LA COMTESSE
1! t'tait un monsieur Beuld, Normalien tendre et fidèle, Qui fit broder par une Adèle, Un bonnet grec, riche et doublé.
Le premier jour qu'il le coiffa, Ce bonnet doux comme miiaine, Il fit venir son ami Taine, Et puis...
UN DOMESTIQUE, annonçant. MonsieUF le doC-
teur Faust... Monsieur le conseiller Méphistophélès.
LA COMTESSE, ?o L'vanL — Chers messleuTS... que c'est aimable à vous d'être venus assister à ma petite réunion I
FAUST. — Pour un empire je n'aurais voulu y manquer, belle dame.
MÉPHisTOPHÉLÈs. — Les occasions de rigoler sont si rares...
FAUST, bas à Méphislophélos. — Qu'est-Ce qUG IL"
dis donc?
MÉPHISTOPHÉLÈS. — Ah! c'est vrai... La fréquentation de Nina Pèse-Liqueurs.
LA COMTESSE, bas à Faust. 0 lUerci, lUOM
Henri ! Si tu savais combien ta présence rafraîchit mon âme !
LE DOMESTIQUE, annonç-int. — MonsieuT le chevalier Frangipani... Madame la iiaronno Varech de Saint- Ajonc... Bou-fa-cha-pacha.
LA COMTESSE. — Voilà mcs invités qui arrivent. Permettez-moi, messieurs, de remplir mes devoirs de maîtresse de maison.
FAUST. — Comment donc!... (a Mépiùsiophéiès.) Ilein! quelle femme distinguée!
MÉPHISTOPHÉLÈS. — Pas mal. Est ce une bonne affaire?
LE DOMESTIQUE. — MonsieuF Van Truck...
Monsieur VanNesch... Monsieur Van Schandel... Monsieur Tan-den-plott-labonn.
MÉPHisTOPUÉLÈs, à part. — Dbs Hollandais d'importance.
LE DOMESTIQUE. — Monsieui" Mac Douglas.. . Monsieur Mac-Farlane... Sir 0'K.iair... Sir O'Froad.
MÉPHiSTOPHÉLÈs, à part. — L'Ecussc ot l'Irlande.
LE DOMESTIQUE. — DoH Alvai' j Tfucar y Rublar y Curchez Ricor.
FAUST, à Mèphistophéiès. — Eutends-tu ! cnlends-tu ? quelle société, mon cher! Tout le Livre d'or de l'Europe.
MÉPHISTOPHÉLÈS, — Je vais me mêler à quelques groupes.
Il s'éloigne .
LA COMTESSE, à Faust. Mon clier docteUF,
laissez-moi vous présenter M. le baron de Honfleur, une de nos fortes tètes administratives.
FAUST, s'iaciioani. — Madame, c'est trop d'honneur pour moi.
LA COMTESSE. — Le bapou désire vous entretenir d'une entreprise considérable, à ce qu'il paraît. . Pour moi, qui n'entends rien aux affaires, je vous laisse aux prises tous les deux.
Elle s'éloigne.
LE BARON DE HONFLEUR, à Faust. — LteS-VOUS
financier, monsieur?
FAUST. -«-Je ne le crois pas, monsieur.
LE BARON, — Alors, vous allcz me comprendre tout de suite. . Aidé du concours d'un grand nombre de sommités, je viens de fonder une vaste société anonyme dont le but est le rebouchage de l'isthme de Suez.
FAUST. — Vous dites, monsieur?
LE BARON. — Je dis: le rebouchage de listhme de Suez... Est-ce que vous vous trouvez mal, monsieur?
FAUST, abasourdi. — Non, monsieuf... Continuez donc, je vous prie.
Même décor; MÉPHISTOPHÉLÈS, continuant nne conversation avec vn
homme d'Etat. — Saucisse aux pois... Que voulez-vous dire?
l'homme d'état. — Oui, saucisse auxpois... c'est le grand symbole actuel.
MÉPHISTOPHÉLÈS. — Expliqucz-vous, monsieur.
l'homme d'état, — Rien de plus simple.
Lorsque j'entends les Allemands vanter leur unité féconde, il me semble ouïr, dans la
grande marmite de leurs casernes, les porcs et les pois qui se félicitent d'être mis en saucisses aux pois.
MÉPHiSTOPnÉLÈs. — Bizarre comparaison 1
l'homme d'état. — En quoi la trouvez-vous bizarre? (s'EtieDjrissant.) Ah! qu'ils étaient bien plus heureux autrefois, les petits porcs allemands, avec leurs yeux doux et leur queue vrillée... bondés de graisse, bourrés de science... buvant bien, dissertant, ronflant et se vautrant avec une lourdeur pleine d'espièglerie dans toutes sortes de voluptés germaniques 1
MÉPHisTOPHÉLÈs. — Vous parlez commc uu tableau.
l'homme d'état. — Et les pois, monsieur! Avez-vous jamais vu des pois en fleur? Comme ils grimpent gaiement! quel tendre parfum ils répandent autour d'eux !
MÉPHiSTOPHÉLÈs. — Oui, c'est GD traversant des champs de pois que nos étudiants composent leurs ballades.
l'homme d'état. — Monsieur, suivez-moi bien.
MÉPHISTOPHÉLÈS. — Je ne fais que cela.
l'homme d'état. — Or, les petits porcs ont grandi, les petits pois ont poussé. Alors un fort cuisinier est survenu, qui a fait des uns et des autres un hachis formidable. Voilà ce que c'est que l'unité allemande. Pauvre, pauvre Allemagne! A présent qu'elle est transformée en saucisse serrée et ficelée, elle se console en songeant que le grand cuisinier fera de même aux autres peuples... et elle aspire après le jour heureux oiî la société tout entière ne sera plus qu'une immense saucisse aux pois, crevant àl'équateur et attachée par une ficelle aux deux pôles.
■MÉpiiiSTOPHÉLÈs. — Vous êtes homme d'État, monsieur?
l'homme d'état. — De plusieurs Étals.
Wêrae décor.
LA COMTESSE, à Fausu — MoH cher doctcur, permettez moi de vous présenter M, Blancbonnet, un de nos plus savants chimistes, un des princes de la science... M. Blàncbonnet m'a manifesté le désir de causer avec vous d'une importante découverte qu'il vient de faire.
FAUST, saluant. — Vous me voycz confus...
LA COMTESSE. — Je VOUS quitte pour retourner à mes tables de jeu... Escrimez-vous à votre aise, messieurs.
Ello s'éloigne.
M. BLANCBONNET, à Fausl. EtcS-VOUS chimiste, monsieur?
FAUST, modestoment. — J'ai doniié un peu dan S les cornues, autrefois.
BLANCBONNET. — Oh! aloFS, VOUS allez saisir tout de suite mon idée... Fort du concours d'un grand nombre de sommités, je viens de fonder une vaste société anonyme...
FAUST, rtonué, àp.irt. - — Lui aUSSi!
BiANCBONNET. — ... Pour Textractioii du mercure contenu dans les corps ensevelis dans les principaux cimetières.
FAUST, reculant. Pouah!
BLANCBONNET. — Qu'est-ce quc vous avez?
FAUST. — Rien... lien... Seulement, au premier aspect... Continuez donc, je vous prie.
Mèraa décor.
MÉPHISTOPHÉLÈS, k Faust. — Aill FâUSt, je te
cherchais !
FAUST. — Et moi, j'allais au-devant de toi, Méphistophélès!
MÉPHISTOPHÉLÈS. — Pfête-moi mille louis.
FAUST. — Je venais te les demander.
MÉPHISTOPHÉLÈS. — Qu'as-tu fait de ton argent?
FAUST. — Oh ! un excellent placement, mon cher... ou plutôt deux excellents placements .. grâce au baron de Honfleur et à M. Blancbonnet de l'Institut... Nous rebouchons l'isthme de Suez... c'est indispensable... et nous transformons les cimetières en une immense raffinerie... Une affaire raagnifiquel Je t'expliquerai cela. Mais toi, Méphistophélès, oij a passé ton argent?
LE DERNIER FAUST 2So
MÉPHisTOPHÉLÈs. — Jc l'ai perdii au baccarat.
FAUST. — Toi! toi!
MÉPHISTOPHÉLÈS. — Nc luo parle pas. . il faut que Tenter ait ici des représentants. Je suis victime de la concurrence. Mais cela ne peut pas se passer ainsi.
FAUST. — Qiie vas-tu faire?
MÉPHISTOPHÉLÈS. — Uu aucien tour de ma
façon. Tu vas voir! (Il se dirige vers les $aloas de jeu. Toui à coup on entenJ crier ; An fea ! Tnmolle inexprimable. Mo: bi^lophélès reparait. kFansl.' J'ai raïuassé leS en-
jeux... sauvons-nous. Faust!
FAUST. — Sauve-toi seul... moi. je reste.
MÉPHISTOPHÉLÈS. — Tu restes... et pourquoi?
FAUST. lovaDl les yeux aa ciel. — Je l'aime !!!