LÉOPOLD
DE KERNYS
Parmi les jeunes gens que je rencontrais presque tous les jeudis aux soirées de notre ami Henry de C..., se trouvait un de mes compatriotes nommé Léopold de Kernys.
Sa figure était aussi bretonne que son nom. Déjà chauve, quoiqu'il n'eût pas plus de vingt-six ou vingtsept ans, pâle et maigre de visage, d'une santé évidemment attaquée, il était de ces hommes dont on peut dire, au hasard et à coup sûr, qu'ils ont Fair plus vieux que leur âge, sans savoir exactement leur âge.
Son regard franc et hardi, mais toujours un peu triste, donnait quelque chose de sympathique à sa physionomie. A bien le regarder cependant, il était laid, mais sans rien qui dût repousser ou seulement déplaire.
C'était plutôt chez lui absence de beauté que réelle laideur. L^ensemble de sa figure ne manquait même pas d'une certaine distinction naturelle et modeste. 11 parlait peu et lentement. Sa voix était très-douce. S'il s'était laissé aller ' plus souvent à s'animer, nous lui aurions tous bien vite reconnu un esprit original et beaucoup de cœur. Il fumait du matin au soir, ne jouait jamais, ne buvait guère et ne riait que du bout des lèvres. Comme M. de Kernys ne se faisait ordinairement remarquer ni en bien ni en mal, on prenait d'autant moins attention à lui que lui-même se préoccupait fort peu des autres. Nous savions par Henry que de Kernys appartenait à une bonne famille du Morbihan, et qu'il était sans fortune. Tous nos renseignements se bornaient là; nous n'en demandions pas d^autres. Il se livrait peu et ne parlait jamais de lui. Bien qu'il vécût en bonne intelligence avec tout le monde, nous ne lui connaissions aucun ami intime.
Nos réunions du jeudi étaient nombreuses et se prolongeaient d'habitude fort avant dans la nuit.
Tandis que nos compagnons jouaient, riaient et buvaient du punch ou du vin chaud dans la grande pièce, je prenais souvent le parti de me retirer pour me reposer au fond d'un petit salon voisin. M. de Kernys avait la même habitude que moi : la plupart du temps, nous restions à côté l'un de l'autre sans nous parler. Quelquefois cependant, nous nous mettions à causer. Comme cela arrive presque toujours à ceux qui
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causent à l'écart, en tête-à-tête, non loin d'un joyeux tumulte, nos conversations roulaient d'elles-mêmes sur des sujets plutôt tristes que gais.
Malgré cette sympathie, et quoique Bretons tous les deux, nous ne nous étions jamais fait de visite, lorsqu'un matin, tandis que je travaillais dans ma chambre, j'entendis frapper à ma porte.
— Entrez, dis-je sans me retourner.
Mon visiteur n'était autre que M. de Kernys. 11 prit un siège et s'assit à côté de mon bureau, après les formalités d'usage.
— Vous travaillez ? me dit-il en regardant une douzaine de feuillets déjà couverts de cette indéchiffrable écriture qui fait le désespoir de mes amis. Vous êtes bien heureux de savoir vous occuper, vous.
— Pourquoi ?
— C'est si triste de n'avoir rien à faire comme moi, et smtout de ne savoir et de ne pouvoir rien faire !
— On peut toujours se créer mie occupation.
— Lorsqu'on est arrivé à un certain âge sans avoir jamais travaillé, cela devient bien difficile.
— C'est l'affaire de quelques semaines de courage.
— Mon éducation première a été si négligée qu'il me faudrait deux ou trois ans d'études préliminaires avant d'être capable de me livrer à aucun travail utile... et je n'ai pas dix mois à vivre.
— Quelle idée !
— J'ai une maladie de cœur mais laissons cela.
Je viens vous demander un service, un grand service.
— En quoi puis-je vous être utile?
.. — Je n'ai ni parents, ni amis, et j'ai besoin dun témoin.
— Pour un duel?
— Non, pour mon mariage. J'ai songé à vous. J'ai pensé qu'en qualité de compatriote, je n'ose dire d'ami, vous consentiriez à me rendre ce service , malgré ce que vous me disiez jeudi dernier de votre aversion pour les rôles de parrain, de témoin, etc.
— Ah, oui!... Franchement, si vous pouviez trouver un autre témoin , j'aimerais mieux cela.
— Henry est parti avant-hier pour Nancy. Votre refus me mettrait, je Fa voue, dans un cruel embarras,
— Alors j'accepte.
— Merci.
— Mais votre autre témoin ?
— C'est le capitaine Duromel. Vous le connaissez, je crois?
— Certainement. Il est du même département que moi. Un excellent homme, qui porte gaillardement ses neuf blessures et ses soixante ans.
— Il a servi avec mon père.
— Faites-vous un beau mariage? denandai-je.
— Oui, me répondit-il d'un air triste et glacé, qui contrastait singulièrement avec le sens de sa réponse... très-beau pour moi surtout, qui n'ai absolument rien. Ma future, mademoiselle Henriette de Seneuil, jouit déjà
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de sept à huit mille francs de rente. A h mort do M. do Seneuil, son père, qui s'est remarié, elle aura encore une centaine de mille francs.
— Je vous fais mon compliment de grand cœur. Quel âge a-t-elle?
— Dix-sept ans.
— Jolie?
— Charmante.
— Aimable?
— Je crois qu'elle doit l'être.
— Ah ! vous croyez ? fis-je en riant.
L'accent triste et découragé avec lequel il me donnait tous ces renseignements si agréaliles pour un fiancé, m'é tonnait de plus en plus.
— Ainsi c'est un mariage d^inclination ? repris-je en regardante!, de Kernys, qui restait tout pensif, le front appuyé sur la paimie de sa main.
Il secoua tristement la tête.
— Vous plaisantez, me dit-il. Je ne me fais pas illusion, croyez-le bien; et je sais que je n'ai rien de ce qu'il faut pour plaire à une femme... C'est un mariage de convenance, ajouta-t-il avec un singulier sourire.
— Vous n'aimez donc pas mademoiselle de Seneuil ? Il poussa un soupir et ne répondit pas. Il se leva
brusquement comme pour éviter de nouvelles questions •
— On signe le contrat demain soir, me dit-il. Voulezvous me permettre de venir vous chercher? Nous prendrons le capitaine en passant.
— Soit. A quelle heure dois-je vous attendre ?
— A neuf heures.
— C'est entendu. Je serai prêt.
Il fit quelques pas pour sortir ; puis il revint vers moi.
— Tenez, me dit-il, je sens que cette corvée doit vous contrarier beaucoup. Croyez bien que je vous en suis d'autant plus reconnaissant de votre obligeance.
Il me serra la main avec une certaine émotion et sortit à grands pas.
Le lendemain, à neuf heures précises, il arrivait chez moi. Nous allâmes chercher le capitaine Duromel, et nous nous rendîmes ensemble chez M. de Seneuil.
Ce dernier habitait le second étage d'une fort belle maison de la rue Caumartin. C'était un homme de quarante-cinq à cinquante ans, qui avait dû être fort beau dans sa jeunesse. Sa figure, peu intelligente, me sembla-t-il, portait des traces de dureté et d^orgueil. II nous accueillit avec une grande politesse, mais une politesse toute de forme, dépourvue de franchise et de bienveillance. Madame de Seneuil était jeune encore et fort jolie, malgré un embonpoint un peu exagéré et la petitesse de ses yeux, qu'on eût dits percés avec une vrille. Son regard acéré, ses lèvres pincées et le son de sa voix étaient si sensiblement en désaccord avec son amabilité excessive, que la future belle-mère de Léopold me déplut souverainement au premier coup d'œil. Deux petites lilles, l'une de sept ans, l'autre