‹ Scènes de la vie cruelleChapitre 16 sur 34 · L. P. BEAUMEVIEILLK · texte numérisé non relu

L. P. BEAUMEVIEILLK

la nuit, sQrlout si l'on considérait sjn ccstame, — qui était plutôt un costume de bal que d'enterrement.

Il fit néanmoins un effort, et poursuivit : — Pardonnez, messieurs, à la douleur qui me suffoque... qui me coupe la voix. Et, loi, Beaumevieille, toi, mon respectable ami, ne dédaigne pas les humbles fleurs que je tresse à ton intention. Je reviendrai souvent sur ta tombe apprendre de ton ombre les grandes lerons do la vie et me retremper dans les ivresses austères du devoir... Adieu, Mabeauvieille... ma pauvre viei... non, Beaumevieille. Adieu ! adieu l!l

Succombant à son émotion, l'orateur fouilla dans la poche de son habit pour y chercher un mouchoir. Alors un spectacle imprévu se proJuisit : en a\ême temps que son mouchoir, il attira un nez de carton, un énorme nez de

carton ombragé d'une épaisso moustache de crin — un nez qui sortait évidemment du bal de l'Opéra.

Le nez de carton tomba dans la fosse et rebondit avec bruit sur le cercueil.

Presque aussitôt il disparaissait sous les pelletées de terre qu'on se hâta de jeter.

Allez au cimetière Montparnasse ; sui

vez la première allée à gauche: une colonne tronquée est au bout. C'est là que Léon-Polyeucte Beaumevieille, fabricant de produits alimentaires, juge au tribunal de commerce de la Seine, dort pour l'éternité sous le nez de carton de son ami.

{La scène se passe chez tin ministre d'aiijour' dliui; Son Excellence travaille seule dans son cabinet. Ton!; à coup, nue rumeur parvient à ses oreilles. Il sonne. Un huissier se présente.)

LE MINISTRE. — Qu'est-CG quc c'est que ce bruit, Joseph?

l'huissier. — Monsieur le ministre, c'est un individu qu'on vient de surprendre dans un placard.

218 SGÈxNES DE LA VIE CRUELLE

LE MINISTRE. — Diable ! un malfaiteur!

l' HUISSIER. — Non. Un reporter. •

LE MINISTRE. — Eucore ! Voilà le troisième depuis ce matin.

l'huissier, en souriant. — Monsieur le ministre veut dire le septième.

LE MINISTRE. — En vérité !

l'huissier. — Oui ; j'ai pris sur moi d'éconduire plusieurs de ces. messieurs.

LE MINISTRE. — Joseph, VOUS êles un employé précieux... Faites-moi penser à vous donner des billets pour le théâtre Cluny.

l'huissier. — Monsieur le ministre sort?

LE MINISTRE. — Parblcu! Est-ce que vous croyez que je vais m'amuser à recevoir tous vos reporters ? J'ai bien d'autres choses à faire, vraiment. Recevez-les, si vous voulez, vous, Joseph ; répondez à leurs questions comme vous l'entendrez. Montrez -leur mes apparte-

ments, s'ils insistent; mes tableaux, mes objets d'art. J'aime la presse, tout le monde le sait, je n'ai rien de caché pour elle. — Je vous laisse carte blanche, Joseph. {Sortie du ministre.)

l'huissier, introduisant un vieux reporter. — Entrez, Monsieur, entrez; vous avez une figure respectable et qui inspire la confiance. Je crois d'ailleurs vous avoir va du temps du précédent ministre...

LE VIEUX REPORTKR. Et du tClUpS de

l'autre aussi... et de tous les autres.

l'huissier. — Voici le cabinet de Son E.\;cellence,

LE VIEUX REPORTER, s'incHnant. — Le sanctuaire 1

l'huissier. — Vous y êtes admis par faveur spéciale. Vous pouvez à loisir examiner l'a-

220 SCÈNES DE LA VIE CfiÛELLE raeublement. Je vous laisse pour aller à mes fonctions.

LE VIEUX REPORTER. — Faites comme chez vous.

l'huissier. — Je reviendrai vous prendre dans un quart d'heure.

LE VIEUX reporter. — Mille remcrcîments 1 Youlez-vous me permettre de vous offrir des billets pour la salle Taitbout?

l'huissier. — J'ai déjà refusé mieux. (Sortie de rhuissipr.)

LE VIEUX reporter, sciil. — Je le connais par cœur, ton ameublement! C'est toujours le même depuis quinze ans; je l'ai décrit je ne sais combien de fois, à vingt centimes la ligne. Voici le canapé aux bras en col de cygne, les fauteuils à pied de sphinx, les chaises

à dos de lyre. Rien de changé, rien de nouveau, si ce n'est le portrait du maréchal qui a remplacé le portrait de M. Thiers, qui avait remplacé le portrait de M. Trochu, qui avait remplacé le portrait de... [Tout à coup on entend un grand bruit.) Ah I mon Dieu ! qu'est-ce qu'il y a ?

UN JEUNE REPORTER, dégringolaut par la clieminée en entraînant im tas déplâtras. — ■ Excusez-moi,., je vous prie de m'excuser.

LE VIEUX REPORTER. — Jc ne me trompe pas ; c'est un collègue. . . le petit Kernanflèche , de V Argus.

LE jEUiXE REPORTER, — Excelleuce, ma confusion est sans bornes... Je n'avais que ce moyen pour parvenir auprès de vous.

LE VIEUX REPORTER, à part. — Il vient me couper l'herbe sous le pied. Petit gueux 1

LE jEUxNE REPORTER. — Je ne me relèverai

pas avant quo vous m'ayez accordé mon pardon, Excellence.

LE VIEUX REPORTER, à part. — ExcclIence ! . . . Il me prend pour le ministre. Si j'osais?... Ma foi ! l'occasion est trop belle, et puisqu'il ne me connaît pas... [Il boutonne son Inihit et se donne une allure dite officieUc). Monsieur, qui êtes- vous ?

LEJEU.NE Ri::roRTER. — Kemau Qèclie. . . Contran de Kernanfleclie, collaborateur du journal VAr(jus...

LE VIEUX report;:r. — Essuyez-vous.

LE JEUNE REPORTLR. — Dc V Ar(jus, qui lire à cinquante mille exemplaires.

LE VIEUX REroKTER, il part. — Blagueur!

LE jEu.NE REPORTER. — Mou rédactour en cbef est excessivement friand de renseignements intimes sur les célébiités. Or, comme vous êtes en ce moment. Monsieur le Ministre,

l'homme qui occupe le plus l'attention publique, il m'a envoyé vers vous dans l'espoir que vous voudriez bien... que vous daigneriez...

LE VIEUX REPORTER. -~ Yous renseigner sur moi-même, n'est-ce pas ? {A part.) Attends 1 attends I je vais t'en donner des renseignements !

LE JEUNE REPORTER, à part. •— Il est charmant, le ministre. Préparons-nous à prendre des notes. (// tire un carnet de sa poche.)

LE VIEUX REPORTER, 86 retiversaut majestueusement dans son fauteuil. — Mon Dieu I Monsieur de Kernanflèche, vous m'embarrassez singulièrement... Ce que je consens à faire pour vous, je ne l'ai jamais fait pour personne, car, s'il faut vous le dire, je suis peu partisan de ces incursions dans la vie privée. — Voyez donc si la porte est bien fermée.

LE JEUNE REPORTER. — Oui, Excellcnce. ..

Mais ne vous mêliez point eu peine : mon rédacteur en chef a tout prévu; il m'a tracé le programme des questions que j'oserai vous adresser.

LE VIEUX REPORTER, à part. — Absolumcnt ma manière de procéder... Le pelit drôle 1 [Haut.) Eh bien ! Monsieur, questionnez.

LE JEUNE REPORTER. — Crojcz que ma gratitude... Yapereau fait naître Voire Excellence vers 1815...

LE VIEUX REPORTER. — Vapcrcau ne sait ce qu'il dit.

LE JEUNE iiEPORTER. — Daus un châtcau aux environs de Vendôme.

LE VIEUX REPORTER. — Viipercau bal la breloque. Je suis né à Paris, rue Mouffetard.

LE JEUNE REPORTER. — Bah! (// prcnd des noies,) Votre famille était noble...

LES DEUX REPORTEUS 22o

Page 1