‹ Scènes de la vie de jeunesse (volume 3)Chapitre 4 sur 21 · LA MAITRKSSE AUX MAINS ROUGES · texte numérisé non relu

LA MAITRKSSE AUX MAINS ROUGES

pour un pas qu'il eùi fiiit, elle était toute disposée à en faire dix. Dans cet espoir d'un rapprochement prochain, la pauvre délaissée s'était surtout attachée à corriger, autant qu'il lui serait possible, le défaut physique que Théodore lui avait si brutalement reproché. Elle tenait à montrer à l'ingrat qu'elle pouvait avoir les mains aussi blanches que n'importe quelle lionne de n'importe quelle aristocratie. Elle commença donc à prendre des soins qu'elle avait négligés jusqu'alors. Elle eut des savons, des poudres, des eaux qui lui coûtaient le plus clair de son gain modique. — Enfin, elle alla même jusqu'à mettre des gants la nuit, — elle qui en mettait à peine le jour.

Chaque matin, en se levant, elle regardait avec inquiétude le progrès de ses remèdes. — Hélas! ils n'opéraient pas vite. Les soins du ménage, qu'elle tenait sur un point de propreté flamande ; les travaux de couture surtout, tout cela neutralisait l'action de ses soins coquets ; et si ses mains avaient gagné quelque délicatesse comme forme, elle étaient restées comme devant — rouges, ainsi que des cerises.

La pauvre Clémence ignorait que la meilleure pâte pour blanchir les mains s'appelle l'oisiveté, — et l'eiit-elle su d'ailleurs, elle n'eût point pu en faire usage. C'était là un remède qui lui eût coûté trop cher.

Elle resta donc avec ses mains rouges.

Un soir Clémence se rappela que, dans le beau temps de leur amour, elle avait promis à Théodore de lui broder une bourse pour le jour de sa fête — et ce jour n'était pas éloi-

Tti ; NES DE LA VIE DE JEUNESSE.

gné. — Ah ! pensa la jeune fille en recueillant avec bonheur ce souvenir, j'aurai encore le temps; — en recevant mon cadeau, il verra que je ne l'ai pas oubhé ; et il reviendra peut-êire. — Dès le lendemain, elle se mit à l'œuvre.

Il lui restait presque toute une semaine devant elle pour ce travail — c'était plus qu'il ne fallait, si elle avait pu disposer de tout son temps. Mais comme ses journées ne lui appartenaient point, huit jours devaient à peine suffire. — Clémence travailla la nuit.

On était dans l'hiver — il faisait grand froid — et le budget delà jeune ouvrière ne lui permettait pas de faire grand feu . — Souvent même n'en faisait-elie point du tout. — C'est alors que ses pauvres mains devenaient rouges, grand Dieu ! Mais quand au matin elle avait avancé sa bourse de quelques mailles, elle oubliait froid et fatigue, et trouvait dans l'espérance qu'elle avait d'une réconciliation prochaine, de nouvelles forces pour aller à son travail du jour. Cependant, ses veilles prolongées, dans une chambre humide et mal close, les émotions qui l'avaient agitée depuis quelque temps, altéraient visiblement la santé de la jeune fille, qui n'y apportait aucune attention.

Enfin le petit chef-d'œuvre de patience et de bon goût sortit achevé de ses mains — hélas ! toujours aussi rouges que les mains de l'aurore quand elle ouvre les portesd'un ciel d'hiver. En admirant cette bourse, dans laquelle elle avait mis tant de superstitieuses espérances, Clémence eut un bon moment de joie. Elle jeta un coup d'œil sur les

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