‹ Scènes de la vie de jeunesse (volume 2)Chapitre 9 sur 9 · I.B 8ÂB0T R0C6B. S · texte numérisé non relu

I.B 8ÂB0T R0C6B. S

à «a casquette, il s'en servit comme d^uii lien pour attacher sur le canon de son fusil le morceau de papier blanc, qui pouvait^ autant que possible, assurer la juslease de son tir,

Isidore^ un peu rassuré par oette précaution^ fit un »ppel à toute sa vigueur pour ai^célérer sa marche ; mw elle se trouva de nouveau ralentie lorsque! eut fibanâopné la route pour rentrer dans la traverse. Malgré la fraîcheur glaciale de Tair, il sentait la coifife de »a casquette bumid^ d'une sueur brûlante qui se crislallisait en ruisselait goutte à goutte dans ses sourcils et dans ;»a moustache. Comme il était arrivé cependant au bord opposé du bois o{i il avait fait la rencontre de Tobstiné cowpagnou qui Tavajt obUgé à rebrousser chemin, il aperçut le* yeux flamboyants d'au autre Ipup qui croisait daps la plaiue pomme s'il avait Tintention de lui barrer passage. Isidore tourna rapide- Kient la tête et vit Tautre animal qui continuait à le suivre, mais il lui parut en même temps que la distance qui les avait réparés jusque-là Tun de l'autre s'était diminuée.

Machinalement il avait abattu sou fusil dans la direction du loup qu^il avait eu face de lui, et rajustait daus Tespèce de' rayonnement que ses yeujj formaient dans robscmité, lorsqu'il eutendit un hurlement loit* tain qui semblait se rapprocher et auquel répondireut les deux animaux au milieu desquels il se trouvait,

-* C'est toute la bande de ce matin, pensa4-il intérieurement, et, pris par une de ces épouvantes ijui pa*

m LE SABOT ROrCB.

ralysent la réflexion, il se jeta d'un bond dans le bois au bord duquel il se trouvait. En obéissant à un premier mouvement de terreur, lorsque Isidore s'était lancé dans le tailis, la branche inférieure d'un arbre contre lequel il s'était heurté sans le voir lui avait froissé la jambe. Cette branche, qui était à un pied du sol lui suggéra l'idée de tenter une escalade dans Tarbre auquel elle était attachée. Il y mit le pied pour essayer sa résistance , et Tayant trouvée assez solide pour supporter le poids de son corps, il s'enleva aidé par elle jusqu'au milieu du tronc, qu'il étreignit de ses deux bras. Familier avec un exercice qu'il avait pratiqué lorsqu'il allait aux nids dans son enfance, il atteignit bientôt la fourche formée par les deux branches mères de l'arbre, et il se mit à cheval dessus.

En ce moment, dix heures sonnaient à l'église de Pontisy, et de la hauteur où il se trouvait et qui loi permettait de dominer toute la plaine, il vit les feux de ce village et ceux du hameau de Saint-Clair qui s'éteignaient les uns après les autres. Déjà aussi l'ouragan, si furieusement déchaîné, s'apaisait un peu. Les arbres, si violemment secoués et tordus quelques minutes auparavant, commençaient à s'immobiliser.

Les nuages, plus lents et moins épais, se laissaient pénétrer par la lumière nocturne des étoiles, qui déji rendait les formes moins vagues. Aussi Isidore put-C bientôt reconnaître la taille des deux animaux aux<. quels il venait d'échapper, et qui rôdaient au pied de l'arbre, en répondant par intervalles inégaux aux hur-

lements impérieux par lesquels leur mère semblait les appeler. C'était la louve, en cfiet, qui, s'étant aventurée jusqu^à une maison isolée de Saint-Clair^ dont la porte avait été laissée entr'ouverte par les habitants qui étaient à la veillée^ avait étranglé un jeune veau. Trouvant la proie trop lourde pour rapporter jusqu'à ses louveteaux, après Tavoir péniblement traînée jusqu'à un petit bois appartenant à Louciot, elle les appelait pour qu'ils vinssent la partager avec elle.

Isidore^ son fusil à lamain^ suivait les mouvements des deux louveteaux, qui tournaient au pied de Tarbre; il allait les tirer, lorsqu'il s'aperçut que pendant son ascension sa poudrière était tombée de son carnier, et qu'il ne pourrait plus recharger au cas où il n'aurait pas atteint mortellement les deux animaux, qui, au bout d'un quart d'heure, obéissant à un énergique appel de la mère, prirent le parti d'abandonner une proie douteuse pour aller trouver celle qui leur semblait promise. Isidore les vit se diriger à grands pas vers un point de la plaine opposé à celui vers lequel il comptait se diriger. Il était d'aiUeurs temps pour lui qu'ils s'éloignassent, car il n'aurait évité un danger que pour tomber dans un autre. Son immobilité aurait de nouVeau provoqué le sommeil, et si dans sa situation il avait fermé les yeux, il n'aurait pas pu les rouvrir, car le sommeil, c'était la mort.

Il descendit en toute hâte de l'arbre et prit sa course. Débarrassé de i'inqtiiétude que lui avaient causée les loups, il fut repris par celle que lui causait Cantain,

374, LE SABOT ROUGB.

et qui étaitBiviye, qu'elle sufïisait pour le tenir éveillé. Au bout d'un quart d'heure, il était déjà, sans le sa« voir, près de Tendroitoù il avait laissé Derizelled^ qali croyait rentré depuis longtemps^ ear il connaissait régoîsme paternel^ et pensait bien que son père n'avait point songé à le chercher ni à Tattendre. En voyant devant loi le mur du cimetière, pour abréger la roate il se jeta dans la vigne à Textrémité de laquelle sou père était depuis une heure enfoui jusqu'au ventre dans un triple étau de glace et de neige. Le sentiment de l'existence abandonnait déjà Derizelles. Au moment où il entendit les pas de son fils, il voulut cependant crier au secours; mais le son inarticulé expira dans sa voix. Il voulut élever ses bras roidis, mais ils restèrent pétrifiés au long de son corp,.

Cependant Isidore, qui marchait toujours dans une attitude de défiance offensive, avait aperçu de loin une forme noire et d'apparence humaine qui se détachait sur la blancheur encore douteuse de la neige; il s'arrêta subitement et cria à haute voix, en prenant son fusil :

. — C'est toi, Cantain} lève-toi ou je te brûle.

En reconnaissant la voix de son fils, Derizelles fit un suprême effort pour crier; il voulut s'ouvrir la bouche en y enfonçant le poing, mais ses dents demeurèrent serrées et comme scellées l'une contre l'autre. H parvint cependant à élever une de ses mains au-dessus de sa tète ; mais cette main était armée du bâton avec lequel il avait essayé vainement de rompre la glace qui l'entourait.

— Une fois, deu^c fois, lève-toi, ou je te brûle, répéta Isidore, éperdu d'épouvante

Et, comme Vombre restait immobile et sîlenéieuse, ii ajusta et fit feu.

Derizelles ploya le corps en avant et tomba en s^appuyant sur les mainâ.

— Il y estl il y est! ô^écria Isidore, fou lui-mémô de terreur; et comme il piétinait sur le sol avec la fureur du sauvage qui célèbre sa vengeance, le poids de son corps fit céder la glace sous ses pieds, et il s^enfonça lentement dans un trou de neige où il âe trouva enseveli jusqu^aux épaules.

Comme il criait au secours, il entendit le Hurlement des loups qui semblaient se rapprocher.

Le corps de Derizelles et celui d'Isidore ne furent découverts que le lendemain matin. C'étaient les corbeaux et les oiseaux carnassiers volant eti cercle autour d'eux qui avaient attiré l'attention de quelques gens de Pontîsy.

Les deux cadavres étaient à moitié dévorés par les loups et les bêtes de proie, on ne retrouva sur le corps du fermier aucune trace qui pût indiquer un meurtre. La présence du sac d^argent dont il se trouvait encore nanti démentait d'abord toute supposition d*attaque nocturne, en même temps que la position dans laquelle le père et le fils avaient été rencontrés expliquait naturellement l'événement qui avait causé leur mort.

Mais lorsqu'on apprit qu'Isidore avait péri eu revè-

nantd'affimier à Ncmonrs le piooès-Ycrbal dressé par hn contre Cantaîn, comme on connaissait en ontre dans le pays la haine qae Derizelles portait à la Roossotte^ sa mort et celle de son fils forent attrîlmées par la snperstition populaire à la mystérieuse inflaenoe qni semblait frapper mortellement tons les gens contre lesquels le carrier pouvait avoir un motif de rancune.

Une réelle épouvante s'empara alors de tous les gens du pays^ et il fut décidé que, par tous les moyens possibles, on obligerait le ménage de la Maison de paille à abandonner Saint-Clair.

Louciot, que la mort de son beau-frère et de son neveu rendait héritier de la plus grande partie de leurs biens, se mit à la tête de ce mouvement^ et, bien qu'il fût persuadé que Tévénement qui le mettait si richement en deuil n'avait eu que des causes naturelles, il dénonça le carrier comme y ayant pris une part.

Le propriétaire de Pontisy, en apprenant la fin tragique de son garde, s'était ému de son côté. Gomme il savait l'inimitié qu'Isidore s'était attirée par sa vigilance et sa sévérité, il n'était pas éloigné de croire que celui-ci avait été victime de quelque guet-apens. La lecture du procès-verbal dressé le matin contenait d'ailleurs une mention de menaces qui pouvaient devenir une charge contre celui qui les avait faites.

Le comtft de Cyran, ayant obtenu du maire que l'on surseoirait à l'enterrement de Derizelles et de son fils, alla lui-même à Fontainebleau chercher le procureur du roi| qu'il rstmena avec lui; et lorsqu'il lui eut ra-

conté les faits^ celui-ci y trouva matière suffisante pour procéder à une enquête, en même temps gu^il ordonnait l'arrestation provisoire de Cantain.

Tout le village accompagna les gendarmes v-enus avec le procureur du roi, lorsque ceux-ci se transportèrent à la Maison de paille.

On trouva le carrier essayant de faire reprendre connaissance à la Roussotte^ qui était évanouie auprès du berceau dans lequel son enfant était mort pendant la nuit. t

Gonmie on avait oublié de refermer la porte, la petite chèvre se sauva dans la cour, et, franchissant d'un bond la clôture basse qui séparait la maison de la plaine, elle prit sa course dans la direction du taillis, où, avant les grandes rigueurs de Thiver, la Roussotte l'avait quelquefois menée paître. Mais un paysan qui tirait des corbeaux l'ayant reconnue pour appartenir au ménage maudit, lui tira un coup de fusil à dix pas et la tua au moment où elle allait entrer dans le bois.

La douleur abrutie du carrier, le pitoyable état dans lequel était sa femme, le sinistre cadre que la misère donnait à leur désespoir n'émurent aucun des paysans que les gendarmes n'avaient pu empêcher de pénétrer dans la masure. .

En voyant l'enfant mort, l'un d'eux dit même à haute voix :

— Tant mieux! ça en fait déjà un de moins. « Sans qu'on lui eût dit pour quel motif on l'arrêtait, on conduisit le carrieir da^^s la maison âe Derizelles,

178 LB SAtiOt AOCTGE.

OÙ la justice et les autorités du pays s'étaient rassemblées pour procéder au èommencément de Tenquête.

Cantain ne put s'empôelicr de pâlir lorsqu'on écaiia les rideaux du lit sur lequel isidoi'e était étendu. En se rappelant Tespèee de meMce qti^il lui avait adressée la veille devart la mairie, il partagea pour la première fois la croyance qui lui attribuait une influence fatale à ses ennemis.

Le premier mot qui lui échappa était de nature à le compromettre gravement devant tous ceux qui Técoutaient

— Je ravaî* prévenu, dît-il en jetant sur lé cadavre d'Isidore un regard dans lequel il y avait cependant plus de pitié que de veugeancé satisfaite.

— Vous reconnaissez donc l'avoir menacé? lui demanda le procureur du roi en faisant signe à son greffier d'écrire les réponses du carrier.

Celui-ci raconta d'abord sft rencontre avec Isidore, et comment, après l'avoir supplié de ne point le poursuivre, il avait essayé de frappef son Imaginatioli en lui prédisant un accident prodbaiti.

Son attitude et le ton arec lét|uel il répondit à l'interrogatoire qui lui fut adf ëésé semblaient intérieurement convaincre, ceux qui en étaient témoins, de son innocence* Mais on avait remarqué que le fusil d'Isidore avait été déchargé d'un côté, ce qui pouvait faire supposer qu'il avait fait usage de son arme pour sa défense. La possibilité d'une attaque nocturne ayant été admise, Cantaio fut conduit é l'endroit même où

lc3 deux cadavres av^jeut été retrouvés, et où Te^quète se poursuivit p^r Teîtçiïnen du théâtre des évéuemeuts. Les traces de piétinement laissées par Isidore à la plac^ où il avait disparu dans la neige purent un instant faire croire à une lutte. Mais lorsqu'on obligea le carrier à mettre ses pied§ dans le§ empreintes restées visibles çur h neige, sa chaussure les dépassait en longueur aussi bien qu'pn largeur. Cette observation allait être consignée, lorsque le garde-champêtre, qui avait été requis le premier, fit remarquer qu'une des ruses les plus banales des braconniers était de yarier leurs ubausçures pour que la trace qu'elles pouvaient laisser ne servit point à guider les gardes dans l§urs recbçr* ches.

Des faits de l'enquête il ne demeurait cependant rien de précis contre le carrier; mais dans les éçlaircissç** ments et dans Içs renseignewçnls que la justice demanda aux voisins de Cantain, dont Tanimosité ne per^ dit point Toccasion de se manifester, ix resta quelques présomptions morales qui convertirent son arrestation provisoire en mandat d'amener.

Le procureur du roi prit cependant en considération la situation de la femme de Cantain; et pendant qu'on emmenait celui-ci à la prison de Fontainebleau, il or-^ aonna que la Roussotte fût transportée dans une maison de bienfaisance. Le maire fut chargé de veiller à Tinhumation de l'enfant mort.

Huit jours après son arrestation, un arrêt de nonlieu du juge d'instruction ouvrait à Cantain les portes

de la prison. Ce fut un jour de marché qu'il fut mis en liberté. Deux ou trois paysans de Saint-Clair Tayant rencontré avec sa femme dans les rues de Fontainebleau, vinrent annoncer leur retour au village. La nouvelle fit presque émeute.

— Puisque la justice et l'autorité ne veulent pas débarrasser le pays de ces deux porte-malheur y il faut nous en débarrasser nous-mêmes, dit un des voisins de Cantain.

— Tant que le nid y sera, dit un autre, les oiseaux y reviendront.

Le soir même, une main qui resta inconnue mit le feu à la Maison de paille.

Lorsque le carrier et sa femme revinrent le lendemain à Saint-Clair, ils ne trouvèrent plus que les quatre murailles noircies de leur masure.

Les deux époux restèrent d'abord immobiles, puisib entrèrent silencieux dans les ruines', où leurs pas soulevaient une poussière encore chaude.

L'incendie n'avait rien épargné. Les rares et grossiers meubles que renfermait la chaumière n'étaient plus que des charbons.

En reconnaissant les débris du berceau de son enfant, la Roussotte se mit à genoux et fondit en larmes.

Son mari, qui fouillait dans les décombres, y trouva encore chauds le marteau de fer et le coin qui lui yd»* vaient au chantier.

Il prit le coin et l'aiguisa sur une pierre de grès qu'il avait mouillée avec sa salive.

LE tABOT ROUGE. S81

— Cantain, mon homme, fit la Roussotte en se précipitant sur lui et en lui prenant le bras, tu vas venir avec moi; je ne veux pas que nous restions ici. Si je découvrais celui qui a mis le feu sous le toit où est mort notre petit, je te dirais de le tuer. Et s'il avait des enfants, ajouta-t-elle avec un sauvage accent de désespoir, j'irais les tuer moi-même. Allons, viens-tu? et prenant son mari par la main, elle le tira dans la cour.

— Allons-nous-en, répéta le carrier. Mais où ironsnous ? demanda-t il en regardant sa femme avec désespoir.

— Voilà assez longtemps que nous marchons dans le chemin des malheureux, fit la Roussotte. Dieu se lassera de nous voir souf&ir.

— Ma femme, dit Cantain en serrant avec force la main de la Roussottte, c'est plus fort que moi, je pense aumaL

— Je le sais bien, mon homme, interrompit la Cantain ; mais tant que je serai auprès de toi , tu n'en feras pas.

Et s'étant emparée de son bras, elle l'obligea à sortir de la cour.

Sans qu'il eût été aperçu par sa femme, Cantain avait ramassé un morceau de charbon, et, tout en suivant la grande rue qui compose presque à elle seule tout le village de Saint-Clair, il traçait, à Tinsu de la Rou ssotte, une croix sur ïa porte des maisons devant

lesquelles )1 passait, ea formulant intérieurement nn vœu de vengeance.

Dans Tannée qui suivit son départ de Saint-Clair, tontes les maisons que Cantain avait ainsi marquées furent frappées d'un sinistre.

LES REVANCHES DQ CAIfT^IN

Lorsque nous avons, au commencement de ce récit, montré Gantain comme un des bote? les plus assidus du. Sabot rouge^ trente années s^étaient écoulées et la génération qui, en le persécutant, Tavait obligé ^ quitter le pays, s'était presque renouvelée. Il était revenu à Saint-Clair, où il habitait' la Maison de paille, qu*il avait fait rebâtir lorsque la mort de sa femme rt J'établissement de sa seconde fille Héloïse, mariée au ^abaretier Pampeau, étaient venus dater la nouvelle phase de Texistence qu'il avait adoptée 4 VépoquQ QÙ nous le retrouvons.

A cette époque, le vieux Gantain, qui n'allait plus au chantier depuis qu'il se prétendait attaqué de la mala«« die du sable, vivait littéralement d'industries prohibées»

234 lE SABOT ROUGE.

11 pratiquait surtout le braconnage aussi librement que 8*11 eût payé patente, et lorsqu'un garde nouveau arrivait dans le pays, Gantain avait l'habitude de lui prendre sa mesure, comme il le disait, par quelque témérité oflfensive qui était ordinairement une invitation à la prudence. Il était, en outre, le héros d'une foule d'histoires qui auraient pu fournir un dossier intéressant pour le procureur du roi, et depuis longtemps déjà, lorsqu'une volaille manquait au poulailler ou qu'un lapin avait disparu du toit, on n'accusait plus le renard.

Mais si l'opinion publique désignait à voix basse le carrier comme étant l'auteur de tous ces larcins, ceuxlà mêmes qui en étaient victimes se refusaient à en aider la répression et s'abstenaient de toute déclaration hostile contre lui.

Cette impunité lui semblait assurée, grâce à la terreur traditionnelle que son nom excitait encore parmi les habitants de Saint<Glair, et surtout grâce à deux ou trois vengeances si habilement conçues et si habile- , ment exercées qu'il avait été impossible de le poursuivre, faute de preuves.

Pampeau, dont la probité souffrait de la mauvaise réputation de son. beau-père, hasardait quelquefois des remontrances.

— On se plaint de vous dans le pays, lui disaitril, et il se prononce de vilains mots quand on passe devant votre maison.

— De quoi se plaint-on? répondait cyniquement le

carrier. Je ne prends que ce qu'il me faut ; et faisant allusion à Tivrognerie de son gendre : Tu devrais bien faire comme moi, lui disait-il.

Cantain, en eflfet, bien qu'il fît quotidiennement une énorme consommation d'eau-de-vie, ne se mettait jamais en état d'ivresse.

» — Mais au moins, répliquait Eustache, moi j e prends à même mon bien, et ce que je prends je me le paye. Vous avez beau être connu pour un malin, vous trouverez plus malin que vous. On vous piégera comme un renard, et on vous fera cuire du pain dur pour vos vieilles dents.

— Les gens d'ici ne sont pas encore assez bêtes pour me prendre ou me laisser prendre; ils savent bien que je suis aussi utile dans le pays que les curés (i) qu'on met au milieu d'un champ pour épouvanter les oiseaux. Le jour où je n'y serai plus, tous les habits verts et toutes les culottes de peau du canton vivraient dans votre poche. .

— C'est égal, disait le gendre avec inquiétude, mélîez-vous. Çafiniramal,Qane vaut rien d'être en guerre avec la loi.

— Je suis en paix avec moi. Va-t-en dormir, poche à vin, répondait le beau-père.

Les prévisions d'Ëustache Fampeau ne devaient pas tarder à se réaliser. Un jour de fête patronale du pays,

(t) On appelle ainsi, dans certaines campagnes, les mannequins habilitas de noir que Ton place dans les arbres à fruits au moment de la récolte.

180 tB SÀBOT ROVGS;

un voi3in de Cantain^ noiopié Guilloriii, gae ion vmAnage rendait plus souvent que les autres la victime du vieux carrier, Taccusa publiquement de lui avoir dérobé, la veillï?, ui^ tas de bourrues dans son taillis. Excité sans doute par d'amples libations faites» au café forain, il se montrait moins que de ooutuma ménager d'expressiqus comprppciettawtes.

— Voyons, mon garço», lui dirait le garde^ham* pètre en essayant de h caliQ^rf donne-moi dea preuves de ce que tu avances, çt je verbalise. Mais sans preu^ ves, je ne puis rien faire,

— Des preuves l répétait le paysan, mais j'en aï de toutes chaudes. Le tas de bourrées esj apcore chez lui, sous son hangar ; je les ai vues en montant sur mon toit Si tu osais faire tpi^ devoir comme je dis ea que je pense, ajouta-t-il ençQ retournant vers le garda champêtre, tu recevrais ma dénonciation,

— Un autre jour que tu seras de sangfrdd et que tu auras des témoins, viens me trouver, tu verras si je boude, répondit le garde. Eu attendant, je ta conseille de ne pas crier si haut Nous sommes auprès de la maison de Cantain, il pourrait ^entendre, me demaji der mon témoignage, et je ne pourrais pas uîer que je ne t'aie entendu tenir de mauvais propos sur spa compte, en lieu public, ce (jui constitue un délit.

Et il ajouta tout bas en désignant la maison du cnrrîer:

— Je souhaite que le vieux ne t'ait pas entendu.

— Tu cr^is donc quo j'ai peur ! fit Guillorin excitA

tE SABÔT ilOBOfi. m

par la contradiction et aussi par la présence de quolques-uus de ses voisins.

— ÏPeut-être pas aujourd'hui, mais demain on un autre jour tu regretteras ce que tu as dit tDutàrheure^ Abl si tu étais sûr^ encore I mais quand on ii'est t)al sûr, faut se taire.

— Eh bien^ fit Guillorin avec une colère croissatite que Tivresse excitait encore^ je veux qnie ce gûeut^-là sache ce que je pense de lui^ co que nous pensons tous et ce que personne n'ose dire ajoata^t'il^ en provoquant par un regard Tadhésion des pàjBBm, qui; en se rendant à la fête, s'arrêtaient pour l'éGOUter et se demandaient tout bas de quoi il ff'âgissaitj El s'êtânt baissé, il ramassa à terre un i&orceau de plâtre, puis il se dirigea vers la maison du carrier^ qui était à quelques pas de la sienne, et U écrivit sûr la porte en groiëses lettres :

Maison d'un vôLeur.

Tous les spectateurs de cette scène s'approchèrent l'un après l'autre pour lire l'injurieuse inscription.

— Mon garçon, lui dit le garde-champêtre qui l'avait suivi, tu es en train de faire des bêtises. Et comme il faisait un mouvement pour effacer ce qui tenait d'être écrit, Guillorin se plaça entre lui et la porte.

— Non, dit-il, exalté lui-même par sa propre attdace, ça y est, ça y restera.

Cependant le bruit du tumulte extérieur pénétrant jusqu'aux oreilles de Cantaîn, lo fit sortir de »a tâéu

288 LE SABOT ROlTf?!».

soii. Cojnme il paraissait sur le seuil, le chien Toto, qui rôdait dans le groupe, s'élança dans la cour.

En ouvrant sa porte, le carrier avait aperça l'inscription et Guillorin, que sa brusque apparition avait fait légèrement pâlir^ sans que celui-ci reculât pourtant.

Le premier regard de Gantain s'était promené lentement sur tous les assistants; et comme il semblait poser à chacun d'eux une interrogation muette et menaçante à la fois^ tous, les uns après les autres, firent un geste négatif.

— C'est donc toi? demanda le carrier à Guillorin en même temps qu'il lui montrait la porte.

— Eh bien, oui, c'est moi; après? fit celui-ci en s'avançant vers le carrier. Voleur, c'est mon opinion; veux-tu que je la signe?

— Si tu veux, répliqua tranquillement Cantain. Et ramassant le ihorceau de plâtre que le paysan avait jeté à ses pieds après avoir écrit, il le lui tendit en lui disant :

— Tiens, voilà ta plume.

— Yeux-tu que je mette aussi la date? dit Guillorin exaspéré; et il ajouta le quantième du mois au bout de sa signature. .

— Ça n'était pas la peine, je m'en serais souvenu, va, répondit Cantain.

Et s'adressant aux paysans, dont le rassemblement devenait d'instant en instant plus nombreux, il dit à Haute voix en leur désignant la porte de sa maison :

*- Y a-iil ici quelqu'un qui veuille approuver Pècnture qui est ci-dessus?

— Ah ! les lâches! exclama Guillorin en voyant que tout le monde gardait le silence autour de lui.

— Eh bien^ Courraut, mon bonhomme, fit Cantain en se retournant vers le garde-champêtre et en lui montrant Finscription faite par Guillorin, toi qui et l'autorité, fais ton métier; voilà un délit, et les témoins ne manquent pas, j'espère, ajouta-t-il en se retournant vers l'assemblée. Allons, Gourraut^ mon bonhomme, verbalise.

— Noti, répondit le garde-champêtre; voilà les gendarmes qui arrivent, ce sera leur affaire.

En effets on entendit le bruit rapproché d'un pas de chevaux^ et deux gendarmes^ envoyés à Saint-Clair pour maintenir l'ordre dajtis la féte^ parurent sur la route.

En apercevant un groupe dans lequel semblait se manifester quelque agitation, ils pressèrent le pas de leur monture et arrivèrent bientôt devant la maison où presque tout le pays était rassemblé.

— Qu'y a-t-il 7 demanda le brigadier au garde-champêtre.

Gourraut raconta ce qui se passait.

Les deux gendarmes parurent se consulter. Ib forent inteifnmpus par Guillorin^ qui renouvela son aeeusation avee véhémence.

— Voyons^ avez-vous des pi^Qves T demanda lebflgids«r en quittant la ielle.

^ç*, LE S-AnBOT fK>OG«#

— Sî VOUS voulez, entier daus cette cour, eontimia Gutrrorin en désignant Gantaîn^ v^is j trouverdz lusi bourrées qpe cet bomme m'a volées*.]!;^^ cm* a vingtsept , elles sont son& le hangar..

— • Y4»us niez^ vous? dit le br^g^ierauearrieB.

— Tiens !.fit-il, cette raison !. Est-ce' g^fon»B^eat. pas libre d'avoir des bourrées ichez soiy.snEUMit qiiand (m les achète?

^— A.gui lesa^A-vousiacbetées? demandai ¥i¥em«;it le brigadier

— *A lui^ répliqua Gantain avec une vivacité ligaie^

fit îlidésigna paUHtt^lesassistanta oit dtas vouons de son beau-père*.

'^^ Es6*€e^ WHÈt' demandv le gnodonne à'iRiDiinne désigné.

OoiaiMsi' pamt bMter «a* moment Hais sa -femme lui serra le bras et lui dit tout bas :

-^«iMstcfae'oaij mdwliommef.

— IToyons, efirtk» là* véHiJÉf «l*de'mniveatrtè bfigadter.'

— C'est vrai, rétronfllfte-paysan en Baissant Tes yeur defVaritfitiiBorik.

— Feignant I&i celui-ci en frappant du pied.

— Vous, d'abord'^ pas de sottises^ lui dit un desgandiarmes.

— Tenez, Brigadier, reprit Guillorla£âle de fureur,, si ypus voulez faire perquisition, j'ai un mp^au de prouver que les bourrées spnjtà mpi.,Q.ufQQ \g^ délÛBL

l'une après Tautre^ il y eu a uue dans laquelle on trouvera un lièvre caché.

— Un lièvre! dit le brigadier; mais la chasse est fermée.

— Je sais bien que je me dénonce, continua Guillorin avec la même agitation, mais ça m'est égal. Si je te fais prendre, ajouta- t-iî à voix basse en s'approchant de Gantain, je serai poursuivi nomme braconnier, mais tu seras condamné comme viiftsar.

— Ouvrez-nous votre porte, vous, dit le brigadier à Gantain; nous allons bien voir.

Mais avant que la porte fût complètement ouverte, le chien Toto, qui était entré dans la cour du carrier au moment où celui-ci en sortait, s'échappait par-dessus le mur de la plaine en emportant le lièvre, que son flair subtil lui avait fait trouver dans leâ bourrées remisées SOU8 le hangar.

BOKCKIX LA LOI

L^assurance avec laquelle Gantaîu soutenait Toccasation dirigée contre lui, l'absence de la preuve Invoquée par son dénonciateur^ l'état d'ivresse dans lequel se trouvait celui-ci, l'espèce de démenti donné à ses paroles par l'attitude des antres paysans qui s'abstenaient volontairement de charger le carrier, laissèrent les gendarmes dans le doute, et ils se letirèrent sans woir verbalisé contre Gantain.

Comme celui-ci le pressentait bien, les gens de .dtdnt-Clair avaient d'ailleurs une raison pour tolérer son maraudage. C'était une sorte de prime accordée tacitement à la terreur que le vieux carrier inspirait aux gardes d'alentour. Comme nous l'avons dit au

commencement de ce récit, ils apportaient dans leur service une réserve extrême qui était presque un encouragement au braconnage ouvertement pratiqué dans la commune.

Leur audace était devenue telle, que Tautorité, qui s'était montrée indulgente dans la crainte de renouveler le conflit grave qui déjà une fois avait ensanglanté Tauberge du Sabot Rouge^ se décida à prendre des mesures rigoureuses.

Tous les gardes dont le zèle fut soup^nné douteux furent destitués par Tadministration.

Cette mesure causa à Saint-Clair un grand émoi cmand elle y fut connue.

La veille du jour où il devait quitter le village, le garde destitué étant venu le matin prendre le vin blanc au Sabot Rouge^ y trouva Cantain, attablé, selon sa coutume, devant une cbopine d'eau-de-vie et fumant un vieux bout de pipe noirci qui semblait rivé à ses dents.

— Eh bien, père Gantain, lui dit le garde en s*asseyaiit en face de lui, vous savez la nouvelle?

— Je sais que mon voisin Guillorin a descendu encore une biche cette nuit, derrière sa maison. Tu as dû entendre le coup?

Le garde secoua la tête affirmativement.

— 11 va bien, Guillorin, continua le carrier. C'est la seconde grosse bête qu'il démolit depuis un mois, sans compter les petites. Dame I il a raison, ce garçon, faut qu'il se fasse de l'argent pour payer les frais du

JU L£fiàBQTmm}QB.

pfocte-verbal que les .gendarmes lui ont iait I- antre jtMir.

— II.n&>8'agit!pa&<de.^ reprit le .garde en oisequant son verre contre eeloi du carnîer. On nœ de&ftiiUiel

— C'est lune pjeii;e pour /la:oaaiiinine^<iclit Gaotain irABquiUemeDt; tu.serasiregvetté, mon.gargon.

'-<— Je le jcrûi9>rreprit ile .gasde ; . car vous allez : voir du changement après mon départ ;.<iBMi& ramplaçaoït •st.1u1.gaiUaDd.4p2i Jita:pas fraidaux yeux^ et, ooonme il est étranger au /pajjS, il n-aura pas de ménagemeiKt iàigarder. Aiofii,. avant ide partir,' si j'ai un conseil à vous donner à tous, c'est de vous tenir sages,

— Eh I fit CasBiain en levant les épaules, je suis bien vieux pour me corriger. Ton r^nplaçant fera ^emmêles autres. Toi auasi, dans le commeneeiHftty lu étais assez roide ; on ne rencontrait que toi, c^était gènantpour ceux ^i Allaient se furomenerlamùtdans les bois. Mais tu as fini par comprendre qu'il valait jaûeux rester auprès de ta fenmie; «n X'a >averti4'abord.

— Oui, £tle:garde:an itressaillant ommie ému par junffiouvenir,.onfli'a>aifie»ti, il>y armême un gvain>4bvertissement qui est resté dans la crosse de mon {mil. C'était du diniUe zéno.

•— -: Si tu n'AvaisipascomprisioelÉei fois, on anvaàx été obUgé 4e redoubler l'expUcationtavec du numéro <à «flavglier, qui est également bon pour le gendarme, dit £antaia eni buvant son «eau*de*viie«

— 'Ainsi^ &t le garde, si je n-anais pas ooDsenti à fermer les yeux sur les délts^ vous m^auriez tué.

— Faut que tout le . monde vive, mon garçon, -^it Gantain; et il ajouta : Explique nos usages à ton collègue.

— £n atlendaiit,. r^prit^le .gande, Je vous conseille ^e vous méfier. Voilà dîxcansqme mon collègue brûle àà la poudre avec les Avabes, et j'ai l'idée qu'il n'aura ipas peur' de la v6tee.

■— On verra bien fit le. carrier.

Deux jours après, le nouveau garde choisi par l'administration vint s'installer à Saiut-Glair. C'était un •grand garçon d'une trentaine d'années, qui avait le teint brûlé par le soleil de l'Afrique, où il avait servi fMBndantplusieursansnées.n s'appelait Ghantereau et il était célibataire. Lamalson qu'il habitait était justement voisine du Saàot Rouge; aussi le lendemain de •sou arrivée, avant de commencer sa ronde dans la partie de forêtoonfiée à sa surveillance, il entra à l'auberge et prévint lEustache Pampeau jque, jusqu'au moment où il serait complètement installé cliez loi,. il prendrait ses repas au cabaret. En apprenant que Chantereau devait diner le soir au Sidfot Rougcy Cantain, qui, seloQQ son habitude, voulait lui prendre sa mesure, idit à sa fiUe.Héloîse :

— Tu : mettras deux couvertsà la table. Je va«x voir •«a figure au travers d'une bouteille, à cet hohime-ld;

et coiume il faut tâcher d'avoir sa pratique, tu nous (feras 4in dîner de ^gibier. Tout en parlant il rouvrit sa

blouse et tira un faisan et un levraut qu'il donna à lïéloïse. — J'espère, lui dit-il, que, pour ses vingtcinq sous, il ne se plaindra pas d'être mal nourri; aussi, s'il ne paye pas le gloria au dessert, c'est un rat.

Dans la journée, le bruit se répandit â Saint-Clair que le beau-père d'Eustache Pampeau devait dîner avec le nouveau garde et qu'il le régalait de gibier. Tous les braconniers voulurent être témoins de cette bravade de leur doyen, et, le soir, la salle de l'auberge était trop petite pour contenir tous ceux qui avaient voulu assister au spectacle annoncé.

A cinq beures, Chantereau, ayant achevé sa tournée, entra au Sabot Rougcy où il trouva un couvert dressé avec plus de recherche et de symétrie qu'il ne s'attendait à en rencontrer dans un cabaret. Il était accompagné d'un de ces petits chiens d'Afrique qu'on appelle des chiens jaunes, et qui sont quelquefois d'excellentes bêtes courantes. Le chien, qui s'appelait ~'] Moustaffay eut dès son entrée des mots avec Toto, au- : quel il voulait disputer sa place au foyer. Toto, qui avait le génie de l'égoïsme, coYnmença par grogner et remua avec une vivacité pronostiquant la colère le pompon que sa queue formait au bas de son échine.

Moustaffa, comme s'il eût compris que, n'étant pas chez lui, il devait céder la place au maître de la maison, se reculait déjà à l'extrémité de la vaste cheminée. Cette retraite fit supposer au caniche inhospitalier que le chien du garde avait peur de lui, et, s'étant

élancé par un bond rapide, il vint lui mordre les pattes de derrière. Mouslaffa se retourna rapidement et fit à son tour à Toio une morsure si profonde qu'il vint se jeter en grognant dans les jambes de Cautain.

— C'est bien fait, lui dit le carrier en le bourrant^ fallait pas y aller.

— Je crois, dit Chantereau, que voilà deux bète» qui ne seront jamais bien ensemble. C'est fâcbeux, entre voisins.

— Oui, dit Cantain, parce que si on ne se plait pas la première fois qu'on se rencontre, ça ne vient jamais bien après. C'est pour les gens comme pour les bêtes.

— Ça, c'est vrai tout de même, répliqua le garde : quand je suis entré au régiment, j'ai trouvé un camarade à qui ma figure ne plaisait pas ; il me Ta dit de trop près, et nous avons fini par aller nous faire la barbe avec un sabre : ce pauvre garçon, c'est la dernière fois qu'il a éié rasé.

Tout en parlant avec une fanfaronnade volontaire, Gbantereau avait tiré sa pipe de son carnier. S'étaut aperçu qu'elle ne tirait pas suffisamment, il demanda à Ëustache une paille pour déboucher le tuyau.

— Tenez, lui dit Cantain, en lui offrant un collet en fil de laiton» prenez donc ça; ça vous sera plus corn* mode.

En ce moment tous les assistants, assis aux tables voisines, tendirent le cou et observèrent Tattitude du garde.

— Faut que jo Tessuie, dit-il en passant Ie:coUet dans un pli de son mouchoir : il y a encore du- poil frais après ; il en pourrait entrer dans le tuyau àe ma pipe et m'en venir dans la gorge; came gênerait pour manger. Où doue avez-vous trouvé ça? demanda-t-il au carrier^ tandis qu'il faisait ployer le fil de laiton «itre ses doigts.

— Dans ma poche., répondit le carrier: Si vou& le> trouvez trop gros pour votre tuyau, j'en ai nn plus petit,

— Merci, celui-là me suffira. Et Chantereau, ayant ployé le collet^ le mit dans son carnier. Eh Men ! avons-nous un bon diner ce soir, la mère ? dit-il en appelant Héloïse PampeaB.

— Un ordinaire du pays, répliqua Caniain: la viande de boucherie est si clièrc et le boucher demeure si loin, qu'on a été obligé de nous cui^ner un levraut et un faisan.

— En ce temps-ci, dit le garde, c-esfe du giMer cher aussi.

— Oh ! fît Cantain, quand on ne le paye pasri

— C'est comme si on l'avait pour rien^ répliqua Chantereau.

Comme Héloïse apportait les deux pièces de gibier qui devaient composer le dlner^ le gairde lui dit.:

— Ma bonne femme, je n'aime à manger que legibier qu'on, a tué en temps de chaaae. Si vouft nfaves pas autre chose, donnez-moi un morreau de fromage et une chopine de vin j je m'en contenterai.

Et SOT18 paraître prendre garde à rattentîoii hostile et presque provocatrice dont il était l'objet, Cliantereau, s'étant reculé à un coin de la table, acheva tranquillement le modeste repas qu'on lui avait servi. Tout en mangeant^ comme il coupait des bouchées de pain qu'il donnait à son chien, Toto vint à son tour faire la quête autour de lui.

— Toi, mon garçon, lui dit Chantereau enluitirant légèrement Toreille, tu n*as pas faim; je t'ai aperçu tantôt, dans la forêt, en train de ravager ime rabouil- 1ère ; tu as au moins deux lapereaux dans le ventre. Si je t'y rencontre encore, je te campe un coup de fusil, parole d'honneur.

— Ou î oliî faudra voir, faudra voir> dirent deux ou trois voix, parmi lesquelles celle de Cantain.

— Eh bien, si tu veux voir' ça, tu n'^as qu'à venir dans la' forêt, tu le verras, fît le garde feignant de répondre au chien. Va digérer ta chasse, ajouta-t-il en repoussant Toto vers la cheminée.

Comme il se levait pour s'en aller, Cantain lui dit ironiquement :

— Vous ne payez rien, avant de nous quitter?

— Si vous voulez me dire votre nom et votre doiiiicile, je vous paye un procès-verbal, pour avoir des eiigifis prohibés dan"? votre poche.

— Je m'appelle Pierre Cantain,. domicilié à Saint- Clair, répondit le carrier en se levant.

— Ah! vous êtes Kerre CantainI fit Chantereau en le regardant; très-bien I Votre aifaire est dans le sac,

ajouta-t-il quand il eut écrit quelques lignes sor un feuillet de son portefeuille.

— Vous voulez la guerre? lui dirent deux ou trois carriers en quittant leur place.

— Comme j'ai été soldat, je n^ai pas peur, répondit le garde. Mais nous ne l'aurons que si vous me la dé clarez. Et il sortit en sifflant son chien.

Le lendemain, en faisant sa tournée matinale dans la forêt, Chantereau aperçut Toto qui était retourné à la rabouillère où 11 Favait vu la veille. 11 lui tira un coup de fusil à trente pas. Un instant il pensa Tavoir manqué, car, au moment où il ajustait, il avait senti son bras fouetté par une branche d'arbre; mais ayant vu le chien rouler sous le coup et rester ensuite immobile, il continua son chemin.

Cette exécution avait eu un témoin. Une petite fille, qui faisait brouter une chèvre, entendit la détonation et vit le chien- tomber. Elle attacha alors sa bête à un arbre et, prenant ses sabots dans ses mains pour courir plus vite, elle descendit toute effarée au cabaret de Saint-Clair, où le cabaretier versait une tournée à des carriers.

— Mon parrain, cria-t-elle en entrant, on vient de tuer Toto,

— Ah ! ce malheur, fit Eustache en se dressant ; qui ça? où ça? ajouta-t-iU

— Notre voisin, le garde, avec son fusil, répondit Teufant, soufflant entre chaque phrase. ^

•— Tu peux l'assigner et le faire condamner à des

dommages-intérêts, dit un des carriers à Pampeau. On n'a pas le droit de tuer un chien, à moins qu'il ne soit enragé.

— La preuve qu'on n'en a pas le droite c'est que les autres gardes n'osaient pas tirer dessus, ajouta un autre. Tu peux nous faire assigner en témoignage. Nous dirons que ton chien amenait du monde chez toi pour voir ses tours ; tu peux demander cent écus.

Pendant qu'on montait la tête à Pampeau pour qu'il assignât le garde-champêtre en dommage et intérêts, Cantain arrivait au Sabot Rouge pour y prendre sa ration d'eau-de-vie quotidienne. En apprenant le meurtre de Toto, il murmura entre ses dents et en faisant allusion à Chantereau :

— Décidément, il faut que ce gredin*là soit averti, ou nous n'aurons pas la paix. Il y a de la lune ce soir; j'irai en forêt; s'il vient me gêner, tant pis pour lui, je l'avertirai .

Pampeau, dont Thumeur était ordinairement si pacifique, était furieux de la mort de son chien.

— Toi, dit-il en se tournant vers sa filleule, tu vas me conduire à l'endroit ouest resté Toto. Je veux l'entorrer dans mon jardin.

— Oui, mon parrain. Je lui planterai un petit cimetière, ça m'amusera, répondit l'enfant. Et elle ajouta avec une petite mine de convoitise : Nest-ce pas que vous mbMonnerez son habit de marquis pour mon poupart? C'est comme ça qu'on fait avec les habits du mo7ide, quand ilest défunt.

8M LE SABOT BODGB.

Mais à rinstaut même où Ton sollicitait son héritage, Xoto reparaissait dans la salle du Sabôt Bouge. Son maître pensa d'abord qu'il avait été seulement Uessé et venait mourir au.logis. En voyant sa gueule et sa barbe sanglantes,. Eustaohe lui lava la tête dans une écuelle, et chercha vainement la plaie de la blessure. Il ne trouva aucune trace de plomb. Mais en même temps que l'eau dans laquelle on étanchait ranimai se colorait,. Pampeau vit surnager une infinité de poils dont la présence lui expliqua bientôt la rotondité exagérée des flancs de l'animal, qui avait toute onefamiUe de lapereaux dana-le ventre.

Voici ce qui était arrivé : — Au moment où 1q garde Favait couché en joue, Toto, s'étant rappelé un de ses anciens tours, avait fait le mort, et Chantereau, le voyant resté sur la place avait ^ cru l'avoir tué.

•—Ah ! ce malheur I fit Pampeau, qui employait toujours cette locution, même lorsqu'elle était le pkis contradictoire avec les circonstances; si Toto meurt cette fois, ce ne. sera que d'une indigestion.

Le soir même, un peu avant le lever de la lune, Gantain sortait de chez lui^.acmé d'un vieux fusE à canons courts, rouilles, et qui avait .à lui. seul tué peutêtre plus de gibier que tous ks .chasseurs 4u département. L'iaffîkt auquel se rendait le carrier était aitaé au bord d'une grande pièce voisine de la fbrèt. Pour n'être pas aperçu xlu gibier qu'il venait y attendre, Cantain avait creusé .une £6sse dans laquelle il pouvait se cacher jusqu'à mi-corps. Pour que. cette fosie «e

LE SABOT RODGE. rSOfS

fit rpas fioupçonaer un aS&t, il l'avait comblée avec du fumier reecwivcrt d'une 'conohe végétale. Mais le^matin, en faisant sa ronde, le hasard avait conduit Ghantereau sur cette {Hèce.

Les précautions prises pour 'dissimuler la présence en imm qu'il avait découvert en sentant .le fumier 'céder sous ses pas avaient fait comprendre ou /garde à ^uel usage il était réservé. Il était allé d'une seule traite à Fontainebleau et avait demandé l'assistanoe de la gendarmerie pour faîve xme capture certaine. Aussi, lorsque le carrier arrira à son afîût^ il y av»t près d'une heure qu'il était attendu par Chantereau^ lacoompagné de quatre gendarmes cachésdans les tailîlisToisins. Ceux-ci le laissèrent déblayer la fosse du dmnier qui la recouvrait^ et 'lorsqu'ils l'y eurent vu descendre, ils s'avancèrent en le cernant, sur un coup desîfflet du garde.

Gantain ne vit d'abord que Giianftereau. Il pensa l'eflfrayer en lui faisant siffler une chevrotine aux oreilles; mais au moment où il faisait feu il tombait lui-même dans la fosse, la tète ouverte par un morceau du canon de son fusil, qui avait éclaté entre ses mains. Quand les gendarmes et le garde accoururent pour s'emparer de lui, ils le trouvèrent immobile. Il mourut entre leurs bras pendant qu'ils le transportaient à la mare de Pontisy.

Le jour où on l'enterra, le Saboû Rouge réalisa une des plus belles recettes qu'il eût faites depuis son existence; et, en entendant sonner la messe du carrier

m LE SABOT ROUGE.

défunt, les gens de Saint-Clair se disaient entre eux.

— Il semble que nos cloches n^ont jamais eu une aussi belle voix.

Quand à Toto, il mourut lui-même peu de temps après, aveuglé par le bec crochu d'une buse à laquette il avait voulu disputer une proie. Cependant, avant sa mort, il avait eu le temps de fonder une dynastie dont le représentant perpétue la vorace tradition paternelle.

Le Sabot Rouge existe encore, et c'est bien la plus fantastique auberge que puisse rencontrer le voyageur.

Il n'y a pas plutôt un litre de vin dans la cave, qu'il est bu par Eustache Pampeau. Il n'y a pas plutôt une côtelette dans le garde-manger, que l'héritier de Toto l'a dévorée.

Quant au braconnage, il a été surtout détruit par la destruction que les braconniers avaient faite eux-mêmes du gibier.

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