‹ Scènes de la vie cruelleChapitre 3 sur 34 · UN HOMME QUI NE FERAIT PAS DE MAL · texte numérisé non relu

UN HOMME QUI NE FERAIT PAS DE MAL

ser aux papillons. — Son âme impressionnable se révolte à un tel tableau.

Homme, il s'est fait usurier. Il a vendu et acheté tout ce qui ne s'achète ni ne se vend. Autour de lui se sont écroulées des fortunes et des réputations ; il est demeuré impassible au milieu des ruines qu'il avait préparées. Il a vu des vieillards se rouler à ses genoux, les mains suppliantes, la poitrine sanglotante ; — il a vu des jeunes gens appujer un pistolet sur leur front de vingt ans. Il a laissé pleurer ceux-là et mourir ceux-ci.

— Pourquoi tourmentez-vous ainsi •■cette pauvre bête? Qu'est-ce qu'elle vous a fait? — disait-il l'autre jour à des petits garçons qui avaient attaché un hanneton par la patte ; — seriez-vous bien aises que l'on en agît de la sorte avec vous?

Epoux, il a brisé sur les épaules de sa

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femme tous les gourdins de iancienne comédie et toutes les cravaches du drame nouveau. Père stupide, sans entrailles, ayant sur l'éducation les idées les plus farouches, se refusant aux moindres caresses , il fait trembler ses enfants, — qu'il châtie à tort et à travers.

En revanche, on le vante beaucoup pour s'être rué, la semaine dernière, en plein boulevard, contre un individu qui maltraitait un caniche.

0 sensibilité!

Et dire que V homme qui ne ferait pas de mal à une mouche est sincère, qu'il ne joue pas de rôle, qu'il obéit uniquement à son tempérament! — A'oilà ce qu'il y a de plus fort.

Franchement, j'aime encore mieux Domitien, qui tuait les hommes et qui n'épargnait pas les mouches. Il était complet, il était logique.

Toute la maison est en joie, ce soir-là.

Ce ne sont qu'allées et venues dans l'escalier, où la lumière du gaz a été doublée.

Que voulez-vous! on est dans la première semaine de l'année, semaine truyaule, semaine joyeuse, semaine des cadeaux, des visites et des réceptions.

Seuls, à un deuxième étage, dans une chambre faiblement éclairée, deux époux sont assis, tristes, devant un petit lit vide.

Ce jour, si gai pour tout le monde, est pour eux l'anniversaire de la mort de leur enfant.

Un petit garçon de huit ans, — charmant, cela va sans dire; — tous ceux que l'on peçd et que l'on aimait ne revêtent-ils pas la robe de poésie 1

Le père et la mère sont là, immobiles, insensibles aux accords du piano qui résonnent sur leur tête, indifférents aux éclats de rire qui retentissent sous leurs pieds.

Ils regardent le petit lit vide.

C'était leur unique enfant; voilà pourquoi leur douleur est si profonde.

Ils ne pleurent pas cependant; ils ont, depuis un an, pleuré toutes les larmes de leur corns.

Ils en sont venus, tous les deux, au point de s'abîmer dans leurs souvenirs.

— Je le vois encore ! dit le père.

— Je le vois toujours ! dit la mère.

— Il me sourit comme à sa dernière heure, alors que ses pauvres petites lèvres étaient bleues comme des violettes.

— Il me regarde de ses grands yeux dilatés par la fièvre.

Et leurs regards ne peuvent se détacher du petit lit vide.

Toute la maison est en joie.

Ils se rappellent les douces caresses de l'enfant. ^ •

— C'était toi qu'il aimait le mieux, dit la mère au mari.

— Non, ma parole était quelquefois trop grave,

— Il t'écoutait avec respect.

— Oui, mais il t'embrassait avec amour. Et le père ajoute :

— J'en aurais fait un homme, j'en suis certain; je voulais élever son âme et son esprit, l'aguerrir pour les rudes combats avec la destinée ; je voulais le guider vers le ciel à travers la vie... Il a trouvé tout seul la route que je lui montrais; il est parti devant nous qui le suivons encore des yeux.

A ces mots succède un moment de silence. Un air de valse arrive aux oreilles des deux époux.

— C'est donc bien peu de chose que la mort d'un enfant! s'écrie la mère; pauvre

chéri ! le monde s'agite et bruit, comme si tu n'avais jamais existé-; les oiseaux continuent à chanter et les fleurs à éclore, comme si tu n'avais pas été toi même un oiseau et une fleur.

— C'est la loi, murmure le père.

— Je le sais, répond-elle ; mais je ne suis qu'une femme, et je trouve la loi bien cruelle.

— Résigne-toi.

— Non, j'aime mieux soufi'rir.

Toute la maison est en joie.

— Si Dieu est bon, si Dieu est juste, reprend la mère, notre enfant doit être bien heureux dans le ciel I

— Dieu est bon, Dieu est juste et notre enfant est heureux, n'en doute pas.

— Plus heureux qu'avec nous? demandet-elle avec une inquiétude jalouse qu'elle ne cherche pas à cacher.

Le père se tait. *•

— Tu ne réponds pas, dit-elle anxieuse.

— Son bonheur doit être sans bornes, comme le bonheur des anges.

— Et s'il nous avait oubliés ! s'écrie-t-elle ; ohl cette idée serait affreuse !...

— Affreuse, en effet, répète le père ; mais tu ne le crois pas.

— Je crains tout, dit elle à voix basse ; être oubliée de son enfant!

— Oh I pas cela 1

Puis, se recueillant, il prend la main de sa femme, et prononce ces paroles :

' — Eh bien ! il faut, par nos prières, le forcer à se souvenir de nous.

— Tu as raison, prions !

Et tous deux s'agenouillent auprès du petit lit vide, dans la chambre faiblement éclairée.

Toute la maison est en joie.

Et moi aussi, je connais des peintres 1 Je n'en connais pas un assez grand nombre. On n'a pas tous les bonheurs. Ceux que je connais sont des gens charmants, bien élevés, gais pour la plupart. Je me plais à leur conversation, qui est souvent spirituelle, et pleine d'aperçus inattendus, nouveaux, sur beaucoup de choses; nouveaux pour moi, car ils ont l'air de s'entendre entre eux.

Au fond, je ne les crois pas portés d'une forte sympathie pour les écrivains, c'est-àdire pour ceux d'entre les écrivains qui, à un moment donné, peuvent devenir leurs juges. Ils ont cela de commun avec les comédiens. En général, on n'aime pas l'homme qui, d'un trait de plume, peut exhausser ou rabaisser votre talent. Ce trait de plume, avant qu'il soit tracé, les laisse dans l'inquiétude ; — après qu'il est tracé, il les irrite, ou les engage à une reconnaissance gênante.

Leur pensée, qu'ils ne prennent pas toujours la peine de dissimuler, est que nous ne nous II connaissons pas. A cela, nous éprouvons plus d'embarras que de modestie pour répondre. Nos études, qui sont quelquefois supérieures à celles de nos justiciables, nos lectures, nos voyages, et par conséquent nos éléments de comparaison, nous mettent sou-

venl à même de nous prononcer en tout état de cause. — N'importe, nous ne nous y connaissons pas, nous ne pouvons pas nous y connaître, du moment que nous nous avisons d'avoir une opinion à nous...

Ahl si nous nous contentions de tout approuver, de tout admirer, nous nous y connaîtrions peut-être.

Nous sommes pour les peintres une minorité troublante, tapageuse. Ils feignent de nous préférer la masse ignorante qu'ils appellent la masse naïve. Ils affirment que nos concierges nous sont supérieurs comme sentiment artistique. — La foule, le suffrage universel, voilà les mots qu'ils ont constamment à la Louche.

C'est une pose atroce.

Ils savent bien à quoi s'en tenir sur le ju-

gement de la foule, pour peu qu'ils l'aient suivie au Salon, un jour d'entrée gratuite. Oià la foule va-t-elle tout droit? Aux Irompel'œil, aux imitations de dentelles et de velours, aux chaudrons miroitants, aux citrouilles colossales. — Devant quoi s'extasiet-elle ? Devant les petits savoyards qui mangent un morceau de pain noir dans la neige blanche, devant un caniche quêtant pour son maître, devant le Retour du soldat et la Fêle de la bonne maman. — Yoilà oii va la foule spontanément, naturellement, voilà les œuvres auxquelles elle ferait un succès si on la laissait faire,.. Et nous la laissons faire quelquefois, pour donner un exemple.

Et c'est cette foule dont vous invoquez l'instinct! C'est cette foule pour laquelle vous prétendez travailler!

Poseurs I poseurs !

Peinture à part, — les peintres sont les aimables garçons que j'ai dit. Il y a des ateliers très-intéressants, très- curieux, très originaux, où il se fait autant d'esprit que de besogne, où il se débile autant de racontars qu'il se donne de coups de pinceau.

Chez le peintre B.., par exemple, l'autre jour, la conversation, après mille zigzags, était tombée sur le chapitre des commencements.

Un de nos jeunes maîtres parla ainsi :

— Les commencements I dit-il, ils sont moins uniformes qu'on ne le suppose. S'il y en a de douloureux, il y en a aussi de grotesques, de superlativement grotesques... les miens par exemple. Tel membre de l'Institut avouera qu'il a commencé par peindre des enseignes ; — moi, j'ai commencé par tatouer des sapeurs.

Nous nous récriâmes.

— Tatouer des sapeurs t

— Invraisemblance !

— Extravagance !

— Indécence!

Il continua :

— De vrais sapeurs... Vous savez peutêtre, ou vous ne savez pas, que j'ai été deux ans soldat. Mettons que vous ne le savez pas. En 1844, j'étais à Bordeaux, à la caserne des Fossés. Je ne peignais pas encore, je barbouillais. Je faisais le portrait des camarades pour un petit écu.... avec une lettre au pays, par-dessus le marché. A vrai dire, c'était toujours le même portrait, une main sur le sabre et le numéro du régiment sur chaque bouton. Je finis par acquérir une dextérité prodigieuse dans ce métier. Les jours sans pratique, j'en préparais une certaine quantité ; c'est-à-dire, j'établissais le corps, la

main, le sabre. Je na laissais q^e la place de la tête, réservée au premier qui se présenterait.

Un matin que je me livrais avec fougue à cet exercice, un sapeur vint se placer derrière moi et me regarda faire en silence.

Au bout de quelques minutes, il me dit gravement :

— Vous, savez-vous que vous avez un joli talent, tout de même?

— Croyez-vous, sapeur ? prononçai je, flatté.

— Je vous le dis.

Il se tut encore, et reprit avec la ménae gravité :

— Ecoutez-moi.

— Je vous écoute, sapeur.

— Petit, vous sentez-vous capable, en te-

nanl compte de l'avantage, de me faire une hache là-dessus?

Là-dessus était son bras qu'il me montra, déjà couvert de coloriages sans nombre.

— Dame! répondis-je, je n'ai pas jusqu'à présent travaillé sur peau humaine.

— Rien de plus simple.

— Voyons, sapeur.

— Vous exécutez d'abord votre dessin à l'encre de Chine ; c'est ce qui tient le mieux. Ensuite, vous prenez trois aiguilles à perles, vous les attachez ensemble, et vous repassez votre dessin en piquant le bras.

— Si c'est comme cela, sapeur, j'essaierai.

— Alors, je vais chercher un camarade ; attendez-moi.

Pourquoi un camarade?

Je le sus cinq nainutes après.

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Le camarade comprimait le poignet da sapeur, ce qui servait à gonfler le bras.

L'opération dura plus d'une demi heure; j'en vins à bout cependant, à mon honneur, La hache était vivante; — je le crois bien, elle suait le sang 1

Mon triomphe ne fut pas de longue durée. Le surlendemain, le caporal m'apostropha par ces paroles ironiques :

— Il paraît que vous allez bien, vous! Je

vous en fais mon compliment Allons,

suivez-moi I

— Où cela ?

— Chez le major. Venez, il veut vous parler. Votre affaire est bonne.

Ce major, je le vois encore, je le verrai toujours, gros comme tous les majors, rouge comme tous les majors, sanglé comme tous

les majors, feignant l'irritation comme tousles majors.

— C'est donc vous, me dit-il rudement, qui avez abîmé la plus belle barbe du régiment?

— Moi, major ?

— Le sapeur Hauchecorne est, grâce à; vous, depuis ce matin à Thôpital.

Je baissai le nez.

— Il a le bras enflé comme lacuisse. Ou'estce que vous vous êtes imaginé de lui faire? U faut que vous ayez le diable quelque part, il n'y a pas de bon sens possible I

— Mbjor... balbutiai-je.

— De quel pays êtes-vous?

— De Paris, major.

— Ça se voit bien. C'est là que vous avez appris à fabriquer de ces imbécillités là. Vous avez été sans Joute dans les prisons?

— Jamais, major!

— Je vous dis que si.

— Mais, major, je vous assure...

— Je vous dis que si I Ce n'est que dans les prisons que ça s'apprend. Huit jours de salle de police.

Et il me tourna le dos.

Le sapeur Hauchecorne guérit

Désormais ma réputation était faite au régiment. Tou§ les sapeurs m'arrivèrent à la llle et, non-seulement les sapeurs, mais tout le monde.

Je tatouais indifféremment celui-ci., celuilà. J'avais reconnu qu'il était inutile de gonfler le bras. Je faisais des cœurs entrelacés, des drapeaux, des emblèmes, des grenades, des oiseaux, des flèches, des flammes, des fleurs, des inscriptions, — dos inscriptions

surloutj OÙ l'âme de ces guerriers se révélait tout entière.

L'un, sensible et laconique, faisait graver ces deux noms ; Pierre et Marie.

Un autre, dévoré du plus pur patriotisme : Vivent les bons Français!

Il y en eut un, d'un lyrisme plus compliqué que celui de ses confrères, qui me dicta ce qu'il appelait deux vers :

J'aime à caressor ma malir^sse En lisant le Magasin pitluresque.

Hauchecorne, l'incorrigible Hauchecorne, revint un jour. Il revint avec un marin dont i avait fait la connaissance sur le port, un marin de lu Belle Eupluasie qui portait dans le dos, sous sa vareuse, un magnifique soleil peint en jaune. Hauchecorne voulait un soleil comme son nouvel ami.

Je tâchai de résister, en lui rappelant notre mésaventure de la hache. Il me répondit qu'il n'y avait aucun danger.

Qu'auriez- vous fait à ma place?

Le sapeur eut son soleil dans le dos, comme il avait eu sa hache sur le bras.

Mais ce fut mon dernier tatouage. Six mois aprèsj'entrai, à Paris, dans l'atelier de Léon Cognict.

Julie vient de me dire, pour la deuxième fois depuis hier, que je l'ennuyais. J'ennuie ma femme. Voilà qui est incompréhensible. Il faudra que j'en parle à mon ami Miramont, qui est un homme de bon conseil. Mais pourquoi Miramont n'est-il pas venu chez

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n»us cette semaine. lui qui aime tant nos petites soirées du dimanche, et qui, jusqu'à présent, avait tant de plaisir à partager noire modeste dîner du mardi?

Je serais désolé que Miramont fût malade.

J'irai demain chez Miramont. Aussi bien, les nouvelles façons de ma femme vis-à-vis de moi me donnent du souci, et je veux le consulter à ce sujet. Il a vécu. C'est un gaillard. A nous deux, nous pourrons peut-être arriver à savoir la vérité sur le cas de Julie.

Il est d'autant plus surprenant que ma femme trouve que je l'ennuie, que depuis quelque temps ma conduite avec elle est celle d'un véritable trouvère. J'ai fait remettre à neuf les meubles du salon. Je l'ai menée deux fois en trois semaines à l'Opéra-Comique, iiion théâtre favori. Enfin, je lui ai acheté V Histoire rie l Inquisition en quatre volumes.

LES TROIS MONOLOGUES DU MAIlI 81

superbement reliés. Ayez donc des prévenances!

Miramont me l'avait bien dit, il y a deux ans : «Tu te maries; cela te regarde; peutêtre fais-tu bien, peut-être fais-tu mal. » Il avait raison, j'ai eu tort de ne pas l'écouter.

Ce n'est pas que je me repente d'avoir épousé Julie. Non, je ne veux pas dire cela. Julie en vaut bien d'autres, certainement. Elle a été élevée chez les dames Sambin : elle sait ce que c'est qu'un ménage; le fond est bon chez elle. Mais Julie n'a peut-être pas tout îe qu'il faut pour faire le bonheur d'un mari.

Je ne parle pas de son visage, qui est digne du pinceau d'Horace Vernet. Sous ce rapport, Julie est infiniment mieux que moi, j'en conviens. Mais la beauté passe, et un homme se

conserve beaucoup plus longtemps qu'une femme ; c'est reconnu.

Mes griefs portent sur un point moins futile; je crois m'être aperçu que Julie manquait de sensibilité. Je comprends tout; mais le manque de sensibilité, je ne le comprends pas. C'est plus fort que moi. Je le disais encore, l'autre jour, à Miramont.

Au fond, je n'exige pas que tout le monde ait mes goûts poétiques; il ne faut pas se singulariser non plus. Mais il y a un juste milieu dans tout. Or, il me revient à la mémoire bien des petites circonstances oii Julie m'a presque fait douter de son intelligence. — Hier, par exemple, qu'a-t elle ressenti à la représentation de Fru Oiavolo? Rien, absolument rien.

Les grands spectacles de la nature ne l'impressionnent pas davantage. Je lui faisais re-

marquer, un soir, en passant sur la place de la Concorde, les «étoiles qui brillaient au firmament, et je m'écriais, en lui pressant le bras : « Dire que tout cela, c'est autant de mondes comme le nôtre ! Est-ce que cela ne te paraît pas incompréhensible, ma Julie?,.. Quelle main mystérieuse a donc jeté ces globes lumineux dans l'espace? »

Julie me répondit qu'elle avait froid et que nous étions encore bien loin de chez nous. — C'est funeste. Le ciel m'a donné une âme aimante, et l'on ne se refait pas. Si Julie n'apprécie pas ma tendresse, je vais devenir bien malheureux.

Allons trouver Miramont.

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