‹ Scènes de la vie de provinceChapitre 2 sur 45 · CHARLES · texte numérisé non relu

CHARLES

— Tonnerre de Dieu ! c'est y mettre des procédés, se ditil. Et il avait cherché le mandat, et il avait ajouté ceci :

« P.-S. Je joins à ma lettre un mandat sur la maison des Grassins do huit mille francs à votre ordre, et payable en or, comprenant intérêts et capital de la somme que vous avez eu la bonté de me prêter. J'attends de Bordeaux une caisse où se trouvent quelques objets que vous me permettrez de vous oITrir en témoignage de mon éternelle reconnaissance. Vous pouvez renvoyer par la diligence ma toilette à l'hôtel d'Aubrion, rue Hillerin-Bertin. w

— Par la diligence I dit Eugénie. Une chose pour laquelle j'aurais donné mille fois ma vie !

Épouvantable et complet désastre 1 Le vaisseau sombrait sans laisser ni un cordage, ni une planche sur le vaste Océan des espérances. En se voyant abandonnées, certaines femmes vont arracher leur amant aux bras d'une rivale, la tuent et s'enfuient au bout du monde, sur l'échafaud ou dans la tomber. Cela sans doute est beau ; le mobile do ce crime est une sublime passion qui impose à la Justice humaine. D'autres femmes baissent la tête et souffrent en silence ; elles vont mourantes et résignées, pleurant et pardonnant,prianletsesouviui.mtjusqu'au dernier .soupir. Ceci est do l'amour, l'amour vrai, l'amour des anges, l'amour fier qui vit de sa douleur et qui en meurt. Ce fut le sentiment d'Eugénie après avoir lu celte horrible lettre. Elle jeta ses regards au ciel, en pensant aux dernières paroles de sa mère, qui, semblable à quehiues mourans, avait projeté sur l'avenir un coup d'u'il pénétrant, lucide ; puis, Eugénie, se souvenant de celte mort et do cette vie prophétiques, mesura d'un regard toute sa destinée. Elle n'avait plus qu'à défiloyer ses ailes, tendre au ciol, et vivre en prières jusiju'au jour de sa délivrance.

— Ma mère avait raison, dit-elle on pleurant. Souffrir et mourir I

Ell(^ vint à pas lents de son jardin dans la salle. Contre son habitude, elle ne passa point par le couloir ; mais elle retrouva le souvenir de son cousin dans ce vieux salon gris, sur la cheminée duquel était toujours uno certaine .soucoupe dont elle se servait tous It-s matins à son déjeuner, ainsi (juo du sucrier de vieux Sèvres. Cette malinéo devait être solennelle et pleine d'évënemens pour elle. Nanon lui aiinoiira le curé de la [)arois.se. Ce cun', parent des C.ruiliol, éliiit dans les intérêts du président do Bonfoiis. Depuis i|uel(pies jours, le vieil abbé l'avait déterminé à parlera madeniniselie (inmdel, dans un sens purement religieux, de l'obligiition où elle ('tait de coiitriicler mariage. En voyant son pasteur, r.ugénie crut qu'il venait chercher les mille francs iprelle doiiiuiil miMisuellement aux pauvres, et dit h Nanon do les aller chercher ; mais lo curé su piit à sourire.

— Aujourd'hui, mndenioisello, je viens vous parler d'une pauvri! lilln h Uu\w\\\i\ toute la ville do Snumur .s'inlère.sse, ot qui, faute de charité pour elle-même, no vil pa« chrétieniiemenl.

— Mou Dieu I monsieur le curé, vous me trouvez diin.i iiir iiioinenl où il m'est inipoNsilile île songera mon prochain, je suis tout oi'ciqié de moi. Je sui.s bien malheureuse, je n'ai d'autre reluge que l'fcgli.so ) elle a un .sein

EUGÉNIE GRANDET

assez large pour contenir toutes nos douleurs, et des sentimens assez féconds pour que nous puissions y puiser sans craindre de les tarir.

— Eh bien ! mademoiselle, en nous occupant de cette fille nous nous occuperons de vous. Écoutez. Si vous voulez faire voire salut, vous n'avez que deux voies à suivre, ou quitter le monde ou en suivre les lois. Obéir à votre dp.stinée terrestre ou à votre destinée céleste.

— Ah 1 votre voix me parle au moment où je voulais entendre une voix. Oui, Dieu vous adresse ici, monsieur. Je vais dire adieu nu monde, et vivre pour Dieu seul dans le silence et la retraite.

. — Il est nécessaire, ma fille, de longtemps réfléchir à ce violent parti. Le mariage est une vie, le voile est une mort.

I — Eh bien I la mort, la mort promptement, monsieur le curé ! dit-elle avec une effrayante vivacité.

— La mort! mais vous avez de grandes obligations à remplir envers la Société, mademoiselle. N'êtes- vous donc pas la mf'rc des pauvres auxquels vous donnez des vôtemens, du bois en hiver et du travail en été? Votre grande fortune est un prAt qu'il faut rendre, et vous l'avez saintement acceptée ainsi. Vous ensevelir dans un couvent, ce serait do l'égoisme ; quant k rester vieille fille, vous no le devez pas. D'abord, pourriez-vous gérer seule votre immense fortune? vous la perdriez peut-être. Vous auriez bientôt mill« procès, et vous seriez engagée en d'inextricables difficultés. Croyez votre pasteur : un époux vous est utile, vous devez conserver ce que Dieu vous a donné. Je vo\is parle comme à une ouaillc chérie. Vous aimez trop sincèrement Dieu pour ne pas faire votre .snlut au milieu du monde, dont vous êtes un des plus beaux ornemens, et auquel vous donnez do saints exemples.

En ce moment, madame des Grassins se fit annoncer. Elle venait amenée par la vengeance et par un grand désespoir.

— Mademoiselle, dit-elle. Ah I voici monMenr le curé. .lo me tais, je venais vous [)arler d'affaires, et je vois que vous êtes en grande conférence.

— Madame, dit lo curé, je vous laisse le champ libre.

— Oh 1 monsieur lo curé, dit Eugénie, revenez dans quelques instans, votre appui m'est en ce moment bien nécessaire.

— Oui, ma pauvre enfant, dit madame des Grassins.

— Oue voulez-vous dire? demandèrent mademoiscllo ■Jrandelet lo curé.

— Ne sais-je pas lo retour do votre! cousin, son mariage avec madcmoi.selle d'Auhrion?... Une femme n'a jamais sdii esjirit dans sa poflie.

Ku^i'ulo rougit et resta muette; mais elle prit le parti il'anVclir h l'avenir l'impassible contenance (|u'avail su prenilre son [lèro.

— I'!h bieni ma ame, ré[iondit-elle avec ironie, j'ai sans doute rcsprit dans ma pochi-.jc ni' comprends pas. parlez, parlez devant monsieur lu curé, vous savez qii'd est mou diroclfur.

— Eh bien 1 madomoisollo, voici ce que des Gra.s,sins m'écrit. Lisez.

Eugénie lut la Icllro suivante ;

(I Ma chère femme, Charles Gramlct arrive des Indes ; il est 5 Paris depuis un mois...

— Un mois! .so dit niugénln en iai'waal tomber .sa main. Aprè^ une pause, elle ri'prit la lettre.

» ...Il m'a fallu faire antirhanibro deux fuis avant do pouvoir parler à co futur vicuuilo il'Aubriun. Ouoiipie tout l'ariH parlo do son iii(iri.i;ie, «l quo lou.s les buus soieul publii's..,

— llniécrivail donc au moment où... sb dit Eugénie. l'Il" n'aclievu pii8, (i||i) lin s'ikriu piig cuiniiio une l'arisioniie : • l,ii polisson 1 » Miiis pour iio pas ôlxo oxpriiiié, 1b mépris n'in lui pa.s moins complet.

» ...Ce mariage est loin lit) .Hi) relire ; lo mnnjuis d'Aiibrlon no donnera passa UlUi au Uls d'un banqueroutier. Ju

suis venu lui faire part des soins que son oncle et moi nous avons donnés aux affaires de son père, et des habdi^s manœuvres par les(iuelles nous avons su faire tenir les créanciers tranquilles jusqu'aujourd'hui. Ce petit impertinent n'a-t-il pas eu le front do me répondre, à moi qui, pendant cinq ans, me suis dévoué nuit et jour à ses intérêts et à son honneur, que les affaires de son pire n'étaient pas les siennes. Un agréé serait en droit de lui demander trente à quarante mille francs d'honoraires, à un pour cent sur la somme des créances. Mais, paiience, il est bien légitimement dû douze cent mille francs aux créanciers, et je vais faire déclarer son père en faillilo. Jo me suis emban)U3 dans cette alfairo sur la parole do ce vieux caïman de Grandet , et j'ai fait des promesses au nom de la famille. Si monsieur le vicomte d'Aubrion se soucie peu de son honneur, le mien m'intéresse fort. Aussi vais-je explquer ma position aux créanciers. Néanmois, j'ai trop de respect pour mademoiscllo Eugénie, à l'alliance do laquelle, en des temps plus heureux, nous avions pensé, pour agir sans que tu lui aies parlé de celte affaire. »

Là, Eugénie rendit froidement la lettre sans l'achever.— Je vous remercie, dit-elle à madame des Grassins, nous terrons cela...

— En ce moment, vous avez touto la voix de défunt yqtre père, dit madame des Grassins.

— Madame, vous avez huit raille cent francs d'or à nous compter, lui dit Nanon.

— Cela est vrai ; failes-moi l'avantage de venir avec moi, madame Cornoiller.

— Monsieur le curé, dit Eugénie avec un noble sangfroid que lui donna la [jcnséo qu'elle allait exprimer, seraitce pécher que de demeurer en état de virginité dans le mariage ?

— Ceci est un cas do conscience dont la solution m'est inconnue. Si vous voulez savoi» ce qu'en pense en sa Somme de Matrimonio le célèbre Sanchoz, je pourrai vous lo dire demain.

Locuré (larlit, mademoi.sello Grandet monta dans le cabinet do son [lère et y passa la journée seule, sans vouloir deswndre à l'heure du dîner, malgré les instances de Nanon. Ll!e parut le .soir, à l'heure où les habitués de son cercle arrivèrent. Jamais le salon des Gramlet n'avait été aussi (ilein qu'il lu tut pendant cette soirée. La nouvelle du retour et de la sutlo lralli^on de Charles avait éién^fiandue dans toute la ville. Mais quelcjuo attentive que fût la curiosité des vi-siteurs, elle im fut poiht .salislaite. Eugénie, i)ui s'y était attendue, ne laissa percer sur son visage calme aucune des cruelles émotions ijui l'agitaient. Elle sut prendre une, li;;ure riante pour répondre h ceux qui voulurent lui témoiK'uer de. l'intérêt par des regards ou des parolo.s nK'Iancoliques. lîlle sut enlin couvrir .son malheur sous les voiles d(! la politesse. Vers neuf heures, les parties tlnissaieiit. et les joueurs quittaient leurs tables, so payaient et ilisculaient les derniers coups d(( whist en veiianl se joindre au cercle des causeurs. Au moment où rassemblée se leva en ma.sse pour (luitler le .sulon, il y eut un coup d« tlusltro qui releiilil dans Saumur. do Ih dans l'arrondiisoiiuMit cl dans les (jualrn préfectures environnantes.

— Restez, monsieur le pré.sident, ilil [Eugénie h monsieur do Uonfons en lui voyant prendre sa canne.

A celle parole, il n'y eut personne dans cette nombreuse assemblée qui no su senltl ému. Lo président pAlil nt fut obliK'' do s'a.s.Hnoir,

— Au président les millions t dit mademoi.sello do Grlbeaucoiirl.

— C'est clair, lo pnVsidenl de Bonfons épouse mademolselli) tlraiidut, H'e<"ria madame d'Orsonval.

— VoilJ» lo mnilleiir coup <le la partie, di| l'abbé.

— i;'e!,l un beiiu tchteem, dd lo iiolaire.

Chirun dit vm mol, chacun lit son cnlemhour, tom voyaient l'héritière moulée sur se.s millions, comme sur un piôdi'klal. Lo Uramu oonuBonc«^ depuis ui<urtfnss«> dénouait.

DE BALZAC

Dire, en face de tout Saumur, au président de rester, n'était-ce pas annoncer quelle voulait faire de lui son mari. Dans les petites villes, les convenances sont si sévèrement observées , qu'une infraction de ce genre y constitue la plus solennelle des promesses.

— Monsieur le président, lui dit Eugénie d'une voix émue quand ils furent seuls, je sais ce qui vous plaît en moi. Jurez de me laisser libre pendant toute ma vie, de ne me rappeler aucun des droits que le mariage vous donne sur moi, et ma main est à vous. Obi reprit-flie en le voyant se mettre à ses genoux, je n'ai pas tout dit. Je ne dois pas vous tromper, monsieur. J'ai dans le cœur un seniiment inextinguible. L'amitié sera le seul sentiment que je puisse accorder à mon mari : je ne veux ni l'olfenscr, ni contrevenir aux lois de mon cœur. Mais vous ne posséderez ma main et ma fortune qu'au prix d'un immense service.

— Vous me voyez prêt à tout, dit le président.

— Voici douze cent mille francs, monsieur le président, dit-elle en tirant un papier de son sein; partez pour Paris, non pas demain, non pas cette nuit, mais à l'inslant même. Rendez-vous chez monsieur des Grassins, sachez-y le nom de tous les créanciers de mon oncle, rassemblez-les, payez tout ce que sa succession peut devoir, capital et intérêts à vnq pour cent depuis le jour de la dette jusqu'à celui du remboursement, enlin veillez à faire faire une quittance générale et notariée, bien en forme. Vous êtes magisirat, je ne rac fie qu'à vous en cette alfaire. Vous êtes un homme loyal, un galant homme ; je m'embarquerai sur la foi de votre parole pour traverser les dangers de la vie à l'abri de votre nom. Nous aurons l'un pour l'autre une mutuelle indulgence. Nous nous connaissons depuis si longtemps! nous sommes presque parens, vous ne voudriez pas me rendre malheureuse.

Le président tomba aux pieds do la riche héritière en palpitant de joie et d'angoisse.

— Je serai voire esclave I lui dit-il.

— Quand vous aurez la quittance, monsieur, reprit-elle en lui jetant un regard froid, vous la porterez avec tous les titres à mon cousin Grandet, et vous lui remettrez celte lettre. A votre retour, je tiendrai ma parole.

Le président comprit, lui, qu'il devait mademoiselle Grandet à un dépit amoureux; aussi s'em[>ressa-t-il d'exécuter sus ordres avec la plus grande promjititude, afin qu'il n'arrivAl aucune réconcilialion entre les deux amans.

Quand monsieur de Itonfons fut parti, Eugénie tomba sur son fauteuil et fondit en larmes. Tout était consommé. Li; pri'sident prit la poste, et se trouvait .i Paris le lendemain soir. Dans la matinée du jour qui suivit son arrivée, il alla chez di.-s Grassins. Le magisirat convoqua les créanciers eti l't'tuile du notaire où étaient déposés les titres, et chez li'quel pas un ne faillit à l'appe^l. Quoitjue ce fussent des créanciers, il faut leur remlre justice : ils furent exacts. Là, le président de Botifons, au nom de mademoiselle Grandet, leur paya le capital et les intérêts dus. Le payement des intérôLs fut pour le commerce (larisien un des •^vénemens k-s plus étonnans di! l'époque. Quand la quil- Uiiicc fut enregistrée u{ des Grassins [layé de ses soins par le don d'une somme de cinquante mille francs (|ue lui «voit allouée Kugi-nie, le pré-sident se rendit à l'IiiMel d'Auhriun, cl y trouva Charles au moment oi'i il rentrait dans bon a|i|iarteiiient, aci^dilé par son beau-père. I.e vieux marquis vt^najl de lui d(';clarer que sa lllle ne lui appartiendrait ((u'autant que tous les créanciers deGuillaumo Grandet seraieut soldés.

Le président lui remit d'abord la lettre suivante:

« Mf)?r coi.SM, monsir'ur In président de Bonfon"! s'est chargé de vous remeltr)! la (piiltancjt de toutes les -ommes duei p.ir rnoii omle et celln jiiir iaijiiclld je recoiiiiiils les avoir reruc!» de vdiih. On m'a parlé île (aillitel... Jiii peiisi) que |(! (Ils rl'un liiilli ne pouvait (leul^^tre pas épouser inadeiiiui.selle d'Aiihnon. Oui, mon cousin, vous avez bien Jugé de mon esprit et de mes manières : j<( n'ai sans doiilo ru 11 du monde, je n'en connais ni les calculs ni les mœurs,

et ne saurais vous y donner les plaisirs que vous voulez y trouver. Soyez heureux, selon les conventions sociales auxquelles vous sacrifiez nos premières amours. Pour rendre votre bonheur complet, je ne puis donc plus vous offrir que l'honneur de votre père. Adieu, vous aurez toujours une fidèle amie dans votre cousine,

» ECCÉNIE. »

Le président sourit de l'exclamation que ne put réprimer cet ambitieux au moment où il reçut l'acte authentique.

—Nous nous annoncerons réciproquement nos mariagesi^ lui dit-il.

— Ah! vous épousez Eugénie. Eh bien! j'en suis content, c'est une bonne fille. Mais, reprit-il frappé tout à coup par une réllexion lumineuse, elle est donc riche 1

— Elle avait, répondit le président d'un air goguenard, près de dix-neuf millions, il y a quatre jours; mais elle n'en a plus que dix-sept aujourd'hui.

Charles regarda le président d'un air hébété.

— Dix-sept... mil...

— Dix-sept millions, oui, monsieur. Nous réunissons, mademoiselle Grandet et moi, sept cent cinquante mille livres de rente, en nous mariant.

— Mon cher cousin, dit Charles en retrouvant un peu d'assurance, nous pourrons nous pousser l'un l'autre.

— D'accord, dit le président. Voici, de plus, une petite caisse que je dois aussi ne remettre qu'à vous, ajouta-t-il eu déposant sur une table le coffret dans lequel était la toilette.

— Hé bien! mon cher ami, dit madame la marquise d'Aubrion en entrant sans faire attention à Cruchot, no prenez nul souci de ce que vient de vous dire ce pauvro monsieur d'Aubrion, à qui la duchesse de Chaulieu vioat de tourner la tête. Je vous le répèle, rien n'empêchera votre mariage...

— Rien, madame, répondit Charles. Les trois millions autrefois dus par mon père ont été soldés hier.

— En argent'? dit- elle.

— Intégralement, intérêts et capital, et je vais faire réhabiliter sa mémoire.

— Quelle bêlisol s'écria la belle-mère. — Quel est ce monsieur? dit-ello à l'oreille do son gendre, en aporcevan le Cruchot.

— Mon homme d'affaires, lui répondit-il à voix basse. La manjuiso salua dédaigneusement monsieur de Bon-

fons et sortit.

— Nous nous poussons déjà, dit lo président en prenant son chapeau. Adieu, mon cousin.

— Il se moque de moi, ce catacoës de Saumur. J'ai envie do lui donner six pouces de fer dans lo ventre.'

Lo président était parti. Trois jours après, monsieur de Bonfons, de retour à Saumur, publia son mariage avec Eugénie. Six mois après, il était nonmié conseiller à la (^our royale d'Angers. Avant do quitter Saumur, Eugénie fit fondre l'or des joyaux si longtemps précieux à son cœur, et les consacra, ainsi quo les huit mille francs do son cousin, à un osti nsoir d'or, et en lit présent à la paroisse où elle avait tant [)ri(^ Dieu fiour lui l lille partagea d'ailleurs son tenqis entre Angers et Saumur. Son mari, qui montra du dévouement dans une circonstance |)oliti<iue, devint pn'sideiit de cliandirc, et enlin premier président au bout de (juclques aniu'cs. 11 attendit impatiemment la réélection gi'ni'rale afin d'avoir un siège ù la Chambre. 11 convoitait déjà la Pairie, et alors...

— Alors lo roi sera donc .son cousin, disait Nanon, la grande Nanon, madame (loriioHIer, bourgeoise de Saumur, à (pu sa maîtresse annonçait les gramleurs auxquelles ello ('(lait appelée. Ni'aiimoiiis monsii'iir le président de Itonfons (il avait enlin aboli le nom palroiiyniiipie d(U',rucliol) no parvint à réaliser aucune do ses idées aniliitieuses. Il mourut huit jours après avoir élt^ nommé député de Saumur. Dieu, qui voit tout et ne fra|)pe jamais à faux, lo punissait sans douto do ses calculs et du l'habileté juridique avec la-

EUGÉNIE GRANDET

quelle il avait minuté, accurante Cruchot, son contrat de mariage où les deux futurs époux se donnaient l'un h l'autre, au cas où ils n'auraient pas d'en fans, Vwnversaliti de leurs biens, meubles et immeubles, sans en rien excepter ni réserver, en toute propriété, se dispensant mênie de la formalité de l'inventaire, sans que l'omission dudit inventaire puisse être opposée à leurs héritiers ou ayants cause, entendant que ladite donation soit, etc. Cette clause peut expliquer le profond respect que le président eut constamment pour la volonté, pour la solitude de madame de Bonfons. Les femmes citaient monsieur le premier président comme un des hommes les plus délicats, le plaignaient et allaient jusqu'à souvent accuser la douleur, la passion d'Eugénie, mais comme elles savent accuser une femme, avec les plus cruels ménagemens.

— Il faut que madame la présidente de Bonfons soit bien souffrante pour laisser son mari seul. Pauvre petite femme 1 Guérira t elle bientôt? Qu'a-t-elle donc, une gastrite, un cancer ? Pourquoi ne voit-elle pas des médecins? Elle devient jaune depuis quelque temps; elle devrait aller consulter les célébrités de Paris. Comment peut-elle ne pas désirer un enfant? Elle aime beaucoup son mari, dit-on, comment ne pas lui donner d'héritier, dans sa position? Savez-vous que cela est affreux ; et si c'était par l'effet d'un caorice, il serait bien condamnable. Pauvre président!

Douée de ce tact fin que le solitaire exerce par ses perpétuelles méditations et par la vue exquise avec laquelle il saisit les choses qui tombent dans sa sphère, Eugénie, habituée par le malheur et par sa dernière éducation à tout deviner, savait que le président désirait sa mort pour se trouver en possession de cette immense fortune, encore augmentée par les successions de son oncle le notaire, et do son oncle l'abbf!, que Dieu eut la fantaisie d'appeler à lui. La pauvre recluse avait pitié du président. La Providence la vengea des calculs et do l'infâme indifférence d'im époux qui respectait, comme la plus forte des garan- Hes, la passion sans espoir dont se nourrissait Eug('nie. Donner la vie à un enfant, n'iHaitce pas tuer les esp('ran- C( s de l'égoïsme, les joies do l'ambition caressées par le premier président? Dieu jeta donc des masses d'or à sa prisonnière pour qui l'or était indifférent et qui aspirait au ciel, qui vivait, pieuse et bonne, en de saintes pensées, (pii secourait incessamment les malheureux en secret. Madame do Bonfons fut veuvo à trente-six ans, richo do huit cent

mille livres de rente, encore belle, mais comme une femmo est belle près de quarante ans. Son visage est blanc, reposé» calme. Sa voix est douce et recueillie, ses manières sont simples. Elle a toutes les noblesses de la douleur, la sainteté d'une personne qui n'a pas souillé son âme au contact du monde, mais aussi la raideur de la vieille fille et les habitudes mesquines que donne l'existence étroile de la province. Malgré ses huit cent mille livres de rente, elle vit comme avait vécu la pauvre Eugénie Grandet, n'allume le feu de sa chambre qu'aux jours où jadis son père lui permettait d'allumer le foyer do la salle, et l'éteint conformément au programme en vigueur dans ses jeunes années. Elle est toujours vêtue comme l'était sa mère. La maison de Saumur, maison sans soleil, sans chaleur, sans cesse ombragée, mélancolique, est l'image de sa vie. Elle accumule soigneusement ses revenus, et peut-être eût-elle semblé parcimonieuse si elle ne démentait la médisance par un noble emploi de sa fortune. De pieuses et charitables fondations, un hospice pour la vieillesse et des écoles chréliennes pour les enfans, une bibliothèque p\ibli(]uo richement dotée, témoignent chaque année contre l'avarice que lui reprochent certaines personnes. Les églises de Saumur lui doivent quelques embellissemens. Madame de Bonfons que, par raillerie, on appelle mademoiselle, inspire généralement un religieux respect. Ce noble cœur, qui ne battait que pour les sentimens les plus tendres, devait donc être soumis aux calculs de l'intérêt humain. L'argent devait communir er ses teintes froides à cette vie céleste, et lui donner de la défiance pour les sentimens.

— Il n'y a que toi qui m'aimes, disait-elle à Nanon.

La main de cette femme panse les plaies secrètes de toutes les familles. Eugénie marche au ciel accompagnée u'un cortège de bienfaits. La grandeur de son âme amoindrit les petitesses do son éducation et les coutumes de sa vie première. Telle est l'histoire de cette femme, qui n'est pas du monde au milieu du monde; qui, faite pour être rnagniliquement épouse et mère, n'a ni mari, ni enfans, ni famille. Depuis quelques jours, il est question d'un nouveau mariage pour elle. Les gens de Saumur s'occupent d'elle et do monsieur le marquis de Froidfond dont la famille commence à cerner la riche veuvo comme jadis avaient fait les Cruchot. Nanon et Cornoiller sont, dit-on, dans les intf'rêts du marquis, mais rien n'est plus faux. Ni la grande Nanon, ni Cornoiller n'ont assez d'esprit pour comprendre les corruptions du monde.

Paris, scplembie ISiJ.

nn d'eugènib cnANDir.

DR BlL/AC. — II.

l'irla, — Imprlnicrii* i. VoInrcncI , to, ruu du CrolMaoL

wnt^ ie h Vit ïie Protnuce»

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