avait rien vu, fit un mal énorme au jeune Alsacien. Au lieu de dire tout simplement qu'il ne savait rien, il eut le sot orgueil de vouloir pérorer, de faire des phrases, et de prendre des airs protecteurs envers Frantz. Bref, il fit tant de phrases et de réticences, qu'on se ligura qu'il en savait beaucoup plus long qu'il ne voulait le dire, et qu'il se taisait par égard pour Frantz.

Riéland, qu'on entendit ensuite, donna les meilleurs

témoignages sur son ouvrier et le défendit chaleureusement. Grâce aux lettres qu'il avait reçues de son ami Karl Barth, il édifia le public sur la moralité de Bettina ; mais le président l'interrompit et imposa en même temps silence à Bettina, qui s'était levée furieuse.

Ce qui produisit le plus d'effet sur l'auditoire, ce fut la déposition de mademoiselle Riéland. Sa vue seule suffit pour impressionner le public. Elle était très-pâle, et sa figure amaigrie révélait bien des souffrances. Malgré son état de faiblesse, elle parla assez longtemps d'une voix claire et distincte. Un silence profond régnait dans la salle.

Elle eut la courageuse franchise d'avouer son amour pour Frantz et fit cet aveu si pénible avec tant de modestie, de délicatesse et de simplicité, qu'une sorte de murmure bienveillant courut parmi les spectateurs. Les femmes pleuraient. Plusieurs hommes avaient les larmes aux yeux. L^intérêt qu'elle inspira et tout ce qu'elle dit à la justification de Frantz firent beaucoup de bien à la cause du jeune homme. Malheureusement, Bettina prit la parole pour contredire quelques assertions de Félicie. Comme elle injuriait la jeune fille, le président lui imposa silence, mais ses paroles n'en eurent pas moins le fâcheux effet d'affaiblir l'impression produite par la déposition de Félicie. La séance continua. Au bout de quelques minutes, le ministère public eut besoin d'adresser quelques questions à Bettina. Elle en profita pour recommencer ses récriminations. Tout à

coup, au milieu d'une phrase, elle hésita, pâlit, se troubla et devint d'une pâleur effrayante. Ses yeux, fixés sur un coin de la salle avec une visible expression de terreur, semblaient ne pouvoir s'en détourner.

Cinq ou six personnes se levèrent pour voir ce qu'elle regardait. Elle essaya de continuer sa phrase, mais sa voix tremblait.

— Qu'avez-vous donc ? lui dit le président.

Elle porta la main à sa tête, et dit qu'elle souffrait horriblement.

Un instant après, elle perdit connaissance. On l'emporta de la salle. Il fallut suspendre l'audience.

— 11 y a quelqu'un dans l'auditoire qui lui a fait signe, me dit un jeune homme qui se trouvait au banc des avocats. Que diable est-ce que cela signifie?

— Un homme ou une femme ? lui demandai-je.

— Un homme. . . un homme d'assez mauvaise mine même... 11 était debout, tout à fait au fond de la salle.

Au bout de deux heures environ, la cour rentra en séance. On rappela Bettina. Sa physionomie avait tellement changé d'expression que tout le monde s'en aperçut. Le ministère public lui posa de nouveau la question à laquelle son évanouissement l'avait empêchée de répondre. En dépit de l'assurance qu'elle affectait encore, on voyait qu'elle était dominée par quelque terreur secrète. Dès les premiers mots, on remarqua aussi un 'Changement complet dans ses dispositions à l'égard de on mari. Au lieu de le charger, comme elle lavai fait

jusque là, elle cherchait plutôt à le justifier. Le président la ramena sur le fait principal. Là, elle revint complètement sur sa première déposition.

On la pressa de questions. On lui fit sentir ses nombreuses contradictions. A la fin, elle perdit la tête. Elle avoua que la jalousie et le ressentiment Tavaient entraînée trop loin, et que son mari n'avait fait que l'éloigner un peu brutalement de la porte.

Il y avait évidemment quelque chose de singulier dans ce brusque revirement. Le président et le ministère pubhc le sentirent bien. On la tourmenta pour savoir à quelle suggestion elle cédait en ce moment. Elle se mit à pleurer et jura qu'elle n'obéissait qu'à la voix de sa conscience, à la compassion que lui inspirait son mari. On ne put la faire sortir de là.

Cela changeait singulièrement la position du jeune Alsacien. Après un brillant plaidoyer de son défenseur et un résumé fort remarquable du président, Frantz fut acquitté à l'unanimité. Les jurés prirent à peine le temps de passer dans la salle des délibérations. Malgré les injonctions d'usage, des applaudissements et un murmure bienveillant saluèrent l'arrêt du tribunal qui proclamait l'innocence du jeune Alsacien.

Quelques jours après, je me trouvais à passer devant la porte d'A. D..., et j'entrai pour lui faire mon compliment un peu tardif sur son plaidoyer. Il me raconta le dénoùment tragique de cette histoire. Cette fois encore,

je me mets de côté et je laisse parler les J faits.

Bettina était sortie une des dernières du Palais de Justice. Comme elle mettait le pied dans la cour, un homme vint à elle et lui prit le bras. Elle ne put contenir un mouvement de frayeur et recula.

— Ah! c'est vous, Friedrich? dit-elle d'une voix tremblante.

— Oui, répondit Thomme ; venez.

— Où voulez-vous me conduire ?

— Que vous importe ! suivez-moi !

— Je ne veux pas ! ^^écria-t-elle. Non ! laissez-moi ou j'appelle!...

— Soit! alors je dirai quels sont mes droits pour vous emmener.

Elle frappa du pied avec colère.

— Que me voulez-vous enfin ? reprit-elle. Vous voyez bien que tout à l'heure j^ai deviné et exécuté votre volonté, quoiqu'il me fût très-facile de vous dire plus tard que je n'avais pas compris le sens de vos gestes. Que vous faut-il encore ?

— Vous le saurez ! Pas de phrases et marchons.

— Je vais crier.

— Criez ; nous ne sommes pas loin de la prison ; vous n'aurez pas beaucioup de chemin à faire.

Elle leva les mains avec une rage concentrée et cessa de résister au bras qui l'entraînait.

Au bout d'une demi-heure de marche, tous deux tra-

versèrent la route qui passe au coin de la station duchemin de fer d'Orléans et du Jardin-des-Plantes et montèrent vers la barrière d'Italie; Ëettina, qui ne connaissait point Paris, regardait autour d'elle avec inquiétude. Le jour baissait déjà.

— Je n'irai pas plus loin avant de savoir où vous me conduisez, dit-elle encore.

— Près de votre fils, répondit Fhomme. Vous n'avez donc rien dans le cœur, malheureuse créature, que vous n'ayez pas encore pensé à me demander s'il était mort ou vivant !

Elle baissa la tête et fit de son mieux pour pleurer; il haussa les épaules et continua sa marche. Bientôt il prit sur la gauche, et fit traverser à sa compagne plusieurs de ces ruelles sales et sans nom qui servent de refuge à une population infime de marchands de chiens , de chiffonniers et de vagabonds de tout genre. Ils marchèrent ensuite assez longtemps sans rencontrer une seule maison.

— Il m'est impossible d'aller plus loin, dit Bettina en s'arrêtant. Je tombe de fatigue.

— Nous sommes arrivés, répondit-il du même ton morne et sombre.

Il lui montrait du doigt une sorte de cabane construite avec de vieilles planches et adossée contre un talus.

— Quoi , c'est là que vous demeurez ? fit-elle avec une surprise mêlée de dégoût.

— Oui; j'ai été malade. Il m'a fallu quitter le mé-

lier de batelier que j'exerçais à Enghien. Sans Mlle Riéland , le petit et moi nous serions morts de faim. Maintenant, je travaille à Bercy... quand je trouve à travailler.

Il la poussa dans la cabane dont il referma la porte avec une lourde barre de bois.

— Où est le petit? demanda-t-elle au batelier qui allumait une chandelle de résine.

— Là, dit-il, en lui montrant un enfant étendu dans une sorte de petit lit qui avait presque l'air d'un cercueil. Use meurt... Regardez-le... 11 ne vous reconnaîtra pas , le pauvre enfant. Sait-il seulement qu'il a une mère ! . . .

— Friedrich !

— Vous ne l'avez même pas embrassé.

Elle se pencha sur le lit de l'enfant qui râlait.

— Mon Dieu , qu'a-t-il donc ? s'écria-t-elle avec angoisse.

— Le typhus.

Elle poussa un cri et tomba à genoux auprès du berceau en joignant les mains avec désespoir.

— Oui, reprit Friedrich avec une sorte d'égarement, priez Dieu qu'il le guérisse ; car, s'il meurt, nous le suivrons tous les deux.

Elle eut peur et se rapprocha de la porte. Il se mit devant elle.

— Friedrich, reprit-elle en pleurant, ne me tuez pas! Grâce !

— Taisez-vons, lui dit-il durement, vous allez réveiller l'enfant.

— Au secours î au secours ! cria-t-elle en se jetant vers la porte.

11 la prit par le bras ei la jeta sur un banc au fond de h cabane.

— Il fait nuit, lui dit-il, et cet endroit est désert. Nul n'oserait y passer à cette heure. Je vous ai dit de ne pas réveiller l'enfant. Si vous criez encore, je vous tue à l'instant.

Elle se jeta à ses genoux. Il la repoussa sans l'entendre.

La fièvre et une sorte de folie brialaient les yeux du batelier et les faisaient étinceler comme des charbons ardent:^.

— Ce n'était pas assez de m'avoir ruiné et déshonoré, reprit-il, il vous fallait encore un autre malheureux à écraser... Ainsi, vous êtes mariée deux fois! Savezvous qu'en France on vous envoie aux galères pour cela... Deux maris!...

Il se mit à rire d'une voix lugubre qui déchirait les oreilles de la malheureuse femme et la glaçait d'effroi. Puis il s'approcha du lit de l'enfant et se mit à contempler la pauvre petite créature, dont l'assoupissement ressemblait déjà à la morL Au bout de quelques minutes, Betlina crut qu'il l'avait oubliée ; elle se leva doucement et gagna la porte. Elle fut trahie par le bruit qu'ello lit en essayant de retirer la barre qui fermait l'entrée. Le batelier s'élança vers ello, la jeta au fond de la ca-

bane et l'attacha au lit de l'enfant. Gomme elle poussait des cris désespérés, il la bâillonna.

— S'il meurt, nous le suivrons, répéta-t-il encore.

Puis, il se rassit près de l'enfant et prit une des mains du pauvre petit entre les siennes.

Les yeux fixés sur son fils, que Dieu allait bientôt rappeler à lui, il resta silencieux et immobile comme une statue.

Un de ces vagabonds comme on en trouve autour de toutes les barrières de Paris, et surtout dans les environs de celle d'Italie, s'était philosophiquement couché à l'abri de la cabane. Réveillé par les cris de Bettina, il entendit une partie du dialogue des deux époux. Ce homme était un vieillard infirme et poltron qui n'osa intervenir. Comme il avait eu déjà quelques discussions avec la justice , il craignit de se trouver mêlé à quelque mauvaise affaire, et changea promptement de domicile. Il gagna clopin-clopant une sorte de cabaret borgne, vrai tapis-franc, qui servait d'asile à des vagabonds de son espèce et quelquefois aussi à des malfaiteurs d'une nature plus dangereuse. Malheureusement pour lui, un crime avait été commis dans les environs par quelques habitués de cet infâme logis. Pour s'emparer des coupables, la police avait établi autour du cabaret ce qu'on appelle une souricière. On laissait entrer comme d'habitude, mais aussitôt qu'un individu avait mis le pied dans le cabaret, la porte se refermait et des agents

de police arrêtaient immédiatement le nouveau venu.

Chacun des prisonniers subit une sorte d'interro^^atoire préalable. F'orcé de rendre compte de l'emploi de son temps, le vieux mendiant cita l'endroit où il avait passé la nuit. Pour preuve de sa véracité, il raconta ce qu'il avait entendu... Un des agents prévit tout de suite quelque catastrophe. Dès qu'on eut mis en sûreté les prisonniers faits au cabaret, un agent de police et trois soldats se mirent en marche sous la conduite du vieux mendiant.

Arrivé à deux ou trois cents pas au-dessus de la gare d'Orléans, on aperçut ime lueur assez vive à peu près dans la direction que le vagabond assignait à la demeure du batelier.

— Qu'est-ce que cela peut-être ? dit un des agents. Serait-ce un incendie ?

— Je parie que ce malheureux aura mis le feu à sa cabane ! s'écria le mendiant.

On pressa le pas. Au bout de quelques minutes, les soldats, guidés par les flammes, arrivèrent à l'emplacement occupé par la cabane. Mais il était trop tard. Tout s'était écroulé. Ils ne trouvèrent qu'un brasier d'où jaillissaient encore par intervalle des flammes rougeâtres et de noirs flocons de fumée mêlés à de sinistres étincelles. On s'empressa d'arracher du brasier le peu d'aliments qui pouvaient encore l'entretenir.

Deux hommes se détachèrent et coururent chercher dans le voisinage des seilles et de l'eau. Avant qu'ils

fassent de retour, leurs camarades avaient déjà retiré du brasier trois cadavres, on plutôt les os carbonisés des trois cadavres.

Grâce à la déposition du mendiant, ainsi qu'à diverses autres circonstances qu'il serait inutile de détailler ici, on put constater officiellement la mort de Friedrich, le batelier, de sa femme et de leur enfant.

Frantz, qui avait été appelé à la Préfecture pour aider à cette constatation, partit quelques jours après pour Darinstadt. Touché des malheurs et du repentir du pauvj-e garçon, son oncle lui pardonna et lui rendit son ymitié.

— L'oncle et le neveu sont à Paris en ce moment, me dit A. D... en terminant son récit. Ils sont venus [)our chercher Monsieur et Mademoiselle Riéland qui veulent se fixer en Allemagne. Mademoiselle Piiéland, que j'ai vue avant-hier, paraît complètement remise. Son mariage avec Frantz est arrangé. Il doit avoir lieu dès que le deuil de Bar t,h sera terminé. J'ai promis d'assister au mariage, et je tiendrai ma promesse.

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