Scènes de la vie de province
Que votre nom, vous dont le portrait est le plus M ornement de cet ouvrage, toit ici comme une branche de huis Uni , prise on ne sait à quel arbre , mais certainement sanctifiée par la religion , et renouvelée , toujours verte , par des mains pieuses pour protéger la maison. DE balzac.
Il so trouve dans certaines provinces des maisons dont la vue inspire une mélancolie égale h celle que provoquent les cloîtres les plus sombres, les landes les plus ternes, ou les ruines les plus tristes. Peut-être y a-t-il à la fois dans ces maisons et le silence des cloîtres, et l'aridité des landes et les ossemens des ruines. La vie et le mouvement y sont si tranquilles, qu'un étranger les croirait inhabitées, s'il ne rencontrait tout à coup le regard pûlo et froid d'une personne immobile, dont la figure à demi monastii|ue dépa.sse l'appui de la croisée au bruit d'un pas inconnu. Ces principes de mélancolie existent dans la physionomie d'un logis situé à Saumur, au bout de la rue montueuse qui mfrio au château par le haat de la ville. Cette rue, maintenant f)eu fréquentée, chaude en été, froide en hiver, obscure en (|uelquf.'s endroits, est remarquable par la sonorité de son petit pavé caillouteux, toujours propre et sec; par l'élroilesse de .sa voie tortueuse ; par la paix de ses maisons, qui appartiennent à la vieille ville, et que dominent les remparts. Des habitations trois fois .séculaires y sont encore .solid<'s (juoiquo coti.struites on bois, et leurs divers aspects contribuent è l'originalité qui recommande cetio partie de Saumur k l'allention des anlicpiaircs et des artistes. Il est diClicile do passer devant ces mai.sons sans admirer les énormes madriers dont les bouts sont taillés en figures bizarres, et ijui couronnent d'un ba.s-relief noir le rez-de-chaussi-e de la plupart d'entre elles. Ici, des pièces de bois transversales «ont couvertes en ardoises et dessinent des lignes bleues sur les frCles murailles d'un logis termitu'^ par un toit rn colombage (jue les ans ont fait plier, dimt les bardeaux pourris ont élé torthis [)ar l'action alturiuitive de la pluie et du soleil, l.h SI! pré.sentent des appuis de fen/*lre iis{''S, noircis, dont les délicates .sculpluri'S .se voient h peine, et qui .semblent trop légers pour le pot d'argile brune d'où s'élauM'ut les œillets ou les rosiers d'une pauvre ouvrif-re. Plus loin, c'est des portes garnies de çlnus énormes, où le génie de nos ancêtres a Ir.icii des liii-roglypliei d(iiiicslii|iii's dont le .sens n(« se n-lrouvera jamais. 1Illlll^t un iiroti'sl.iiil jr a ù^nù sa foi, taatOt uu ligueur y o maudit Henri IV.
Quelque bourgeois y a gravé les Insignes de sa nohlestê de cloches, la gloire de son échevinage oublié. L'histoire de France est là tout entière. A côté do la tremblante maison à pans hourdés, où l'artisan a déiOé son rabot, s'élève l'hôtel d'un gentilhomme, où sur le plein-cintre de la porte en pierre se voient encore quelques vestiges de ses armes, brisées par les diverses révolutions qui depuis 1789 ont agité le pays. Dans cette rue, les rez-de-chaussée commerçans ne sont ni des boutiques ni des magasins, lesamis du moyen-âge y retrouveraient l'ouvrouèro do nos pères en toute sa naïve simplicité. Ces salles basses, qui n'ont ni devanture, ni montre, ni vitrages, sont profondes, obscures et sans ornemens extérieurs ou intérieurs. Leur porte est ouverte en deux parties pleines grossièrement ferrées, dont la supérieure .se re|ilie intérieurement, et dont l'inférieure armée d'une sonnette h ressort va et vient constamment. L'air et le jour arrivent h cette esfière d'antre humide, ou par le haut de la porte, ou par l'espace ijui se trouve entre la voiMe, le plancher et le petit mur à hauteur d'afipui dans kvjuel s'encastrent de solides volets, ôtés lo matin, remis et maintenus le .soir avec des bandes de fer boulonnées. Ce mur sert h étiler les marchandi.scs du né tfociant. Lit, nul charlatanisme. Suivant la nature du commerce, les ('chantillons consistent en deux ou trois baquets pleins de .sel et do morue, en quelipies paquets de toile à voile, des cordages, du laiton pendu aux solives du [plancher des cercles le long des murs, ou quelques pièces de drapsur des rayons, lùitrez: Une lllle propre, pimpante de jeutu's.se, au bl.uic llchu, aux bras rouges, quille iion tricot, appelle son ()èro ou sa mère ipii vient et vous vend h vos .souhaita, negniali(piemenl, complaisamnu'nt, arrogammenl. selon son caractère, sdit pour <leux sous, soit pour vingt mille francs de marchandise. Vous verrez un marchand de merrain a.ssis h .sa porte et qui tourne .ses pouce-s en CJiu>ant avec un voisin : il iw possède (>n apparence (|ue de mauvaises planches à bouteilles et deux ou trois p.upii'ls de lattes; mais sur le port sou chantier plein fournil tous les tonneliers do l'iVnjOU ; il sait, A une planche près, combica
CEitrait Uo la Comidit /lumaiiM.)
DE BALZAC
iljieut de tonneaux si la récolte est bonne ; un coup de soleil l'enrichit, un temps de pluie le ruine ; en une seule matinée, les poinrons valent onze francs ou tombent à six livres. Dans ce pays, comme en Touraine, les vicissitudes de l'atmosphère dominent la vie commerciale. Vignerons, propriétaires, marchands de bois, tonneliers, aubergistes, mariniers, sont tous à l'all'ût d'un rayon de soleil ; ils tremblent en se couchant le soir d'apprendre le lendemain matin qu'il a gelé pendant la nuit ; ils redoutent la pluie, le vent, la sécheresse, et veulent de l'eau, du chaud, des nuages, à leur fantaisie. Il y a un duel constant entre le ciel et les intérêts terrestres. Le baromètre attriste, déride, égaie tour à tour les physionomies. D'un bout à l'autre de cette rue, l'ancienne Grand'rue de Sauraur, ces mots : Voilà un temps d'or 1 se chiffrent de porte en porte. Aussi chacun répond-il au voisin : Il pleut des louis, en sachant ce qu'un rayon de soleil, ce qu'une pluie opportune lui en apporte. Le samedi, vers midi, dans la belle saison, vous n'obtiendriez pas pour un sou de marchandise chez ces braves 5n-> dustriels. Chacun a sa vigne, sa closerie, et va passer deux jours à la campagne. Là, tout étant prévu, l'achat, la vente, le profit, les commerçans se trouvent avoir dix heures sur douze à employer en joyeusas parties, en observations, commentaires, espionnages continuels. Une ménagère n'achète pas une perdrix sans que les voisins ne demandent au mari si elle était cuite à point. Une jeune fille ne met pas la tête à sa fenêtre sans y être vue par tous les groupes inoccupés. Là donc les consciences sont à jour, de même que ces maisons impénétrables, noires et silencieuses, n'ont point de mystères. La vie est presque toujours en plein air: chaque ménage s'éissied à sa porte, y déjeune, y dîne, s'y dispute. Il ne passe personne dans la rue qui ne soit étudié. Aussi, jadis, quand un étranger arrivait dans une ville de province, était-il gaussé de porte en porte. De là les bons contes, de là le surnom de copieux donné aux habitans d'Ansors qui excellaient à ces railleries urbaines. Les anciens hôtels de la vieille ville sont situés en haut do cette rue jadis habitée par les gentilshommes du pays. La maLson pleine de mélancolie où se sont accomplis les événemens de cette histoire était précisément un do ces logis, restes vénérables d'un siècle où les choses et les hommes avaient ce caraclèro do simplicité que les mœurs françaises perdent do jour en jour. Après avoir suivi les détours do ce chemin pittoresque dont les moindres accidens réveillent des .souvenirs cl dont l'eflct général tend à plonger dans une sorte de rêverie machinale, vous upcrcevcE un renfoncement assez sombre, au centre dui|unl est caché la porto de la maison h monsieur Grandet. Il est impossible de comprendre la valeur de celte expression provinciale sans donner la biographie de monsieur Grandet.
Mon.sicur Grandet jouissaifà Saumur d'une réputation dont les causes et lescITf^ts n(! seront (las entièniment compris (lar les ((crsonnes qui n'ont point, peu ou prou, vécu en provinrx'. MonsieurGrandel, encore nommé parcerlaines K<'n» le père (irandet, mai.s le nonihri' de ces vieillards diminuait hen.siblemenl, était en 1"S'J un maître-lor.nelier fort il .son oiwj, sachant lire, écrire et comfiler. Dès (pu; la Itopubliquo française mil en vente, dans l'arrondi.sson,enl lie Siiumur, le» liiiiRH du clergé, le tonncliiT, alors flgé do (iiiarnnte ans, venait d'i-pouscr la (llle tl'uu riche marchand «lu planche.H. Grandc.'l alla, muni de si l'urlune lii^uide et dO |a îlot, muni de doux mille luuis d'ur, au district, où, moyennant deux aints doublcx louis ollerLs par .son beau- (»<!re nu larouchu républicain qui survi.'iUait la venio «les dnrniiUK s nationaux, il i:iit pour un morceau de pain, lii- Kiilinienl, hinon léMiliniemenl, le» plus beaux vignobles du l'orrondikv-meat, une vieille abbaye et quelques Inélairies. Len liabilaiiH de Saumur étant piu révolutionnaires, lu père Grandot (MsMi pour un hoininn Iwirdj, un républicain, un (latriole, pdtir un esprit qui donnait dans les nuuvrlli's idi'-m, luiiilis i|ui' le lonni'lior doiimtil tout bunneinent dans liii viKHoit. Il lut nommé nu iiilini de l'adinirii.stralion clu dihlricl du Siiuuiiir, et mui inlluenco p.icillque s'y lit .sinlii poliliqiii.'inei^ el cummer<'ialenieiil. l'ulltiqui'menl, il jjro-
tégea les ci-devant et empêcha de tout son pouvoir la vente des biens des émigrés ; commercialement, il fournit aux armées républicaines un ou deux milliers de pièces do vin blanc, et se lit payer en superbes prairies, dépendant d'une communauté de femmes, que l'on avaitréscrvées pour un dernier lot. Sous le Consulat, le bonhomme Grandet devint maire, administra sagement, vendangea mieux encore ; sous l'Hntpire, il fut monsieur Grandet. Napoléon n'aimait pas les républicains : il remplaça monsieur Grandet, qui passait pour avoir porté le bonnet rouge, par un grand propriétaire, un homme à particule, un futur baron de l'Empire. Mon.sieur Grandet quitta les honneurs municipaux sans aucun regret. Il avait fait faire dans l'intérêt do la ville d'excellens chemins qui menaient à ses propriétés. Sa maison et ses biens, très-avantageusement cadastrés, payaient des impôts modérés. Depuis le classement do ses ditl'érens clos, ses vignes, grâce à des soins constans, étaient devenues la tête du pays, mot technique en usage pour indiquer les vignobles qui produisent la première qualité de vin. Il aurait pu demander la croix de la Légion-d'Honneur. Cet événement eut lieu en 1806. Monsieur Grandet avait alors cin(|uante-sept ans, et sa femme environ trente-six. Une fdte unique, fruit de leurs légitimes amours, était âgée de dix ans. Monsieur Grandet, que la Providence voulut sans doute consoler do sa disgrâce administrative, hérita successivement pendant celte année de madame de La Gaudinière, née de La Bertellière, mère de madame Grandet ; puis du vieux monsieur La Bertellière, père de la déluntc ; et encore de madame Gentillet, grand'mère du côté maternel : trois successions dont l'importance ne fut connue de personne. L'avarice de ces trois vieillards était si passionnée que depuis longtemps ils entassaicRt leur argent pour pouvoir le contempler secrètement. Le vieux monsieur La Bertellière appelait un placement une prodigalité, trouvant de plus gros intérêts dans l'aspect do l'or que dans les bénéfices de l'usure. La ville de Saumur présuma donc la valeur des économies d'après les revenus des biens au soleil. Monsieur Grandet obtint alors le nouveau titre do noblesse que notre manie d'égalité n'eft'acera jamais : il devint le plus imposé de l'arrondissement. Il exploitait cent arpens do vignes, qui, dans les années plantureuses, lui donnaient sept à huit cents pouiçons do vin. 11 poss('dait treize métairies, une vieille abbaye où paréconomie il avait muré les croisées, les ogives, les vitrau.x, ce qui les conserva; et cent vingt-sept arpens de prairies où croissaient et grossissaient trois mille peupliers [tlantés en 1793. Enfin la maison dans laquelle il demeurait était la sienne. Ainsi élablissait-on sa forli^ne visible. Quanta ses capitaux, deux seules personnes pouvaient vaguement en présumer l'importance : l'une était monsieur Cruchot, notaire chargé des placemens usuraires do monsieur Grandet; l'autre, monsieur des Grassins, le plus r che bampiief de Saumur, aux bénéfices duquel le vigneron participait à sa convenance, et secrètement. Quoique le vieux Cruchot et monsieur des Grassins possédassent celte profonde discrétion qui engendre en province la conliance et la fortune, ils téinoigiiaieut publiquement à monsieur Grandet un si grand res|iect (pie les observateurs pouvaient mesurer l'éiendue des capitaux do l'ancien maire d'après la portée do robsé(|uieuse considération ikuit il était l'objet. Il n'y avait dans Saumur personne ipii no fôt persuadé ipio nionsieuf Grandet n'<'rtt un trésor particulier, une cachello pleine dO louis, et ne si! donnât nuitanunent les ineffables jouissances que procure la vue d'une grande masse d'or. Les avarii icnx en avaient une .sorte de certitude en voyant le.* yeux du bonhomme, auxi|uels lu métal jaune semblait avoir r.uinmuniqué ses teintes. Le regard d'un homme accoutumé h tirer do ses ca|iitaux un InlénH énorme eoniracle néces.sairemenl, conunii celui du voluptueux, du joueur ou du courti.saii, certaines habilndrs iiidiMinissaliles, desinouvciniMis furlifs, avid'es, mystérieux, (|ui n'iUliappeul point/» ses (oréligionuaires. Ce langage .secret forme en qurlipio sorte la franc-nwiçouni^rio des pa.ssions. Monsieur (Irandet ins[iirait donc l'estime respectueuse h laquelle avait droit
EUGÉNIE GRANDET
un homme qui ne devait jamais rien à persoano, qui, vieux tonnelier, vieux vigneron, devinaitavec la précision d'un astronome quand il fallait fabriquer pour sa récolte mille poinçons ou seulement cinq cenis; qui ne manquait pasunc seule spéculation, avait toujours des tonneaux à vendre alors que le tonneau valait [jIus cher que la denrée à recueillh-, pouvait mettre sa vendange dans ses celliers et attendre le moment de livrer son poinçon à deux cents francs quand les petits propriétaires donnaient le leur à cinq louis. Sa fameuse récolte do 1811, sagement serrée, lentement vendue, lui avait rapporté plus do deux cent quarante mille livres. Fi^ nancièremont parlant, monsieur Grandet tenait du tigre et duhoa:il savait se coucher,seblotlir, envisager longtemps sa proie, sauter dessus ; puis il ouvrait la gueule do sa bourse, y engloutissait une charge d'écus, et se couchait tranquillement, comme le serpent qui digère, impassible, froid, méthodique. Personne ne le voyait passer sans éprouver un staitinient d'admiration mélangé de respect et de terreur. Chacun dans Saumur n'avait-il pas senti le déchirement poli do ses griffes d'acier? à celui-ci maître Cruchot av&it procuré l'argent nécessaire à l'achat d'un doniainf^, mais à onze pour cent; à celui-là monsieur des Grassins avait escompté des traites, mais avec un cft'royahlo prélèvement d'intérêts. Il s'écoulait peu de jours sans (pie le. nom do monsieur Grandet fût prononcé soit au marclié, soit pendant les soirées, dans les conversations de la ville. Pour quelques personnes, la fortune du vieux vigneron était l'objet d'un orgueil patriotique. Aussi plus d'un négociant, filus d'un nubcrgi.sie, disait-il aux étrangers avec un certain contentement: » iMon.sieur, nous avons ici deux ou trois maisons millionnaires; mais, quant à monsieur Grandet, il ne connaît pas lui-même sa fortune 1 » V.n 1816, les plus habiles calculateurs do Saumur estimaient les biens territoriaux du bonhomme à près.do quatre millions; mais, roinmo tinnie moyen, il avait dû tirer jjar an, depuis 1793 jusqu'en 1817. Cent mille francs do ses propriétés, il était pn'sumahlo (ju'il possédait en argent une somme presque égale à celles do ses biens-fonds. Aussi, lorsqu'après une fiarlio de bosîon, ou (|uelquo (uilretien sur les vignes, on venait à parler dn monsieur Grandet, le.s gens cafiablesdisoii-nl-ils: -Le père Grandet?... le pèreGranJet doitavoir einq h six millions. — Vous êli^s |)lus habile que je ne lo suis, je n'ai jamais pu savoir le total, répondaient monsieur C.rucliot nu monsieur des Gras.sins, .s'ils entendaient le (jropos. Q)!i(l(pie Parisien [larlait-il des Holscbild ou de monsieur l.aflite, les gens (le Saumur demandaient .s'ils étaient aussi riches (jue monsieur Grande!. Si lo Parisien leur jolail en .souriant une dédaigneuse aCIirmalion, ils se regardaient en hochant la tête d'un air d'incrédulité. Une .si grande fortune couvrait d'un inarileau d'or toutes les actions de cet honmi(! I Si d'abord quelques particularités do ka vie donnèrent prise! au ridicule et à la moquerie, la iHoqnnrm et lo ridicule s'étaient usés. Kn .ses moindres acte», nrionsiour fJrandel avait pour lui l'autorité d(! la chose ini;i''e. Sa parole, .son vêlnmon', .ses gesles. lo cligniMiient (le M's yeux, rai>nient lui dans le pays, où chacun, après I avoir éludii! coinriin un naliuvilisle étudie les ellels do l'msliiicl che/ les nnirnaux, avait pu reconnaître la [irol'omle ♦'I iniielle sagesse de ses plus légers moiiveHiens. — L'hiver sera ruile, disiiit-nn, le jière (Irandet a mis .ses gants fourrés; il faut vendauffer.— I.e père (irandet [irend biMUroup di' merr.iin. il y aura du vui cette année. Monsieur (irandet n'achetait jamais ni viande ni pain. Ses lerniiers lui »p|)nrlnjent par smiaino une provision sul'llsante de rliapons, do poulets, d'o-ufs, dn beurre et de blé de vente. Il p'isKédait un mnulin dont In locnlau'e devait, en sus du bail, venir clierchi r une cerlaine ipiantilé, de ;,'rains et I \'\ m rapporter le son et la farine. I a grande Nanon, .son uni- (pin servante, qunl(|u'olle ne fftt plus Jeune, boulangeait rlle-niflnie lous le.s .samecliH le pain de la inai.son. Monsieur (irandet sTdail arronxé avec les maratchers. .seslor.il.iires, pour qu'ils le fonriiJHscnt de JiK-unies. (.)iuinl aux fruits, il l'u récoltait une telle quantité qu'd en taisait vendre une gr.inde [>artii) au marché. Son boi-s de rliauirago était cou-
pé dans ses haies ou pris dans les vieilles truisses à moitié pourries qu'il enlevait au bord de ses champs, et ses fermiers le lui charroyaient en ville tout débité, le rangeaient par complaisance dans son bûcher, et recevaient ses reinercîmens. Ses si'ules dépenses connues étaient le pain bénit, la toilette de sa femme, celle de sa liUe, et le payement do leurs chaises à l'église ; la lumière, les gages de la grande Nanon, l'étamage do ses casseroles ; l'acquittement des impositions, les réparations de ses bàtimens et les frais do ses exploitations. Il avait six cents arpens de bois récemment achetés qu'il faisait surveiller par le garde d'un voisin, auquel il promettait une indemnité. Depuis cette acquisition seulement, il mangeait du gibier. Les manières de cet homme étaient fort simples. 11 parlait peu. Généralement il exprimait ses idée^ par de petites phrases scnleucieuses et dites d'une voix douce. Depuis la Révolution, époque à laquelle il attira les regards, le bonhomme bégaj-ait d'une manière fatigante aussitôt qu'il avait à discourir longuement ou à soutenir une discussion. Ce bredouillement, l'incobérencc de ses paroles, le flux de mots ou il noyait sa peasée, son manque apparent de logique atlribués à un défaut d'éducation, étaient aficclés et seront suffisamment expliqués par quelques événeniens de cette histoire. D'ailleurs, quatre phrases exactes autant que des foruuiles algébriques lui servaient habituellement à embrasser, à résoudre toutes les difficultés de la vie et du commerce : Je ne sais pas. Je ne puis pas. Je ne veux pas. Nous verrons cela. Il ne disait jamais ni oui ni non, et n'écrivait point. Lui parlait-on? il écoutait froidement, se tenait le menton dans la main droites en appuyant sou coude droit sur le revers de la main gauche, et se formait en toute atl'airc des opinions desquelles il ne revenait |ioint. 11 méditait longuement les moindres maixliés. Quand, après uno savante conversation, soa adver-aire lui avait livré le secret do ses prétentions en croyant le tenir, il lui répondait : — Je no puis rien conclure sans avoir consulté ma ■femme. Sa femme, qu'il avait réduite à un ilotisme complet, était en affaires son paravent le plus commode 11 n'allait jamais chez personne, ne voulait ui recevoir ni donner à dîner ; il ne faisait jamais de bruit, et semblait économiser tout, mémo le mouvement. Il ne dérangeait rien chez les autres par un respoi l constant do la proririété. Néanmoins, malgré la douceur de sa voix, malgré sa tei\uc circonspecte, lo langage et les habitudes du tonnelier perçaient, surtout quand il élait au logis, où il se contraignait moins que parlout ailleurs. Au physique, Grandet était un liommodc cinq pied.s, tra[>u, carré, aj aut des mollets de douze pouces de circonférence, des rotules nou(*uses et de larges épaules ; sou visago était rond, tanné, maniué de petite vérole ; sou menton était droit, ses li'vres n'oll'raient aucunes sinuosités, et ses dents étaient blanches ; ses youx avaient l'expression calme et dévoralriceque le peuple accorde au basilic; son front, plein do rides transversales, ne manquait pas do protubérances signilicativcs; sescheveux jaunfllres ctgrisounans étaient blanc et or, disaient quelque jeunes gens qui ne connaissaient pas la gravité d'une plai.s.iut<'rie faite sur nu)nsieur Graiulet. Son nez, gros par le bout, supportait une loupe veini'o (|uo lo vulgaire disait, non sans raison, pleine de malice, ('.i.'lle li::ure annonçait une linesse dangereusi-, une probilt- .sans chaleur, l'égoisiue d'un honune habiluc! ;i concentrer .ses sentiniens dans la joui.v-ance do l'avariie et sur |i' .seul être qui lui fût réellement de ipielquu cliase, .sa lillo liugéuie, .sa .seule héritière. Altitude, manièreï, di'niarclie, tout en lui, d'ailleurs, nlle.slail celle croyance en .soi que donne l'habitude d'avoir toujours réussi dans .-.es («ntrepri.ses. Aussi, quoique de inuMirs faciles et molles en apparence, monsieur (Irandeluv.nl-il unc.ir.iclèro de broii/e.Toujour vêtu de la mémo maiiii're, (|ui lo vojail aujourd'hui lo voyait lel qu'il élnil depuis 171>l. Si>s (oris .souIkts se iiuuaient «vec îles cordons <le cuir; il portail en tout temps des bas du laine drapés, une cidott(< courte do gros dra|i marron ii boucles d'arfieiil, un gilel de velour> à raies allernaliveuieiil j«uii(!S et puces, boutonmi carreuieiii, HO large Imbiliiiarruu à grunds ihiiis, uiiovritvutu imiro, et
DE BALZAC
un chapeau de quaker. Ses gants, aussi solides que ceux des gendarmes, lui duraient vingt mois, et, pour les conserver propres, il les posait sur le bord de son chapeau à la même place, par un geste méthodique. Saumur ne saveùt rien de plus sur ce personnage.
Sis habitans seulement avaient le droit de venir dans cette maison. Le plus considérable des trois premiers était le neveu de monsieur Cruchot. Depuis sa , nomination de président au tribunal de première instance de Saumur, ce jeune homme avait joint au nom de Cruchot celui de Bonlbns, et travaillait à faire prévaloir Bonfons sur Cruchot. Il signait déjà C. de Bonfons. Le plaideur assez mala\isé pour l'appeler monsieur Cruchot s'apercevait bientôt à l'audience de sa sottise. Le magistrat protégeait ceux qui le nommaient monsieur le président, mais il favorisait de ses plus gracieux sourires les flatteurs qui lui disaient monsieur de Bonfons. Monsieur le président était âgé de trente-trois ans, possédait le domaine de Bonfons {Boni fontis), valant sept mille luTes de rente; il attendait la succession de son oncle le notaire et celle de son oncle l'abbé Cruchot, dignitaire du chapitre de Saint-Martin de Tours, qui tous deux passaient pour être assez riches. Ces trois Cruchot, soutenus par bon nombre de cousins, alliés à vingt maisons de la ville, formaient un parti, comme jadis à Florence les Médicis ; et, comme les îlédicis, les Cruchot avaient leurs Pazzi. Madame des Grassins, mère d'un fils de vingt-trois ans, venait très-assidumcnt faire la partie de madame Grandet, espérant marier son cher Adolphe avec mademoiselle Kugénie. Monsieur des Grassins le banquier favorisait vigoureusement les manœuvres do sa femme par de constans services secrètement rendus au vieil avare, et arrivait toujours à temps sur le champ de bataille. Ces trois des Grassins avaient également leurs adhérens, leurs cousins, leurs alliés fidèles. Du côté des Cruchot, l'abbé, lo Talle^Tand de la famille, bien appuyé par son frère le notaire, disputait vivement le terrain à la financière, et tentait do réserver le riche héritage h son neveu le président. Ce combat secret entre les Cruchot et les des Grassins, dont lo prix était la main d'Eugénie Grandet, occupait passionnément les diverses sociétés do Saumur. Mademoiselle Grandet épousnra-t-elle monsieur le [irésident ou monsieur Adolphe des Grassins? A ce problème, les uns répondaient que monsieur Grandet ne donnerait sa fille ni k l'un ni à l'autre. L'ancien tonnelier rongé d'ambition rherrhail, disaient-ils, pour gendre quelque pair de l'rance, à qui trois cent mille livres de rente feraient accepter tous les tonneaux passés, présens et futurs des Grandet. D'autres ré[rliquaienl que monsieur et madame des Grassins «'laienl nobles, puissamment riches, qu'Adolphe était un bien gentil cavalier, et qu'à moins d'avoir un neveu du paf)e dans sa manche, une alliance si convenable devait satisfaire des gens d« rien, un homme ipie tout San nui r avait vu la doloire en main, et qui, d'ailleurs, avait porté lo bonnet rouge. Les plus sensfe faisaient observer quo monsieur Cruchot de Donfons avait.ses entrées h lout heure au logis, tandis que rival n'y était reçu que les dimanches. f>ux-ci soutenaient que madame des Grassins, [ilus liée avec les femmes de la maison Orandel(|ue les (Cruchot, pouvait leur inculquer certaines id('es cpii la feraient, tôt ou lard, réussir. Ceux-là répli(|u.iient ipie l'abbi' Cruchot «*lail l'homme le plus insinuant du monde, et que femme c/inlre moine la partie se Iroiivait ('gale. — Ils sont manche h manrlie, disait un M esprit de Saumur. l'Ius ins- Iriiils, les nncir'ns <lu pays (irelendaient ipie les (Jraiidet élanl trop avisés pour laisser .sortir les biens d(^ leur famille, mndemols<'l|ii Eugénie Grandet de Saumur .serait mnrii^e nu (Ils de monsieur Grandet de Pjiris, riche marchand de vin en gros. A rda 1rs Crucholins et le.s Grassiliisles répondaient : — D'abord les deux frères ne se sont f)/iH vus deux fdis depuis trente ans. Puis, monsieur (irandel de Porls n de hautes prélenlions (lour son (Ils. Il est maire d'un nrrondivtemeni, député, colonel de In garde nnlinnnle, juge nu tribunal de rommerre; il renie lesCîrandot de Soumur, et préteml .s'jdiier h quelque familh^ diicalo
par la grâce de Napoléon. Que ne disait-on pas d'une héritière dont on parlait à vingt lieues à la ronde, et jusque dans les voitures publiques, d'Angers à Blois inclusivement? Au commencement do 1818, les Cruchotins remportèrent un avantage signalé sur les Grassinistes. La terre de Froidfond , remarquable par son parc , son admirable château, ses fermes, rivières, étangs, forêts, et valant trois milions, fut mise en vente par le jeune marquis de Froidfond obligé de réaliser ses capitaux. Maître Cruchot , le président Cruchot, l'abbé Cruchot , aidés par leurs adhérens, surent empêcher la vente par petits lots. Lo notaire conclut avec le jeune hommo un marché d'or en lui persuadant qu'il y aurait des poursuites sans nombre à diriger contre les adjudicataires avant de rentrer dans le prix des lots; il valait mieux vendre à monsieur Grandet, homme solvable, et capable d'ailleurs de payer la terre en argent comptant. Le beau marquisat de Froidfond fut alors convoyé vers l'œsophage de monsieur Grandet, qui, au grand étonnement de Saumur, le paya, sous escompte, après les formalités. Cette aflaire eut du retentissement à Nantes et à Orléans. Monsieur Grandet alla voir son château par l'occasion d'une charrette qui y retournait. Après avoir jeté sur sa propriété le coup d'œil du maître, il revint à Saumur, certain d'avoir placé ses fonds à Cinq, et saisi de la magnifique pensée d'arrondir le marquisat de Froidfond en y réunissant tous ses biaus. Pour remplir de nouveau son trésor presque vide, il décida do couper à blanc ses bois, ses forêts, et d'exploiter les peupliers de ses prairies.
Il est maintenant facile de comprendre toute la valeur de ce mot, la maison à monsieur Grandet, cette maison fiâle, froide, silencieuse, située en haut do la ville, et abritée par les ruines des remparts. Les deux piliers et la voûte formant la baie de la porte avaient été, comme la maison, construits en tutïeau, pierre blanche particulière au littoral de la Loire, et si molle que sa durée moyenne est à peine do deux cents ans. Les trous inégaux et nombreux que les intempéries du climat y avaient bizarrement pratiqués, donnaient au cintre et aux jambages do la baie l'apparence des pierres vermiculées de l'architecture française, et quelque ressemblance avec le porche d'une geôle. Au dessus du cintre régnait un long bas-relief do pierre dure sculptée, représentant les ijualre Saisons, figures déjà rongées et toutes noires. Ce ba.s-relief était surmonté d'une plinthe saillante, sur laquelle .s'élevaient plusieurs de ces végétations dues au hasiird, des pariétaires jaunes, des liserons, des convolvulus, du plantain, et un petit cerisier assez haut déjà. La porte, en cliène massif, brune, desséchée, fendue de toutes parts, frtMe en apparence, était .solidement maintenue par le systèmes de ses boulons qui figuraient des dessins symétriques. Une grille carrée, petite, mais à barreaux .serrés et rouges de rouille, occupait lo milieu do la porte bâtarde et servait, [lour ainsi dire, de motif à un marteau qui s'y rattachait [lar un anneau, et frappait sur la tête grimaçante d'un mattre-clou. Co marteau, de forme obloiigue et du genre do ceux que nos ancêtres nommaient Jacquemart, ressemblait à un gros [loint d'admiration ; en rexaminant avec altenliijii, un uiili(|uaire y aurait retrouvé quelijues indices de la figun^ essentiellement boulfonne qu'il représentait jadis, et qu'un long usage avait ellucéo. Par la petite grille, destinée à riM'on naître les amis, au temps des guerres civiles, les curieux pouvaient apercevoir, au foml d'uno voûte obscure et verdâtre, quelques marches di^gradées par lesquelles on moulait dans un jardin que bornai(Mit pilloresqiiemeiil des murs épais, humides, pleins do suintemens et de loulles d'arbustes malingres. Ces murs étaient ceux liu reni|)artsur le luel s'élevaient les jardins de quelques maisons voisines. Au rez-de-chaussée de la maison, la pièco la plus considérable était une salle dont l'entrée .se trouvait sous la voûlo lie la |)(irle coclière. Peu de personnes connaissent l'inipor- Innce d'une .salle dans les petites villes do l'Anjou, de In Touraino et du Berry. Im salle est h la fois l'antichambre, le salon, le cabinet, le houdoir, la .salle h mangtjr ; elle e.it le théâtre do la vie domestique, lo foyer coniniun ; lu, lo
EUGÉNIE GRANDET
coiffeur du quartier venait couper deux fois l'an les cheveux de monsieur. Grandet ; là entraient les fermiers, le curé, le sous-préfet, le garçon meunier. Cette pièce, dont les deux croisées donnaient sur la rue, était pianchéiée ; des panneaux gris, à moulures antiques, la boisaient de haut en bas; son plafond se composait de poutres apparentes également peintes en gris, dont les cntr'^-deux étaient remplis de blanc en bourre qui avait jauni. Un vieux cartel de cuivre incrusté d'arabesques en écaille ornait le manteau de la cheminée en pierre blanche, mal sculpté, sur lequel éta t une glace vcrdâtre dont les côtés, coupés en biseau pour en montrer l'épaisseur, reflétaient un filet de lumière le long d'un trumeau gothique en acier damasquiné. Les deux girandoles de cuivre doré qui décoraient chacun des coins de la cheminée étaient à deux fins, en enlevant les roses qui leur servaient de bobèches, et dont la maîtressebranche s'adaptait au piédestal de marbre bleuâtre agencé de vieux cuivre; ce piédestal formait un chandelier pour les petits jours. Les sièges, de forme antique, étaient garnis en tapisseries représentant les fables de La Fontaine ; mais il fallait le savoir pour en reconnaître les sujets, tant les couleurs passées et les figures criblées do reprises se voyaient difficilement. Aux quatre angles de cette salle se trouvaient des encoignures, espèces do buffets terminés par de crasseuses étagères. Une vieille table à jouer en marqueterie, dont le dessus faisait échiquier, était placée dans le tableau qui séparait les deux fenêtres. Au dessus de cette table, il y avait un baromètre ovale, ?i bordure noire, enjolivé par des rubans do bois doré, où les mouches avaient si licencieusement foia tré, que la dorure en était un problème. Sur la ■ paroi opposée à la cheminée, deux portraits au pastel étaient censés représenter l'aïeul do madame Grandet, Icî vieux monsieur de La Bnrtellière, en lieutenant des gardes françaises, et défunt madame Gentillet en bergère. Aux deux fenêtres étaient drapés des rideaux en gros do Tours rouge, relevés par des cordons do soie h glands d'église. Cette luxueuse décoration, si peu en harmonie avec les habitudes do Gran<let, avait l'Iii comprise dans l'achat do la maison, ainsi que lo trumeau, le cartel, le meuble eu tapisserie et les encoignures en bois do rose. Dans la croisée la plus rapprochée de la porte, se trouvait une chaise do paillo dont les pieds étaient montés sur des patins, afin d'élever madame Grandet .'i une hauteur qui lui t)ermît do voir les pas- .sans. Une travailleuse en bois de merisier déleint remplis- .sait l'embrasure, et lo petit fauteuil d'IiugénioGrandctcilait placé tout aufjrès. De[)uis quinze ans, toutes les journi'es de la mère et de la fille s'étaient paisiblement écoulées à «■elto place, dans un travail constant, à compter du mois d'avril jusqu'au mois de novend)n\ U' [iremicr do ce dernier mois elles pouvaient prendre leur station d'hiver h la cheminée. Ce jour-là seulement Grandet permettait (ju'on allumAt du fou dans la salle, Pt il le faisait éteindre au trente et un mars, sans avoir égard ni aux premiers froids du printemps ni à ceux deraulonnie. Une cliaullcntlc, cntrelenun avec la braise provenant du feu de la cuisine (|ue la Grande Nanon leur réservait en usant d'adresse, aidait madame et mademoiselle Grandet à passer les malliu'cs ou les soirées les filus fraîches iIcs mois d'avril et d'odolire. La mère et la fille entretenaient tout lo linge de la maison, et employaient si consciencieusement leurs journi'i's à ce véritable labeur d'ouvrière, que, si Eugé-nie voulait l)r(i{lfT une col'eretle à sa mère, elle était forcée do prendre sur ses lieuros de sommeil en trompant son père pour avuir do la lumière. Depuis lonL;ti'inp.'>ravar(^ dislriliuail la cliatiilelleà sa fille et à laGrauilo Nnnnn, de mémo cpi'il di-lrilmail dès le malin le pain cl Ica denrées nécessaires à la consommation journalière.
Ln Grande Nanon était peut-être In seule créature* humaine rnpahle d'(icce[iler le ilcspotjsiue de sou maître. Touh» la ville l'enviait h nionsiour et à madaïuo (irarulet. La Grande Nnnnn, ainsi nnmmi'O h cause de sa taille haute do ciM<| pieds huit poures, npparlonnil h Grandet depuis Ireiilecinq nus. yuoii|u'ell(i n'i'rtl (|ui' soixante livres de Ka^'es, rllo passait pour uno d«s plu» riches .servantes de Saumur. Ces
soixante livres, accumulées depuis trente-cinq ans, lui avaient permis de placer récemment quatre mille livres en viager chez maître Cruchot. Ce résultat des longues et persistantes économies de la Grande Nanon parut gigantesque. Chaque servante, voyant à la pauvre sexagénaire du pain pour ses vieux jours, était jalouse d'elle sans penser au dur servage par lequel il avait été acquis. A l'âge de \ingt-deux ans, la pauvre fille n'avait pu se placer chez personne, tant sa figure semblait repoussante ; et certes ce sentiment était bien injuste ; sa figure eût été fort admirée sur les épaules d'un grenadier de la garde; mais en tout il faut, dit-on, l'àpropos. Forcée do quitter une ferme incendiée où elle gardait les vaches, elle vint à Saumur, où elle chercha du service, animée de ce robuste courage qui ne se refuse à rien. Le père Grandet pensait alors à se marier, et voulait déjà monter son ménage. Il avisa cette fille rebutée de porte en porte. Juge de la force corporelle en sa qualité de tonnelier, il devina le parti qu'on pouvait tirer d'une créature femelle taillée en Hercule, plantée sur ses pieds comme un chêne de soixante ans sur ses racines, forte des hanches, carrée du dos, ayant des mains de charretier et une probité vigoureuse comme l'était son intacte vertu. Ni les verrues qui ornainnt ce visage martial, ni le teint do brii]ue, ni les bras nerveux, ni les haillons de la Nanon, n'épouvantèrent le tonnelier, qui se trouvait encore dans l'Age où le cœur tressaille. Il vêtit alors, chaussa, nourrit la pauvre fille, lui donna des gages, et l'employa sans trop la rudoyer. En s9 voyant si bien accueillie, la Grande Nanon pleura secrètement de joie, et s'altarha sincèrement au tonnelier, qui d'ailleurs l'exploita féodalement. Nanon faisait tout : elle faisait la cuisine, elle faisait les buées, elle allait laver le linge a la Loire, le rapportait sur ses épaules; elle se levait au jour, .se couchait lard; faisait à mantrer à tous les vendangeurs pondant les récoltes, surveillait I' s hallebotcurs : défendait, comme un chien fidèle, le bien do son maître ; enfin, pleine d'une confiance aveugle en lui, elle obéissait sans murmure à ses fantaisies les plus .saugrenues. Lors do la fameuse année de 1811, dont la récolte coûta des peines inouïes, après vingt ans de service, Grandet résolut do donner .sa vieille montre à Nanon, .seul pré.sent qu'elle reçut jamais do lui. Quoiqu'il lui abandonnût ses vieux .souliers (elle pouvait les motliv), il est impossible do considérer le profit trimestriel des souliers de Grandet comme un cadeau, tant ils étaient usés. La nécessité rendit cette pauvre fille si avare que Grandet avait fini par l'aimercommo on aime un chien, et Nanon s'était laissé mettre au cou un collier garni do pointes dont les piiirtres ne la piquaient plus. Si Grandet coupait lo pain avec un [leu trop de parcimonie, elle ne s'en plaignait pas; elle parhcipail gaiement aux profils hygiénicpu-s que |irorurait le régime sévère de la maison, où jamais personne n'était malade. Puis la Nanon faisait partie do la famille: elle riait quand riait Grandet, .s'attristait, gelait, se cliaulTail, travaillait avec lui. (:oinlii(Mi do dou(cscoiupensaliousdaiisci'tte égalit(^! Jamais le maître n'avait roprorlu" à la servante ni l'alleliergeou la pêche do viorne, ni les prunes ou kvs brugnons mangés .sous l'arttro. — Allons, régale-loi, Nanon, lui disait-il dans les années où les branches pliaient .sous les fruits que les fermiers élaiint obligés do donner aux cochons. Pour une tille des champs (|ui dans sa jeunesse n'avait n-colté que do mauvais trailemens, pour uno pauvresse recueillie par cliariti\ lo rire (*quivo(iuo du pèro Grandet était un vrai rayon di' soli'il. D'ailleurs lo c<eur simple, l.i tête (■•lroil(> do Nanon ne pouvaient couliMiir qu'un sent lineul cl une id('(>. Depuis trentecinq ans, <'lle se voyait touiours arrivanl d(>vanl le chanliiT du père Grandet, pieds nus, en haillons, et rnlendait toujours lo tnimeliiT lui disant : — (.)uo voulez-vous, ma mignonne? Kt .sa re(■onnai^sanro était loujoui-s jeune. t.)uelipiofois Grandet, songeant que celle pauvre criMturo n'avait jamais enteiiilu le mouidre niol flatteur, cpi'elle ignorait tous les sentimens d(uix que la femme inspire, et pouvait comparaître un jour devant Dieu plus cliaslo i\w ne l'elail la Vierge Mario elle-uiêmo; Crandel, .saùsi do pilli', disait en la regiirdanl ; — Cette pau>ro Nanon I Son exrl^.
DE BALZAC
nation était toujours suivie d'un regard indéfinissable que lui jetait la vieille servante. Ce mot, dit de temps à autre, formait depuis longtemps une chaîne d'amitié non interrompue, et à laquelle chaque exclamation ajoutait un chaînon. Celle pitié, placée au cœur de Grandet et prise tout en gré par la vieille fille, avait je ne sais quoi d'hon-ible. Cctt3 atroce pitié d'avare, qui réveillait mille plaisirs au cœur du vieux tonnelier, était po\ir N'anon sa somme de bonheur. 0"' "e dira pas aussi : Pauvre Nanon ! Dieu reconnaîtra ses anges aux inflexions de leur voix et à leurs mystérieux regrets. Il y avait dans Saumnr une grande quantité de ménages où les domestiques étaient mieux trailé.s.maisoù les maîtres n'enrocevaieat aucun contentementl)e là cette autre phrase : « Qa'est-ce que les Grandet font donc a leur Grande Nanon pour qu'elle Ir-ur soit si attachée ? Elle passerait dans le feu pour eux ! » Sa cuisine, dont les fenêtres grillées donnaient sur la cour, était toujours r.roprc, nette, froide, véritable cuisine li'avare où rien no devait se perdre. Quand Nanon avait lavé .sa vaisselle, serré les restes du dîner, éteint son feu, elle quittait sn cuisine, sépanv de la salle par un couloir, et venait filer du chanvre auprès de ses maîtres.. Une .seule chandelle suffisait à la famille fiour la soirée. La servante couciiail au fond de ce couloir, dans un bouge éclairé par un jour de souffrance. Sa robuste santé lui permettait d'habiter impunément cette esjii'ce de trou, d"où elle pouvait entendre le moindre bruit fiar le sili-nc profond qui rt-gnait nuit et jour dans la maison. Llle devait, comme un dogue chargé do la police, ne dormir que d"une oreille et se reposer en veillant.
La duscription des autres portions du logis ^ trouvera lién aux éviineniens de cette histoire; mais d'ailleurs le crO'iuis de la salle où éilalait tout le luxe du ménage peut (aire soupçonner par avance la nudité des étages supérieurs.
En 1819, vers lo commencement de la soirée, au milieu du mois de novembre, la grande Nanon alluma du fou pour la (ireinii-rc fois. L'automne avait élé très beau. Ce jour ('lail un jour de fé!c liien connu des l'.rucholitis et des Gras-iiiisti-s. Au.ssi les six antagonistes se préparaient-ils à venir armés cîe toutes pièces, pour se rencontrer lians la Kjlle et s'y surpasser en prouves d'amitié. \jd malin tout Snimur avait vu midame et mademoiselle Grand(>l, ac- (ompai'nées de Ntinon, se rendant h l'église paroissiale pour y en'endre la messe, et chacun se souvint que ce jour (lait l'anidversairc de la-naissanc« do mademoiselle Eugénie. Aussi, calculant l'heure où le dîner devait finir, maître ( rucliûl, l'abbé Crurhot et monsieur C. (h! lionfuns s'empre.sN'iiriit-ils il'arriver avant les des Grussins pour fiMer inadi'inoi>>elle Grandet. Tous trois ap[iorlaienl d'é-nornies iKiuquels cueilli-, il.ins leurs (letites serres. La (jueuo des f\i MTn (|ur> le président voulait présenter élait in;;énieusc- KKMil envclopfiéi' d'un ruban <le salin blanc ormi de fian- K'sd'or. li! malin, monteur Grandet, suivant , sa coutume p'iur les jours nii'nior.diles île la naissance et de la léte il Ijin'ériirt, éLiil venu la surprendre au lit, et lui avait sol<'ijii''llenienloirert bon présent paternel, consistant, dejiuis irei/e .innc'ies, en une curiciuse pièce d'or. Madame Grandet donnait ordinairemi lit à .sa (ille une robe d'hiver ou d !■ i-, «.elon la circo:isljncc. CcMleux robes, les pièces d'or q i'cllr riTollait au premier jour de l'an et à la féln de son I cri', lui roniposiiienl un jietit revenu île cent icus environ, qui! Grandet aimait /i lui voir entassitr. N'élail-ce pas inedre miiii argent d'uni) caisse dans une autre, et, pour /iiiisi dire, élever h la brodielti: l'avarice de son héritière, a laquidle il deinnnduit parfuis coni(ile de son lii'Mir, autrofuit (^rowii par les La IJcrtelière, en lui disant : — Ce sera loii douziiin de in.irijtfR- l-e <luU2ain est un iniliquu usago I iirore en vigueur et «aintement coiiserré dans quelipies p. iMt situés au rentre rlii la Trancc. En llerry, en Aiijoii, i| i.ind uni; Jeiinu lille M' m.irii), .sa famille, ou celle' de l'é- I oit doit lui Uunnir une bour-ti.' où .se (ruuvenl, suivant lis liirl' mes, douze pièces ou doiun liou^iiinesdi- pièces ou "I0U/.C cents pii'ces d'aiKent 011 d'or. La plus pauvre des berijcrc* u<i se marierait yitn »uns son douzain, ne fùt-il
composé que de gros sous. On parle encore à Issoudun dp je ne sais quel douzain offert à une riche héritière et qui contenait cent quarante-quatre portugaises d'or. Le pape Clément VII, oncle de Catherine de Médecis, lui fit présent, en la mariant à Henri II, d'une douzaine de médailles d'or antiques do la plus grande valeur. Pendant le dîner, le père, tout joyeux de voir son Eugénie plus belle dans une robe neuve, s'était écrié : — Puisque c'est la fête d'Eugénie, faisons du feul ce sera de bon augure.
— Mademoiselle se mariera dans l'année, c'est sûr, dit la grande Nanon en rempoitant les restes d'une oie, ce faisan des tonneliers.
— Je ne vois point de partis pour elle à Saumur, répondit madame Grandet en regardant son mari d'un air timide qui, vu son âge, annonçait l'entière servitude conjugale sous laquelle gémissait la pauvre femme.
Grandet contempla sa fille, et s'écria gaiement : — Ello a vingt-trois ans aujourd'hui, l'enfant, il faudra bientôt s'occuper d'elle.
Eugénie et sa mère se jetèrent silencieusement un coup d'œil d'intelligence.
Madame Grandet était une femme sèche et maigre, jaune comme un coing, gauche, lente ; une de ces femmes qui semblent faites pour être tyrannisées. Elle avait de gros os, un gros nez, un gros front, de gros yeux, et offrait, au premier aspect, une vague ressemblance avec ces fruits cotonneux qui n'ont plus ni saveur ni suc. Ses dents étaient noires et rares, sa bouche était ridée, et son menton affectait la forme dite en galoche. C'était une excellente femme, une vraie La Bertcllière. L'abbé Cruchot savait trouver quelques occasions de lui dire qu'elle n'avait pas été trop, mal, et elle le croyait. Une douceur angélique, une résignation d'insecte tourmenté par desenlans, une piété rare, une inaltérable égalité d'âme, un bon cœur, la faisaient universellement plaindre et respecter. Son mari no lui donnait jamais plus de six francs à la fois pour ses menues dépenses. Quoique ridicule en apparence, cette fenune qui, par sa dot et .ses successions, avait apporté au père Grandet |>lus d(i trois cent mille francs, s'était toujours sentie si profondément humiliée d'une dépendance et d'un ilotisme contre lequel la douceur de son âme lui interdisait de se révolter, qu'elle n'avait jamais demandé un sou, ni fait luie observation sur les actes que maître Cruchot lui prés 'iilait à signer. Cotte fierté sotte et secrète, cette nobles.so d'Ame constamment méconnue et ble>sée par Grandet, dominaient la conduite de cette femme. Madame Grandet mettait constamment une robe do levantine verdAtre , qu'elle s'était accoutumée à faire durer près d'une aimée ; elle portait un grand fichu de colonnade blanche, un chapeau ite paille cousue, et gardait presque toujours un tablier do talVclas noir. Sortant peu du logis, elle usait peu de souliers. Enlin ello no voulait jamais rion pour elle. Au.ssi Grandet, saisi parfois d'un remords en so rappelant lo long temps écoulé depuis le jour où il avait donné six francs à .sa fennne, stipulait-il toujours des épingles pour elle; en vendant ses récoltes do l'année. Les quatre ou cinq louis otVirLs |iar hs Hollandais ou le Belge acquéreur do la vendange Grandet formaient le plus clair des revenus annuels di^ madame Grambil. Mais, ijuandello avait reçu ses cinq louis, son mari lui disait souvent, comme si leur bourse était commune : — As-tu «luebpics sous A me jirô- Ur't Et la jiauvro femme, lunireuse do pouvoir faire (jnel- (|ue cho.so pour un homme ijuc son confesseur lui représr'iitait comme son seigneur et maître, lui rendait, dans lo courant lie l'hiver, (pielques écus sur l'argent desi'pingles, l.or.-<|ue Grandet tirait do .sa poche la pièce de cent sons alloui'o par mois jiour les menues dispenses, lo fil, les aiguilles et lu toiletlo do .sa fillo, il no mainiuait jamais, aprè.s avoir boulonné son goussel, de dire A sa fiinuno : — Et toi, la inèie, veux tu <)uel(|ue clio.se?
— Mon ami, ri''pondail madame Grandet aninién par un .senlimenl de di;,'nité nialf-rnello, nous verrons cela.
Sublimité |)erdue, (;randet se croyait très généreux envers sa femme. Les philoso|ihes qui ronc.ontroul dus Nu-
EUGÉNIE GRANDET
non, des madame Grandet, des Eugénie, ne sont-ils pas en droit de trouver que l'ironie est le fond du caractère de la Providence? Après ce dîner, ofi, pour la première fois, il fut question du mariage d'Eugénie, Nanon alla cherciîcr une bouteille de cassis dans la chambre de monsieur Grandet, et manqua de tomber en descendant.
— Grande bête, lui dit son maître, est-ce que tu te laisserais choir comme une autre, toi?
— Monsieur, c'est cotte marche de votre escalier qui ne tient pas.
— EUle a raison, dit madame Grandet. Vous auriez dû la faire raccommoder depuis longtemps. Hier, Eugénie a failli s'y fouler le pied.
— Tiens, dit Grandet à Nanon en la voyant toute paie, puisque c'est la naissance d'Eugénie, et que tu as manqué do tomber, prends un petit verre do cassis pour te remettre,
— Ma foi ! je l'ai bien gagné, dit Nanon. A ma place, il y a bien des gens qui auraient cassé la bouteille, mais je me serais plutôt Cassé le coude pour la tenir en l'air.
— C'ic pauvre Nanon ! dit Grandet -en lui versant le cassis.
— T'es-tu fait mal? lui dit Eugénie en la regardant avec intérêt.
— Non, puisque je nae suis retenue en me fichant sur mes reins.
— Hé bien I puisque c'est la naissance d'Eugénie, dit Grandet, je vais vous raccommoder votre marche. Vous no savez pas, vous autres, mettre le pied dans le coin, à l'endroît où elle est encore solide.
Grandet prit la chandelle, laissa sa femme, sa fille et sa servante sans autre lumière que celle du foyer qui jetait de vives flammes, et alla dans le fournil chercher des planches, des clous et ses outils.
— Faut-il vous aider? lui cria Nanon en l'entendant frapper ilans l'escalier.
— Non I non 1 ça me connaît, répondit l'ancien tonnelier.
Au moment où Grandet raccommodait lui-même son escalier vermoulu , et sifflait à tue-tête en souvenir do ses jeunes années, les trois Cruchot frapperont à la porto.
— C'est-y vous, monsieur Cruchot? demanda Nanon en regardant par la petite grille.
— Oui, riipoiidit 1(3 président.
Nanon ouvrit la porte, et la lueur du foyer, qui se reflétait sous In voûte, permit aux trois Cruchot d'apercevoir l'entrée do la salle.
— Ah 1 vous êtes des fôtcui, leur dit Nanon en sentant 1rs llnnrs.
— Ivxcusez, messieurs, cria Grandet en reconnaissant la voix de ses amis, je suis à vous I Je ne suis pas lier, je rafistole moi-mi^me une marche doniou escalier.
— Fuiti's, faites, monsieur" Grandet, Charbo7})iier eut Maire chez lui, dit sprilencieusement le préAiiient en riant tout seul de son allusion c|ii(i personne ne comprit.
Madamii nt madeinoisello Grand(!t so levèrent. Le jirésident, prodtnnt do l'obscurité, dit alors \\ Eugénie : — Me |)crriK'tli'z vous, madomoisillo, do vous souhaiter, aujourd'hui (|U(! vous venez do natiro, une suite d'années heureuses, (^l la continuation do la santé dont vous jouissez.
H oiïrit un «ros bouquet de fleurs rares h Saumur; [luis, SPITHiit l'héritière par h'S coudes, il l'enibras-sa dos doux cAlés du cou avec une coniplaisaïu-o <|ni nmdil Eugi'nio honteuse, l.n prr'.sideiil, (jui ressemblait h un grand clou txjuillé, croyait ainsi l'aire sa cour.
— Ne vou< Kê;u>z pas, dit Grandet rn rentrant. C.ommo vous y niiez les jours de fêle, monsieur le président I
— Mais ns-or. nindomoisello, répondit l'abbi^lnubolarmé lie son bouqnel, tous les Jours seraient pour mon neveu dos jours de fêle.
I.'abbé bai^n la mnin d'Eugénie. Quant A matlro r.ruchol, il embrassa la jeune (iHu tout boniu'mont sur les deux jmies, et dit : Commu ça nous jiousse ya 1 Tous les ans douze mois I
En replaçant la lumère devant le cartel, Grandet, qui ne quittait jamais une plaisanterie et la répétait à satiété quand elle lui semblait drôle, dit : ^ Puisque c'est la fôlo d'Eugénie, allumons les flambeaux 1
n ôta soigneusement les branches des candélabres, mit la bobèche à cliaque pié'iestal, prit des mains de Nanon une chandelle neuve entortillée d'un bout de papier, la ficha dans le trou, l'assura, l'alluma, et vint s'asseoir à côté de sa femme, en regardant alternativement ses amis, sa fille et les deux chandelles. I.'abbé Cruchol, petit bommo dodu, grassouillet, à perruque rousse et plate, à figure de vieille femme joueuse, dit en avançant ses pic is bien chaussés dans de forts soulicre à agrafes d'argent :
— Les des Grassins ne sont pas venus?
— Pas encore, dit Grandet.
— .Mais doivent-ils venir? demanda le vieux notaire eu faisant grimacer sa face troui"o comme une écumoire.
— Je le crois, répondit madame Grandet.
— Vos vendanges sont-elles finies ? demanda le président do Bonfons à Grandet.
— Partout 1 lui dit le \ieux vigneron en se levant pour se promener de long en long dans la salle, et se haussant le thorax par un mouvement plein d'orgueil comme sou mot : partout! Par la porto du couloir qui allait à la cuisine, il vit alors 4a grande Nanon assise à son feu, syant une lumière et se préparant à filer là pour ne pas so mêler à la fête.
— Nanon, dit-il en s'avançant dans le couloir, veux-tu bien éteindre ton feu, ta lumière, et venir avec nous? Pardieu 1 la salle est assez grande pour nous tous.
— Mais, monsieur, vous aurez du beau monde.
— No les vaux-tu pas bien î ils sont de la côte d'Adam tout comme toi.
Grandet revint vers le président et lui dit :
— Avoz-vous vendu votre récolte?
— Non, ma foi I je la garde. Si maintenant lo vin est bon, dans deux ans il sera meilleur. Les propriétaires, vous le savez bien, se sont juré de tenir les prix convenus, et cette année les Belges ne l'emporteront pas sur nous. S'ils s'en vont, hé bien 1 ils reviendront.
— Oui, mais tenons nous bien, dit Grandet d'un ton qui fit frémir le président.
— Serait-il en marché? pensa Cruchot.
En ce moment, un cou|) de marteau annonça la famille des Grassins, et leur arrivée intiTronifiit une conversation commencée entre madame Grandet (;l l'abbé.
Madame dos (îrassins était une do ces petites femmes vives, dodues, blaïuhes et roses, qui, grflco au régime claustral des provinces et aux habitudes d'une vie vertuouso, so sont conservées jeunes encore ii quarante ans. Elles sont comme ces dernières roses do l'arrière-saison, d(Mit la vue fait plaisir, mais dont les pétales ont jc^ ne sais quelle froideur, et dont le parfum s'all'aiblil. Elle so mettait assez bien, faisait venir ses modes de Paris, donnait lu ton à la ville do Saiwnur, et avait dos soirées. Son mari, ancien ipiarlier-niaîtro dans la parde ini[iérialo, grièvomiuit blessé à Austorlitz et retraité, conservait, maljcré s;i considération pour Grandet, l'apparente franchise des militaires.
— Bonjour, Grandet, dit-il nu vigneron en lui tendant la main et nlfoclant une sorte do supériorité so\is laqM<lli> il (•crasail toujours les Cruchot.— Madomoisollo, dit-d fi Eug(^nio après avoir salué madame Grandet, vous êtes toujours bidle et sa^o, je ne Siiis en vérité ce que l'on peut vous souhaiter. Puis il préseuia uiio pelito caisse que sou doinesli<]uo portait, et (]ui contenait une bruyère du Caji, Heur imuvolleinont apportée en lùirojie et fort rare.
Madame des (Irassins embrassa très nfl^ctui usoment Eugénie, lui serra la mnin, et lui dit :
— Adolpho s'est chargé do vous présenter mon poil* souvenir.
Un k'rnnd jeune honmio blond, pAle et fr<*le, nynnl d'assoi lionnes façons, timide en nppanuu'e, mais (jiii venait do dépenser .'I Pari'', (u*! il était allé faire .sou droit, huit uu
DE BALZAC
dix mille francs en sus de sa pension, s'avança vers Eugénie, l'embrassa sur les deux joues, et lui offrit une boîte à ouvrage dont tous les ustensiles étaient en vermeil, véritable marchandise de pacotille, malgré l'écusson sur lequel un E. G. gothique assez bien gravé pouvait faire croire à une façon très soignée. En l'ouvrant, Eugénie eut une de ces joies inespérées et complètes qui font rougir, tressaillir, trembler d'aise les jeunes Dlles. Elle tourna les yeuj sur son père, comme pour savoir s'il lui était permis d'accepter, et monsieur Grandet dit un : « Prends , ma fille ! » dont l'accent eût illustré un acteur. Les trois Cruchot restèrent stupéfaits en voyant le regard joyeux et animé lancé sur Adolphe des Grassins par l'héritière, à qui de semblables richesses parurent inouïes. Monsieur des Grassins offrit à Grandet une prise de tabac, en saisit une, secoua les grains tombés sur le ruban de la Légion-d'Honneur attaché à la boutonnière de son habit bleu, puis il regarda les Cruchot d'un air qui semblait dire : — Parezmoi cette botte-là ! Madame des Grassins jeta les yeux sur les bocaux bleus où étaient les bouquets des Cruchot, en cherchant leurs cadeaux avec la bonne foi jouée d'une femme moqueuse. Dans cette conjoncture délicate, l'abbé Cruchot lais-a la ^ciété s'asseoir en cercle devant le feu, et alla se promener au fond de la salle avec Grandit. Quand CCS deux vieillards furent dans l'embrasure de la fenêtre la plus éloignée des des Grassins: — Ces gens-là, dit le prôtre à l'oreille do l'avare, jettent l'argent par les fenêtres.
— Qu'est-ce que cela fait, s'il rentre dans ma cave ? répliqua le vigneron.
— Si vous vouliez donner des ciseaux d'or à votre fille, vous en auriez bien le moyen, dit l'abbé.
— Je lui donne mieux que des ciseaux, répondit Grandet.
— Mon neveu est une cruche, pensa l'abbé en regardant le président, dont les cheveux ébourilfés ajoutaient encore à la mauvaise grûcc de sa physionomie hrune. Ne pouvait-il inventer une petite bôtisf qui eût du prix?
— Nous allons faire volro partie, madame Grandet, dit madame des Grassins.
— Mais nous sommas tous réunis, noui pouvons àe[iï tables...
— Puis-juc c'est la fêle d'Eugénie, faites votre loto général, dit le père Grandet; ces deux cnfans en seront. L'ancien tonnelier, qui no jouait j^imais à aucun jeu, montra sa lille et Adolphe. — Allons, Nanon, mets les tables.
— Nous allons vous aider, mademoiselle Nanon, dit gaîmenl madame des Grassins, toute joyeuse de la joio qu'elle avait causi-e à Eugénie.
— Je n'ai jamais de ma vie été si contente, lui dit l'héritière. Je n'ai rien vu do si joli nulle part.
— C'est Adolphe qui l'a rapjiortée de Paris et qui l'a choisie, lui dit mailame des Grassins à l'oreille.
— Va, va Ion train, damnée intrigante I se disait le président; .si tu <!S jamais en procès, toi ou ton ni.iri, votre alfairc ne sera jamais bunni;.
Lo notaire, a.ssis dans son coin, roKardail l'iiUhé d'un air cilmeen se disant:— Les des Grassins ont beau lairi', ma fortune, c<'lle ilc mon frère et c<'llii de mon neveu montent en sofnrnc h onze cj'iit mille francs. Les des (irussins en ont tout au \iUis la moitié, et ils ont une lille : ils peuvent 'ilfrir ce (pi'ils voudront I hùritlèro et cadeaux, tout sera |iour nous un jour.
A huit iKMircs cl demie du .soir, deux tables étaient dri-sV^-s. La jolie madame de,sGrassinsavnilr(;u\si/i mettre Win (ILs h c'ilt; d'Ku(,'énie. Les acteurs de celte ,s<-,ène pleine «l'inU'rAl, quoique vulgaire en apparence, munis de uirlons bnriolf^, chirfré.s, et de jetons en verre bleu, .semblaient •'•couliT 1rs plalsnnleries du vieux notaire, ipii ne tjr.iil pas un numéro san> fairr- une reniar<)ue ; mais Ions pensaient aux inillion.H <)e monsieur Grandet. Le vieux tonnelier ronl<'mplail vanilr'uvmenl le.s (ilumes roses, la toilette fratrhe de madame du» Grassins, la lOte martiali! du banijuier, celle il'Adolphn, le président, l'abbé, le notaire, cl .v di- «all lnl<''rieureiiient : Ils .sonl là pour mes écus. Ils vien-
nent s'ennuyer ici pour ma flile. Hé 1 ma fdle ne sera ni pour les uns ni pour les autres, et tous ces gens-là me servent de harpons pour pêcher I
Cette gaîté de famille dans ce vieux salon gris mal éclairé par deux chandelles ; ces rires , accompagnés par le bruit du rouet de la grande Nanon, et qui n'étaient sincères que sur les lèvres d'Eugénie ou de sa mère; cette petitesse jointe à de si grands intérêts; cette jeune fille qui, semblable à ces oiseaux victimes du haut prix auquel on les met et qu'ils ignorent, se trouvait traquée, serrée par des preuves d'amitié dont elle était la dupe ; tout contribuait à rendre cette scène tristement comique. N'est-ce pas d'ailleurs une scène de tous les temps et de tous les lieux, mais ramenée à sa plus simple expression? La figure de Grandet exploitant le faux attachement des deux familles, en tirant d'énormes profils, dominait ce drame et l'éclairait. N'était-ce pas le seul dieu moderne auquel on ait foi, l'Argent dans toute sa puissance, exprimé par une seule physionomie ? Les doux scntimens de la vie n'occupaient là qu'une place secondaire : ils animaient trois cœurs purs, ceux de Nanon, d'Eugénie et de sa mère. Encore, combien d'ignorance dans leur naïveté ! Eugénie et sa mère ne savaient rien de la fortune de Grandet; elles n'estimaient les choses de la vie qu'à la lueur de leurs pâles idées, et ne prisaient ni ne méprisaient l'argent, accoutumées qu'elles étaient à s'en passer. Leurs senUmens, froissés à leur insu, mais vivaces, le secret de leur existence, en faisaient des exceptions curieuses dans celte réunion de gens dont la vie était purement matérielle. Affreuse condition de l'homme ! il n'y a pas un de ses bonheurs qui ne vienne d'une ignorance quelconque. Au moment oîj madame Grandet gagnait un lot de seize sous, le plus considérable qui eût jamais été ponté dans celte salle, et que la grande Nanon riait d'aise en voyant madame empochant une si riche somme, un coup de marteau retentit à la porte de la maison, et y fit un si grand tapage que les femmes sautèrent sur leurs chaises.
— Ce n'est pas un homme de Saumur qui frappe ainsi, dit le notaire.
— Peut-on cogner comme ça 1 dit Nanon. Veulent-ils casser notre porte ?
— Quel diable est-ce? s'écria Grandet.
Nanon prit une des deux chandelles, et alla ouvrir accompagnée de Grandet.
— ^ Grandetl Grandet 1 s'écria sa femme qui, poussée par un vague sentiment de peur, s'élança vers la porto do la salle.
Tous les joueurs se regardèrent.
— Si nous y allions? dit monsieur des Grassins. Ce coup do marteau me paraît malveillant.
A peine ful-il permis à monsieur d(-s Grassins d'apercevoir la li^jure d'un jeuiie lionnue, aiidnipiigiié du facteur des messageries qui itortail deux malles énormes et traînait des sacs <lo nuit. Grandet se retourna brusquement vers sa fenune, et lui dit : — Madame Grandet, allez à votre loto. Laissez-moi m'entendre avec monsieur. Puis il lira vivement la [)orlo de la salle, où les joueurs agiles reprirent leurs places, mais sans continuer lo jeu.
— Esl-c« ijuelqu'unde Saumur, monsieur des Grassins? lui dit sa femme.
— Non, c'est un voyageur.
— Il ni^ peut venir (pio de Paris. En effet, dit le notaire en tirant .sa vieilli; moiilro épaisse do deux doigts et qui ressendilail h un va'isseau hollandais, il est t>ruffe-s-lu:ure$. Peste 1 la diligence du Graiul-Durcau n'est jamais en relard.
— El ce monsieur estiljeune.? demanda l'abbé Cruchot.
— Oui, ri^piintlit monsieur des Gra.ssins. Il a|iii()rlo des paipiets ijui doivent peser iui moins trois cenLs kilos.
Nanon ne revient pas, dit Eugénie.
— Ce ne peutêlre (ju'uu de vos jiarens, dit lo président.
— EaLsons les mises I s'écria tloucerneiit madame Grandet. A sa voix, j'ul vu que monsieur Grandet était conlrurié, peut-être no .serait-il pas conlenl do s'apercevoir que nous parlons do sesall'alres.
EUGÉNIE, GRANDET
— Mademoiselle, dit Adolphe à sa voisine, ce sera sans tioute votre cousin Grandet, un bien joli jeune homme, que j'ai vu au bal de monsieur de Nucingen. Adolphe ne continua pas, sa mère lui marcha sur le pied, puis, en lui demandant à haute voix deux sous pour sa mise :
— Veux-tu te taire, grand nigaud I lui dit-elle à l'oreille. En ce moment Grandet rentra sans la Grande Nanon,
dont le paset celui du facteur retentirent dans les escaliers; il était suivi du voyageur qui depuis quelques instans excitait tant de curiosités, et préoccupait si vivement les imaginations que son arrivée en ce logis et sa chute au milieu de ce monde peut être comparée à celle d'un colimaçon dans une ruche, ou à l'introduction d'un paon dans quelque obscure basse-cour de village.
— Asseyez-vous auprès du feu, lui dit Grandet.
Avant de s'asseoir, le jeune étranger salua très gracieusement l'assemblée. Les hommes se levèrent pour répondre par une inclination polie, et les femcaes firent une révérence cérémonieuse.
— Vous avez sans doute froid, monsieur, dit madame Grandet, vous arrivez peut-être de...
— Voilà bien les femmes I dit le vieux vigneron en quittant la lecture d'une lettre qu'il tenait à la main, laissez donc monsieur se reposer.
— Mais, mon père, monsieur a peut-être besoin de quelque chose, dit Fugénie.
— 11 a une langue, répondit sévèrement le vigneron.
L'inconnu fut seul surpris de cette scène. Les autres personnes étaient faites aux façons despotiques du bonhomme. Néanmoins, quand ces deux demandes et ces deux réponses furent échangées, l'inconnu se leva, présenta le dos au feu, leva l'un de ses pieds pour chautl'er la semelle de ses bottes, et dit à Eugiinie :
— Ma cousine, je vous remercie, j'ai dîné à Tours. Et, ajouta-t-il en reganiant Grandet, je n'ai besoin de rien, je ne suis même point fatigué.
— Monsieur vient do la Capitale? demanda madame des Grassins.
Monsieur Charles, ainsi se nommait le fils de monsieur Grandet de Paris, en s'entendant interpeller, prit un petit loignon susf/endu par une chaîne h son col, l'appliqua sur son (lil droit pour examiner et ce qu'il y avait sur la tal)lo et l(^s |)(Tsonn(;s qui y étaient assisci, lorgna fort imperlinemmcnt madame des Grassins, et lui dit après avoir tout vu :
— Oui, madame. Vous jouez au loto, ma tante, ajoutat-il ; je vous en [irie, continuez votre jeu, il est trop amusant [iour le quiUer...
— J'étais sÛH! (|uc c'était le cousin, pensait madame des Grassins en lui jetant do petites (l'illades.
— Quarante-sept! cria le vieil ahbi'. Maripiez donc, madanK! (Icsilrassins, n'c^t-ce pas voIrc nuinéri)?
Monsieur des Grassins mit un jctun sur U', carton do sa femme, (]ui, saisie parde tristes pressentimens. observa tour h tour le cousin de Paris et Eugénie, sans songer au loto. De Icmps en tein(is, la jimh,' hérilirn^ lança di- furtifs roganlsàson cousin, et la li'innic du banquier |i\it farijctncnt y décoiivrir un creaceudo (r('tonnem('nl ou de curinsili!.
Monsieur (Charles Grandet, beau jeune homme de vingtdeux ans, produisait en ce moment un singulier contraste avec, les bons provinciaux que (U-j.'i ses manières aristocratii|uesri*voltaicni [lassahlerniMit, et (|un tousi'ludiaient pnur se moi|uer de lui. Ceci veut une explication. A vin^'l-deux ans, les jeunes gens sont encore assez voisins de l'enlanco pour so laisser alli-r ii des enfanlillages. Aussi, peut-être, sur cent d'entre eux, s'en renconlrerait-il bien «piaire-vingtdix neuf i|ui se seraient condiuts Cdinnie se coridiiisail Char" les Grandet. Quehpies jours avatit celte soinie, son père lu' avait dllrj'aller pour ipielques mois chez son frère de Sauniur. l'eut êlre monsieur (Jrandet de Paris pensail-il/i V\\- Ki'iiie. (.harles, ipii (ombait en provinci^ pour la preniièn» fois, eut la pensée d'y [urallrc avec la su|i'riorité d'un jeune honiiui' à l<i mode, do disesp('Ti'r l'arrondisseinenl pur son luxe, d'y faire ppoque, et d'y inqiorler les inven- UI-; HALZAC. — 11^ (liiUait Uo la
lions de la vie parisienne. Enfin, pour tout expliquer d'un mot, il voulait passera Saumur plus de temps qu'à Paris à se brosser les ongles, et y affecter l'excessive recherche de mise que parfois un jeune homme élégant abandonne pour une négligence qui ne manque pas de grâce. Charles emporta donc le plus joli costume de chasse, le plus joli fusil, le plus joli couteau, la plus joliq.gaîne de Paris. U emporta sa collection de gilets les plus ingénieux : il y en avait de gris, de blancs, de noirs, de couleur scarabée à reflets d'or, de pailletés, de chinés, de doubles, à châle ou droits de col, à col renversé, de boutonnés jusqu'en haut à boutons d'or. Il emporta toutes les variétés de cols et de cravates en faveur à cette époque. .11 emporta deux habits de Buisson, et son linge le plus fin. Il emporta sa jolie loiletle d'or, présent de sa mère. Il emporta ses colifichets de dandy, sans oublier une ravissante petite écritoire donnée par la plus aimable des femmes, pour lui du moins, par une grande dame qu'il nommait Annelle, et qui voyageait maritalement, ennuyeusement, en Ecosse, victime de quelques soupçons auxquels besoin était de sacrifier momentanément son bonheur; puis force joli papier pour lui écrire une lettre par quinzaine. Ce fut enfin une cargaison de futilités parisiennes aussi complète qu'il élait possible de la faire, et où, depuis la cravache qui sert à commencer un duel, jusqu'aux beaux pistolets ciselés qui le terminent, se trouvaient tous les inslrumens aratoires dont se sert un jeune oisif pour labourer la vie. Son père lui ayant dit de voyager seul et modestement, il était venu dans le coupé de la diligence retenu "pour lui seul, assez content de ne pas gâter une délicieuse voiture de voyage commandée pour aller au-devant de son Annetle, la grande dame que... etc., et qu'il devait rejoindre en juin prochain aux Eaux de Baden. Charles comptait rencontrer cent personnes chez son oncle, chasser à courre dans lesforêls de son oncle, y vivre enfin de la vie de château ; il ne savait pas le trouver à Saumur, où il ne s'était informé de lui que pour demander le chemin de Kroidfond; mais, en le sachant en ville, il crut l'y voir dans un grand luMel. Afin de débuter convenablement chez son oncle, .soit à Saumur, soit à Froidfond, il avait fait la toilette de voyage la plus cotjuette, la plus simplement recherchée, la plus adorable, pour employer le mot qui, dans ce temps, n'suniait les perfections spéciales d'une chose ou d'un homme. A Tours, un coill'eur venait de lui rei'riser ses beaux cheveux châtains ; il y avait changé de linge, et mis une cravate de salin noir combinée avec un col rond de manière à encadrer agréablement .sa blanche et rieuse ligure. L'ne redm^'ote de voyage à demi boutonnro lui pinçait la taille, ei laissait voir un gilet de cachemire h châle sous lequel était un second gilet blanc. Sa montre, né^!ligelnmeut abandonnée au hasard dans une poche, so rattachait par une court(î chaîne d'or à l'une des bouîonnières. Son pantalon gris s(> boutonnait sur les cùlés, où des des.seins brodi\s en suio noire en)olivaient les coulures. Il maniait agréablement une canne dont la pomme d'or sculptée n'altérait point la fraîcheur de .ses gants «ris. Enfin, sa casquelle était d'un g<iiH evcellent. Un Parisien, un Parisien de la sphire la plus elevi-e, pouvait seul et s'agencer ainsi sans paraître ridicule, et donner une harmonie de fatuité il toutes r'es niai.series, que soutenait d'ailleurs un air brave, l'air d'un jeune homme ijui a de beaux pistolets, |(' coupsrtret Annelle. Maintenant, si vous voulez bien coinprendn> la surprise respeclive des Saumurois et du jeune Parisien, \oir parlailenieiit le vif éclat «lue l'élégance du voyageur jetait au milieu des ombres grisi-s de lu salle et des ligures qui composaient le tableau d(< famille, essayez de vous représenter lesCruchot. Tous les Irois prenaient du labar.et ne .songeaient plus depuis lon;;lenipsà eviler ni les roupies, ni les petit s galettes noires qui nanseniaii ni le jabot de leurs chemises rousses, k cols n'cioi|iievillés et à plis jaunâtres. Leiirscravales niolles.se roulaii-nl en corde aussit.M cpi'ilsse les ('laienl all.ichécs au cou. L'énorme i|uanlile de llli-n qui leur peiniellail de ne l'ai.-e la le.vsjvequo lous les six mois, el .le le garder an lond île li'ur> aniioires, laissait le lemps y imprimer ses leiiili'S grises et vieille». U Cuim'M» 'lumtiuu,) 3-3
DE BALZAC
y arait en eux une parfaite entente de mauvaise gr^ce et de sénilité. Leurs flgûres. aussi flétries que Tétaient leurs habits râpés, aussi plissées que leurs pantalons, semblaient usées, racornies, et grimapaient. La négligence générale des autres costumes, tous Incomplets, sans fraîcheur, comme le sont les toilettes de province, où Ton arrive insensiblement à ne plus s'habiller les uns pour les autres, et à prendre garde au prix d'une paire do gants, s'accordait avec l'insouciance des Cruchot. L'horreur de la mode était le seul point sur lequel les Grassinistcs et les Crnchotins s'entendissent parfaitement. Le Parisien prenait-il son lorf:non pour examiner les singuliers accessoires de la salle, les solives du plancher, le ton des boiseries ou les points que les mouches y avaient imprimés, et dont le nombre aurait suffi pour ponctuer l'Encyclopédie méthodique et le Moniteur, aussitôt les joueurs de loto levaient le nez et lo considéraient avec autant de curiosité qu'ils en eussent manifesté pour une girafe. Monsieur des Grassins et son (ils, auxquels la ligure d'un homme à la mode n'était pas inconnue, s'associèrent néanmoins à l'étonnement de leurs voisins, soit qu'ils éprouvassent l'indéfinissable influence d'un sentiment général, soit qu'ils l'approuvassent en disant à leurs compatriotes par des œillades pleines d'ironie :
— Voilà comme ils sont à Paris. Tous pouvaient d'ailleurs observer ("harles à loisir, sans craindre de déplaire au maître d^J logis. Grandet était absorbé dans la longue lettre qu'il tenait, et il avait pris pour la lire l'unique flambeau de la table, sans se .soucier de ses hôtes ni de leur plaisir- Eugénie, à qui le type d'une perfection semblable, soit dans la mise, soi4 dans la personne, était entièrement inconnu, crut voir en son cousin une créature descendue de quelque région séraphique. Elle respirait avec riéliccs les parfums exhalés par celte chevelure si brillante, si gracieusement bouclée. Elle aurait voulu pouvoir toucher la peau blanche rie ces jolis gants fins. Elle enviait les petites mains de Charlfs, son tnint, la fraîcheur et la délicatesse de ses traits. Enfin, si toutefois cette image peut résumer 1rs impressions que le jeune élégant produisit sur une ignorante fille sans cesse occupée à rapetasser des bas, à ravauder la garderobe de son père, et dont la vie s'était écoulée sous ces crasseux lambris sans voir dans cette rue silencieuse pins d'un passant fiar heure, la vue de son cousin fit sourdre en son Cfçur les émotions de fine volupté que causent à un jeune homme les fantastiques figures de femmes dessinées par Westnil dans les Kee[isake anglais, et gravées par les Findend'un burin si habile qu'on a peur, en soufflant sur le vélin, de faire envoler ces apparitions célestes. Charles tira de sa poche un mouchoir broilé par la grande dame qui voyageait en Ecosse. En voyant ce joli ouvrage fait avec amour pendant les heures perdues pour l'amour, Eugénie regarda son cousin [lour .savoir .s'il allait bien réellement s'en .servir. Les manières de Charles, ses gestes, la faron dont il (irenait son lorgnon, .son imjierlinence aflcctéc, son mépris pour le cofl'rel qui venait de faire tant de plaisir h lii riche héritière et qu'il trouvait évidemment ou sans valeur ou ridicule ; enfin, tout ce qui choquait les Cruchot et les des Grassins lui plaisait si fort, ipi'avant d(î s'endormir elle dut rfiver lon;;lempsJi ce phénix des cousins.
I/'S numéros s*,' tiraient fort lentement, mais bienlôt lo lolo fut nrrrrlé. lui grande Nanon entra et dit li)ut haut :
— Madiitne, va falloir mo donner des draps pour fain^ lo lit /i Cl' monsieur.
Madame Gr.indel suivit Nanon. Madome des Grassins dit nior.i il voix liasse : — Gardons nos .sous et laissons lo loto. (.Ii'icun reprit Wis doux .sous dans la vieille .soucoupe écornée où II lesarnil mis. I'uisras.send)l('e .so remua en mus.se et fil un quart de conversion vi rs li' fi'u.
— Vou.s avez donc fini '! dit Grandet sans quitter su lellrc!.
— Uui, oui, ri^pondlt madanio des Gra&sins en venant prendre pince près de Chorles.
Iviigénie, niue par une de ces pensées qui nni!i.scnt au ro'ur des Jeunr'S lllies ijiiand un wnlimeiil s'y It^go pour lu iirenuère fois, quitta lu .salle pour aller aider sa lui-rv l't
Nanon. Si elle avait été questionnée par un confesseur habile, elle lui eût sans doute avoué qu'elle no songeait ni à sa mère ni à Nanon, mais qu'elle était travaillée par un poignant désir d'inspecter la chambre de son cousin pour s'y occuper de son cousin, pour y placer quoi que ce tût, pour obvier à un oubli, pour y tout prévoir, afin de la rendre, autant que possible, élégante et propre. Eugénie sa croyait déjà seule capable de comprendre les goûts et les idées de son cousin. En effet, elle arriva fort heureusement pour prouver à sa mère et à Nanon, qui revenaient pensant avoir tout fait, que tout était à faire. Elle donna l'idée à la grande Nanon de bassiner les draps avec la braise du feu ; elle cou^Tit elle-même la vieille table d'un napcron, et recommanda bien à Nanon de changer le napperon tous les matins. Elle convainquit sa mère de la nécessité d'allumer un bon feu dans la cheminée, et détermina Nanon à monter, sans en rien dire à son père, un gros tas de bois dans le corridor. Elle courut chercher dans une des encoignures de la salle un plateau de vieux laque qui venait de la succession de feu le vieux monsieur de La Bertellièrc, y prit également un verre de cristal à six pans, une petite cuillère dédorée, un flacon antique où étaient gravés des amours, et mit triomphalement le tout sur un coin de la cheminée. Il lui avait plus surgi d'idées en un quart d heure qu'elle n'en avait eu depuis qu'elle était au monde.
— Maman, dit-elle, jamais mon cousin ne supportera l'odeur d'une chandelle. Si nous achetions de la bougie?,.. Elle alla, légère comme un oiseau, tirer de sa bourse l'écu de cent .sous qu'elle avait reçu pour ses dépenses du mois. — Tiens, Nanon, dit-elle, va vite.
— Mais que dira ton père? Cette objection terrible fut propos'^e par madame Grandet en voyant sa fille armée d'un sucrier de vieux Sèvres rapporté du cliAteau de Froidfond par Grandet. — Et où prendras-tu donc du sucre? es-tu folle?
— Maman, Nanon achètera aussi bien du sucre que de la bougie.
— Mais ton père?
— Serait-il convenable que son neveu ne pût boire un verre d'eau sucrée? D'ailleurs, il n'y fera pas attention.
— Ton père voit tout, dit madame Grandet en hochant la tôte.
Nanon hésitait, elle connaissait son maître.
— Mais va donc. Nanon, puiscjue c'est ma f'Ate I Nanon laissa échappi'r un sros rire en entendant la première pl.iis.inlerie qu^' sa jeune maîtresse eût jamais faite, et lui obi'it. Peuilaut qu'l':uj,'(Miie et sa mère .s'eUorçaient d'embeflir la chambre destinée par monsieur Grandet à son neveu, Charles se trouvait l'objet des atlentions do madame des Grassins, qui lui faisait des agaceries.
— Vous êtes bien coiu'ageux, monsieur, lui dit-elle, de (juitter les plaisirs de la capitale pendant l'hiver pour venir habiter Saunmr. Mais si nous no vous faisons pas trop peur, vous verrez que l'on peut encore s'y amuser.
L:ile lui lança une véritable œillade de province, où, par habitude, les femmes mettent tant de réserve et de prudence dans leurs yeux (^l'clles leur communiquent la friande concupiscence particulière h ceux des ecclésiastiques, pour qui tout plaisir sembl<! ou un vol ou uno faute. Cliarles.se trouvait si dépaysé dans cette salUî, si loin du vaste cliAteau et de la fastueu.se existence qu'il suppo.sait à .son oncle, ipi'en regardant allentivement madame des Grassins, il aperçut enfin une image h demi ell'acée des figures parisiennes. Il répondit avec grAc(> ti l'esi)èce d'invitation (pii lui était adres-ée, et il s'engaifea naturellement un(^ conversation dans laipielle nuidariio des Grassins baissa graduellement .sa voix pour la melire en harmonie avec la miture de .ses coniidences. Il existait cJiez elli' et chez Charles un même besoin de conlianco. Aussi, ajirès quelques momens de causi'rie coquette et de plai- ■santeries .sérieuses, l'adroite provinciali^ put-elle lui iliro .sans .se croire entendue des autres personnes, qui parlaient de la venle des vins, dont .s'occupait en ce moment loullo
EUGÉNIE GRANDET
Saumurois : — Monsieur, si vous voulez nous faire l'hoHncur de venir nous voir, vous ferez très certainement autant do plaisir à mon mari qu'à moi. Notre salon est le seul dans Saumur où vous trouverez réunis le haut commerce et la noblesse : nous appartenons aux deux sociétés, qui ne veulent se rencontrer que là, parce qu'on s'y amuse. Mon mari, je le dis avec orgueil, est également considéré parles uns et par les autres. Ainsi, nous tâcherons de faire diversion à l'ennui de votre séjour ici. Si vous restiez chez monsieur Grandet, que deviendriez-vous, bon Dieu! Vojre oncle est un grigou qui ne pense qu'à ses provins, votre tante est une dévote qui no sait pas coudre deux idées, et votre cousine est une petite sotte, sans éducation, commune, sans dot, et qui passe sa vie à raccommoder des torchons.
— Elle est très bien , cette femme , se dit en lui-même Charles Grand(;t en répondant aux minauderies de madame des Grassiiis.
— Il me semble, ma femme, que tu veux accaparer monsieur, dit en riant le gros et grand banquier.
A cette oLiservalion, le notaire et le président dirent des mots plus ou moins malicieux ; mais l'abbé les regarda d'un air (in, et résuma leurs [lensées en prenant une pincée do tabac, et, ollrant sa tabatière à la ronde : — Qui mieux que madame, dit-il, pourrait faire à monsieur les honneurs de Saumur?
— Ha çh ! comment l'entendez-vous, monsieur l'abbé? demanda monsieur des Grassins.
— Je l'entends, monsieur, dans le sons le plus favorable pour vous, pour madame, pour la ville de Saumur et pour monsieur, ajouta le rusé vieillard en se tournant vers Charles.
Sans paraître y prêter la moindre attention, l'abbé Cruchot avait su deviner la conversation de Charles et de madame des Grassins.
— Monsieur, dit enfin Adolphe à Charles d'un air qu'il aurait voulu rendre dégagé, je no sais si vous avez conservé quelque souvenir de moi; j'ai eu le plaisir d't^tio votre vis-à-vis à un bal donné par monsieur le baron do Nucingen, et...
— Parfaitement, monsieur, parfaitement, répondit Char- 1(!S surpris do su voir l'objet des attentions de tout lo monde.
— Monsieur est votre filsî demanda-t-il à madame des Gras-iins.
L'abbé regarda malicieusement la mère.
— Oui, monsieur, dit-elle.
— Vous étiez ilunc bien jouno à Paris? reprit Charles en s'adrcssant à Adolphe.
— Que voulez-vous, monsieur, dit l'abbé, nous les envoyons à Babylono aussitôt qu'ils sont sevrc-s.
Mad.iniii des (Jnissins interrogea l'abbci par un regard d'une (Uonn.inio (irofondeur. — Il faut venir en province, dil-il en continuun'i, pour trouver des femmes do tnnto et i|U('l(|ues uunée.s aussi fraîches quo l'est ni;id<inic, après avilir eu des lils bienlùt I.iren'iés (wi Droit. Il me seinbln (*lre encore au jour où les jeunes gens et le»; dauies montaient sur des chaises pour vous voir clanser au bnl, ina- «l.iiiii', ajouta l'iiblio en so tournant vers son adversairo feniellf. Pour moi, vos succès sont d'hier...
— Oh I II) vieux scélérat I so dit en ello-mônto madamn des Gnissins, me devinerail-il donc?
— Il paraît que j'aurai beaucoup desuccè.s h Saumur, so disait Chiirles en di-haulonnanl sa redingolr, s(t mettant In main dans son gilet, et jetiint son re^'iird a travers les '•^iMH«s pouriuiiter la poso doimécà lord Dyron par Chan-
1,'innttcntion du pèrw Orandet, ou, pour mieux dire, In préoccutintion dans hiqucllo le plonirealt In lecture de sa lettre, n'r'iha|)|.('reiit ni nu not.iirn ni au pr('sid(>nl, qui tAchaieiit d'en conjecturer In rontenii (inr li's iuiperceptib ('s mo\ivemeiis de In llKuro du bonhomme, alors forleiiient érlain'-e par la rhaiidelle. |.e vik'ueron iii.'iinieu.iit diri..'ilemenl lo calmu habituel de m pliy»iunumle. D'adieurs cha-
cun pourra se peindre la contenance affectée par cet homme en lisant la fatale lettre que voici :
« Mon frère, voici bientôt vingt-trois ans que nous ne BOUS sommes vus. Mon mariage a été l'objet de notre dernière entrevue, après laquelle nous nous sommes quittés joyeux l'un et l'autre. Certes je ne pouvais guère prévoir quo tu serais un jour le seul soutien de la famille, à la prospérité de laquelle tu applaudissais alors. Quand tu tiendras cette lettre en tes mains, je n'existerai plus. Dans la position où j'étais, je n'ai pas voulu survivre à la honte d'une faillite. Je me suis tenu sur le bord du gouffre jusqu'au dirnier moment, espérant surnager toujours. Il fuut y tomber, les banqueroutes réunies de mon agent de change et de Roguin, mon notaire, m'emportent mes dernières ressources et ne me laissent rien. J'ai la douleur do devoir près de quatre millions sans pouvoir offrir plus do vingt-cinq pour cent d'actif. Mes vins emmagasinés éprouvent en ce moment la baisse ruineuse que causent l'abondance et la qualité de vos récoltes. Dans trois Jours Paris dira : » Monsieur Grandet était un fripon I » Je me coucherai, moi probe, tians un linceul d'infamie. Jo ravis à mon fds et son mon que j'entacliect la fortune de sa mère. 11 ne sait rien décela, ce malheureux enfant que j'idolâtre! Nous nous sommes dit adieu tendrement. H ignorait, par bonheur, que les derniers flots de ma vio s'é,ranchaient dans cet adieu. Ne me maudira-t-il pas un jour? Mon frère, mon frère, la malédiction do nosenfans est épouvantable ; ils peuvent appeler do la nôtre, mais la leur est irrévocable. Grandet, tu es mon aîné, tu me dois ta protection : fais quo Charles ne jette aucune parole amère sur ma tombe ! Mon frère, si jo t'écrivais avec mon sang et mes larmes, il n'y aurait (las autant de douleurs quo j'en mets dans cette lettre; car je pleurerais, je saignerais, jo serais mort, je ne souffrirais plus ; mais je souffre et vois la mort d'un œil sec. Te voilà donc lo père do Charles ! il n'a point de parens du côté maternel, tu sais pour<iuoi. Pounpioi n'ai-je pas obéi aux préjugés sociaux? Pour(|uoiai-jecidén l'amour? Pourquoi ai-je épousé la fille naturelled'un grand seigneur? Charles n'a plus de famille. 0 mon malheureux tils! mon lils ! Écoute, Grandet, jo no suis pas venu t'implorer [lour moi ; d'ailleurs tes biens ne sont peut-être pas assez considérables pour supporter une liypotli,è(iuo do trois millions ; mais pour mon lils I Sachele bien, mon frère, mes mains suppliantes se sont jointes en [lensant à toi : Grand(>t, je te confie Charles en mourant. Kniin je regarde mes|iistolets sans douleur en pensant quo tu lui serviras do père. Il m'aimait bien, Charles; j'étais si bon [lour lui, j(! ne le contrariais jamais : il ne me maudira pas. D'ailleurs, tu verras, il est doux, il tient do .sa mère, il ne to doimera jamais do chagrin. Pauvre enfant! accoutumé aux jouissances du luxe, il ne <onnaIt aucune des privations auxciuelles nous a condamnés l'un et l'autre notre première misère... Et lo voilà ruiné, seul. Oui, tous ses amis lo fuiront, et c'est moi qui serai la cause do S's liuniiliations. Ah I je voudrais avoir le bras assez fort |iour l'i'uvoyer d'un seul coup diins les rieux près de s;i mère, l'olie I Je reviens à mon malheur, à celui do Charles. Je le l'ai donc envoy(< pour ()U(> tu lui apprennes ronvenahlemenl et ma mort et son sort à venir. Sois un pèro pour lui. mais un bon père. Ne l'arrar he pas tout à coup à sa vio oisive, tu le tuerais. Jo lui demande ii genoux do renoncer aux créances (pi'en «pialité d'IuTitier de sa mère il pourrait exercer conlni moi. Mais c'est une prièro superflue ; il a lie l'honneur, (^t sentira bien qu'il ne doit pas sf joindre h mes cri'Muciers. Kai.s-le renoncer h ma surcession en temps utile. Ui-vèle-lui les dures conditions du la vie que je lui lais ; et s'il me conserve sa tendresse, dislui bien en mon nom (|ue tout n'est pas perdu pour lui. (lui, le trav.iil, tpn nous a sauvés tous deux, petit lui rendre l.i lortiine que je lui emporle ; et, s'il veut écouler la voix de son père, ipii pour lui voudrait sortir un iiiotncnt du lonibi'iiu, qu'il parte, qu'il aille aux Indes! Mou frère, Cli.irle.s est un jeune homme prob(< et rouraxeui : lu lui
DE BALZAC
feras une pacotille, il mourrait plutôt que de ne pas te rendre les premiers fonds que tu lui prêteras; car tu lui en prêteras, Grandet 1 sinon tu te créerais des remords. Ah I si mon enfant ne trouvait ni secours ni tendresse en toi, je demanderais éternellement vengeance à Dieu de ta dureté. Si j'avais pu sauver quelques valeurs, j'avais bien le droit de lui remettre une somme sur le bien de sa mère ; mais les payemens de ma fin du mois avaient absorbé toutes mes ressources. Je n'aurais pas voulu mourir,dans le doute sur le sort démon enfant; j'aurais voulu sentir de saintes promesses dans la chaleur de ta main, qui m'eût réchautTé ; mais le temps me manque. Pendant que Charles voyage, je suis obligé de dresser mon bilan. Je tâche de prouver par la bonne foi qui préside à mes affaires qu'il n'y a dans mes désastres ni faute ni improbité. N'est-ce pas m'occuper de Charles? Adieu, mon frère. Que toutes les-bénédictions de Dieu te soient acquises pour la généreuse tutelle que je te conûe, et que tu acceptes, je n'en doute pas. Il j aura sans cesse une voix qui priera pour loi dans le monde où nous devons aller tous un jour, et où je suis déjà. » Victor-Ange-Guillaume Gr.4Ndet. »
— Vous causez donc ? dit le père Grandet en pliant avec exactitude la lettre dans les mêmes plis et la mettant dans la poche de son gilet. Il regarda son neveu d'un air humble et craintif sous lequel il cacha ses émotions et ses calculs. — Vous ête.s-vous réchauffé?
— Très-bien, mon cher oncle.
— Hé bien ! où sont donc nos femmes ? dit l'oncle oubliant déjà que son neveu couchait chez lui. En ce moment Eugénie et madame Grandet rentrèrent. — Tout est-il arrangé là-haut, leur demanda le bonhomme en retrouvant son calme.
— Oui, mon père.
— Hé bien ! mon neveu, si vous êtes fatigué, Nanon va vous conduire à votre chambre. Dame ! ce ne sera pas un appartement do mirliflor I mais vous excuserez de pau- \Tos vignerons qui n'ont jamais le sou. Les impôts nous avalent tout.
— Nous no voulons pas être indiscrets, Grandet, dit le banquier. Vous pouvez avoir à jaser avec votre neveu, nous vous .souhaitons le bonsoir. A demain.
A ces mois, l'assemblée so leva, ai chacun fit la révérence suivant .sou caractère. Le vieux notaire alla chercher sous la porte sa lanterne, et vint l'allumer en offrant aux des Grassins de les reconduire. Madame des Grassins n'avait pas prévu l'incident qui devait faire finir (irématurémenl la .soirée, et son domestique n'était [las arrivi'.
— Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter mon bras, madame? dit l'abbé Cruchot à madame des Gra.ssins.
— Merci, monsieur l'abbé. J'ai mon fils, répondit-elle .sèchement.
— lyCs damas no sauraientso compromettre avec moi, dit l'abbé.
— Donne donc le bras à monsieur Cruchot, lui dit .son mnri.
L'ubtié emmena la jolie damo assez lestement pour so trouver a qui'lques pas en avant de la caravane.
— Il est très-bien ce jeune homme, madame, lui dit-il »n lui serninl lebras. Adieu paniers, vendaiigef fuiil lailesl Il vou.s faut dire adieu à mademoiselli! Grandet, Kugc'iiin -(■ra pour lr Parisien. A moins ijue re cousin ne soit amoumché d'une Parisierme, voire fils Adolphe va rencontrer en /ni le rival le plus...
— I>ai.\sez donc, monsieur l'abbé. Ce jeune homme no tardera pa.s n raiir-rccvoir qu'l'!ugénie est uue niai.se, utie fille .sans fralclu-ur. 1,'avezvous examiuéo? elle était, ce W)ir, jaune c/)mme un coin;;.
— Vous l'avez (leut-être déjà fait remarquer nu cousin.
— El Je ne m'en suis pas nênée...
— Mnllez-vous toujours nii(irs d'Eu^génie, madame, et vous n'aurez (»aH graini'clio.se h dire ti fo jeune homme roiiiro wi cousine, il fera do lui-mômo un comparaison qui...
— D'abord, il m'a promis de venir dîner après-demain chez moi.
— Ah ! si vous vouliez, madame, dit l'abbé.
— Et que voulez-vous que je veuille, monsieur l'abbé î En tendez- vous ainsi me donner de mauvais conseils? Je ne suis pas arrivée à trente-neuf ans, avec une réputation sans tache, Dieu merci 1 pour la compromettre, même quand il s'agirait de l'empire du Grand-Mogol. Nous sommes à un âge, l'un et l'autre, auquel on sait ce que parler veut dire. Pour un ecclésiastique, vous avez en vérité des idées bien incongrues. Fi ! cela est digne do Faublas !
— Vous avez donc lu Faublas ?
— Non, monsieur l'abbé, je voulais dire les Liaisons dangcretises.
— Ah I ce livre est infiniment plus moral, dit en riant l'abbé. Mais vous me faites aussi pervers que l'est un jeune homme d'aujourd'hui 1 Je voulais simplement vous...
— 0,sez me dire que vous ne songiez pas à me conseiller de vilaines choses. Cela ' n'est-il pas clair? Si ce jeune homme, qui est très bien, j'en conviens, me faisait la cour, il ne penserait pas à sa cousine. A Paris, je le sais, quelques bonnes mères se dévouent ainsi pour le bonheur et la fortune de leurs cnfans ; mais nous sommes en province, monsieur l'abbé.
— Oui, madame.
— Et, reprit-elle, je ne voudrais pas, ni Adolphe luimême ne voudrait pas de cent millions achetés à ce prix...
— Madame, je M'ai point parlé de cent millions. La tentation eût peut-être élé au-dessus de nos forces à l'un et à l'autre. Seulement, je crois qu'une honnête femme peut se permettre, en tout bien tout honneur, de petites coquetteries sans conséquence, qui font partie de ses devoirs en société, et qui...
— Vous croyez ?
— Ne devons-nous pas, madame, tâcher de nous être agréables les uns aux autres... Permettez que je me mouche. — Je vous assure, madame, reprit-il, qu'il vous lorgnait d'un air un peu plus flatteur que celui qu'il avait en me regardant ; mais je lui pardonne d'honorer préférablement h la vieillesse la beauté...
— Il est clair, disait le président de sa grosso voix, que monsieur Grandet de Paris envoie son fils à Saumur dans des intentions extrêmement matrimoniales...
— Mais alors le cousin ne serait pas tombé comme uno bombe, répondait le notaire.
— Cela ne dirait rien, dit monsieur des Grassins, le bonhomme est cachotier.
— Des Grassins, mon ami, je l'ai invité à dîner, ce jeune homme. Il faudra que tu ailles prier monsieur et madaiiin de l.arsonnière, et les du Hautoy, avec la belle demoi- .selle du Hautoy, bien entendu; pourvu quelle se melln lii{'n ce jour-là 1 Par jalousie, sa mère la fagote si mal 1 J'espère, messieurs, que vous nous erez l'honneur do venir, ajoula-t-cllo en arrêtant le cortège pour so retourner vers les deux Cruchot.
— Vous voilà chez vous, madame, dit le notaire. Après avoir salué les trois des Grassins, les trois Oiicliot
s'en retournèrent chez eux, en se servant de ce gcnio d'analy.scï (jue pos.sèdent les provinciaux |iour étudiiu" sous toutes ses faces le grand événement de cette soirée, qui changeait les positions respectives des Crucliotins et des Grassini.stes. L'admirable bon sens q\ii dirigeait les actions de ces grands calculateurs leur fil .sentir aux uns et aux nuires la nécessité d'une alliance momentanée contre l'ennemi commun. Ne devaient-ils pas mutuellement empêcher Eugénie d'aimer .son cousin, et Charles di' penser à .sn cousine? Le Parisien pourrait-il résisler aux insinuations perfides , aux calomnies doucereuses , aux mi^di.sances pli'ines il'iMoges, aux di^ni'gations naïves qui allaient constariinient tourner auloiir de lui, et l'engluer, comme les abeilles enveloppent de cire le colimaçon tombé dans leur ruche?
Lors(|ue les quatre parons .so trouvèrent seuls dans lu
EUGENIE GRANDET.
salle, monsieur Grandet dit à son neveu : — Il faut se coucher. Il est trop tard pour causer des affaires qui vous amènent ici ; nous prendrons demain un moment convenable. Ici, nous déjeunons à huit heures. A midi, nous man^'eons un fruit, un rien de pain sur le pouce, et nous buvons un verre de vin blanc; puis nous dînons, comme les Parisiens, à cinq heures. Voilà l'ordre. Si vous voulez voir la ville ou les environs, vous serez libre comme l'air. Vous m'excuserez si mes affaires ne me permettent pas toujours de vous accompagner. Vous les entendrez peut-être tous ici vous disant que je suis riche : monsieur Grandet par-ci, monsieur Grandet par-là I Je les laisse dire ; leurs bavardages ne nuisent point à mon crédit. Mais je n'ai pas le sou, et je travaille à mon âge comme un jeune compagnon qui n'a pour tout bien qu'une mauvaise plaine et deux bons bras. Vous verrez peut-être bientôt par vousmême ce que coûte un écu quand il faut le suer. Allons, Nanon, les chandelles ?
— J'espère, mon neveu, que vous trouverez tout ce dont vous aurez besoin, dit madame Grandet; mais s'il vous manquait quelque chose, vous pourrez appeler Nanon.
— Ma chère tante, ce serait difficile, j'ai, je crois, emporté toutes mes affaires! Permettez-moi de vous souhaiter une bonne nuit, ainsi qu'à ma Jeune cousine.
Charles prit des mains de Nanon une bougie allumée, une bougie d'Anjou, bien jaune de ton, vieillie en boutique, et si pareille à de la chandelle, que monsieur Grandet, incapable d'en soupçonner l'existenco au logis, ne s'aperçut pas de cette magnificence.
— Je vais vous montrer le chemin, dit le bonhomme. Au lieu do sortir par la porte de la salle qui donnait
sous la voûte, Grandet fit la cérémonie do passer par le couloir qui séparait !a salle do la cuisine. Une porte battante garnie d'un grand carreau de verre ovalo fermait ce couloir du côté de l'escalier afin de tempérer le froid qui s'y engouffrait. Mais en hiver la bise n'en soufflait pas moins par là très rudement, et, malgré les bourrelets mis aux portes de la salle, à fieine la chaleur s'y maintenaitelle à un degré convenable. Nanon alla verrouiller la grande porte, ferma la salle, et détacha dans l'écurie un chien-loup dont la voix était cassée comme s'il avait une laryngite. Cet animal, d'une nulahle fi'ioritr', ne connaissait que Nanon. Os deux cnvitures cliam|iêlres s'entendaient. Quand Charles vit les murs jaunillres et enfumés do la cage où l'escalier à rampe vermoulue tremblait sous le pas pesant de son oncle, son (l(!grisement alla r!«/yrzando. il se croyait dans un juchoir à poules. Sa taule et sa cousine, vers lesrpielles il se retourna pour interroger leurs figures, étaient si bien façonnc'cs à cet escalier, que ne devinant [las la cause de son élonnenienl, elles le prirent pour une expression amicale, et y ré|ioiidirent [lar un sourire agréable i|ui le désespc'ra. — Que diable mon pèro m'envoi(^-t-il l'aire ici ? .s(Mlisail-il. Arrivé sur le palier, il aperçut trois portes peintes en rouge étrus(jMO et .sans chambranles, des portes perdues dans la muraille poudreuse et ganiir-s de bandes en fer boulonnt'es, a|i[iarenles, Icrminéis en liiçoti de flammes conuiie l'i^lait à clia(|ue bout la longue erilri'e de la serrure. Celle de ces portes (pii se trouvait en haut de l'escalier, et <|ui donnait entrée dans la [lièce silui'e au-<lessus do la cuisine, t'tait évidemment murée. On n'y pi^uHrait en ell'et que [lar la chambre de Graudel, à (]ui c,ett(i pièce servait de cabinet. L'uni(|ue croisi'-e d'où elle tirait son jiiur l'iait i|(-fendui' sur la cour par d'iMiormi's barreaux eu fiT grillagi'îs. Personne, pas même mailame Grandet, n'avait la permission d'y venir, le bonliommr- voulait y rester seul connue tm aldiimisli' à non loiiriiiMul I.à, sans doute, (pidipu' ciichclle avait «'lé très habilement prati(|uée, là s'enunaga>iinaienl les litres fie propriété, là prndaierit les balances à peser les louis, là se laisnienl nuitamment et en secret les ipiittances, les reçus, les calculs; de manière (|iie les gens d all'airis, voyant toujours Grandet prêt h tout, pouvaient imaginer qu'il avait à ses ordres une rr>e ou im di'mon. Là, sans doute, quand Nanon rondail h ébranlir les planchers, (juand lo
chien-loup veillait et bâillait dans la cour, quand madame et mademoiselle Grandet étaient bien endormies, venait le vieux tonnelier choyer, caresser, couver, cuver, cercler son or. Les murs étaient épais, lescontrevens discrets. Lui seul avait la clef de ce laboratoire, où, dit-on, il consultait les plans sur lesquels ses arbres à fruits étaient désignés, et où il chiffrait ses produits à un [irovin, à une bourrée près. L'entrée de la chambre d'Eugénie faisait face à cette porte murée. Puis, au bout du palier était l'appartement des deux époux, qui occupaient tout le devant de la maison. Madame Grandet avait une chambre contiguë à celle d'Eugénie , chez qui l'on entrait par une porto vitrée. La chambre du maître était séparée de celle de se femme par une cloison, et du mystérieux cabinet par un gros mur. Le père Grandet avait logé son neveu au second étage, dans la haute mansarde située au-dessus de sa chambre.de manière à pouvoir l'entendre s'il lui prenait fantaisie d'aller et de venir. Quand Eugénie et sa mère arrivèrent au milieu du palier, elles se donnèrent le baiser du soir; puis, après avoir dit à Charles quelques mots d'adieu, froids sur les lèvres, mais certes chaleureux au cœur de la fille elles rentrèrent dans leurs chambres.'
— Vous voilà chez vous, mon neveu, dit le père Grandet à Charles en lui ouvrant sa porte. Si vous aviez besoin de sortir, vous appelleriez Nanon. Sans elle, votre serviteur ! le chien vous mangerait sans vous dire un seul mot. Dormez bien. Bonsoir. Ha! bal ces dames vous (înt lait du feu, reprit-il. En ce moment la grande Nanon apparut, armée d'une bassinoire. — En voilà bien d'une autre 1 dit monsieur Grandet. Prenez-vous mon neveu pour une femme en couches? Veux-tu bien remporter ta braise Nanon.
— Mais, monsieur, les draps sont humides, et ce monsieur est vrciiment mignon comme une femme.
— Allons, va, puisque tu l'as dans la tête, dit Grandet eu la poussant par Its épaules; mais prends garde do meltio le feu. Puis l'avare descendit en grommelant do vagues paroles.
Charles demeura pantois au milieu de ses malles. Après avoir jeté les yeux sur les murs d'une chambre en mansarde, tendue do ce papier jaune à bou(juels de fleurs qui tapisse les guinguettes, sur une cheminée en pierre de liais cannelée dont le seul asjiect donnait froid, sur des chaises de bois jaune garnies en canne vernissée, et (jui semblaient avoir plus de quatre angles, sur une table de nuit ouverte dans laquelle aurait pu tenir un petit sergent de voltigeurs, sur le maigre tapis do lisière placé au bas d'un lit à ciel dont les pentes on drap tremblaient connue si elles allaient tomber, achevées par les vers, il regarda .sérieusement la grande Nanon, et lui dit : — Ah ça ! ma chère enfant, suis-je bien chez monsieur Grandet, l'ancien maire de Sauinur, frère de monsieur (Irandel di' Paris?
— Oui, monsieur, chez un ben aimable, un ben doux, un ben parlait monsieur, l'aul-il (jueje vous aide à défaire vos malles?
— Ma loil je le veux bien, nion vieux troupier! N'avezvous pas servi dans les nr.irins de la garde impériale?
— Oh I oh 1 oh I oh I dit Namin, ipioi qu(( c'est cpio ça les marins do la garde ? C'esl-y s;ile? Ça va-t-il sur l'eau ?
— Tenez, cherchez inn robe de chanibri» qui est dans cette vali.se. En voie i la clef.
Nanon l'ut tout émerveillée de voir une robe de chambre en soie verte it fleurs d'or et à dessins onli<|ues.
— Vous allez mettre çn pour vous rouclier? dit-elle.
— Oui.
— Sainto Vierge ! le beau devant d'autel pour la paroisse I Mais, mon cher mignon monsieur, donnez donc ç.» h l'église, vous sauverez votre rtme, tandis que rn »ous la fera perdre. Oh I que vcuis êtes donc gentil connue ça 1 Jo vais appeler mademoiselle pour qu'aile vous regarde.
— Allons, N.moii, puiMjue Nanon y a, voule/vous vous laire 1 l.aissez-moi coucher, jarrani;erai mes affaires deniam ; pl si ma rolie vous plall tant, vous sauverci voira
DE BALZAC
âme. Je suis trop bon chrétien pour vous la refuser en m'en allant, et vous pourrez en faire ce que vous voudrez. NanoQ resta plantée sur ses pieds, contemplant Charles, sans pouvoir ajouter foi à ses paroles.
— Me donner ce bel atour I dit-elle en s'en allant. Il rêve déjà, ce monsieur. Bonsoir.
— Bonsoir, Nanon.
— Qu'est-ce que je suis venu faire ici? se dit Charles en s'endormant. Mon père n'est pas un niais, mon voyage doit avoir un but. Psch! A demain les affaires I disait je ne sais quelle ganache grecque.
— éainle Vierge ! qu'il est gentil, mon cousin I se dit Eugénie en interrompant ses prières, qui ce soir-là ne furent pas finies.
Madame Grandet n'eut aucune pensée en se couchant. Elle entendait, par la porte do communication qui se trouvait au milieu do la cloison, l'avare se promenant de long en long dans sa chambre. Semblable à toutes les femmes timides, elleavait étudié le caraclèredesonseigneur. De même que la mouette prévoit l'orage, elle avait, à d'imperceptibles signes, pressenti la tempête intérieure qui agitait Grandet, et, pour eni[)loyer l'exiiression dont elle se servait, elle faisait alors la morte. Grandet regardait la porte intérieurement doublée en tôle qu'il avait fait mettre à son cabinet, et se disait : — yuello idée bizarre a eue mon frère de me léguer son enfant? Jolie succession 1 Je n'ai pas vingt écus à donner. Mais (ju'est-ce que vingt écus pour ce mirliflor qui lorgnait mon baromètre comme s'il avait voulu en faire du feu î
En songeant aux conséquences de ce testament de douleur, Grandet était peut-être plus agité que ne l'était son prère au moment où il le traça.
— J'aurais a'tto robe d'or?... disait Nanon, qui s'endormit habillée do son devant d'autel, rêvant de fleurs, de tabis, do damas, pour la première lois de sa vie, comme Eugénie rêva d'aniour.
Dans la pure et monotone vie des jeunes filles, il vient une heure délicieuse où le soleil leur épanche ses rayons dans l'âme, .où la fleur leur exprime des pensées, où les palpit.iliuns du creiir communiquent au c rvcau leur chaude fécondancc, et ibndcnt les idées en un vague dé.sir ; jour d'innocente mélancolie et dn suaves joyeuselés I Quand les cnfans commencent à voir, ils sourient ; quand uni^ tille entrevoit le siînlinient dans la nature, elle sourit comuio (file souriait enl'anl. Si la luniiwo est le premier amour de la vie, l'amour n'osl-il pas la lumière du cœur? Le' moment de voir clair aux choses d'ici-bas était arrivé pour Eugénie. Matinale comme toutes les filles de province, elle SI) leva de bonne heure, lit sa prière, et conimen(;a j'feuvn) d<! sa toilelte, o(CU[)ation qui dé»orniais allaitavoir un sens. Elle lissa d'ahurd ses cheveux châtains, tordit leurs ffrusscfi nattes au-dessus do sa tête avec le plus grand soin, vn évitant que les chuveux no s'échappassent de leurs tre)n''s, et introduisit dans .sa coiffure une symétrie qui n;llall^sl la tifiiide randeiir de son visa;;e, en accordant la sim(illrit(' des accessoires à la naïveté des lignes. En S(î lavant plusieurs fois les mains dans de l'eau pure qui lui durelwait et roui,'issait la peau, ell(! regarda ses beaux bras roiidH, et se demanda ce. que l'aisaTl sua cousin pour avoir liH mains si mollrnieiit blanches, les oncles si bien fai.'Oiini'xt. Elle mit des bas neufs vÀ ses plus jolis souliers. I-.lli- se lara droit, sans passer d'irilleLs. Enfin .souhailanl, pour la première fois de sa vie, <le paraître ii son avantage, rili'Kjiiniil le bonheur d'avoir une roU) fraîche, bien laite, cl qui la rendait altrayaiile. (juaiid sa toilette fut achevée, (•\W eniciidil sonner l'horloi^ede la panasse, et s'iUonna do 110 cdiiipler qui" sept heures. l.<! di'sir il'avoir tout le tciii(is iieicssain- pour se bien habiller l'avait lait lever trop bit. Ignorant l'art île rem.inier dix lois une houclit de ihi-venx et d'en étudier l'eirel, Euf^i'-nie .se croisa bonnement les bras, N'aiwil A ka fenêlre, conlempla la tour, le jardin (•Iroil, et Ifs hau'ea trrr.ivMH qui le rlniiiinaiiiit ; vue inélanrolique, boriii-e, mais i|ui n'i'-t.iit pas di'fKiurvue des mysti^liousos beauté-s purliculjèrej»aux eiidrulU suhlairui» ou h lu
nature inculte. Auprès de la cuisine se trouvait un puits entouré d'une margelle, et à poulie maintenue dans une braiifhe de fer courbée, qu'embrassait une vigno aux pampres flétris, rougis, brouis par la saison. De là, le tortueux sarment gagnait le mur, s'y attachait, courait lo long do la maison, et finissait sur un bûcher où le bois était rangé avec autant d'exactitude que peuvent l'êlre les livres d'un bibliophile. Le pavé de la cour offrait ces teintes noirâtres produites avec le temps par les mousses, par les herbes, par le défaut de mouvement. Les murs épais présentaient leur chemise verte, ondée de longues traces brunes. Enfin les huit marches qui régnaient au fond de la cour et menaient à la porte du jardin étaient disjointes et ensevelies sous de hautes plantes, comme le tombeau d'un chevalier enterré par sa veuve au temps des croisades. Au-dessus d'une assise de pierres toutes rongées s'élevait une grille de bois pourri, à moitié tombée de vétusté, mais à laquelle se mariaient à leur gré des plantes grimpantes. De chaque coté de la porte à claire-voie s'avançaient les rameaux tortus de doux pommiers rabougris. Trois allées parallèles, sablées, et séparées par des carrés dont les terres étaient maintenues au moyen d'une 'bordure en buis, composaient ce jardin, que terminait, au bas do la terrasse, un couvert de tilleuls. A un bout, des frambroisiers ; à l'autre, un immense noyer qui inclinait ses branches jusque sur le cabinet du tonnelier. Un jour pur et le beau soleil des automnes naturels aux rives de la Loire commençaient à dissiper le glacis imprimé par la nuit aux pittoresques objets, aux murs, aux plantes qui meublaient ce jardin et la cour. Eugénie trouva des charmes tout nouveaux dans l'aspect de ces choses, auparavant si ordinaires pour elle. Mille pensées confuses naissaient dans son âme, et y croissaient à mesure que croissaient au dehors les rayons du soli'il. Elle eut enfin ce mouvement de plaisir vague, inexplicable , qui enveloppe l'être moral connue un nuage envelopperait l'être physique. Ses réflexions s'accordaient avec les détails de ce singufier paysage, et les harmcmies de son cœur firent alliance avec les harmonies do la nature. Quand le soleil atteignit un pan de mur, d'où tombaient des Cheveux de Vénus aux feuilles épaisses à couleurs changeantes comme la gorge des pigeons, do célestes rayons d'espérance illuminèrent l'avenir pour Eugénie, qui désormais se plut à regarder ce pan de mur, ses fleurs p31es, ses clochettes bleues et ses herbes 'fanées, aux(|uels se mêla un souvenir gracieux comme ceux de l'enfance. Le bruit que chaque feuille produisait dans celle cour sonore, en se détachant do son rameau, donnait uno réponse aux secrètes interrogations de la jrune fille, qui serait resiée là, pendant toute la journi'e, sans s'apercevoir de la luite des heures. Puis, vinrent de tumultueux mouvemens d'âme. Elle so lova fréquemment, se mit devant son miroir, et s'y regarda coinnio un auteur do bonne foi contemple son œuvre, pour se critiquer etso dire des injures à lui-même.
— Je lie suis pas assez belle pour lui. Telle était la pen- ,séo d'Eugénie, pensén hundile et fertile eu soufi'rances. La pauvi-e fille ne so rendait pas jiisUce ; mais la modeslie, ou mieux la crainte, est une des premières vertus de l'amour. Eu(,'(''nio appartenait bien à co ly[ie d'enfans Inrlement constilui's comme il.s le soiitd.insla pelite bourgeoisie, et dont les beautés paraissent vulgaires; mais si elle ressemblait à Vénus de Milo,ses formes étaient ennoblies par cette suavité da .senliment chrétien qui purifie la femme et lui donne une disllni'lion inruiinue aux .scul[)leurs anciens. Elle avait une lêtu ('■niirine, le fiont inasculiu mais délicat du Jupiter do Phidias, et dos yeux gris auxipiels .sa chaste vie, on s'y tant (ont entière, iinpriniait une lumière jaillissante. Les portraits de son viMigi» rond, jadis frais et rose, avaient ét^ gn)s:>is par une petite vérole assez cli'ineiile pour n'y poil» laisser de traces, mais (pii avait détruit le velouté de la peau, néniimiiins si douce el si (ine encore que le pur baiser (lésa mèro y traçait pas.s'igèieinent une marque rouge. Son nez était un peu trop tort, mais il s'harmoniait avir/ uno bouche d'un ruugo du nnnmin, dont les lèvres à luillb
EUGÉNIE GRANDET
raios étaipnt pleines d'amour et de bonté. Le col avait une rondeur parfaite. Le corsage bombé, soigneusement voilé, attirait le regard et faisait rêver; il manquait sans doute un peu de la grâce due à la toiletîe ; mais, pour les connaisseurs, la non-flexibilité de cette haute taille devait être un charme. Eugénie, grande et forte, n'avait donc rien du joli qui plaît auï masses ; mais elle était belle de cette beauté si facile à reconnaître, et dont s'éprennent seulement les artistes. Le peintre qui cherche ici-bas un type à la céleste pureté de Marie, qui demande à toute la nature féminine ces yeux modestement fiers devinés par Raphaël, ces lignes vierges que donne parfois la nature, mais qu'une vie chrétienne et pudique peut seule conserver ou faire acquérir ; ce peintre, amoureux d'uH si rare modèle, eût trouvé tout à coup dans le visage d'Eugénie la noblesse innée qui s'ignore; il eût vu sous un front calme un monde d'amour; et, dans la coupe des yeux, dans l'habitude des paupières, le je ne sais quoi divin. Ses traits, les contours de sa tête que l'expres-sion du plaisir n'avait jamais ni altérés ni fatigués, ressemblaient aux lig'nes d'horizon si doucement tranchées dans le loiiiiain des lacs tranquilles. Cette physionomie calme, colonie, bordée de lueur comme une jolie fleur éclose, reposait l'Ame, communiquait le charme delà con- .science qui s'y reflétait, et commandait le regard. Eugénie était encore sur la rive de la vie où fleurissent les illusions enfantines, où se cueillent les marguerites avec des délices plus tard inconnues. Aussi se dit-elle en se mirant, sans savoir encore ce qu'était l'amour : —Je suis trop laide, il ne fera pas attention à moi.
Puis elle ouvrit la porte de sa chambre, qui donnait sur l'escalier, et tendit le cou pour écouter les bruits do la maison. — Il ne se lève pas, pensa-t-elle en entendant la tousserio matinale de Nanon, et la bonne fille allant, venant, balayant la salle, allumant son feu, enehaînant le chien et parlant ri ses bAtes dans l'écurie. Aussitôt Eugénie descendit et courut à Nanon qui trayait la vache.
— Nanon, ma bonne Nanon, fais donc de la crfime pour lo café de mon cousin.
— Mais, mademoiselle, il aurait fallu s'y prendre hier, dit Nanon qui partit d'un gros éclat de rire. Je ne peux pas faire de la crème. Votre cousin est mignon, mignon, mais vraiment mignon. Vous ne l'avez pas vu dans sa chambrelouquo do soie et «l'or. J'e l'ai vu, moi. Il porte du linge fin comme celui du surplis h monsieur le curé.
— Nanon, fais-nous donc de la galette.
— Et qui me donnera du bois pour lo fourj et do la farine, et du biMiiTi'? dit Nanon, laquelle, en sa qualité de premier ministre deGrandet, prenait parfois une importance énorme aux yeux d'Kugénie et de sa mère. F.iut-il pas le voler, cet homme, [)our fêter votre cousin 7 Demandez- luj du beurre, d(! la farine, du liois, il est votre fière, il peut vous en donner. Tenez, lo voilà qui descend pour voir aux provisions...
Eugi^nie se sauva dans lo jardin, tout épouvantéo en entendant trembler l'esc^iiier sous lo pas do son père. Elle éprouvait déj.*! 'es effets do c/'tto profonde pudeur et de celle conscience (larlirulièro de notr(> bonheur qui nous fait croire, non sans raison peut-fitre, (pie nos (lensées sont gravées sur notre front et sautent aux yeux il'aulnii. En s'a- (»erciwanten(ln du froid déiiûmenl de la maison paternelle, la pauvre fille concevait nue sorte de déjiit de ne pouvoir la mettre en harmonie avec l'élégance de .son cousin, l'^lln 6()rouva un hcsoin passioniK'Mliî fiiire (jui>lque rhos(! pour lui :(pioi7 elle n'en savait rii'U. Naïve et vraie, elle se laissait aller k sn nature an^'élique sans se déflrr ni de ses iinpre«slon», ni de ses sentimoiis. Le seul aspect de son cousin avait éveilli! chez elle les penchans naturels de In femnv\ et ils durent se di'ployer d'auliint plus vivcmeiil, qu'ayant nlteinl sa vinttl-Iroisiènic jinni'i', elle se Irouv.iil dans la plénilu<le de son intellixiru-e cl de ses désirs, pour la première fois, elle eut dans le cfrur de la terreur ."l l'aspocl de son père, vit en lui In maître de son sort, et se crut roupahlf d'une f.iule on lui taisant (piciques pensi'-es. l'allé «c mit h manhiT h pan prérlpH(is m s'élonnanl do respirer
un air plus pur, de sentir les rayons du soleil plus vivifians, et d'y puiser une chaleur morale, une vie nouvelle. Pendant qu'elle cherchait un artifice pour obtenir la gaUtte, il s'élevait entre la grande Nanon et Grandet une de ces querelles aussi rares entre eux que le sont les hirondelles en hiver. Muni de ses clefs , le bonhomme était venu pour mesurer les vivres nécessaires à la consommation de la journée. ,
— Reste-t-il du pain d'hier? dit-il à Nanon.
— Pas une miette, monsieur.
Grandet prit un gros pain rond, bien enfarin<5, moulé dans un do ces paniers plats qui servent à boulanger en Anjou, et il allait le couper, quand Nanon lui dit :
— Nous sommes cinij aujourd'hui, monsieur.
— C'est vrai, répondit Grandet, mais ton pain pè.sesix li- \Tes. il en restera. D'ailleurs, ces jeunes gens de Paris, tu verras que ra ne mange point de pain.
— Ça mangera donc de la fn'ppe? d\i Nanon.
En Anjou, la frippe, mot du lexique populaire, exprime , l'accompagnement du pain, depuis le beurre étendu sur la tartine, frippe vulgaire, jusqu'aux confitures d'alleberge, la plus distinguée des frippes; et tous ceux qui, dans leur enfance, ont léché la frippe et laissé le pain, comprendront la portée de cette locution.
— Non, répondit Grandet, ça no mange ni fripi>e, ni pain. Ils sont quasiment comme des filles à marier.
Enfin, après avoir parcimonieusement ordonni' le menu quotidien, le bonhomme allait se diriger vers son fruitier, en fermant néanmoins les armoires de sa Dépense, lorsque Nanon l'arrêta pour lui dire :
— Monsieur, donnez-moi donc alors de la farine et du beurre, je ferai une galette aux enfans.
— Ne vas-tu pas mettre la maison au pillage à cause de mon neveu?
— Je ne pensais pas plus à votre neveu qu'à votre cliien, pas plus que vous n'y pensez vous-même. Ne voilà-t-il pas que vous ne m'âv^z aveint que six morceaux de sucre, m'en faut huit.
— lia ci ! Nanon, je ne t'ai jamais vu comme ça. Qu'estce <|ui le passe donc par la tête? Es-tu la maîtresse, ici ? Tu n'auras que six morceaux rfo sucre.
— Eh bien 1 votre neveu, avec quoi donc qu'il sucrera son café?
— Avec deux morceaux ; je m'en passerai, moi.
— Vous vous passerez do sucre, à votre flgel J'aimerais mieux vous en acheter de ma poche.
— Mèletoi do ce (jui te regarde.
Malgré la baisse du prix, le sucre était toujours, aux yeux du tonnelier, la plus précieuse des denrt'es coloni.iles : il valait toujours six francs la livre pour lui. L'obligaliou do le ménager, prise .sous l'Kmpire, était devenue la plus indiMiHiile de ses habitudes. Toutes les femmes, même la plus niaise, savent ruser pour arriver fi leurs lins: Nanon abandonna la question du sucre pour obtenir la galette.
— Mailemoisolle, ciia-f-elle par la croisée, est-ce pasquo vous voulez de la galette?
— Non I non I répondit Eugénie.
— Allons, Nanon, dit Graiulct en entendant la voix de sa fille, liens. Il ouvrit la mette où était la farine, lui (>n donna une mesure, et ajouta cpielques onces de beurre au morce.Mi iju'il avait il(V|à coupé.
— Il faudra du bois pour chaurTcr lo four, dit l'implacable Nanon.
— i:ii bien I tu en prendras î» ta suffisance, répondit-il mi''lanro|i(|uemen1, mais alors tu nous feras une tarte aux Iruils. et tu nous cuiras nu four tout lo dtner ; par ainsi, tu n'allumeras pas deux feux.
— Oni<"n ! s'écria Nanon, vous n'avez pas besoin de mo le diri". Grandet jeta sur son lldèln ministre un coiipd'oMl prcsipie p;iti>rncl. — Madcmoisellf. cria la cuisinièn». nous aurons une g.dotte. Le père (iralldet revint cti.iri;!' de se.s fruits, et en rangea une première assiette sur la table de la ruisino. Voyez donc, monsieur, lui dit Nanon, Ic-s Jolies boites qu'a votre neveu. (.)un| cuir, et qui .sent bon. AvcC
DE BALZAC
quoi que ça se nettoie donc? Faut-il y mettre de votre cirage à l'œuf?
— Nanon, je crois que lœuf gâterait ce cuir-là. D'ailleurs, dis-lui que tu ne connais pas la manière de cirer le maroquin, oui, c'est du maroquin. Il achètera lui-même à Saumurèl t'apportera de quoi lustrer ses bottes. J'ai entendu dire qu'on fourre du sucre dans leur cirage pour le rendre brillant.
— C'est donc bon à manger, dit la servante en portant les bottes à son nez. Tiens, tiens, elles sentent l'eau de Cologne de madame. Ah ! c'est-il drôle.
— Drôle ! dit le maître, tu trouves drôle de mettre à des bottes plus d'argent que n'en vaut celui qui les porte.
— Monsieur, dit-elle au second voyage de son maître qui avait fermé le fruitier, est-ce que vous ne mettrez pas une ou deux fois le pot-au-feu par semaine à cause de votre...?
— Oui.
— Faudra que j'aille à la boucherie.
— Pas du tout ; tu nous feras du bouillon de volaille, les fermiers ne t'en laisseront pas chômer. Mais je vais dire à Cornoiller de me tuer dos corbeaux. Ce gibier-là donne le meilleur bouillon de la terre.
— C'est-y vrai, monsieur, que ça mange les morts?
— Tu es bête, Nanon ! ils mangent, comme tout le monde, ce qu'ils trouvent. Est-ce que nous ne vivons pas dss morts? Qu'est-ce donc que les successions ? Le père Grandet, n'ayant plus d'ordres à donner, lira sa montre ; et voyant qu'il pouvait encore disposer d'une demi-heure avant le déjeuner, il prit son chapeau, vint embrasser sa fille, et lui dit : — Veux-tu te promener au bord de la Loire sur mes prairies? j'ai quelque chose à y faire.
Eugénie alla mettre son chapeau de paille cousue, doublé de taffetas rose; puis, le père et la fille descendirent la rue tortueuse jusqu'à la place.
— Où dévaJlez-vous donc si matin ? dit le notaire Cruchot qui rencontra Grandet.
— Voir quelque chose, répondit le bonhomme sans être la dupe de la promenade matinale de son ami.
Quand le père Grandet allait voir quelque chose, le notaire savait par expérience qu'il y avait toujours quelque chose à gagner avec lui. Donc il l'accompagna.
— Venez, Cruchot? dit Grandet au notaire. Vous ôtes do mes amis, je vais \tius démontrer comme quoi c'est une h&liso de planter des peupliers dans de bonnes terres...
— Vous comptez donc pour rien les soixante mille francs que vous avez palpés pour ceux qui étaient dans vos prairies de la Loire, dit maître Crurhol en ouvrant des yeux hébétés. Avez-vous eu du bonheur ?... Couper vos arbres au moment où l'on manquait de bois blanc à Nantes, et las vendre trente francsl
Eugénie écoutait sans .savoir qu'elle touchait au moment le plus solennel de sa vie, et que le notaire allait tain» prononcer sur elle un arr(H paternel cl .souverain. Grandet était arrivé aux magniliques prairies qu'il possédait tu bord de la Loire, et où Irenlo ouvriers s'occupaient à déblayer, combler, niveler les emplaccmens autrefois pris par les |>euplier8.
— Maître Crucliol, voyez ce qu'un peuplier prend de terrain, dil-il au notaire. Jean, cria-t-il h un ouvrier, me...nie...mi.'sure avec la toisu dans tou...tou...tuus les
bC-luT
— Quatre fois huil pieds, répondit l'ouvrier après avoir Uni.
— Trontc-deui pied» do perte, dit Gramlel h Cruchot. J'avai.i sur r^lU; llgn(> trois cents peupliers, pas vrai? Or... trois (.e... ce... r«...rcnl fois trenle-d...eux pie...pieils me nuiii...miiu...mau... mangcali'nt ciri...inq cents de loin; njoiilez deux fois autant sur les côtés , <|uifize cents; li.'s ranKées <lu milieu autant. Alors, mé...mé... mettons mille bottes de foin.
— Ivbl bien, dit Cruchot pouraider son ami, mille bottes «Jeci- foin-li valent environ six cents fran(.s.
— I)i...di,.. dites dou...oii... ouze c<'nts h ciuse des
trois à quatre cents francs de regain. Eh bien ! ca...ca... ca.. .calculez ce que que que dou...ouze cents francs par an pen...pen... pendant quarante ans do. ..donnent a... a. ..avec les in. .. in... intérêts com...com. ..composés que... que que vouous saaavez.
— Va pour soixante mille francs, dit le notaire.
— Je le veux bien! ça ne. ..ne. ..ne fera que. ..que. ..que soixante mille francs. Eh bien ! reprit le vigneron sans bégayer, deux mille peupliers de quarante ans ne me donneraient pas cinquante mille francs. 11 y a perte. J'ai trouvé ça, moi, dit Grandet en se dressant sur ses ergots. Jean, reprit-il, tu combleras les trous, excepté du côté de la Loire, où tu planteras [es peupliers que j'ai achetés. En les mettant dans la rivière, ils se nouriront aux frais du gouvernement, ajouta-t-il en se tournant vers Cruchot et imprimant à la loupe de son nez un léger mouvement qui valait le plus ironique des sourires.
— Cola est clair : les peupliers ne doivent se planter que sur les terres maigres, dit Cruchot stupéfait par les calculs de Grandet.
— 0-u-î, monsieur, répondit ironiquement le tonnelier. Eu.i^énie, qui regardait le sublime paysage de la Loire
sans écouter les calculs de son père, prêta bientôt l'oreille aux discouis de Cruchot en l'entendant dire à son client : — Hé bien ! vous avez fait venir un gendre de Paris, il n'est question que de votre neveu dans tout Saumur. Je Vcds bientôt avoir un contrat à dresser, père Grandet.
— Vous.. .ou... vous êtes sû...so...orti de bc. .bonne heure pooour me dire ça, reprit Grandet en accompagnant cette réflexion d'un mouvement de sa loupe. Hé bieni mon vieux camaaarade, je serai franc, et je vous dirai ce que vooous voooulez sa. ..savoir. J'aimerais mieux, voyez-voous, je. ..jeter ma fi. ..fi... fille dans la Loire que de la dooonner à son couuuousin : vous pou...pou...ouvez aaannoncer ça. Mais non, laissez ja.ser le. ..le mon. ..onde.
Cette réponse causa des éblouissemens à Eugénie. Les lointaines espérances qui pour elles commençaient à poindre dans son cœur fleurirent soudain, se réalisèrent et formèrent un faisceau de fleurs qu'elle vit coupées et gisant à terre. Depuis la veille, elle s'attachait à Charles par tous les liens de bonheur qui unissent les âmes; désormais la souffrance allait donc les corroborer. N'est-il [jus dans la noble destinée de la femme d'être plus touchée des pompes de la misère que des splendeurs de la fortune? Comment le sentiment paternel avait-il pu s'éteindre au fond du cœur do son |)èro? de quel crime Charles était-il donc coupable? Questions mystérieuses ! Déjà son amour naissant, mystère si [)rotond, s'enveloppait de mystères. Elle revint tremblan sur ses jambes, et en arrivant à la vieille rue sombre, si joyeuse pour elle, elle la trouva d'un aspect triste, elle y res[)ira la mélancolie que les temps et les choses y avaient iniprimée. Aucun des ensf ignemons de l'amour ne lui manquait. A quelques (las du logis, elle devança son père et rullendità la porte après y avoir frappé. Mais Grandet, qui voyait dans la main du notaire un journal encore sous bande, lui avait dit: — Où en senties fonds?
— Vous ne voulez pas m'éeouter, Giandet, lui répondit Cruchot. Aehetez-en vite, il y a oncon^ vin,^'t pour cent à f,'a;;ner en deux ans, outre les int('rêts il un excellent taux, cinq mille livres de rente pour quatre •vingt mille Irancs. Les fonds sont à (]uatre-vingt francs cinquante centime».
— Nous verrons cola, répondit Grandet en so Irottanl lo menton.
— Mon Dieu ! dit le notaire.
— lié bien ! (pioi? .s'écria Grandet au monuMit où Cj-ucliot lui niellait le journal .sous les yeux en lui disant : — Lisez cet article.
Marifiriir (Irinxlrl, l'un des négociaiis les plus esliinés de l'itrif, .v'f«/ linili' la ccriflle hier upics dtcir fait son apjiitrilion ucc.nutumve à la lloursc. Il arail rmoijé au président de la chambre des députés sa démission, et s'était également démis de ses fonctions de juge au tribunal de commerce. La faillite de messieurs Uoguin et Souchet, son
EUGÉNIE GRANDET
agent de change et son notaire, l'ont ruiné. La considération dont jouissait monsieur Grandet et son crédit étaient néanmoins tels qu'il eût fans doute trouvé des secours sur la place de Paris. Il est à regretter que cet homme honorable ait cédé à un premier moment de désespoir, etc.
— Je le savais, dit le vieux vigneron au notaire.
Ce mot glaça maître Cruchot, qui, malgré son impassibilité de notaire, se sentit froid dans le dos en pensant que le Grandet de Paris avait peut-être imploré vainement les millions du Grandet de Saumur.
— Et son fils, si joyeux hier...
— Il ne sait rien encore, répondit Grandet avec le même calme.
— Adieu, monsieur Grandet, dit Cruchot qui conijjfit tout et alla rassurer le président de Bonfons.
En entrant, Grandet trouva le déjeuner prêt. Madame Grandet, au cou de laquelle Eugénie sauta pour l'embrasser avec cette vivo elTusion de cœur que nous cause un chagrin secret, élait déjà sur son siège à patins, et se tricotait des manches pour l'hiver.
— Vous pouvez manger, dit Nanon qui descendit les escaliers quatre à c|uatre, l'enfant dort comme un ciiéruhin. Qu'il est gentil les yeux fermés! Je suis entrée, je lai appelé. Ah bien oui I personne.
— Laisse-le dormir, dit Grandet, il s'éveillera toujours assez tôt aujourd'hui pour apprendre de mauvaises nouvelles.
— Qu'y a-t-il donc? demanda Eugénie en mettant dans son café les deux petils morceaux de sucre pesant on no sait combien de grammes que le bonhomme s'amusait à couper lui-même à ses heures perdues. Madame Grandet, qui n'avait pas osé l'aire cette question, regarda son maii.
— Son père s'est brûlé la cervelle.
— Mon oncle'?... dit Eugénie.
— Le pauvre jeune homme! s'écria madame Grandet.
— Oui, pauvre, reprit Grandet, il ne possède pas un sou.
— Hé bien! il dort comme s'il était le roi d'e la terre, dit Nanon d'un accent doux.
Eugénie cessa de manger. Son cœur so serra, comme il se serre quand, pour la première fois, la compassion, excitée par le malheur de celui qu'elle aime, s'épanclie dans le corps entier d'une femme. La pauvre fille pleura.
— Tu ne connaissais pas ton oncle, pourquoi pleurestu? lui dit son pèn! en lui laneant un di^ ces regards de tigre affamé qu'il jetait sans doute à ses tas d'or.
— Mais, monsieur, dit la servante, qui ne so sentirait pas de pitié pour ce pauvre jeune homme qui dort connue un sabot sans savoir son sort'?
— Je ne te parle pas, Nanon ! tiens ta langue. Eugénie apprit en ce moment que la fennne (jui aime
doit toujours dissimuler ses sentiniens. Elle ne répondit pas.
— Jusqu'fi mon retour, vous no lui parlerez dt^ rli'ii, j'espère, m'ame Grandet, dit l(! vieillard en continuant. Je suis obligé d'aller faire aligner le fossé de mes prés sur la roule. Je serai revi'uu à midi pour le second déjeuner, et je causerai avec mon neveu dc^ ses adaires. Quanta toi, mademoiselle Eugijrde, si c'est [xuir ((! niirhlldr que tu pleures, assez connue cela, mon enfant. Il partira d'arro d'arre pour les Grandes Indes. Tu ne le verras jilus...
Le pèr(! prit ses gants au bord de son chapeau, les mit avec son calniii hahiluel, les assujettit en s'enunortais.nit les doigts les uns dans les autres, et sortit.
— Ah 1 maman, j'étoulle, s'i'cria l^ugt'iiie (juand elle fut seule avec sa mère. Je n'ai jamais soull'ert ainsi. Mail.ime Grandet, voyant sa lilli! pAlir, ouvrit l.i croisée et lui m respirer le grand air.— Je suis mieux, dit Eugénie a[)rès un moment.
Celte eiMolion norvcuse cliez une nature jusqu'alors en nppareiici' calme et froide n'agit sur madame Grandet, qui reg.irda sa fille avec relie intuition sympathique dont «ont douées les mères pour l'objet do leur leieire.vbe, et
devisa tout. Mais, à la vérité, la vie des célèbres sœurs hongroises, attachées l'une à l'autre paf une erreur de la nature, n'avait pas été plus intime que ne l'était celle d'Eugénie et de sa mère , toujours ensemble dans cette embrasure de croisée, ensemble à l'église, et dormant ensemble dans le même air.
— Ma pauvre enfant! dit madame Grandet en prenant la tête d'Eugénie pour l'appuyer contre son sein.
A ces mots, la jeune fille releva la tête, interrogea sa mère par un regard, en scruta les secrètes pensées, et lui dit : — Pourquoi l'envoyer aux Indes? S'il est malheureux, ne doit-il pas rester ici, n'est-il pas notre plus proche parent ?
— Gui, mon enfant, ce serait bien naturel; mais ton père a ses raisons, nous devons les respecter.
La mère et la fille s'assirent en silence, l'une sur sa chaise à patins , l'autre sur son petit fauteuil ; et, toutes deux, elles reprirent leur ouvrage. Oppressée de reconnaissance pour l'admirable entente de cœur que lui avait témoigné sa mère, Eugénie lui baisa la main en disant : — Combien tu es bonne, ma chère maman I Ces paroles firent rayonner le vieux visage msternei, flétri par de longues douleurs. — Le trouves-tu bien? demanda Eugénie.
Madame Grandet ne répondit que par un sourire ; puis, après un moment de silence, elle dit à voix basse : — L'aimerais-tu donc déjà? ce serait mal.
— Mal, reprit Eugénie, pourquoi? Il le plaîl, il plaît à Nanon, pourquoi ne me plairait-il pas? Tiens, maman, mettons la table pour son déjeuner. Elle jeta son ouvrage, la mère en fit autant en lui disant : — Tu es folle I Mais elle se plut à justifier la folio de sa fille en la partageant. Eugénie appela Nanon.
— Quoi (jne vous voulez encore, mademoiselle?
— Nanon, tu auras bien de la crème pour midi.
— Ah 1 pour miili , oui, répondit la vieilles servante.
— Hé bien! donne-lui du café bien fort; j'ai entendu dire à monsieur des Grassins que le café so faisait bien forl à Paris. Mets-en beaucoup.
— Et où voulez-vous que j'en prenne?
— Achètes-en.
— Et si monsieur me rencontre ?
— Il est à ses prés.
— Je cours. Mais monsieur Eessard m'a déjà demandé si les trois Mages étaient chez nous, en me donnant de la bougie. Toute la ville 'va savoir nos déporlemens.
— Si ton père s'aperçoit de quelque chose, dit madame Grandet, il est capable de nous battre.
— Eh bien ! il nous battra, nous recevrons ses coups à genoux.
Madame Grandet leva les yeux au ciel pour toute ré'ponse. Nanon prit sa coill'e et sortit. Eugénie <lonna du linge blanc, elle alla chercher ipielques unes des grappes de rai>in ([u'elle s'était amusée à étendre sur des coriles dans le grenier ; elle marcha It'gèrenieiit le long du corridor pour ne point éveiller son cou.sin, el ne put s'empêcher d'écouter à sa porte la respiration qui s'échappait en temps égaux de .ses lèvres. — Le malheur veille pendant (ju'il dori, s(' dil-elle. Elle prit les plus vertes feuilles di' la vigne, arrangea son raisin aussi coipiettiinenl (pie l'aurail |iu dresser un vieux chef d'ollice, et l'apporta triomphalement sur la talili*. Elle fit main basse, dans la cuisiiu*, sur les poires iomtiti''es par son père, el les disposa en pvranii II' parmi des feuides. l'Ile allait, venait, Irollail, sautait. |{lle aurait bien voulu metlre à s.ic toute la m.ilson de son père; mais il avait les clefs de tout. Nanon revint avec deux (l'ufs frais, lin voyant les œufs, Eugénie eut l'envio de lui sauter au cou.
— Le fermier de lu Lando eu avait dans son panier, jo les lui <ii demandés, et il me les a donnés pour m'êlro agn-able, le mignon.
Après deux heures do soins, pendant lesquelles làigonio quitta vingl l'ois .son ouvrage pour aller voir bouillir In café, pour aller écouter le bruil que faisail son cousin eu
ILilrail du la Cumi'dii humaine.)
DE BALZAC
se levant, elle réussit à préparer un déjeuner très simple, peu f oùteux, mais qui dérogeait terriblement aux habitudes invétérées de la maison. Le déjeuner de midi s'y faisait debout. Chacun prenait un peu de pain, un fruit ou du beurre, et un verre de vin. En voyant la table placée auprès du feu, l'un des fauteuils mis devant le couvert de son cousin, en voyant les deux assiettées de fruits, le coquetier, la bouteille do vin blanc, le pain, et le sucre amoncelé dans une soucoupe, Eugénie trembla de tous ses membres en songeant seulement alors aux regards que lui lancerait son père, s'il venait à entrer en ce moment. Aussi regardait-elle souvent la pendule, afin de calculer si son cousin pourrait déjeuner avant le retour du bonhomme.
— Sois tranquille, Eugénie, si ton père vient, je prendrai tout sur moi, dit madame Grandet.
Eugénie ne put retenir une larme.
— Oh I ma bonne mère, s'écria-t-elle, je ne t'ai pas assez aimée I
Charles, après avoir fait mille tours dans sa chambre en chanteronnant, descendit enfin. Heureusement, il n'était encore que onze heures. Le Parisien 1 il avait mis autant de coquetterie h sa toilette que s'il se fiU trouvé au château do la noble dame qui voyageait en Ecosse. Il entra de cet air affable et riant qui sied si bien à la jeunesse, et qui causa une joie triste à Eugénie. Il avait pris en plaisanterie le désastre de ses chûteaux en Anjou, et aborda sa tante fort gaiement.
— Avez-vous bien passé la nuit, ma chère tante? Et vous, ma cousine?
— Bien, monsieur, mais vous? dit madame Grandet.
— Moi. parlaitement.
— Vous devez avoir faim , mon cousin, dit Eugénie ; meltcz-vous b table.
— Mais je ne déjeune jamais avant midi, le moment où je me lève. Ce|i(.'nd.int, j'ai si mal vécu en roule, que je me laisserai faire. D'ailleurs... Il tira la plus délicieuse montre plate que lireguet ait fuite. Tiens, mais il est onze heures, j'ai été matinal...
— Matinal? dit madame Grandet.
— Oui, mais je voulais ranger mes affaires. Eh bien I je mangerais volontiers quelque chose, un rien, une volaille, un perdreau.
— Sainte Vierge 1 cria Nanon en entendant ces paroles.
— Un perdreau, se disait Eugénieiiui aurait voulu payer un perdreau de tout son pi'cule.
— Venoz vous asseoir, lui dit sa lunte.
Le danily se laissa aller sur le fauteuil comme une jolie femme qui se pose sur son divim. l'iigénie et sa mère prirent des chais^'S et te mirent près de lui devant le feu.
— Vous vivez toujours ici? leur dit Charles on trouv.inl la salle encore plus laide au jour qu'elle ne l'était aux lumièn'ï.
— Toujours, r(*[iondit Eugénie en le regardant; excejité (lendfinl les vr'iidatiges. Nous allons alors aider Naiioii, et loguoiis tous II l'abbaye de Noyers.
— Vous ne vouh firomeiiez jamais?
— (.(uelipiefois le «liinanclie, n()rès vApres, quand il f.iil beau, dil madame Grandet, nous allons sur le p(]iit, ou voir l< H foin 4 ipiiind on ji's fauvlie.
— Avez-vous un fhe.'ilre?
— Aller ou Kperlaclel s'i-crin madame Grandet; voir des ronK'-dlenu ! Mais, monsieur, ne savez- vous pas (|ue c'est un |>é(lié mort'17
— Ti'uez, mon cher monsieur, dit Nanon en apjiortant len reurn, nous vous donnerons les poulets h la coipic.
— Olil <lr-s Oîufs frais I dit Charles (|ul, semblabln aux gens liabilués au luxe, ne penviit déj/i plus/i son perdreau, lifuit rVnl délirieuxl SI vous oviez du beurre? hein, ma cll^ro enlaiilT
— Ah I du beurre I Vou.t n'aurez donc pus de galette, dit M nervnnle.
— Mail lionne du heiirrn, Nnnnn 1 s'érrlo Kugénio.
l.n ji'une flllo ex/indniut -«on cousin coupant ses mouil-
lettes, et y prenait plaisir autant que la plus sensible grisetto de Paris en prend à voir jouer un mélodrame où triomphe l'innocence. Il est vi-ai que Charles, élevé par une mère gracieuse, perfectionné par une femme 5 la mode, avait des mouvemens coquets, élégans, menus, comme le sont ceux d'une petite maîtresse. La compatissance et la tendresse d'une jeune fille possèdent une influence vraiment magnétique. Aussi Charles, en se voyant l'objet des attentions de sa cousine et de sa tante, ne put-il se soustraire à l'influence des sentimens qui se dirigeaient vers lui en l'inondant pour ainsi dire. Il jeta sur Eugénie un de ces regards brillans de bonté, de caresse, un regard qui semblait sourire. Il s'aperçut, en contemplant Eugénie, de l'exquise harmonie des traits de ce pur visage, de son innocente attitude, de la clarté magique de ses yeux où scintillaient de jeunes pensées d'amour, et où le désir ignorait la volu[ité.
— Ma foi ! ma chère cousine, si vous étiez en grande loge et en grande toilette à l'Opéra, je vous garantis que ma tante aurait bien raison, vous y feriez faire bien des péchés d'envie aux hommes et de jalousie aux femmes.
Ce compliment étreignit le cœur d'Eugénie, et le fit palpiter de joie, quoiqu'elle n'y comprît rien-.
— Ohl mon cousin, vous voulez vous moquer d'une pauvre petite provinciale.
— Si vous me connaissiez, m.a cousine, vous sauriez que j'abhorre la raillerie ; elle flétrit le cœur, froisse tous les sentimens... Et il goba fort agréablement sa mouillette beurrée. Non, je n'ai probablement pas assez d'esprit pour me moquer des autres, et ce défaut me fait beaucoup do tort. A Paris, on trouve moyen de vous assassiner un homme en disant: Il a bon cœur. Cette phrase veut dire : Le pauvre garçon est bote comme un rhinocéros. Mais comme je suis riche et connu pour abattre une poupée du premier coup à trente pas, avec toute espèce de pistolet et en plein champ, la raillerie me respecte.
— Ce que vous dites, mon neveu, annonce un bon cœur.
— Vous avez une bien Jolie bague, dit Eugénie, est-ce mal de vous demander ?i la voir?
Charles tendit ;i la main en défaisant son anneau, et Eugénie rougit en effleurant du bout do ses doigts les ongles ro.ses de son cousin.
— Voyez, ma mère, le beau travail.
— Oh ! il y a gros d'or, dit Nanon en apportant le café.
— Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Charles ei) riant.
Et il montrait un pot ohlong, en terre brune, verni, faïence h l'intérieur, bordé d'une frange do cendre, et au fond ihi(|uel tombait le café en revenant à la surface du li- (]iiiili! bouillonnant.
— C'est du café boulhj, dit Nanon.
— Ah! ma clièro laiile, jo lais-serai du moins quelque trace bienfaisante do mon passage ici. Vous êtes bien arrir-n'-s! Jo vous apprendrai à faire du bon café dans une cafetière h la Chaptal.
Il l(>iita d'expli(pierl(^ système de la cafetière h la Chaptal,
— Ali bien ! s'il y a tant d'alTaires que ça, dit Nanon, il fui. Irait bien y passer sa vie. Jamais jo no ferai de café ciuiMiie Cl. Ah bien I oui. |{l qui est-ce (pii ferait do l'herb • pour notre vache p(>iidant que jo ferais le café?
— (;'esl moi (]ui le ferai, dit Eugénie.
— Enfantt dit madame Grandet en regardant sa fille.
A ce mot, qui rappelait bï chagrin près d(> l'imdre sur co mallieuienx jeune lioniine, les trois feninies so turent et le coiiteuiplèreiil d'un air de coniinisi'ration (jui lo frappa.
— (,)u'av('z-vnus donc, ma cousino?
— Chut I dit madame Grandet fi Eugénie qui allait parler. Tu sais, ma lllle, que Ion père s'est chargé do parler à monsieur...
— Dites Charles, dit le Jeune Grandet.
— Ah 1 vous vous noijmioz Charles? C'est un boauiionil s'écria lùigénie.
Lis malheurs pressentis arrivent presipio toujours. Lft,
EUGÉNIE GRANDET
Nanon, madame Grandet et Eugénie, qui ne pensaient pas sans frisson au retour du vieus tonnelier, entendirent un coup de marteau dont le retentissemeat leur était bien connu.
— Voilà papa I dit Eugénie.
Elle (Ma la soucoupe au sucre, en en laissant quelques morceaux sur li nappe. Nanon emporta l'assiette aux œufs. Madame Grandet se dressa comme une biche effrayée.
C'était une peur panique de laquelle Charles dut s'étonner.
— Eh bien! qu'avez-vous donc? leur demanda-t-il.
— Mais voilà mon père, dit Eugénie.
— Eh bien?...
Monsieur Grandet entra, jeta son regard clair sur la table, .sur Charles, il vit tout.
— Ah ! ah ! vous avez fait fête à votre neveu, c'est bien, très-bien, c'est fort bieni dit-il sans bégayer. Quand le chat court sur les toits, les souris dansent sur les planchers.
— Fête?... se dit Charles incapable de soupçonner le régime et les mœurs de cette maison.
— Donne-moi mon verre, Nanon? dit le bonhomme. Eugénie apporta te verre. Grandet tira de son gousset
un couteau de corne à grosse lame, coupa une farline, prit un peu de beurre, retendit soigneusement et se mit à manger debout. En ce moment Charles sucrait son café. Le père Grandet aperçut les morceaux de sucre, examina sa femme qui piîllt, et fit trois pas; il se pencha vers l'oreille de la pauvre vieille, et lui dit : — Oii donc avez-vous pris tout ce sucre ?
— Nanon est allée en chercher chez Fessard, il n'y en . avait pas.
Il est impossible de se figurer l'intérêt profond que cette scène muette offrait à ces trois femmes : Nanon avait quitté sa cuisine et regardait dans la salle pour voir comment les choses s'y passrraient. Charles ayant goûté son café, le trouva trop amer et chercha le sucre que Grandet avait déjà serré.
— Que voulez-vous, mon neveu? lui dit lo bonhomme.
— Le sucre.
— Mettez du lait, répondit lo maître de la maison, votre r^fé s'adoucira.
Eugénie reprit la soucoupe au sucre que Grandet avait déjà serrée, et la mit sur la table en contemplant .son père d'un air calme. Certes, la Parisienne qui, (lour faciliter la fiiiU" lie son amant, soutient de ses faibles bras une échello de soie, n(! montre pas plus de courage (|ue n'en di'ployait Lu;;éiiie <'n rcmellanl le sucre sur l.i table. L'amant récompens<.'ra sa l'arisienno (jui lui fera voir orgueilleusement un beau bras meurtri dont chaque veine flétrie .sera b.ii;<M<'o de larmes, de baisers, et guiTie par le plaisir; t<indis (|ue Charl<« no devait jamais être ilans lo se('rel(les prol'ondi's agitations qui brisaient lo cœur de sa cousine, ulons foudroyée par lo regard du vieux lounelitr.
— Tu ne manges pus, ma femme?
La pauvre ilote .s'avança, coupa pileusejnenl un morceau de pain, et prit une (loire. ICuti'uif ollrit audariciiM'iiient à .son père du raisin, en lui disant : — (ii>i>li' donc à ma conserve, ()apa I Mon cousin, vous en manderez, n'estce pas? Je suis allée chercher CCS jolies grappea-là pour vous.
— Oli I si on no le.s nrrêle, elles nu^llront Saumur nu pillagu pour voiis, mon neveu. Quand vous aurez fini, nous irons en.srmltle dans le jardin, j'ai à vous dire des cho.ses qui ne sont pas sum'-rs.
liugénie et sa mère lancèrent un regard sur Charles à l'cxprcssion duipid le jeune boinnie ne put se Iromper.
— (.lu'estrce (|ue ces moLs.<iignillenl, mon oncle? Depuis la mort de ma ftauvro mère... (à ces d(<u)i mot,^, sa voix niollil) il n'y n («s de malheur possible pour moi...
—• Mon neyeii, qui peut coiinallre les nlllictions par Ir.'*- <pie|le.s Dieu veut nous éprouver ? lui dit m tante.
— Ta, ta. I;i, ta! dit Crandel, voilà les l.ètises qui commeiicenl. Je vols iiyhc pejno, mon neveu, vos jolies
mains blanches. Il lui montra les espèces d'épaules de mouton que la nature lui avait mises au bout des bras. "Soilà des mains faites pour ramasser des écus! Vous avez été élevé à mettre vos pieds dans la peau avec laquelle .se fabriquent les portefeuilles où nous serrons les billets de banque. Mauvais 1 mauvais I
— Que voulez-vous dirc< mon oncle? je reul être pendu si je comprends un seul mot.
— Venez, dit Grandet. L'avare fit claquer la lame do son couteau, but le reste de son vin blanc, et ouvrit la porte. ,
— Mon cousin, ayez du courage I • L'accent de la jeune fillo avait glacé Charles, ^i strivit
son terrible parent en proie à de mortelles irinuiétudes. Eugénie, sa mère et Nanon vinrent dans là euisirie, excitées par une invincible curiosité à épier les deux acteurs de la scène qui allait se passer dans le petit jardin humide où l'oncle marcha d'abord sIlencieuseTtiPnt avec le neveu. Grandet n'était pas embarrassé pour apprendre h Charli'S la mort de son père, mais il éprouvait une sorte de compassion en le sachant sans un sou, et il cherchait des formules pour adoucir rexpressfon de cette cruelle vérité. Vous avec perdu votre père 1 ce n'était rien à dire. Loâ pères meurent avant les enfans. Mais : Vous êtes sans aucune espèce do fortune I tous les malheurs, de la terre étaient réunis dans ces paroles. Et le bonhomme de faire, pour la troisième fois, le tour de l'allée du milieu dont le sable craquait sous leurs pieds. Dans les grandes circonstances de la vie, notre âme s'attache fortement aux lieux où les plaisirs et les chagrins tombent sur nous. Aussi Charles examinait-il avec une attention [larticulière les buis de ce petit jardin, les feuilles pilles (]ui tombaient, les dégradations du mur, les bizarreries ries arbes fruitiers, détails pittoresques qui devaient rester gravés dans son souvenir) éternellement mêlés à cette heure suprême par une mnémotechnie particulière aux passions.
— Il fait bien chaud, bien beau, dit Grandet en as|)iranl une forte partie d'air.
— Oui, mon oncle, mais pourquoi...
— Eh bien I mon garçon, re[irit l'onclev j'ai de mauvaises nouvelles à l'apprendre. Ton père est bien mal...
— Pourquoi suis-je ici? dit (,liarl(\s. Nanon ! rri;i-t-'l. des chevaux de poste. Je trouverai bien Une voiture ilans le pays? ajouta-t-il en se tournant vers son oncle qui demeurait immobile.
— Les chevaux et la voiture sont iniitile.<!, répondit Grandet. Charles resta muet, [irtiit, et .ses veux derinreiil fixes. — Oui, mon pauvre garçon, tu devines. Il est mort. Mais c^ n'est rien. 11 y a quelque chose do pluâ grave. U s'est brt^ltî la cervelle...
— Mon père?...
— Oui. Mais ce n'est rien. Les jonrnau* «riospnt de cela comme s'ils en avaient le droit. Tiens, lis.
(irandet, qui avait emprunté le journal df Crurhol. mil le fatal article sous les yeux de Charles. En ce moulent le pauvre jeune homme, encore entant, encofe dans l'rtgo où les senlimens se produisent avec naïvelf», fondll en l.irnies.
— Allons, bien I .se dit Grandet. Ses yeilx itl'eltrAynienf. Il pleure, le voilà sauvé. Ce n'est encore ri(ui, nion pfiuvrrt neveu. re[irit (irandet à haute voit san.* .safoir sM'.harles IV'i'out.iil, ce n'est rien ; tu te consoleras; mais...
— Jamais I Jamais ! mon p^re 1 mort p^rp I
— Il l'a ruiné, tu es san.s argent.
— (Ju'esl-ce (juo cela nie fall I Où est mon [itre, mon père ?
Les pleurs et les san»rlOl,* retenlKsAlent enim ces rilH'railles d'une horrible laçon, et se réperriilrtM>nl dan-i li*.* (Vhos. Les trois femmes, sniMon de )i|llé, [Mf'uraient : tes larmes .sont «u.ssi coningieu'ies que prui l'êtrr le rW, Charles, .<wtns écouter son oncle, se sauva d«n< la cour, trouva l'escalier, moui.i dans sa rhainbre. et se Jel.i rft travers sur. son lit en se mHijmt la lace dans les ilrnps pour |ileurir à Non iiisi- loin de .ses pureM.s.
DE BALZAC
— 11 faut laisser oasser la première averse, dit Grandet en rentrant dans la salle où Eugénie et sa mère avaient bnisquement repris leurs places, et travaillaient d'une main tremblante, après s'être essuyé les yeux. Mais ce jeune homme n'est bon à rien, il s'occupe plus des morts que de l'argent.
Eugénie frissonna en entendant son père s'exprimant ainsi sur la plus sainte des douleurs. Dès ce moment, elle commença à juger son père. Quoique assourdis, les sanglots de Charles retentissaient dans cette sonore maison ; et sa plainte profonde, qui semblait sortir de dessous terre, ne cessa que vers le soir, après s'être gra^luoliement affaiblie.
— PauiTe jeune homme ! dit madame Grandet. Fatale exclamation 1 Le père Grandet regarda sa femme,
Eugénie et le sucrier; il se souvint du déjeuner extraordinaire apprêlé pour le parent malheureux, et se posa au milieu de la salle.
— Ah çà ! j'espère, dit-il avec son calme habituel, que vous n'allez pas continuer vos prodigalités, madame Grandet. Je ne vous donne pas mo> argent pour embucquer de sucre ce jeune drùle.
— Ma mère n'y est pour rien, dit Eugénie. C'est moi qui...
— Est-ce parce que tu es majeure, reprit Grandet en interrompant .sa fille, que tu voudrais me contrarier? Songe, Eugénie...
— Mon père, le fils do votre frère ne devait pas manquer chez vous de...
— 3 a, ta, ta, ta 1 dit le tonnelier sur quatre tons chromatiques, le lils do mon frère par-ci, mon neveu par-là. Charles ne nous est de rien ; il n'a ni sou ni maille ; son père a fait faillite ; cl, quand ce mirlillor aura pleuré son soiil, il décampera d'ici. Je ne veux pas qu'il révolutionne ma maison.
— Qu'est-ce que c'est, mon père, que do faire faillite? demanda Eugénie.
— Faire faillite, reprit le père, c'est commettre l'acfion la plus déshonorante entrc^toulPS celles qui peuvent déshonorer l'homme.
— (> doit 6lro un bien grand péché, dit madame Grandet, et notre frère serait damné.
— Allons, voilà tes litanies! dit-il à sa femme en haussant les épaules. Faire faillite, Eugénie, reprit-il, est un vol que la loi (irend malheureusement sous sa protoclion. Des gens ont donné leurs denrées a Guillaume Grandrt sur sa réputation d'honneur et de probiti-, puis il a tout pris, et ne leur a laissa que les yeux [jour pleurer. Le voleur de grand chemin est préférable au banqueroutier : celui-là vous attaque, vous pouvez vous défendre, il risque sa tôle ; mais l'autre... Eiilln Charles est déshonoré.
C'-s mois retonlirent dans le rnur de la pauvre fille, et y pesèrent de tout leur poids. Probe autant qu'une fleur née au foml d'une forêt est délicate, elle no coiinajs.sail ni les maximes du monde, ni .ses rai.sonneniens captieux, ni .ses SOphi.smes : elle acci'pta donc l'atroce explication que son (li-re lui donnait h de.s^ein de la faillite, .sjims lui faire connaître la di.stinctioD qui existe entre une faillite involonlairc J'I une faillite calculée.
— Eh bien I mon pirro, vous n'avez donc pu empêcher Cfl mnllu'ur T
— Mou frère nn m'a pas consulté. D'ailleurs, il doit quatre millions.
— Qii'esl-ce que c'pst donc qu'un million, mon pèrnT deinandn-l-e|le avec la naïveté d'un enfant qui croit pouvoir trouver promptement ce <p)'j| di-.sjn".
— i;n million 7 dit Grandet, mais c'est nn million de pièci's de vinxl wiiis, et il faut cinq piècx's de vingt .sous (K)ur (.lire cinq francs.
— Mon Dieu I mon Dieu I .s'écria Eugénie, rommeiil mon oncle avnit-il (mi h lui quolre millions? V o-t-il cpieiqur- autre (nTKoriiie en l'rntiec ipij puisse avoir nutaiit 'if millions? (I.e |MTe Grandet .se caressait le menton, .soiiniiil, e| Ha loupe M'iiihlait M) dilater.) — Mais que va <levcnir mon cousin CJiorlu» 1
— Il va partir pour les Grandes Indes, où, selon le vœu de son père, il tâchera de faire fortune.
— Mais a-t il de l'argent pour aller là ?
— Je lui paierai son voyage... jusqu'à... oui, jusqu'à Nantes.
Eugénie sauta d'un bond au cou de son père.
— Ah ! mon père, vous êtes bon, vous !
Elle l'embrassait de manière à rendre presque honteux Grandet, que sa conscience harcelait un peu»
— Faut-il beaucoup de temps pour amasser un million? lui demanda-t-elle.
— Dame ! dit le tonnelier, tu sais ce que c'est qu'un napoléon. Eh bien 1 il en faut cinquante mile pour faire un million.
— Maman, nous dirons des neuvaines pour lui.
— J'y pensais, répondit la mère.
— C'est cela : toujours dépenser de l'argent, s'écria le le père. Ah çà 1 croyez-vous donc qu'il y ait des mille et des cent ici?
En ce moment une plainte sourde, plus lugubre quo toutes les autres, retentit dans les greniers, et glaça de terreur Eugénie et sa mère.
— Nanon, va voir là-haut .s'il ne se tue pas, dit Grandet. — Ha çà 1 reprit-il en se tournant vers sa femme et sa fille que son mot avait rendues pâles, pas de bêtises, vous deux. Je vous laisse. Je vais tourner autour de nos Hollandais, qui s'en vont aujourd'hui. Puis, j'irai voir Cruchot, et causer avec lui de tout ça.
Il partit. Quand Grandet eut tiré la porte, Eugénie et sa mère respirèrent à leur aise. Avant cette matinée, jamais la fille n'avait senti de contrainte en présence de son père; mais, depuis quelques heures, elle changeait à tous momens et de .sentimens et d'idées.
— Maman, pour combien de louis vend-on une pièce do vin ?
— Ton père vend les siennes entre cent et cent cinquante francs, quelquefois deux cents, à ce quo j'ai entendu dire.
— Quand il récolte quatorze cents pièces de vin...
— Ma foi ! mon enfant, je no sais pas ce que cela fait ; ton père no me dit jamais ses affaires.
— Mais alors papa doit être richo ?
— Peut-être. Mais monsieur Cruchot m'a dit qu'il avait acheté Froidfond il y a deux ans. Ça l'aura gêné.
Eugénie, no comprenant plus rien à la fortune do son père, en resta là de ses calculs.
— Il no m'a lant seulement point vue, le mignon ! dit Nanon en revenant. Il est étendu comme un veau sur son lit et pleure comme uno Madolaine, quo c'est une vraie bénédiclion I Quel chagrin a donc ce pauvre gentil jeune homme?
— Allons donc lo consoler bien vite, maman ; et, si l'on frappe, nous descendrons.
Madame Grandet fut sans défense contre les harmonies do la voix do sa fille. Eugénie était snblinio, elle était femme. Toutes deux, le cœur palpitant, montèrent à la chambre do Charles. La porto était ouverte. Lo jeune homme ne voyait ni n'entendait rien. Plongé dans les larmes, il poussait des plaintes inarticulées.
— ('.Dinini^ il aime son père ! dit lùigi'nio h voix basse.
H ('lait impossible do mécoiiiiaîlro dans l'accent do ces paroles les espérances d'un cn-ur à son iiisn pa.ssionné. Aussi mailaiiK^ Grandet jeta-t-elle à .sa llll(> un regard onipreiiit de nialerniti', puis tout bas h l'oreille : — Prends garde, tu l'aimerais, dit-elle.
— L'aimer I reprit Eug(^nio. Ah I si tu savais ce que mon pèr« a dit I
Charles .se retourna, aperçut sn tonte et .sn cousine.
— J'ai |ierdu inim père, mon pauvro père I S'il m'avait confié lo .secret de .son malheur, nous aurions travaillé tous deux à lo réparer. Mon Dieu! mon bon père I jo coniptais si bien le revoir (]uo jo l'ai, jo crois, froidement eiiilirassé.
Les sanglots lui coupèrent la parole.
EUGÉNIE GRANDET
— Nous prierons bien pour lui, dit madame Grandet. Résignez-vous à la volonté de Dieu.
— Mon cousin, dit Eugénie, prenez courage! Votre perte est irréparable ': ainsi, songez maintenant à sauver votre honneur...
Avec cet instinct, cette finesse de la femme qui a de l'esprit en toute chose, même quand elle console, Eugénie voulait tromper la douleur de son cousin en l'occupant de lui-même.
— Mon honneur?... cria le jeune homme en chassant ses cheveux par un mouvement brusque, et il s'assit sur son lit en se croisant les bras. — Ah ! c'est vrai. Mon père, disait mon oncle, a fait faillite. Il poussa un cri déchirant et se cacha le visage dans ses mains. — Laissez-moi, ma cousine, laissez-moi 1 Mon Dieu, mon Dieu, pardonnez à mon père, il a dû bien souffrir !
Il y avait quelque chose d'horriblement attachant à voir l'expression de celte douleurjeune, vraie, sans calcul, sans arrière-pensée. C'était une pudique douleur que les cœurs simples d'Eugénie et de sa mère comprirent quand Charles fit un geste pour leur demander de l'abandonner à luimême. Elles descendirent, reprirent en silence leurs places près de la croisée, et travaillèrent pendant une heure environ sans se dire un mot. Eugénie avait aperçu, par le regard furtif qu'elle jeta sur le ménage du jeune homme, ce regard des jeunes (illcs qui voient tout en un clin d'œil, les jolies bagatelles de sa toilette, ses ciseaux, ses rasoirs enrichis d'or. Cette échappée d'un luxe vu à travers la douleur lui rendit Charles encore plus intéressant, par contraste peut-être. Jamais un événement si grave, jamais un spectacle si dramiitiquc n'avait frappé l'imagination de ces deux créatures incessamment plongées dans le calme et la solitude.
— Maman, dit Eugénie, nous porterons le deuil de mon oncle.
— Ton père décidera de cela, répondit madame Grandet.
Elles restèrent de nouveau silencieuses. Eugénie tirait ses points avec une régularité do mouvement qui eût dévoilé à un observateur les fécondes pensées de sa méditiition. Le premier désir de celte adorable fille était de partager lo deuil de .son cousin. Vers quatre heures, un coup de marteau brusque retentit au cœur de madame Grandet.
— Qu'a donc ton père ? dit-elle à sa fillo.
Le vigneron entra joyeux. Après avoir ôté ses gants, il se frotta les mains h s'en emporter la peau, si l'épidermc n'en eût pas été tanné comme du cuir d(! llussie, sauf l'odeur des mélèzes et do l'encens. 11 se promenait, il regardait le temps. Enfin son secret lui échappa.
— Ma femme, dit-il .sans bégayer, je les ai tous attrapés. Notre vin est vendu ! Les Hollandais et les Belges partaient ce malin ; je me suis promené sur la place, devant leur auberge, en ayant l'air do bêtiser. Chose, que lu connais, est venu h moi. Les propriétaires de tous les bons vignotiles gardent leur réroM.e ot veulent attendre, je ne \pn en ai pas empêrli<'«. Notre Belge était désespéré. J'ai vu cola. Affaire faite; il prend notre récolte h ileux cents franfis la pièce, moitié coiiqilanl. Je suis payé en or. Les billets sont faits; voilà six louis pour toi. Dans trois mois, les vins baisseront.
Ces derniers mots furent pr(înoncé,s d'un ton calme, mois si profondt'ment ironii|ue, (pio les gens de Saiimur, groupés en c^ moment sur la pince, et anéantis par la nouvelle do la vent(5 que venait d(! fairrt (irandel, en ;iuralcnt frémi s'ils lesriissent entendus. Une peur paniipio eût fait tornlier li'S vins <l(' cinquante pour cent.
— Vous avez mille pièces celte ann('(\ moi\ père î dit Eugénie.
— Oui, fifille.
Ce mot était l'oiprcssion superlative do la joio du vieux tonnelier.
— Cela fait deux cent mille pièces do vingt .sousT
— Oui, mademoiselle Grandet.
— Eh bien 1 mon père, vous pouvez facilement secourir Charles.
L'étonnement, la colère, la stupéfaction de Balthazar en apercevant le Mane-Tekel-Pharès ne sauraient se comparer au froid courroux de Grandet, qui, no pensant plus à son neveu, le retrouvait logé au cœur et dans les calculs de sa fille.
— Ah çà I depuis que ce mirliflor a mis le pied dans ma maison, tout y va de travers. Vous vous donnez des airs d'acheter des dragées, de faire des noces et des festins. Je ne veux pas de ces choses-là. Je sais, à mon âge, comment je dois me conduire, peut-être ! D'ailleurs je n'ai de leçons à prendre ni de ma fille ni de personne. Je ferai pour mon neveu ce qu'il sera convenable de faire, vous n'avez pas à y fourrer le nez. Quant à toi, Eugénie, ajouta-t-il en se tournant vers elle, ne m'en parle plus sinon je t'envoie à l'abbaye de Noyers, avec Nanon, voir si j'y suis, et pas plus tard que demain, si tu bronches. Où est-il donc, ce garçon? est-il descendu ?
— Non, mon ami, répondit madame Grandet.
— Eh bien ! que fait-il donc?
— Il pleure son père, répondit Eugénie.
Grandet regarda sa fille sans trouver un mot à dire. Il était un peu père, lui. Après avoir fait un ou deux tours dans la salle, il monta promptement à son cabinet pour y méditer un placement dans les fonds publics. Ses deux mille arpens de forêts coupés à blanc lui avaientdonnésix cent mille francs ; en joignant à cette somme l'argent de ses peupliers, .ses revenus de l'année dernière et de l'année courante, outre les deux cent mille francs du marché qu'il venait de conclure, il pouvait faire une massa de neuf cent mille francs. Les vintrt pour cent à gagner un peu do tem|is sur les rentes, ipii étaient à 80 francs, le tentaient. Il chiffra sa spéculation sur le journal où la mort do son frère était annoncée , en entendant sans les écouter les gi'missemens de son neveu. Nanon vint cogner au mur pour inviter son maître à descendre : le dîner était servi. Sous la voûte et à la dernièro marche de l'escalier, Grandet disait en lui-même : — Puisque Je toucherai mes intérêts à huit, je ferai cette affaire. En deux ans, j'aurai quinze cent mille francs quo je retirerai de Paris en lion or.
— Eh bien I où donc est mon neveu î
— Il dit qu'il ne veut pas manger, répondit Nanon. Ça n'est pas sain. ^
— Autant d'économisé, lui répliqua son maître.
— Dame! roui, dit-elle.
— lîah ! il ne pleurera pas toujours. La faim chasso lo loup hors du bois.
Le dîner fut étrangement silencieux.
— Mon bon ami, dit madame Grandet lorsque la nappe fut êtée, il faut que nous prenions le deuil.
— En vérili', madame drandet, vous ne savez quoi vous inventer pour di'fienser de l'argent. Lo deuil est dans lo cn^ir et non dans les habits.
— Mais le deuil d'un frère est indispensable, et l'Ëgliso nous ordonne de...
— Achetez votre deuil sur vos .six louis. Vous me donnerez un crêpe, cela me suffira.
Eugénie leva les yeux au ciel .sans mot dire. Pour la première fois dans sa vie, ses gi'néreux pencli.ins endormis, comfirimés, ?nais siiliilement évcillis. elaii'iil à tout moment froissi's. Cette soin-e fut semlil ilil(> en apparence A mille soirées de leur existiMice monotone, mais ce fut certes 1.1 plus horrible. IùiKérii(> avait Iravailli^ sans lever la tête, et ne .se servit point du néce.ss,iir(> (]uo Charles avait di'daigné la veille. Mailame ("Fraiiilet Inrola sos niaiiclies. (irandel tourna ses pouces pendant cpialre heures, alitmc dans des calculs dont les résullals devaient, le lendemain, ('iiinner Snumur. l'iTsonne ne vint, ce jour-l."!, visiter la l.miilli'. En ce niduient, la ville entière retenlivsail du tour di' force de Grandet, de la laillile île son frère et de l'arrivi'c de son n>Meu. Pour ohc-ir au besnin île kivanler sur leurs intérêts communs, tous Us propriélairca «io rijjnobles
DE BALZAC
des hautes et moyennes sociétés de Saumur étaient chez mensieur des Grassins, où se fulniinèreiit de terribles imprécations contre l'ancien maire. Nanon tilait, et le bruit de son rouet fut la seule vois qui se fit entendre sous les planchers grisâtres de la salle.
— Nous n'usons point nos langues, dit-elle en montrant ses dents blanches et grosses comme des amandes pelées.
— Ne faut rien user, répondit Grandet en se réveillant de ses méditations. 11 se voyait en perspective huit millions dans trois ans, il voguait sur cette longue nappe d'or. — r.ouchons-nous. J'irai dire bonsoir à mon neveu pour tout le monde, et voir s'il veut prendre quelque chose.
Madame Grandet resta sur le palier du [iremier étage pour entendre la conversation qui allait avoir lieu entre Charles et le bonhomme. Eugénie, plus hardie que sa mère, monta deux marches.
— Hé bien ! mon neveu, vous avez du chagrin. Oui, pleurez, c'est naturel. Un père est un père. Mais faut prendre notre mal en patience. Je m'occupe de vous pendant que vous pleurez. Je suis un bon parent, voyez-vous. Allons, du courage. Voulez-vous boire un petit verre de vin ? Le vin ne coûte rien à Sauniur, on y offre du^vin comme dans les Indes une tasse de thé. — Mais, dit Grandet en fontinuant, vous êtes sans lumière. Mauvais, mauvais ! faut voir clair à ce que l'on fait. Grandet marcha i-ers la cheminée. — Tiens ! s'écria-t-il, voilà de la bougie. Où diable a-t-on p5ché de la bougie? Les garces démoliraient le plancher de ma maison pour cuire des œufs à ce garçon-là !
En entendant ces mots, la mère et la fille rentrèrent dans li'tirs chambres et se fourrèrent dans leurs lits avec la célérité de souris etTrayée? qui rentrent dans leurs trous.
— Madame Grandet, vous avez donc un trésor? dit l'homme en entrant dans la chambre de sa femme.
— Mon ami, je fais mes prières, attendez, répondit d'une voix altérée la pauvre mère.
— Que le diable emporte ton bon Dieu ! répliqua Grandet en grommelant.
Les avares ne croient point h une vie à venir, le présent est tout pour eux. (^ettn n^flexion jette une horrible clarté sur l'époque actuelle, où, plus (|u'en aucun autre temps, rar;.'ent domine les lois, la politique et les mneurs. Institutions, livres, hommes et doctrines, tout con-^pire à miner la croyance d'une vie future sur laquelle l'édifice social rstnigiuyé depuis dix-huit cents ans. Maintenant le cercueil ckt une transition peu redoutée. L'avenir, qui nous attendait par delà le requiem, a été transpose'' dans le p)résent. Arriver per fmel ne fatnw paradis terrestre du luxo et des jouis-ances vaniteuses, pétrilier von cour et .se maci-rerle rorf.s en vue de possesions paswigères, comme on soiiM'rait jadis le martyre de la vie en vue de biens (■ternels, est la nenMÎe générale ! pensée d'ailleurs érritn partout, jusque dans les lois, qui demandent au h'gislaleurrQue fiayes-tu? u lieu de lui dire : Oue penses-tu ? (,)i'aiid celle doctrine n ira passe- de la bourgeoisie au peujile, que deviendra le paysT
— Madame Grandet, as-tu fini? dit le vieux tonnelier.
— Moti ami, je prie pour loi.
— Ires-bien! bonsoir. Demain malin, nous causerons.' \ji pauvre femmi'Venil'irmll comme l'érolierqui, n'ayant
pn« «ppris Nés leçons, craint de trouver à son ri'veil le visite Irrili- du maître. An moment ofi, p.ir frayeur, elle .se fonlnll daiw >v% dra|is fiour ne rien r-nlendre. Eugénie .se roula ]iri-% d'elle, en chemise, pieds nus, et vint la baiser nu front.
— Oli I Uririo mère, dit-f^llo, demain. Je lui ilirai que c'e.sl mm.
— Non, Il t'enverrait à Noyers. Lai.isc-moi (aim, jj no m" mitnifera pas.
— Efilr'nr|.s-tn, marti/in ?
— OuoI T
— Ile bien ! i7 pleure loiiJourH.
— V.i donc le roinli.'r. ma (llle. Tu gngn/Tift froi.l aux piQ'Js. Le carruau e^t luiumle.
Ainsi se passa la journée solennelle qui devait peser sur toute la vie de la rirlie et pauvre héritière dont le sommeil ne fut plus aussi complet ni aussi pur qu'il l'avait été jusqu'alors. Assez souvent certaines actions de la vie humaine paraissent, littéralement parlant, invraisemblables, quoique vraies. Mais ne serait-ce pas qu'on omet presque toujours de répandre sur nos déterminations spontanées une sorte de lumière psychologique, en n'expliquant pas les raisons mystérieusement conçues qui les ont nécessitées? Peut-être la profonde passion d'Eugénie devrait-elle être analysée dans ses fibrilles les plus délicates ; car elle devint, diraient quelques railleurs, une maladie^ et influença toute son existence. Beaucoup de gens aiment mieux nier les dénouemens que de mesurer la force des liens, des nœuds, des attaches qui soudent secrètement un fait à un autre dans l'ordre moral. Ici donc le passé d'Eugénie servira, pour les observateurs de la nature humaine, de garantie à la naïveté de son irréflexion et à la soudaineté des effusions de son àme. Plus sa vie avait été tranquille, plus vivement la pitié féminine, le plus ingénieux des sen-timens, se déploya dans son âme. Aussi, troublée par les événemens rie la journé^ s'éveilla-t-elle à plusieurs Reprises, pour écouter son cousin, croyant en avoir entendu les soupirs, qui depuis la veille lui retentissaient au cœur. Tantôt elle le voyait expirant de chagrin, tantôt elle le rêvait mourant de faim. Vers le matin, elle entendit certainement une terrible exclamation. Aussitôt elle se vêtit, et accourut au petit jour, d'un pied léger, auprèsde son cousin qui avait laissé sa porte ouverte. La bougie avait brûlé dans la bobèche du flambeau. Charles, vaincu par la nature, dormait habillé, assis dans un fauteuil, la tête renversée sur le lit ; il rêvait comme rêvent les gens qui ont l'estomac vide. Eugénie put pleurer à .son aise ; elle put admirer ce jeune et beau visage, marbré par la douleur, ces yeux gonflés par les larmes, et qui tout endormis .semblaient encore ver.ser de pleurs. Charles devina .sympathiquonient la pré.sence d'Eugénie, il ouvrit les yeux, et la vitattendriG.
— Pardon, ma cousine, dit-il, ne saclrant évidemment ni l'tieuro qu'il était ni le lieu où il se trouvait.
— 11 y a des cnnirs qui vous entendent ici, mon cousin, et nous avons cru que vous aviez besoin de quelque chose. Vous devriez vous coucher, vous vous fatigaez en restant ainsi.
— Cela est vrai.
— lié bien ! adieu.
Elle se sauva, honteuse et heureuse d'être venue. L'innocence ose .seule de telles hardiesses. Instruite, la Vertu calcule aussi bien que le Vice. Eugénie, qui, près de son cousin, n'avait [las tremblé, put à peine se tenir sur ses jambes quand elle fut dans sa chambre. Son ignorante vie avait cessé tout à coup, elle raisonna, se flt mille reproches. Quelle idée va-t-il prendre do moi? Il croira que je l'aime. C'était précisément ce qu'elle désirait le plus de lui voir croire. L'amour franc a sa prescience et sait ipio l'amonr excite l'iimour. Quel événement pour c/'tte jouno lilln solitaire, d'être ainsi entrée furtivement chez un jeune honune! N'ya-t-il pas des pensées, des actions qui, en nmottr; équivaletil, pour certaines flmes, à de saintes flançaillesl Une heure après, elle entra chez ,sa mère et l'Imbilla suivant .«on habilnile. Puis elles vinrent .s'asseoir à leurs places devant la fenêtre, et attendirent Grandet avec cette anxiété qui glace le cieur ou l'éihantle, le serre ou le dilate, suiv/int les caractères, alors (pin l'on redonio une scène, une punition ; sentiment d'ailleurs .si naturel, qu<> les animaux doinesliqnes l'i'prouvent «u point di^ crier pour le laible mal d'une correction, eux qui su taisent ipiand ils •se bli'ssent [lar inadvertance. Le bouhommo descendit, mais il parla d'un air <iistrait à. sa femme, embrassa Eugénie, et Ml mil à table sans paraître peiiser'àses menaces de la veille.
— Que devient mon neven I l'enfant n'est pas gênant.
— Monsieur, il dort, n'pondit Nanoii.
— Tant mieux. Il n'n f)as besoin do bougie, dit Grandet d'un Ion go;.;uenard.
EUGÉNIE GRANDET
Cette clémence insolite, cette amère gaîté , frappèrent jnadajne Grandet, qui regarda son mari fort attentivement. Le bonhomme... Ici peut-être est-il convenable de faire observer qu'en Touraine, en Anjou, en Poitou, dans la Bretagne, le mot bonhomme, déjà souvent employé pour désigner Grandet, est décerné aux hommes les plus cruels tomme aux plus bonasses, aussitôt qu'ils sont arrivés à un certain âge. Ce titre ne préjuge rien sur la mansuétude individuelle. Le bonhomme, donc, prit son chapeau, ses gants, et dit : — Je vais muser sur la place pour rencontrer nos Cruchot.
. — Eugénie, ton père a décidément quelque chose.
En effet, peu dormeur, Grandet employait la moitié de ses nuits aux calculs préliminaires qui donnaient à ses vues, à ses observations, à ses plans, leur étonnante justesse, et leur assuraient celle constante réussite de laquelle s'émerveillaient les Saumurois. Tout pouvoir humain est un composé de patience et de temps. Les gens puissans veulent et veillent. La vie de l'avare est un constant exercice de la puissance humaine mise au service de la personnalité. Il ne .«'appuie que sur deux sentimens : l'amour-propre et l'intérêt; mais l'intérêt étant en quelque sorte l'amour-propre solide et bien entendu, l'altestalion continue d'une supériorité réelle, l'amour-propre et l'intérêt sont deux parties d'un même tout, l'égoisme. De là vient peut-être la prodigieuse curiosité qu'excitent les avares habilement mis en .scène. Chacun lient par un fil à ces personnages qui s'attaquent à tous les sentimens humains, en les résumant tous. Où est l'homme sans désir, et quel désir social se résoudra sans argent? Grandet avait bien réellement quel- .que chose, suivant l'expression do sa femme. Il se rencontrait en lui, comme chez tous les avares, un persistant besoin de jouer une partie avec les autres hommes, de leur gagner légalement leurs écus. Imposer autrui, n'est-ce pas faire acte de pouvoir, se donner [jerpétucllement le droit fie mépriser ceux qui, trop faibles, se lais.sent ici-bas dévorer? Oh 1 qui a bien compris l'agneau paisiblement couché aux pieds de Dieu, le plus louchant emblème do toutes les viclimes terrestres, celui de leur avenir, enfin la Souffrance et la Faiblesse glorifiées? Cet agneau, l'avare le laisse s'engraisser, il lo parque, le tue, le cuit, le mange et le méprise. La pâture des avares so compo.se d'argent cl de dédain. Pendant la nuit, les idées du bonhomme avaient pris un autre cours: do là, sa clémence. Il avait ourdi une trame jiour so moquer des Parisiens, pour les tordre, les rouler, les pélrir, les faim aller, venir, suer, espérer, pûlir ; pour s'amuser d'eux, lui, ancien tonnelier, au fond do sa salle grise, on montant l'escalier vermoulu de sa maison de Saumur. Son neveu l'avait occup('. Il voulait sauver l'honneur de .son frère mort .sans qu'il en coûtai un sou ni à .son nevci ni à lui. Ses fonds allaient être plarV's pour trois ans, il n'avait plus qu'à gi'^rer ses biens, il fallait donc un aliment à .son activilc; malicieuse, et il l'avait trouvé dans la faillite do .son frère. No .se .sentant rien entre le.^ [inll('s il |]ri'.sïurer, il voulait fjinraaser les Pari.siensau profil de Charles, et s(! montrer exc^llciil frèro h bon iniirrhé. L'honneur île la famille entrait pour si [leu de chose dans son projet, que sa bonim volonté doit être coniparén au besoin (lu'i'prouveiil les joueurs de voir bien jouer une partift dans laquelle ils n'ont pas d'enjeu. \'.l les Crueliiil lui ululent nf'cessa ires, et il ?ie voulait pas les aller chercher, et il avait déridé do les faire arriver chez lui, el d'y commencer ce .soir même la roinivlis dont le plan venait d'être conçu , afin d'être, le lendemain, sans qu'il lui en Coftl.1t un denier, l'objet de l'admiration de sa ville, l'ji l'absonrn (l(( .son père, l'iigi'nie eut le bonheur de pouvoir .s'ocruper ouvertement do .son birn-almé cousin , d'épancher sur lui sans rralnln les trésors de sa pitié, l'une de.H .mililimes siipériorili'M de la femme, la Sfule qu'elle veiiijlii fiire seiilir, la seule qu'elle pardnnno è l'hoiniiio de lui laisser prendre sur lui. Trois ou cpmlro fois, l'!iigénie nlln écouler In res[pirntion de son cousin; savoir .s'il dormait, s'il .se n-veillail; puis, qu.ind il se leva, In orêmp, lo café, les (rufs, los fruits, les assiettes, le verre,
tout ce qui faisait partie du déjeuner, fut pour elle l'objet de quelque soin. Elle grimpa lestement dans le \'ieil escalier pour écouler le bruit que faisait son cousin. S'habillaitil ? pleurait il encore? Elle vint jusqu'à la porte.
— Mon cousin ?
— Ma cousine.
— Voulez-vous déjeuner daas la salle ou dans voire chambre?
— Où vous voudrez.
— Comment vous trouvez-vous?
— Ma chère cousine, j'ai honte d'avoir faim.
Cette conversation à travers la porte était pour Eugénie tout un épisode de roman.
— Eh bien! nous vous apporterons h déjeuner dans votre chambre, afin de ne pas contrarier mon père. Elle descendit dans la cuisine avec la légèreté d'un oiseau. — Nanon, va donc faire sa chambre.
Cet escalier si souvent monté, descendu, oîi retentissait le moindre bruit, semblait à Eugénie avoir perdu son caractère de vétusté; elle le voyait lumineux, il parlait, il était jeune comme elle, jeune comme son amour auquel il servait. Enfin sa mère, sa bonne et indulgente mère, voulut bien se prêter aux fantaisies de son amour, et lorsque la la chambre de Charles fut faite, elles allèrent toutes deux tenir compagnie au malheureux : la charité chrétienne n'ordonnait-elle pas de le consoler? Ces deux femmes puisèrent ilans la religion bon nombre de petits sophismcs pour se justifier leurs déportemens. Charles Grandet se vit donc l'objet des soins les plus afi'eclueux et les plus tendres. Son cœur endolori sentit vivement la douceur de cette amitié veloutée, de celle exquise sympathie, que ces deux âmes toujours contraintes surent déployer en se trouvant libres un moment dans la région des souffrances, leur sphère naturelle. Autorisée par la parenté, Eugénie so mit à ranger lo linge, les objets de toilette que son cousin avait apportés, et put s'émerveiller à son aise do chaque luxueu.se babiole, des colifichets d'argent, d'or travaillé qui lui tombaient sous la main, et cpi'elle te« nait longtemps sous prétexte de les examiner. Charles na vil pas sans un attendris-iement profond l'intérêt gi'néreux que lui [lorlaienl sa tante et sa cousine; il connaissait assez la société do Paris pour savoir ijue dans sa position il n'y eût trouvé que des cœurs indilférensou froids. Eugénie lui apfiarul dans toute la splendeur de sa beauté spéciale. Il admira dès lors l'innocence do c^s mœurs dont il se moquait la veille. Aussi, quand Eugétn'e prit des mains de Nanon le bol do faïence plein de café à la crème pour le lui servir avec toute l'ingénuité du sentiment, et en lui jetant un bon regard, ses yeux se mouillèrent-ils de larmes; il lui prit la mam et la baisa,
— Iir> bien ! qu'avez-vous onroro? demanda-t-elle.
— C'est des larmes de reconnaissance, répondit-il. Eugénie se tourna brusiiucment vers la cheminée pour
prendre les flambeaux.
— Nanon, tenez, emportez, dit-elle.
Quand ellerrgarda son cousin, elle était bien rougo encore, !nais au moins .ses regards purent mentir et ne pas peindre la joio excessive (|ui lui inondait lo cn>ur ; mais leurs yeux exprimèrent un même sentiment, comnio leurs flmes se fondirent dans uiie même pensée : l'avenir était fk eux. Celle douce émotion l'ut d'autant plus délicieuse pour Charles au milieu de son immeiis»^ cli.igrm, qu'elle était moins attendue. Un coup de marteau rappela les deux femmes h leurs (ilaces. Par bonheur, elles |)ureiit redescendre assez rapidement l'escalier p(Uir se trouver à l'ouvrago quand (irandel entra ; s'il les eftl rencontrées .sous la voûte, il n'en aurait pas fallu davantage pour exciliT ses soupçons. Après l(» di'jenner. ipie le îionliomme fil sur le pouci", le garde, aiujiul l'indemnilé promis(< n'avait pas eiiroro (■•lé donnée, arriva de Eroidfond.d'oii il apportait un liè\re, des (lerdreaiix tués dans le jiarr, des anguilles et deux brochets dus par les meuniers.
— Ml! ehl ce pauvre t ornoiller, il vient comnio moréO en carême. I-stre bou à manger, rat
— Oui, mon cher géaérear monsieur, c'est tué depuis deux jours.
— Allons, Nanon, haut le pied ! dit le bonhomme. Prendsmoi cela, co sera pour le dîner, je régale deux Cruchot.
Nanon ouvrit des yeux bêtes et regarda tout le monde.
— Eh bienl dit-elle, où que je trouverai du lard et des épices ?
— Ma femme, dit Grandet, donne six francs à Nanon, et fais-moi souvenir d'aller à la cave chercher du bon Tin.
— Eh bien ! donc, monsieur Grandet, reprit le garde qui avait préparé sa harangue aûn de (aire décider la question de ses appoinlemens, monsieur Grandet...
— Ta, ta, ta, ta! dit Grandet, je sais ce que tu veux dire, tues un bon diable, nous verrons cela demain, je suis trop pressé aujourd'h'ii. — Ma femme, donne lui cent sous, ditil à madame Grandet.
Il décampa. La pauvre femme fut trop heureuse d'acheter la paix pour onze francs. Elle savait que Grandet se taisait pendant quinze jours, après avoir ainsi repris, pièce à pièce, l'argent qu'il lui donnait.
— Tiens, Cornoillor, dll-cUe en lui glissant dix francs dans la main, quelque jours nous reconnaîtrons tes services.
Cornoiller n'eut rien à dire. Il partit.
— Madame, dit Nanon, qui avait mis sa coiffe noire et pris son panier, je n'ai besoin que de trois francs, gardez ie reste. Allez, ça ira tout do même.
— Fais un bon dîner, Nanon, mon cousin descendra, dit Eugénie.
— Décidément, il se passe ici quelque chose d'extraordinaire, dit madame Grandet. Voici la troisième fois que, depuis notre mariage, ton père donne à dîner.
Vers quatre heures, au moment où Eugénie et sa mère avaient (ini de mettre un couvert pour six personnes, et où le maître du logis avait monté quelques bouteilles de ces vins exquis que conservent les provinciaux avec amour, Charles vint dans la salle. Le jeune'homme était paie. Ses gestes, sa contenance, ses regards et le son de sa voix curent une tristesse pleine de grâce. 11 ne jouait pas la douleur, il soutirait véritablement, et le voile étendu sur ses traits par la peine lui donnait cet air intéressant qui plaît tant aux femmes. Eugénie l'en aima bien davantage. Peutêtre aussi le malheur l'arait-il rapproché d'elle. Charles n'était plus W) riche et beau jeune homme placé dans une sphère inabordable pour elle ; mais un parent plongé dans une ellroyablo misère. La mist/re enfante l'égalité. La finimc a cela de commun avec l'ange que les êtres soullraus lui appartiennent. Charles et Eugénie s'entendirent fl se parlèrent dfs yeux seulement ; car le [lauvre dandy <léchu,Torphelin, se mit dans un coin, s'y tint muet, calme et lier ; mais, do moment en moment, le regard doux et tan's>ant de sa cousine venait luire sur lui, le roiitraignait à quitter wyt tristes pensées, à s'élancer avec elle dans les champs de l'Espérante et do rAvenir,où elle aimait à s'engager avec lui. En ce moment, la ville de Saumur était plus émue du dîner ollert par Grandet aux Crucliol, qu'elle i;« l'avait été la veille par la vente de .sii récoito.qui constituait un crime de haute trahison envers U' vignoble. Si lo politique vigneron r.ùl donné son dîner ilans la même pensive qui coûta la (jueue au chien d'Alcibiade, il aurait été peut-être un grand homme; mais tr()()SU|iérieur h une ville dr; laquelle il se jouait sans cess<', il ne faisait aucun c-as de Saumur. I.fs îles Grassins apprirent bienli'il la mort violenti- et la fuilljle prohalilc du père de (lliarles, ils résolurent rTuller, dès In soir même, clii-z leur client, iilin de prendre part h vin rnalliciir et liri donner des si;,'iies d'amitié, tout 111 s'inlormanl dis molifs qui piinvaienl l'avoir dél/Tniiné h inviliT, en lieniblable oriiirenre, les Criielint /l dîner. A cinq heures précises, lu pri'-siilenl C. de lloiilonset ■on oncle le notaire arrivèrent endimanilir's jiiMju'niix dents, b's convives se mirent Ji Uible et coiniiieiK ereiil par manger notaldement bien, (irandel était grave, (.hurles si- Wndi-ux; liugénio muette, madame Grandet nu parla pas
plus que de coutume, en sorte que ce dîner fut un véritable repas de condoléance. Quand on se leva de table, Charles dit à sa tante et à son oncle :
— Permettez-moi de me retirer. Je suis obligé de m'occuper d'une longue et triste correspondance.
— Faites, mon neveu.
Lorsque après son départ le bonhomme put présumer que Charles ne pouvait rien entendre, et devait être plongé dans ses écritures, il regarda sournoisement sa femme.
— Madame Grandet, ce que nous avons à dire serait du latin pour vous ; il est sept heures et demie, vous devriez allez vous serrer dans votre portefeuille. Bonne nuit, ma nile.
Il embrassa Eugénie, et les deux femmes sortirent. Là commença la scène où le père Giandet, plus qu'en aucun autre moment de sa vie, employa l'adresse qu'il avait acquise dans le commerce des hommes, et qui lui valait souvent, de la part de ceux doni il mordait un peu trop rudement la peau, le surnom de vieux chien. Si lo maire de Saumur eût porté son ambition plus haut, si d'heureuses circonstances, en lo faisant arriver vers les sphères supérieures de la Société, l'eussent envoyé dans les congrès où se traitaient les aflaires des nations, et qu'il s'y fût servi du génie dont l'avait doté sen intérêt personnel, nul douto qu'il n'y eût été glorieusement utile à la France. Néanmoins, peut-être aussi serait-il également probable que, sorti de Saumur, le bonhomme n'aurait fait qu'une pauvre figure. Peut-être en est-il des esprits comme do certains animaux, qui n'engendrent plus transplantés hors des climats où ils naissent.
— Mon... on... on... on... sieur le pré... pré... pré..président, vouoouous di... di... di... disiiieeez que la faaaaiiillite...
Le bredouillement affecté depuis si longtemps par le bonhomme, et qui passait pour naturel aussi bien que la surdité dont il se phiignait par les temps de pluie, devint, en cette conjoncture, si fatigant pour les deux Cruchot, qu'en écoutant le vigneron ils grimaçaient à leur insu, en faisant desell'orls comme s'ils voulaient achever les mots dans lesquels il s'empêtraient à plaisir. Ici, peut-être, devient-il nécessaire de donner l'histoire du bégayement et de la surdité de Grandet, Personne, dans l'Anjou, n'entendait mieux et no pouvait prononcer plus nettement le français angevin (jne lo rusé vigneron. Jadis, malgré toute sa finesse, il avait été dupé par uh Israélite qui, dans la discussion, ap|)liquait sa main à son oreille en guise de cornet, sous prétexte do mieux entendre, et baragouinait si bien en cherchant ses mots, que Grandet, victime do son humanité, se crut obligé do suggérer à co malin Juif les mots et les idées que paraissait chercher le Juif, d'achever lui-mêtMO l(!s raisonneniens dudit Juif, de parler comme devait parler le damné Juif, d'êiro enfin le Juif et non Graiiilel. I.e tonnelier sortit de ce combat bizarre ayant conclu le seul marché dont il ait eu à se plaindre pendant le cours de sa vie commerciale. Mais s'il y perdit pécuniairement parlant, il y gagna moralement une bonne leçon, et, plus tard, il en recueillit les fruits. Aussi le bonlionnno linit-il par bénir le Juif i|ui lui avait appris l'art d'impatienter son iidversairo commercial ; et, en l'occupant à exprimer sa peiKsé(\de lui laire conslaiiimeiU |ierdre do vue la sienne. Or, aucune all'aire n'exigea, plus que cello dont il s'agissait, l'emploi de la surdité, du breilouillemeni, et des ambages iiM'oinprr'liei)-,il)les dans lesipiels Giaudet envolop|iait sesidi'es. D'abord, il ne voulait pas eiulosser la responsabilité de ses idées ; puis, il voulait rester maître do sa parole, et laisser en doute ses véril.ililes intentions.
— Monsieur de Hon... Bon... BonlVnis... Pour la seconde fois, depuis trois ans, Grandet nommait Cruchot neveu monsieur de Uonrons. Le président put se croire choisi pour gendre par l'arlilicieiix bonhoniine. — Vooooous di... di... di... disie/. donc que les l'aiiiillites peu... peu... peu... peuvent, daiiduns ce...erlains cas, êUo empC... pê... chéog |m... par...
— Pur leti tribunaux do commerce oux-mômes. Cola se
EUGÉNIE GRANDET
voit tous les jours, dit monsieur C. de Bonfons, enfourchant l'idée du père Grandet ou croyant la deviner et voulant affectueusement la lui expliquer. Écoutez?
j'écoucoute, répondit humblement le bonhomme en
prenant la malicieuse contenance d'un enfant qui rit intérieurement de son professeur tout en paraissant lui prêter la plus grande attention.
— Quand un homme considérable et considéré, comme l'était, par exemple, défunt monsieur votre frère à Paris...
— Mon... on frère, oui.
— Est menacé d'une déconfiture...
— Çaaaa s'aappelle dé... dé... déconûture?
— Oui. Que sa faillite devient imminente, le tribunal de commerce, dont il est justiciable (suivez bien), a la faculté, par un jugement, de nommer, à sa maison de commerce, des liquidateurs. Liquider n'est pas faire faillite, comprenez-vous? En faisant faillite, un homme est déshonoré»
-mais en liquidant, il reste honnête homme. '
— C'est bien di...di...di... différent, si çaâââ ne coû...oa..' oû...o(l...oûle pas... pas... pas plus cher, dit Grandet.
— Mais une liquidation peut encore se faire, même sans le secours du tribunal de commerce. Car, dit le président en humant sa prise de tabac, comment se déclare une faillite?
— Oui, je n'y ai jamais pen...pen...pen... se, 'répondit Grandet.
— Premièrement, reprit le magistrat, par le dépôt du bilan au greffe du tribunal, que fait le négociant luimême ou son fondé de pouvoirs, dûment enregistré. Deuxièmement, à la requête des créanciers. Or, si le négociant ne dépose pas de bilan, si aucun créancier ne requiert du tribunal un jugement qui déclare le susdit négociant en faillite, qu'orriverait-il?
— Oui...i...i, voy...voy...ons.
— Alors la famille du décédé, ses représentans, son hoirie, ou le négociant, s'il n'est pas mort; ou ses amis, s'il est caché, li()uident. Peut-être voulez-vous liifuidcr les affaires de votre frère? demanda le président.
— Ah ! Grandet, s'écria le notaire, ce serait bien. Il y a do l'honneur ou fond de nos provinces. Si vous sauviez voire nom, car c'est votre nom, vous seriez un homme...
— Sublime, dit le président en interrompant son oncle.
— Ceertainement, répliqua le vieux vigneron, mon... mon ffl'r...frè... frère se no. ..no... no. ..noommait Grandet t()u...out comme moi. Cé...cé...c'es...c'est sûr et certain. Je... je... je ne dis pas... pas non. ht... el... et... celte li... li...li...iiipild<'ition pou. ..pou. .pourrait, dans tooous llles cas, être sooous tous lies ra...ra... rapports très avan... yan...ta...tageuse aux in...in...in...térêtsde mon ne. ..ne... neveu, que j'ai... j'ai... j'aime. Miiis faut voir. Je ne co... CO ..co... connais pas llles malins de Paris. Je... suisà San... uu...aumur, moi... moi... voyez-vous! Mes prooovins! rnes fooossés! et en.,.enlii) j'ai mesaaalliiires. Je n'ai jamais fait do bi...bi... billets. Qu'esl-co t|u'un billet? J'en... j'en ai beau. ..beaucoup reçu, je n'en ai jamais si. ..si. ..signé. Ça... aaa... se...s.s(! louclie, ça .s'ess.s(ooom|]to. Voilll.j tooout co que je .sais. J'ai en. ..en. ..en... entendu di...di...dire qu'on... uuon pou...ou...ouvait radie. ..cheler les bi...bi...bi...
— Oui, dit le présid(-nt. L'on peut acqui-rir les billets sur la place moyennant tant pour cent. (!omprenez-vous?
Grandet s<' lit un cornet de sa main, rappli(|ua sur son oreille, et le (iri-.sident lui répi'-la s<i phrase.
— Mais, répondit le vigneron, il y a dilddonc ,'i boire et h miintff.T dan...<lans tout cela? Je... je... je ne .sais rien, à mon AâAge, do toooutes ce.. .ce... ces choose.s-l/i. Je doi... dois re.. .ester i...i...ici pour ve...ve... voilier nu grain. Le grain s'anma... masse, et c.'é...c'é.. .c'est mavec le grain ■)u'on pal. ..paie. Aavnnt tout, faut ve...ve... veiller aux... aux ré..:ré...n^coltr'S. J'ai des anaffaires ma. ..ma... majeures Ji Kroidrond elde.H inl«>...lé...re.ssanles. Je ne puis pas a...a...al>iindonncT ma... ma... ma maison pooour des em... tm...emlirrr(tHimUIU(tmi génies de... df... de IooduH 1rs di..diartli|les, où |e ne connqpre... prends rien. Vous dites que... que je devrais, pour li...li...li...li(iuider, pour ar-
rêter la déclaration de faillite, être à Paris. On ne peut pas se troou...ouver à la fois en. ..en. ..en deux endroits, à moins d'être pe...pe...pe... petit oiseau... Et...
— Et, je vous entends, s'écria le notaire. Eh bien 1 mon vieil ami, vous avez des amis, de vieux amis, capables de dévoûment pour vous.
— Allons donc, pensait en lui-même le vigneron, décidez-vous donc !
— Et si quelqu'un partait pour Paris, y cherchait le plus fort créancier de votre frère Guillaume, lui disait...
— Mi. ..min. ..minute ici ! reprit le bonhomme ; lui disait quoi? Quelque...que cho...choo. ..chose C0...C0... comme ça : — Monsieur Grandet de Saumur pa. ..pa... par-ci , monsieur Grandet. ..det...det de Saumur par-là. H aime son frère, il aime son ne...ne...nevou. Grandet est un bon pa... pa... parent, et il a de très bonnes intentions. 11 a bien vendu sa ré. ..ré. ..récolte. Ne déclarez pas la fa... fa... fà... faillite, aaassemblez-vous, no. ..no. ..nommez des li...li... liquidateurs. Aaaiors Grandet ve...éé...erra. Voous au... au. . aurez.. ..ez bien davantage en liquidant qu'en lai. ..lai... laissant les gens de justice y mettre le né. ..né. ..nez... HeinI pas vrai ?
— Juste ! dit le président.
— Parce que, voyez-vous, monsieur de Bon... Bon... Bonfons, faut voir avant de se dé. ..décider. Qui ne. ..ne... no peut ne.. .ne peut. En toute af...af... affaire oooné... néreuse, poour ne pas se ru. .. ru. ..rui... ruiner, il faut connaître les ressources et les charges. Hein ! pas vrai ?
— Certainement, dit le président. Je suis d'avis, moi, qu'en quelques mois de temps l'on pourra racheter les créances pour une somme de, et payer intégralement par arrangement. lia ! ha ! l'on mène les chiens bien loin en leur montrant un morceau de lard. Quand il n'y a pas eu déclaration de faillite, et que vous tenez les litres do créances, vous devenez blanc comme neige.
— Comme né. ..né. ..neige, répéta Grandet en refaisant un cornet do sa main. Je ne comprends pas la né. ..né... neige.
— Mais, cria le président, écoutez-moi donc, alors.
— J'é...j'é... j'écoute.
— Un effet est une marchandise qui peut avoir sa hausse et .sa baisse. Ceci est une dt'îduclion du principe de Jérémio Bentham sur l'usure. Ce publiciste a prouvé que le préjugé qui frappait de réprobation les usuriers était une sottise.
— Ouais ! fit le bonhonnne.
— Attendu qu'en [irincipe, selon Benlham, l'argent est une in:ircli;indise, et <|ue ce qui représente l'argent devient égaliMuent marchandise, reprit le président; attendu qu'il est notoire (pie, soumise aux variations habituelles qui régissent les choses commerciales, la marchanilise-billet, portant telle ou telle signature, comme tel ou tel article, abonde ou mancpie .sur la place, (ju'ello est chère ou tombe à rien, le tribunal ordonne... (Tiens! que je suis bêle, pardon) jo suis d'avis que vous pourrez racheter voire frère pour vintg-cimi du cent.
— Vouous le nu... no. ..no. ..nommez Je. ..Je. ..Je. ..Jérémio Ben...
— Itentliam, un Anglais.
— Co Jérémie-lh nous fera éviter bien des lamentations dans les affaires, dit le notaire en rianl.
— Ces Anglais ont ()ué...(iué...queliiuefois du bon. ..on... .sens, dit Grandet. Ainsi, se...se...se...s«'lon U('ii...Ben.., Ben. ..Bentham, si les effets de mon frère va. ..va. ..va. ..va... valent... ne valent pas. .^i. Je. ..je. .je dis bien, n'est-ce paJt Cela me parait clair... Les créanciers seraient... non, no seraient pas. Je m'een... entends.
— I.ai.v>e/ moi vous expliiiuer toul ceci, dit le pré.^iilent. En droit, si vous pussede/ les litres de toutes les créance.* dues par l.i maison Grandet, votre frère ou ses hoirs ne doivent rien h personne. Uien.
— Ilien, ré(iéla li> bonlidinme.
— V.u (•quilé, si les elTeLs de votre frère se iiégocieni (n(''^:(ii ieiil, eiileiulez-viiuN bien cf terme?) sur la pluco II tant pour cenl de perle; si l'un do vosumis a passai par U
UL UtL/AC. — 11.
'Kxlrall du la Comédit Aumuwx.)
DE BALZAC
s'il les a rachetés, les créanciers n'ayant été contraints par aucune violence à les donner, la succession de feu Grandet de Paris se trouve loyalement quitte.
C'est \Tai, les a. ..a. ..a... affaires sont les affaires, dit
le tonnelier. Cela pooooosé... Mais, néanmoins, vous compre... ne. ..ne. ..ne. ..nez que c'est di...di...di... difficile. Je... je. ..je n'ai pas d'aargent, ni...Hi...ni... le temps, ni le temps, ni...
— Oui, vous ne pouvez pas vous déranger. Hé bien ! je vous offre d'aller à Paris (vous me tiendrez compte du voyage, c'est une misère). J'y vois les créanciers, je leur parle, j'attermoie, et tout s'arrange avec un supplément de paiement que vous ajoutez aux valeurs de la liquidation, aûn de rentrer dans les titres de créance.
— Mais noo...nous verrons cela, je ne. ..ne. ..ne. ..ne peux pas, je ne veux pas m'en. ..ch... en. ..engager sans.. .sans que... Qui. ..qui. ..qui ne. ..ne peut ne peut. Vooouous comprenez?
— Cela est juste.
— J'ai la tête ca...ca.. .cassée de ce que. ..que vooous... vous m'a., a. ..a. ..avez dé. ..dé. ..décliqué là. Voilà la. ..la... la première fois de ma vie que je., .je suis fooorcé do son ..songer à de...
— Oui, vous n'êtes pas jurisconsulte.
— Je. ..je suis un pau...pau... pauvre vigneron, et ne sais rien de ce que vou...vou...vous venez de dire; il fan... fau...faut que j'é...j'é... j'étudie çççà.
— lié bien ! reprit le président en se posant comme pour résumer la discussion.
— Mon neveu?... flt le notaire d'un ton de reproche en l'interrompant.
— Hé bien ? mon oncle, répondit le président.
" — Laisse donc monsieur Grandet t'cxpliuuer ses intentions. Il s'agit en ce moment d'un mandat important. Notre cher ami doit le définir congrftm...
Un coup de marteau qui annonça l'arrivée de la famille des Grassins, leur entrée et leurs salutations, cmp'^chf'rent Cruchot d'achever sa phrase. Le notaire (ut content de celte interruption ; déjà Grandet le regardait de travers, et sa loupe indiquait un orage intérieur; mais d'abord le prudent notaire ne trouvait pas convenable à un président de tribunal de première instance d'aller à Paris pour y faire ca()i(uler des créanciers, el y [ir(^ter les mains à un tripotage qui froissait les lois de la stricto probité ; puis, n'ayant pas encore entendu le père Grandet exprimant la moindre velli'ité de payer quoi que ce fût, il tremblait instinctivement de voir son neveu engagé dans cette affaire. Il [)ro- (iln donc du moment où les des Grassins entraient pour prendre le président par le bras cl l'attirer dans l'cmbraiiure de la fcn(^tre.
— Tu l'es bien sulTisammenl montré, mon neveu ; mais a&vz do dévoûment comme ça. L'envie d'avoir la (ille l'aveugle. Diable I il n'y (aut f)as aller comnu! une corneille qui abat des noix. Lais.se-moi maintenant conduire la barque, aide M'uli'ment à la nianiruvre. IM-ce bien ton rrtlo de compromctirc ta dignité do magistrat dans une [lareille...
H n'ocheya pa.s ; il entendait monsieur'des Grassins di- .S<'inlaii vieux tonnelier en lui tendant la main : — Grandet, nnii., avons appris l'affreux nialbeur arrivi- dans voire fanillle, lo dévistre de la maison Guillaume Grandet, et la mort de voire fr^re. Nous venons vous exprimer toute la pi'lf t que nous prenons à co trisli! événement.
— Il n'y u d'autre malheur, dit \i'. notaire in inlerrompatit le banquier, que la mort de monsieur Grandet junjor. lincore ne .S(! .serait-il [las tu('!s'il avait eu l'idiie d'appeler .son frère h .son secours. Notre vieil ami, ipii a do riionneur JuH<|n'nu boni d(?s ongles, compte liquider les ijeMes de, |;i maison Grandet di' l'iiris. Mon neveu le prési- Jeiit, (lour lui éviler les tracas d'une affaire tonte judi- I j.iirr', lui offre de partir sur-le-cliaiiqj jtour Paris, alln di- iransi^fcr nvec les créancier», el les salisfuiro convcnu-
bleinenl.
Os (inroles, confirmées par l'allilude du vi(,'n( roii, qui .so
caressait le menton, surprirent étrangement les trois des Grassins, qui pendant le chemin avaient médit tout à loisir do l'avarice de Grandet, en l'accusant presque d'ija fratricide.
— Ah! je le savais bien, s'écria le banquier on regardant sa femme. Que te disais-je en route, madame des Grassins? Grandet a de l'honneur jusqu'au bout des cIjcveux, et ne souffrira pas que son nom reçoive la plus légère atteinte 1 L'argent sans l'honneur est une mnladio. Il y a do l'honneur dans nos provinces 1 Cela est bien, très bien, Grandet. Je suis un vieux militaire, je ne sais pas déguiser ma pensée ; je la dis rudement : cela est, mille tonnerres 1 sublime.
— Aalors Ille su. .. su. ..sub... sublime est bi...bi...bien cher, répondit le bonhomme pendant que le banquier lui secouait chaleureusement la main.
— Mais ceci, mon brave Grandet, n'en déplaise h monsieur le président, reprit des Grassins, est une affaire purement commerciale, et veut un négociant consommé. Ne faut-il pas se connaître aux comptes de retour, débours, calculs d'intérêts? Je dois aller à Paris pour mes affaires, et je pourrais alors me charger de...
— Nous verrions donc à ta... ta... tâcher de nous aaarrangcr tou...tous deux dans les po...po...po... possibilités relatives, et sans m'en. ..m'en. ..m'engagera quelque chose que ije...je...je ne voooou...oudrais pas faire, dit Grandet en bégayant. Parce que, voyez-vous, monsieur le président me demandait naturellement les frais du voyage.
Le bonhomme ne bredouilla plus ces derniers mots.
— Ehl dit madame des Grassins, mais c'est un plaisir que d'être à Paris. Je paierais volontiers pour y aller, moi.
Et elle fit un signe à son mari comme pour l'encourager à souiller cette commission à leurs advei's:ures, colite que cortte ; puis elle regarda fort ironiquement les deux Cruchot, qui prirent une mine piteuse. Grandet saisit alors lo banquier par UQ des boutons de sou liabit, et l'attira dans un coin.
— J'aurais bien plus do confiance en vous que dans le pnVsid(MU,lui dit-il. l'ois il y a des anguilles sous roche, ajoula-t-il en remuant sa loupe. Je veux me mettre dans la renie ; j'ai quelques milliers de francs de rente à fairo acli(!ler, et je ne veux placer qu'à quatre-vingts francs. Celte mécanique baisse, dit-on, à la lin des mois. Vous vous connaissez à ça, pas vrai?
-- Pardieu ! Eh bien ! j'aurais donc quelques mille livres de rente à lever [iour vous?
— Pas grand'cbose pour commencer. Motus I Jo veux jouer ce jeu-là sans qu'on en sache rien. Vous me concluriez un marché pour la lin du mois ; mais n'en diles rien aux Cnicliiil, ça les Impiinerait. Puisipie vous allez à Paris, nous y verrons en niènu^ temps, pour mon pauvre neveu, de quelle couleur sont les atouts.
— Voilà ipii est entendu. Je partirai domain en poste, dit à haute voix des Grassins, et je viendrai prendre vos ilernières insiruelions à... à (pielle heure?
— A ciiKi heures, avant lo dîner, dit lo vigneron en so frottant les mains.
Les deux partis restèrent encore quelques inslans en pri^MMue. Iles Grassins dit après une pause, en frappant sur l'i^pauli' de Grandet : — Il fait bon avoir do bons pareils commis ça...
— Oui, oui, .sans quo ça [larai.sse, réfiondil Granilot, jo .suis jin lion pa... parent. J'aimais mon Irère, etjoln prouverai bien si. ..si ça ne.. .ne eoiMe pas...
— Nous allons vous (iiiiller Grandet, lui dit lo ban(]uier en ri;it<-rronqianl hcureusiinent avant (ju'il n'achevrtt ,sa phrase. Si j'avance iM(in di'part, il faut mettre en ordre (|uel(]Mes nil'aires.
— Dieu, bien. Moi-m/^me, r.i... apport à cf i|uevou. .vous savez, je.. ..je vais me re... .retirer ilaiis ma (•harn....nmliro desdi'. .(b'Iibéralions, coinme dit lo présideid, Cruchot.
— l'cslel je ne suis plus monsieur de Honl'ons, pen.sa IristeniiMil le magistrat dont la li^'uro [iril l'expression do (elle d'un juge eniiu>é par une plaiiloirle.
EUGÉNIE GRANDET
Les chefs des deux familles rivales s'en allèrent ensemble. Ni If's uns ni les autres ne songeaient plus à la trahison dont s'étail rendu coupable Grandet le matin envers le pays vif<noble, et se sondèrent mutuellement, mais en vain, pour connaître ce qu'ils pensaient sur les intentions réelles du bonhomme en cette nouvelle affaire.
— Venez-vous chez madame Dorsonval avec nous? dit des Grassins au notaire.
— Nous irons plus tard, répondit le président. Si mon oncle le permet, j'ai promis à mademoiselle de Gribeaucourt do lui dire un petit bonsoir, et nous nous y rendons d'abord.
— Au revoir donc, messieurs, dit madame des Grassins. Et, quand les des Grassins furent à quelques pas des deux Cruchot, Adolphe dit à son père : — Us fument joliment, hein?
— Tais-toi donc, mon fils, lui répliqua sa mère, ils peuvent encore nous entendre. D'ailleurs ce que tu dis n'est pas de bon goût et sent l'Ecole de Droit.
— Eh bien I mon oncle, s'écria le magistrat quand il vit Jeg dos Grassins éloignés, j'ai commencé par être le président de lionfons, et j'ai uni par être tout simplement un Cruchot.
— J'ai bien vu que ça te contrariait; mais le vent était aux des Grassins. Es-tu bête, avec tout ion esprit?... laisseles s'embarquej sur un nous verrons du père Grandet, et tiens-toi tranquille, mon petit : Eugénie n'en sera pas moins la femme.
En quelques instans la nouvelle do la magnanime résolution de Grandet .se ré()andit dans trois maisons à la foi.s, et il ne fut plus question dans toute la ville que de ce dévouement fraternel. Chacun pardonnait à Grandet sa Vente faite au mépris de la foi jurée entre les pro[)riélaires, en admirant son honneur, en vantant une générosité dont on no le croyait pas capable. Il est dans le caractère français de s'enlhousiasnier, de se colérer, de se i)assionner pour le météore du mo'ment, pour les bAtons flottans de l'actualité. Les êtres collectifs, les peuples, seraient-ils donc sans mémoire?
Ouand le père Grandet eut fermé sa [lorto, il a[ipela Nanon.
— Ne 13che pas le chien et ne dors pas, nous avons à travailler ensemble. A onze heures, Cornoiller doit se trouver à ma fiorle avi'C le berlingot de Eruidfond. Ecouti-do venir aliri d(! rein|iêrhcr de cognrr, et dis-lui d'entrer tout bclli'incnt. Les lois de police défendent le la|iage nocturne. D'ailleurs le quartier n'a pas besoin de savoir que je vais me motlro en route. «
Ayant dit, (irandet remonta dans son laboratoire, où Nanon l'entendit remuant, fouillant, allant, venant, mais avec précaution. Il ne voulait évidetnmcnt n-veillcr ni sa femme ni .sa lille, et surtout ne point exciter l'attention de .son neven, qu'il avait commencé par maudire en apercevant de la lumière ilans ,s;i chambro. Au milieu de la nuit, EuKi-nii', préocrupée de son cousin, crut avoir entcnilu In plainte d'un mourant, et pour elle cr; mourant (Hait Cluirle.s : elle l'avait (piitli'isi pÀle, si dé.>i'spéré! fH-ut-être .s'élaitil tué. Soudain elle s'enveloppa d'une roill'e, e.s[M'ce de pelisse H capuchon, et voulut sortir. D'abord uik? vivo lumière qui passait par les fi'iilcs de sa [lorln lui donna peur du l'eu ; puis elle se rassura bientôt en entendant les [las pesans de NaïKm et su voix mOléo au lienuissoment de |ilu- .sieurs chevaux.
— Mot! père enlèverait-il mon cousin? se dit-rlU; en cn- Ir'iiuvrant sa porte avec asM^z de précaution pour l'enipêrher de rrier, mn).sde manière a voir ce (|uise passait dans le corridor.
Tout h coup son mil rencontra celui de .son père, dont le regard, quelque va^çue <d insiiuiianl cpi'il lill, la Rlaça de terreur. I.i- iMinlmminri et Nanon (''laieiit acciinplés par lui KroH ^'ourdiii dont chaipifi bout re|i<)sail .sur leur épaule dridleel HiMilenail un rAliln auquel était nttnche un b.irillel seinblidile il cent qiin lo jH-re (ir.mdel s'aniu.sail à faire iliiiis son louriid 'i sis inunieii.s permis.
— Sainte Vierge! mon.sienr, ça pèse-t-ill... dit à voix basse la Nanon.
— Quel malheur que ce ne soit que des gros sons 1 répondit le bonhomme. Prends gc^de de heurter le chandelier.
Cette scène était éclairée par une seule chandelle placée entre deux barreaux de la rampe.
— Cornoiller, dit Grandet à son garde in partibus, as-tu pris tes pistolets?
— Non, monsieur. Pardé I quoiqu'il y a donc à craindre pour vos gros sous?...
— Oh 1 rien, dit le père Grandet.
— D'ailleurs nous irons vite, reprit le garde, vos fermiers ont choisi pour vous leurs meilleurs chevaux.
— Bien, bien. Tu ne leur as pas dit où j'allais?
— Je ne le savais point,
— Bien. La voiture est solide?
— Ça, notre maître? ha ben 1 ça porterait trois mille. Qu'est-ce que ça pèse donc vos méchans barils?
— Tiens, dit Nanon, je le savons bien 1 Y a ben près de dix-huit cents.
— Veux-tu te taire, Nanon 1 Tu diras à ma femme que je suis allé à la campagne. Je serai revenu pour dîner. Va bon train, Cornoiller, faut être à Angers avant neuf heures.
La voiture partit. Nanon verrouilla la grande porte, lâcha le chien, se coucha l'épaule meurtrie, et (icrsoune dans lo quartier ne soupçonna ni le départ de Grandet ni l'objet do .son voyage. La discrétion du bonhomme était complète. Personne ne voyait jamais un sou dans cette maison pleine d'or. Après avoir appris dans la matinée par les causeries du port que l'or avait doublé de prix par suite de nombreux arméniens entrepris à Nantes, et que des spéculateurs étaient arrivés à Angers pour en acheter, lo vieux vigneron, par un .-inqile emprunt de chevaux fait à ses fermiers, se mit en mesure d'aller y vendre le sien et d'eu rapporter en valeurs du receveur-général sur le Irésor la sonmie nécessaire à l'achat de ses rentes après l'avoir grossie do l'agio.
— Mon père s'en va, dit Eugénie, qui du haut de l'escalier avait tout entendu. Le silence était rétabli dans la maison, et le lointain roulement de In voilure, qui cessa par degrés, ne retentissait déjà jjIus dans Sauniur emlormi. En ce moment, Eugénie entendit en son cœur, avant de l'écouter par l'oreille, une plainle qui perra les clitisons, et qui vi'nait de la chambre de sou cou.sin. Une bande liimineu.se, fine autant (|ue le tranchant d'un .sabre, passait par la fente de la porte et coupait horizontalement les balustres du vieil escalier. — Il souffre, dit-elle en grimpant deux marches. Un second gémissement la lit arri\er sur le palier de la chambre. La porte était entr'ouverle, elle la poussa. Charles dormait la tête penchiV en dehors du vieux fauteuil, sa main avait laissé tomber la plume cl touchait pres(pie h terre. La i('S(iiralion saccadée que n('cx's.sitait la posture du jeune homme olfrava soudain Eii^rénie. (pii entra pidniptrnient. — Il doit èlre bien l'aligné, se dit-elle en re;,'ardant une dizaine de lettres cni-hetée.s, ello en lut les adresses: — A messieurs Karry, Breilman p»C«, carrav,iers.
— A monsieur Buisson, tailleur, elc, — Il a sans doule arraiiu'é toutes ses ullaires pour pouvoir bienlAi cpiiiipr la Kranre, peil.sa-t-elle. Ses yeux tombèrent sur deux lettres ouvertes. Ces mots qui en comnieneaient une: k Ma chère Annette... » lui causèrent un élilouissemenl. Son ctrur palpita, ses pieds se clouèrent sur le carreau. Sa chère Annellc|l il aime, il est aiiui'l Plus d'esiolr I ;^ue lui .lil-il? Cis iilées lui trnvpr.s<''renl la l^ln cl le cnur. lille lisait ces moli pariniit, niAme sur lescnrreaux, en traits do flammes.
— |)i'jà reiioncpr h lui I Non. je ne lirai p.is celte lellre. Je ddis m'en aller. Si je la lis:iis. re|iendanl? Elle regarda Charles, lui prit ilnlici'meiil In tèle, la posa sur le diw <lii rniili'iiil, et il .SI» laissa lairo comme un entanl qui, mOnie en dorninnl, connaît encore .sa' mère cl recuit. !<nns s'éveiller, ses soins et ses baisers. Cnnime une mère. Euirenie rf>lovu lu main pendante, et, coiunin une iiK'Te. elli' bni^a
doucement les cheveux. Chère Annette I Un démon lui criaii ces deuï mots aux oreilles. — Je sais que je fais peutêtre mal, mais je lirai la lettre, dit-elle. Eugénie détourna la tête, car sa noble probité gronda. Pour la première fois de sa vie, le bien et le mal étaient en présence dans son cœuT. Jusque-là elle n'avait eu à rougir d'aucune action. La passion, la curiosité l'emportèrent. A chaque phrase, son c<Tur se gonfla davantage, et l'ardeur piquante qui anima sa vie pendant cette lecture lui rendit encore plus friande les plaisirs du premier amour.
« Ma chf>re Annette, rien ne devait nous séparer, si ce n'est le malheur qui m'accable et qu'aucune prudence humaine n'aurait su prévoir. Mon père s'est tué, sa fortune et la mienne sont entièrement perdAies. Je suis orphelin à un âge où. par la nature de mon éducation, je puis passer pour un enfant; et je dois néanmoins me relover homme de l'abîme où je suis tombé. Je viens d'employer une partie de cette nuit à faire mes calculs. Si je veux quitter la France en honnête homme, et ce n'est pas un doute, je n'ai pas cent francs à moi pour aller tenter le sort aux Indes ou en Amérique. Oui, ma pauvre Anna, j'irai chercher la fortune sous les climats les plus meurtriers. Sous de tels fieux, elle est sûre et prompte, m'a-t-on dit. Quanta rester à Paris, je ne saurais. Ni mon âme ni mon visage ne sont faits à sui>porter les affronts, la froideur, le dédain qui attendent l'homme ruiné, le fils du failli ! Bon Dieu 1 devoir deux millions?... J'y serais tué en duel dans la première semaine. Aussi n'y retournerai-je point. Ton amour, le plus tendre et le plus dévoué qui jamais ait ennobli le CT-ur d'un homme, ne saurait m'y attirer. Hélas I ma bienaimée, je n'ai point assez d'argent pour aller là où tu es, donner, recevoir un dernier baiser, un baiser où je puiserais la force nécessaire à mon entreprise. »
— Pauvre Charlns, j'ai bien fait de lire ! J'ai de l'or, je le lui clonnerai, dit Eugénie.
Elle reprit .sa lecture après avoir essuyé ses pleurs.
« Je n'avais point encore songé aux malheurs de la misère. Si j'ai les cent louis indispensables au passage, je n'aurai pas un sou pour me faire une pacotille. Mais non, je n'aurai ni cent louis ni un louis, je ne connaîtrai ce qui me restera d'argent qu'après le règlement de mes dettes à Paris. Si je n'ai rien, j'irai tranquillement à Nantes, je m'y embarquerai simple matelot, et je commencerai là-bas comme ont commencé les hommes d'énergie (|ni, jeunes, n'avaient pas un sou, et sont revenus riches des Indes. Depuis ce matin, j'ai froidement envisagé mon avenir. Il est plus horrible pour moi que pour tout autre ; moi, choyé |)ar mn mère qui m'adorait, chéri fiar le meilleur des pères, et qui, h mon début dans le monde, ai rencontré l'amour d'une Anna ! Je n'ai connu que les fleurs de la vie : cr. bonheur ne pouvait pas durer. J'ai néanmoins, ma rlière Annette, plus de courage qu'il n'était [lerniis à un inwiuciatil jeune homme d'en avoir, surlout h un jeune homme haliitué aux cajoleries de la plus dcliciouse femme de Paris, berc<» dans les joies de la famille, à qui tout Kouriait au logis, et dont les désirs étaient des lois [lour un père. Oh I mon (père, Annello. il est mort... \^^ bien ! j'ai ri'fléclii t\ ma position, j'ai réfléchi ,i la tienne aussi. J'ai bien vieilli en viriKt-qualre heures, (hère Anna, si, pour me garder [irès de loi, dans Paris, tu sarriliais toutes les joui)is.inres do tim luxe, ta toili'tle, ta lo^e h l'Opéra, nous n'arriverions pas encore au chillre des di'pen.ses ik^rcs^aires U ma vie dissipc'-e ; piiis je no saurais accepter tint de .snrrilires. Nous nous (juittuns donc aujourd'hui pour toujours. »
— Il la (|uitte. Sainte Vierge 1 Oh ! bonheur! Eu;;énin sauln de joio. Charles fil un mouvement ; rllo
en eut froifl de terreur ; mais, heureusement pour elle, il ne s'éveilla pas. lUIe reprit :
•< Oua"'' reviendrai -je '.' Je ne .sais. Le climat des Indes Tli-illil prom|pt"'riicnt un Ijirtipéfti, et .siirloul un r;nr()p(''en qui Irnvadie. M«'llons nous li du ans d'iii. Dans dix ans, la lllle aura dix- huit ans, elle sera la conipaKue, ton espion. Pour toi, le monde i>or« Lien cruel, ta Ullu lo aura
peut-être davantage. Nous avons vu des exeirples de ces jugemens mondains et de ces ingratitudes de jeunes filles; sachons en profiter. Garde au fond de ton âme, comme jo le garderai moi-mênae, le souvenir de ces quatre années de bonheur, et sois fidèle, si tu peux, à ton pauvre ami. Je ne saurais toutefois l'exiger, parce que, vois-tu, ma chère Annette, je dois me conformer à ma position, voir bourgeoisement la vie, et la chilïrer au plus vrai. Donc jo dois penser au mariage, qui devient une des nécessités do ma nouvelle existence ; et je t'avouerai que j'ai Irouvé ici, à Saumur, chez mon oncle, une cousine dont les manières, la figure, l'esprit et le cœur te plairaient, et qui, en outre, me paraît avoir... »
— Il devait être bien fatigué, pour avoir cessé de lui écrire, se dit Eugénie en voyant la lettre arrêtée au milieu de cette phrase.
Elle le justifiait I N'était-il pas impossible alors que cette innocente fille s'aperçut de la froideur empreinte dans cette lettre? Aux jeunes filles religieusement élevées, ignorantes et pures, tout est amour dès qu'elles mettent le pied dans les régions enchantées de l'amour. Elles y marchent entourées de la céleste lumière que leur ànw projette, et qui rejaillit en rayons sur leur amant ; elles le colorent des feux lie leur propre sentiment et lui prêtent leurs belles pensées. Les erreurs de la femme viennent presque toujours de sa croyance au bien, ou do sa contiance dans lo vrai. Pour Eugénie, ces mots: » Ma chère Annette, ma bienaimée, » lui résonnaient au cœur comme le plus joli langage de l'amour, et lui caressaient l'âme comme, dans son enfance, les notes divines du Venite adoremvs, redites par l'orgue, lui caressèrent l'oreille. D'ailleurs, les larmes qui baignaient encore les yeux de Charles lui accusaient toutes les noblesses do cœur par lesquelles une jeune fille doit être séduite. Pouvait-elle savoir que .si Charles aimait tant son père et le pleurait si véritablement, cette tendre.sse venait moins de la bonté de son cœur que des bontés palernclles? Monsieur et madame Guillaume Grandet, en satisfaisant toujours les fantaisies de leur fils, en lui donnant tous les plaisirs de la fortune, l'avaient emiiêché de faire les horibles calculs dont sont plus ou moins coupables, à Paris, la pluparts des enfans quand, en présence des jouis- .sances parisiennes, ils forment des désirs et conçoivent des plans qu'ils voient avec chagrin incessamment ajournés et retardés par la vie de leurs parens. La prodigalité du père alla donc jusqu'à semer dans le cœur de .son fils un amour filial vrai, sans arrière-pensée. Néanmoins, Charles était un enfant de Paris, habitué par les mœurs de Paris, par Annetl(> elle-même, à tout calculer, déjà vieillard .sous le masijue du jeune homme. Il avait reçu l'épouvantable (■'ducation de co monde, où, dans une soirée, il se commet en pensées, en paroles, plus do crimes que la Justice n'i'n [lunit aux Cours d'assises, où les bons mots assa.s.sineiit les plus grandes idi'-es, où l'on ne passe pour fort qu'autant que l'on voit juste ; et là, voir juste, c'est no croire à rien, ni aux .senlimons, ni aux hommes, ni même aux événemens : on y fait do laux événemens. Là, pour voir juste, il faut peser, chaque matin, la bourse d'un ami, .savoir se mettre [lolitiijuement au-dessus de tout ce qui arrive ; provisoirement, ne rien admirer, ni les œuvres d'art, ni les nobles actions, et donner pour mobile à toute chose l'intérêt personnel. A|aès mille folies, la grande dame, la belle AniuUte, forçait Charles à penser gravement; clli' lui parlait de sa posiliiiu luliire, en lui passant dans les cheveux une main parliiini'e; en lui relaisanl une boucle, elle lui faisait calculer la vie: («Ile l(( f(''minisait et lo mair-rialisait. Double corruption, mais corrujilion éli^ganto et line, de bon goftt.
— Vous êtes niais, Charles, lui disnil-elle. J'aurai bien de la peine à vous appriMidre le monde. Vous avez été trè.sinal pour monsieur des Lupeaulx. Je sais bien (pie c'est un liDinnie peu honorable ; mais attendez (pi'il soit. sans f)ouvoir, alors vous li< mépriserez à voire aise. Savez-vous co cpie inad.uiie Campan nous disait? — Mes enl'ans, tant qu'un huininu est uu Ministère, adurez-lu ; tumbu-l-il, ui-
EUGÉNIE GRANDET
dez à le traîner h la voirie. Puissant, il est une espèce de dieu ; détruit, il est au-dessous de Marat dans son égoût, parce qu'il vit et que Marat était mort. La vie est une suite de combinaisons, et il faut les étudier, les suivre, pour arriver à se maintenir toujours en bonne position.
Charles était un homme trop à la mode, il avait été trop constamment heureux par ses parens, trop adulé par le monde pour avoir de grands sentimens. Le grain d'or que sa mère lui avait jeté au cœur s'était étendu dans la filière parisienne, il l'avait employé en superficie et devait l'user par le frottement. Mais Charles n'avait encore que vingt et un ans. A cet âge, la fraîcheur de la vie semble inséparable de la candeur de l'âme. La voix, le regard, la figure, paraissent en harmonie avec les sentimens. Aussi le juge le plus dur, l'avoué le plus incrédule, l'usurier le moins facile, hésitent-ils toujours à croire à la vieillesse du cœur, à la corruption des calculs, quand les yeux nagent encore dans un fluide pur, et qu'il n'y a point de rides sur le front. Charles n'avait jamais eu l'occasion d'appliquer les maximes do la morale parisienne, et jusqu'à ce jour il était beau d'inexpérience. Mais, à son insu, l'égoisme lui avait été inoculé. Les germes de l'économie politique à l'usage du Parisien, latens en son cœur, ne devaient pas tarder à y fleurir, aussitôt que de spectateur oisif il deviendrait acteur dans le drame de la vie réelle. Presque toutes les jeunes filles s'abandonnent aux douces promesses de ces dehors; mais Eugénie eût-elle été prudente et observatrice autant que le .sont certaines filles en province, auraitelle pu se délier de .son cousin, quand, chez lui, les manières, les paroles et les actions s'accordaient encore avec les inspirations du cœur? Un hasard, fatal pour elle, lui fit c-ssuyer les dernières effusions de sensibilité vraie qui filt en ce jeune co3ur, et entendre, pour ainsi dire, les derniers soupirs de la conscience. Elle lai.ssa donc cette lettre pour elle [ileine d'amour, et se mit complaisamment à contempler .son cousin endormi : les fraîches illusions de la vin jouaient encore pour elle sur ce visage. Elle se jura d'abord à*clle-m<*mo do l'aimer toujours, puis elle jf-ta les yeux sur l'autre lettre sans attacher beaucoup d'importance à cette indiscrétion ; et, si elle commença de la lire, co fut pourac(]uérir <le nouvelles preuves dos nobles qualités que, semblable à toutes les femmes, elle prêtait à celui qu'elle choisis.sait.
« Mon cher Alphonse, au moment où tu liras cette lettre je n'aurai plus d'amis ; mais je t'avoue qu'en doutant de ces gens du monde habitués il proiligucr ce mot, je n'ai pas douté (le ton amitié. Je te charge donc d'arranger mes affaires, et compte sur toi pour tirer un bon parti de tout ce que jo possède. Tu dois maintenant connaître ma position. Je n'ai plus rien, et veux [lartir pour les Indes. Jo viens d'écrire h toutes les personnes auxquelles jo crois devoir quelqu'argent, et tu en trouveras ci-joint la liste aussi exacle <)u'il m'est po.ssible de la donner de mi'moire. Ma bibliotbèijue, mes meubles, mes voilures, mes chevaux, etc., sudlront, je crois, h payer mes dettes. Je ne veux mo réserver ()ue les babioles sans valeur qvii seront s'isceptibles rie me faire un commencement de pacotille. Mon cher Alfilion.se, je t'enverrai d'ici, (our relie vente, une procuration régulière, en cas de conleslations. Tu m'adresseras toutes mi's armes. Puis tu garderas pour toi Itrilon. Personne ne voudrait donner le [irix de cette ailinirabli» bflle, j'aime mieux te l'offrir, conuiie la ba^ue d'u.sage (]ui) lègue un mourant h son exi'cuteur testamentaire. On m'a fait une iri's-comforlable voiture de voyage chez les l'arry, Breilmnn et (>, mais ils ne l'ont pas livr('e : obtiens d'eux qu'ils In gardent .sans me demander d'indemnité ; s'ils .se refusnienl ft cet arrangement, ('vile tout ce ipii pourrait enlaeher mn loyauti'ï, ilans les circonstances où je me Iniiive. Je dois six louis 6 l'insulaire, perdus au jeu, no mamiuo pas do les lui...
— Cher cfliisinl dit Eugénie oa lnis.sant la lettre, e «0 sauvant h polils pas chez elle avec une des lioii;;ies alliimi'i-s. Lii ce ne fut pas sans uni> vive ('•inolion de plaisir qu'elle ouvrit le lijoir d'un vieux meuble en chêne, l'un
des plus beaux ouvrages de l'époque nommée la Renaissance, et sur lequel se voyait encore, à demi effacée, la fameuse salamandre royale. Elle y prit une grosse bourso en velours rouge à glands d'or, et bordée de cannetille usée, provenant de la succession de sa grand'mère. Puis elle pesa fort orgueilleusement cette bourse, et se plut à vérifier le compte oublié de son petit pécule. Elle sépara d'abord vingt portugaises encore neuves, frappées sous le règne de Jean V, en 1725, valant réellement au change cinq lisbonines , ou chacune cent soixante-huit francs soixante-quatre centimes, lui disait son père, mais dont la valeur conventionnelle était de cent quatre-vingts francs, attendu la rareté, la beauté desdites pièces qui reluisaient comme des soleils. Item, cinq génovines ou pièces de cent livres de Gènes, autre monnaie rare et valant quatre-vingtsept francs au change, mais cent francs pour les amateurs d'or, Elles lui venaient du vieux monsieur La Berlellière. Item, trois quadruples d'or espagnols de Philippe V, frappés en 1729, donnés par madame Gentillet, qui. en les lui offrant; lui disait toujours la même phrase : — Ce cher serin-là. ce petit jaunet, vaut quatre-vingt-dix-huit li\Tes! Gardez-le bien, ma mignonne, ce sera la fleur de votre trésor. Ite.m, ce que son père estimait le plus (l'or de ces pièces était à vingt-trois carats et une fraction), cent ducats de Hollande, fabriqués en l'an 1756, et valant près de treize francs. Item, une grande curiosité!... des espèces de médailles précieuses aux avares, trois roupies au signe de la Balance, et cinq roupies au signe de la Vierge, toutes d'or pur à vingt-quatre carats, la magnifique monnaie du Grand-Mogol, et dont chacune valait trente-sept francs quarante centimes au poids, mais au moins cinquante francs pour les connaisseurs qui aiment à manier l'or. 1ie«, le napoléon de quarante francs reçu l'avant-veille, et iju'ello avait négligemment mis dans sa bourse rouge. Ce trésor contenait des [)ièces neuves et vicr;;es, de véritables morceaux d'art desquels le père Grandet .s'informait parfois, et (pi'il voulait revoir, afin d'en détailler à sa fille les vertus intrinsèques, comme la beauté du cordon, la clarté du plat, la richesse des lettres dont les vives arêtes n'étaient pas encore rayées. Mais elle ne pensait ni à ces raretés, ni h la manie de son père, ni au danger qu'il y avait pour elle de .se di'munir d'un trésor si cher à .son jicre ; non, elle songeiiit à son cousin, et parvint enfin à comprendre, après (|uel(]ues fautes de calcul, qu'elle possédait environ cinq mille huit cents francs en valeurs réelles, ipii, convenlionnellement, pouvaient se vemlre près de deux mille écus. A la vue de ses richesses, elle se mit à applaudir en battant des mains, comme un enfant forcé de penlri,' son trop plein do joie dans les naïfs mouvemeiisilu cor^is. Ainsi le [lère et la fille avaient com(ilé chacun leur fortune : lui, pour aller vendre son or ; Eugénie, pour jeter le .sien dans un océan d'all'ection. Elle remit les pièces dans la vieillo bourse, la prit, et nmionta sans hésitation. La mi.sère secrète de son cousin lui faisait oubliir la nuit, les convenances; puis, elle était forte de sa conscience, de .son dr'vortnienl, de son bonheur. Au moment où elle .se montra sur le seuil de la porte, en tenant d'une main la bougie, de l'autre .sa bourse, Cliarle.'j^ se réveilla, vil sa cousine, et resta beaiit de surprise. Eugénie .s'avança, posa lo flambeau sur la table, et dit d'une voix émue :
— Mon cousin , j'ai à vous demander pardon d'une faute ^rave (jue j'ai commise envers vous; mais Dieu mo le pardonnera, ce pi-clM-, si vous voulez l'elVacer.
— Qu'est-ce donc7 diU'.harlrs en se frollant les yeux.
— J'ai lu ces deux leltrcs.
— Charles rougit.
— C<imment cela s'esl-il fait ? reprit-elle, pourquoi siiisje nionli'e? En vérili', nininlenant je ne le sais plus. Mais, je suis tenli-e de ne pas trop me repentir d'avoir lu co.s lettres, puisqu'elles m'ont fait connaître votre rn<ur, volro Ame, et...
— i;t quoi T demanda Charles.
— 1^1 vos projeLs, la néce.s.silé où vous Mes d'avoir uao somme...
DE BALZAC
— Ma chère cousine...
— Chut, chut! mon cousin, pas si haut, n'éveillons personne. Voici, dit-elle en ouvrant la bourse, les économies d'une pauvre fille qui n"a besoin de rien : Charles, acceptez-les. Ce matin, j'ignorais ce qu'était l'argent, vous me l'avez appris : ce n'est qu'un moyen, voilà tout. Un cousin est presque un frère ; vous pouvez bien emprunter la bourse de votre sœur.
Eugénie, autant femme que jeune fille, n'avait pas prévu des refus, et son cousin restait muet.
— Eh bien! vous refuseriez? demanda Eugénie, dont les pal[iitations retentirent au milieu du profond silence.
L'hésitation de son cousin l'humilia; mais la nécessité dans laquelle il se trouvait se représenta plus vivement à son esprit, et elle plia le genou.
— Je ne me relèverai pas que vous n'ayez pris cet or I dit-elle. Mon cousin, de grâce! une réponse?... que je sache si vods m'honorez, si vous êtes généreux, si...
En entendant le cri d'un noble désespoir, Charles laissa tomber des larmes sur les mains de sa cousine, qu'il saisit afin de l'empêcher de s'agenouiller. En recevant ces larmes chaudes, Eugénie sauta sur la bourse, la lui versa sur la table.
— Eh bien I oui, n'est-ce pas? dit-elle en pleurant de joie. Ne craignez rien, mon cousin, vous serez riche. Cet or vous portera bonheur ; un jour vous me le rendrez ; d'ailleurs, nous nous associerons; enfin je passerai par toutes les conditions que vous m'imposerez. Mais vous no devriez ne pas donner tant de prix à ce don.
Charles jiut enfin exprimer ses senlimcns.
— Oui, Eugénie, j'aurais r5me bien pctile si je n'acceptais pas ; cependant, rien pour rien, confiance pour confiance.
— Que voulez-vous? dit-elle cfl'rayée.
— Écoutez, ma chère cousine, j'ai là... Il s'interrompit pour montrer sur la commode une caisse carrée enveloppé»! d'un surtout de cuir. — Là, voyez-vous, une chose qui m'est aussi précieuse que la vie. Cette boîte esfuii présent do ma mère. Depuis ce matin je pensais que, si elle pouvait .sortir de sa tombe, elle vendrait elle-iuême l'or (ju(! .sa tendresse lui a fait prodiguir dans ce nécessaire; mais, accomplie par moi, celte; action me paraîtrait un sacrilé>,'e. Eugénie serra convuLiveiiieiit la main de son cousin en entendant ces derniers mots. — Non, re|irit-il après une légère pause, pendant laquelle tous deux ils ,sc jetèrent un regard humide, non, je ne veux ni le détruire, ni le ri.s^^uer dans mes voyages. Chère Eugénie, vous en wrez diàiositaire. Jamais ami n'aura confié (luelquo chose de plus siicré à son ami. Soyez-on juge. Il alla prendre la bollc, 1.1 sortit du fourreau, l'ouvrit, et montra Iristcnienl h sa cousine éini'rveillée un nécessaire où le travail duiKiait à l'or un prix bien supérieur à Celui de son poids. — Co (luo vous admirez n'est rien, dit-il en poussant un reasurt qui lit partir un double fond. Voilà ce qui, pour moi, »aul la torro entière. Il lira deux portraits, deux chefs-d'œuvre de madamo do Mirbul, richement entourés do perli'S.
— Oli ! la belle personne t N'cst-co pas colle dame ù (jui vous écriv...
— Non, dil-il en sourlnnt. Celle fomm»! est ma mère, et voici mon |>ère, qui sf)iil votni tanin et votre oncle. IJi- ««'•ni'', je devrnl^ vous KU(>|ilier ii kcmoux de ni(! garder «rt iri^r. Si Jo périssais en perdant votre peiiie fortune, cet or vous dédommagiTuil; cl, /i vous !W!ule, je |>uis laisNcr les deux (lOrlniiU : vous files digne di; les conserver ; mais di''lri)lv'z-l(>s, alln qu'après vous ils n'aillent pos en d'autres m'iin.s... Eugénie .vi Inisall. — Hé bien I oui, n'est-cu past ajouta-l-ll avec grrtcn.
Fn ••ntcn Innl lei mois qu« vennil do dlro son cousin, elle lui ji'tH M)n preiniir regard de feiiime aimante, un de ces regards où il y a [iresqne niilnnt dn coquellcrie que (in profondeur. Il lui prit la mnin et la Imi^n.
— Aiijio do pureté i outre nou.s, n'est-ce jias?... l'argenl
ne sera jamais rien ; le sentiment, qui en fait quelque chose, sera tout désormais.
— Vous ressemblez à votre mère. Avait-elle la voix aussi douce que la vôtre 1
— Oh I bien plus douce...
— Oui, pour vous, dit-elle en abaissant ses paupières. Allons, Charles, couchez-vous, je le veux, vous êtes fatigué. A demain.
Elle dégagea doucement sa main d'entre celles de son cousin, qui la reconduisit en l'éclairant. Quand ils furent tous deux sur le seuil de la porte ; — Ah 1 pourquoi suisje ruiné! dit-il.
— Bah ! mon père est riche, je le crois, répondit-elle.
— Pauvre enfant! reprit Charles en avançant un pied dans la chambre et s'appuyant le dos au mur, il n'aurait pas laissé mourir le mien, il no vous laisserait pas dans ce dénûmeni, enfin il vivrait autrement.
— Mais il a Froidfond.
— Et que vaut Froidfond 1
— Je ne sais pas ; mais il a Noyers.
— Quelque mauvaise ferme 1
— 11 a des vignes et des prés...
— Des misères! dit Charles d'un air dédaigneux. Si votre .père avait seulement vingt-quatre mille livres de rente, habiterioz-vous cette chambre froide et nue? ajouta-t-il en avançant le pied gauche. — Là seront donc rhes trésors, dil-il en montrant le vieux bahut pour voiler sa pensée.
— Allez dormir, dit-elle en l'empêchant d'entrer dans une chambre en désordre.
Cjharles se retira, et ils se dirent bonsoir par un mutuel sourire.
Tous deux ils s'endormirent dafis le même rêvB, et Charles commença dès lors à jeter quelques roses sur son deuil. Le lendemain malin, madame Grandet trouva sa fille .se promenant avant le déjeuner en compagnie de Charles. Le jeune homme était encore triste comme devait l'être un malheureux descendu pour ainsi dire au fond de ses chagrins, et qui, en mesurant la profondeur do l'abîme où il était tombé, avait senti tout le poids de sa rie future.
— Mon père no reviendra que pour le dîner, dit Eugénie en voyant l'inquiétude peinte sur le \isage do sa mère.
11 était facile de voir dans les manières, sur la figure d'Eugénie, et dans la singulière douceur que contracta sa voix, une conformité de pensée entre elle et son cousin. Leurs Ames s'étaient ardemment épou.sécs avant poul-êlre mémo (l'avoir birn éprouvé la force des .senlimens par lesquels ils s'unissairnt l'un à l'autre. Charles resta dans la salle, cl sa mélancolie y fut respectée. Chacune des trois femmes eut à s'occuper. Grandet ayant oublié ses all'aire.s, il vi!it un as.sez grand nomhri! do per.sonni>s. Le couvreur, le plombier, le maçon, les terrassiers, le charpentier, des closiers, des fermiers, les uns pour conclure des marchés reliitils à des réparations, les autres (lour (layer des fermages ou recevoir do l'argent. Madami; Grandet et Eugénie furent donc obligées d'aller et tle venir, de répondre aux inlerminnlilr.s discours des ouvriers et des gens de lo campagne, Nanoii encaissait les reilevances dans sa cuisine. Elle attendait toujours les ordres de son maître pour savoir co i|iii devait être gardé [lour la maison ou vendu au inarc.liC. L'habitude du lioiilioiiinie était, comme celle d'un grand nombre de genlilshornines caiiifiagnards, de boiro son mauvais vin et de manger ses fruits gAtés. Vers cinq heures du soir, Grandet nwinl d'Angers ayant eu «pialorzo mille francs dn son or, et tenant dans .son portel'eiiille des Ikmis royaux (jui lui perlaient jiit(''rêl JiiMpi'au jour où il aurait à payer .ses renies. Il avait lai^sii Coriioiller h Angers, pour y .soigner les chevaux à demi fourbus, ot les ramener lentement après les avoir Irien faif refioscn'.
— Je reviens d'Angers, ma femiue, dit-il. J'nî faim. NaïKai lui cria ilr la cuisine ; — lisl-ce (|ue vous n'nveï
rien mangé depuis hiirT
EUGÉNIE GRANDET
— Rien, répondit lo bonhomme.
Nanon apporta la soupe. Des Grassins vint prendre les ordres de son r-lii^nt an moment où la famille était à table. Le père Grandet n'avait seulement pas vu son neveu.
— Mangez trani|uillement, Grandet, dit le banquier. Nous causerons. Savez-vous ce que vaut l'or à Angers, où l'on en est venu chercher pour Nantes? je vais en envoyer.
— N'en envoyez pas, répondit le bonhomme, il y en a déjà suffisamment. Nous sommes trop bons amis pour que je ne vous évite pas une perte de temps.
— Mais l'or y vaut treize francs cinquante centimes.
— Dites donc valaH.
— D'où diable en serait-il venu t
— Je suis allé cette nuit à Angers, lui répondit Grandet à voix basse.
Le banquier tressaillit de surprise. Puis une conversation s'établit entre eux eux d'oreille à oreille, pendant laquelle des Grassins et Grandet regardèrent Charles à filusieurs reprises. Au moment où sans doute l'anrien tonnenelicr dit au banquier de lui acheter cent mille livres do rente, des Grassins laissa derechef échapper un geste d'étonnement.
— Monsieur Grandet, dit-ilà Charles, je pars pour Paris; et, si vous aviez des commissions à me donner...
— Aucune, monsieur. Je vous remercie, répondit Charles.
— Remerciez-le mieux que ça, mon neveu. Monsieurva pour arranger les affaires de la maison Guillaume Grandet.
— Y aurait-il donc quelque espoir? demanda Charles.
— Mais, s'écria le tonnelier avec un orgueil bien joué, n'êtes-vous pas mon neveu ? votre honneur est le nôtre. Ne vous nommez-vous pas Grandet?
Charles se leva, saisit le père Grandet, l'embrassa, pâlit et sortit. Eugénie contem[jlait son [lère avec admiration.
— Allons, adieu, mon bon des Grassins, tout h vous, et emboisez-moi bien ces gens-là I Les deux diplomates se donnèrent une poignée do main, l'ancien tonnelier reconduisit le banquier jusqu'à la porte ; puis, après l'avoir fermée, il revint et dit à Nanon en .se plongeant dans son fauteuil : — Donne-moi du ciissis? Mais trop ému pour rester en place, il se leva, regarda le portrait de monsieur de La Bertellière, etse mit à chanter, en faisant ce que Nanon appelait des pas de danse :
Dans les gardes françaises, J'avais un bon papa.
Nanon, madame Grandet, Eugénie s'examinèrent inulueljcinejil et (ui sili-nce. La joie du vigneron les épouvantait toujours (piand elle arrivait à .^oii apoi^i'c. La soirée fut bientôt Unie. D'abord le [lèro Grandet voulut se courber de bonne heure ; et, lorsqu'il so couchait, chez lui tout devait dortnir; do mAnie que <iuanil Auguste buvait, la l'olo^Mie était ivre. Puis Nanon, l.li.irles et lùigénie n'étaient point moins liis que lo niaîlre. Ouanlà madain(> (irandel, elle dormait, mangeait, buvait, marchait suivant les dé.sirs de son mari. Néanmoins, [lendanl les deux heures arrordi'c-s à la fligeslion, lo tonnelier, plus facétieux i|u'il ne l'avait jamais élé, dit beaucoup do ses apoplilheiinies particuliers, dont un seul donnera la niesuri-de son esprit. (^)uand il eutavalé son cassis, il rr'ganla le verre.
— On n'a pas plutôt mis les lèvres b un verre (pi'il pst déjà vide I Voilà notre histoire. On no jx'ut [las Pire et avoir été. Le.s éciis nn [leuvent pas rouler et rester dans votre br)iirse, nutremeiit la vie serait trop belle.
Il fut jovial et clément. Lorsijuo Nanon vint avec son rouet :
— Tu dois ôlro loMO, lui dit-ll. Lnisse ton rhnnvre.
— Ahl boni... quicn, je m'ennuierais, répondit In servante.
— Pauvre Nanon I Veux-tu du cansis?
— Ahl pour ilu cnssi!), Je nr dis pas non; madame le fait
ben mieux que les apothicaires. Celui qu'i vendent est do la drogue.
— Ilsy mettent trop de sucre, ça ne sent plus rien, dis lo bonliomme.
Le lendemain, la famille, réunie à huit heures pourlo déjeuner, oll'rit le tableau de la première scène d'une intimité bien réelle. Le malheur avait prompiement rais en rapport madame Grandet, Eugénie et Charles; Nanon elle-mèmo sympathisait avec eux sans le savoir. Tous quatre commencèrent à faire une même famille. Quant au vieux vigneron, son avariée satisfaite et la certitude de voir bientôt partir le mirliflor sans avoir à lui payer autre chose que son voyage à Nantes, le rendirent presque indiifércnt à sa présence au lofris. 11 laissa les deux enians, ainsi qu'il nomma Charles et Eugénie, libres de so comporter comme bon leur semblerait sous l'œil de madame Grandet, en laquelle il avait d'ailleurs une entière confianc* en ce qui concernait la morale publique et religieuse. L'alignement de ses prés et des fossés jouxtant la route, ses plantations do peupliers en Loire, et les travaux d'hiver dans ses clos et àFroidfond, l'occupèrent exclusivement. Dès lors commença pour Eugénie le primevère de l'amour. Depuis la scène de nuit pendant laquelle la cousine donna son trésor ae cousin, son cœur avait suivi le trésor. Complices tous deux du même secret, ils se regardaient en s'exprimant une mutuello intelligence qui approfondissait leurs sentimens et les leur rendait mieux communs, plus intimes, en les mettant pour ainsi dire tous deux en dehors de la vie ordinaire. La parenté n'autorisait-ellc pas une certaine douceur dans l'accent, une tendresse dans les regards : aussi Eugénie so plut- elle à endormir les souffrances do son cousin dans les joies enfantines d'un naissant amour. N'y a-t-il pas de gracieuses similitudes entre les commencemens do l'amour et ceux de la vie? No berce-t-on pas l'enfant par de doux chants et de gentils regards? Ne lui dit-on pas do merveilleuses histoires qui lui dorent l'avenir? Pour lui l'e.spérance ne déploie-t-ello pas incessamment sesailes radieuses? Ne verset-il pas tour à tour des larmes do joie et de douleur? Ne so querclle-t-il pas pour des rions, pour des c^nlloiix avec lesquels il essaie de se bâtir un mobile palais, pour des bouquets aussitôt oublias que coupés? N'est-il pas avide de saisir le temps, d'avancer dans la vie? L'amour est notro se-' condo transformation. L'enfance et l'amour lurent même chose entre Eugénie et Charles: ce fut la [lassion premier* avec tous ses enfantillages, d'autant plus care.ssans [lour leurs coeurs qu'ils étaient enveloppés de mélancolie. En so débattant à sa naissance sous les crêpes du deuil, cet amour n'en était d'ailleurs que mieux en harmonie avec la simplicité provinciale do cette maison en ruines. En échangeant (piehpiesmols avec sa cousine au bord du puits, dans cette <our muette ; en restant dans ce jardinet, a.ssis sur un banc moussu jusipi'à l'heure où lo soleil se couchait, occupés A se dire de grands riens ou recueillis dans lr« calme qui régnait entre lo rempart et la maison, comme on l'est sous les arcades d'une (iglise, Charli»s comprit la saintclé de l'amour; car sa grande dame, sa clièn- Annptie ne lui on avait fait coniiaîlre (jue les troubles oraireux. Il <piilliiit (>n co moment la passion parisienne, roquette, vaniteuse, éclatante, pour l'amour [uir et vrai. Il aimait celte maison, dont les mo'urs no lui semblèrent plus si ridicules. Il descendait dès le matin aliii de pouvoir caiisiT arec Eugénie quelques momens avant ipin Grandet ne vint donner les provi-lons; ol, quand les pas du bonhomme relenll,s,sai<>nt dans le.s escaliers, il so sauvait au jardin, la pelile rrimiiialilé do cfl rendez-vous matinal, secret même pour In mère d'Eugénie, et i\w\ Nanon l'ais/iit semblant do ne pas apercevoir, miprimail h l'amour le plus innocent du monde la vivacité des plaisirs (U'feiiiliis. l'ois, ipi.iiiil, après le déjeuner, le jK'fd Grandi I était parti [mur nlkT voir .ses propriélts el vs exploitalion», ( harles demeurait mire la m«"'ro el l.i lillo, (■'proMvanl des délice.'* inconnues à leur prCler les mains pnnr clévidiT ilu III, à les voir Ir.ivaillanI, h les enlen.ln» jnser. la simplicilé dn celle \ie |)resqup monasiiqiii>, qui lui révéla les buautéft do ces Ames auxquellos !• monde él«lt
DE BALZAC
inconnu, le toucha rivement. Il avait cru ces mœurs impossibles en France, et n'avait aiimis leur existence qu'en Allemagne, encore n'était-ce que fabuleusement, et dans les romans d'Auguste Lalbntaine. Bientôt pour lui Eugénie fut l'idéal de la Marguerite de Gœtlie, moins la faute. Enfin de jour en jour ses regards, ses paroles ravirent la pau- Tre fille, qui s'abandonna délicieusement au courant de l'amour ; elle saisissait sa félicité comme un nageur saisit la branche de saule pour se tirer du fleuve et se reposer sur la rive. Les chagrins d'une prochaine absence n'attristaientils pas déjà les heures les plus joyeuses de ces fuyardes journées? Chaque jour un petit événement leur rappelait la prochaine séparation. Ainsi, trois jours après le départ de des Graîsins, Charles fut emmené par Grandet au Tribunal de Première Instance avec la solennité que les gens de province attachent à de tels actes, pour y signer une renonciation à la su<"cession de son père. Répudiation terrible I espèce d'apostatie domestique. Il alla chez maître Cruchot faire faire deux procurations, l'une pour des Grassins, l'autre pour l'ami chargé de vendre son mobilier. Puis il fallut remplir les formalités nécessaires pour obtenir un passeport à l'élranger. Enfin, quand arrivèrent les simples vèlemens de deuil que Charles avait demandés à Paris, il fil venir un tailleur de Saumur et lui vendit sa garde-robe inutile. Cet acte plut singulièrement au père Grandet.
— Ahl vous voilà comme un homme qui doit s'embarquer et qui veut faire fortune, lui dit-il en le voyant vêtu d'une redingote de gros drap noir. Bien, très bien!
— Je vous prie de croire, monsieur, lui répondit Charles, que je saurai bien avoir l'esprit de ma situation.
— Qu'est-ce que c'est que cela'? dit le bonhomme, dont les yeux s'animèrent à la vue d'une poignée d'or que lui montra Charles.
— Monsieur, j'ai réuni mes boutons, mes anneaux, toutes les superlluités que je possède et qui pouvaient avoir quelque valeur ; mais, ne connaissant personne à Saumur, je voulais vous prier ce matin de...
— Do vous acheter cela? dit Grandet en l'interrompant.
— Non, moQ oncle, de m'indiquer un honnôte homme qui...
— Donnez-moi cela, mon neveu; j'irai vous estimer cela là-haut, et je reviendrai vous dire ce que cela vaut, à un centime près. Or de bijou, dit-il en examinant une longue chaîne, dix-huit à dix-neui carats.
Le bonhomme tendit sa Ifuge main et emporta la masse d'or.
— Ma cousine, dit Charles, permettez-moi de vous offrir ci's deux boutons, qui pourront vous servir à attacher des rubans à vos poignets. Cela fait un bracelet fort à la mode en a- moment.
— J'aca-pto sans hésiter, mon cousin, dit-elle en lui jetant un regard d'intelligence.
— Ma tanle. voici le dé do ma mère, jo le gardais préciouv-meni dans ma toiletti; de voyage, dit Charles en (irt'(iiC-iiU'jnt un joli dé d'or à madame Grandet, qui depuis dix ans en désirait un.
— H n'y M pas do remercîmens possibles, mon neveu, dit la vieille mère dont li's yeux se niouillèrentdo larmes. Soir et matin dans mes prière» j'ajouterai la plus pressante de toutes pour vous, en diMuitc^'lle des voyageurs. Si je mourais, Eugénie vous conserverait ce bijou.
— Cela vaut neuf cent qualre-vingl-ni^uf francs .soixante-<|uinze{U'ntinies, mon neveu, dit (jrainlet en ouvrant la porte. Mais pour vous i-viler la [)(Mnn de vendro cela, jo vous rn complerni l'argent... «'ii livres.
Le mot en livret NJgnilie sur le litt()r€il de la Loire que IcH écu.H de six livres doivent Ctro acceptés pour six francs 8ttD.i di-duction.
— Je n'os,'iis vous le pro[)ospr, réponilil Charles ; mais il me répii({ri.iit de hrocjinl/T iries bijoux dans la ville qiu^ vous li.ilill'Z. Il faut laver Mjn lin;<e sali^ (mi funiille, ihsait Napoléon. Je vous remercio donc île volrr' ( ornijlaisanci'. Gnridet SI' gratta r<jredle, et il y eut un moment do silence. — Mou cher ontli-, reprit Charles eu le regardant d'un
air inquiet comme s'il eût craint de blesser sa susceptibilité, ma cousine et ma tante ont bien voulu accepter un faible souvenir de moi ; veuillez à votre tour agréer des boutons de manche qui me deviennent inutiles: ils vous rappelleront un pauvre garçon qui, loin de vous, pensera certes à ceux qui désormais seront toute sa famille.
— Mon garçon ! mon garçon I faut pas te dénuer comme ça... Qu'as-tu donc, ma femme"? dit-il en se tournant avec avidité vers elle, ah I un dé d'or. Et toi, fifdle, tiens! des agrafes de diamans. Allons, jo prends tes boutons, mon garçon, reprit-il en serrant la main de Charles. Mais... tu me permettras de... te payer... ton, oui... ton passage aux Indes. Oui, je veux te payer ton passage. D'autant, vois-tu, garçon, qu'en estimant tes bijoux, je n'en ai compté que l'or brut, il y a peut-être quelque chose à gagner sur les façons. Ainsi, voilà qui est dit. Jo te donnerai quinze cents francs... en livres, que Cruchot me prêtera; car je n'ai pas un rouge liard ici, à moins que Peirottet, qui est en retard de son fermage, ne me le paye. Tiens, tiens, je vais l'aller voir.
Il prit son chapeau, mit ses gants et sortit.
— Vous vous en irez donc, dit Eugénie en lui jetant un regard de tristesse mêlée d'admiration.
— Il le faut, dit-il en baissant la tête.
Depuis quelques jours, le maintien, les manières, les paroles de Charles étaient devenus ceux d'un homme profondément affligé, mais qui, sentant peser sur lui d'immenses obligations, puise un nouveau courage dans son malheur. Il ne soupirait plus, il s'était fait homme. Aussi amais Eugénie ne présunia-t-elle mieux du caractère do son cousin, qu'en le voyant descendre dans ses habits de gros drap noir, qui allaient bien à sa figure pâlie et à sa sombre contenance. Ce jour-là le deuil fut pris par les deux femmes, qui assistèrent avec Charles à un Requiem célébré à la paroisse pour l'âme de feu Guillaume Grandet.
Au second déjeuner, Charles reçut des lettres de Paris, et les lut.
— Hé bien 1 mon cousin, êtes-vous content de vos affaires? dit Eugénie à voix basse.
— Ne fais donc jamais de ces questions-là, ma fille, répondit Grandet. Que diable I jo no te dis pas les miennes, pourquoi fourres-tu le nez dans celles de ton cousin? Laisse-le donc, ce garçon.
— Oh I je n'ai point do secrets, dit Charles.
— Ta, ta, ta ! mon neveu, tu sauras qu'il faut tenir sa langue en bride dans le commerce.
Quand les deux amans furent seuls dans le jardin, Charli's dit à Eugénie en l'attirant sur le vieux banc où ils s'assirent sous h; noyer : — J'avais bien présumé d'Alphonse, il s'est conduit à merveille. 11 a fait mes aflàires avec prudence et loyauté. Jo no dois rien à Paris, tous mes meubles sont bien vendus, et il m'annonce avoir, d'après les conseils d'un capitaine au long-cours, employé trois mille francs qui lui restaient en une pacotille composée de curiosités européennes desquelles on tire \\\\ excellent parti aux Indes. Il a dirigé mes colis sur Nantes, où se trouve un navire on charge pour Java. Dans cinq jours, Eugénie, il faudra nous dire adieu pour toujours peut-être, mais au moins pour longtemps. Ma pacotille et dix mille francs ((uo m'envoient deux de mes amis sont un bien petit commencemenl. Je ne puis songer à mon retour avant plusieurs années. Ma chère cousine, no nu'tlez pas en balance ma vie et la vôtre, jo puis périr, piuit-ôlro se préscntcra-t-il pour vous un riche ('lahlissement...
— Vous m'ajiricz?... dit-elle.
— Oh 1 oui, bien, répondit-il avec une profondotir d'accent (|ui révélait une égale profondeur dans le sentiment.
— J'attendrai, Charles. Dion 1 mon père est à sa fenêtre, dit-elle eu rejioussant son cousin qui s'approchait pour l'eridirasser.
lille.se sauva sous la voflte, Charles l'y suivit; en lo voyant, elle se relira ou pied d(< l'escidier et ouvrit la pt)rto battante ; puis, sans trop savoir où elle allait, Eugénie so
EUGÉNIE GRANDET
trouva près du bouge deNanon, à l'endroit lo moins clair du couloir ; là Charles, qui l'avait accompagnée, lui prit la main, l'attira sur son cœur, la saisit par la taille, et l'apfuya doucement sur lui. Eugénie no résista plus; elle reçut et donna lu plus pur, le plus suave, mais aussi le plus entier de tous les baisers.
— Chère Eugénie, un cousin est mieux qu'un frère, il peut t'épouser, lui dit Charles.
— Ainsi soit-ill cria Nanon en ouvrant la porte de son taudis.
Les deux amans, effrayés, se sauvèrent dans la salle où Eugénie reprit son ouvrage, et où Charles se mit à lire les litanies de la Vierge dans le paroissien de madame Grandet.
— Quien ! dit Nanon, nous faisons fous nos prières. Dès que Charles eut annoncé son <lép;jrt, Grandet se mit
en mouvement pour faire croire qu'il lui portait beaucoup d'intérêt; il se montra libéral de tout ce qui ne coûtait rien, s'occupa de lui trouver un emballeur, et dit que cet homme prétendait vendre ses caisses trop cher ; il voulut alors à toute force les faire lui-même, et y employa de vieilles planches; il se leva dès le malin pour raboter, ajuster, planer, clouer ses voliges, et en confectionner de très-belles caisses dans lesquelles il emballa tous les effets de Charles ; il se chargea de les faire descendre par bateau sur la Loire, de les assurer, et de les expédier eu temps utile à Nantes.
Depuis le baiser pris dans le couloir, les heures s'enfuyaient pour Eugénie avec une elfrayanto rapidité. Parfois elle voulait suivre son cousin. Celui qui a connu la plus attachante des passions, celle dont la durée est chaque jour abrégée par l'âge, [inr le temps, par une maladie morteJle, par quelques-unes des fatalités humaines, celuilà comprendra les tourmons d'Eugénie. Elle pleurait souvent en se promenant dans ce jardin, maintenant trop étroit pour elle, ainsi que la cour, la maison, la ville : elle s'élançait par avance sur la vaste étendue des mers. Enlin la veille du départ arriva. Le matin, en l'absence de Grandet et de Nanon, lo précieux coffret où se trouvaient les deux portraiLs fut solennellement installé dans le seul tiroir du bahut qui fermait à clef et où était la bourso maintenant vide. Le dépôt de ce trésor n'alla pas sans bon nombre de baisers et de larmes. Quand Eugénie mit la clef dans son sein, elle n'eut pas le courage de défendre à Charles d'y baiser la place.
— Elle ne sortira pas de là, mon ami.
— Eli bien ! mon cœur y sera toujours aussi.
— Ah I Charles, co n'est pas bien, dit-elle d'un accent peu grondeur.
— Ne sommes-nous pas mariés, répondit-il ; j'ai la parole, (jrends la mienne.
— A loi, pour janiiiis I fut dit deux fois do part et d'autre.
Aucune promesse faite sur cette terre ne fut plus pure : la candi'ur d'Hiigénio avait morneiilanémcnnt sânililie l'amour de Charles. Le lendemain matin le déjeuner lut triste. Malgré la rotii; d'or et une croix h la Jeannette que lui donna Charles, Nanoti elle-mftme, libre d'exprimer ses sentimens, eut la larrru; à i'iiil.
— Co pauvre mif;noa [nonsjeur, qui s'en va mt mer. Que Dieu ie conduise I
A dix heures et ileinjc, la famille se mit en roule [lour uci-OMi(),i;.'ner( harles.'i la (lili;.'eiiie de Nantis. Naudii iiv.iit lAché In chien, lermii la porte, et voulut porter li! s.ic de nuit do Charles. Tous les rnarclhindsd^' la vieille rue étaient sur le seuil rie hurshoMlicpies pour voir [)asser ce corlégo. auquel w! joignit sur l.i pl.ice tii.iilre Cruclinl.
— Ne va plis pleurer, Enyi-nie, lui ilil sa mère.
— Mon neveu, dit Grandet sous la porte de l'auberge, en embrassant Charles sur les deux joues, parlez pauvre, revenez rivhi', v<Mis Irouverez l'honneur dn votre père sauf. Je vous en ré(iorids, moi, Grandet; car, alors, il noiien.ira qu'à vous de..,
— Ah I mon oncle, vous adoucissez ramcrlumn de mon
oi; uwf.KC. — II.
CLxiiail do la
départ. N'est-ce pas le plus beau présent que vous puissiez me faire?
Ne comprenant pas les paroles du vieux tonnelier, qu'il avait interrompu, CharlesrépandJtsur le visage tannéde son oncle des larmes de reconnaissance, tandis qu'Eugénie serraitde toutes ses forces la main de son cousin et celle deson père. Le notaire seul souriait en admirant la finesse de Grandet, car lui seul avait bien compris le bonhomme. Lesquairo Saumurois, environnés de plusieurs personnes, restèrent devant la voilure jusqu'à ce qu'elle partit; puis quand elle disparut sur le pont et ne retentit plus que dans le lointain : — Bon voyage 1 dit le vigneron. Heureusement maître Cruchotfut le seul qui entendit cette exclamation. Eugénie et sa mère étaient allées à un endroit du quai d'où elles pouvaient encore voir la diligence, et agitaient leurs mouchoirs blancs, signe auquel répondit Charles en déployant le sien.
— Ma mère, je voudrais avoir pour un moment la puissance de Dieu, dit Eugénie au moment où elle ne vit plus le mouchoir de Charles.
Pour ne point interrompre le cours des événemens qui se passèrent au sein de la famille Grandet, il est nécessaire de jeter par anticipation un coup d'onl sur les opérations que le bonhomme lit à Paris par l'entremise de des Grassins. Un mois après le départ du banquiei, Grandet possédait une inscription de cent mille livres de rente achetée à quatre-vingts francs net. Les renseignemens donnée a .sa mort par son inventaire n'ont jamais fourni la moindre lumière sur les moyens que sa défiance lui suggéra pour échanger le prix de l'inscription contre l'inscription ellemême. Maître Cruchot pensa que Nanon fut, à son insu, l'instrument fidèle du transport des tonds. Vers celte époque, la servante fit une absence de cinq jours, sous prétexte d'aller ranger quelque chose à Froidfond, comme si lo bonhomme était capable de laisser traîner queli|ue cho.se. En ce qui concerne les affaires de la maison Guillaume Grandet, toutes les prévisions du tonnelier se réalisèrent.
A la Banque de France se trouvent, comme chacun sait, les renseignemens les plus exacls sur les grandes fortunes de Paris et des déparlemens. Les noms de des Grassins et de Félix Grandet de Saumur y étaient connus et y jouissaient de l'eslime accordée aux célébrités financières qui s'appuient sur d'immenses propriétés terriloriales libres d'hyiiothèques. L'arrivée du banquier de Saumur, chargé, disail-on, de liipiider par honneur la maison Grandet de Paris, suffit donc pour éviter à l'ombre du négociant la hoiUe des protêts. La levée des scellés se lit en présenco des cri'anciers, et le notaire de la famille se mita [iroci'der régulièrement à l'invenlaire de la succession. Uienlôt des Gra.ssins réunit les créanciers, qui, d'une voix unanime, élurent pour liipiidateurs le banquier de Saumur, conjointement avec François Keller, chef d'une riche maison, l'un des principaux intéressés, et leur contièrent tous les pouvoirs nécessaires pour suuver à la fois l'hoiiiieur de la famille et les créances. Le crédit cia Grandet deSaiiniiir, l'i spérunce qu'il ri'|)andit au co'ur des créanciers par l'organo de des Grassins, (alicitèri-nl les Iransai tiens ; il ne .su rencontra pas un .seul réealiiirant parmi les créanciers, l'ersoniie ne pensiiit à passer sa créaiiciî au com|ite de Profils et Perles, et chacue, se disait : — G<and(<t de Saumur payera ! hix mois s'écoulèrent. Les l'arisiens ovaieni reiiiboersé les rlTets en circiil itioii et les coiiservaienl au fond i\n leurs portefeuilles, l'iemier résultai que- voiil.iil oliienir lo lonnelier. Neuf mois après l.i pri'inière assemblée, les deux liquidateurs dislribiu''ri.ni quaraiite-si«;il pour cimiI à rliaeue créancier. Celle somme tut proiliiile pur la vente îles valeurs, possessions, biens et choses généralement ipielronqiies upparlenanl h leii Guillaume Grandet, et i|ul tut laile avec une fiiléliti' scrupuleuse. La plus exarlc probité présidait à celle liquidiiiion. Les créanciers se pliirenl à recounallre l'adinirabli' i't inconleslalili' honneur des (irandi-l. (Jufiiid ces l()uiiii;,'es eurent riicule conveiiabliMiieMl, le.H créanciers dem.indèrenl le reste de liMir argeul. Il leur lallul écrire une lellro collecttvu ù Grandet. ComAlii Hitmam*.) 'i — 5
— Nous y voilà ! dit l'ancipn tonnelier en jetant la lettre au feu ; patience, mes petits amis.
En réponse aux propositions contenues dans cette lettre, Grandet do Saumur demanda le dépôt chez un notaire de tous les titres de créance exi'^tans contre ia succession de soa frère, en les accompagnant d'une quittance des payemens déjà faits, sous prétexte d'apurer les comptes, et de correctement établir l'état de la succession. Ce dépôt souleva mille difficultés. Généralement, le créancier est une serte de maniaque. Aujourd'hui prêt à conclure, demain il vent tout mettre à feu et à sang ; plus tard il se fait ultra-débonnaire. Aujourd'hui sa femme est de bonne humeur, son petit dernier a fait ses dents, tout va bien au logis, il ne veut pas perdre un sou ; demain il pleut, il ne peut pas sortir, il est mélancolique, il dit oui à toutes les propositions qui peuvent terminer une affaire; lo surlendemain il lui faut des garanties, à la fin du mois il prétend vous exécuter, le bourreau I Le créancier ressemble à ce moineau franc à la queue duquel on engage les petils enfans à tacher do poser un grain de sel ; mais le créancier réiorque cette image contre sa créance, de laquelle il ne peut rien saisir. Grandet avait observé les variations atmosphéri()ues des créanciers, et ceux de son frère obéirent à tous ses calculs. Les uns se fâchèrent et se refusèrent net au dépôt. — Bon ! ça va bien, disait Grandet en se frotlant les mains à la lecture des lettres que lui écrivait à ce sujet des Grassins. Quelques autres ne consentirent audit ilépôt que sous la condition de faire bien constator leurs droits, ne renoncer à aucuns, et se réserver même celui de faire déclarer la faillite. Nouvelle correspondance, après laquelle Grandet de Saumur consentit à toutes les réserves demandées. Moyennant cette conces.sion, les créanciers bénins firent entendre raison aux créanciers durs. Lo dépôt eut lieu, non sans quelijues plaintes. — Ce bonhomme, dit-on à des Grassins, se moque de »'ous et de nous. Vingt-trois mois après la mort de Guillaume Grandet, beaucoup de commerçans, entraînés par le mouvement des atlaires de Paris, avaient oublié leurs recouvremens Grandet, ou n'y pensaient que pour se dire : — Je a)mmence à croire que les quarante-sept pour cent .sont tout ce que je tirorai de cela. Lo tonnelier avait calculé sur la puissance du temps, qui, disait-il, est un bon diable. A la fin de la troisième année, des Grassins écrivit à Grandelque, moyennant dix pourccnt des deux millions quatre c^-nt mille franco restant dus par la maison Grandrt, il avait amené les créanciers 5 hii rendre leurs litres. Grandet réfionilil que le notaire et l'agent de change dont es épouvantables faillites avaient causé la mort de son frère, vivaient, eux l pouvaient Aire devenus bons, et qu'il fallait les actionner alin d'en tirer ipieNjue chose et diminuer le chilfre du di-lict. A la lin (hi la (pi.itrième année, lo dédrjt lut bien et dûment arrôlé à la somme do doua- (.eut nulle francs. Il y eut des pourparlers (pii durèrent six mois enirri les liquidaleiir^et les créanciers, entre Grandet et les licpiidateurs. Bref, vivement pressé des'extscuti-r. Grandet do Saumur ré[ion<lil aux deux li(|uidatPurs, vers le neuvième mois do celte année, que son neveu, (|ui avjiilfdit fortune aux Indes, lui avait manifesté l'inlenljon de payer inti'j^rnlement les di'Kes do son père ; il ne [louvnii |),-i« prendre sur lui de les solder frauduleusement sans l'avoir c/)ns(iltr' ; il nilendail une ri-iMinsti. Les créanciers, Vers le mi ieii i|(! I.i ciiiiiiiièmi^ année, étaient encore tenus on échncover le n\i>liiilé<jriilemenl.<i(\ temps en temps l,\ché fiar lo sublime tonnelier, (|iii riait datissa barbe, et ne disait jarnai», s/ins laisser érlm(iper un (In sourire el un juron, le mol : — ( rs l'AHlsiK>s! Mais les (TiMiicjers furent r«~.ervéH h un sort inouï dans les fastes <lu commerce. Ils wi retrouveront dans la position oii les avait maintenus Groiidel au momr'iil ofi les événemens île celle histoire les ohligr ront tt y repnratlre. Quand les renies alleixnirenl ."i 11.1. lo péril Grandet verelil, relira de l'aris environ deux iiiillion.H quatre cent mille francs en or. qui reioi^nirenl d.iîis wsliarillels les six cent mille fraiirs d'inléiV^Iscompo- Mis quu lui avuitul donnés .se» initcriplions. \Uh Grassins
demeurait à Paris. Voici pourquoi. D'abord il fut nommé député; puis il s'amouracha, lui père de famille, mais ennuyé par l'ennuyeuse vie saumuroise, de Florine, une dea plus jolies actrices du théâtre de Madame, et il y eut recrudescence du quartier maître chez le banquier. 11 est inutile de parler de sa conduite; elle fut jugée à Saumur profondément immorale. Sa femme se trouva très heureuse d'être séparée de biens et d'avoir assez de tête pour mener la maison de Saumur, dont les affaires se continuèrent sous son nom, afin de réparer les brèches faites à sa fortune par les folies de monsieur des Grassins. Les Cruchotins empiraient si bien la situation fausse de la quasi-veuve, qu'elle maria fort mal sa fille, et dut renoncer à l'alliance d'Eugénie Grandet pour son fils. Adolphe rejoignit des Grassins à Paris, et y devint, dit-on, un fort mauvais sujet. Les Cruchot triomphèrent.
— Votre mari n'a pas de bon sens, disait Grandet en prêtant une somme à madame des Grassins, moyennant sîlretés. Je vous plains beaucoup, vous êtes une bonne petite femme.
— Ah I monsieur, répondit la pauvre dame ; qui pouvait croire que le jour où il partit de chez vous pour aller à Paris, il courait à sa ruine ?
— Le ciel m'est témoin, madame, que j'ai tout fait jusqu'au dernier moment pour l'empêcher d'y aller. Monsieur le président voulait à toute force l'y remplacer; et, s'il tenait tant à s'y rendre, nous savons maintenant pourquoi.
Ainsi Grandet n'avait aucune obligation à des Grassins.
En toute situation, les femmes ont plus de causes de douleur que n'en a l'homme, et soutirent plus que lui. L'homme a .sa force, et l'exercice de sa puissance : il agit, il va, il .s'occupe, il pense, il embrasse l'avenir et y trouve des consolations. Ainsi faisaitCharles. Mais la femme demeure, elle reste face à face avec le chagrin dont rien ne la distrait, elle descend Jtisqu'au fond de l'abîme qu'il a ouvert, le mesure et souvent le comble de ses vœux et de ses larmes. Ainsi faisait Eugénie. Elle s'initiait k sa destinée. Sentir, aimer, souffrir, se dévouer, sera toujours le texte de la vie des femmes. Eugénie devait être toute la femme, moins ce qui la console. Son bonheur, amassécomme les clous semés sur la muraille, suivant la sublime expression de Bossuet, ne devait pas un jour lui remplir le creux de la main, les chagrins ne se font pas atlemlre, et pour elle ils arrivèrent bientôt. Le lendemain du départ de Charles, la maison Grandet reprit sa physionomie pour tout le monde, excepté pour Eugénie qui la trouva tout h coup bien vide. A l'insu de son père, elle voulut que la chambre do Charles restât dans l'état où il l'avait laissée. Madame Grandet et Nanou furent volontiers com[iliccs de ce slaiu gun.
— Qui sait s'il no reviendra pas plus tôt que nous no lo croyoBs, dit-elle.
— Ahl je lo voudrais voir ici, répondit Nanon. Je m'accoutumais ben à lui 1 C'était un bcn doux, un ben parfait monsieur, (juasiment joli, monlonné comme une fille. Eugénie regarda Nanon. — Sainto Vierge I mademoiselle, vous avez les yeux à la perdition do ^olrc ôniel No regardez donc pas lo monde comme ça.
Depuis ce jour, la beauté de mademoiselle Grandet prit un nouveau caractère. Les graves pensées d'amour par lesijuelleS son Ame était Icmtenient envahie, la dignité delà i
femnm aiini'e donnèrent h ses Ir.iits celte es|ièco d'éclat |
que les peintres liKurent par l'auréole. Avant la venue do .son cousin, Eugénie pouvait être comparée h la Viergo avant la conception ; ipiand il fut parti elle ressemblait.'! la Vierxn inèrn : elle avait conçu l'amour. Ces deux Maries, si différenli's et .si bien refin'senli'cs par quelques peintres espagnols, constituent l'une des plus brillantes ligures qui abondent dans le christianisme. En ri'venant de la messo on elle alla In lendemain du défiart de Charles, et où elle avait fait vo'ii d'aller Ions les jours, elle |iril, chez le libraire de la ville, une ma|ipeinoii(le (pi'elle cloua près do son niiroir, alin de suivre son cousin dans sa roule vers l(<s Indes, afin di' pouvoir se mettre un peu, soir (>l matin, dans lo vai»soau qui l'y trunsporlait, do lu voir, do lui adresser
EUGÉNIE GRANDET
mille questions, de lui dire : — Es-tu bien? no soulfres-tu pas? penscs-tu bien à moi, en voyant cette étoile dont tu m'as appris à ronnaître les beautés et l'usage? Puis, le matin, elle restait pensive sous le noyer, assise sur le banc de bois rongé par les vers et garni de mousse grise où ils s'étaient dit tant de bonnes choses, de niaiseries, où ils avaient bâti les châteaux en Espagne de leur joli ménage. Elle pensait à l'avenir en regardant le ciel par le petit espace que les murs lui permettaient d'embrasser; puis le vieux pan de muraille, et le toit sous lequel était la chambre de Charles. Enfin ce fut l'amour solitaire, l'amour vrai qui persiste, qui se glisse dans toutes les pensées, et devient la substance, ou, comme eussent dit nos pères, l'étolfe de la vie. Quand les soi-disant amis du père Graadet venaient faire la partie le soir, elle était gaie, elle dissimulait; mais, pendant toute la matinée, elle causait de Charles avec sa mèro et Nanon. Nanon avait compris qu'elle pouvait compatir aux souffrances de sa jeune maîtresse sans manquer à ses devoirs envers son vieux patron, elle qui disait à Eugénie : — Si j'avais eu un homme à moi, je l'aurais... suivi dans l'enfer. Je l'aurais... quoi... Enfin, j'aurais voulu m'exterminer pour lui; mais... rin. Je mourrai sans savoir ce que c'est que la vie. Croiriez-vous. mademoiselle, que 00 vieux Cornoiller, qu'est un bon honmie tout de même, tourne autour de ma jupe, rapport à mes rentes, tout comme ceux qui viennent ici flairer le magot de monsieur, en vous faisant la cour? Je vois ça, parce que je suis encore fine, quoi(iue je sois grosse comme une tour; hé bien ! mam'zelle, ça me fait plaisir, quoique ça ne soie pas de l'amour.
Deux mois so passèrent ainsi. Cette vie domestique, jadis si monotone, s'était animée par l'immense intérêt du secret qui liait plus intimement ces trois femmes. Pour elles, sous les planchers grisâtres de cette salle, Charles vivait, allait, venait encore. Soir et matin Eugénie ouvrait la toilette et contemplait le portrait do sa tante. Un dimanche malin, elle -fut surprise par sa mère au moment où elle était occupée à chercher les traits de (Charles dans ceux du portrait, iiladafne Grandet fut alors initiée au terrible secret do l'échange fait par le voyageur contre le trésor d'Eugénie.
— Tu lui 83 tout donné, dit la mère épouvantée. Que diras-tu donc à ton père, au jour de l'an, quand il voudra voir ton or?
Les yeux d'Eugénie devinrent fixes, tt ces deux femmes demeur<'rent dans un effroi mortel pendant la moitié do la matinée. Elles furent assez Iroublécîs pour manquer la granil'messe, et n'allèrent qu'à la messe militaire. Dans trois jours l'année 1819 finissait. Dans troi.s jours devait commencer une terrible action, une tragédie bourgeoise sans poison, ni poignard, ni sang répandu; mais, relativement aux acteurs, plus cruelle que tous les drames accomplis dans l'illustre famille des Atrides.
— Qu'allons-nous devenir? dit madame Grandet ù sa (illo en lais-^aiit son tricot sur ses genoux.
I.a pauvre mère subissait de tels troubles depuis deux mois que les manches do laine dont elle avait be.soin (loiir son hiver n'étaient pas encore finies. Ce fait (lc)nie.stic|u(>, minime en apparence, eut de tristes résullat.s |)our elle. Faute de manches, le froid lu saisit d'une fuçim ftkheu.so nu milieu d'une sueur causée par une épouvantable colère de son mari.
— Je I ensnis, mn pauvre enfant, que, si tu m'avais confié Ion secret, nous aurions nu lu leinps d'écrire à Paris,!) monsieur des Grassins. Il aurait pu nous envover des pièces d'or semblables aux tiennes j cl, (luoiquo Grandet les "oniiaisso bien, in'ut-i^tre, .
— Mais où donc aurions-nous pris tant d'nrgenl?
— J'aurais ongaHé mes propres. D'ailleurs monsieur des Grassins nous eftt bien...
— Il n'est plus temps, réfiondit Eugénie d'une voix .sourde et alliTi'i' eu inlerroinpiiiit .sii mère. Ilinnaln malin ne devons-nous pas aller lui souhaiter la honne Htiricc d.iiis sa chambre ?
— Mais , ma fille, pourquoi n'irais-je donc pas voir les Cruchot?
— Non , non, ce serait me livrer à eux et nous mettre sous leur dépendance. D'ailleurs j'ai pris mon parti. J'ai bien fait, je ne me repens de rien. Dieu me protégera. Que sa sainte volonté se fasse. Ah I si vous aviez lu sa lettre, vous n'auriez pensé (ju'à lui, ma mère.
Le lendemain matin , premier janvier 1820. la terreur flagrante à laquelle la mère et la fille étaient en proie leur suggéra la plus naturelle des excuses pour ne pas venir solennellement dans la chambre de Grandet. L'hiver de 1819 à 1820 fut un des plus rigoureux de l'époque. La neige encombrait les toits.
Madame Grandet dit à son mari, dès qu'elle l'entendit se remuant dans sa chambre :
— Grandet, fais donc allumer par Nanon un peu de feu chez moi ; le froid est si vif que je gèle sous ma couverture. Je suis arrivée à un âge où j'ai besoin de ménagemens. D'ailleurs, reprit-elle après une légère pause, Eugénie viendra s'habiller là. Cotte pauvre fille pourrait gagner une maladie à faire sa toilette chez elle par un temps pareil. Puis nous irons te souhaiter le boa an auprès du feu. dans la salle.
Ta, ta, ta , ta ! quelle langue ! comme tu commences 1'.^ . ée, madame Grandet 1 Tu n'as jamais tant parlé. Cependant tu n'as pas mangé de pain trempé dans du vin, je pense. Il y eut un moment de silence. Eh bien I ref.rit le bonhomme, que sans doute la proposition de sa femme arrangeait, je vais faire ce que vous voulez, madame Grandet. Tu es vraiment une bonne femme, et je ne veux pas qu'il t'arrive malheur à l'échéance de ton âge, quoique en général les La Berteillère soient faits de vieux ciment. Hein! pas vrai? cria-t-il après une pause. Enfin, nous en avons hérité, je leur pardonne. Et il toussa.
— Vous Ates gai, ce matin, monsieur, dit gravement la pauvTo femme.
— Toujours gai, moi ,
Gai, gai, gai, lo tonnelier, Raccommodez votre cuvier I
ajouta-t-il en entrant chez sa femme tout habillé. Oui, nom d'un petit bonhomme I il fait solidi-ment froid tout do mémo. Nous déjeunerons bien , ma femme. Des Grassins m'a envoyé un [lâté do l'oies gras truffé ! Je vais aller lo chercher à la diligence. Il doit y avoir joint un double napoléon pour Eugénie, vint lui dire le tonnelier h l'oreille. Je n'ai plus d'or, ma femme. J'avais bien encore quelqiie.i vieilles pièces, je puis te dire cela h toi ; mais il a fallu les lâcher pour les affaires. Et, pour célébrer le premier jour de l'an, il l'embrassa sur le front.
— Eugénie, cria la bonne mère , je ne no sais sur quel cAlé ton père a dormi ; mais il est bon homme, ce malin. Dabi nous nous en tirerons.
— Quoi qu'il a donc, notre maître? dit Nanon en entrant chez sa matlre.ss-o pour y allumer du feu. D'abord, il m'a (lit : « llonjour, bon an, gr()s.se b('t(\ I Va faire du Icu chez ma femme, elle a froid. » Ai-j(>élt' .sotie (piund je l'ai vu me tendant la main [lOur me donner un écu de six franc» ipii n'est ipi.isi point rogné <lu tout! Tenez, madame, regardez-le doiicl Oh I lo bravo homme. C'est un digne lionune tout de même. Il y en a (pii , pus y deviennent vieux, pus y duriis.sont ; mais lui , il pc fait doux comme voire cassis, ot y rabonil. C'est un ben parfait, un bon bon homme...
Le .secret do relto joio était dans une onlièro r(*ussilo do la s|iéculalion île Grandet. Mo.isjeur des Grassins. après avoir déduit les sommes que lui devait le tonnelier pour rescomple dos cent rinipuiiite mille francs d'effets hollandnis, et pour lo surplus qu'd lui nvail avancé nlln ilc compli'tcr l'argent nécessaire h l'achat des cent mille livrer do renie, lui envoyait, par la ilillgenrn, trente nulle fr.irics on écus, re.slani sur le semestre do .ses inlért^l.s, et lui avait annoncé la hauwo dos fonds publie.'*. Ils étaient olors h 89
DE BALZAC
les plus célèbres capitalistes en achetaient , fin janvier, à 92. Grandet gagnait , depuis deux mois , douze pour cent sur ses capitaux, il avait apuré ses comptes, et allait désormais toucher cinquante mille francs tous les six mois sans avoir à payer ni impositions, ni réparations. Il concevait enOn la rente, placement pour lequel les gens de province manifestent une répugnance invincible , et il se voyait, avant cinq ans , maître d'un capital de six millions grossi sans beaucoup de soins, et qui, joint à la valeur territoriale de ses propriétés, composerait une fortune colossale. Les six francs donnés à Nanon étaient peut-être le solde d'un immense service que la servante avait à son insu rendu à son maître.
— Oh ! oh ! où va donc le père Grandet, qu'il court dès le matin comme au feu ? se dirent les marchands occupés à ouvrir leurs boutiques. Puis, quand ils le virent revenant du quai suivi d'un facteur des messageries transportant sur une brouette des sacs pleins : — L'eau va toujours à la rivière, le bonhomme allaita ses écus, disait l'un. — Il lui en vient de Paris, de Froidfond. de Hollande ! disait un autre. — Il Onira par acheter Saumur, s'éfriait un troisième. — Il se moque du froid, il est toujours à son affaire, disait une femme à son mari. — Eh ! eh ! monsieur Grandet, si ça vous gênait, lui dit un marchand de drap, son plus proche voisin, je vous en débarrasserais.
— Ouin ! ce sont de sous, répondit le vigneron.
— D'argent, dit le facteur à voix basse.
— Si tu veux que je te soigne, mets une bride à ta margouhlle, dit le bonhomme au facteur en ouvrant sa porte.
— Ah! le vieux renaro , je le croyais sourd , pensa le sacteur; il parait que quand il fait froid il entend.
— Voilà vingt sous pour tes étrenncs, et mo<î<s! Délaie] lui dit Grandet. .Nanon te reportera ta brouette. — Manon, les linottes sont-elles à la messo?
— Oui monsieur.
— Allons, haut la patte! à l'ouvrage, cria-t-il en la chargeant de sacs, r.n un moment les écus furent transportés dans sa chambre, où il s'enferma.— Quand le déjeuner sera prêt, tu mo cogneras au mur. Reporto la brouette aux Messageries.
La famille ne déjr-tina qu'à dix heures.
— Ici ton père ne deman(iera [las à voir ton or, dit madame Grandet à sa fille eu rentrant de la mease. D'ailleurs lu feras la frileuse. Puis nous aurons le temps do remplir ton trésor pour le jour do la naissance.
Grandet descendait l'escilier en pensant à métamorphoser promplement ses écus parisiens en bon or, et /i son admirable spéculation des rentes sur l'iilat. 11 était décidé à h placer ainsi ses revenus jusqu'à ce que la rente atteignît le taux de cent francs. Méditation funeste à Eugénie. Ausgiti")t qu'il entra , les deux fernmi'S lui souhaitèrent une bonne année, sa fille en lui sautant au cou et le câlinant, madame Grandet gravement et avec dignité.
— Ali! ah ! mon enfant, dit-il en baisant sa fille sur les joues, je travaille pour loi, vois-tu ?... je veux ton bonheur. Il (aul de l'ar;,'ent pour être heureux. Sons argent, b<rriiqiic'. Ti'-ns, voilà un napoléon tout neuf, je l'ai lait ▼enir de Paris. Nom d'un petit bonliommd il n'y a [lasun Krain d'or ici. Il n'y a que toi qui as do l'or. Montre-moi ton or, nulle.
— Uah 1 il fait trop froid ; déjeunons, lui répondit Eugénie.
— Hé bien ! après, hein î Ça nous aidera tous h digérer. Ce gro» dr's Grassjns, il nous a envoyé en tout de même, re|prii-il. Ainsi mnri;,'ez, mes enfaiis ça ne nous roftt(^ rien. Il va bien, îles (Jrassins, je suis c^jnteiit di! lui. Le merlurhon pnil .service h (harles, et gratis encore. Il arrange tr^M bien les affaires rie ce pauvre défunt (Jrandel. Ououli I ouoiih t nt il. In bijuclie pleine, après une pnuse, cela est bon I Marigiven ikjnc, ma femme , ça nourrit au moins (lour deux jours.
— Je n'ai pan faim. Je Ruis toute malingre, tu le sais bien.
— Ali 1 ouin I Tu p'iix te bourn-r sans crainte (l(> faire
crever ton coffre ; tu es une La Bertellière, une femmo solide. Tu es bien un petit brin jaunette , mais j'aime le jaune.
L'attente d'une mort ignominieuse et publique est moins horrible peut-être pour un condamné que ne l'était pour madame Grandet et pour sa fille l'attente des événemens qui devaient terminer ce déjeuner de famille Plus gaiement parlait et mangeait le vieux vigneron, plus le cœur de ces deux femmes se serrait. La fille avai néanmoins un appui dans cette conjoncture : elle puisait de la force en son amour.
— Pour lui, pour lui , se disait-elle , je soufl'rirais mille morts.
A cette pensée , elle jetait à sa mère des regards flamboyans de courage.
— Ote tout cela, dit Grandet à Nanon, quand, vers onze heures, le déjeuné fut achevé; mais laisse-nous la table. Nous serons plus à l'aise pour voir ton petit trésor, dit-il en regardant Eugénie. Petit, ma foi! non. Tu possèdes, valeur intrinsèque, cinq mille neuf cent cinquante-neuf francs, et quarante de ce matin, cela fait six mille francs moins un. Eh bien ! je te donnerai , moi , ce franc pour compléter la somme, parce que , vois-tu , flfille... Hé bien ! pourquoi nous écoutes-tu? Montre-moi tes talons, Nanon, et va faire ton ouvrage, dit le bonhomme. Nanon disparut.— Ecoute, Eugénie, il faut que tu me donnes ton or. Tu ne le refuseras pas à ton père, ma petite fifille, hein? Les deux femmes étaient muettes. — Je n'ai plus d'or, moi. .l'en avais, je n'en ai plus. Je te rendrai six mille francs en livres, et tu vas les placer comme je vais te le dire. Il no faut plus penser au douzain. Quand je te marierai , ce qui sera bientôt, je te trouverai un futur qui pourra t'ofl'rir le plus beau douzain dont on aura jamais parlé dans la province. Ecoute donc, fifille. Il se présente une belle occasion : tu peux mettre tes six mille francs dans le gouvernement, et tu en auras tous les six mois près de deux cents francs d'intérêts, sans impôts, ni ré|)arations, ni grêle, ni gelée', ni marées ni rien de ce qui tracasse les revenus. Tu répugnes peutêtre à te séparer de ton or, hein, fifille? Apporte-le-moi tout do même. Je te rama.sserai des pièces d'or, des hollandaises, des portugai.ses, des roupies du Mogol, des génovines ; et, avec celles (jue Je te donnerai à ti's fêtes, en trois ans tu auras rétabli la moitié de ton joli [letit trésor eu or. Que (lis-tu, fifille? Lève donc le nez. Allons, va le chercher, le misnon. "fu devrais me baiser sur les yeux pour te dire ainsi des .secrets et des mystères de vie et de mort pour les écus. Vraiment les écus vivent et grouillent comme des hommes : ça va, ça vient, ça sue, ça produit.
— Eugéni ■ se leva f mais, après avoir fait quelques pas vers la porte, elle se retourna brusquement , regarda son père en face et lui dit :
— Je n'ai plus mon or.
— Tu n'as plus ton or! .s'écria Grandet en se dressant sHr .ses jarrets comme un cheval qui cntoml tirer le raiio.'i à dix [las de lui.
— Non, je ne l'ai plus.
— Tu te trompes, Eugénie.
— Non.
— Par la serpette do mon pèrol
Quand le lonnellier jurait ainsi , les planches tremblaient.
— lion saint bon Dieu ! voilà madame qui pSIit, cria Nanon.
— Grandet , ta colère mo fera mourir, dit la "pauvro femme.
— Ta, ta, ta , In ! vous autres, vous ne mourez jamais dans votre famille! — lùigi^nie, qu'avez-vous fait do vos' pièces? rria-t-il en fondant sur elle.
— Monsieur, dit la fille aux genoux de madame Grandet, ma mèresuulTre beaucoup. Voyez, ne la tuez [las.
Grandet fut ('■pouvant»! de la pilleur répandue sur le teint de .sa femmi», naguère si jaune.
— Nnnoii , viMiez m niili-r à me coucher, dit la mèro d'uni' voix faible. Jo ini meurs.
EUGÉNIE GRANDET
Aussitôt Nanon donna le hras à sa maîtresse, autant en fit Eugénie, et ce ne fut pas sans des peines infinies qu'elles purent la monter chez elle, car elle tombait en défaillance de marche en marche. Grandet resta seul. Néanmoms, quelques momens après, il monta sept ou huit marches, et cria :
— Eugénie , quand votre mère sera couchée , vous descendrez.
— Oui, mon père.
Elle ne tarda pas à venir, après avoir rassuré sa mère.
— Ma fille , lui dit Grandet, vous allez me dire où est votre trésor.
— Mon père , si vous me faites d.es présens dont je ne sois pas entièrement maîtresse, reprenez-les, répondit froidement Eugénie en cherchant le napoléon sur la cheminée et le lui présentant.
Grandet saisit vivement le Napoléon et le coula dans son gousset.
— Je crois bien que je ne te donnerai plus rien I Pas seulement ça ! dit-il en faisant claquer l'ongle de son pouce sous sa maîtresse dent. Vous méprisez donc votre père, vous n'avez donc pas confiance en lui, vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un père. S'il n'est pas tout pour vous, il n'est rien. Où est votre or?
— Mon père , je vous aime et vous respecte, malgré voire colère; mais je vous forai fort humblement observerque j'ai vingt-deux ans. Vous m'avez assez souvent dit que je suis majeure pour que je le sache. J'ai fait de mon argent ce qu'il m'a plu d'en faire, et soyez sûr qu'il est bien placé...
— Où?
— C'est un secret inviolable , dit-elle. N'avez-vous pas vossccreLsT
— Ne suis-je pas le chef do ma famille, ne puis-jo avoir mes affaires.
— C'est aussi mon affaire.
— Cette affaire doit être mauvaise, si ne pouvez pas la dire à votre père, mademoiselle Grandet.
— Elle est excellente, et je ne puis pas la dire h mon père.
— Au moins, quand avez-vous donné voire or? Eugi-nie fit un signe de tête négatif.— Vous l'aviez encore le jour de votre fêle, hein? liutrénie , devenue aussi ruséi; par omour que son [lère l'était par avarice, réîléra le m^'^nie signe de (ôl(!. — Mais l'on n'a jamais vu (jarcil entêtement, ni vol pareil, dit Grandet d'une voix qui alla crescendo et qui fit graduellement retentir la maison. Comment 1 ici dans ma (inj[)re maison , riiez moi , i]Ui'|ipi'un aura firis Ion or! le seul or qnW y avait! et ji' ne saurai pas qui? L'or est une chose chère. Les plus honiii^les (illes peuvent faire des fautes, donner je ne sais quoi, cela se voit chez les grands .seigneurs et mCmo chez les bourgeois ; mais donner de l'or, car vous l'avez donné à (lueUni'un, hein? Eugénie fut impassible. — A-t-OH vu pan'ille lill(! I Est-ce moi qui suis votre père ? Si vous l'avez placé, vous en avez un reçu...
— Elais-jo libre, oui ou non, d'en faire co que bon me semblait? Elail-ce h moi ?
— Mais tu es un enfant.
— Majeure.
Abasourdi par la logifiun de sa fille, Grandet p.llit, tré()igna, jura ; puis Irouvanl enfin des paroles, il cria : — Maudit ser(penl de fille I ah I mauvaise graine, lu sais bien que je l'aiuKS et lu <!n abuses, lille égorge son père I l'ardi'u! tu auras jeUi notre forlun(^ aux pieds de ce va-iiu-pii'ds qui a des bottes il(^ maro(piin. Par la serpelle de mon père! je lie peux |)as te désIifTiler, nom il'iin tiinneau I mais jn te maudis, loi, Ion cousin, et les enfansl Tu ne verras rien arriver do bon de tout cela, enli'nds lu? Si (''('lait A Cli.irli's, (pie... Mais , non, ce n'est p.is pos^ib|e. Quoi ! C(> miTlianl mirliRor m'aurait dévalisé... Il reganla su fille qui restait muetle el froiiln. — lille ne bougera pas, elle ne Bourcillera pas, elle osl plu» drandel (|un je ne suis Urundet. Tu n'o-s (mh donné ton or pour rien , au moins.
Voyons, dis? Eugénie regarda son père, en lui jetant un regard ironique qui l'offensa. — Eugénie , vous êtes chez moi, chez votre père. Vous devez, pour y rester, vous soumettre à S' s ordres. Les prêtres vous ordonnent de m'obéir. Eugénie baissa la tête. — Vous m'offensez dans ce que j'ai de plus cher, reprit-il, je ne veux vous voir que soumise. Allez dans votre chambre. Vous y demeurerez jusqu'à ce que je vous permette d'en sortir. Nanon vous y portera du pain et de l'eau. Vous m'avez entendu, marchez I
Eugénie fondit en larmes et se sauva près de sa mère. Après avoir fait un certain nombre de fois le tour do son jardin dans la neige, sans s'apercevoir du froid , Grandet se douta que sa fille devait être chez sa femme ; et, charmé de la prendre en contravention à ses ordres, il grimpa les escaliers avec l'agilité d'un chat, et apparut dans la chambre de madame Grandet au moment où elle caresait les cheveux d'Eugénie dont le visage était plongé dans le sein maternel.
— Console-toi, ma pauvre enfant, toH père s'apaisera.
— Elle n'a plus de père , dit le tonnelier. Est-ce bien vous et moi, madame Grandet, qui avons fait une fille désobéissante comme l'est celle-là ? Jolie éducation, et religieuse surtout. Hé bien ! vous n'êtes pas dans votre chambre. Allons, en prison, en prison, mademoiselle.
— Voulez-vous me priver de ma fille, monsieur? dit madame Grandet en montrant un visage rougi par la fièvre.
— Si vous la voulez garder, emportez-la , videz-moi toutes deux la maison. Tonnerre ! où est l'or, qu'est devenu l'or?
Eugénie se leva, lança un regard d'orgueil sur .son père, et rentra dans sa chambre à laquelle le bonhomme donna un tour de clef.
— Nanon, cria-t-il, éteins le feu de la salle. Et il vint s'a'-si'oir sur un fauteuil au coin do la cheminée de sa f.-mme, en lui di.sant :
— Elle l'a donné sans doute à ce misérable séducteur do Charles, qui n'en voulait qu'à notre argent.
Madame Grandet trouva, dans le danger qui menaçait sa fille et dans son sentiment pour elle , assez, de force pour demeurer en apparence froide, muette et sourde.
— Je no savais rien do tout ceci, répondit-elle en .se tournant du côté do la ruelle du lit pour ne pas subir les regards étincel.ins de son mari. Je soufire tant de votre violence, ([uc si j'en crois mes presseniimens, je ne .sortirai d'ici que les pieds en avant. Vous auriez dû m'éfiargner en ce moment, monsieur, moi qtii ne vous ai jamais causé de chagrin, du moins je le pense. Votre fille vous aime, je la crois innocente autant que l'enfant (pii nait ; ainsi ne lui faites pas d(> peine, révoipiez votre arrêt. Le froid est bien vif, vous pouvez êiro cause de quelque grave maladie.
— Je ne la verrai ni ne lui parlerai. Elle restera dans .sa chambre au pain et à l'eau jus.pi'à ce iprclle ail satisfait son père. Que diable! un chi'f de lainille doit savoir où vn l'or de .sa maison. Elle po.s.sédail les seules roupies qui fussent en Franco poul-Ciro, puis des génovines, des ducats de Hollande.
— Monsieur, Eiig(''nio est notre unilpio entant, el ipiaïul même elle les aurait jetés h l'eau...
— A l'eau I cria le bonhomme, à l'eau I Vous êtes folio, madame Grandet. Ce (pie j'ai dit est dit, vous le .savez. Si vous voulez avoir la paix nu logis, confi'ssez voire Mlle, tirez-lui les vers du nez : les lemmes .s'enlendeiil mieux entre elles à ça (pi(> nous autres. Quoi qu'elle ait pu laire, jr> ne la mangerai point. A-l-elle peur «te moi? Quand elle aur.iil doré son cousin de la lêl(> aux pieds, il est en pleine mer, hein I nous ne (louvons pas courir après...
— i:ii bien t nioiisiiur? Exnli'e par la crise nerveuse où elle ,si> trouvait, ou par le niallii-nr de sa fille ipii di'veloppait sa lemlresse et son inlelligi'nco , la perspiracili' de madame Grandet lui lit apercevoir un mouveiiienl terrible dans la lonpo de .son mari, «u momeiil où elle répondiiil ; elle changea d'idée sans clinub'cr do ton. — Eh bien I mou-
sieur, ai-le plus d'empire sur elle que vous n'en avez? Elle ne m'arieu dit, elle tient de vous.
— Tudieu 1 comme vous avez la langue pendue co matin ! Ta, ta, ta , ta ! vous me narguez, jo crois. Vous vous entendez peut-êire avez elle.
Il regarda sa femme fixement.
— En vérité, monsieur Grandet, si vous voulez me tuer, vous n'avez qu'à continuer ainsi. Je vous le dis, monsieur, et, dût-il m'en coûter la vie, je vous le répéterais encore : vous avez tort envers votre tille , elle est plus raisonnable que vous ne l'êtes. Cet argent lui appartenait , elle n'a pu qu'en faire un bel usage, et Dieu seul a le droit de connaître nos bonnes œuvres. Monsieur, je vous en supplie, rendez vos bonnes grâces à Eugénie?... Vous amoindrirez ainsi l'effet du coup que m'a porté votre colère , et vous me sauverez peut-être la vie. Ma fille , monsieur, rendezmoi ma fillel
— Je décampe, dit-il. Ma maison n'est pas tcnable, la mère et la tille raisonnent et parlent comme si... Brooouh! Pouah ! Vous m'avez donné do cruelles étrennes, Eugénie, cria-t-il. Oui , oui, pleurez 1 Ce que vous faites vous causera des remords, entendez -vous'/ A quoi donc vojs sert de manger le ban Dieu six fois tous les trois mois, si vous donnez l'or de votre père en cachette à un fainéant qui vous dévorera votre cœur quand vous n'aurez plus que ça à lui prêter? Vous verrez ce que vaut votre Charles avec ses bottes de maroquin et son air de n'y pai toucher. Il n'a ni cœur ni âme, puisqu'il ose emporter le trésor d'une pauvre Clle sans l'agrément des parens.
Quand la porte do la rue fui fermée , Eugénie sortit de sa chambre et vint près de sa mère.
— Vous avez eu bien du courage pour votre fille, lui dit-elle.
— Vois-tu, mon enfant, où nous mènent les choses illicites... Tu m'as fait faire un mensonge.
— Oh ! je demanderai à Dieu de m'en punir seule,
— C'esl-y vrai , dit Nanon eflaréu en ..rrivant, que voilà mademoiselle au pain et à l'eau pour le reste des jours?
— Qu'csl-co que cela fait, Nanon? dit tranquillement Eugénie.
— Ah I pus souvent que je mangerai de la frippe quand la llile de la maison man^e du pain sec. Non, non.
— ['as un mot de tout ça, Nanon, dit Eugénie.
— J'aurai la goule morte, mais vous verrez. Grandet dina seul pour la première fois depuis vingtquatre ans.
— Vous voilà donc veuf, monsieur, lui dit Nanon. C'est bien désagréable d'être veuf avec deux femmes dans sa mai.son.
— Jo no te parle pas à toi. Tiens ta margoulotle, ou je tfl clinssc. Qu'est-ce que tu as dans ta cii.sserollo que. j'cii- Innds bouillotter sur le fourneau ?
— C'est des graisses que jo fonds.
— Il viendra du monde ce soir, allume le feti.
Les Cruthot, madame des Orassins et son tlls ,^rriv^rent h huit heures, et s'étonnèrent do ne voir ni madame,' Grandet ni sa fille.
— Ma femme est un peu indisposée. Eugénioest auprès d'elle, répondit lo vieux vigneron dont la figure no trahit aucune émotion.
Au bout d'une heuro employée en conversations insignili'iMtes, madame dis Grns^in.s, ipil élait trionlée faire .sa visite h mail.inie Gran<lcd, docindil. et chacun lui druiandu : — l>)niment vu iniidanie (iraudet?
— .Mais, pas liii'U du tout, du tout, dit-elle. L'élal de sa fflnti! in« piirnlt vriiiment inipiii-lant. A son Age, il faut prendre les plus grande précautions, papa Grandet.
— Nous verrons ct'lu , répondit lo vigneron d'un air distrait.
• hnnun lui souh/dtn In bonsoir. QiianrI les r.nichot furcrildnns In rue, nwid/irne iIch (iriissins leur dit : — Il y n qiulrpiii chose de nouviMii clii'/, IrsCirandel. I.m mère est 1res mal naiJH iw'iderni'iil qu'elle s'en diiule. La lille a les
yeux rouges comme quelqu'un qui a pleuré longtemps. Voudraient-ils la marier contre son gré?
Lorsque le vigneron fut couché, Nanon vint en chaussons à pas muets chez Eugénie, et lui découvrit un pâté fait à la casserole:
— Tenz , mademoiselle , dit la bonne fille, Cornoiller m'a donné un lièvre. Vous mangez si peu, que ce pâté vous durera bien huit jours; et, par la gelée, il ne risquera point de se gâter. Au moins, vous ne demeurerez pas au pain sec. C'est que ça n'est point sain du tout.
— Pauvre Nanon, dit Eugénie ea lui serrant la main,
— Je l'ai fait bon bon, ben délicat, et il ne s'en est point aperçu. J'ai pris le lard, le laurier, toutsur mes six francs; j'en suis ben la maîtresse. Puis la servante se sauva, croyant entendre Gramlet.
Pendant quelques mois , le vigneron vint voir constamment sa femme à des heures différentes dans la journée, sans prononcer le nom do sa fille, sans la voir, ni faire à elle la moindre allusion. Madame Grandet no quitta point sa chambre, et, de jour en jour, son état empira. Rien ne fit plier lo vieux tonnelier. Il restait inébranlable, âpre et froid comme une pile do granit. 11 continua d'aller et venir selon ses habitudes; mais il ne bégaya plus, causa moins, et se montra dans les affaires plus dur qu'il ne l'avait jamais été. Souvent il lui échappait quelque erreur dans ses chiffres. — U s'est passé quelque chose chez les Grandet, disaient les Crucholinset'les Grassinistes.— Qu'estil donc arrivé dans la m;^ison Grandet? fut une question convenue que l'on .s'adressait généralement dans toutes les soirées à Saumur. Eugénie allait aux offices sous la conduite de Nanon. Aiî sortir do l'église, si madame des Grassins lui adressait quelques paroles, elle y répondait d'une manière éva.sivo et sans satisfaire sa curiosité. Néanmoins il fut impossible au bout de deux mois do cacher, soit aux trois Cruchot, soit à madame des Grasssins, le secret de la réclusion d'Eugénie. Il y eut un moment où les prétextes maiicpièrent pour justifier sa perpétuelle absence. Puis, sans ([u'il fût |)ossiblo do savoir par qui lo secret avait été tralii, toute la ville apprit que depuis le premier jour do l'an nuiilemoiselle Grandet était, par l'ordre de .=on père, eiiferméo dans sa chambre, au pain et à l'eau, sans leu; que Nanon lui faisait des friandises, les lui apportait pendant la nuit ; et l'on savait même que la jeune personne ne pouvait voir et soigner sa mère que pendant le temps où son père était absent du logis. La conduite de Grandet fut alors jugée très-sévèrement. La ville entière le mit pour ainsi dire hors la loi. se souvint de ses thrahisons, de «es duretés, et l'excomriiunia. Quand il pas.sait, chacun se le mon- Iraiten chuchotant. Lorsque sa fille descendait la rue tortueuse pour aller à la messe ou à vêpres, accompagnée de Nanon, tous les habilans.so mettaient aux fenêtres pour examiner avec curiosité la contenance de la riche lu-rilière et .son vi.sage, où se peignaient une mélancolie et une douceur angf'liques. Sa réclusion, la disgrâce de son père, n'étaient riin pour elle. Ne voyait-elle pas la mappemonde, le petit banc. Ii^ jardin, le pnnde mur, etne reprenait-elle passur.sps lèvres le miel qu'y avaient laissé les baisers de l'amourî lille ignora peedanl (picitpio temps les conversations dont elle était l'ohji't en ville, tout au.ssi bien que les ignorait son père. UeliKieuse et pure ih'vant Dieu, .sa conscience et l'amour l'aidaient à patiemment supporter la colère ot la veriKcnnee paternellrs. Mais une douleur profonde fai- .sait taire foules les autres douleurs. Cliaipiejour. sa mère, douce et teniln^ créature, qui s'einlii'llissait de l'éclat que jelait son âme en approchant de la tombe, sa mère défiérissiiit de jour en jour. Souvent Eugénie se reprochait d'avoir éli' la cause innocente de la cruelle, de la lente maladie (pii la ili'Vorait. Ces remords ipioique calnii^ par sa» nière, l'allachaient encore |ilus étroili'ment à son amour: Tous les malins, nussiliM (pie son père l'Iait .sorti, elle veuail nu chevet ilu lit do.snmère, et là, Nanon lui apportait son d' jeûner. Mids la pauvres Eugi*ni(<, triste et soulfranlo des soullrniices de .sa mère, en moidrait le visage h Nanon par un geste iniud, pleurait (>f n'os-iit pin 1er do sou cousui.
EUGÉNIE GRANDET
Madame Grandet, la premitre, était forcée do lui dire : — Où ebt-î7 ? pourquoi n'écrit-i7 pis ?
La mère ot la (illo ig-noraicnt complètement les distances.
— Pensons à lui, ma mère, répondait Eugénie, et n'en parlons pas. Vous soufTrez, vous avant tout.
Zo!/< c'était lui.
— Mes enfans, disait madame Grandet, je ne regrette point la vie. Dieu m'a protégée en me faisant envisager avec joie le terme do mes misères.
Les paroles de celte femme étaient constamment saintes et f hrétiennes. Quand, au moment de déjeuner près d'elle, son mari venait se promener dans cliambre, elle lui dit, pendant les premiers mois de l'année, les mêmes discours, répétés avec une douceur angélique, mais avec la fermeté d'une temme à qui une mort prochaine donnait le courage qui lui avait manqué pendant sa vie.
— Monsieur, je vous remercie de l'intérêt que vous prenez à ma santé, lui répondait-elle quand il lui avait fait la plus banale des demandes; mais si vous voulez rendre mes derniersmomens moins amers, et allégermes douleurs, rendez vos bonnes grâces à notre fille ; montrez-vous chrétien, époux et père.
En entendant ces mots, Grandet s'asseyait près du lit et agissait comme un homme qui, voyant venir une averse, se met tranquillement à l'abri sous une porte cochère: il écoutait silencieusement sa femme, et ne répondait rien. Quand les plus touchantes, les plus tendres, les plus relipieusos supplications lui avaient élé adressées, il disait : — Ta es un peu piilotte aujourd'hui, ma pauvre femme. L'oubli le plus complet de sa fille semblait être gravé sur son front de grès, sur ses lèvres serrées, il n'était mémo pas ému par les larmes que ses vagues réponses, dont les termes étaient à peine variés, faisaient couler le long du blanc visage de sa femme.
— Que Dieu vous pardonne! monsieur, disait-elle, comme je vous pardonne moi-môme. Vous aurez un jour besoin d'indulgence.
Depuis 4a maladie de sa femme, il n'avait plus osé se servir de son terrible ta, ta, la, ta, tal Mais aussi son despotisme n'élait-il pas désarmé par cet ange dedouccur, dont la laideur disparaissait de jour en jour, chassée par Texpression des qualités morales qui venaient fleurir sur sa face. Elle était tout âme. Le géuio de la prière semblait purifier, amoindrir les traiLs les plus grossiers do sa figure, H la faisait res[ilendir. Qui n'a pas observé le phénomène de cette transfiguration sur de saints visages où les habitudes de l';1me finissent par triompher des traits les [ilus rudement contournés, en leur itnprimant l'animation parlii ulière due h lu noblesse et à la pur('i(' drs [n'usik'S élcvi'i's 1 Le spectacle de celte transformation aicumplio par les soulfrances qui consumaient les lambeaux de l'être humain dans adte femme agissait, quoique fail)lement, sur le vieux lonnelier, dont lecaraclèn! resta do bronze. Si sa parole no fut plus dédaigneuse, un imperturbable silence, (|ui sauvait sa supériorilé Je père de famille, domina .sa conduite. Sa fidèle Nauou paraissait-elle au marché, soudain quelquos laz/is, quelques plaitilcs sur son maltro lui silfiaient aux oreilles; nwis, (juoique l'opinion publique condainii.'it Iwulement le père (Jrandet, la servunlo lo ili'"fcndail par orgueil pour la maison.
— £h bien I di.sait-elle aux délrncleurs du honhonmic, pst-cn (|uo nous no d(!veni)ns pas tous plus durs en vieillissaiit'f pourquoi ne voulc/.-vous pas (pi'il so raroiiiiss(? un peu, cet boinrnc!? Taisez donc vos tncnlcries. Maderiioi- S(!ll() vil connue une reine. l'ÀU\ est seul(\ eh bien I c'<sl sou goût. D'ailleurs, mes niatlres ont des raisons majeures.
lindn, un soir, vers la lin du printemps, mailame Grandet, (Invdri'e par UuhaKriu ericoro plus (pie parla malflilie, n'ayant p.is n-ussi, inaixré ses prières, à riToni-ilier EuK'énio et M)ii père, ronlla ses peines secnMesauxCruchol.
— Mcillre une fillodo viuKl-troisnnsau pain et A l'eau?... «'écria lo président de Uonfoiis, et sans molils ; mais rejo
constitue des sévices tortionnaires; elle peut protester contre, et tant dans que sur...
— Allons, mon neveu, dit lo notaire, laissez votre baragouin de palais. Soyez tranquille, madame, je ferai finir cette réclusion dès demain.
En entendant parler d'elle, Eugénie sortit de sa chambre.
— Messieurs, dit-elle en s'avanrant par un mouvement plein de fierté, je vous prie de ne pas vous occuper de cette atïairo. Mon père est maître chez lui. Tant que j'habiterai sa maison, je dois lui obéir. Sa conduite ne sauradt être soumise à l'approbatiorinià la désapprobation du monde, il n'en est comptable qu'à Dieu. Je réclame de votre amitié le plus profond silence à cet -égard. Blâmer mon père serait attaquer notre propre considération. Je vous sais gré, messieurs, de l'intérêt que vous me témoignez ; mais vous m'obligeriez davantage si vous vouliez faire cesser les bruits oftensans qui courent par la ville, et desquels j'ai été instruite par hasard.
— Elle a raison, dit madame Grandet.
— Mademoiselle, la meilleure manière d'empêcher lo monde de jaser est de vous faire rendre la liberté, lui répondit respectueusement le vieux notaire fi"appé de la beauté que la retraite, la mélancolie et l'amour avaient imprimée à Eugénie.
— Eh bien I ma fille, laisse à monsieur Cruchot le soin d'arranger cette affaire, puisqu'il répond du succès. Il connaît Ion père et sait comment il faut le prendre Si tu veux me voir heureuse pendant le peu de temps qui me reste à vivre, il faut, >» tout prix, que ton père et toi vous soyez réconciliés.
Le lendemain, suivant une habitude prise par Grandet depuis la réclusion d'Eugénie, il vint faire un certain nombre de tours dans son petit jardin. Il avait pris pour cette promenade le moment où Eugénie se peignait. Quand le bonhomme arrivait au gros noyer, il se cachait derrière lo tronc de l'arbre, restait pendant quelques instans à contempli-r les longs cheveux de sa fille, et flottait sans doute entre les pensées que lui suggérait la ténacité de son caractère et le désir d'embrasser son enfant. Souvent il demeurait assis sur le petit banc de bois pourri où Charles et Eugénie s'étaientjuré un éternel amour, pendant qu'elle regardait aussi son père à la dérobée ou dans son miroir. S'il se levait cl recommenç;jitsa promenade, elle s'asseyait complaisamment à la fenêtre, et se mettait à examiner lo [lan de mur où pendaient les plus jolies fleurs, d'où .sortaient, d'entre les crevasses, des Cheveux de Vénus, des liserons et une plante grasse, jaune ou blanche, un Sedum très abondant dans les vignes i*! Saumur et à Tours. Maître Cruchot vint de bonne heure et trouva lo vieux vigneron assis par un beau jour de juin sur lo petit banc, le dos appuyé au mur mitoyen, occupé à voir sa fille.
— Qu'y a t-il pour votre service, maître Cruchot? dit-il en apercevant le notaire.
— Je viens vous parler d'afl'aires.
— Ah I ah I avez-vous un peu d'or à me donner contre des érus?
— Non, non, il no .s'ngil pas d'argent, mais do votre nilo Eugénie. Tout lo monde parle d'elle et do vous.
— Do quoi so niCle-t-onT Charbonnier est maîire die? lui.
— D'accord, lo charbonnier pst maître de se tuer aussi, ou, ce (|ui est pis, de jeter son argent par les, fenêtres.
— C.oinnieiil cela?
— I h I mais votre femme est trè.s-niainde, mon ami. Vous devriez inênii" consulter monsieur Hergerin, elle est en danger do mort. Si elle venait à mourir wins avoir élé soignéo coninio il faut, vous no seriez pas tramjuilk», jo Jo crois.
— To, ta, ta, tal vous .savez co qu'a ma femme. Ces médecins, uno fois qu'ils ont mis lo pio^l chez vous, ils viennent des cinq h six fois par jour.
— l'iiifin, Cirandel, v(uis' ferez comm«» tous l'enlenirrr»! Nous sommes de vieux amis ; il n'y u pas, dans loutSau-
DE BALZAC
nrar, un homme qni prenne plus que moi d'intérêt a ce qui vous concerne ; j'ai donc dû vous dire cela. Maintenant, arrive qui plante, tous êtes majeur, vous savez vous conduire, allez. Ceci n'est d'ailleurs pas l'alfaire qui m'amène. Il s'agit do quelque chose de plus grave pour vous, peut-être. .Après tout, vous n'avez pas envie de tuer votre femme, elle vous est trop utile. Songez donc à la situation où vous seriez, vis-à-vis votre fille, si madame Grandet mourait. Vous devriez des comptes à Eugénie, puisque vous êtes commun en biens avec votre femme. Voire fille sera en droit de réclamer le partage de votre fortune, de faire vendre Froidfond. Enfin, elle succède à sa mère de qui vous ne pouvez pas hériter.
Ces paroles furent un coup de foudre pour le bonhomme, qui n'était pas aussi' fort en législation qu'il pouvait l'être en commerce. Il n'avait jamais pensé à une licilation.
— Ainsi je vous engage à la traiter avec douceur, dit Cruchot en terminant.
— Mais savez-vous ce qu'elle a fait, Cruchot?
— Quoi? dit le notaire curieux de recevoir une confidence du père Grandet et de connaître la cause de la querelle.
— Elle a donné son or.
— Eh bien I était-il à elle? demanda le notaire.
— Ils me disent tous cela ! dit le bonhomme en laissant tomber ses bras par un mouvement tragique.
— Allez-vous, pour «ne misère, reprit Cruchot, mettre des entraves aux concessions que vous lui demanderez de vous faire à la mort de sa mère ?
Ah l vous appelez six mille francs d'or une misère?
— Eh î mon vieil ami, savez-vous ce que coûtera l'inventaire et le partage de la succession do votre femme, si Eugénie l'exige?
— Quoi?
Deux, ou trois, quatre cent mille francs peut-être! No
faudra-t-il pas liciter, et vendre pour connaître la véritable valeur? au lieu qu'en vous entendant...
— Par la serpette de mon père ! s'écria le vigneron qui s'assit en pâlissant, nous verrons ça^ Cruchot.
Après un moment de silence ou d'agonie, le bonhomme regarda le notaire en lui disant : — La vie est bien dure ! M s'y trouve bien des douleurs. Cruchot, reprit-il solennellement, vous no voulez pas me tromper, jurez-moi sur l'honneur que ce que vous me chantez là est fondé en droit. Montrez-moi le Code, je veux voir le Code 1
— Mon pauvre ami, répondit le notaire, ne sais-jc pas mon métier?
— C<la est donc bien vrai. Je serai dépouillé, trahi, tué, dévoré par ma fille.
— Elle hérite do sa mère.
— A quoi servent donc les cnfans ! Ah I ma femme, jo 'aime. Elle est solide heureusement. C'est une La Bertelière.
— Elle n'a pas un mois h vivre.
Le tonnelier s<' fraïqia le front, marcha, revint, et, jetant un regard elfrayant à Cruchot : — Comment faire? lui dit-il.
—Eugénie pourra renoncer purement cl simplement h la surcession de sa mère. Vous ne voulez pas la déshériter, n'esl-w pas? Mais, pour obtenir un partage do ce genre, ne lu ruiloye/. [las. Ce (jue je vous dis Ift, mon vieux, est contre mon inlériM. Qu'ai-je h faire, moi?... des licpiidalioiis, de» inveiilaire><, des ventes, des partages...
— Nous verrons, nous verrons. Ne parlons plus ilo cela, Cruchot. Vous mo tribouillez les entrailles. Avcz-vous reçu de l'or?
— Non ; mais j'ai (pielrpins vieux louis, une dizaine, jo vous les iloniieral. .Mon Imn ami, laites la |inix avec Eugénie. Voyez-vous, tout Saumur vous jette lu pierre.
— U'* drôles!
— AlloMM, leH rentes sont à 99. Sovcz donc conlenl une fdii dans la vie.
— A 90, Cruchot T
— Oui.
— Eh ! eh I 99 1 dit le bonhomme en reconduisant le vieux notaire jusqu'à la porte de la rue. Puis, trop agité par ce qu'il venait d'entendre pour rester au logis, il monta chez sa femme et lui dit : — Allons, la mère, tu peux passer la journée avec ta fille, je vas à Froidfond. Soyez gentilles toutes deux. C'est le jour de notre mariage, ma bonne femme : tiens, voilà dix écus pour ton reposoir de la Fêle-Dieu. Il y a assez longtemps que tu veux en faire un, régale-toi? Amusez-vous, soyez joyeuses, portez-vous bien. \ive la joie ! 11 jeta dix écus de six francs sur le lit de sa femme et lui prit la tôle pour la baiser au front. — Bonne femme, tu vas mieux, n'est-ce pas?
— Comment pouvez-vous penser, à recevoir dans vot/o maison le Dieu qui pardonne en tenant votre fille exilée de votre cœur? dit-elle avec émotion.
— Ta, ta, fa, ta, ta 1 dit le père d'une voix caressante, nous verrons cela. '
— Bonté du ciel ! Eugénie, cria la mère en rougissant de joie, viens embrasser ton père? il te pardonne?
Mais le bonhomme avait disparu. Il se sauvait à toutes jambes vers ses closeries en tâchant de mettre en ordre ses idées renversées. Grandet commençait alors sa soixanteseizième année. Depuis deux ans principalement, son avarice s'était accrue comme s'accroissent toutes les pa.ssions persistantes de l'homme. Suivant une observation faite sur 1rs avares, sur les ambitieux, sur tous les gens dont la vie a été consacrée à une idée dominante, son sentiment avait afi'cctionné plus particulièrement uu symbole de sa passion. La vue de l'or, la possession de l'or était devenue sa monomanie. Son esprit de despotisme avait grandi en proportion de son avarice, et abandonner la direction do la moindre partie de ses biens à la mort de sa femme lui paraissait une chose contre nature. Déclarer sa fortune à sa fille, inventorier l'universalité de ses biens meubles et immeubles pour les liciter?... — Ce serait à se couper la gorge, dit-il lout haut au milieu d'un clos en examinant les ceps. Enfin il prit son parti, revint à Saumur à l'heure du dîner, résolu de plier devant Eugénie, de la cajoler, de l'amadouer, afin d.' pouvoir mourir royalement en tenant jusqu'au dernier soupir les rênes de ses millions. Au moment où le bonhomme, qui par hasard avait pris sou passe-partout, montait l'escalier à pas de loup pour venir chez sa femme, Eugénie avaitapporté sur le lit de sa mère le beau nécessaire. Toutes deux, en l'ab.sence do Grandet, se donnaient le plaisir de voir le portrait de Charles, en examinant celui do sa mère.
— C'est tout à fait son front et sa bouche ! disait Eugénie au moment où le vigneron ouvrit la porte. Au regard que jeta son mari sur l'or, madame Grandet cria : — Mou Dieu, ayez pitié de nous I
Le bonhomme sauta sur le nécessaire comme un figro fond sur un enfant endormi. — Qu'est-ce que c'est quo cela ? dit-il en emportant le trésor et allant se placer hAa. fciOtre. — l>u bon or 1 de l'or I s'écria-l-il. Beaucoup d'or! ça pèse deux livres. Ah 1 ah ! Charles t'a donné cela contre tes belles pièces. Hein I [lOunjuoi ne me l'avoir pas dit? C'est une lionne affaire, filille I Tu es ma lille, jo te reconnais Fu-enie tremblait de tous s-s menilires. — N'est-ce pas, ceci'està Charles? reprit le bonhomme.
— Oui, mon père, ce n'est pas à moi. Ce mcublo est un dépôt sacré.
— Ta, ta, ta I il a pris la fortune, faut to rétablir ton ()etit Iré-or.
— Mon père?...
Lo bonhomme voulut prendre son couteau jionr fairo sauter une pla(|ue d'or, et lutotdigé d(( poser le iK'cessairo sur une chaise. Eugénie s'i-lanea pour le ressaisir; mais lo tonnelier, qui avait tout il la lois l'u'il à sa fille et au coffret, la ri'poussa si vinlenitiienl en ('tendant le bras qu'elle alla tomber sur le lit de sa mère.
— Monsieur I monsieur I cria la mère en se dressant sur son lit.
Grandet avait tiré son couteau, et s'apprêtait h soulever
l'Of)
EUGÉNIE GRANDET
— Mon pèrel cria Eugénie en se jetant à genoux, et marchant ainsi pour arriver plus près du bonhomme et lever les mains vers lui, mon père, au nom de tous les Saints et de la Vierge ! au nom du Christ qui est mort sur la croix I au nom de votre salut éternel 1 mon père, au nom de votre vie I ne touchez pas à ceci ! Celte toilette n'est ni à vous, ni à moi ; elle est à un malheureux parent qui me Ta confiée, et je dois la lui rendre intacte.
— Pourquoi la regardais-tu, si c'est un dépôt? Voir, c'est pis que toucher.
— Mon père, ne la détruisez pas, ou vous me déshonorez. Mon père, entendez-vous?
— Monsieur, grAce ! dit la mère.
— Mon père 1 cria Eugénie d'une voix si éclatante que Ndnon efli-ayée monta. Eugénie sauta sur un couteau qui était à sa portée, et s'en arma.
— Eh bien P lui dit froidement Grandet en souriant à froid.
— Monsieur, monsirur, vous m'assassinez 1 dit la mère.
— Mon père, si votre couteau entame seulement une parcelle de cet or, je me perce de celui-ci. Vous avez déjà rendu marnèro mortellement malade, vous tuerez encore votre fille. Allez maintenant, blessure pour blessurel
Grandet tint son couteau sur le nécessaire, et "regerda sa fille en hésitant.
— En serais-tu donc capable, Eugénie? dit-il.
— Oui, monsieur, dit la mère.
— Elle le ferait comme elle le dit, cria Nanon. Soyez donc raisonnable, monsieur, une fois dans votre vie. Le tonnelier regarda l'or et sa fille alternativement pendant un instant. Madame Grandet s'évanouit. — Là 1 voyezvous, mon cher monsieur, madame se meurt! cria Nanon.
— Tiens, ma fille, ne nous brouillons pas pour un coffre. Prends donc ! s'écria vivement le tonnelier en jetant la toilette Sur le lit. — Toi, Nanon, va chercher monsieur Bergerin. — Allons, la mère, dit-il en baisant la main do ga femme, ce n'est rien, va ; nous avons fait la paix. Pas vrai, fifille? Plus do pain sec, tu mangeras tout ce que tu voudras. Ah ! elle ouvre les yeux. Eh bien I la mère, mémère, timère, allons doncl Tiens, vois, j'embrasse Eugénie. Elle aime son cousin, elle l'épousera si elle veut, elle lui sardera le petit coflro. Mais vis longtemps, ma pauvre femme. Allons, remue doncl Écoute, tu auras lo plus beau reposoir qui se soit jamais fait à Saumur.
— Mon Dieu ! pouvez-vous traiter ainsi votre femmo et votre enfant! dit d'une voix faible madame Grandet.
— Je no lo ferai plus, plus! cria lo tonnelier. Tu vas voir, ma pauvre femmo. Il alla h son cabinet, et revint avec une poignée de louis qu'il éparpilla sur W. lit. — Tiens, Eugénie, tiens, ma femme, voilà pour vous, dit-il en maniant les louis. Allons, égaie-toi, ma f(;niini' ; portivfoi bien, tu no manqueras do rien, ni Eugénie non plus. Voilà cent louis d'or pour elle. Tu no les donneras pas, Eugénie, ceux-là, hein?
Mailame Grandet et sa filU; se regardèrent étonnées.
— Ri-pri'ne*-lc8, mon père; nous n'avons besoin quo do votre tendresse.
— Eh bien I c'est ça, dit-il on empochant les louis, vivons comme de bons amis. Descendons tous dans la .sallu pour dîner, pour jouer au loto tous les soirs h deux sous. Faites vos farces! Hein, ma femme?
— Iléliis! je lo voudrais bien, [iuis(iuo cela peut vous Ctre agréable, dit la mourante ; mais je nu saurais mo lover.
— Pauvre mère 1 dit In tonnelier, lu no .sais ()as combien jo t'aini(\ El lui, ma lille I II la serra, l'embrassji. Oh I conunn c'est bon d'embrasser sa llllo après un(( broudie I ma llllllol Tiens, vuis-lu, ini-mère, nous ne faisons (ju'un Ui'iinlenani. "a donc .s(!rrer cela, dit-il à Eugénie en lui monlr.int li-, colfrol. Va, uo crains rien. Jo no l'en parlerai plus, j.iiiiais.
Monsieur Hergerin, lo plus célèbre mr'ilecin dn Saumur, arriva bieniùi. La consullalioii lime, il déclara posiliveuionl à Grandet quo su l'emino était bien inni, mais ipi'un
grand calme d'esprit, un régime doux et des soins minutieux pourraient reculer l'époque de sa mort vers la fin de l'automne.
— Ça coûtera-t-il cher ? dit le bonhomme, faut-il des drogues?
— Peu de drogues, mais beaucoup de so'ns, répondi le médecin qui ne put retenir un sourire.
— Enfin, monsieur Bergerin, répondit Grandet, vous êtes un homme d'honneur, pas vrai? Je me fie à vous venez voir ma femme toutes et quantes fois vous le jugerez convenable. Conservez-moi ma bonne femme ; je l'aime beaucoup, voyez-vous, sans que ça paraisse, parce que, chez moi, tout se passe en dedans et me trifouille l'àme. J'ai du chagrin. Le chagrin est en'ré chez moi avec la mort de mon frère, pour lequel je dépense, à Paris, des sommes... les yeux de la tète, enfin! et ça ne finit point. Adieu, monsieur, si l'on peut sauver ma femme, sauvezla» quand même il faudrait dépenser pour ça cent ou deux Cents francs.
Malgré les souhaits fervens que Grandet faisait pour la santé de sa femme, dont la succession ouverte était une première mort pour lui ; malgré la complaisance qu'il manife>tait en toute occasion pour les moindres volontés de la mère et de la fille étonnées ; malgré les soins les plus teniJres prodigués par Eugénie, madame Grandet mar ha rapidement vgrs la mort. Chaque jour elle s'allaiblissait et dépérissait comme dépérissent la plupart des fennnes atteintes à cet âge par la maladie. Elle étaii frêle autant quo lesfeuillos des arbres en automne. Les rayons du ciel la faisaient resplendir comme ces feuilles quo le soleil traverse et dore. Ce fut une mort digne de sa vie, une mort toute chrétienne , n'est-ce pas dire sublime ? Au mois d'octobre 1822 éclatèrent particulièrement ses vertus , sa patience d'ange et son amour pour sa fille ; elle s', teignit sans avoir laissé échapper la moindre plainte. Agneau sans taches elle allait au ciel, et ne regrettait ici-bas que la doue' compagne de sa froide vie, à laquelle ses derniers regarde semblaient prédire mille maux. Elle tremblait de laisser cette brebis, blanche comme elle, seule au milieu d'un monde égoislo qui voulait lui arracher sa toison, ses trésors.
— Mon enfant, lui dit-elle avant d'oxpirer, il n'y a do bonheur que dans lo ciel, lu le sauras un jour.
Le lendemain de cette mort, Eugénie trouva do nouveaux motifs de s'attachera cette maison où elle était néo' oîi elle avait tant soulfert, où sa mère venait do mourir. Elle ne pouvait contempler la croisée et la chaise à patins dans la salle sans verser des pleurs. Elle crut avoir méconnu l'âme de son vieux père en se voyant l'objet de ses soins les plus tendres : il venait lui donner le bras pouj descendre au déjeuner ; il la regardait d'un ujil presijuo bon pendant des heures entières; enfin il la couvait conimo si elle eût été d'or. Lo vieux tonnelier se ressemblait si peu à lui-mùnii', il tremblait telleineiit devant s;i lille, quo Nanon et les Cruchutius, témoins de sa f.nble,~se, l'altribuèrent à son grand flge, et craignirent ainsi quelque affaiblissement dans .ses facultés; mais lo jour où l.i l'amillo prit le deuil, après le dîner auquel fut convié mailru Cruchot, qui seul cuiinaissait le .secrol do soii clieul, la cou duite du bunhonnne s'expliqua.
— Ma chère enfant, dit-il à Eugénie lorsque la table fu- (Mée et les portes soigneusement closes, le voilà hiTitiènl de la mère, et nous avons do petites allaires ù régler cnlro nous deux. Pus vrai, Crucliol?
— Oui.
— Est-il donc si nécossairu do s'en occuper aujourd'hui, mon père?
— Om, oui, mille. Jo ne pourrais pas durer dans l'incertitude (lii j(t .suis. Jo nu crois pas que tu veuilles mo fiiire de la peine.
— Oh I mon père I
— lli' bien I il faut arranger tout CM\n a^ soir.
— tjdo voulez vous donc que jo fa*>e?
Dii IIALZAC. — II.
lElIruil du la C'ui/i^<Ji« Auiiiui»*.)
— Mais, fîQUe, ça ne me regarde pas. Dites-lui donc, Cruchot.
— Mademoiselle, monsieur votre père ne voudrait, ni partager, ni vendre se3 biens, ni payer des droits énormes pour l'argent comptant qu'il peut posséder. Donc, pour cela, il faudrait se dispenser de faire l'inventaire de toute la fortune qui aujourd'hui se trouve indivise entre vous et monsieur voire père...
— Cruchot, êles-vous bien sûr de cela, pour en parler ainsi devant un enfant î
— Laissez-moi dire, Grandet.
— Oui, oui, mon ami. Ni vous ni ma fille ne voulez me dépouiller. Nest-ce pas, fiCUe ?
— Mais, monsieur Cruchot, quo faut-il que je fasse? demanda Eugénie impatientée.
— Eh bien ! dit le notaire, il faudrait signer cet acte par lequel vous renonceriez à la succession do madame votre mère, et laisseriez à votre père l'usufruit de tous les biens indivis entre vous, et dont il vous assure la nu-propriété...
— Je ne comprends rien à tout ce que vous me dites, répondit Eugénie ; donnez-moi l'acte, et montrez-moi la place où je dois signer.
Le père Grandet regardait allernativement l'acte et sa fille, sa fille et l'acte, en éprouvant de si violentes émotions , qu'il s'essuya quelques gouttes de sueur venues sur son front.
— Fifille, dit-il, au lieu de signer cet acte qui coûtera gros à faire enregistrer, si tu voulais renoncer purement et simplement à la succession de ta pauvre chère mère défunte, et t'en rapporlcr à moi pour l'avenir, j'aimerais mieux ça. Je te ferais alors tous les mois une bonne grosse renie de cent francs. Vois, tu pourrais payer autant de messes quo tu voudrais à ceux pour lesquels tu en fais dire... Heinl cent francs par mois, en livres ?
— Je ferai tout co qu'il vous plaira, mon père.
— Mademoiselle, dit le notaire, il est do mon devoir do vous faire observer que vous vous dépouillez...
— Eh ! mon Dieu ! dit-elle, qu'est-ce que cela me fait?
— Tais-toi, Cruchot. C'est dit, c'est dit, s'écria Grandet en prenant la main de sa fille et y frappant avec la sienne. Euaénie, tu no te dédiras point, tu es uno honnCte fille, hein î
— Oh ! mon pfcrel...
Il l'embrassa avec effusion, la serra dans ses bras à l'étouffer.
— Va, mon enfant, tu donnes la vio h ton père ; mais tu lui rends ce qu'il t'a donné : nous .sommes quittes. Voilà comment doivent se faire les affaires. La vio est une affaire. Je te bi'nisl Tu es une vertueuse fille, qui aime bien son pajjn. l'ais en (jue lu voudras, maintenant. A demain donc, Cruchol, dit-il en regardant lo notaire épouvanlé. Vous verrez h bien (iréparer l'ado do renonciation au greffe du tribunal.
Le lendemain, vers midi, fut signée la déclaration par laquelle Eugénie accomplissait elli'-m(*me sa .sfiolialion. Cependant, malgré sa parole, à la fin <lo la première année, 1(3 vieux toimelier n'avait pas encore donné un sou des cz-nt francs par mois .si .solennellement promis îl .sa Clic. Aiivsi, <|uand Eugénie lui en p.irla plaisamment, ne put-ij .s'empPclier de rougir ; il monta vivement à son cabinet, revint, et lui prévnta environ lo tiers des bijou.\ qu'il uvml pris h son neveu.
— Ti<'ni, |jetile, dil-il d'un accent plein d'ironie, veuxlu ça pour li-s douze cents franco?
— 0 mon pèrol vrai, m(! les donnez-vous?
— Je l'en rendrai autant l'année prochaine, dil-il en les lf^ lui Ji'lanl dans son tablier. Ainsi en peu i\<- temps tu auras touirs len bn-loqnes, ajoula-t il en .s(! frotlanl lem mniiis, h'-urcux do pouvoir spéculer sur lo sentiment do sa llllo.
Néanmoins lo vieillard, quoique robuslo encore, sentit la ru''r^.H.«iilé d'milicr sa lllln .mx secrets ilu mi'nago. l'enii.iiil driix anm-i-s ronsi'rntives il |ni (Il or.loniicr en sa ITcscuco lo menu de la inaisun, cl recevoir les rudevancts.
Il lui apprit lentement et successivement les noms, la contenance de ses clos, de ses fermes. Vers la troisième année il l'avait si bien accoutumée à toutes ses façons d'avarice, il Icsavaitsi véritablement tournées chez elle en habitude, qu'il lui laissa sans crainte les ciels de la dépense, et l'institua la maîtresse au logis.
Cinq ans se passèrent sans qu'aucun événement marquât dans l'existence monotone d'Eugénie et do son père. Ce furent les mêmes actes constamment accomplis avec la régularité chronométrique des mouvemensde la vieille pendule. La profonde mélancolie de mademoiselle Grandet n'était un secret pour personne ; mais, .si chacun put en pressentir la cause, jamais un mot prononcé par elle no justifia les soupçons que toutes les sociétés do Saumur formaient sur l'état du cœur de la riche héritière. Sa seule compagnie se composait des trois Cruchot et do quelques-uns de leurs amis qu'ils avaient insensiblement introduits au logis. Ils lui avaient appris à jouer au whist, et venaient tous les soirs faire la partie. Dans l'année 1827, son père, sentant le poids des infirmités, fut forcé de l'initier aux secrets de sa fortune territoriale, et lui disait, en cas de difficultés, de s'en rapporter à Cruchot le notaire, dont la probité lui était connue. Puis, vers la fin do cette année, le bonhomme fut enfin, à l'âge de quatre-vingtdeux ans, pris par uno paralysie qui fit de rapides progrès. Grandet fut condamné par monsieur Bergerin. En pensant qu'elle allait bientôt se trouver seule daps le monde, Eugénie se tint pour ainsi dire plus firès de son père, et serra plus fortement co dernier anneau d'alléction. Dans sa pensée, comme dans celle do toutes les femmes aimantes, l'amour était lo monde entier, et Charles n'était pas Ui. Elle fut sublime de soins et d'attentions pour son vieux fière, dont les facultés, commençaient à baisser, mais dont l'avaiice se soutenait instinctivement. Aussi la mort do cet hommo ne conirasta-t-elle point avec sa vie. Dès lo matin il se faisait rouler entre la cheminée de sa chambre et la porto de son cabinet, sans doulo plein d'or. Il restait là sans mouvement, mais il regardait tour à tour avec anxiété ceux qui venaient lo voir et la porto doublée de fer. H se faisait rendre com[)to des moindres bruits qu'il entendait ; et, au grand étonnement du notaire, il entendait le bflillement de son chien dans la cour. Il so réveillait do sa stu[ieur apparente au jour et h l'hcuro oh il fallait recevoir des fermages, faire dos comptes avec les closiers, ou donner des quittances. Il agitait alors son fauteuil à roulettes jusqu'î) co qu'il so trouvât en face do la porte de son cabinet. Il lo faisait ouvrir par sa fille, et veillait à co qu'elle plaçât en secret ellemi^mo les sacs d'argent les uns sur les autres, à ce (ju'ello fermât la fiorle. Puis il revenait à sa place silcncieu.sement aussitôt qu'elle lui avait rendu la préiieuse clef, toujours placée dans la |iocho do son gilet, et qu'il tâtait de temps en t(!mps. D'ailleurs son vieil ami lo notaire, sentant (pin la riche hérilière éfiouserait nécessairement son neve\i lo président si Charles Grandet no revenait pas, redoubla do soins et d'attentions : il venait tous les jours .se motiroaux ordres do Grandet, allait à son commandement à Froidfond, aux terres, aux prés, aux vignes, vendait les ré«»ltes, et tranimutait tout on or (^t en argent qui venait se réunir .secrètement aux sacs pmjiilés dans le cabinet. Enlin arrivèrent li's jours d'agonie [lendant lesquels la forte charpente du bonhomme fut aux prises avec la destruclion. Il voulut rester assis au coin do sou feu, dovanl la porto do son raliinel. Il attirait à lui et roulait toutes les couvertures que l'on mettait sur lui, et disait à Nanon : — Serre, serre ça, pour ipi'on ne mo vole pas. (,)uanrl il pouvait ouvrir les yeux, où toute sa vie s'i'lail réru;;iée, il 1,'S tournait aiissiliMvers la porte du cabinet où gisaient si\s trésors en disant à .sa lillo : — Y sont-ils? y sont-ils? d'un son do voix qui di'MKitait uno sorte do pour punique.
— Oui, iiiim père.
— Veille h l(ir, mets do l'or devant moi.
T'usénie lui étendait des IiimIs sur la table, et II demeuruit des heures entière» les yeux attachés sur les louis,
EUGÉNIE GBANDET.
comme un enfant qui, au moment où il commence à voir, contemple stupidement le même objet ; et, comme à un enfant, il lui échappait un sourire pénible.
— Ça me réchaulTe I disait-il quelquefois en laissant paraître sur sa figure une expression de béatitude.
Lorsque le curé de la paroisse vint l'admiwistrer, ses yeux, morts en apparence depuis quelques heures, se ranimèrent à la vue do la croix, des chandeliers, du bénitier d'argent qu'il regarda fixement, et sa loupe remua pour la dernière fois. Lorsque le prêtre lui approcha des lèvres le crucifix en vermeil pour lui faire baiser le Christ, il Qt un éfiouvantable geste pour le saisir. Ce dernier effort lai coûta la vie. Il appela Eugénie, qu'il ne voyait pas, quoiqu'elle fût agenouillée devant lui, et qu'elle baignât de SOS larmes une main déjà froide.
— Mon père, bénissez-moi.
— Aie bien soin de tout. Tu me rendras compte de ça la-bas, dit-il, en prouvant par cette dernière parole que le christianisme doit être la religion des avares.
Eugénie Grandet se trouva donc seule au monde dans cette maison, n'ayant que Nanon à qui elle pût jeter un rej^ard avec la certitude d'être entendue et comprise, Nanon, le seul être qui l'aimût pour elle et avec qui elle pût causer de ses chagrins. La grande Nanon était une providence pour Eugénie. Aussi ne fut-elle plus une servante, mais une humble amie. Après la mort de son père, Eugénie apprit par maître Cruchot qu'elle possédait trois cent mille livres do rcn te en biens-fonds dans l'arrondissumcnt de Sauniur, six millions en trois pour cent placés à soixante francs, et il valait alors suixante-dix-scpt francs ; plus deux millions cçi or et cent mille francs en écus, sans compter les arrérages à recevoir. L'estimation totale de ses biens allait à dix-sept millions.
— Oii donc est mon cousin? se dit-elle.
Le jour où maître Cruchot remit à sa cliente l'état do la succession, devenue claire et liquide, Eugénie resta seule avec Nanon, assises l'une et l'autre de chaciue côté de la cheminée de cette salle si vide, où tout était souvenir, depuis la cliaiso h palins sur laquelle s'asseyait sa mère jusqu'au verre dans lequel avait bu son cousin.
— Nanon, nous sommes seules...
— Oui, mademoiselle; et, si je savais OÙ il est, ce mignon, j'irais de mon pied le chercher.
— Il y a la mer entre nous, dit-elle.
l'i'ndant que la pauvre hérilièro pleurait ainsi en compagnie do sa vieille stsrvante, dans cette froide et obscure maison, qui pour elle composait tout l'univers, il n'était question de Nantes h Orléans que des dix-sept millions do madi^moisello (iruiiilot. Un de .ses premiers actes fut do donner ilouzo cents fianc.s de rente viagère à Nanon, qui, possédant déjà six rentsautroi francs, devint un riche parti. En moins d'un mois, elle passa de l'élat de fille à celui de fomme sous la (irotection d'Antoine Cornoiller, qui fut nommé garde géniTal des terres et propriétés iln mademoisolle Grandet. Madame (ÀtrnoilliT eut sur ses contemporaines un immense avanlaKo. (j<.ioi(|u'elle eût cinquanteneuf ans, elle no paraissait piis en atoir plus de quarante. Ses aros traits avaient n^sisté aux altaiincs du temps. Grik'o au ré>;iine de sa vie monasli<ju(>, elle narguait la vieillesse par un Irint rolon'r, par une .santé de fer. l'eut-Clre n'avalt-ellc jamais éti'i aussi bien (|u'elle U\ fut au jour de son mariage. Elle eut les béni'îtiies do sa laiilcnr, et apparut Kroîww, grasse, forte, ayant sur sa fiLçuri! in<lrstriutilile un air de bonheur (jui tilr.'nvier par ijui'lques personnes li^sort do CornoilhT.— Elle est bon teint, disait le dnipier. — lille osl rapablt» de faire d(ts enlans, dit le marchand de sel; elle s'est conservée comme dans de la .saumure, sous votre rrsperl. -— Elle osl riche, et le »;ars llornoiller fait nn bon coup, disait un nuiro voisin, l.» sortant du vieux io.icis. Nation, qui était aiméo de tout le voisinage, no reçut «pie des roniphinens en descf-ndanl la rue lorlucMise pour su rendre h la parulsso. Pour présent de. noce, liuKi'-nie l'ji iliinna trois douzaines do couverts. Cornoiller, surpris ti uau telle magiiilluoucts parlait de sa nialtruwo U» larmes
aux yeux : il se serait fait hacher pour elle. Devenue la femme de confiance d'Eugénie, madame Cornoiller eut désormais un bonheur égal pour elle à celui de posséder un mari. Elle avait enûn une dépense à ouvrir, à fermer, des provisions à donner le matin, comme faisait son défunt maître. Puis c!11e eut à régir doux domestiques, une cuisinière et une femme de chambre chargée de raccommoder le linge de la maison, de faire les robes de mademoiselle. Cornoiller cumula les fonctions do garde et de régisseur. Il est inutile de dire qao la cuisinière et la femme do chambre choisies par Nanon étaient de véritables perles. Mademoiselle Grandet eut ainsi quatre serviteurs dont le dévouement était sans bornes. Les fermiers ne s'aperçurent donc pas de la mort du bonhomme, tant il avait sévèrement établi les usages et coutumes de son administration* qui fut soigneusement continuée par monsieur et madame Cornoiller.
A trente ans, Eugénie ne connaissait encore aucune des télicités de la vie. Sa pâle et triste enfance s'était écoulé auprès d'une mère dont le cœur méconnu, froissé, avait toujours soufiert. En quittant avec joie l'existence, cette mère plaignit sa fille d'avoir à vivre, et lui laissa dans l'âme de légers remords et d'éternels regrets. Le [iremier, le seul amour d'Eugénie était, pour elle, un principe do mélancolie. Après avoir entrevu son amant pendant quelques jours, elle lui avait donné son cœur entre deux baisers furtivement acceptés et reçus; puis, il était parti, mettant tout un monde entre elle et lui. Cet amour, maudit par son père, lui avait presque coûté sa mère, et no lui causait que des douleurs mêlées de frêles espérances. Ainsi jusqu'alors elle s'était élancée vers le bonheur en perdant ses forces, sans les échanger. Dans la vie morale, aussi bien que dans la vie physique, il existe une aspiration et une respiration : l'âme a besoin d'absorber lesscntimens d'une autre âme, do se les assimiler pour les lui restituer plus riches. Sans ce beau phénomène hmnain, point de vie au cœur; l'air lui manque alors, il .souffre, et dépérit. Eugénie commençait à souffrir. Pour elle, la forlune n'était ni un pouvoir ni une consolation : elle no pouvait exister que par l'amour, par la religion, par sa foi dans l'avenir. L'amour lui expliquait l'éternité. Son cœur et l'Evangile lui signalaient deux mondes h attendre. Elle se plongeait nuit et jour au sein de deux pensées infinies, qui pour elle peut-être n'en faisaient qu'une seule. Elle se retirait en elle-même, aimant, et.se croyant aimée. Depuis sept ans, sa [lassion avait tout envahi. Ses trésors n'étaient pas les millions dont les revenus s'entassaient, mais le coffret do Charles, mais les deux portraits susficndus à son lit, mais les bijoux rachetés h son père, étnli-s orgueilleusement sur une couche do ouate dans un tiroir clu bahut; mais le dé do sa tante duquel s'était servi sa mère, et que tous les jours elle prenait religieusement pour travailler h une broderie, ouvrage de Pénélope, entrepris .seulement pour mettre il son doi^t cet or plein de souvenirs. Il ne paraissait pas vraisemblable que mademoiselle (irandel voulût s(f marier durant son deuil. Sa piété vraie était connue. Aussi la famille ('rucliot, dont la politique ét.iil sagi»meiit dirig(''e par le vieil nhbé, se contenta- t-elle île cerner riu-rilière, en l'entourant des soins les plus aflerturux> Chez elle, tous les soirs, la .salle se remplissait d'une société roni|)OS(''e des (dus chauds et des plus dévoués Crucholins du pays ipii s'efforçaient de chanter les louanges de la maîtresse du logis sur tous les tons. Elle avait le médecin ordinaire de sa rhambre, son grand aumOnier, son cliiinbellan. sa première dame d'atours, son premier miniNire, son chancelier surtout, un chancelier «pii voulait lui tout dire. L'héritière eût-elle dé.siré un porle-qui'ui», on lui en aurait trouve* un. ('.'('lait une reine, et la plus hibilenient aduli'e de toutes les reines, l.o flatterie n'émane jamais des grandes rtnies, elle est l',i|i;inaKe des petits esprits qui rèussivsenl A .se r.ipetisser encore pour mieux entrer dans In sphère vitale de la personne autour de l.iqiielle ils gravitent. La flatterie sous-entend un intérêt. Auvsi les personnes (jui venaient meubler toiui loi soirs la salle de mad»*
DE BALZAC
moiselle Grandet, nommée par elles mademoiselle de Froidfond, réussissaient-elles merveilleusement à l'accabler de louanges. Ce concert d"éloges, nouveaux pour Eugénie, la fit d'abord rougir; mais insensiblement, et quelques grossiers que fussent les complimens, son oreille s'accoutuma si bien à entendre vanter sa beauté, que si quelque nouveau venu l'eût trouvée laide, ce reproche lui aurait été ■ beaucoup plus sensible alors que huit ans auparavant. Puis, elle finit par aimer des douceurs qu'elle mettait secrètement aus pieds de son idole. Elle s'habitua donc par degrés à se laisser traiter en souveraine et à voir sa cour pleine tous les soirs. Monsieur le président de Bonfons était le héros de ce petit cercle, où son esprit, sa personne, son instruction, son amabilité sans ci sse étaient vantés. L'un faisait observer que, depuis sept ans, il avait beaucoup augmenté sa fortune; que Bonfons valait au moins dix mille francs de rente et se trouvait enclavé, comme tous les biens des Cruchot, dans les vastes domaines do l'hérilière. — Sdvez-vous, mademoiselle, disait un habitué, que les Cruchot ont à eux quarante mille livres de rente. — Et leurs économies, reprenait une vieille Cruchotine, mademoiselle de Gribeaucourt. Un monsieur de Paris est venu dernii'>ri'mcnt offrir à monsieur Cruchot deux c£nt mille francs de son étude. Il doit la vendre, s'il peut être nommé juge de paix. — Il veut surcéder à monsii>ur de Bonfons dans la pré>idence du tribunal, et prend ses précautions, répondit madame d'Orsonval; car monsieur le président deviendra conseiller, puis pré.sident à la Cour, il a trop de moyens pour ne pas arriver. — Oui, c'est un homme bien distingué, disait un autre. Ne trouvez-vous pas, mademoiselle? Monsieur le président aviiit tâché de se mettre en harmonie avec le rôle qu'il voulait jouer. Malgré ses quarante ans, malgré sa figure brune et rébarbative, flétrie comme le sont presque toutes les physionomies judiciaires, il se mettait en jeune homme, badinait avec un jonc, ne prenait point de tat ac chez mademoiselle de Froidfond, y arrivait toujours en cravate blanche, et en chemise dont le jabot h gros plis lui donnait un air de famille avec les individus du genre dindon. Il parlait familièrement ?1 la bflle héritière, et lui disait : Noire clif're Eugénie I Enfin, hormis le nombre des personnages, en remplaçant le loto par le wliisl, et en supprimant les figures de monsieur et do madame Grandet, la scène par laquelle commence cette histoire était h peu près la mémo que par le passé. La meute poursuivait toujours Eugénie et ses millions; mais la meute plus nombreuse aboyait mieux, (^t cernait sa [iroie avec ensemble. Si Charles fût arrive'? du fond des Indrs, il eût donc retrouvé les mi'^mes personnages et l(>s m'ornes intérf^ts. Madame des Grassins, pour laquelle Eugénie était parfaite do griVe et do bonté, persistait à tourmenter les Cruchot. Mais alors, comme autrefois, la (igure ri'Eugi'nie eût dominé le tableau ; comme autrefois, Charles eût enc/jre été l?i le .souverain. Ni'anmoins il y avait un progrf'-s. I.,r bouquet [irésenté jadis à Eugénie au jour de sa 0lP par le président élait devenu (lériodique. Tous les soirs il apportait h la riche héritière un gros et magnifique bouquet que madame Cornoillcr metlait ostensiblement dans un boral, et jetait secrètc^ment lians un coin de la cour, nussil'M les visiteurs [larlis. Au commencement du printemps, madame des Grassins essaya de troubler In bonheur des Crurholins en (inrlant A Iji^énie du niaripiis de l'roiilfond, dont la malsr)ri ruini'-e pouvait se relever .si riiéritière voulait lui rendre sa Irrre par un contrat de mnriape. Madame des Grassins faisait sonner haut la pairie, le litre de marquise, et, prenant le sourire de di'dain d'Eugénie pour une approbation, {die allait disant <|ue In mnri.iKe de monsieur le pnVsiclent Crucbol ti'rHait jias aussi avancé qu'on le croyait. — 0""i'iue mnnsjiMir (in Froidfond ait cinquante ans, disait file, il ne (laratt pas plus Agé que ne l'est motisii-ur Cru<liol ; il est veuf, il a clés enfans r'esl vrai ; mais il est marquis, il srTa pair de l'rance, et par In temps qui court trouvez rionc des mariages île cet nciliil. Je sais de srjencn rertaine qtie le père (Jraiidet, in T^unlviAiit tous Mvi bien.s h In terrn de I'°roidforid, avait
l'intention de s'enter sur les Froidfond. Il me l'a souvcn dit. Il était malin, le bonhomme!
— Comment, Nanon, dit un soir Eugénie en se couchant, il ne m'écrira pas une fois en sept ans?...
Pendant que ces choses se passaient à Saumur, Charles faisait fortune aux Indes. Sa pacotille s'était d'abord trèsbien vendue. Il avait réalisé promptement une somme de six mille dollars. Le baptême de la Ligne lui fit perdre beaucoup de préjugés; il s'aperçut que le meilleur moyen d'arriver à la fortune était, dans les régions intcrtropicales, aussi bien qu'en Europe, d'acheter et de vendre des hommes. Il vint donc sur les côtes d'Afrique et fit la traite des nègres, en joignant à son commerce d'hommes celui des marchandises les plus avantageuses à échanger sur les divers marchés où l'amenaient ses intérêts. Il porta dans les affaires une activité qui ne lui laissait aucun moment de libre. Il était dominé par l'idée de reparaître à Paris dans tout l'éclat d'une haute fortune, et de ressaisir une position plus brillante encore que celle d'où il élait tombé. A force de rouler à travers les hommes et les pays, d'en observer les coutumes contraires, ses idées se modifièrent et il devint sceptique. Il n'eut plus de notions fixes sur le juste et l'injuste, en voyant taxer de crime dans un pays ce qui était vertu dans un autre. Au contact perpétuel des intérêts, son cœur se refroidit, se contracta, se dessécha. Le sang des Grandet ne faillit point à sa destinée. Charles devint dur, flpre à la curée. Il vendit des Chinois, des nègres, des nids d'hirondelles, des enfans, des artistes; il fit l'usure en grand. L'habitude de frauder les droits de douane le rendit moins scrupuleux sur les droits de l'homme. Il allait alors à Saint-Thomas acheter à vil prix les marchandises volées par les pirates, et les portait sur les places où elles manquaient. Si la noble et pure figure d'Eugénie l'accompagna dans son premier voyage comme celle imago de Vierge que mettent sur leur vaisseau les marins espagnols, et s'il attribua ses premiers succès à la ma.gique influence ries vœux et des prières de cette douce lille ; plus tard, les Négresses, les Mulâtresses, les Blanches, les Javanaises, les Aimées, ses orgies de toutes les couleurs, et les aventures qu'il eut en divers pays, effacèrent complètement le souvenir de sa cousine, do Saumur, de la maison, du banc, du baiser pris dans lo couloir. H se souvena seulement du petit jardin encadré de vieux murs, parce que là sa destinée ha.sardeu.se avait commencé; mais il reniait sa famille : son onclo était un vieux chien qui lui avait filouté .ses bijoux ; Eugénie n'occupait ni son cœur ni ses pensées, elle occupait une place dans ses affaires comme créancière d'une somme de six mille francs. Cette conduite et ces idées expliquent le silence do Charles Grandet, Dans les Indes, à Saint-Thomas, A la côte d'Afrique, à Lisbonne et aux États-Unis, lo spéculateur avait pris, pour no jias compromettre .son nom, lo pseudonyme de Sepherd- C,vl Se[iherd pouvait sans danger .se montrer partout infatigable, audacieux, avide, en liomme qui, résolu de faire fortune quibufciimqiie tii.«, se dépêche d'en finir avec l'infamie pour rester honnête homme pendant le restant dfl .ses jours. Avec ce .système, sa fortune fut ra[iide et brillante. \>.i\ 1827 donc, il revenait h Bordeaux, sur le Marie- Caroline, joli brick appartenant ft une maison decommorcn royaliste. Il possédait dit-neuf cent mille francs en trois tonneaux de poiulre d'or bien cerclés, dcsipu-ls il comptaitirerscfit ou huit pcuir cent en livs monnayant n Paris, Sur ce brick, se trouvait également un gentilhomme ordinaire do la chambre d(? S. M. le roi Charles X, monsii'ur d'Ane brion, bon vieillard qui avait fait la folie d'épouser une femme A la mode, et clont la fortune était aux îles. Pour réparer les prodigalités de madame d'Aubrion, il élait «lié réaliser ses propriétés. Monsieur et mailanin d'Aubrion, dn la maison d'Aubriiui-de-Uuch , dont le derniiT Captai mourut avant 17K0, ri'duils (i une vingtaine de mille livres de rente, avaient une fille nssrz laiile que la mère voulait marier .sans dot, sa l'ortuiu> lui suffisant /i peine ponrvivro t\ Paris. C'était une enlre|irisn dont le succès eill S(>mblé priiliir'rualiqun ii tous lus gens du mondo malgré l'habileté
EUGÉNIE GRANDET
qu'ils prêtent aux femmes à la mode. Aussi madame d'Aubrion elle-même désespérait-elle presque, en voyant sa fille, d'en embarrasser qui que ce fût, fût-ce même un homme ivre de noblesse. Mademoiselle d'Aubrion était une demoiselle longue comme l'insecte son homonyme ; maigre, fluette, à bouche dédaigneuse, sur laquelle descendait un nez trop long, gros du bout, flavescent à l'état normal, mais complètement rouge après les repas, espèce de phénomène végétal plus désagréable au milieu d'un visage pâle et ennuyé que dans tout autre. Enfin, elle était telle que pouvait la désirer une mère de trente-huit ans qui, belle encore, avait encore des prétentions. Mais, pour contrebalancer de tels désavantages, la marquise d'Aubrion avait donné à sa fille un air très-distingué, l'avait soumise à une hygiène qui maintenait provisoirement le nez à un ton de chair raisonnable, lui avait appris l'art de se mettre avec goût, l'avait dotée de jolies manières, lui avait enseigné ces regards mélancoliques qui intéressent un homme et lui font croire qu'il va rencontrer l'ange si vainement cherché; elle lui avait montré la manœuvre du pied, pour l'avancer h propos et en faire admirer la petitesse, au moment où le nez avait l'impertinence de rougir; enfin, elle avait tiré do sa fille un parti très satisfaisant. Au moyen de manches larges, de corsages menteurs, do robes bouffantes et soigneusement garnies, d'un corset h liante pression, elle avait obtenu des [iroiluits féminins si curieux que, pour l'instruction des mères, elle aurait dû les déposer dans un musée. Charles se lia beaucoup avec madame d'Aubrion, qui voulait précisément se lier avec lui. Plusieurs personnes prétendent même que, pendant la traversée, la belle madame e'Aubrion ne iiégligra aucun moyen do capturer un gendre si rirhe. En débarquant à BorrleauT, au mois de juin 1827, monsieur, madame, mademoiselle d'Aubrion et Charles logèrent ensemble dans le mi'me hAtcl et partirent ensemble (lour Paris. L'IiAlcl d'Aubrion élait criblé d hypothèques, Charles devait le libérer. La mère avait déjà parlé du bonheur (pi'ellf aurait de céder son rezde-chaussée h son gendre et n sa fille. Ne partageant pas les préjugés de monsieur d'Aubrion sur la noblesse, elle avait promis à Charles Grandet d'obtenir du bon Charles X une ordonnance royale qui l'auloriserail, lui Grandet, à porter le nom d'Aubrion, h en prendre les armes, et h succ«^der, moyennant la constilulion d'un majorai de trentesii mille livres de rente, h Aubrion, dans le titre de Captai do Buch et marquis d'Aubrion. En réunissant leurs fortunes, vivant en bonne intelligence, et moyennant des sinécures, on pourrait réunir cent et qiiel(]ues mille livres de rente k l'IiAlel d'Aubrion. — Et (juanii on a cent mille livres de rente, un nom, une famille, «pie l'on va ."i la cour car je vous ferai nommer g(>ntilhonimi> de la chambre, on devient tout ce qu'on veut être, disaitrllo à Charles. Ainsi vous serez, à voire choix, maître des requêtes au conseil d'Etal, préfet, secrétaire d'ambassade, ambassadeur. Charles X aime beaucoup d'Aubrion, lisse connaissent depuis l'enfance.
Ivnivni d'ambition par cette femme, Charles avait cares-îé, pendant la traversée, toutes ces esf)érnnces qui lui fiirenl présentées par une main habile, et sous forme de ronfidences versées de ca-ur h ctrur. Croyant les ad'aires de son père arrangées par son oncle, il se voyait ancré tout ,'i coup dans le faubourg Saint-Germain, où tout le monde voulait alors entrer, et où, <'i l'ombre du nez bleu de niademoiselln Matliilde, il reparaissait en comte d'Aubrion, fommn les t)reut reparurent un jour en Itrézé. [{hloiii par In prospérité de la Ri-stauralion cpi'il avait laissée chancelante, saisi [lar l'éclat des id-'es aristucratiques, son enivrement commencé sur le vaisseau se nnaintint l\ Paris, où il résolut dn tout faire [loiir arriver A la haute position que non égoïste belle-mère lui faisait entrevoir. Sa cousine n'était donc plus pour lui qu'un point dans l'esfince <|e rclti- brillante perspective. Il revit Annetli-. En femme du monrie, An'ietle conseilla vivement A son anrjenanii decnntracler cette alliance, et lui promit son appui dans toutes •esenlrepri.sesambiliiMises. Aiinello était enchantée de faire
épouser une demoiselle laide et ennuyeuse à Charles, que le séjour des Indes avait rendu très-séduisant : son teint avait bruni, ses manières étaient devenues décidées, hardies comme le sont celles des hommes habitués à trancher, à dominer, à réussir, Charles respira plus à l'aise dans Paris, en voyant qu'il pouvait y joiier un rûie. Des Grassins, apprenant son retour, son mariage prochain, sa fortune, le vint voir pour lui [larler des trois cent mille francs moyennant lesquels il pouvait acquitter les dettes de son père. Il trouva Charles en conférence avec le joaillier auquel il avait commandé des bijoux pour la corbeille de mademoiselle d'Aubrion, et qui lui en montrait les dessins. Malgré les magnifiques diamans que Charles avait rapportés des Indes, les façons, l'argenterie, la joaillerie solide et futile du jeune ménage allaient encore à plus de deux cent mille francs. Charles reçut des Grassins, qu'il ne reconnut pas, avec l'impertinence d'un jeune homme à la mode, qui, dans les Indes, avait tué quatre hommes en dillerens duels. Monsieur des Grassins élait déjà venu trois fois ; ■ Charles l'écouta froidement, puis il lui répondit, sans l'avoir bien compris : — Les affaires de mon père ne sont pas les tnienRes. Je vous suis obligé, monsieur, dès soins que vous avez bien voulu prendre, et dont je ne saurais profiter. Je n'ai pas ramassé presque deux millions à la sueur de mon frOnt pour aller les flanquer à la tête des créanciers de mon père.
— Et si monsieur votre père était, d'ici à quelques jours, déclaré en (aillite?
— Monsieur, d'ici à quelques jours, je me nommerai le comte d'Aubrion. Vous entendez bien que ce me .sera parfaitement iniiilA'rent. D'ailleurs, vous savez mieux que moi que quand un homme a cent mille livres do rente, son père n'a jamais fait faillite, ajouta-t-il en poussant poliment Itr sieur des Grassins vers la porte.
Au commencement du mois d'août de cette année, Kugénie était assise sur Je petit banc de bois où son cousin lui avait juré un éternel amour, et où elle venait déjeuner quand il faisait beau. La pauvre fille se complaisait en ce moment, par la plus fraîche, la plus joyeuse matinée, à repasser dans sa mémoire les grands, les petits événemens drrson amour, et les cataslro[ihes dont il avait élé suivi. Le soleil éclairait le joli pan cle mur tout fendillé, [iresquo en ruines, auquel il élait défendu de loucher, de par la fantasque héritière, quoi(]ue Cornoiller ré|iét;1t souvent i^ sa > femme qu'on serait écrasé dessous rpielque jour. En ce moment, le fadeur de la poste frappa, remit une lettre h madame Cornoiller, qui vint au jardin en criant : — Mademoiselle, une lettre I Elle la donna h sa maîtresse en lui disant : — C'est-y celle que vous attendez?
Ces mots retentirent aussi fortement au creur d'Eugénie qu'ils retentirent réellement cniro les murailles de la cour et du jardin.
— Paris I C'est do lui. Il est revenu.
Eugf'-nie p.llit, et garda la lettre pendant un moment. Elle palpitait trop vivement pour pouvoir la iléraclieter et la lire. La grande Niinon resta debout, les deux mains sur les hanches, et la joie semblait s'échapper comme une fumi'c par les crevasses de son brun visago.
— Lisez donc, mademoiselle...
— Ah I Nanon, pourquoi revient-il par Paris, quand il s'en est allé par Sauniur?
— Lisez, vous li< saurez.
Eu^'i-nie décacheta la lettre en lremblanl.il en lonihn un mandat sur la maison madame dn (Jrafsiiu et Cnrrrl d(> Saumur. Nanon le ramassa.
« Ma chère cousine... »
— Je ne .suis plus Eugénie, pensa-t-ello. El son co>ur m> serra.
« Vous... »
— Il me disait tu t
i:ile se croisa les bras, n'osa plus lire h lellre, el do grosses larmes lui vinrent aux yeux.
— Ksl-il morlT deiuaiiita Nanon
DE BALZAC
— Il n'écrirait pas, dit Eugénie.
Elle lut toute la lettre que voici.
« Ma chère cousine, vous apprendrez, jo le crois, avec plaisir, le succès de mes entreprises. Vous m'avez porté bonheur, je suis revenu riche, et j'ai suivi les conseils de mon oncle, dont la mort et celle do ma tante viennent de m'être apprises par monsieur des Grassins. La mort de nos parens est dans la nature, et nous devons leur succéder. J'espère que vous êtes aujourd'hui consolée. Rien ne résiste au temps, je l'éprouve. Oui, ma chère cousine, malheureusement pour moi, le moment des illusions est passé. Que voulez-vous ! En voyageant à travers oe nombreux pays, j'ai réfléchi sur la vie. D'enfant que j'étais au départ, je suis devenu homme au retour. Aujourd'hui, je pense à bien des choses auxquelles je no songeais pas autrefois. Vous êtes libre, ma cousine, et je suis libre encore ; rien n'empêche, en apparence, la réalisation de nos petits projets; mais j'ai trop de loyauté dans le caractère pour vous cacher la situaiion de mes afl'aires. Je n'ai point oublié que je ne m'appartiens pas ; je me suis toujours souvenu dans mes longues traversét^s du petit banc de bois... B
Eugénie se leva comme si elle eût été sur des charbons ardens, et alla s'asseoir sur une des marches de la cour.
o ...du petit banc de bois où nous nous sommes juré do nous aimer toujours, du couloir, de la salle prise, de ma tliambre en mansarde, et de la nuit où vous m'avez rendu, par volrc délicate obligeance, mon avenir plus facile. Oui, CCS souvenirs ont soutenu mon courage, et je me suis dit .que vous pensiez toujours à moi connne jo pensais souvent à vous, h i'hfure convenue entre nous. Avez-vous bien regardé les nuages à neuf heures? Oui, n'est-ce pas? Aussi, ne veux-je pas trahir une amitié sacrée pour moi ; non, jo ne dois point vous tromper. Il s'agit en ce moment pour moi d'une alliance qui salisfciit à toutes les idées que je me suis formées sur le mariage. L'amour dans le mariage e.st uno chimère. Aujourd'hui mon expérience me dit qu'il faut obéir à toutes les lois sociales et réunir toutes les convenances voulues par le mon<lo en se mariant. Or. déjà se trouve i-ntre nous une dillérenco d';1ge qui, pi'ut-êlre, influerait plus sur votre avenir, ma chère cousine, que sur le mien. Jo ne vous parlerai ni de vos moeurs, ni de votre éducation, ni de vos habitudes, qui ne sont nullement en rapport avec la vie de Paris, »t ne cadreraient sans doute point avec mes projets ultérieurs. Il enite daiisTues plans de tenir un grand étal de niuLson, de recevoir bi;aucoup do momie, cl je crois ino .souvenir (|ue vous aimez une vie douce et tranquille. Non, je serai plus franc, et veux vous faire arbitre lie ma .silu,ilion : il vous appartient de la connaître, et vous avez le droit de la juger. Aujourd'hui, je fiasbède quatre-vingt mille livres de rente s. Cette fortune me permet de m'unir à la famille d'Aubrion, dont l'héritière, jeune persotme de dix-neuf ans, m'aiiporleen mariage son nom, un titre, la place degenlilhomme iionorairedcda chambre ili! S. M., et une po ition des plus brillantes. Je vous avouerai, mach^rerousitie, (pie je.u'iiimc pas le moins du monde inademoiv'lle U'Autiriou ; mais, pur son alliance, j'assure h mes enr.in!» une .situation sociale, dont un jour les avantages seront iticairulables. De jour en jour, les idées monarchiques rr'pr'itinent favc'ur; donc, ()ueli|ues années plus lard, mon Ûls, devenu manpiis d'Aubrion, ayant un majorât de qii.iranle niille livres du rentes, pourra prirudre dans rfci.it li'lln pince qu'il lui conviendra de choisir. Nous nmis devons i\ nos eni'.ins. Vous voyez, ma coukine, «vec quelle bonne foi jn vous expose l'état d« mon ro'ur, de mes e.^péninces et de ma fortune. Il est po.ssible cpie de votre clM vous nye/ oubln; nos enfanlillagefi «près s^pl nnni'-eH d'aliHi-nce ; mais moi je n'ai iniblié ni voire indul- Kcnce, ni mes paroles; je me souviens iin toule.s, nil^nie des plus li'-gèrement donnée.s, et .^luxquelUm un jeuiKi lioiiiiiie muiuA consciencieux que je ne le sui», ayant un
cœur moins jeune et moins probe, ne songerait mfime pas. En vous disant que je ne pense qu'à faire un ma riage de convenance, et que je me souviens encore de nos amours d'enfans, n'est-ce pas me mettre entièrement à votre discrétion, vous rendre maîtresse de mon sort, et vous dire que s'il faut renoncer à mes ambitions sociales, je me contenterai volontiers de ce simple et pur bonheur duquel vous m'avez offert de si touchantes images...
— Tan, ta, ta, ta.— Tan, ta, ti.— Tinn, ta, ta. — Toûnl — ToÛH, ta, ti. — Tin, ta, ta..., etc., avait chanté Charles Grandet sur l'air de Nonpiù andrai, en signant :
» Votre dévoué cousin,