‹ Scènes de la vie de jeunesse (volume 2)Chapitre 8 sur 9 · partie de l'année^ se laissa émouvoir par les récits · texte numérisé non relu

partie de l'année^ se laissa émouvoir par les récits

d'Isidore.

n trouva d'ailleurs original et utile tout à la fois

pour ses intérêts d'avoir un garde qui^ étant lui-même

propriétaire, apporterait dans son service toute la

passion conservatrice que donne le sentiment de la

propriété.

Comme le comte lui promettait de le prendre pour

garde aussitôt qu'il aurait atteint l'âge que la loi exige

chez les individus qu'elle investit de cette magistrature

rurale^ Isidore fit ses conditions^ qui furent acceptées

parle nouveau châtelain de. Pontisy.

11 aurait personnellement le droit de chasser sur

toules les propriétés confiées à sa garde.

198 1.K BABOT ROUGE.

Le jour même où il revenait de Paris^ son père était victime d'un sinistre. Une pièce de blé de dix arpents lui appartenant^ et dont la mobson en gerbes n'était pas encore rentrée, arait été incendiée pendant que Derizelles allait renouveler la police de son assurance, expirée depuis deux jours^ chez Tagent de la Compa* gnie.

Isidore se montrait beaucoup moins sensible au dommage éprouvé par son père qu'à la rencontre qu'il fit le lendemain, en allant faire un to'ur dans un des bois de JPontisy qui devaient être prochainement confiés à sa vigilance.

Gomme il venait à peine d'y entrer^ il surprit le carrier Cantain accompagné d'un de ses camaaades, portant un sac sur les épaules^ occupé à lever un collet dans lequel un lièvre achevait de s'étrangler.

— TienS; disait Cantain à son camarade, en lui donnant le gibier qu'il avait débarrassé de son engin^ mets-le avec les autres.

Comme il achevait de parler, il aperçut le fils Derizelles.

— Ahl toi aussi, tu t'en mêles, lui dit Isidore.

— Dame! que veux-tu, répondit Cantain, je m\ marie demain; faut bien faire un peu la noce.

— Eh bien ! reviens-y donc pom* le baptême, fît Isidore,

— Ce n'est toujours pas toi qui m'en empêcheras, répondit ironiquement Cantain^ qui s'éloigna avec sou camarade.

LE SÂBOT ROUGE. 239

A Tépoque où sévissait le rigoureux hiver qus nous avons essayé de décrire au commencement de ce récit^ Isidore était déjà depuis près d'une année garde particulier du domaine de Pontisy. A l'exception de deux ou trois fermiers, au nombre desquels se trouvait Derizelles, la commune comptait peu de propriétaires. Presque tout le territoire de Pontisy et de Saint-Clair étant encore une dépendance domaniale du château^ les paysans qui ne possédaient point de bien^ et qui voulaient faire de F agriculture étaient obligés de louer, et c'étaient ces locations divisées à l'infini qui donnaient à la campagne l'aspect particulier qu'on remarque dans les pays de petite culture.

Sur les conseils que lui donna Isidore, le nouveau propriétaire de Pontisy, lorsque les baux passés avec les paysans furent arrivés à expiration, ne consentit à les renouveler qu'en supprimant à ses locataires U droit de chasse sur les terres que le bail livrerait à leur exploitation.

Cette restriction souleva bien dans le pays quelques résistances et quelques protestations; mais les gens qui n'avaient pas le moyen d'acquérir des terres furent obligés de se soumettre aux conditions imposées par le nouveau contrat de louage.

Comme nous l'avons dit en commençant, il existe certains délits, et le braconnage est du nombre, contre lesquels la loi peut protester par des poursuites et par des rigueurs, mais qu^elle demeure toujours impuiâsanté à réprimer. Ainsi le paysan le plus honnête qui

140 LE SABOT RODGE.

ffi ferait an scrupule de dérober une grappe aans la vigne du voisin^ ne se laissera jamais persuader par aucun raisonnement ni par aucun code qu^il n'a pas le droit de tuer le gibier qui se nourrit dans sa culture.

La première conséquence des mesures restrictives prises par le nouveau châtelain de Pontisy fut d'augmenter le nombre des braconniers.

Tous les gens qui^ auparavant^ se livraient légale* ment au plaisir de la chasse^ cessèrent de prendre un port d'armes et employèrent l'argent qu'ils versaient entre les mains de TÉtat pour satisfaire librement leur passion en acquisitions d'engins prohibés.

La surveillance agressive d'Isidore était, d'ailleurs, de nature à provoquer les délits. Si vigilant qu'il put être, et par cela même que sa garderie était très-étendue, il ne pouvait pas se montrer partout; et bien qu'il eût étudié toutes les ruses du braconnage, on en inventait chaque jour de nouvelles pour le mettre en défaut. Le fait même de sa nomination avait un caractère particulièrement offensif. Envers un garde étranger qui eût fait son devoir avec zèle, on n'eût employé que la ruse ; mais avec Isidore, qui était un enfant du pays, on avait déclaré tacitement que tout moyen mis en œuvre était de bonne guerre, et une conspiration avait été ourdie pour le provoquer à toute mesure, exagérant l'autorité que lui donnait son mandat, qui serait de nature à provoquer elle -* même l'emploi de la force contre lui. Ses premiers débuts n'avaient pas été très-heureux. Les deux pre*

xnières personnes contre lesquelles il avait verbalisé avaient été renvoyées sans condamnation. Tune parce qu'il y avait un vice dans la rédaction du procès-verbal, Tautre parce que le délit n'avait point paru sujB&sant pour motiver une peine*

Ces deux acquittements furent Toccasion d'un festin donné à Tauberge du Sabot rouge. On y servit un chevreuil tué dans les bois de Pontisy par les amis des accusés pendant l'absence d'Isidore, obligé de comparaître au tribunal pour soutenir sa plainte.

A la fin du banquet, où se trouvaient réunis tous les braconniers de Saint-Clair, c'est-à-dire le village à peu près tout entier^ ils se rendirent armés de leurs fusils devant la maison d'Isidore, et, après avoir fait une décharge à poudre^ ils lancèrent par-dessus le mur le pied droit de l'animal qui avait été le plat d'honneur du festin.

Isidore devait prochainement rencontrer Toccasion de prendre une revanche de cet injurieux hommage, qui était un audacieux défi porté à son autorité.

L'horrible misère contre laquelle luttait alors le pauvre ménage de la Maison de paille était arrivée à son comble. Pendant que Cantain et sa femme avaient épuisé pour vivre des ressources qu'eussent refusées des mendiants, leur enfant se mourait auprès d'eux, tué autant par le froid que par la faim, car la chèvre nourricière, n'ayant plus elle-même de nourriture, l'avait sevré, et lorsqu'il se penchait en criant hors de sonberceau pour lui demander sonlait, l'animal inquiet

S&9 Lfi BABOT ftOUGE.

allait fourrer son museau entre les genoux de la Rovm* sotte et bêlait plaintiTement comme pour lui demander du fourrage.

On matin^ Cantain traversait les bois de Pontisy, où il était allé chercher le médecin pour son enfant, qui Tenait d^ètre pris de convulsions. Gomme il smvtdt tristement le sentier que bordait d'un côté le mur de clôture des taillis, il entendit à quelques pas de lui le cri particulier que pousse le lièvre quand il est pris dans un collet^ et que les chasseurs appellent tcuh^ment.

Cantain n'était pas braconnier. Quand il était garçon^ comme toâs les jeunes gens du pays> la veille d'une fète^ ou à Toccasion de quelque solennité^ il avait bien été pendant une nuit de clair de lune se mettre à l'aSut pour tuer un lapiu dans une garenne , mais comme il n'était pas connu pour vendre son gibier, il n'exeitait point la défiance des gardes^ qui ne l'avaient jamais pris ni essayé de le prendre. Depuis son mariage avee la Roussotte> il avait voulu deux ou trois fois aller au bois ; maie celle-ci^ au lieu de Texciter comme les autteB femmes du payil faisaient avec leurs maris^ l'en avait empêché.

Le premier mouvement du carrier en entendant le cri du lièvre, avait été de continuer son chemin en doublant le pas. il n'ignorait pas que le collet où se trouve pris un gibier est quelquefois un piège t^idu par le garde pour prendre le braocmnier. Cependant, tout en marchant^ il jeta un regard iuUMr 4e iuù La

LE SABOT ROOGE. «5

tombée des feuilles lui permettant de plonger son regard jusque dans les plus lointaines profondeurs du l>ois dépouillé il se convainquit qu'il était bien seul, et qu'il avait bien le temps d'aller, sans courir de risques, détacher l'animal qu'il apercevait, à trente pas devant lui, immobile dans la coulée tracée entre deux cépées*

Porté au marché de Fontainebleau, ce lièvre valait six francs, et si modique que fût cette somme, elle représenta deux jours de pain pour le carrier et sa femme, deux jours de feu pour son âtre éteint; c'était peut-être encore une botte de fourrage pour la chèvre afiaroée, c'était peut^^tre aussi des médicaments pour son enfant.

Caotain revint sur ses pas dans la direction du taillis où se trouvait le lièvre, puis il s'arrêta en hésitant, et regarda de nouveau autour de lui.

S'il n'apercevait personne, il était vu cependant Au-dessus de lui, sur le sommet de la croupe que le bois formait en cet endroit en montant vers la lisière de la forêt, un homme le guettait, caché derrière un tas débourrées. C'était le braconnier qui avait tendu le collet la veille, et qui, en venant pour le relever, s'était caché lorsqu'il avait entendu les pas de Cantain, qui faisait crier la neige en marchant. En voyant le carrier continuer son chemin, bien que les plaintes de l'animal eussent dû lu.' signaler sa présence, le braconnier supposa que le n^ari de la Roussotto n'allait pas relever le collet, parce qull avait remarqué quel-

sa LE SABOT ROUGE,

que indice révélant peut-être la présence prochaine du garde. Comme il faisait cette réflexion, il aperçut^ en effet, Isidore Derizelles qui faisait sa ronde matinale, en suivant; di\ côté de la plaine, le mur qui la séparait du bois.' Ce fut alors qu'il s'effaça derrière les bomw rées, où il se tint immobile.

Au cri poussé par le lièvre^ Isidore, qui ne pouvait être aperçu de Cantain, de même qu'il ne pouvait Tapercevoir, s'était rasé au long du mur, et l'avait suivi jusqu'à un endroit où se trouvait une brèche^ à Tangle de laquelle il s'arrêta. Quelques précautions qu'il eût prises pour se dissimuler^ le braconnier avait cependant, sans le savoir, trahi sa présence. En se rasant derrière les bourrées mal échaf audées^ il leur avait imprimé un mouvement qui n'avait pas échappé à Isidore, dont le premier regard avait sondé toute la pente boisée au bas de laquelle il se trouvait. Habitué à tirer une conséquence des moindres indices^ il s'était déjà assuré d'une capture, et il attendait dans le plus profond silence que le braconnier vint relever le collet pour franchir la brèche et le surprendre en flagrant délit. Tout ceci se passait pendant que Cantain, arrêté dans le chemin^ hésitait à prendre un parti.

Isidore attendait ainsi depuis quelques minutes, lorsque son attention fut attirée dans une direction opposée à celle où il supposait la présence du braconnier. C'était comme un bruit de pas qui s'approchaient avec lenteur et précaution.

« Est-ce qu'ils seraient deux?d se demanda inté-

LE 8AB0T ROUGC. S&5

rîeurement le garde; et, comme il appliquait son œil à une sorte de petite lucarne naturelle qup la chute d^une pierre descellée formait dans la muraille, il aperçut Gantain.

— Le carrier, bon ! pensa Isidore ; sans savoir qui est Tautre, j'aime mieux que ce soie celui-ci.

Et, s'apercevant qu^il avait oublié d'éteindre sa pipe dont la fumée, en s'élevant au-dessus du mur, pouvait indiquer qu'il était à Taffùt, pour éviter le bruit qu'il aurait pu faire en la secouant, il en étoufia le foyer en appuyant fortement son pouce sur la cheminée.

Gantain se rapprochait de plus en plus. Quand il fut à deux pas du lièvre ime crainte instinctive renouvela son hésitation. Puis, cédant comme malgré lui à Tim*périeuse attraction de la nécessité, il se baissa pour détacher ranimai qui ne bougeait plus du piège où il se trouvait pris. Comme il dénouait le collet, un rapide souvenir lui retraça sa dernière rencontre avec Isidore Derizelles, et la sorte de provocation menaçante que lui avait faite celui-ci en le surprenant.

En ce moment, Gantain eut la conviction qu'il allait être pris, et cependant il ne s'interrompit pas.

Comme le mari de la Roussette plaçait son gibier sous sa blouse, le braconnier, voyant Isidore épier le carrier, compritqu'il pouvait tenter de s'échapper sans être poursuivi par le garde, qui n'abandonnerait pas une prise certaine pour une douteuse ; et, quittant sa cachette, il se lança à toutes jambes dans les hauteurs du bois, où il disparut.

Sé6 I.S SABOT BODCP.

L^hrnit qu'il avait fait en s'échappaut lit r^^«r la tête à Castaûi ; il aperçut alors Isidore qui vepait de franchir la brèche et se tenait immobUt^ devant lui.

— J'en étais sûr^ murmura Gantain répondwt intérieurement à la crainte qui l'avait agité un monient auparavant.

— Moi aussi, j'étais bien sûr que je t'y reprendrais, répondit Isidore; mais cette fois-ei ce n'e«t pi|s comme l'autre^ ça me regarde.. Allons, continua-t-ileu portant sa main sur te Wouse du carrier, jette-moi sur le chemin ce que tu caches là-dessous..

Cantaiu laissa tomber ^ou lièvre ^ terre^

— Écoute, Derizelles, dit-il à Isidore qui lirait sa montre de son gousset pour faire mention 3ur son procès-verbal de l'heure à laquelle il avait constate le délit, — ? écoute, ou ne faime pas dans le payi^,

— Ou me craint et on a raison, fit Isidore.

1— Eh bien, reprit Gantain avec uu certain accent de tristesse et d'huçoilité extrême, c'est mauvais 4'ètre craint dans un pays. Je le sais, moi, qu^Qu redoute, et qui| pourtant, n'ai jamais fait du ma], volontairement; écoute-moi encore ; Veux-tu avpir eu moi une âme dévQuée î ne me fais pas de procès-verbal aujourd'hui.

— Il y fi trop longtemps que je te guette. Jeté prends, je ne te lâche pas.

— Mais, dit Gantain, tu sais bien que je ne braconne pas. Si j'étais braconnier, je n'aurais pas jeté mon collet, ^jouta-t-il en montrant le fil de laiton qui était resté accroché dans un arbre lorsqu'il l'avait lancé

dans le bois. J'ai ramassé le lièvre parce qu'il était à mes pieds, et aussi, continua-t-il, en serraut les lèvres, parce qu'on crève la faim à la maison, femme, enfant^ bête et tout. Tiens, reprit-il en s'emparant d'une maiÈ d'Isidore avant que celui-ci eût pu s'en défendro^ laisse-moi aller aujourd'hui ; je «sais qu'il faut que iXB verbalises, c'est ton devoiy; eh bien! je te jure que, plus tard, le jour que tu me désigneras, je viendrai me faire prendre pour que tu me fasses un procès.

— ^ Cette farce ! fit Isidore en riant grossièrement ; et, redevenant sérieux, il reprit : Allons, pas d'histoires ; tu sais bien que ton affaire est faite.

— Tu ne veux pasT fit Cantain. — Il y avait tant de menace dans ces deux mots, qu'Isidore eut peur dune voie de fait; et s'étant reculé, il porta la main à son fusil.

^ Le procès amra lieu, dit*il en ae teaant sur la défensive.

— Soit. Mais souviens-toi que je partd malheur à ceux qui veulent me faire ou qui me souhaitent seule-r ment du mal.

LB PROCÈS-TBRBAt

Isidore hésita un moment ; mais il eut honte de sa faiblesse et s'éloigna après avoir mis dans son carnier le lièvre que Cantain lui avait abandonné.

Une heure après avoir rencontré Isidore dans le bois, Cantain, revenant de chez le médecin de Pontisy qu'il n'avait point trouvé, aperçut le garde qui entrait à la mairie.

— Je m'occupe de toi, dit Isidore au carrier quand celui-ci fut auprès de lui ; et il lui montra une feuille de papier au coin de laquelle Cantain reconnut un timbre.

-*— Souviens-toi de Roussel, souviens-toi de la boulangère, lui répondit le carrier à voix basse. Je t'ai prévenu^ prends garde.

— Des menaces! interrompit Isidore ; bon! j'en prends note. Ce n'est pas assez de l'amende, tu veux donc manger le pain de la prison ? Et il entra dans la maison commune.

Lorsque son mari revint à la maison, au seul aspect de sa physionomie, la Roussotte devina qu'il avait rencontré un nouveau malheur en route.

— Et le médecin? demanda-t-elle avec inquiétude en montrant le berceau de l'enfant qu'elle avait couvert avec la limousine de son père.

— Le médecin ! répondit le carrier avec im accent farouche ; il était sorti pour aUer voir un malade à Redoses^ et comme les chemins sont mauvais, il ne reviendra peut-être que demain matin.

— Mais alorS; fit la Roussotte en agitant avec son pied le berceau dans lequel se lamentait Tenfant^ notre pauvre petit, qu'est-ce qu'il va devenir? Ah ! fit-elle avec désespoir^ Dieu ne nous prendra donc pas en pitié!

En ce moment, Gantain, qui n'osait pas raconter à sa femme sa rencontre avec Isidore, s'était accoudé sur le coin de la table, et jouait machinalement avec le licol de la chèvre. En lui voyant prendre le licol, qu'on ne lui mettait ordinairement que pour aller à rherbe, Tîntelligente bote, qui était accroupie sur une litière de feuilles sèches, se leva aussitôt et commença à tourner dans la chambre en faisant des bonds joyeux comme elle en avait l'habitude lorsqu'elle devinait qu'on allait la conduire au pâturage. Comme elle s'était approchée de Gantain et flairait, ainsi que pres-

ne . LB SABOT R0rJ6R.

que tous les aBiœaut domestiques ont coutume de le faire avec les objets qui leur sont d\isage familier, le licol que le carrier tenait dans sa main^ celui-ci l'ayant repoussée brutalement, la chèvre poussa un bêlement plaintif et revint se coucher sur la litière, léchant, pour tromper sa faim, les parcelles de salpêtre qui pouvaient se trouver sur la muraille.

^ Ëcoute-moiy mon homme^ dit la Cantain en s'approchunt de son mari et en lui parlant avec un ton de résolution inaccoutumé, j'ai idée que Dieu nons abandonne comme ça parce que nons sommes trop fiers. L'orgueil, voia-tu^ e'est comme le pafai blanc, ça ne convient qu'aux riches. Si nous avions voulu nous laisser mettre aux indigents, i|ous ne serions pas si malheureux! Supplier le malheur d'avoir pitié de vous sans vouloir ç'humilier devant lui, c'est faire sa prière sans se mettre à genoux. Si ce n'est pas pour toi, si ce n'est paspoiur nous, reprit-^elle plus doucement, comme si elle eût été honteuse d'avoir parlé si haut à sod marii que ce soit pour notre petite qui va mourir de froid^ de faim, et aussi de notre orgueil I Donne-moi un mot de permission pour que j'aille à la mairie nous faire mettre aux pauvres. Et se jetant dans les bras de son mari, qu'elle embrassa avec une tendresse sup* pliante :

— Ah \ Cantain, mon homme^ je sais bien que e'est

dur, ya ! Oh ! l'ç^umône , fit-elle en s'iuterrompant,

comme si elle se fût efforcée elle-même intérieurement

lutter contre une derri^r^ révolte de sa fierté. Puis,

laissant tomber sa voix noyée dans les larmes^ elle serra avec force la main de son mari, et Ini dit en montrant le berceau de Tenfant : — Mais tu vois bien qu'il le faut!

— Nous n'avons plus même cette ressource^ ma pan** vre femme^ répondit Gantain ; la commune ne donnera pas de secours à un homme qui va être appelé en jus* tîcOi £t il lui raconta sa rencontre avec Indore, et le procës-verbal qui en avait été le résultat.

•^ Alors, fit la Roussotte en se laissant tomber comme anéantie sur sa chaise, si nous sommes dans les main» de Derizelles, nous sommes perdus; tu iras en prison, mon pauvre homme.

Et les deux époux dsmeurâreni immobiles et silen<deux en £aice Tnn de Tautre. Cette immobilité et ce silence lugnbres n'étaient troublés que par les bruits sinistres de Touragan d'hiver qui s'engoufirait dans la cheminée et soulevait les cendres froides de Tàtre, où les cbeaèts euxHaaémesétaient revêtus d'une couche de givre.

De temps en temps, renCemt, r^is par ses convulsions intermittentes, poussait un cri épuisé, auquel la 3hèiTe répondait par un fiaible bêlement en secouant dolemment sa tête barbue.

Si la Misère fut entrée en ce nu)ment sous le toit de la Maison de paille ^ elle aurait reculé devant son œuvre.

Lorsque Cautaia avait vu Isidore entrer à la mairie* celui-ci s'y rendait pour faire, selon les exigences de

la loi, l'aflannation du procès-verbal qu'il yenait de rédiger. 11 fut violemment dépité en apprenant par le secrétaire de la mairie que le maire et son adjoint étaient absents tous deux, et que leur retour dans la journée même était au moins douteux.

Le procès-verbal d'un garde devant^ sous peine de nullité, être affirmé dans les vingt-quatre heures qui suivent le délit, et Isidore craignant, s'il attendait la ^entrée des autorités de sa commune, qu'il ne fut trop tara pour assurer la validité des poursuites^ il se résolut à aller faire son affirmation chez le juge de paix de Nemours.

Comme il exprimait cette intention devant le secrétaire de la mairie : Si vous voulez aller à Nemours et en revenir avant ce soir, vous n'avez pas de temps à perdre, lui dit celui-ci. Vous serez obligé de prendre le chemin le plus long, car il n'y a que la grande route qui soit praticable, et encore la diligence des frères Orson a été obligée de s'arrêter hier à l'auberge du Cheval-Blanc.

— Si j'étais seulement sûr que le maire ou l'adjoint soit revenu demain matin ut Isidore en hésitant.

— Avec ce temps-là, répliqua le secrétaire en montrant la neige qui commençait à retomber, on sait quand on part, mais on ne sait pas quand on pourra revenir. Ces messieurs peuvent rentrer ce soir, comme Ils peuvent rester dehors jusqu'à demain. Moi je vous dis (^a ; vous ferez ce que vous voudrez, vous m'entendez bien.

— Ah! tant pis, fit Isidore en se levant comme un homme qui prend un parti; avant tout, faut faire son devoir; j'irai à Nemours.

— Qui est-ce que vous avez pincé? demanda le secrétaire.

— C'est lliomme à la Roussotte.

— Le carrier de Saînt-^lair ! celui qui a fait mourir la boulangère I Oh I alors, je compj»ends que vous teniez à ce que TaiOfaire ait des suites.

— Bah I fit Isidore en regardant sa montre, en pressant le pas je pourrai aller à Nemours et en être revenu avant la nuit.

Avant de se mettre en route, il rentra chez lui pour prévenir son père qu'il allait en ville, et qu'il ne fût pas inquiet au cas où le mauvais temps ou quelque retard imprévu l'obligerait à passer la nuit à Nemours.

En apprenant que c'était à cause d'im procès-verbal dressé contre Cantaiu qu'Isidore allait à la ville, Derizelles, dont la rancune contre la Roussotte n'était pas encore éteinte, excita le zèle haineux du garde.

— Au fait, dit-il, j'ai une espèce d'affaire en train à Nemours. J'aurais bien pu attendre un jour ou deux qu'il fasse un temps meilleur, mais puisque j'ai une occasion d'y aller dans ta compagnie, nous ferons route ensemble. En voilà-t-il un hiver dur au pauvre monde I ajouta-t-il en regardant à la fenêtre dont les vitres, secouées par la bise, étaient obscurcies par la neige qui leslouettait obliquement. Ahl reprit-il en avalant d'en seul trait un demi-verre de vieille eau-de-vie, si

26& Lk ÉAiOV RÔUdË.

le bon Dieu éfaît obligé de éttcreif toute cette neige-là, il en serait plus avare.

11 était deux heures de raprêâ^midi Iorsq[Ue lé pèfe et le fils se mirent en route. Là cotirfte fut fàléiitie par un arrêt que fit Isidore, qui, ayant aperçu une bande d'oies sauvages, perdit une demi-héUfe éii faisant un gt*and tour pour pouvoir leô sûrpi^nlre. Obligé de les tirer à une trop grande portée, Une put les atteindre.

Lorsqu'il vint retrouver iùtï père $ qtill rejoignit à iin carrefour où aboutii^sàient les ehemins de LârchaBL et dé Villiei^, il ftnrprit Derîzëlletf examinant avee îdquiétude des traces qu'un animal de grande espèce dvâit imprimées sur là neige.

Isidore les ayant examinées â son tour, récoimut que èes trôces, de grandeurs différentes, indiquaient le récent passage de trois loups dcmt une louve*

Isidore, quittant la route, s'avança de quelques pas dans les terres pour Voir, par le pied des animaux, quelle direction ils avalent pu suivre, mais la neige tombait si abondamment que les empreintes étaient déjlt effacées.

Tout en marchant, comme il avait tiré ses deux coups Sur les oies. Il rechargeait son fusil ; en le voyant glisser des chevrotines dans Tun de ses canons^ son père Itii dit*

^ Ma foi, tu fis rdîson; avènt d'arrivor^ nous pourrions encore rencontrer quelques-^nnes de ces bètes-là, et, à ta place, je mettrais une balle.

^ Je n'en ai p&s dans mon caruler^ rôp<Hidit Isi-

Ltl SABOT ttOCGE. 2Î5i

dotai mais, soyez tranquille, en cas de mauvaise rencontre, à (juaraîité pas comtûe à tingt, avec cette êharge-lâ, je ne crains ni homme ni bété.

— » Tonnerre! qu'il fait froid! murmufa ftdrîzelleâ en frappant Tuné tonttè l'autre Seë lafgèS mains recouvertes d'ttnd sorte de gahts sans doigts, en tricot épais, et qu'on appelle des mouffles.

En effet, la bise qui chassait la neige était devenue si aiguâ qu'elle ouvrait des gérçuréS dans la peau exposée à Tair.

Quatre heures sonnaient à l'église de Nemours lorsque Derizelles et son fils traversaient le premier pont jeté sur le canal de Loing. Il était encore grand jour. Lorsqu'ils furent en ville, ils se séparèrent, l'Un pour aller chez le juge de paix, l'autre pour aller traiter âe l'affaire qui l'avait amené. Ils se donnèrent rendez vous à l'hôtel de VÉeu.

Isidore y fut de retour le premier { son père le fit attendre près d'une heure, et lorsqu'il revint, le jeune homme s'aperçut qu'il avait la langue plus habile que les jambes. Malgré toutes seâ ihStanees, il né put décider Derizelles à s'en retourner sur-le-champ. Celuici s'obstina à vouloir dîner avant de partir.

— J'ai fait une bonne affaire, garçon, lui dit-il en se frottant les mains, une bonne petite affaire bien avantageuse, un bon petit sous-seing privé, passé pardevant maître Cachet Rouge et son collègue Cognac, en leur étude, chez le marchand de vin. Ah I reprit-il comme s'il se parlait à lui-même, il a beau faire froid,

SSe LE SABOT RODGE.

ça ne gèle pas les imbéciles. 11 y en a encore, il y en aura toujours f II en faut même , mon garçon. Aussi; pour la peine, continua-t-il en frappant sur Tépaule d'Isidore, je veux t'oflBrir un bon diner. Je connais la cuisine de VEcu ; elle est bonne.

— Alors, dit Isidore, si nous restons à dîner, nous coucherons ici.

— Non pas, non pas, dit Derizelles, faut s'amuser quand ça se trouve, mais il ne faut pas négliger les affaires. J'ai besoin d'être à Saint-Clair demain matin. Mais comme je suis un peu chargé, ajouta-t-il en écartant sa limousine sous laquelle il cachait un sac plein d'écus, j'ai retenu deux places à la voiture d'Orson, qui part dans une heure. C'est une petite dépense; mais ce soir je ne regarde pas à l'argent. Pour lors, mon garçon, va-t'en au fourneau et demande à ton goût; ce qui te plaira me sera agréable.

Et il s'étaia largement devant la béante cheminée de l'auberge, illuminée par une claire et joyeuse flambée de sarments, au milieu desquels brûlait en ronflant d'un côté et en pleurant de l'autre^ un énorme tronc de hêtre.

QMB 1CU«IT D'HIYSR

Lorsqu'Isidore^ après avoir commandé le diner^ revint auprès de son père^ il trouva celui-ci qui, à moitié assoupi par la douce chaleur du foyer, fredonnait entre les dents un couplet de sa chanson favorite :

C'est pour aller voir Madelon, ma belle ; Elle a des écus trois fctis gros comme elle«

Doa l daine!

C'est l'amour qui nous mène.

Derizelles ne s^éveilla complètement que lorsqu'il sentit l'odorante fumée de la soupe lui monter aux narines.

Six heures venaient de sonnera l'auberge de VEcu^ et Derizelles et son fils achevaient leur repas assez

S58 LB SABOT BODGB.

largement arrosé, lorsque le conducteur de la Yoitnre où leurs places étaient retenues vint les prévenir qu'on allait se mettre en route.

La neige avait alors cessé de tomber, mais le froid était devenu plus intense, et les étoiles claires et nombreuses semblaient firissonner dans la blancheur d'un ciel polaire.

Derizelles s'était endormi aux premiers tours de roue delà voiture, qui r\e marchait que très-lentement, car, bien qu'ils fussent ferrés à glace, les chevaux modéraient d'eux-mêmes leur allure, comme s'ils avaient eu rinstinct d'un péril.

Quand on fut arrivé au pied d^me côte très-rapide qui se trouve à moitié chemin de Nemours et de Pontîsy, le conducteur, pour alléger son attelage, pria les voyageurs de descendre jusqu'au moment où on aurait atteint la route plane.

Tout le monde deseendit, à l'exception deDerizdles qui persista à rester dans llntérîeur et qiu eut, à propos de son refus, une querelle avec le oondueteur.

Isidore avait des habitudes de sobriété dont il ne s'écartait que très-rarement; comme pendant le dîner son père l'avait obligé à lui tenir tète à table, il se sentait le cerveau un pqu embarrassé et la parole un peu difficile. Au milieu de ee commeneement d'ivresse, une pensée nette s'était dégagée cependant, et trou* bli^it son esprit par une instinctive inquiétude. S'étaat rappelé la prédiction menaçante de Guitaio,

depuis l'affirmation du procès-verbal qui devait entraîner des poursuites contre le carrier, Isidore avait peur. C'était même pour s'étourdir de cette peur, qui l'avait envahi en quittant la justice de paix^ qu'il avait bu autant pendant son repas,

Sans pouvoir comprendre quelle en était to naturo, il lui semblait que chaque pas qu'il faisait rappjx>çbftit d'un danger inévitable ; le a prends garde h VA» du carrier lui bourdonnait auxoreilles, et venait réveiller son inquiétude chaque fois qu'il parvenait à s'^n distraire.

En montant lentement la cOte^i Isidore causait avçc le conducteur qui marchait à côté de lui^ enveloppe jusqu'aux yeux dans sa peau de bique.

Un incident de leur conversation frappa vivement son esprit^ et fut comme une révélation du péril dont il se croyait menacé.

Vivant en rapports familiers avec les voyageurs qu'ils sont habitués à transporter, presque tous les conducteurs sont aussi, sur les routes qu'ils parcourent, les messagers des événements qui préoccupent ou émeuvent les pays qu'ils traversent.

Celui avec lequel se trouvait alors Isidore ayant v% briller la plaque de son baudrier qui indiquait ses fonctions, lui demanda s'il t/était pas venu & Nemours pour assister à l'enterrement d'un de ses confrères qui avait été assassiné la veille par un braconoier,

Isidore répondit négativement et se fit racQpter Tafifaire.

Le conducteur fît rouler la chique qu'il mâchait du creux d'une joue à Tautre, et recommença un récit qu'il avait dans la bouche depuis deux jours. Le crime avait été commis dans des circontancesà peu près semblables à celles où se trouvait Isidore. Le garde d'une grande propriété située dans les environs de Nemours avait été tué, la nuit, par un braconnier qu'il poursuivait depuis longtemps et auquel il avait déclaré procès-verbal.

•— Figurez-vous, disait le conducteur dramatisant son récit en voyant l'impression qu'il causait sur son auditeur, figurez-vous que ce malheureux Michel (c'est le nom du garde) a été tué à coups de bâton, ayant son fusil à la main.

— Mais, interrompit vivement Isidore, il n'a donc pas fait feu.

— Quand il a vu sa vie attaquée, il a votdu tirer; mais la neige avait probablement pénétré dans ses capsules ; ses deux coups ont fait long feu. Pas de chance, hein, camarade?

Isidore s'arrêta un moment, et s'étant approché de la lanterne de la voiture, il renouvela les amorces de son fusil.

— Et Tassassm, demanda-t-il au conducteur a-t-il été arrêté!

— Les gendarmes l'ont pris ce matin, répondit celui-ci. Comme on allait lui mettre les menottes, il a demandé un morceau de pain ; et le brigadier m'a ra-

LE SABOT TlOUGE. 261

conté qu'en entrant dans sa prison, son premier mot avait été:

— Mon affaire est claire, mais on ne me tuera qu^me fois, et il y aura une bouche affamée de moins à la maison.

— Il avait donc de la famille? demanda Isidore.

— Une femme et deux enfants, dit le conducteur. Le garde avait aussi de la famille; mais le propriétaire a dit qu'il ferait une pension à la veuve.

Isidore ne Técoutait plus; une vision rapide venait de traverser son imagination. Il voyait Cantain sortir de chez lui armé d'un bâton et venir l'attendre sur son passage.

En ce moment, deux des voyageurs qui marchaient à une vingtaine de pas derrière la voiture se replièrent vivement sur le groupe au centre duquel marchait le conducteur.

— Eh bien ! demanda celui-ci, qu'y a-t-il donc?

— Là, au long du bois, dit l'un des voyageurs dont la voix tremblait un peu, il y a un homme. U était sur le bord de la route, il s'est jeté dans le taillis quand il nous a aperçus.

-^ Ce n'est pas pour cueillir la violette qu'on se promène au bois par ce temps, dit un commis-voyageur; mais si ce gaillard -là vient nous demander l'heure, je la lui ferai voir à la clarté d'une amorce, njouta-t-il en faisant sonner la batterie d'un pistolet.

— Bah ! fit le conducteur en riant, il a vu que nous

S«f LB SABOT ROUGB.

étions pliuiieiini^ et U ert 9eul ; il ne se ^er a pas trouvé en nombre. Au reste^ dans un qaart-dlieure nous s^ loas à PputiGiy»

Comme on était arrivé au sommet de la côte^ 1q conducteur fit remonter le monde en voiture^ ]jes bruyantes plaisanteries du oommi^yoyageur ne purent distraire Isidore de 9a préocçppf^tion. I^e visage çoQé à la Titre, dout la cbalaur de sou haleine avait fait fondre le givr^, il interrogeait la route, et, épouvanté par Toptique de la peur qui déuature la forme des objets, il lui semblait voir uue ombre menaç^i^tc s'agiter derrière tous les ormes qui bcord^çient le ebemin.

Au hout d'une demi-heure, la voiture s\rrêtait au relaîis de Poptisy, Pour la première fois depuis qu'il était parti de Nemours, Isidore éprouva un sentiment de bien-itre çn voyant briUer les luniiëres du village.

Derizelles chancelait encore un peu lorsqu'il descendit de voiture, mai3 avec cette ténacité particulière aux ivrognes qui ne veulent pas avoir conscienee de leur état, il refusa le bras que lui offrait son fils çt s'obstina à vouloir marcher tout seul.

Par la route communale qui relie ces deux villages, il y a vingt minutes de chemin de Pontisy à Saint- Clair. Cette route avait été déblayée la veille par les cantonniers ; mais la neige qui était tombée depuis l'avait de nouveau comblée en quelques endroits. Aussi Derizelles et son fils marchaient-ils assez difficilement Les craintes qui avaient abandonné Isidore le

reprirent aussitôt; qu'il se trouva seul avec sûu père dans la partie de la plaine qui sépare les deux villages. A chaque instant il s'arrêtait poqr Regarder autour de lui^ et au moindre bruit dont Torigine lui semblait suspçctç, il sentait qq çoUer snr sa peau la chemise glacée de l'effroi.

Le ciel s'était chfi'g^ ^ nouveau, la lune^ à pfiina à son l^ver, venait d'ètro cachée par de gros nuages qui couraient; cbassés par le vent du nord, et sem^ blaieut» selon l'image arabe, un troupeau de moutons broutant les étoiles.

Cependant, on était déjà arrivé, non pas san^ fatigue, à la croix qui indique les limites du territoire de Saint-Clair, A cet endroit i qui formait un carrefour Qù aboutissaient trois routes do traverse, là neige se trouvait accumulée si épaisse par la vent qui eu avait déplacé les masses, qu'on y enfonçait jusqu'à mi-jambe.

Derizelles, qui commençait à souffrir du froid, voulut abrégar le obemin, et, malgré les Mmontranoes d^lsidore« il s'engagea dans un sentier qui longeait le mnv du cimetière.

-^ Au bout du cimetière, nous prendrons la ruelle de la Pie-Borgne, disait-il en traçant ^ son Qls le nou« vel itinéraire, et dans dix minutes nous serons à une portée de fusil de notre maison.

r^ Mais il n'y a pas de bon sens, criait Isidore en voulant le retenir ; nous pouvons nous perdre danf| les cbampi .

— C'est vrai que le ciel est noir comme une calotte de bedeau. Mais ma semelle connaît le chemin^ et en prenant celui-là^ nous serons dans notre lit dix minutes plus tôt.

Isidore se décida à suivre son père, autant par la ti*ainte qu'il avait de Tabandonner dans un mauvais chemin que pour ne pas rester seul.

— Laissez-moi prendre le devant, dit-il^ et tenezvous au mur du cimetière. Et, poursuivi par son hallucination, il marcha lé premier, sondant Tobscn- ^Ué d'un œil fixe, la main sur la batterie de son ^sil.

Cependant Derizelles, bien qu'il eût pour se soutenir l'appui du mur, chancelait à chaque pas. L'étroit sentier dans lequel il marchait formait un talus dont la déclivité glissante s'abaissait dans une vigne. De temps en temps, le père et le fils, qui se voyaient à peine, tant l'ombre s'épaississait, s'appelaient par un cri pour se diriger.

Tout à coup, Derizelles, qui s'était trop approché du j)on chemin, se trouva, avant qu'il eût eu le temps de se retenir au mur, entraîné sur la pente glissante du talus, et il tomba dans la vigne. Il se releva d'abord sans trop de difficultés, mais, dans sa chute, il s'était violemment heurté la poitrine à un faisceau d'échalas plantés la pointe en haut.

11 appela Isidore ; mais celui-ci, ayant cm voir une ombre se mouvoir à l'augle du cimetière, s'y était porté rapidement, et le bruit du vent, qui devenait

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plus -violent, Tavait empêché d'entendre l'appel paternel.

Derizelles, ayant fait de vains eiforts pour remonter Tescarpement formé par le talus, continua son chemin au hasard à travers la vigne, en suivant, pour se guider dans sa route^ la ligne confuse que traçait le mur du cimetière.

La vigne dans laquelle se trouvait alors Derizelles était cultivée en riages, c'est-à-dire que les rangées de ceps étaient séparées les unes des autres par une sorte de fossé. Chacun de ces fossés avait été comblé par la neige^ dont les tombées successives ayant été gelées les unes après les autres^ formaient une triple couche de glace^ assez résistante pour supporter le poids du corps lorsqu'on ne faisait que passer, mais qui devait fléchir sous une pression prolongée.

Ce fut ce qui arriva pour Derizelles^ dont le pas était encore alourdi par Tivresse. Comme il suivait péniblement l'une de ces raies^ la première couche de glace s'ouvrit sous son poids. Il crut sentir ses chevilles serrées tout à coup par un bracelet de fer aiguisé. Les efforts qu'il tenta pour se dégager firent bientôt rompre la seconde couche. Derizelles était pris jusqu'aux jambes. Un troisième craquement sourd se fit entendre, et au moment où il enfonçait jusqu'au-dessus des genoux, la tempête nocturne éclata avec fureur et l'enveloppa dans un tourbillon de neige.

— Isidore I cria-t-il, à moi ! au secours !

Il n'entendit que le murmure des cyprès et des sa-

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pins que le tent oouchût 9ur les tombes en cimetière.

Cependaots & chaque tentative qu'il faisait pour en çortiri il sentait la çeige foulée céder sous la pesanteur de sou corps. Seusiblemept pénétré par un engourdisscmeut qui s'étendait déjà jusqu'au bustc^ il essaya de briser l'étaude glace qui le retenait; mais ses bras, paralysés par h froid» avaient déjà perdu lu liberté de leurs mouvex^ent^. Il voulut crier de nouveau, un sou rauque sortit pémblement de son gosier.

Tout & coup il se rappela le rêve qu'il avait fait la veille de la mort de la U^on^ et oomme la neige tourbillonnait autour de lui en lui efileurant le visage avec ses parcelles glacées, il agita convulsivement la main en murmurant d'une voix étranglée :

— Ah I les mouches I les mouches I Pendant que la situation de Derizelles s'aggravait en se prolongeant, et en même temps que le sentiment du péril et Tinstinct de la conservation dissipaient les fumées du vin, une réactiou opposée se produisait chez son &ls, qu'il continuait vainement à appeler à son secoursj sans que celuinului répondit.

Isidore, en effet, qui d'abord n'avait été que légèrement étourdi, commençait à ressentir les effets de Tivresse. Lancé à la poursuite du fantôme imaginaire né de sa propre terreur, il s'était avancé eu courant au delà de l'enceinte du cimetière.

La tempête avait alors atteint les proporiUms d'un cataclysme. Aveuglé par les torrent? de poussière oei-

geuse soY^leyée par le vmt qui eifflait une plainte stri<* iente ims l69 oanoos de 9oq fusil, il était obligé de marcher de prpûl pour oflfriy moiu^ de prise aux souflOiefl ii»pétueu3f de Touragau. Perdu dans les douteuses ténèbres dQ rivr^sse et dolauuit, il sa heurtait à chaque iustwt à des pljets dont 1$^ présence lui était seule*^ ipe»t yévélée par uu rude et brutal contact. Tantôt, c'était une borue d'un champ qui surgissait sous sou pied cbaucelant ; t^utot c'étaiept les branches basses d'uu pommier ou d'un noyer, ébranlé du trono à la cimej qui Tarrêtaient brusquement par le milieu du corps. Halluciné par Tépouvante et croyant sentir Vé-^ treinte imprévue d'une main ennemie, il se rejetait Tivement en arrière et poussait un Qi*i vive! alarmé qui sortait à peine de son gosier sec, en même temps qu'il faisait sonner comme une menace les batteries de son arme^ dont les canous glacés semblaient cep^dant brûler sa main crispée,

Il errait ainsi depuis près d'uue demi-heure, et, pendant qu'il croyait se rapprocher, s'éloignait ton* jours de l'endroit où il avait laissé son père. Bien qu'il fût familier aveo les lieux, Tobscurité était si épaissq qu'il ne découvrait aucun objet qui pût lui servir pour s'orieuter, Pendant quelques minutes, à l'éga^ lité du terrain et i l'absence de tout obstacle, il reconnut qu'il étfiit dans une grande pièce de terre dite des soixante, à cause de son étendue géométrique. Cette pièce étçmt située presque au milieu de la plaiue de Saint^ClaiTt Isidore comprit qu'il devait être à une

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demie-lieue de chez lui et revint sur ses pas. Jl se cmt un moment dans la bonne voie en reconnaissant qu'il marchait sur la lisière d'un petit bois au bout duquel se trouvait une route qui, en droite ligne, conduisait à Tabreuvoir communal^ c'est-à-dire presqu'à deux pas de sa maison. Il fit tous ses efforts pour se maintenir dans ce chemin : mais les fumées du vin avaient tellement alourdi sa tête, qu'à chaque instant il la sentait heurter son épaule. Un impérieux besoin de sommeil commençait d'ailleurs à peser sur ses yeux. Pour tenir ouvertes ses paupières qui se fermaient malgré lui^ et pour dégager un peu son cerveau des vapeurs croissantes qui l'enveloppaient, il prit nue poignée de neige dans sa mcdn et s'en frotta le front et le visage. Ce bain glacé eut un moment un résultat salutaire. 11 marcha assez rapidement et assez droit, et sa vue éclaircie, commençant à s'habituer aux ténèbres, en perçait assez l'obscurité pour qu'il pût éviter les obtacles. Mais comme il arrivait à la corne du JM)is, au milieu du sentier, qui le traversait, il aperçue à une distance très-rapprochée deux points lumineux pareils à des braises incandescentes, et qui s'attachaient sur lui avec une fixité persistante et magnétique. Presqu'au même instant, au milieu du vent qui se lamentait dans les arbres, Isidore entendit l'assourdissant tapage causé par les cris des pies et des geais, auxquels se mêlait le croassement des corbeaux, dont un émoi subit venait de troubler le sommeil. Cette bruyante alarme était motivée par la pré-

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sence d'un des loups dont Isidore avait reconnu la trace sur la route de Nemours. L'animal, après avoir battu toute la plaine^ venait sans doute d'entrer isns le bois pour y faire sa nuit, et son arrivée inattendue, signalée par un hurlement d'appel adressé à la louve errante, avait éveillé l'instinctive inquiétude des oiseaux.

Isidore connaissait les habitndes de l'animal qu'il avait en face de lui; il savait qu'il se décide diflacilement à se jeter sur un homme, à moins que celui-ci ne s'arrête ou ne fasse une chute qui embarrasse sa défense. Cette rencontre vint faire une diversion à la peiïsée qui l'avait jusque-là tenu sur un pied de défensive. Il oublia Cantain pour ne plus songer qu'au loup dont il voyait le regard flamber rouge comme la flamme de l'astre de Saturne.

L'animal, Qu'Isidore ne pouvait apercevoir que comme une forme confuse, semblait rester immobile. Le jeune homme comprit que le bruit de ses pas, étoufié dans les clameurs de la tempête, n'avait peutêtre pas indiqué son approche, et que si le loup ne l'avait pas encore éventé, il pouvait éviter sa poursuite en se mettant à contre vent de son flair. Mais alors U était obligé de tourner le bois dans le sens opposé^ et de quitter la direction sûre que lui traçait sa route, pour se jeter de nouveau à travers champs.

Il s'y résolut cependant, préférant les hasards du chemin à une rencontre presque certaine avec un animal qu'il pouvait supposer affamé, et qui, à sa pre-

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mière l^ésUfttion ou à sa première obate^ pourrait lui sauter k la. gorge. II était retourné sur aes paa et ayait déjà faii une trentaina de màtrea^ lorBqu'il entendit la aeige crï*r régulièrement derrière lui. Il se retourna Bans s'arrêter, et aperçut alors les yeux brillants du loup, qui, Tayaut éventé malgré ses précautions, le Euivait en réglant son pas sur le sien.

Isidore eut im moment Tidéa de ^'arrêter et de tirer l'animal au moment pu celui-ci voudrait s'élancer sur lui, mais en présence du péril, il craignait de ne pas jretrouver §00 adresse ordinj^ire, J^'otjscurité était d'ailleurs si profonde, qu'il aurait eu de la peine k l'ajuster, car il n'apercevait pas même le bout de son fusil. Dans la craipte que le loup ne l'obligeât à faire feu en l'attaquant le premier, il se rappela une précaution qui consiste à attacher ou & coller & l'extrémité du canon de fusil, de petits morceaux de paper blanc, destinés à remplacer le point do mire que la nuit rend invisible.

Malgré Témotion que lui causait son voisinage, (si* dore trouva dans le danger même assez de saug-froid pour donnera son arme, au cas où il serait obligé d'en faire usage, toute la sécurité qui lui manquait. Tout en avançant péniblement et en se rçtoumant de temps en temps pour observer la marcbe de l'animal, il fouilla dans les pocbes de son carnier oi\, il prit une bourre faite avec un morceau de journal dont il déchira la marge blanche avec ses dents ; comme il n'avait point de ficelle^ il rompit le cordou qui servait de jugulaire

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