‹ Scènes de la vie cruelleChapitre 4 sur 34 · PENDANT · texte numérisé non relu

PENDANT

J'étais absurde. Julie ne m'a jamais tant aimé que maintenant. Je n'ennuie pas Julie, au contraire.

La belle journée que nous venons de passer chez Miramont, à sa maison de campagne de La Celle-Saint-Cloud, et comme je m'en sou- ■viendrai longtemps! Dire cependant que j'avais voulu emporter un parapluie, en partant! C'est ma femme qui m'en a empêché.

Nous avons eu un temps superbe, depuis dix heures du matin jusqu'à minuit. Ah! la récolte de cette année s'en ressentira! L'ad-

joint au maire de La Celie-Saint-Cloud, à qui Miramont a eu l'amabilité de me présenter, est entièrement de mon avis sur ce point. J'ai rarement vu un homme, je ne (iirai pas plus spirituel, mais plus cordial que cet adjoint. Il a tenu à me faire visiter en détail sa propriété et à m'expliquer la plupart des améliorations qu'il a introduites dans l'agriculture. Eh bien! quoique l'agriculture ne soit pas ma partie, j'ai parfaitement saisi son raisonnement, et je suis convaincu, comme lui, que le gouvernement aurait tout à gagner en adoptant ses idées.

Pendant ma conversation avec l'adjoint, Julie, toujours prévenante, a cherché le moyen de me procurer une surprise de mon goût. Elle sait que j'adore les fraises dans de la crème, — mais pas votre crème de Paris, oii il entre toujours un tiers d'eau. Julie s'est

donné la peine de faire environ une lieue, avec Miramont, pour me procurer de la crème pure, de la vraie crème. Aussi comme elle était muge, au retour 1

Le dîner a été superfin. Je ne répondrais pas de ne m'être pas laissé entraîner plus loin que d'ordinaire par un petit vin de Mercurey, que je reconnaîtrai à l'avenir. Une fois n'est pas coutume. J'étais si heureux entre ma femme et mon ami ! Après le dîner, on se promena encore dans le jardin, à la fraîcheur. L'adjoint avait pris le bras de Miramont; nous marchions derrière eux. Julie et moi, à une distance de trente pas. Tout à coup, elle me serra les mains, et, fondant en larmes, elle me dit :

— Pardonne-moi !

Cher ange ! Je n'avais rien à lui pardonner. Je l'embrassai affectueusement, en essayant

de la calmer. Mais elle était tourmentée par ses nerfs, et jusqu'à notre retour à Paris il me fut impossible de tirer une parole d'elle. La belle journée!

Trompé! — Qui s'y seraii attendu? Miramont voyait juste lorsqu'il me disait : <.< Les femmes, c'est tout l'un ou tout l'autre. >• Ah! Julie!

Je n'ai pas reconnu l'homme. C'est tant mieux, sans doute. Dieu aura voulu le sauver Comme cela, du moins, je n'ai pas la mémoire obsédée par des traits haïssables. Ah ! Julie !

Hélas Ije n'étais pas préparé à ce malheur. Là, sur ma tête, j'ai un poids. En me rencontrant dans l'escalier, tout à l'heure, madame Pierre m'a dit que je devrais me faire saigner. Me faire saigner, elle a raison ; mais je ne veux rien, je n'ai besoin de rien. Ah ! Julie !

Fallait-il donc que cela arrivât ? Je n'ai véritablement pas de chance. Enfant, j'osais à peine lever les yeux sur les femmes ; dès qu'il s'en présentait une au salon, je rougissais et j'allais me cacher derrière l'armoire; personne ne pouvait [Ans me faire sortir de là. C'était un pressentiment ; je devinais déjà tout ce que j'aurais à souffrir par ce sexe. Ah 1 Julie!

Je n'ai jamais eu de maîtresses, moi. J";u voulu me conserver pur pour la femme que j'épouserais et que m'aurait choisie ma mère.

LES TROIS MONOLOGUES DU -MAllI 80

Elle n'a pas eu la main heureuse, ma raère! Qu'est ce que je vais faire à présent ? Je ne suis pas né pour de grandes choses ; je suis un petit esprit, je n'avais d'instinct que pour aimer Julie et lui rendre la vie facile. Me voilà bien avancé. Ah! Julie!

Mon testament est fait. Je recommande à Miramont de veiller sur elle et de ne jamais la perdre absolument de vue. à moins qu'elle ne s'obstine à descendre trop bas. C'est un dernier service qu'il ne peut pas me refuser. Bon Miramont! lui seul m'a aimé, lui seul me regrettera. Ah ! Julie ! (// se hriUe la cervellp.)

Ma chère voisine,

Je ne suis pas content de vous.

Non, pas content, en vérité 1

Malgré le mur épais qui sépare votre chambre de mon cabinet de travail, hier je vous ai entendue battre votre enfant, — votre petit enfant de six ans.

92 SCÈNKS DE LA VIE CHUELLE

Il criait et sanglotait à fendre l'âme; et votre voix ne cessait de gronder.

— Tu vas te taire, lui disiez-vous; tu vas te taire tout de suite, ou je recommence I...

0 voisine illogique l l'empêcher de pleurer après l'avoir battu!

Quel délit avait donc commis ce pauvre amour, qui, chaque fois qu'il me rencontre, me dit bonjour avec une mine si drôle et si gaie ?

— Bonjour, ra'sieur !

— Bonjour, mon ami.

Et ce joyeux sourire me rend plus allè-

pie...

— Lui, un amour, — allez-vous me répondre; — on voit bien, monsieur, que vous n'êtes pas condamné comme moi à l'avoir toute la sainte journée à côté de vous ? Un démon plutôt! un fléau! Il est joli, c'est vrai ;

mais VOUS ne sauriez croire toute la méclianceté qu'il y a dans ce petit corps. Il ne sait quoi s'imaginer pour faire le supplice de sa mère ; on n'en peut venir à bout qu'avec des coiapsl

Alors, n'en venez pas à bout, voisine.

Soyez sévère autant que vous aurez le courage de l'être; étudiez-vous à l'autorité du regard et du geste ; mais, arrêtez vous là.

Traitez-le comme un petit malade, — qu'il est peut-être.

Et puis, laissez faire le temps et la Providence. Tout est ressource dans l'enfant.

11 faut, à ce sujet, que je vous raconte l'histoire d'une mère qui battait son fils.

Cette mère était, comme vous, voisine, la femme d'un honnête artisan. Elle était brave et laborieuse, absolument comme vous. Elle avait un garçon de cinq ou six ans — endia-

blé comme le vôtre. Ils sont tous les mêmes, c'est convenu, obstinés, insolents, cruels...

Un jour qu'il l'avait exaspérée plus que de coutume, — à bout de remontrances et de menaces, la mère se précipita sur lui, l'enleva de terre, et le laissa retomber brusquement.

L'enfant se cassa une jambe.

Vous vous imaginez, voisine, l'effarement et la douleur de cette mère.

Son mari rentra sur ces entrefaites... S'il n'y eut pas un second malheur, c'est que Dieu sans doute détourna son bras.

Le pauvre petit a vécu, mais la jambe n'a pu être complètement remise. Il est resté boiteux ; — et pendant quelque temps, on l'a vu saisi d'un tremblement ni rveux chaque fois que sa mère l'appelait. Vainement prenait-elle sa voix la plus tendre, il pâlissait de

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peur, OU tombait à genoux en demandant pardon, — car il se souvenait.

Et c'était alors au tour de la mère à fondre en sanglots!...

Mais l'enfance n'a pas de longues rancunes. Il a grandi cl il a oublié.

Le père et la mère sont, ainsi que je vous l'ai dit, des artisans. Ils vont souvent le dimanche, dans la belle saison, se promener aux environs de Paris, à Saint -Ouen ou à Saint-Denis.

L'enfant va devant eux : il s'aide d'une petite béquille pour marcher, — et il trouve encore le moyen de sauter, de revenir sur ses pas, de se baisser, et de se relever en poussant de joyeux éclats, et en montrant à ses parents une figure éclairée de plaisir.

Mais lis parents demeurent tristes et muets.

9ô SCÈNES DE LA VIE CRUELLE

Voisine 1 voisine! promettez-moi (ie ne plus battre votre petit enfant.

Votre voisin tout dévoué.

Ma chère voisine,

Je voas ai rencontrée dans l'es':alicr, les yeux rouges ; et, comme j'allais vons interroger, vous êtes passée rapidement devant moi, en vous écriant : « Ah ! je voudrais élre mortel »

Je me suis rappelé que, la veille au soir, j'avais entendu du bruit dans votre appartement, — comme quelqu'un qui rudoie et xîomme quelqu'un qui sanglote, la voix de votre mari et la vôtre, ma pauvre voisine. Je

m'explique alors votre exclamation dans l'escalier, — mais je ne la comprends pas.

Vous voudriez être morte !

Ah! je le sais, ce cri échappe fréquemment à beaucoup d'entre vous, honnêtes femmes ; il retentit à la fois dans beaucoup de mansardes et dans beaucoup d'ateliers, sur beaucoup de grands chemins; il est l'écho de la douleur et de la misère ; il est le vœu-blasphème qui monte incessamment vers le ciel.

Vous voudriez être morte ? — Vous n'êtes pas dégoûtée 1

Vous voudriez le repos éternel, le calme sans fin.

Vous ne savez donc pas que le repos s'achète par l'agitation et par le travail ; que la mort veut être méritée?...

Mais je suis certain, ma voisine, qu'à

l'heure qu'il est, vous avez oublié vos parole: impies.

On ne peut pas souhaiter de mourir, quan( on est mère de deux beaux petits enfant comme les vôtres.

Moi qui vous écris, j'ai connu une brav femme comme vous, — plus malheureuse que vous, sans contredit, — ayant une plu lourde charge de devoirs. A elle comme vous, il lui arrivait souvent, après un orag conjugal, de faiblir sous un fardeau et de de mander grâce et merci à Dieu ; — souvent, a milieu de la nuit, excédée de travail, elle s sentait gagnée par la désespérance coram par une marée ; l'aiguille tombait de se doigts engourdis, et elle se surprenait, ains que vous, à rêver un abri dans la mort.

Alors, que faisait-elle ?

Je vais vous le dire.

Elle allait à sa commode et elle y prenait un petit papier dans un coffret.

Voici ce qu'il y avait écrit sur ce papier.

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