I.lî SOITFR DES Fl'Nt^RATI.LF.S. U
îl s'en prûsonta cinquante pour un ; car, ainsi qu'aux barrières des villes qui renferment des curiosités, on trouve aux portes du monde une foule de cicérone qui viennent bruyamment vous offrir leurs services.
Uiric, ivre de liberté, voulut tout voir et tout savoir ; nature ardente, curieuse et impatiente, il aurait désiré pouvoir, dans une seule coupe et d'un seul coup, boire toutes les jouissances et tous les plaisirs.
Il vit et il apprit rapidement ; et, à vingt-quatre ans, l'expérience lui avait signé son diplôme d'homme.
L'esprit plein d'une science amère, le cœur changé en un cercueil qui renfermait les cendres de sa jeunesse, et l'âme encore tourmentée par d'insatiables désirs, il quitta ce monde où, quatre années auparavant, il était entré l'œil souriant et le front levé, en lui jetant la malédiction désolée des fils d'Obermann et de René ; et, sinistre et lamentable, il s'en retourna grossir le nombre de ceux qui épanchent sur toutes choses leurs doutes amers ou leurs audacieuses négations.
La brutale disparition d'Ulric fut accueillie dans la société par une banale accusation de misanthropie ; — et au bout de huit jours, on n'en parlait plus.
De toutes ses anciennes connaissances d'autrefois, Tristan fut le seul avec qui Ulric conserva quelques relations. Un jour il vint le voir, et lui tint des discours qui ne laissèrent point de doute à Tristan sur les idées de suicide qui germaient déjà dans son esprit.
— A vingt-quatre ans, c'est bien tut, répondit Tristan ;
20 SCÈNES DE LA YUl DE JEUNESSE.
en tout cas vous nie permettez de ne pas vous accompagner. — Ah ! c'est donc vrai ce qu'on m'avait dit sur vous ? Vous êtes atteint du mal du siècle, vous aurez trop lu Faust, et les esprits chagrins qui sont venus à sa suite. C'est plutôt l'influence de ces gens-là que tout le reste qui vous amène au bord de ce moyen extrême. Vous vous croyez mort, vous n'êtes qu'engourdi, mon cher ! Quand on a trop couru on est fatigué, cela est naturel. Vous êtes dans une époque de repos ; mais demain ou après, vous jetterez parla fenêtre votre résolution funeste et vos pistolets anglais, ou vous en ferez cadeau à un pauvre diable de poëte incompris, qui n'aura pour se guérir des misères de ce monde que le moyen extrême de s'en aller dans l'autre.
J'aiété comme vous; — plus d'une fois j'ai mislaclef dans la serrure de cette porte qui donne sur l'inconnu ; mais je suis revenu sur mes pas, et j'espère que vous ferez comme moi. Vous me répondrez que vous n'avez plus ni cœur ni âme, et qu'il vous est impossible de croire à rien. D'abord, on a toujours un cœur ; et pourvu qu'il accomplisse sa fonction de balancier, on n'a pas besoin de lui en demander davantage . Quant à ce qui est del'âme, c'est un mot pour l'explication duquel on a écrit dans toutes les langues un million de volumes, ce qui fait qu'on est moins fixé que jamais sur son existence et sa signification. — L'âme est une rime à flamme, voilà ce qu'il y a de plus évident jusqu'ici.
Pour ce qui touche les croyances, il en est de tellement
LE SUUl'JiR DES FLKÉKAILLLS. 41
iialurelles qu'on no peut jamais les i)ci(lre ; on ne peut nier ce qu'on voit, ce qu'on louche et ce qu'on entend. A défaut de sentiment?, on a toujours des sensations; et c'est n'être point mort que de posséder de bons yeux pour voir le soleil, des oreilles pour entendre la musique, et des mains pour les passer amoureusement dans la chevelure parfumée d'une femme qui, à défaut de ces vertus idéales que réclament les jeunes gens de l'école romantique allemande, a au moins les qualités positives et plastiques de sa beauté. Vous avez fini votre temps de poésie et perdu les ailes qui vous emportaient dans les olympes de l'imagination; mais il vous reste des pieds pour marcher encore un bon bout de temps dans dans une prose substantielle et nourrissante ; et ce qui vous reste à faire est le meilleur du chemin.
Mais en voyant qne ces railleries, qui lui étaient familières, à lui poëte du matérialisme et apôtre du scepticisme, semblaient provoquer L'iric au lieu de le calmer, Tristan quitta subitement le ton qu'il avait pris d'abord, et Je sermonna avec une éloquence onctueuse, persuasive et presque paternelle, qui eut, du moins un instant, pour résultat de le faire renoncer à son dessein de suicide.
Cependant, à compter de ce jour, Ulric ne revint plus voir Tristan, qui, malgré tous les soins qu'il prit pour le découvrir, fut longtemps sans savoir ce qu'il était devenu.
Un jour Tristan faisait, en compagnie de quelques amis, une partie do cheval dans une campagne des environs de
Paris. Ce fut là que le hasard lui fit rencontrer Ulric, après six mois de disparition. Ulric n'était pas seul; il donnait le bras à une jeune fille de dix-huit ou vingt ans, ayant le costume des ouvrières. Ulric aussi, Ulric, qui jadis avait donné dans le monde l'initiative de l'élégance ; Ulric, qui avait été pendant un temps le thermomètre des variations de la mode, et dont les innovations, si audacieuses qu'elles fussent, étaient toujours acceptées ; qui, s'il lui avait pris un jour l'idée de mettre des gants rouges, en aurait fait porter à tout le Jockey-Club ^ Ulric était vêtu d'habits coupés sur les modèles trouvés sans doute dans les Herculanums du mauvais goût. Il était méconnaissable. Cependant Tristan le reconnut au premier regard, et allait s'approcher de lui pour lui parler, quand Ulric lui fit signe de ne pas l'aborder.
— ■' Quel est ce mystère ? murmura Tristan en s'éloignant.
En voici l'explication :
Dans les naïfs récits des romanciers et des poètes du moyen âge, on rencontre beaucoup d'aventures de princes et de chevaliers mélancoliques qui, fuyant les cours et les châteaux, se mettent un jour à courir le pays, cachant leur naissance et leur fortune ; et, déguisés en pauvres trouvères, s'en vont, la guitare en main, chanter l'amour, et, parmi toutes les femmes, en cherchent une qui les aime pour eux-mêmes. Ils donnent un soupir pour un sourire, et s'arrêtent aussi volontiers sous l'humble fenêtre des vassales que sous le balcon armorié des châtelaines.
Lh SOLPKR DES FUNÉRAILLES. 25
Enfant de ce siècle, — Ulric de Rouvres, qui comptait peut-être des aïeux parmi ces héros, demi-poëtes, demipaladins, dont sont peuplées les vieilles légendes, semblait vouloir continuer la tradition de ces temps barbares au milieu des mœurs civilisées de notre époque.
V^oici ce qu'Ulric avait fait pour rompre complètement avec un monde où pendant quatre années les délicatesses trop exagérées de sa nature avaient été constamment froissées.
Après avoir réalisé toute sa fortune en rentes sur l'État, il en déposa l'inscription entre les mains d'un notaire qui fut chargé d'utiliser les intérêts comme il l'entendrait* Son mobilier qui était le dernier mot du luxe et de l'élégance modernes, ses équipages et ses chevaux, dont quelques-uns étaient cités dans l'aristocratie hippique, furent vendus aux enchères, et les sommes que produisirent ces ventes diverses déposées chez le notaire qui avait la gestion de sa fortune. Ulric garda deux cents francs seulement.
Huit jours après, les personnes qui vinrent le demander à son logement de la Chaussée-d'Antin apprirent qu'il était parti sans laisser d'adresse.
Sous le nom de Marc Gilbert, Ulric avait été se loger dans une des plus sombres rues du quartier Saint-Marceau. La maison où il habitait était une espèce de caserne populaire où du matin au soir retentissait le bruit de trois cents métiers.
Habitué au confortable recherché au milieu duquel il
24 SCÈNES i)E LA VIK D£ JEUINËSSE.
avait toujours vécu, Ulric passa sans transition de l'extrême opulence au dénuement extrême. Sa chambre était un de ces taudis humides et obscurs dans lesquels le soleil n'ose pas aventurer un rayon, comme s'il craignait de rester prisonnier dans ces cachots aériens. Le mobilier qui garnissait cette chambre était celui du plus pauvre artisan.
Ce fut là qu' Ulric vint se réfugier, ce fut là qu'il essaya de se retremper dans une autre existence. En voyant ses voisins, les ouvriers, partir le matin pour l'atelier, la chanson aux lèvres, en les voyant rentrer le soir ployés en deux par la faligue du labeur, mais ayant sur le visage, encore trempé de sueurs, ce reflet de contentement pacifique qu'imprime l'accomplissement d'un devoir, Ulric s'était dit :
— Ceci est le vrai peuple, le peuple honnête, qui travaille et pétrit de sa main laborieuse le pain qu'il mange le soir. C'est là, ou jamais, que je trouverai l'homme avec ses bons instincts. C'est là, ou jamais, que je pourrai guérir cette invincible tristesse qui m'a suivi dans cette mansarde, où j'ai retrouvé le spectre du dégoût assis au pied de mon lit.
Son plan était tout tracé et il le mit sur-le-champ à exécution. Huit jours après, Ulric, sous le nom de Marc Gilbert, avait revêtu le sarrau plébéien, et entrait comme apprenti dans un grand atelier du voisinage. Au bout de six mois, il savait assez son métier pour être employé comme ouvrier. A dessein il avait choisi dans l'industrie une des professions les plus fatigantes et exigeant plutôt
LK SOUl'ER UtS FIIISÉKAILLKS. 25
la foi'co que rintelli[;ence. Il s'était fait mécaiii(iue vivante, outil de chair et d'os. Et, en voyant ses doigts glorieusement nuiiilés par les saintes cicatrices du travail, c'est à peine s'il se reconnaissait lui-même dans le robuste Marc Gilbert, lui, l'élégant Ulric de Rouvres, dont la main aristocratique aurait jadis pu mettre, sans le rompre, le gant de la princesse Borghèse.
Cependant, malgré le rude labeur quotidien auquel il s'était voué, au milieu même de son atelier, et si bruyantes qu'elles fussent, les clameurs qui l'environnaient ne pouvaient assourdir le chœur de voix désolées qui parlaient incessamment à son esprit.
Lorsqu'il rentrait le soir dans sa chambre, après une laborieuse journée, Ulric ne pouvait même pas trouver ce lourd sommeil qui habite les grabats des prolétaires. L^insomnie descendait à son chevet; et, quoi qu'il fît pour l'en détourner, son esprit descendait au fond d'une rêverie dont l'abîme se creusait chaque jour plus profondément, et d'où il ressortait toujours avec une amertume de plus et une espérance de moins.
Ulric avait au cœur cette lèpre mortelle qui est l'amour du bien et du bon, la haine du faux et de l'injuste; mais une étrange fatalité, qui semblait marcher dans ses pas, avait toujours donné un démenti à ses instincts et raillé la poésie de ses aspirations. Tout ce qu'il avait touché lui avait laissé quelque fange aux mains, tout ce qu'il avait connu lui avait gravé un mépris ou un dégoût dans l'esprit, et, comme ces soldats qui comptent chaque com-
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bat par une blessure, chacun de ses amours se comptait par une trahison.
Aussi, pendant ses heures de soHtude, et quand il dévoilait devant sa pensée le panorama de sa vie passée, ne pouvait-il s'empêcher de pousser des plaintes sinistres.
On est majeur à tout âge pour les passions, mais le plus grand malheur qui puisse arriver à un homme est sans contredit une majorité précoce. Celui qui vit trop jeune vit généralement trop vite; et les privilégiés sont ceux-là qui, pareils aux écoliers, peuvent prendre le long chemin et n'arriver que le plus tard possible au but où la raison enseigne la science de la vie. Mais chacun porte en soi son desiin. Il est des êtres chez qui les facultés se développent avantl'heure, et qui, se hâtant d'aller demander à la réalité ses logiques démentis, toujours pleins de désenchantements, se déchirent aux épines de la vérité, à l'âge où l'on commence à peine à respirer l'enivrant parfum des mensonges.
Lorsqu'on rencontre quelques-uns de ces malheureux mutilés par l'expérience, il faut les accueillir avec une pitié secourable ; on ne peut interdire la plainte aux blessés, et l'ironie et le blasphème d'un sceptique de vingt ans ne sont bien souvent que le râle de sa dernière illusion.
Le motif qui avait amené Ulric à quitter le monde pour venir se réfugier dans la vie des prolétaires, était moins une excentricité romanesque qu'une tentative très-
sérieusement méditée, et sans doute inspirée par une espèce de philosophie mystique particulière aux esprits tourmentés par les fièvres de l'inconnu.
Spectateur épouvanté et victime souffrante de la corruption et de la fausseté qui régnent dans les relations du monde; trompé à chaque pas qu'il y faisait, comme ce voya{jeur qui, en traversant une contrée maudite, sentait se transformer, sous sa dent, en cendre infecte ou en fiel amer, les fruits magnifiques qui avaient tenté son regard et excité son envie, Ulric voyait, dans cette corruption et cette fausseté mêmes, un fait providentiel.
« Il est juste, pensait-il, que ceux qui, en arrivant dans la vie, y sont accueillis par le sourire doré de la fortune, et trouvent dans leurs langes, brodés par la main des fées protectrices, les talismans enchantés qui leur assurent d'avance toutes les jouissances et toutes les félicités qu'on peut échanger contre l'or; il est peut-être juste que ces privilégiés, fatalement condamnés au plaisir, soient déshérités du bonheur, la seule chose qui ne s'achète pas et ne soit point héréditaire.
» Leur destin leur a dit en naissant : Toi tu vivras parmi les puissants, dans cette moitié du monde qui fait l'éternelle envie de l'autre moitié. Tu auras la fortune et le rang. Enfant, tous tes caprices seront des lois; jeune homme, tous les plaisirs feront cortège à ta jeunesse, et chacune de tes fantaisies viendra s'épanouir en fleur au premier appel de ton'désir; homme, toutes les routes seront ouvertes à ton ambition. Tu seras enfin ce qu'on appelle
un iieureux du monde. — Mais ton bonheur n'aura que des apparences, et chacune de tes joies sera doublée d'une déception; car tu vas vivre dans une société où ia corruption est presque une nécessité d'existence, et la perfidie une arme de défense personnelle qu'on doit toujours avoir à la main comme un soldat son épée. y>
C'est ainsi qu Ulric avait raisonné intérieurement, et cette singulière philosophie l'avait conduit à rêver celte singulière espérance.
(( En revanche, ajoutait-il, ceux-là qui naissent abandonnés de la fortune, les malheureux qui n'ont d'autre protection qu'eux-mêmes et traversent la vie, attelés à la glèbe du travail, ceux-là du moins, au milieu de la dure existence que leur impose leur destin, doivent conserver lesbonsinslincts dont ils sont doués nativement. La bonne foi, la reconnaissance, toutes les nobles qualités humaines doivent croître dans les sillons qu'arrose la sueur du travail. L'ouvrier doit pratiquer avec la rudesse de ses mœurs la fraternité; ne possédant rien, il ne connaîtpoint les haines que déterminent les rivalités d'intérêt; ses sympathies et ses amitiés sont spontanées et sincères, et comme celles du monde, n'ont pas seulement la durée d'une paire de gants ou d'un bouquet de bal. Ses amours ignorent les honteux alliages dont sont composés les amours du monde, amours faits d'ambition, d'orgueil, de haine même quelquefois, mais jamais d'amour. L'ignorance du peuple est une sauvegarde contre le mal, car le mal est un résultat du savoir. On fait le bien avec le cœur seu-
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lement; le mal exige la collaboration de l'esprit et de la raison. »
Mais cette suprême espérance à^ laquelle Ulric s'était obstinément attaché ne survécut pas à sa tentative. Après avoir pendant six mois vécu au milieu des hommes de labeur, l'étude et le contact des mœurs de ce monde nouveau pour lui laissa Ulric encore plus désolé; et son expérience l'amena à celte conclusion absolue que le bien et le bon n'existaient pas, ou n'existaient qu'à l'état d'instincts dont l'application et le développement n'étaient pas possibles.
Dans les classes élevées de la société, parmi le monde des cravates blanches et des habits noii s, il avait rencontré toute la hideuse famille des vices humains, mais ils étaient du moins correciement vêtus, parlaient le beau langage promulgué par décrets académiques, et n'agissaient point une seule fois sans consulter le code des convenances. Il avait souvent, dans un salon, serré avec joie la main droite d'un homme qui le trahissait de la main gauche, mais cette main était irréprochablement gantée. Souvent il avait cru au sourire de ces trahisons vivantes qu'on appelle des femmes- il s'était laissé émouvoir par les solos de sensibilité qu'elles exécutent en public après les avoir longuement étudiés, comme on fait d'une sonate de piano ou d'un air d'opéra, et il avait été dupe. Mais du moins, ces femmes qui le trompaient étaient vêtues de soie et de velours; les perles et les diamants, arrachés au mystérieux écrin de la nature, luttaient de feux et d'éclairs avec les
flammes de leurs regards et resplendissaient sur leur front comme une constellation d'étoiles terrestres. Ces femmes étaient les reines du monde ; elles portaient des noms qui avaient eu déjà l'apothéose de l'histoire, et quand elles traversaient un bal, laissant derrière elles un sillage de parfums et de grâces, tous les hommes faisaient sur leur passage une haie d'admirations génuflexes. — Ulric ne tarda pas à se convaincre que les mœurs de l'atelier ne valaient pas mieux que celles du salon.
En venant pour la première fois à son travail, l'apparence chétive de sa personne, la pâleur distinguée de son visage, la blancheur de ses mains, jusque-là restées oisives, lui valurent, de la part de ses nouveaux compagnons, un accueil plein d'ironie et d'insultes. Résigné d'abord aux humbles fonctions d'apprenti, Ulric subit patiemment sans y répondre toutes les oppressions et toutes les injures dont on l'accablait à cause de sa faiblesse apparente, à cause de sa façon de parler, qui n'avait rien de commun avec le vocabulaire du cabaret. Plus tard, lorsque la pratique de son état eut développé sa force, quand la rouille du travail eut rendu ses mains calleuses et bruni son visage empreint d'un cachet de mâle virilité, ceux qui en d'autres temps avaient abusé de leur force pour l'opprimer, changèrent subitement de langage et de manières avec lui dès qu'ils s'aperçurent que son bras frêle soulevait les plus lourds fardeaux aussi facilement que le souffle d'orage enlève une plume du sol.
Au bout d'un an de séjour dans l'atelier, Ulric, dont
l'intelligence avait été remarquée par ses chefs, fut nommé contre-maître. Cette nomination excita parmi tous ses compagnons un concert de récriminations honteuses et jalouses, et le jour où Ulric se présenta pour la première fois à l'atelier avec son nouveau titre, la conspiration éclata d'une façon assez menaçante pour nécessiter l'intervention des chefs.
— Qu'y a-t-il ? demanda l'un d'eux en s'avançant au milieu des ouvriers en révolte.
— Il y a, dit un des ouvriers, que nous ne voulons pas de monsieur pour contre-maître, et il désignait Ulric.
— Pourquoi n'en voulez-vous pas? demanda le patron.
— Parce que c'est humiliant pour nous d'être commandés par quelqu'un qui, il y a un an, était encore notre apprenti.
— Eh bien, répondit le maître, qu'est-ce que cela prouve ?
— Ça prouve, continua l'ouvrier, qui commençait à balbutier, ça prouve que nous sommes tous égaux et qu'on ne doit pas faire d'injustice. Il y a des gens qui travaillent depuis dix ans dans la maison, et ça les vexe de voir un étranger entrer comme ça tout de go dans la première bonne place qui se trouve vacante.
— Oui, c'est injuste ! murmurèrent tous les ouvriers, comme pour encourager l'orateur qui discutait leurs intérêts.
— A bas Marc Gilbert ! s'écrièrent quelques voix, à bas le monsieur !
52 SCÈNES DE LA VIE DE JEUXltSSE.
— D'ailleurs, continua l'ouvrier qui avait déjà parlé, pourquoi avez-vous renvoyé Pierre ? C'était un brave homme... qui faisait vivre sa femme et ses enfants avec sa place.
— Silence ! dit le maître d'une voix impérative, et qu'on n'ajoute plus un mot. Je n'ai pas de compte à vous rendre, et je fais ce que je veux. Si Pierre a perdu sa place, il est d'autant plus coupable de s'être exposé à la perdre qu'il a une femme et des enfants. Pierre était un paresseux qui encourageait la paresse ; c'était un brave homme pour vous, un bon enfant, et vous le regrettez parce qu'il vous comptait des heures de travail que vous passiez au cabaret. Pour moi, Pierre était un voleur...
Un murmure, aussitôt comprimé par un geste du maître, s'éleva parmi les ouvriers.
— J'ai dit un voleur, et je le répète, et tous ceux qui reçoivent de l'argent qu'ils n'ont pas gagné sont de malhonnêtes gens. Pierre a abusé de ma confiance ; pourtant j'ai été patient, j'ai eu égard à sa position de père de famille. Mais plus j'étais indulgent, et plus il s'est montré incorrigible. A mon tour, j'eusse été coupable envers mes associés en conservant chez moi un homme qui compromettait leurs intérêts. L'honnêteté est dans le devoir ; j'ai fait le mien, donc j'ai été juste en renvoyant Pierre, et juste encore en le remplaçant par un homme honnête, laborieux, intelligent. Est-ce ma faute si, parmi tous les ouvriers qui travaillent ici depuis dix ans, je n'en ai pas trouvé un réunissant les qualités et les capacités nécessaires pour
remplir l'emploi vacant ? Est-ce ma faute, si c'est justement l'apprenii, à qui tout l'atelier commandait il y a un an, qui se trouve être le seul aujourd'hui digne de commander à tout l'atelier ? Vous parliez d'égalité tout à l'heure; eh bien, non, vous tous qui parlez, vous n'êtes pas les égaux de Marc Gilbert. Vous n'êtes pas égaux les uns aux autres, puisqu'il y en a parmi vous dont le salaire est différent, et ceux-là qui vous prêchent cette égalité sont des fous ; et vous savez bien vous-mêmes, quand vous venez recevoir votre paye, que celui qui travaille le plus et le mieux doit être payé davantage que ceux dont le travail et l'habileté sont moindres.
Ainsi donc, à compter d'aujourd'hui, Marc Gilbert est votre contre-maître. C'est un autre moi-même, et j'entends qu'on le respecte et qu'on lui obéisse comme à moi-même. Et maintenant, ceux qui ne sont pas contents peuvent s'en aller.
Pendant ce discours, tous les ouvriers étaient silencieusement retournés à leur travail.
— Cet homme est juste, pensa Ulric en regardant son patron.
— Monsieur Marc Gilbert, lui dit celui-ci, il y a un an vous êtes entré dans la maison en qualité d'apprenti ; aujourd'hui, après moi, vous aller y occuper h première place. Ce n'est pas une faveur que je vous accorde, comme . je le disais tout à l'heure, c'est une justice. J'espère que vous êtes content, et qu'en une année vous aurez fait du chemin. — Seulement, comme vous êtes un peu jeune,
et que vous n'auriez pas peul-élre toute l'expérience nécessaire , nous ne vous donnerons d'abord que les deux tiers des appointements que nous donnions à votre prédécesseur.— Néanmoins, la part est encore belle, avouez-le.
Ulric resta profondément étonné par cette contradiction.
— Singulière justice, murmura-t-il quand il fut seul. — On remplace un homme paresseux, sans intelligence et sans probité, par un homme qu'on sait être intelligent, probe et dévoué, et sans tenir compte du bénéfice que sa gestion loyale procurera à la maison , on paye l'honnête homme moins cher qu'on ne payait le voleur.
Au bout de huit jours, les nouvelles fonctions et l'autorité dont elles investissaient Ulric lui avaient attiré déjà une foule de courtisans, et ceux-là qui se montraient les plus humbles et les plus empressés autour de lui étaient les mêmes qui jadis s'étaient montrés les plus durs et les moins indulgents à son égard, les mêmes qui s'étaient le plus ouvertement déclarés hostiles à sa nomination. Il expérimenta alors sur le vif ces nobles qualités qui, disaitil autrefois, devaient croître dans les sillons arrosés par les sueurs du travail, et son cœur s'emplit d'un nouveau dégoût en voyant ces hommes qui, devant être pourtant liés par une commune solidarité, essayaient de se nuire les uns aux autres, en venant dénoncer les infractions qui se commettaient dans l'atelier, espérant sans doute qu'Ulric leur payerait en tolérant les leurs, la dénonciation des fautes commises par ceux de leurs compagnons dont ils se faisaient les espions.
LE SOlii'ER DES I UNÉHAILLbS. 55
— O fraternité ! murmurait Ulric, — fantôme chimérique, mot sonore qu on fait rcteniir comme un tocsin pour ameuter les révoltes. On peut facilement t'inscriresur les étendards et sur le fronton des monuments ; mais les siècles futurs ajoutés aux siècles passés auront bien de la peine à te graver dans le cœur de l'homme.
Ainsi donc, dans les classes inférieures de la société, dans le monde des blouses, Ulric avait retrouvé la même corruption, le même esprit de mensonge, la même fureur d'oppression du fort contre le faible. Là, comme ailleurs, tous les vices régnaient sous la présidence de l'égoïsme, maître souverain ; tous les nobles instincts étaient crucifiés sur les croix de l'intérêt; là aussi, toute vertu avait son Judas et son Pilate. Là aussi, comme ailleurs et plus qu'ailleurs, Ulric put se convaincre par sa propre expérience que l'ingratitude, celle qui de toutes les plantes humaines a le moins, besoin de culture, croissait en plein cœur.
En haut, il avait trouvé le mal hypocrite, rusé ; mais intelligent et presque séducteur.
En bas, il le trouva de même, mais cynique, brutal, et presque repoussant.
Un soir Ulric était seul dans sa chambre; plongé dans une misanthropie qui devenait chaque jour plus aiguë, la tête posée entre ses mains, ses yeux erraient machinalement sur un livre ouvert qui se trouvait sur une table : c'était l Emile de Rousseau, et un signe marginal semblait annoter ce passage :
« 11 faut être heureux ! c'est la fin de tout être sensible ;
5(3 SCÈNliis DE LA VIE DE JELJStSSli.
c'est le premier désir que nous imprima la nature et le seul qui ne nous quitte jamais. Mais où est le bonheur? Chacun le cherche et nul le trouve ; on use sa vie à le poursuivre et on meurt sans l'avoir atteint. »
Pour la millième fois au moins Ulric faisait en réflexion le tour de cette phrase, dont la conclusion est si désespérée, lorsque des cris perçants qui retentissaient au dehors vinrent brusquement l'arracher à sa rêverie.
Ulric courut à sa fenêtre.
Des cris: Au secours! au secours! continuaient plus pressés et plus inquiets. Ils paraissaient sortir d'une croisée faisant face au corps de logis habité par Ulric, qui reconnut la voix d'une femme.
Il descendit en toute hâte l'escalier, et en quelques secondes il était arrivé sur le palier de l'étage supérieur, où les cris avaient atteint le diapason de l'épouvante.
— Qu'y a-t-il donc? demanda Ulric à quelques voisins assemblés sur le carré.
— Ah 1 dit une commère avec un accent de fausse pitié, c'est la mère Durand qui vient de trépasser, et c'est sa petite qui crie.
— Quec'est un enfer dans la maison depuis quinze jours, que la vieille tousse son âme par petits morceaux du matin au soir; qu'on ne peut pas fermer l'œil; que c'est bien malheureux pour de pauvres gens qui ont si besoin de repos ; que la vieille n'a pas voulu aller à l'hôpilal, qu'elle était trop fière; qu'elle a mieux aimé voir sa pauvre enfant s'abîmer le tempérament à la veiller; qu'elle
LK SOLl'liU DIS FLxNÉRAlLLKS. *37
!ui (lisait encore des sotiisrs par-dessus le marché; (lu'cnfm nous en voilà débarrassés, et que nous allons pouvoir dormir.
Ce speach avait été prononcé d'un seul trait par une horrible femme, dont la figure ignoble et la voix enrouée étaient ravagées par l'ivrognerie.
Uhic entra dans la chambre, où les sanglots avaient succédé aux cris. C'était un taudis sinistre, désolé, obscur, humide, et dont l'atmosphère étreignait la gorge. Dans un coin, sur un grabat, mal caché par de misérables loques servant de rideaux, était étendue la morte, cadavre jaune et long, dont les membres roidis paraissaient encore lutter conire les attaques de l'agonie, et dont la bouche horriblement ouverte semblait vomir des blasphèmes posthumes.
Au pied du lit, tenant dans ses mains une des mains de la trépassée, une jeune fille en désordre était accroupie dans l'abrutissement de la douleur et du désespoir. Une femme du voisinage essayait de lui donner de banales consolations. A l'entrée d'Ulric, la jeune fille avait à peine levé la tête, et était aussitôt retombée dans son insensibilité.
— Madame, dit Ulric à la voisine, vous devriez emmener cette jeune fille de cette chambre, ce spectacle la tue.
— C'est ce que je lui disais, mon cher monsieur, mais elle ne m'eniend pas.
— Il faudrait pourtant prendre auprès d'elle quelques information?, dit Ulric, pour savoir le nom de ses parents, de ses amis, afin de les avertir,
— Ah ! la pauvre fille ! je la crois bien abandonnée, répondit la voisine en essayant do faire revenir l'orpheline au sentiment de la réalité. Enfin elle rouvrit les yeux qu'elle baissa aussitôt en apercevant un étranger, et murmura quelques paroles confuses. Puis les sanglots la reprirent, et elle tomba de nouveau à genoux au pied du lit.
— Allons, ma petite, dit la voisine, ne vous désolez donc pas comme ça ! à quoi que ça sert? — Nous sommes tous mortels d'ailleurs; et puis, après tout, c'est un bien pour un mal. Elle n'était pas bonne, la défunte ; méchante, hargneuse et dépensière; — on ne pouvait pas la souffrir dans la maison d'abord; demandez un peu aux voisins, vous verrez ce qu'ils vous diront.
— Madame !... dit Ulric en jetant à la voisine un regard sévère.
— Eh ! c'est la vérité du bon Dieu, ce que je dis là, reprit-elle. Vous ne vous figurez pas, mon cher monsieur, quelle méchante créature c'était que la mère Durand, et combien elle a fait souffrir la pauvre Rosette, qui est bien un véritable ange de patience; qu'elle la battait comme plâtre, et lui prenait tout l'argent qu'elle gagnait, pour aller boire toute seule des liqueurs qui l'ont conduite insensiblement au tombeau ; que le médecin l'avait bien dit, là ! Aussi, moi je dis que ça ne vaut pas la peine de tant se chagriner, et que c'est un bon débarras, comme dit cet autre...
— Silence 1 madame I s'écria Ulric indigné de pareils
propos. Dans un tel moment, devant ce lit, c'est odieux.
Et comme la voisine continuait, Ulric, ne pouvant davantage contenir sa colère, la prit par le bras et la mit dehors.
Peu à peu Rosette sortit de son abattement, et lorsque, revenue presque entièrement à elle, elle aperçut un jeune homme dans celte chambre où elle se croyait seule, elle ne put retenir un cri d'élonnement.
— Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Ulric très-doucement, si j'ai pris la liberté d'entrer chez vous...
— Je.... ne.... vous connais pas Je ne sais, monsieur.... répondit la jeune fille en balbutiant.
— Tout à l'heure, reprit Ulric, j'ai entendu appeler au secours, et je suis monté ; voilà comment vous me trouvez ici. Veuillez m'excuser si j'ai pris la liberté de rester ; dans les circonstances douloureuses oli vous vous trouvez, et vous voyant seule, j'ai cru devoir rester pour me mettre à votre disposition...
— Merci, monsieur, dit Rosette. Je....
— La mort de votre mère nécessite des démarches à faire ; il y a une foule de détails dont vous n3 pouvez vous occuper vous-même. Il faut prévenir vos parents, vos amis, pour qu'ils viennent vous assister... Toutes ces courses, je les ferai. Ce sont là de légers services qui se proposent et qui s'acceptent entre voisins, car je suis le vôtre ; je m'appelle Marc Gilbert; je suis ouvrier et je travaille dans la fabrique de M. Vincent....
— Je n'ai ni parents ni amis ; je n'avais que ma mère
40 SCÈNLS DE lA VIE DE JEUNESSE.
— Ah ! mon Dieu I comment faire? qu'est-ce que je vais devenir ? s'écria Rosette en pleurant.
Ce cri, qui révélait un abandon et une misère si profonde, émut Ulric.
— S'il en est ainsi, mademoiselle, dit-il à Rosette, par amour même pour votre mère, vous devriez accepter mes propositions, et me laisser le soin de veiller aux tristes devoirs qu'il reste à accomplir.
Après une longue hésitation, Rosette se laissa convaincre et accepta les offres de service que lui faisait Ulric.
Le lendemain, un modeste corbillard emmenait à l'église le corps de la mère Durand, et de là au cimetière, où Ulric avait acquis une fosse particulière, pour que l'orpheline put y agenouiller son souvenir filial.
Deux jours après l'enterrement de sa mère, Rosette vint chez Ulric pour le remercier de ce qu'il avait fait pour elle. Elle exprima sa reconnaissance avec une franchise et une sincérité telles qu'Ulric resta encore plus ému après cette seconde entrevue qu'il ne l'avait été lors de sa première rencontre avec la jeune fille.
Quelque temps après, comme il rentrait chez lui le soir, son portier lui remit une lettre. Ulric, inquiet de savoir qui pouvait lui écrire, courut d'abord à la signature, il y trouva celle de Rosette. La lettre contenait ces mots :
« Monsieur Marc,
ï)Excusez-moi si je prends la liberté de vous écrire ; c'est que j'ai de mauvaises nouvelles à vous apprendre, et je
ne puis pas aller chez vous pour vous les dire. Il y a dos méchantes {jens dans 1': maison, et on dit de vilaines choses sur nous deux à cause du service que vous m'avez rendu. J'ai beaucoup de chagrin, et je voudrais vous voir un moment. Ce soir, en revenant de mon ouvrage, je passerai par la grande allée du Jardin des Plantes.
« Votre servante bien reconnaissante, a Rosette Durand. »
Ulric courut au rendez-vous que lui donnait l'orpheline. Elle venait seulement d'arriver. Sans parler, elle prit le bras d'Ulric, et le jeune homme s'aperçut que son cœur battait avec violence. Son visage était pâle, fatigué, et laissait voir des traces d'une rosée de larmes. — Il la conduisit dans une allée peu fréquentée, et la fit asseoir auprès de lui sur un banc désert.
— Qu'est-il arrivé, Rosette ? demanda Ulric.
— Ne l'avez-vous pas deviné en lisant ma lettre? répondit la jeune fille en baissant les yeux. — Oh ! c'est horrible, ce qu'on a dit I ajouta-t-elle précipitamment, — et une rougeur d'indignation empourpra son visage.
— Eh bien, dit Ulric, — qu'a-t-on pu dire? — que j'étais votre amant, — n'est-ce pas?
— Si on n'avait dit que cela, je ne souffrirais pas tant, continua Rosette, — car ce serait seulement ma vertu qu'on attaquerait; — mais cest plus horrible. On a dit que nous avions joué tous les deux une comédie, le jour même où ma mère est morte. Ce service que vous m'avez
si généreusement rendu sans me connaître, on dit que c'était une spéculation, un marché... conclu et payé... devant le corps de ma mère...
— C'est odieux ! On a dit cela? fit Ulric.
— Et depuis quelques jours tout le monde le répète dans la maison, dit Rosette.
— Eh bien, ma pauvre enfant, que voulez-vous y faire? Ce que vous m'apprenez ne m'étonne pas. Je comprends que vous, vous soyez indignée de cette monstrueuse calomnie ; mais, à vrai dire, j'eusse été surpris davantage si elle n'avait pas été faite. Il y a des gens qui ne peuvent pas comprendre qu'on fasse le bien seulement pour le bien : nous avons affaire à ces gens-là , et quoique nous disions, quoi que nous fassions, l'honêteté de nos relations sera toujours criminelle à leurs yeux.
En ce moment une ombre passa rapidement devant le banc sur lequel ils étaient assis, et une voix leur jeta ces mots en passant : Bonsoir, les amoureux.
Rosette tressaillit et se serra auprès d'Ulric.
Tous deux venaient de reconnaître la voix d'une de leurs voisines.
Peu de jours après leur entrevue au Jardin des Plantes,
Ulric etRosetlequittaientensemblelamnison oiiils s'étaient connus, et emméiiajjeaient dans un lo^jenient commun, situé dans une des rues désertes et tranquilles qui avoisinont lo Luxembourg.
Sa liaison avec Rosette n'avait été dans le principe pour Ulric que le résultat d'une affection tranquille et presque protectrice que la jeune orpheline lui avait tout d'abord inspirée. Mais peu à peu, à sa grande surprise, et à sa grande joie, comme un homme qui recouvre tout à coup un sens perdu, il comprit qu'il aimait Rosette.
Alors une nouvelle existence commença pour lui. Cette misanthropie amère, ce dégoût obstiné des hommes et des choses qui, auparavant, se trahissaient dans toutes ses réflexions et dans scsmoindres paroles, s'adoucirent graduellement, et son esprit retrouva le chemin qui conduit aux bonnes pensées.
Cependant, quelquefois, par une brusque transition, il lui arrivait de retomber dans les ombres de l'incertitude, un souvenir importun des jours passés apparaissait tout à coup devant lui, comme une fatale prophétie de l'avenir. ÏI voyait alors se dresser devant lui le fantôme jaloux des femmes qu'il avait aimées jadis, et toutes lui criaient: Souviens-toi de nos leçons ! Comme toutes celles qui ont tenté de faire battre ton cœur si bien pétrifié, ta nouvelle idole te prépare une déception : fuis-la donc aussi, celle-là qui est notre sœur à nous toutes qui t'avons trompé. D'ailleurs, tu te trompes toi-même en croyant l'aimer, — les cadavres remuent quelquefois dans leur tombe. — Tu as pris un
tressaillement de ton cœur pour une résurrection, ton cœur est bien mort...
Mais, en relevant la têie, Ulric apercevait devant lui Rosette, heureuse et belle, Rosette, dont le cœur, gonflé d'amour et de juvénile gaieté, semblait, comme un vase trop plein, déborder par ses lèvres en flots de sourires. Alors, en regardant ce doux visage, en écoutant cette voix vibrante d'une douceur sonore, Ulric croyait voir dans sa maîtresse la fée souriante de sa vingtième année, et il l'entendait lui dire :
— C'est moi qui suis ta jeunesse, ta jeunesse dont tu t'es si mal servi. Tu m'a renvoyée avant l'heure, et pourtant je reviens vers toi. J'ai de grands trésors à prodiguer, et quand tu les auras dépensés, j'en aurai encore d'autres. Laisse-toi conduire où je veux te mener : c'est à l'amour. Tu t'es trompé, et Ton t'a trompé, toutes les fois que tuas cru aimer ; cette fois ne repousse pas l'amour sincère. Celle qui te l'apporte a les mains pleines de bonheur, et elle veut partager avec toi. Laisse-toi rendre heureux; il est bien temps.
Alors Ulric, couvrant de baisers insensés le visage et les mains de sa petite Rosette, entrait dans une exaltation dont la jeune fille s'étonnait et s'effrayait presque. Il lui parlait avec un langage dont le lyrisme, souvent incompréhensible pour elle, faisait craindre à Rosette que son amant ne fut devenu fou.
— Merci 1 mon Dieu ! s'écriait Ulric, vous êtes bon ! La vie a longtemps été pour moi un lourd fardeau, — vous
le savez. Tl est arrivé un iTiomont où nulle force humaine n'aurait pu le supporter ; j'ai failli fléchir et m'en débarrasser par un crime. — Vous l'avez vu. J'ai douté un instant de votre justice souveraine; puis, au bord de l'abîme où j'étais penché déjà, j'ai crié vers vous du fond de mon âme : Ayez pitié de moi! Vous m'avez entendu, vous avez envoyé cette femme à mon côté, et vous m'avez sauvé par elle. — Merci! mon Dieu! vous êtes bon !
— Comme tu m'as aimé à temps, ma pauvre Rosette! et comme tu as bien fait de m'aimer ! si tu savais.... Maintenant, je ne suis plus le même qu'autrefois. Le bain de Jouvence de ton amour m'a métamorphosé. Dans moi, hors moi, tout est changé. J'ai laissé au fond de mon passé ténébreux tout ce que j'avais de flétri: passions mauvaises, instincts haineux, mépris des hommes. Je renais à la lumière du jour, pur comme un enfant : je salue la vie comme une bonne chose que j'ai longtemps maudite, dédaignée; etcela,je le disen vérité, parcequeje l'aime, et parce que tu m'aimes.
Rosette, dont l'esprit n'avait pas fréquenté le dictionnaire familier aux passions exaltées, comme l'était devenue celle d'Uric, ne comprenait peut-être pas bien les mots dont il se servait, mais sous l'obscurité du langage elle devinait le sens, et à défaut de paroles, elle répondait par des caresses.
Pendant près d'un an ce fut une belle vie.
Ulric et Rosette continuaient à travailler chacun de son côté; et comme ils menaient l'existence régulière et Iran-
quille des ménages d'ouvriers laborieux et honnêtes, on les croyait mariés, et plus d'une fois leurs voisins leur firent des avances pour établir entre eux des relations de voisinage.
Mais l'un et l'autre avaient préféré rester dans la solitude de leur amour, et s'étaient obstinément efforcés à vivre en dehors de toute relation avec les étrangers.
Uu jour, pendant l'absence de Rosette, Ulric reçut la visite d'un jeune homme qui lui apportait une lettre.
Cette lettre était adressée à M. le comte Ulric de Rouvres.
En lisant cette suscription, Ulric ne put s'empêcher de pâlir.
— Vous vous trompez, dit-il au jeune homme quilui avait apporté le billet; cette lettre n'est pas pour moi... Je m'appelle Marc Gilbert.
— Pardon, monsieur le comte, répondit lejeune homme en souriant. Ne craignez point d'indiscrétion de ma part. Je suis envoyé par maître Morin, votre notaire. Des motifs très-sérieux Font mis dans l'obligation devons rechercher, et ce n'est qu'après bien des peines et des démarches que nous avons pu parvenir à vous découvrir... Cette lettre, qui est bien pour vous, car, ayant eu l'honneur de vous voir dans l'étude de mon patron, je puis vous reconnaître, cette lettre vous apprendra, monsieur le comte, les raisons qui ont forcé maître Morin à troubler votre incognito.
Ulric comprit qu'il était inutile de feindre plus long-
LE SOUPER DES FUNÉRAILLES. Al
temps, et prit lecture du billet que lui adressait son notaire.
Il ne contenait que ces quelques lignes :
« Monsieur le comte, » Étant sur le point de vendre mon étude, je désirerais vivement avoir avec vous un entretien pour vous rendre compte des fonds dont vous avez bien voulu me confier le dépôt il y a dix-huit mois. Depuis cette époque, les neuf cent mille francs déposés par vous entre mes mains se sont presque augmentés d'un tiers, grâce à des placements avantageux, et dont je puis garantir la sûreté pour l'avenir; toute cette comptabilité est parfaitement en ordre, et je voudrais vous la soumettre avant de résigner mes fonctions. C'est pourquoi je vous prie, monsieur le comte, de vouloir bien m'assigner un rendez-vous. Selon qu'il vous plaira le mieux, j'aurai l'honneur de recevoir chez moi M.lecomteUlricdeRouvres.ou je me rendrai chez M. Marc Gilbert. »
» Recevez, etc. « Morin. »
— Veuillez répondre à monsieur Morin que j'irai le voir demain, dit Ulric au clerc de son notaire quand il eut achevé la lettre dont le contenu venait brutalement lui rappeler un passé, une fortune et un nom qu'il avait complètement oubliés. Aussi la lecture de celte lettre le jeta-t-elie d\ns un courant d'idées qui amenèrent sur son front un nuage de tristesse et d'inquiétude, dont Rosette s'aperçut le soir en rentrant.
Aux interrogations de sa maîtresse, Ulric répondit par un banal prétexte d'indisposition. Le lendemain il alla voir son notaire ; et, après avoir écouté très-indifféremment les explications que M. Morin lui donna sur l'administration de sa fortune, Ulric le pria de transmettre à son successeur tous les pouvoirs qu'il lui avait donnés; ilinsina surtout pour qu'à l'avenir, et sous aucun prétexte, on ne vînt déranger son incognito, qu'il voulait encore conserver.
— Ne désirez-vous pas que je vous remette quelque argent? demanda M. Morin à son client singulier.
— De l'argent ? dit Ulric; non, j'en gagne...
Il rentra chez lui l'esprit plus libre, le front rasséréné, et retrouva auprès de Rosette la tranquille et charmante familiarité que l'incident de la veille avait vaguement refroidie. Mais le malheur avait fait brèche dans le ménage.
Peu de temps après , la fabrique dans laquelle Ulric était employé comme contre-maître fut ruinée par un incendie. Ulric chercha de l'occupation dans d'autres établissements ; il essaya de se placer seulement en qualité d'ouvrier ; mais on était alors au milieu d'une crise commerci:>l3 et un grand relâche s'était opéré dans les travaux de son industrie. Les patrons avaient été dans la nécessjié de mettre à pied une partie de leurs ouvriers. Ulric se trouva les bras libres, — la sinistre liberté de la misère; et lui, u/trà-millionnaire, il comprit l'épouvante du père de famille, pour qui la saison du chômage est aussi l'époque de la famine.
— Pourtant, po:isail-il au retour deses courses infructueuses, je n'aurais qu'un mot à dire...
Quant à Rosette, jamais peut-être elle n'avait été plus gaie, jamais ses dix-huit ans en fleurs n'avaient embaumé la maison d'un plus doux parfum de jeunesse et d'amour. Seulement elle travaillait deux heures de plus soir et matin ; — et le petit ménage vécut heureux encore un mois, malgré les privations imposées par la nécessité.
A la nécessité succéda la misère. Plusieurs fois, le soir, à la nuit tombante, choisissant les rues désertes, Rosette s'aventura dans ces comptoirs d'usure patentés vers lesquels les premiers vents de l'hiver poussent une foule de misères frissonnantes, qui viennent, timides et honteuses, demander au prêt le maigre repas du soir, ou le petit cottret de bois vert qui doit pour une heure enfumer la mansarde humide.
Peu à peu tous les tiroirs se vidèrent dans les magasins du Mont- de-Piété. Et cependant durant cette lutte avec la misère, Uiric éprouvait la volupté singulière qui, chez quelques natures, résulte d'un sentiment inconnu, fût-il même douloureux. Son amour souffrait en voyant la pauvre Rosette sortir le matin par le brouillard et le froid, vêtue d'une pauvre robe bleue à petits pois blancs, reléguée jadis pour cause de vétusté, et devenue maintenant son unique vêtement. Mais l'esprit d'analyse l'emportait sur le cœur. La manie de l'expérience étouffait la voix de l'humanité, — et il voulait savoir jusqu'à combien de degrés pourrait atteindre le dévouement de Rosette.
Un soir, comme il rentrait avec Rosette, qu'il allait chercher tous les soirs dans la maison où elle travaillait, Ulric entendit deux femmes marchant derrière lui, mises avec le somptueux mauvais goût des lorettes bourgeoises, railler la toilette de Rosette, qui faisait effectivement une antithèse avec la rigueur de la saison.
— Tiens, vois donc, disait l'une, une robe d'indienne; c'est original.
— Et un chapeau de paille, ajoutait l'autre, en novembre; c'est un peu tôt ou un peu tard.
Rosette avait entendu, mais elle ne le fit point paraître. Quant à Ulric, il lança aux deux femmes un coup d'œil chargé de colère et de mépris.
Quand ils furent rentrés chez eux, Ulric fut pris d'une crise violente dont l'exaltaiion effraya Rosette, pourtant accoutumée à ces explosions d'amour. Il se jeta aux pieds de sa maîtresse, et embrassant à pleines lèvres la petite robe bleue dont elle était vêtue, il s'écria ;
— Ma pauvre fille, tu es malheureuse avec moi, tu souffres ; hier et aujourd'hui tu as eu froid, demain lu auras faim peut-être. Si tu voulais, ta jeunesse pourrait s'épanouir au milieu d'une existence de joie et de plaisir, au lieu de rester emprisonnée dans la misère. Mais patience, les bons jours viendront. Toi aussi, tu seras belle, élégante, parée ; tu auras de la soie, du velours, de la dentelle, tout ce que tu voudras, ma chère. — Ah ! quels trésors pourraient payer ton sourire? — Tu ne travailleras plus... Tes pauvres mains mordues tout le jour par l'aiguille,
elles ne feront plus rien que se laisser embrasser par mes lèvres. Oh ! ma chère Rosette, ma pauvre fille 1... patience, tu verras.
En cet instant, Ulric était bien décidé à aller le lendemain chercher de l'argent chez son notaire.
Le lendemain, en effet, il se présenta chez le successeur de M. Morin, qui, prévenu d'avance sur les excentricités de son client, ne parut point surpris du costume délabré sous lequel il voyait le comie de Rouvres.
— Monsieur, dit Ulric, je viens vous prier de me remettre quelque ar^jent.
— Je suis à votre disposition ; quelle somme désirezvous, monsieur le comte? demanda le notaire.
— J'ai besoin de cinq cents francs, répondit Ulric.
Le notaire entendit cinq mille francs. — Il ouvrit sa caisse et en tira cinq billets de banque, qu'il posa sur son bureau en face d'Uhic.
— Pardon, monsieur, dit celui-ci, vous me donnez trop; c'est seulement cinq cents francs que j'ai eu l'honneur de vous demander.
Le notaire resserrales billets, et compta vingt-cinq louis à Ulric, qui les mit dans sa poche après avoir signé la quittance.
Mais en entendant le bruit de cet or, qui sonnait joyeusement, Ulric fut pris de réflexions qui lui firent regretter la démarche qu'il venait do faire. Par quelles raisons pourrait-il expliquer à Rosette la possession de cette somme, qui aurait, pour la pauvre fille, l'apparence d'une fortune?
Ulric lui avait trop souvent répété qu'il n'avait aucune connaissance, aucun ami, aucune protection, pour qu'il pût prétexter un emprunt fait à quelque personne. Mais ce n'était pas encore là le vrai motif qui inquiétait Ulric : le motif réel avait sa cause dans l'égoïsme dont était pétri l'amour violent qu'il éprouvait pour Rosette. Ulric se savait, plus que tout autre, habile à se créer des tourments imaginaires. Enclin à faire ce qu'on pourrait appeler de la chimie morale, il ne pouvait s'empêcher de soumettre tous ses sentiments, toutes ses sensations aux expérimentations d'une logique impitoyable. Il avait remarqué que son amour pour Rosette, amour né d'ailleurs dans des conditions particulières, avait acquis une violence nouvelle depuis qu'une misère, chaque jour plus agressive, avait assailli le ménage.
A ce dénùment Rosette avait toujours opposé non une résignation muette, tristement placide et faisant la moue, mais, au contraire, une indifféreoce en apparence si vraie, un oubli si complet, un si profond dédain du lendemain, qu'Ulric éprouvait un charme étrange à voir cette créature si insolente avec le malheur.
Quelquefois cependant, ayant remarqué la pâleur maaladive qui peu à peu avait envahi le visage maigri de la jeune fille, en écoutant cette voix dont la fraîche sérénité était souvent altérée par des éclats métalliques, Ulric se demandait avec inquiétude si ces fanfares de gaieté immodérée, ces fusées de rires fous qui s'échappaient sans motifs des lèvres de sa maîtresse, n'était point semblables
aux lumières fantastiques dos lampes mourantes, dont les flammes qui s'élancent par bonds capricieux et iné/^aux ne répandent jamais une clarté plus vive que lorsqu'elles vont s'éteindre.
Alors son cœur se fendait de pitié. Il s'épouvantait luimême de ce déplorable égoïsme qui s'obstinait à prolonger une situation misérable uniquement à cause d'un sentiment qui caressait son amour-propre, plus encore que son amour.
Dans ces instants où il était sous l'impression d'un esprit de justice, il s'emportait contre lui-même en de violentes accusations.
— Ce que je fais est lâche, pensait-il, je joue avec cette malheureuse fille une comédie d'autant plus horrible qu'elle court le danger d'en rester victime. J'en fais froidement un holocauste à ma vanité. Pour moi, sa jeunesse s'épuise, sa santé s'altère. J'assiste tranquillement à ce martyre quotidien, et tandis qu'elle tremble sous les frissons de la fièvre, je me réchauffe à la chaleur de son sourire. — Qu'ai-je besoin d'attendre plus longtemps? ajoutait Ulric; suis-je pas sûr qu'elle m'aime comme je voulais être aimé ? Cet amour n'a-il pas subi le contrôle de toutes les expériences, et de toutes les épreuves n'a-t-il pas traversé sans s'altérer la plus dangereuse, — la misère? Que me faut il de plus? — Et si Marc Gilbert a trouvé sa perle, pourquoi Ulric de Rouvres ne s'en parerait-il pas ? — Comme Lindor, errant sous le manteau d'un pauvre bachelier, j'ai rencontré ma Rosine; pourquoi ne
ferais-je pas comme lui ? Pourquoi à la fin de la comédie n'écarterais-je pas le manteau qui cache le comte Almaviva? Rosette n'en sera-t-elle pas moins Rosette? Non, sans doute Et pourtant j'hésite; pourtant je perpétue volontairement une existence dangereuse et presque mortelle pour celte pauvre fille... Et pour mon châtiment, si Dieu voulait qu'elle mourût, je l'aurais tuée moi-même avec préméditation ! Et pourtant j'hésite... — pourquoi ?... Alors une voix qui sortait de lui-même lui répondait :
— Tu hésites, parce que tu sais bien qu'aussitôt après avoir révélé qui tu es réellement à ta maîtresse, ton amour sera empoisonné par les méchantes pensées que te soufflera l'esprit de doute. Ton cœur n'a pas pu se soustraire à la tutelle de ta raison, et ta raison trouvera une éloquence pleine de sophismes cruels pour te prouver que Rosette ne t'aime plus qu'à cause de ton nom , de ta fortune ; tu te laisseras persuader qu'elle était lasse de toi, et qu'elle t'aurait quitté, si tu ne t'étais pas fait connaître; bien plus, tu arriveras à croire qu'elle ne t'a jamais aimé, qu'elle jouait la comédie de l'amour, comme tu jouais la comédie de la misère, parce qu'elle savait qui tu étais avant même que tu la connusses. Voilà pourquoi tu hésites.
En écoutant cette voix qui l'expliquait si bien lui-même, Ulric ne pouvait s'empêcher de répondre :
— C'est vrai!
Alors il concluait de cette façon laconiquement égoïste :
— L'amour de Rosette est la seule chose qui me rattache à la vie; je l'aime, et je crois à son amour, parce que je ne suis pour elle qu'un ouvrier, — que son dévouement me paraît sincère. — Mais si je lui révèle mon nom, mon amour sera frappé de mort, parce que je ne croirai plus à celui de Rosette. — Et je ne veux pas que mon amour meure; — car c'est mon amour que j'aime.
Telles étaient les réflexions d'Ulric en revenant de chez son notaire.
Comme il passait sur un pont, une neige épaisse commença à tomber, dispersée par un vent glacé.
Une pauvre femme qui mendiait lui tendit la main en disant :
— Mon bon Monsieur, la charité; j'ai ma fille malade, elle a froid et j^'ai faim.
— Pauvre Rosette ! murmura Ulric, elle aussi elle a froid...
Et il mit dans la main de la mendiante le rouleau qui contenait les vingt-cinq louis.
Deux jours après, les craintes d'Ulric se trouvaient réalisées. Rosette tomba sérieusement malade. Aux premières atteintes du mal, Ulric la fit conduire dans un hôpital.
Qnand il revint à la maison, et qu'il se trouva seul dans la chambre déserte, Ulric tomba dans une prostration dans laquelle son être tout entier demeura anéanti.
Ce fut son cœur qui sortit le premier de cet anéantissement.
Au milieu de cette chambre qui avait pendant si longtemps été un paradis, il entendit s'éveiller [le chœur des souvenirs qui chantaient la joie des jours passés. Comme un tableau fantasmagorique, il vit bientôt se dérouler devant lui tous les épisodes du poëme de son amour. Il vit Rosette, pétulante et gaie, tournant, chantant dans la chambre, donnant ses soins au ménage, ou préparant le repas du soir qu'on prenait en commun, assis au coin du feu, l'un auprès de l'autre, et toujours à portée de lèvres.
Chaque meuble, chaque objet, lui venait rappeler la la grande fête domestique dont son acquisition avait été la cause. Toutes ces choses muettes semblaient prendre une voix pour parler et lui dire avec un doux accent de reproche :
— Où donc est-elle — celle-là qui avait un si grand soin de nous? Et qu'as-tu fait de ta jeune amie?
— Ne reviendra-t-elle plus? — disait la petite glace entourée d'un humble cadre de bois de sapin verni, ne reviendra-t-elie plus celle-là qui, coquette pour toi seule, venait me demander des conseils? J'étais l'innocent complice de sa beauté modeste, et quand elle ondulait devant moi se cheveux blonds, j'aimais à lui dire : — Tu es belle, ma pauvre fille du peuple ; le printemps de la jeunesse sourit dans tes yeux bleus comme le ciel d'une aube de mai, et l'amour qui bat dans ton cœur fait monter à ton front une pourpre charmante. Tu regardes tes mains, et tu fais une petite moue en voyant tes doigts mutilés par l'aiguille et les
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travaux du mcnap,c. Ah ! ne les cache pas ces marques de ton labeur dili[;cni, sois-en fièreet monlre-les ; pour celui qni t'aime (lies le parent plus que les bijoux les plus chers. — Hélasl ne reviendra-t-elle pas, et ne réfléchirai-je plus son image ?
— Où donc esl-elle, demandait la commode, où donc est-elle l'enfant soijîueuse et économe, qui jadis était si heureuse en rangeant les frêles trésors de sa coquetterie ? Il fut un temps où mes tiroirs étaient pleins, et sa joie était grande à cette époque de prospérité et d'abondance, où elle avait peine à me faire contenir toutesces petites choses qui la rendaient si heureuse. Mais tour à tour sont partis, et le beau châle d'hiver, et la chaude robe de laine, et l'écharpe aux couleurs vives qui semblait un arc-en-ciel flottant, et les petits peignoirs d'été qu'elle mettait le dimanche pour aller cueillir les roses dans les plaines fleuries de Fontenay. Puis un jour mes tiroirs se sont trouvés vides, et ne contenaient plus que les papiers gris du Mont- de-Piété, contre lesquels toutes ces pauvres richesses avaient été échangées. Hélas ! où donc est-elle, et ne reviendra-t-elle plus, la fille sage et économe qui avait si soin de nous?
Et comme Ulric, pour fuir ces voix qui l'emplissaient de tristesse, s'était réfugié sur la terrasse, il aperçut, au milieu du petit jardin planté par son amie, un oranger en caisse dont il lui avait fait cadeau le jour de sa fête, et il entendit le frêle arbuste qui disait : — Où donc est-elle, celle à qui tu m'as donné par un beau jour de fête? Il faut qu'elle soit
malade ou morte, pour m'avoir oublié tout une nuit sur cette terrasse, où la neige glaciale m'a vêtu de blanc comme d'un linceul. Hier au matin, je l'ai vue encore; elle m'avait mis là parce qu'il faisait un peu de soleil, et que j'avais froid dans la chambre où l'on ne faisait plus de feu. Où donc est-elle, pour m'avoir oublié, elle qui m'aimait tant et que j'ai rendue si heureuse à l'époque de ma floraison ? Hélas ! le froid de la nuit m'a tué, et je ne refleurirai plus, et quand reviendra le printemps, ses premières brises trouveront mes rameaux morts et mes feuilles fanées. Hélas ! où donc est-elle celle à qui tu m'as donné par un beau jour de fête ?
Sous l'impression des sentiments qu'il éprouvait en ce moment, Ulric s'épouvanta lui-même en voyant, dégagé de tout raisonnement sophistique, le monstrueux égoïsme qui lui servait de mobile.
— Je suis fou, s'écria-t-il ; ma conduite avec cette pauvre fille est plus que stupide, elle est odieuse... Je vais la perdre, et avec elletout le bonheur, toute la jeunesse qu'elle avait su me rendre par cet amour dévoué qui ne s'est pas démenti jusqu'au dernier moment. Oh ! non! non! ma pauvre Rosette, tu ne mourras pas.
Ulric courut tout d'une haleine chez son notaire, et le rencontra au moment même où celui-ci se disposait à aller en soirée.
— Monsieur, lui dit Ulric, les raisons pour lesquelles j'avais quitté le monde n'existent plus ; je quitte mon incognito et je rentre dans la société ; je reprends possession
de ma fortune ; je vous prie donc, dans le plus court délai qui vous sera possible, de réunir les fonds que j'ai déposés chez vous. En attendant, et pour l'heure présente, de quelle somme pouvez-vous disposer ?
— Monsieur le comte, répondit le notaire, je puis surle-champ vous remettre vingt-cinq mille francs.
— C'est bien, dit Ulric; je vais vous en signer la quittance. Mais ce n'est pas tout, j'ai un autre service à vous demander.
— Je suis entièrement à vos ordres.
— Il faut, dit Ulric, que d'ici à deux jours vous m'ayez procuré un appartement habitable pour deux personnes. Comme je n'ai pas le temps de m'occuper de tous ces détails, je vous prierai également de me trouver un homme d'affaires intelligent, qui s'occupera de l'ameublement. Je veux que tout y soit sur le pied le plus confortable, qu'on n'épargne rien. Je ne puis pas accorder plus de deux jours.
— Je prends l'engagement de ne point dépasser ce délai d'une heure, répondit le notaire ; dans deux jours, j'aurai l'honneur de vous faire prévenir.
Le lendemain matin, Ulric courut à l'hôpital pour voir sa maîtresse, et lui avouer qui il était. Elle était hors d'état de le comprendre ; la fièvre cérébrale s'était déclarée pendant la nuit, et elle avait le délire.
Ulric voulait l'emmener, mais les médecins s'opposèrent au transport ; néanmoins, ilsdonnèrentquelque espérance.
Au jour fixé, l'appartement du comte Ulric de Rouvres
(jO SCÈNES DE LA VI K DE JEUNESSE.
était préparé. Ulric y donna rendez-vous pour le soir même à trois des plus célèbres médecins de Paris. Puis il courut chercher Rosette.
Elle venait de mourir depuis une heure.
Ulric revint à son nouveau logement, où il trouva son ancien ami Tristan, qu il avait fait appeler, et qui l'attendait avec les trois médecins.
— Vous pouvez vous retirer, messieurs, dit Ulric à ceux-ci. La personne pour laquelle je désirais vous consulter n'existe plus.
Tristan, resté seul avec le comte Ulric, n'essaya pas de calmer sa douleur, mais il s'y associa fraternellement. Ce fut lui qui dirigea les splendides obsèques qu'on fit à Rosette, au grand étonnement de tout l'hôpital. Il racheta les objets quela jeune fille avait emportés avec elle, et qui, après sa mort, étaient devenus la propriété de l'administration. Parmi ces objets se trouvait la petite robe bleue, la seule qui restât à la pauvre défunte. Par ses soins aussi, l'ancien mobilier d'Ulric, quand il demeurait avec Rosette, fut transporté dans une pièce de son nouvel appartement.
Ce fut peu de jours après qu'Ulric, décidé à mourir, partait pour l'Angleterre.
Tels étaient les antécédents de ce personnage au moment où il entrait dans les salons du café de Foy.
L'arrivée d'Ulric causa un grand mouvement dans l'assemblée. Les hommes se levèrent et lui adressèrent le salut courtois des gens du monde. Quant aux femmes, elles tinrent efîTontément pendant cinq minutes le comte
LE solpi:r des funérailles. 61
de Rouvres presque embarrasse sous la batterie de ietirs regards curieux jusqu'à l'indiscrétion.
— Allons, mon cher trépassé, dit Tristan en faisant asseoir Ulric à la place qui lui avait été réservée auprès de Fanny ; signalez par un toast votre rentrée dans le monde des vivants. Madame, ajouta Tristan en désignant Fanny immobile sous son masque, Madame vous fera raison. Et vous, dit-il tout bas à l'oreille de la jeune femme, n'oubliez pas ce que je vous ai recommandé.
— Ulric prit un grand verre, rempli jusqu'au bord, et s'écria :
— Je bois....
— N'oubliez pas que les toasts politiques sont interdits, lui cria Tristan.
— Je bois à la Mort, dit Ulric en portant le verre à ses lèvres, après avoir salué sa voisine masquée.
— Et moi, répondit Fanny en buvant à son tour... je bois à la jeunesse, à l'amour.
Et comme un éciair qui déchire un nuage, un sourire de flamme s'alluma sous son masque de velours.
En entendant cette voix, Ulric tressaillit sur sa chaise, et, prenant dans sa main la main que Fanny lui abandonna, il lui dit :
— Répétez, répétez, madame...
Fanny reprit son verre, qu'elle n'avait achevé qu'à demi, et répéta avec un accent d'enthousiasme juvénile :
— Je bois à la jeunesse, je bois à l'amour !
— C'est impossible... Celte voix, d'où vient-elle? Ce n'est
pas cette femme qui a parlé. De quelle tombe est sortie cette voix? Quelle est cette femme ? murmura Ulric en interrogeant du regard Tristan, qui se borna à lui répondre : — Vous avais-je menti ?
Mais tout à coup, sur un geste de Tristan, Fanny laissa tomber le capuchon de son domino en même temps qu'elle détachait son masque, et avec une grâce adorable elle se retourna vers Ulric, et lui dit en lui parlant de si près qu'il sentit la fraîcheur de son haleine :
— 'Me ferez-vous raison, monsieur le comte ?
En voyant le visage de Fanny, Ulric resta muet, foudroyé, presque épouvanté.
Fanny était admirablement belle ce soir-là.
Une couronne de petites roses naturelles était posée sur son front comme une auréole printannière, et les brins de son feuillage faisaient une alliance charmante avec ses beaux cheveux blonds, dont les créspelures avaient l'éclat lumineux de l'or en fusion. C'était, comme idéalisée par un poëte mystique, une de ces adorables figures qui sourient si doucement dans les toiles de Greuze.
— Rosette ! ma Rosette !. . . C'est Rosette ! .. . s'écria Ulric à demi fou.
— Pour tout le monde, je m'appelle Fanny, dit la jeune femme en inoculant à Ulric une exaltation qui croissait à chaque coup de son regard bleu, — je m'appelle Fanny; j'ai dix-huit ans, et je suis une des dix femmes de Paris pour qui les hommes les plus considérables marcheraient à deux pieds sur tous les articles du Code pénal. La porte
par où l'on sort de mon boudoir ouvre sur le bagne ou sur le cimetière, et pour y pénétrer, il y a des pères qui ont vendu leurs filles, il y a des fils qui ont ruiné leur père. Si je voulais, je pourrais marcher pendant cent pas sur un chemin de cadavres, et pendant une lieue sur un chemin pavé d'or; pour l'instant où je vous parle, je suis presque ruinée à cause d'un accès de confiance que j'ai eu dans un moment d'ennui. Aussi, pendant un mois, vais-je coûter très-cher. Voilà quelle femme je suis, monsieur le comte, ajouta Fanny en terminant son cynique programme, et, par un dernier coup d'œil provocateur, elle sembla dire à Ulric.
— Maintenant, monsieur, que je désirez-vous de moi? Mais celui-ci avait à peine écouté ce qu'elle avait dit; il
n'avait entendu que le son delà voix sans prêter d'attention aux paroles, il regardait fixement Fanny, comme on regarde un phénomène, et n'interrompait sa contemplation que pour murmurer de temps en temps :
— Rosette ! Rosette !
— Eh bien ! vint lui demander tout bas son ami Tristan, — ce que vous avez vu vaut-il pas la peine du voyage que je vous ai fait faire?
— Mais, maintenant que je suis venu, je ne pourrai plus repartir, dit Ulric en montrant Fanny, qui feignait d'être indifférente à la conversation des deux hommes, bien qu'elle n'en perdît pas un mot.
— Enfin, ditTristan en tirant Ulric à l'écart, que voulez vous faire?
Ulric parla longuement, en baissant la voix, à l'oreille de Tristan, et quand il eut achevé, Fanny, qui redoublait d'attention, entendit Tristan qui répondait à son ami:
— Je vous assure qu'elle acceptera.
— Que d'affaires pour une chose si simple! murmura la créature en elle-même; mais elle ne put dissimuler une certaine inquiétude en voyant que le comte de Rouvres se disposait à se retirer. En effet, Ulric, ne pouvant pas contenir l'émotion qu'il avait éprouvée en se trouvant en face du fantôme vivant de sa maîtresse morte, avait rapidement salué tous les convives, et venait de sortir, reconduit jusqu'au dehors par son ami Tristan.
— Eh bien ! ma chère, dirent les autres femmes en voyant la mine dépitée de Fanny, voilà une conquête manquée.
— Je sais bien pourquoi, répondit celle-ci. Je l'ai mis au pied du mur. Il est ruiné.
— Encore une fois, vous êtes dans l'erreur, ma belle, dit Tristan, qui venait de rentrer dans le salon.
— Eh bien ! alors, je ne vous fais pas compliment, mon cher, répliqua Fanny. Malgré toute la mise en scène et la bonne volonté que j'y ai mise pour ma part, votre plan me paraît complètement manqué. Votre ami ne m'a pas même fait l'honneur de demander à être reçu chez moi.
— Mon ami est un homme bien élevé et un homme de sens! il ne s'amuse pas à faire des demandes inutiles. Vous n'êtes pour lui qu'une curiosité, un objet d'art, un portrait, et rien de plus, ma chère, répondit insolemment
Tristan. 11 m'a chargé d'être son homme d'affaires, et voilà ce qu'il vous propose par mon entremise.
— Ah! voyons un peu.
— Je vous préviens d'avance qu'on ne vous a jamais fait de proposition semblable.
— Mais parlez donc, dirent les femmes; nous sommes sur le f^ril de l'impatienco.
— Nous y voici. Ecoutez, dit Tristan ens'adressant particulièrement à Fanny. Le comte llric de Rouvres — renouvelle votre mobilier.
— Le mien a six mois. Soit, dit Fanny.
— C'est presque séculaire, ajouta un des hommes.
— Le comte Llric vous loue, dans une rue qu'il a choisie lui-même, une chambre de 160 francs. — Ne m'interrompez pas. — Dans cette chambre, il fait disposer un charmant ménaj^e d'occasion, qu'il tient caché en quelque endroit. Les meubles seront .j^arnis de tous les objets de toilette qui vous seront nécessaires; mais je vous préviens que toute cette j^arderobe est d'occasion comme les meubles, et la robe la plus chère ne vaut pas vingt francs.
— Après? dit Fanny.
— Après, continua Tristan, le comte Ulric vous trouvera, dans une maison à lui connue, une occupation qui vous rapportera quarante sous par jour.
— Quelle occupation? demanda Fanny.
— Je n'en sais rien. Au reste, vous ne travaillerez qu'autant que cela pourra vous amuser; seulement, vous aurez
soin de vous faire sur le bout des doigts des piqûres d'aiguille. Vous irez dans cette maison depuis le matin jusqu'au soir. Mon ami, M. le comte de Rouvres, ira vous chercher pour vous reconduire au sortir de votre besogne, et vous ramènera à votre chambre, où vous passerez la soirée avec lui. A dix heures, vous serez libre de votre personne; mais le lendemain, dès sept heures, vous serez à la disposition de M. de Rouvres, qui vous conduira à votre travail. Le dimanche, quand le temps sera beau, vous irez avec lui à la campagne manger du lait et cueillir des fraises. En outre, vous appellerez M. de Rouvres Marc, et vous apprendrez, pour les lui chanter, quelques chansons qu'il aime à entendre. Vous lui préparerez aussi vous-même certaine cuisine dont il vous indiquera le menu.
— Est-ce tout? demanda Fanny, qui ne savait pas si Tristan se moquait d'elle.
— Ce n'est pas tout, reprit celui-ci. — Pendant deux mois de l'hiver, vous irez travailler, — ou du moins dans la maison où vous serez censée travailler, — vêtue seulement d'une vieille petite robe d'indienne bleue semée de pois blancs.
— Mais j'aurai froid.
— Certainement, d'autant plus que, pendant ces deux mois d'hiver, vous ne ferez pas de feu dans votre chambre.
— Ah! dit Fanny, j'ai connu des gens singuliers, mais votre ami les surpasse ; le comte de Rouvres me parêiît un être ridicule. Pourquoi ne me propose-t-il pas tout de suite
LE SOUPER DES FUNÉRAILLES. ttt
de me couper la léte pour la faire encadrer comme étant le portrait de sa maîtresse?
— Il y a pensé, dit tranquillement Tristan.
— Et après? reprit Fanny — Est-ce là tout?
— C'est tout, dit Tristan.
— Voilà ce qu'il exige? Et moi, que puis-je exiger en échange de cette comédie, si je consens à la jouer?
— Le comte de Rouvres vous offre le traitement d'un ministre : cent mille francs par an !
— C'est sérieux? s'écria Fanny.
— Très-sérieux. — On passera, si vous l'exigez, un acte notarié.
— Mais il est donc décidément bien riche?
— Il a plus d'un million de fortune.
— Et combien de temps durera cette fantaisie?
— Tant que vous le voudrez. Ah ! j'oubliais de vous dire qu'en acceptant ces conditions, vous changez de nom, comme mon ami. Il s'appellera Marc Gilbert, et vous vous nommerez Rosette.
— Eh bien! Fanny, demanda à celle-ci une de ses compagnes, qu'en dis-tu.
— Mesdames, répondit Fanny, je ne vous connais plus. Je m'appelle Rosette, et je suis la maîtresse vertueuse de M. Marc Gilbert.
Le lendemain soir, dans l'ancienne chambre de la rue de l'Ouest, où Ulric avait habité pendant un an avec Rosette, Fanny, vêtue de la poiite robe bleue à pois blancs, attendait la première visite du cumte de Rouvres, qui
ne tarda pas à arriver, revélu de son ancien costume d'ouvrier.
Pendant la première heure, et pour mieux fairecomprendre à Fanny l'esprit du personnage dont elle devait jouer le rôle, Ulric raconta à Fanny ses amours avec Rosette.
— Ce que je vous demande avant tout, dit-il, c'est de ne jamais me parler de ma fortune, et, le plus que vous pourrez feindre de l'ignorer vous-même sera le mieux.
— Alors, monsieur, répondit Fanny en tirant de la poche de sa petite robe bleue un papier qu'elle présenta à Ulric, reprenez cette lettre qui vous appartient; car en la trouvant sous mes yeux, je ne pourrais pasm'empêcher de me rappelerque vous n'êtes pas M. Marc Gilbert, mais bien M. le comte de Rouvres.
Ulric, étonné et ne comprenant pas, prit la lettre et l'ouvrit.
C'était la lettre qu'il avait reçue de son ancien notaire, M. Morin, quand celui-ci, prêt à vendre son étude, lui demandait s'il voulait rentrer dans la possession de sa fortune, dont les chiffres se trouvaient établis dans cette lettre.
— Vous avez trouvé cette lettre dans la poche de cette robe? demanda Ulric en pâlissant.
— Oui, répondit-elle, et voyant qu'elle vous était adressée, j'ai cru devoir vous la remettre.
— Mais continua Ulric, cette robe appartenait à Rosette, et pour que ma lettre s'y trouvât, il fallait bien qu'elle en eût pris conrtaissance.
— Fanny répondit par un sourire.
— Alors, continua V\\\c, Rosotle savait qui j'étais, — elle savait que j'étais riche, — rt son amour... Ahî malheureux !
Et il tomba anéanti sur le carreau.
Environ un mois a[)rès, comme Fanny, revenue dans son appartement, s'apprêtait à aller au bal masqué, elle vit entrer chez elle Tristan qui tenait à la main un petit paquet.
— Que m'apportez- vous là, — un cadeau?
— C'est un \qps que vous a fait avant de mourir mon ami le comte de Rouvres.
— Voyons, dit Fanny.
Mais elle devint furieuse en apercevant la petite robe bleue.
— Votre ami est un être ridiculC; mort ou vivant; il m'a fait banqueroute de cent mille francs.
— Ne vous pressez pas de le calomnier, dit Tristan, et il tira de la poche de la robe un portefeuille qui contenait cent billets de banque.
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