‹ Scènes de la vie cruelleChapitre 20 sur 34 · LA CHAMBRE N · texte numérisé non relu

LA CHAMBRE N

En passant à Lyon, il y a un mois, je suis descendu dans un hôtel de deuxième ordre, — un ancien hôtel, — et j'ai dit à l'hôtelière:

— Madame, pouvez-vous me donner la chambre n"^ 14 ?

La grosse femme qui, depuis dix ans et plus, se tient assise dans le bureau, auprès d'un cadre de clefs, m'a répondu :

— Oui, Monsieur, justement elle est libre

depuis ce malin... Ah I Monsieur se souvient de la chambre n" 14? C'est la plus belle de la maison. Marie, conduisez Monsieur au n^ 14...

Pourquoi avais-je choisi cet hôtel, vieux do cent à cent cinquante ans, très-propre d'ailleurs et parfaitement famé, mais éloigné de ce qu'on appelle le centre des affaires et des plaisirs ?

C'était d'abord et principalement parce que je l'avais habité autrefois, à l'époque la plus heureuse — sinon la plus fortunée — de ma vie. Ensuite, c'était pour protester contre l'hôtel moderne.

Je hais l'hôtel moderne.

J'ai froid lorsque j'entre dans l'hôtel moderne. Plus il est grand, plus il me fait peur. Les chambres s'y ressemblent toutes; elles sont toutes recouvertes du même papier. Pas

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de tableaux, aucun ornement. Voici un lit pour se coucher; voici des chaises pour s'asseoir. Au coin de la cheminée, un bouton blanc représente une sonnette électrique.

En une inspection de trois minutes, vous connaissez votre chambre comme si vous y aviez demeuré pendant plusieurs années.

Et les garçons de l'hôtel moderne ! Des messieurs imposants, glacés, ennuyés, imperturbables. Comment oser les prier d'épousseter un vêtement ou les envoyer acheter deux sous de cc'rat?

Parlez-moi de l'ancien hôtel! Parlez-moi de la chambre n° 14 !

La chambre n° 14 est un grand carré avec deux grandes fenêtres à jalousies. — Remarquez-vous comme les jalousies s'en vont ? — Au fond, dans une alcôve, on aperçoit le lit

qui est imiiionse; les rideaux, d'indienne peinte, tombent (Yuna couronne en bois doré.

Après le lit, la commode est le meuble le plus important de la chambre n° li ; elle est massive, elle est rebondie, elle a des poignées de cuivre à tous ses tiroirs.

Le froid du carreau, irréprochablement ciré, est atténué à de certaines places par des bandes d'éioiïe'i jouant le tapis. Deux fauteuils avec leurs housses se font vis-à-vis.

Il y a aussi un secrétaire, qui se plaint en s'ouvrant, et d'où s'exhale une odeur d'encre moisie.

La pendule est du plus pur albâtre; elle est accompagnée de la traditionnelle ])aire de vases de fleurs artificielles enfermées dans des globes de verre, — et surmontée d'un trumeau peinî, de la plus belle époque. 0 le trumeau 1 cette chose charmante ! ce passage

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bleu, ce cavalier vert, celte paysanne à cotte rouge, ce castel en ruines! Si effacé qu'il soit, ce trumeau est toujours souriant...

Les tableaux n'ont pas été ménagés; on devine que la propriétaire de l'hôtel s'est dépouillée pour embellir la chambre n° 14. — Ce sont deux têtes d'étude au crayon noir, un Romulus et une Hersilie, avec le fecit de l'élève et la date : 18i3: Puis, un site agreste brodé en perles et ces mots au-dcssou^.: Vive mon cher oncle l

Un gros cordon, placé au chev.'t du lit, va donner le branle à une sonnette relcnlissante, presque une cloche. Ce bruit joyeux attire non pas un garçon plagié sur un diplomate, mais une servante active, éveillée, prompte à la parole. — A la bonne heure !

Il est vrai qu'à regarder tout cela j'ai souvent perdu bien des heures. Tout est pour

moi sujet à étonnement, à rêverie, à retour vers le passé, dans la chambre n"^ 14.

Tandis que la chambre de l'hôtel moderne, la chambre sévère et confortable, semble me dire par la voix de sa sonnette électrique :

— Hâte-toi 1 hâte-toi 1 Dors peu! lève-toi tôtl ne rêve pas... Le temps est à l'action 1

Je hais l'hôtel moderne.

A Paul Arène

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