‹ Scènes de la vie de jeunesse (volume 3)Chapitre 3 sur 21 · MAITRESSE AUX MAINS ROUGES · texte numérisé non relu

MAITRESSE AUX MAINS ROUGES

Depuis quelque temps, Théodore était beaucoup plus assidu chez sa tante la lingèro qu'aux cours de l'école de Médecine; on ne le voyait plus au café et il n'allait plus au bal.

Quel était ce mystère ?

Théodore était tout simplement amoureux d'une ouvrière, entrée depuis peu dans l'atelier de sa tante. Jolie, douce, laborieuse et ne manquant point d'un certain esprit naturel, — telle était Clémence. Elle arrivait de sa province, où elle avait été élevée fort rigoureusement par une parente vieille et dévote. — Et la première fois qu'il vit cette jeune filie, Théodore, qui en amour était un garçon très-improvisateur, en était tombé subitement épris. Mais Clémence n'était pas une fille à ranger au nombre

des conquêtes faciles, comme il s'en lait tant îos soirs de bal, à l'aide de deux ou trois lieux communs madrigalisés et d'une bouteille d'Aï frappée. Aussi Théodore comprit qu'il devait cette fois laisser de côté la devise Veni, vidi, vicij qu'il avait coutume d'arborer dans ses campagues galantes.

Voici donc notre amoureux forcé d'étudier la géographie du pays de Tendre, qu'il avait jusque-là fort peu parcouru. Néanmoins, Théodore ne se désespéra pas... et tous les jours il venait passer de longues heures chez sa tante. Et, de ses yeux chargés d'une mitraille d'amour, il assiégeait le cœur de la petite provinciale... qui lâchait de se défendre rie son mieux.

Cependant la situation commençait à devenir critique. Glémenceavaitdix-huit ans, âgeoù les rêves des jeunes filles ont ordinairement des moustaches — brunes ou blondes. Cémence jura de se défendre. Mais, d'avance, elle sentait qu'elle était vaincue. Elle avait beau baisser les yeuxdevant Théodore, elle le voyait mieux, et le jeune homme de se dire tout bas : Voici qui va bien. A bientôt l'assaut définitif! En effet, le moment était venu où il ne pouvait être tenté qu'avec succès.

Malgré toutes les précautions qu'elle prenait pour le fermer, Clémence oublia un jour la clef sur la porte de son cœur, — et l'amour entra.

Quelque temps plus loin, Clémence oubliait une autre clef sur une porte, — celle de sa chambre, et un matin on en vit sortir Théodore.

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Théodore fut pendant trois mois très-enthousiasme de sa maîtresse ; mais au bout de ce temps, son amour tomba à quelques degrés au-dessous de l'estime sincère, — point qui, au thermomètre de la passion, équivaut à l'indifférence.

Pourtant, Clémence était toujours la même. Soumise, aimante, fidèle et coquette, juste ce qu'il fallait pour plaire à Théodore, qui, de son côté, devenait de plus en plus insensible à ses coquetteries.

Enfin, résolu d'en finir avec cet amour, Théodore fit un soir à sa maîtresse un de ces outrages que toute autre femme n'eut jamais pardonné. Au milieu d'une conversation paradoxale d'art et d'amour comparés, et devant une nombreuse compagnie, Théodore déclara qu'il lui était impossible d'aimer une femme qui n'aurait pas les mains blanches et les ongles opalisés. Cette brutale épigramme, adressée aux mains rouges et meutries de la pauvre Clémence, lui entra plus avant et plus douloureusement dans le cœur que ne l'eût fait un coup de poignard; car cette méchanceté aiguë atteignait plus encore son amour que son amour-propre.

Cependant, comme elle avait beaucoup d'orgueil, son parti fut pris sur-le-champ. Elle résolut de quitter l'étudiant avant qu'il lui eût fait comprendre d'une manière plus significative que leur liaison devait avoir une fin.

Le lendemain, pendant que Théodore était au cours, Clémence réunit en un paquet tous les objets qui lui appartenaient et les fit transporter dans un hôtel des environs, oùelle avait choisi une chambre. Cependant, comme

elle ne se sentait pas le courage de quitter Théodore avant de l'avoir revu, la jeune fille attendit son retour. Peutêtre espérait-elle qu'il essayerait de lui faire oublier l'offense de la veille ; et si banale qu'eût été l'excuse, la pauvre enfant était toute prête à l'accueillir par un pardon.

A minuit, Théodore fit prévenir qu'il ne rentrerait pas. — Il voulait en effet éviter d'avoir avec sa maîtresse une de ces explications cpii, sans qu'on le veuille, vous acheminent si souvent à un raccommodement.

Clémence comprit que tout était fini. — Elle écrivit à la hâte un mot d'adieu, et sortit de sa chambre en jetant au portrait de Théodore, qui au moins avait Tair de lui sourire, — un long regard humide de larmes.

Le matin, en rentrant, Théodore trouva le billet de sa maîtresse.

— Vive la liberté ! s'écria-t-il quand il l'eût achevé, et il courut dans un café rejoindre ses amis et leur raconterde quelle façon ferme et brillante il venait de rompre sa chaîne.

Cependant, les premiers jours qui suivirent sa séparation d'avec Clémence, Théodore trouva que sa petite chambre était bien grande. Et les premières nuits il lui sembla que son lit était bien large. — Mais au bout de deux semaines, la lacune était comblée.

Cependant, Clémence n'avait pas de nouvel amour et se souvenait encore de Théodore. Elle avait du reste, conservé l'espérance que son amant reviendrait à elle ; et

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