A UN MAUVAIS ACTEUR
chent dans un nuage d'encens, et qui ne descendent sur la terre que pour payer leur abonnement à la Gazelle des Théâtres. De ceuxlà, il y en a plus que je n'en veux; des acteurs profonds, originaux, inspirés, habiles, flamboyants, oseurs, chercheurs, fouiileurs, tous supérieurs I On ne sait auquel entendre, lequel admirer. Le moindre bouiboui a son « idole du public » — et une affiche n'est plus possible qu'avec sept ou huit noms en vedette.
Toi seul, ô Maxence, tu me délasses, tu me détends les nerfs. Je me dis, en te voyant jouer (si tant est qu'on puisse appeler cela jouer) : « Enfin, en voilà donc un qu'on ne rappelle pas, qu'on ne couronne pas, qu'on n'applaudit ni à son entrée ni à sa sortie ! En voilà donc un qui n'a pas de nom et qui ne s'en fera jamais ! En voilà donc un qui n'est
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pas sablime, pas même iiilelligent, pas môme médiocre ! Enfin, voici donc un mauvais acteur 1 Ah 1 »
El je te regarde avec délices aller et venir dans le drame auquel tu semblés complètement étranger, fagoté comme un masque de l'ancienne Courtille, la barbe trop bleue, les joues trop fardées, audacieusement piteux, résolument gauche, sans contenance, les yeux tantôt au lustre et tantôt à la boîte du souffleur 1 Et je t'écoute avec bonheur parler à contre-sens, avec une voix qui me rappelle des bruits de friture entendus dans certains faubourgs ! Ou dirait parfois que tu railles le rôle que l'on t'a confié, et que tu t'attaches à précipiter la chute du drame. — Mais non, des idées aussi spirituelles ne sauraient germer dans ton cerveau étroit. Tu es mauvais avec candeur, Maxence, tu es honnêtement mauvais.
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Reste mauvais, je t'en supplie. Ne mens pas à tout ton passé. N'es-tu donc pas heureux comme tu es, sans rival dans ton emploi? Tu as ta valeur dans ton genre, parole d'honneur. N'est pas mauvais qui veut, c'est un don. On t'égalerait difficilement, on ne te surpasserait certainement pas. Tu es complet, tu es classique. Tu représentes quelque chose, une tradition. Tu continues un type éternellement déshérité et éternellement humilié. A Rome, tu t'es fait empoigner 'pâT le puhlic à côté de Roscius : au Mans, tu as compromis les ejfels de Dastin et de mademoiselle de TE-, toile ; au commencement de ce siècle, ta as étonné Rosambeau lui-même. Tu appelles le sifflet , la huée, le trognon de pomme, le gros sou, la botte de foin. Tu es indispensable dans l'histoire du théâtre.
Reste mauvais, mon cher Moxence. Cesse
de courir après le talent, cette chose aujourd'hui si commune, si discréditée. Maxence, arrête-toi sur cette pente funeste ; garde la fierté, mon bon. Que deviendrions-nous, et que deviendrait la joie de ce monde, si la race des mauvais acteurs allait disparaître? Reviens à de meilleurs sentiments, et laisse à tes camarades les soucis du génie, les dégoûts de la renommée. L'art ncst pas fait pour toi, t'aurait dit Voltaire. Continue à être mauvais, Maxence.
Et surtout, — plus de shérifs!
xxn
Il y a encore des gens qui persistent à mourir de faim dans Paris, sans doute pour ne pas laisser se perdre entièrement la tradition. Ils y mettent d'ailleurs une certaine discrétion, ils s'en vont poliment, à l'heure du crépuscule, comme pour ne déranger personne. On les avait vus hier, on ne les voit plus aujourd'hui. C'est l'histoire toute récente d'un pauvre diable de bouquiniste qui occupait, il
y a une semaine encore, une toute petite place sur le parapet du quai Voltaire, juste en face de la maison du Moniteur universel. Son étalage était des plus modestes : quatre ou cinq boîtes de livres et autant de médailliers remplis de vieilles pièces de monnaie. Les livres n'étaient pas bien curieux, les médailles n'étaient pas bien rares. Quant au bouquiniste, un petit bomme encore jeune, trentecinq ou trente six ans, né maigre, mais surtout amaigri par la mauvaise fortune ; un nez pointu comme une vrille, et des lunettes sur ce nez ; habillé d'un méchant veston lui collant au dos, chaussé de semelles aussi minces que des feuilles de pnpier; et malgré cela, un air de vivacité, quek|ue chose qui essayait d'être un sourire.
On l'appelait Valéry. Je lui parlais quelquefois, comme je parle à presque tous les bou-
quinistes. Il avait de l'instruclion ; il était au courant du mouvement littéraire. Il connaissait la plupart des habitués du quai: il savait l'heure à laquelle passe M. de Sacy, et celle à laquelle s'en revient M. Saint-René Taillandier.
— Voici M. Jules Sandeau qui se rend à la Mazarine, disait-il ; comme il fume gaillardement son cigare! Quelle allure d'homme heureux et dispos !... Je n'ai pas vu M. Marmier depuis quelque temps ; il faut qu'il soit en voyage.
Je m'amusais du babillage de Valéry. Il était la gazette vivante du quai. J'ignorais sa profonde misère. En général les bouquinistes riverains ne sont pas dépourvus de ressources; il en est même quelques-uns d'aisés. Trouvant peu de chose à glaner dans le maigre étalage de Valéry, je lui achetais rarement.
UG SCÈNES DE LA VIE CRUELLE Un jour seulement, j'eus le pressentiment de son indigence en le voyant insister pour que je m'arrangeasse d'une édition à laquelle il manquait le faux tilre et un portrait.
— Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de cela? lui disais-je.
— É(rennez-moi, prononça -t-il en me mettant le livre dans les mains ; étrennezmoi...
Il était six heures du soir.
Je compris.
Un autre lien me raliachait à cet humble bouquiniste; il s'agit ici d'un détail tout personnel. Chaque jeudi, plus ou moins régulièrement, je me dirige vers les quais, car \3 jeudi est le jour de promenade des lycéens, que Ion mène souvent aux Champs-Elysées ou aux Invalides. J'ai l'espoir d'y rencontrer mon fils aîné et de lui dire bonjour au pas-
sage. Valéry avait été témoin de ma manœuvre ; au bout de quelques jeudis mon iUs lui était connu.
— L'avez vous vu? lui demandais-je lorsqu'il m'arrivait de me trouver en retard au rendez-vous.
— Oui, me répondait-il en se frottant les mains par un geste qui lui était familier et qui indiquait l'habitude du frisson combattu ; oui, je l'ai vu...
De son côté, l'enfantavait remarqué le bouquiniste ;en passant il le tiraitpar la manche; cela voulait dire :
— Donnez de mes nouvelles à mon père.
Tels étaient mes rapports avec ce brave
homme. Il me reste à raconter comment j'appris sa mort. C'était JBudi dernier. J'accomplissais mon pèlerinage accoutumé au quai YoUaire ; plus de Valéry, plus d'étalage, —
•242 sgl:nes de la vie cruelle une place blanche et tietle sur la pierre. Un bouquiniste voisin s'approcha de moi et me dit:
— Yous êtes étonné de ne plus voir ici M. Valéry?
— Ma foi, oui, répondis-je ; est-ce qu'il lui est arrivé quelque accident? serait il malade?
— Il n'est plus.
— Comment?
— M. Valéry est mort.
— Mort... de quoi ? munnurai-je, étourdi par celte nouvelle.
— Mort d'inanition... ou de besoin, si vous aimez mieux. Il en était à son dernier sou. La timidité l'empùchait d'avouer sa situation. L'autre dimanche, il s'est décidé pourtant à demander un verre d'eau rougie au marchand d'armures, à côté du Monilcur. Le soir il a voulu, selon son habitude, emporter à bras
ses pauvres boîtes. . . il n'en a pas eu la force. . . J'ai été obligé de l'aider. Depuis on ne l'a plus revu. Il paraît qu'on l'a trouvé sans connaissance au coin d'un trottoir et qu'on l'a transporté à l'hôpital d^ la Pitié, o(i il est mort au bout de quelques heures.
— Mort! répétaije, sans revenir de ma surprise ; n'avait-il donc aucuns parents?
— Si, maisil n'osait pluss'adresser à eux... Peut-être avait-il abusé... Un oncle est venu... trop tard... dans le cabinet qu'il occupait rue de Sp,ine, hôtel du Mont-Blanc. Cet homme a dit comme tout le monde : « Ah ! si j'avais su! » C'est toujours comme cela.
— Ne pouvait-il tirer parti en bloc de ses livres, de ses médailles?
— Oh! oh 1 ses livres! Vous savez bien, monsieur, qu'ils ne valaient pas grand'chose. Quant à ses médailles, les meilleures avaient
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pris depuis longtemps le chemin du Mont de- Piété. Je vous dis que Valéry était bien sans ressources et à la fin de son rouleau. La preuve c'est que les employés des contributions sont venus pour le saisir ce«malin.
— Les contributions? fi>-je.
— Ah I c'est juste... vous ignorez... Apprenez donc que les Contributions directes perçoivent un droit de vingt-cinq francs pour l'emplacement occupé par chaque bouquiniste, en outre des autres vingt-cinq francs que nous demande la Ville... Vous pensez bien que Valéry n'était pas toujours très-exact à payer ; aussi, comme je vous le disais, les employés sont arrivés ce malin pour saisir sa marchandise... Ils se sont cassé le nez sur les pierres du quai.
J'étais demeuré immobile et pensif pendant ce récit.
A cet instant, mon fils vint à passer avec sa division du lycée Saint Louis.
Il se détacha de son rang et courut m'embrasser.
Voyant une larme sur ma joue, il m'interrogea du regard.
Je lui montrai la place vide du bouquiniste.