‹ Scènes de la vie de jeunesse (volume 3)Chapitre 5 sur 21 · LA MAITRFSSB AUX MAINS ROUGES · texte numérisé non relu

LA MAITRFSSB AUX MAINS ROUGES

murs tristes de cette chambre où elle vivait dolente et solitaire, et elle ne put s'empêcher de dire :

— Avant peu, je n'y serai plus — ou je n'y serai pas seule !

La veille de la Saint-Théodore, Clémence enveloppa soigneusement sa bourse dans une boîte garnie de coton et alla chez une bouquetière prendre un bouquet, où elle fit entrer toutes les fleurs qu'elle savait préférées par Théodore ; elle fit ajouter aussi toutes celles dont le langage emblématique pouvait éveiller le souvenir. — Hélas ! réveil le-t-on les morts?

Au coin d'une rue, Clémence confia son cadeau à un commissionnaire.

— Y a-t-il une réponse? demanda celui-ci.

— Non, répondit la jeune fille. — Théodore viendra lui-même, pensait-elle.

Comme elle rentrait chez elle, elle rencontra en chemin un jeune homme qu'elle avait vu quelquefois chez son amant.

— Tiens, vous voilà Clémence, lui dit Vétudiant ; que devenez-vous donc ?

— Vous savez bien ce qui est arrivé? répondit-elle.

— Ah oui, c'est vrai! vous êtes fâchée avec Théodore.

— Fâchée? dit Clémence, oh 1 fâchée !

— Ah! c'est égal... il vous regrette, allez.

— Il me regrette ? fit la jeune fille, en rougissant de plaisir. Il vous l'a dit ?

— Non, pas précisément — mais je le devine. — Nous

78 SCÈKES DE LA YIE DE JEUNESSE.

allons ce soir au bal de l'Opéra, ajouta l'étudiant. — Théodore y sera. — Viendrez-vous ?

— Oh î dit Clémence. — Je ne crois pas... Adieu.

— Adieu, dit l'étudiant, qui continua son chemin en sifflant.

— Il me regrette! murmura Clémence quand elle fut rentrée, j'en étais bien sûre, moi! — Quand il verra que je me souviens encore de lui, il reviendra ; — c'est l'amourpropre qui l'aura empêché de revenir plus tôt... il ne voulait point faire le premier pas. . . tous les hommes sont orgueilleux... Et Clémence se mit à chanter d'une voix souvent interrompue par une toux douloureuse, la jolie chanson :

« Rosine à moi revient fidèle. »

Seulement, sans s'inquiéter de la mutilation qu'elle faisait subir au vers, elle y substitua le nom de Théodore.

— Vers le milieu de la journée, — heure à laquelle elle savait l'étudiant libre, — Clémence fit une jolie toilette. Elle soigna surtout ses mains, qu'elle avait du moins su préserver des engelures.

— Ah! disait-elle, en les regardant, — elles ne sont pas trop rouges aujourd'hui.

Et elle attendit.

Or, pendant qu'elle attendait, la nouvelle maîtresse de Théodore, qui en ce moment était seule chez l'étudiant, recevait l'envoi de Clémence. Mademoiselle Coralie, qui était une personne rusée, devina de suite que ces cadeaux venaient d'une femme, et en voyant le C qui était brodé sur

LA MAITRESSE AU\ MAl?fS ROUGES. 79

la bourse avec un T, elle pensa que celte femme devait être Clémence, — qu'elle avait du reste connue. — Elle veut revenir? — C'est bon, dit Coralie. Je sais ce que j'ai à faire. — Et elle se mit à machiner tout bas une de ces vengeances doublées de fourberie, — comme savent en trouver les femmesqui ont une rivale en face de leur amour ou fie leur vanité.

Une heure après, Théodore entra.

En l'entendant monter, Coralie s'était cachée derrière les rideaux de l'alcùve, après avoir eu soin de laisser en évidence le bouquet et la bourse, pour qu'ils tombassent d'abord sous les yeux de Théodore, — ce qui arriva. — Tiens, fit le jeune homme étonné, qu'est-ce que c'est que ça?

— Quoi, tu ne le devines pas? s'écria Coralie en venant lui sauter au cou; — quel jour sommes-nous aujourd'hui ?

Théodore songea à sa fête.

— Comment, c'est toi ?... tu t'es souvenue, dit-il en regardant sa maîtresse qui ne baissa pas les yeux.

— Et qui donc veux-tu que ce soit? fit-elle.

— Allons, se dit Théodore en lui-même, je ne pouvais pas manquer d'avoir une bourse, — cette pauvre Clémence m'en avait promis une. Mais, demanda-t-il à Coralie, quand donc as-tu fait cela ?

— Eh bien donc, et ma surprise ? répondit Coralie. — J'ai fait la bourse pendant la nuit — quand tu dormais. J'ai eu joliment froid va,... regarde donc... il y a un Cet un T... noi deux noms...

— Pauvre chérie... dit Théodore... Elle est charmante, ta bourse... Je veux que tu l'étrennes ce soir au bal... Tiens, voilà pour la garnir... Et comme il venait de recevoir sa pension, Théodore donna à Coralie une belle pièce d'or...

— Ah ! pensa celle-ci en prenant les vingt francs, j'ai une fière idée... En effet, le cerveau de cette fille, qui était une fine mécanique à perfidie, venait d'inventer quelque chose de bien noir sans doute, car les yeux de Coralie brillèrent d'un éclat extraordinaire... Oh ! la bonne idée, fit-elle encore tout bas. — La vipère se réjouissait de son abondance de venin.

Cependant Clémence attendait toujours... à minuit elle attendait encore... Aune heure du matin, n'y pouvant plus tenir, elle se décida à aller au bal de l'Opéra — où on lui avait dit qu'elle trouverait Théodore. Elle voulait le voir... il fallait qu elle le vît...

Elle prit un peu d'argent — le reste de ses économies — et sortit pour aller louer un domino. Comme elle passait devant la loge du portier, celui-ci l'appela.

— Mademoiselle, j'ai quelque chose à vous remettre. — Clémence était déjà dans la rue.

A deux heures elle entrait au bal de l'Opéra ; le visage soigneusement caché par un loup de velours. Comme elle traversait la salle, elle aperçut d'abord à quelques pas d'elle deux masques qui s'apprêtaient à se mêler à un quadrille. . . c'étaient Théodore et Coralie , et Clémence avait reconnu son amant. Elle poussa un cri sourd et s'appuya contre

Page 1