‹ Scènes de la vie de provinceChapitre 23 sur 45 · Il u/. , .. — II. E\lrnll (le l,\ Cl · texte numérisé non relu

Il u/. , .. — II. E\lrnll (le l,\ Cl

drées par l'esprit de parti. Contre l'attente générale, du Croisier avait épousé la vieille fille riche qui l'avait refusé d'abord, et quoiqu'il eût pour rival auprès d'elle l'enfant gâté de l'aristocratie de la ville, un certain chevalier dont le nom illustre sera suffisamment caché en ne le désignant, suivant un vieil usage d'autrefois suivi par la ville, que par son titre; car il était le Chevalier comme à la cour le comte d'Artois était Moxsieur. Non-seulement ce mariage avait engendré l'une de ces guerres à toutes armes comme il s'en fait en province, mais il avait encore accéléré cett« séparation entre la haute et la petite aristocratie, entre leJ élémens bourgeois et les élémens nobles réunis un mo» ment sous la pression de la gi-ande autorité napoléonienne ; division subite qui fil tant de mal à notre pays. En France, ce qu'il y a do plus national est la vanité. La masse dos vanités blessées y a donné soif d'égalité ; tandis que, plus tard, les plus ardens novateurs trouveront l'égalité impossible. Les Royalistes piquèrent au cœur les Libéraux dans les endroits les plus sensibles. En province surtout, les deux parfis se prêtèrent réciproquement des horreurs et se calomnièrent honteusement. On commit alors en politique les actions les plus noires pour attirer à soi l'opinion publique, pour capter les voix de ce parterre imbécile qui jette ses bras aux gens assez habiles pour les armer. Ces luttes s'y formulèrent en quelques individus. Ces individus, qui se haïssaient comme ennemis politiques, devinrent aussitôt ennemis parficuliers. En province, il est difficile de ne pas se prendre corps à corps, à propos des questions ou des intérêts qui, dans la capitale, apparaissent sous leurs formes génc-rales, théoriques, cl qui dès lors grandissent assez les champions pour que monsieur Laflitto, par exemple, ou Casimir Périer, respectent l'homme dans monsieur do 'Villèle ou dans monsieur de Peyronnel. Monsieur Laffltle, qui fit tirer sur les ministres, les aurait cachés dans son hôtel s'ils y élaiontvcnus le 29 juillet 1830. Benjamin Constant envoya son livre sur la religion au vicomte de Chateaubriand, en l'accompagnant d'une lettre flatteuse où il avoue avoir reçu quelque bien du ministre de Louis XVIII. A Paris, les hommes sont des systèmes, en Province les systèmes deviennent des hommes, et des hommes à passions incessantes, toujours en présence, s'épiant dans leur intérieur, épiloguant leurs discours, s'observant comme deux duellistes prêts à s'enfoncer six pouces do lame au côté à la moindre distraction, et tdchanl do so donner des distractions, enfin occupés à leur haine comme des joueurs sans pitié. Li's (■|ii^rammes, les calomnies, y alleiguent l'homme sous pr(''te\te d'atteindre le parti. Diuis cette guerre faite courtoisement et s;ius fiel au ("abinel des Anlicjues, mais poussée à l'hôtel du Croisier jusipi'à l'emploi des armes empoisonnées des Sauvages , la fine raillerie, les avantages de l'esprit ('laienl du côté des nobles. Sachez-le bien : de toutes les blessures, celles que font la langue et l'œil, la moquerie et le dédain, sont incurables. Le Chevalier, du moment où il .se retrancha sur le Mont- Sacré do l'aristocratie, en abandonnaul les salons mixtes, dirigea ses bous mots sur le Sillon ue du Croisier ; il alti«» le feu de la guerre .sans savoir jusqu'où l'esprit de vengeance pouvail mener le .miIou de du (.roisier contre le Cabinet des Aniiques. Il n'entraihpiedi's purs A l'hôtel il'Esgrignon, do loyaux genlilsliommes et des fenunes si^res les unes des autres ; il ne s'y commettait aucune indiscrétion. Les discours, les idi'es bonnes ou mauvaises, justes ou fausses, belles ou rlilicules, ne donnaient point prise h la plaisanterie. Les Libéraux devaient s'attaquer aux actions politiipies piuir ridiculiser les Nobles; tandis que les intermédiaires, les gens ndiiiiiiislratirs, tous ci<ux qui courlisaii'iil ces hautes puissances, leur rapporlaienl sur le camp hber.il des l'ails et di's propos qui |irêl«ienl beaucoup A nie. ( elle infi'rioritr'viveiiieiil sentie ledoubl.iil encore chez, lesadliérens de du Croisier leur soif de veii'jeance. l'n is-i-i. ilii Croisier se mil h la lèle de ruidiislrie du IVpii leinenl, comme le marquis d'I sKrignon fui ii la ti^le de In Nobles.so. Chacun d'eux repr(''seiila «loiic un (larli. Au ln'U dr- se dire siiiis feinlis(^ lioiiiiiie de la Gauche pure, du Croisier ovojI iiiit'illi' Aumtfn». ,'> — (i

DE BALZAC

obstensiblement adopté les opiNions que formulèrent un jour les 221. Il pouvait ainsi réunir chez lui les magistrats, l'administration et la flnaace du Département. Lesalondedu Croisier, puissance au moins égale à celle du Cabinet des Antiijues, plus nombreux, plus jeune, plus actif, remuait le Département; tandis que l'autre demeurait tranquille et comme annexé au pouvoir que ce parti gi?na souvent, car il en favorisa les fautes, il en exigea même quelques-unes qui furent fatales à la Monarchie. Les Libéraux, qui n'avait'nt jamais pu faire élire un de leurs candidats dans ce dépar tenient rebelle à leurs coramandemens, savaient qu'après sa nomination du Croisier siégerait au centre gauche, le plus près possible de la Gauche pure. Les correspondans de du Croisier étaient les frères Keller, trois banquiers, dont l'aîné brillait parmi les dix-neuf de la Gauche, phalange illustrée par tous les journaux libéraux, et qui tenaient par alliance au comte de Gondreville, un pair constitutionnel qui restait dans la faveur de Louis XVIiï. Ainsi l'Opposition constitutionnelle était toujours prête à reporter au dernier moment ses voix, visiblement accordées à un candidat postiche, sur du Croisier, s'il gagnait assez do voix royalistes pour obtenir la majorité. Chaque élection, où les royalistes repoussaient du Croisier, candidat dont la conduite était admirablement devinée, analysée, jugée par les sommités royalistes qui relevaient du marquis d'Esgrignon, augmentait encore la haine de.l'Jioinme et do son parti. Ce qui anime le plus les factions les unes contre les autres est l'inutilité d'un piège péniblement tendu.

En 18^, les hostilités, fort vives durant les quatre premières années de la Restauration, semblaient assoupies. Lo salon de du Croisier et lo Cabinet des Antiques, après avoir reconnu l'un et l'autre leur fort et leur faible, allendaiont .sauis doute les effets du hasard, celte Providence des partis. Les esprits ordinaires se contenlaiont de ce calme apparent qui trompait le Trône ; mais ceux qui vivaient plus intimement avec du Croisier savaient que chez lui comme chez tous les hommes en qui la vie ne réside plus qu'à la tête, la passion de la vengeance est implacable, quand surtout elle s'appuie sur l'ambition politique. En ce moment, du Croisier, qui jadis blanchissait et rougissait au nom des d'Rsgrignon ou du Chevalier, qui tressaillait en prononçant ou entendant prononcer lo mot de (;abin('t des Antiques, atrectait la gravité d'un Sauvage. H souriait à .ses ennemis, hais, observés d'heure en heure [)lus profondément. 11 paraissait avoir pris le parti do vivre tranciuillernent, comme s'il eût di'sespéré de la victoire. Un de ceux qui secondaient les calculs de cette rage Iroi'lie, était le Président du Tribunal, monsieur du Uoncerel, un hobereau qui avait prétendu aux honneurs du Cabinet des Antiques sans avoir pu les obtenir.

I.a petite fortimo dos d'E.sgrignon, soigneusement administrée par le notaire Chesnel, sullisait difficilmirnt h i'entreljim de ce digne gentilhomme, qui vivait notileinent, mais .sans lo moindre! faste. Quoique le précepteur du comte Viclurnirn d'Esgrignon, l'espoir de la maison, fût un ancien Oralorien donné par MonstMgiieur l'f^^vOque, et qu'il habilflt l'hiMel, encore lui fallait-il quelques a|)poiiit/'mens. Les gages <rune cuisinière, ceux d'uiK^ femme do chambre pour luademoiscille Aniinnde, du vi(^ux valet do chambre di' .M. le marquis, ni do di^ux autres domestiques, la nourriture de quatre maîtres, les Irais d'une éducation pour lnqu<'ll(> ou ne négligea rien, absorbaient enlii-rement Ir-s reveiiu.s, malgré l'éconoinic de mademoi.vlle Arniando, miilKré la si^e ailminislralion de Chesnel, inal;;r(' l'alVeclion di's domesliqui's. Lo vieux noiaire ne pouvait encore faire aucune n'-parulion dans le ch.lleau di'vasli', il alti'Udnil In lin des Uiux pour Inuiver uim augmentation do revenus duosollaux nouvelles méthodes d'agriculture, .soit h rabaJ!.si'meril (les valrurs monélalres, ra qui allail perler WHfruilHi'i l'expiraliMii de contrats passi'-seii 1K()".). Le ni.irijuis n'était pomi Initié aux dr'tails ilu ménage ni ii l'adiiunlslralion do stvs biens. I.11 révélation des excessives pri'riuillons einpioyi'r» \>i>\ir Jniniln; le» deux hnuU (Ir Vainii'<>, «uivnnl l'oxprcasIoD do» niénagftres.eOt élé pour lui comme

un coup de foudre. Chacun le voyant arrivé bientôt au terme de sa carrière, hésitait à dissiper ses erreurs. La grandeur do la maison d"Esgrignon, à laquelle personne na pensait ni à la Cour, ni dans l'État ; qui, passé les portes de la ville et quelques locahtés du département, était tout à fait inconnue, revivait aux yeux du marquis et de ses adhérons dans tout son éclat. La maison d'Esgrignon allait !eprendre un nouveau degré de splendeur eu la personne de Victuriiien, au moment où les nobles spoliés rentreraient dans leurs biens, et même quand ce bel héritier pourrait apparaître à la Cour pour entrer au service du Roi, par suite épouser, comme jadis faisaient les d'Esgrignon, une Montmorency, une Rohan, une Grillon, une Fesenzac, une Bouillon, enfin une ûUe réunissant toutes les distinctions de la noblesse, de la richesse, de la beauté, de l'esprit et du caractère. Les personnes qui venaient faire leur parlie le soir, le Chevalier, les Troisville (prononcez tréville^, les La Roche-Guyon, les Castéran (prononcez Catéran), le duc de Gordon, habitués depuis longtemps à considérer le grand marquis comme un immense personnage, l'entrclenaient dans ces idées. Il n'y avait rien de mensonger dans cette croyance , elle etît été juste si l'on avait pu effacer les quarante dernières années de l'histoire de France. Mais les consécrations les plus respectables, les plus vraies du Droit, comme Louis XVIH avait essayé de les inscrire en datant la Charte de la vingt-et-unième année de son règne, n'existent que ratifiées par un consentement universel : il manquait aux d'Esgrignon le fond de la langue politique actuelle, l'argent, ce grand relief de Larislocratie moderne; il leur manquait aussi la continuation de Vlmtorique, celte renommée qui se prend à la Cour aussi bien que sur les champs de bataille, dans les salons de la diplomatie comme à la Tribune , à l'aide d'un livre comme à propos d'une aventure , et qui est comme une Sainte-Ampoule versée .sur la tête de chaque génération nouvelle. Une famille noble, inactive, oubliée, est une fille sotte, laide, pauvre et sage, les quatre points cardinaux du malheur. Le mariage d'une demoiselle do Troisville avec le général Montcornet, loin d'éclairer lo Cabinet (les Antiques , faillit causer une rupture entre les Troisville et le salon d'Esgrignon, qui déclara que les TroirtUle fe gah-aiidaient.

Parmi tout ce monde, une seule personne ne partageait pas ces illusions. N'est-ce pas nommer lo vieux notaire Chesnel? Quoique .son dévouement assez prouvé par cctdi histoire fAt absolu envers cette grande famille alors réduite h trois personnes, quoiqu'il acceptAt toutes ces idées el les trouvât de bon aloi , il avait trop de sens et faisait trop bien les all'airesde In plupart des familles du déparlemertt pour ne pas suivre l'imnienso mouvement des esprits, pour ne pas reconnaître le grand changement produit par l'Industrie el par les iu(eurs modernes. L';mcieii inlend.mt voyait la Révolution passée de l'action d(noranle de il'X.i qui avait armé les honnnes, les lenunes, les enfims, dre.ssé des échafauds, coupé des têtes et gagné des batailles europ('ennes, à l'action Iranquilli- des idées qui consacraient lesév(''nemens. Après le (NHVIclienienI et les semailles, venait la ri'colle. Pour lui. la Ri'volulidn avait composé l'es- |)rit de la génération nouvc^lle, il (>n louchait les faits au fond de mille plaies, il les Irouvail irn'vocalilenieut accduiplis. Cette tête de Roi coupé(>, cette Reine suiipliciée, co partage des biens nobles, constilnaient h ses yeux des engageinens i\\n liaient Imp d'intérêts pour (lUi- les inl(''ress('s en laissassent atlaipier les n'-snllals. Chesnel voyait clair. Son fanatisme pour les d'Esgiignon ('tail enller sans être aveugle, et \i' rendait ainsi bien plus beau. I.a foi (pii fait » voir à un jeune moine les anges du paradis est bien inft'rieure à la |)uiss,nice du vieux moine (pii les lui moiilre. L'ancien inlendani res~.endilait au vieux moinis il aiualt doimi- sa vie|ionr délendri! une diAsse vermoulue. Clia<pie fois (pi'il e.ssavail d'expliquer, avec mille ini'nagemens, à ,son ancien maître, Irx tiouicaiitéf , en employant tantôt une formo railleuse, tantôt en affeclant la surprise ou la douleur , il renconlr.iit sur les lèvres du marquis lu

LE CABINET DES ANTIQUES

sourire du prophète, et dans son âme la conviction que ces folies passeraient comme toutes les autres.

Personne n"a remarqué combien les événcmens ont aidé ces nobles champions des ruines à persister dans leurs croyances. Que pouvait répondre Chesnel quand le vieux marquis faisait un geste imposant et disait : — Dieu a balayé Buonaparte , ses armées et ses nouveaux grands vassaux, ses trônes et ses vastes conceptions ! Dieu nous délivrera du reste? Chesnel baissait tristement la tête, sans oser répliquer : — Dieu ne voudra pas balayer la France ' Ils élaienl beaux tous deux : l'un en se redressant contre le torrent des faits , comme un antique morceau do granit moussu droit dans un abîme alpestre; l'autre en oteervant le cours des eaux et pensant à les utiliser. Le bon et vénérable notaire gémissait en remarquant les ravages irréparables que ces croyances faisaient dans l'esprit, dans les mœurs et les idées à venir du comte Yicturnicn d'Esgripnon.

Idolâtré par sa tante, idolâtré par son père, ce jeune liéritier était, dans toute l'acception du mot, un entant gâté qui justifiait d'ailleurs les illusions paternelles et maternelles, car sa tante était vraiment une mère pour lui ; mais quelque tendre et prévoyante que soit une fille, il lui manquera toujours je no sais quoi de la maternité. La seconde vue d'une mère no s'acquiert point. Une lanlo aussi chastement unie à son nourrisson (pic l'était mademoiselle Armande <i Victurnien, peut l'aimer autant que l'aimerait la mère, être aussi attentive, aussi bonne, aussi délicate, anssi indulgente qu'une mère ; mais elle ne sera pas sévère avec les ménagemens et les à-propos de la mère; mais son cœur n'aura pas ces avc^rtissemens soudains , ces hallucinations inquiètes des mères, chez qui, quoique rompues, les attaches nerveuses ou morales par lesquelles l'enfant tient à elles vibrent encore, et qui toujours en communication avec lui reçoivent les secousses de toute peine, tressaillent à tout bonheur, comme à un événement de leur propre vie. Si la Nalure a considéré la femme comme un terrain neutre, physiquement parlant, elle ne lui a pas défendu en certains cas de s'identifinr com[il('tement îi son œuvre : quand la maternilé morale se joint à la maternité nalurclle, vous voyez alors ces admirables phénomènes, ine\pliqM(Vs pliiiôt iprinexplicables, (jui constituent les préférences maternelles. La catastrophe de cette histoire prouve donc encore une fois celte vérité connue : uno mère no se remiilace pas. Une mère prévoit le mal, longtemps avant qu'une fille comme mademoiselle Armaïuie ne l'admette, ni('nie quand il est fait. L'une prtîvoil le désastre, l'autre y remédie. La maternité faclire d'une tille comporte d'ailleurs de„s adorations trop aveugles pour qu'elli! puisse réprimander un beau garçon.

La pralii|ue de la vie, l'expérienee des affaires, avaient doiuu! au vieux nntaire un(^ délianie ohservalriee ot pers- [ilcarequile fiisait arriver au pn^sseiillnientmalirnel. .Mais il était si peu de chose dans cette maison, surtout depuis Vespèco de disgrâce encourue h pmipos du mariage projeté par lui entre une d'Esgrignon et du Croisier, <|ue (lès lors il s'étfMl promis de suivr(^ aveuglément les doclnnes de la f imllle. Simple soldat, fidèle h S(in (losle et prêt h nu>urir, son avis ne pouvait jamais f'Ire (•(•ouI(! infime au fort de l'oragi"; ft moins que le hasard ne le plaçât comme dans rAnlii|uaire le mendiant du Itoi au bord de la mer, quand l(^ loni et sa lllle y sont s\irpris p.ir la man'-e.

Du Croisier avait ajierru la |Missi|ii|ii(i d'une horrible vengeance dans les rontre-5eus de rédiicalion dnnuét» h ce jeune noble. Il <\spérnil , suivant une Iwlle expression de l'auteur (pil vient d'f Ire ril('', noyer l'agneau danslelail (le sa mère, ('(itte espi-raiici» hu avait iMS|iiri' sa n'-siKiialioii lacitmiip et m\% sur,les lèvnvs son snmire de Suivage.

LiMidgine de snsuprémniie fut inculqué au comte Viclurnien dès (pi'une idée put lui entrer dans la cervelle. Hors le Uni , tous les seigneurs du royaume étaient sis égaux. Au-dessous de la Noblesse, il ti'y avait fiour lui (|ue des inférieurs, des gens avec lesipiels il n'avuit rien de coimnun, envers lesquels il n'était tenu h re n, des cnni -

mis vaincus, conquis, desquels il ne fallait faire aucun compte, dont les opinions devaient être indiffère!) les à uu gentilhomme, et qui tous lui devaient du respect. Ces opinions, Victurnien les poussa malheureusement à l'exlrémo, excité par la logique rigoureuse qui conduit les enfans et les jeunes gens aux dernières conséquences du bien comme du mal. Il fut d'ailleurs confirmé dans ses croyances par ses avantages extérieurs. Enfant d'une beauté merveilleuse, il devint le jeune homme le plus accompli qu'un père puisse désirer pour fds. De taille moyenne, mais bien Hiit, il était mince, délicat en apparence, mais mu-culeux. Il avait les yeux bleus élincelans des d'Esgrignon, leur nez courbé, linemcnt modelé , l'ovale parfait de leur visage, leurs cheveux blonds cendrés , leur blancheur de teint , leur élégante démarche, leurs extrémités gracieuses, des doigts effilés et retroussés, la diclinction de ces attaches du pied et du poignet, lignes heureuses et déliées qui indiquent la race chez les hommes comme chez les chevaux. Adroit, leste à tous les exercices du corps, il tirait admirablement le pistolet , faisait des armes comme un Saint- George, montait à cheval comme un paladin. Il flattait enfin toutes les vanités qu'apportent les parens à l'extérieur de leurs enfans, fondées d'ailleurs sur une idée juste , sur l'influence excessive de la beauté. Privilège semblable à à celui de la noblesse, la beauté ne se peut acquérir, elle est partout reconnue, et vaut souvent plus iiue la fortune et le talent, elle n'a besoin que d'élre montrée pour Irionipiier, on ne lui demande que d'i^xister. Outre ces deux grands privilèges, la noblesse et la beauté, le hasard avait doué Victurnien d'Esgrignon d'un esprit ardent, d'une merveilleuse aptitude à tout comprendre, et d'une belle mémoire. Son instruction avait été dès lors parfaite. Il é'ait bi'aucoup plus savant que ne le sont ordinairement L^s jeunes nobles de province, qui deviennent des chasseurs, des fumeurs et des propriétaires très distingués, mais qui traitent assez cavalièrement les sciences et les lettres, les arts et la poésie, tous les lalens dont la supériorité les offusque. Ces dons de nature et cette éducation devaient suffire à réaliser un jour les ambitions du marquis d'Esgrignon : il voyait son fils maréchal de France .si Victurnien voulait être militaire, ambassadeur si la diplomatie le tentait, ministre si l'administration lui souriait ; tout lui apluirlenait dans l'État. Enfin, pensée flatteuse pour un père, le comte n'aurait pas été d'Esgrignon, il^ût percé par son propre mérite. Celt(! heureuse enfance, cette adolescence dorée n'avait jamais rencontré d'opposition .\ ses désirs. Victurnien était le roi du logis, iiersonne n'y bridait h s volontés lie ce petit prince, qui naturellement devint ('goïsti» comme un prince, entier couime le (ilus fougueux curdiii.d du moyen âge, impertinent et audacieux, vices (pie chacun divinisant en y voyant les (]ualit(-s essentielles au noble.

Le Chevalier ('lait im lionnue de ce bon tenqis où I ■; mousquetaires gris di'solaient les théâtres dePaiis, ressaient le giu'l elles huissiers, faisaient milli" tours de page, et Irouv.iient un sourire sur les lèvres du Itoi pnurvu (jue les clioM's fussent dr(-Mes. Ce charmant .si-ducteur, ancien Iii'tos de ruelles, cunlriliun beaucoup au mallieiucux d('-nouemenl de celle histoire. Cet aimable vieillard, qui ne trouvait pt ■rs(Mnie pour li^ coiiqirendre, fut très heiu'eux de rencontrer cell(! ndorahle ligure do l'aublas eu herbe, (|Ui lui ra|ipelail .iji jeunesse. Sinis apprécier la ditli'rjiice (les temps, il jeta les principes des roués encyclo|u'distes dans cette jeiuui âme on niUTanl les anecdotes du règne de Louis .\V, en glorillanl les mo'urs de 17.'>0, rac(Udaul les orgie-t des piMlles n).'lisous,el les folies laites \umr les riuirlisaues, et les excellens lours jiuu's aux rn-anciers, enfin toute II) morale qui a déirayé le c.(imi(pi(> de liaucourl et répi^riuume de lle.iumarchais. Malheureusemeul , c<tl(> corruplKui, caclitk) wuis un(>, exces.sive él(<g(nH'e, se parait d'un esprit voltairieii. Si le Chevalier allait trop loin parfois, il niellait c(HMme C(irre( lit l(>s lois de la bdUlie compagnie. au\(im'lles un Kcnlilhonune doit toujours obéir. Victurnien ne comprcuail do tous ces discours ipie ce (|ui nattait s«vH passion». Il voyuil d'abord >on vieux père riuut

DE BALZAC

de compagnie avec le Chevalier. Les deux vieillards regar daient l'orgueil inné d'un d'Esgrignon comme une baiTière assez forte contre toutes les choses inconvenantes, et personne au logis n'imaginait qu'un d'Esgrignon pût s'en permettre de contraires à l'honneur. L'honnedr, ce grand principe monarchique, planté dans tous les cœurs de cette famille comme un phare, éclairait les moindres actions, animait les moindres pensées des d'Esgrignon. Ce bel enseignement, qui seul aurait dû faire subsister la noblesse : 0 Un d'Esgrignon ne doit pas se permettre telle ou telle » chose ; il a un nom qui rend l'avenir solidaire du passé, » était comme un refrain avec lequel le vieux marquis, mademoiselle Armande, Chesnel et les habitués de l'hôtel, avaient bercé l'enfance de Victurnien. Ainsi, le bon et le ma 1 vais se trouvaient en présence et en forces égales dans cette jeune âme.

Quand, à dix-huit ans, Victurnien se produisit deins la ville, il remarqua dans le monde extérieur de légères oppositions avec le monde intérieur de l'hôtel d'Esgrignon, mais il n'en chercha point les causes. Les causes étaient à Paris. Il ne savait pas encore que les personnes si hardies en pensée et en discours le soir chez son père étaient très circonsjioctcs en présence des ennemis avec lesquels leurs intérêts les obligeaient de frayer. Son père avait conquis son franc parler. Personne ne songeait à contredire un vieillard de soixante-dix ans, et d'ailleurs tout le monde passait volontiers à un homme violemment dépouillé sa fidélité à l'ancien ordre de choses. Trompé par les apparences, Victurnien se conduisit de manière à se mettre à dos toute la bourgeoisie de la ville. Il eut à la chasse des dilficultés, poussées un pou trop loin par son impétuosité, qui se terminèrent par des procès graves, étouffés à prix d'argent par Chesnel, el desquels on n'osait parler au marquis. Jugez de son étonn(>ment si le marquis d'Esgrignon eût appris que son fils était poursuivi pour avoir chassé sur ses terres, dans ses domaines, dans ses forêts, sous lo règne d'un fils de saint Louis! On craignait trop ce qui pouvait s'ensuivre pour l'initier à ces misères, disait Chesnel. Le jeune comte se permit en ville queli|ues autres escapades, traitées d'amourettes par le Chevalier, mais qui finirent par coûter h Chesnel des dots donno-es à des jeunes filles séduites par d'imprudentes promesses de mariage : autres procès nonmiés dans le Code détouniemens tic mineures, lesquels, par suite do la brutalité de la nouvelle iuslicc, eussent conduit on ne sait où le jeune comte, sans la prudente intervention de Chesnel. Ces victoires sur' la justice bourgeoise enhanlissaient Victurnien. Habitué à se lin-r de ces mauvais pas, le jeune comte ne reculait point (levant une ()lfiisanlerie. Il regardait les tribunaux connue des é|iouvantiills îi fieuiile <|ui n'avaient point prise sur lui. Ce qu'il eût blAmé chez les roturiers était un excusalile amusement pour lui. Cellt! conduite, ce caractère, celte f)enle à mi-priscr les lois nouvelles pour n'obéir qu'aux maximes du code noble, fui'enl étudiés, analysés, éprouv(''s par quelijues personnes habiles appartenant au parti du (Iroisier. O's gcas s'en appuyèrent [lour faire croire au pfiiiplo que les calomnies du libf'ralisine étaient des révélations, el <jue 1(> retour il l'ancien ordre de chosrvsdans (ouïe S.1 [lurelé s(! trouvait au fond d(! Ii p(ilili(|ue minisli-riellc. Quel bonheur pour eux d'avilir une senii-pniive de leurs «H'erliuns! I.iî l'ré.Mdenl du Iloncirel .s(! prêtait iiduiir.iblenienl, aussi bien que l(! Procureur dH Hoi, h loulis les conditions compatibles avec les devoirs de la magistrature ; il s'y [irflinit même pur calcul au de|?i des bornes, heureux de faire crier le purli libéral h propos d'une coiice,sir)(i trop lar^e. Il exciliiit ainsi les passions contre la niajsf)ri d'KsKriKUon en jiaraissnnl la servir. Ce Iruîlro avait rarrière-peiisi'e de w; montrer incorruplibli ■ U temps,quand il ser.iil appuyé sur un fall «rave- et Noiilenu par l'opinion piililiciue. Les mauvaivs dispositions du comte furrnt per- (Idi'inenl encourax'-es pnr deux ou trois j"unes «ens di' ciMix i|iii lui romposi-renl une suite, qui capteront .ses bonnes «rflces en lui raisjiut la cour, qui le tlallèrenl el oliéirenl i\ sos idées en c»«iyanl de conllrmcr sa croyance dans

-la suprématie du noble, à une époque où le noble n'aurait pu conserver son pouvoir qu'en usant pendant un demisiècle d'une prudence extrême. Du Croisier espérait réduire les d'Esgrignon à la dernière misère, voir leur château abattu, leurs terres mises à l'enchère et vendues en détail, par suite de leur faiblesse pour ce jeune étourdi dont les folies devaient tout compromettre. Il n'allait pas plus loin ; il ne croyait pas, comme le Président du Ronceret, que Victurnien donnerait autrement prise à la justice. La vengeance de ces deux hommes était d'ailleurs bien secondée par l'excessif amour-propre de Victurnien et par son amour pour le plaisir. Le fils du Président du Ronceret, jeune homme de dix-sept ans, à qui le rôle d'agent provocateur allait à merveille, était un des compagnons et lo plus perfide courtisan du comte. Du Croisier soldait cet espion d'un nouveau genre, le dressait admirablement à la chasse des vertus de ce noble et bel enfant ; il le dirigeait moqueusemenl dans l'art de stimuler les mauvaises dispositions de sa proie. Félicien du Ronceret était précisément une nature envieuse et spirituelle, un jeune sophiste à qui souriait une semblable mystification, et qui y trouvait ce haut amusement qui manque en province aux gens d'esprit.

De dix-huit à vingt et un ans, Victurnien coûta près de quatre-vingt mille francs au pauvre notaire, sans que ni mademoiselle Armande ni le marquis en fussent informés. Les procès assoupis entraient pour plus de moitié dans celte somme, et les profusions du jeune homme avaient employé le reste. Des dix mille livres de rente du marquis, cinq mille était nécessaires à la tenue de la maison : l'entretien de mademoiselle Armande, malgré sa parcimonie, et celui du marquis, employaient plus do deux mille francs; la pension du bel héritier présomptif n'allait donc pas à cent louis. Qu'étaient deux mille francs pour paraître convenablement? La toilette seule emportait cette rente. Victurnien faisait venir son linge, ses habits, .ses gants, sa parfumerie, de Paris. Victurnien avait voulu un joli che\ui anglais à monter, un cheval de tilbury et un tilbury. Mousieur du Croisier avait un cheval anglais et un tilbury. La Noblesse devait-elle se laisser écraser par la Bourgeoisie? Puis le jeune comte avait voulu un groom à la livré(> de sa maison. Flatté de donner lo ton à la ville, au déparlenient, à la jeunesse, il était entré dans le monde des tantaisies et du luxe, qui vont si bien aux jeunes gens beaux et s(iiri- i tuels. Cliesnel fournissait à tout, non sans user, comme les I anciens Parlemens, du droit do remontrance, mais avec une douceur angélique.

— Quel dommage qu'un si bon homme soit si ennuyeux ! se disait Victurnien chaque fois que lo notaire appliquait une sonnne sur quehjue plaie saignante.

Veuf et sans enfans, Chesnel avait adopté lo fils de son ■ ancien maître au fond do .son cœur; il jouissait do lo voir -M traversant la grande rue de la ville, perché sur lo doublo * coussin do son tilbury, fouet en main, une rose à la boutonnière, joli, bien mis, envié par tous. Lorsque, dans un besoin pressant, une perte au jeu chez les Troisville, chez le duc de Gordon, à la Préfecture ou chez le Receveur GéniTal, Victurnien venait, la voix calme, le regard imiuiel, le Kesle patelin, trouver sa Providence, le vieux notaire, dans une niodi'ste maison de la rue du Bercail, il avait villegagnée en se moiUranl. .

— Eh bien ! (lu'avez-vous, monsieur lo comte, que vous ■ osl-il arrivé? demandait lo vii'illard d'une voix altérée. J

Dans les gmndes occasions, Victurnien s'asseyait, prenait niiairmelancolicpKi et rOveuî'; il se laissait queslionner en faisant des minauderies. Ajirès avoir domié les plus Krandesanxi(''tésaub()rdiiinune, quiconuiienraitji redouter les suites d'une dissipalion si .soulenue, il'avouait une peccadille soldée par un bilh^l de mille francs. Chesnel, outre .son l'Clude, possédait environ doiizi! mille livres de renies. ('* fonds n'élait jius ini'puisable. Les (|ualre-vingls mille flancs dévorés constituaient ses économies nVervées pour le temps où le marquis enverrait son llls fi Paris ou pour faciliter (|uelque beau mariage. Clairvoyant quand Viclur-

LE CABINXT Df-S AXTlOUt

nien n'était pas là, Chesnel perdait une à une les illusions que caressaient le marquis et sa sœur. En reconnaissant chez cet enfant un manque total d'esprit de conduite, il désirait le marier à quelque noble fille, sage et prudente. Il se demandait comment un jeune homme pouvait penser si bien et se conduire si mal, en lui voyant faire le lendemain le contraire de ce qu'il avait promis la veille. Mais il n'y a jamais rien de bon à attendre des jeunes gens qui avouent leurs fautes, s'en repentent et les recommencent. Les hommes à grands caractères n'avouent leurs fautes qu'à eux-mêmes, ils s'en punissent eux-mêmes. Quant aux faibles, ils retombent dans l'ornière, en trouvant le bord trop difficile à côtoyer. Viclurnien, chez qui de semblables tuteurs avaient, de concert avec ses compagnons et ses liatritudes, assoupli le ressort de l'orgueil secret des grands hommes, était arrivé soudain à la faiblesse des voluptueux, dans le moment de sa vie où, pour s'exercer, sa force aurait eu besoin du régime de contrariétés et de misères qui forma les prince Eugène, les Frédéric II et les Napoléon. Chesnel apercevait chez Victurnien cette indomptable fureur pour les jouissances qui doit être l'apanage des hom- , mes doués de grandes facultés et qui sentent la nécessilé d'en contre-balancer le fatigant exercice par d'égales compensations en plaisirs, mais qui mènent aux abîmes les gens habiles seulement pour les voluptés. Le bonhomme s'(''pou vantait par momens; mais, par momens aussi, les profondes saillies et l'esprit étendu <|ui rendaient ce jeune iionime si remarquable le rassuraient. Il se disait ce que disait le marquis quand le bruit de quelque escapade arrivait à son oreille : — Il faut que jeunesse se passe l Quand Chfsnel se plaignait au Chevalier de la propension du jeune comte à faire des dettes, le Chevalier Técoutait ea massant une prise de tabac d'un air moqueur.

— Expliquez-moi donc ce qu'est la Dette Publique, mon cher Chesnel î lui répondait-il. Hé! diantre 1 si la France a des dettes, pourquoi Victurnien n'en aurait-il pas? Aujourd'hui comme toujours, les princes ont des dettes, tous les genlilshonimes ont des dettes. Voudricz-vous par hasard que Victurnien vous apportAt des économies? Vous savez ce que fit notre grand Hic^helieu, non pas le cardinal, c'était un misérable qui tuait la Nol)lesse, mais le maréchal, quand son petit-fils le prince de Chinon, le dernier des Hicliolicu, lui montra qu'il n'avait pas dépensé à l'Universilô l'urgent de .ses menus-i)Iaisirs?

— Non, monsieur le Chevalier.

— Eh bien ! il jeta la bourse par la fenêtre, à un balayeur dos cours, en disant à son pelil-fils : On no l'apprend donc pas ici à être prince?

Chesnel baissait la tête, sans mot dire. Puis le .soir, avant de s'endormir, l'hoiuiête vieillfird pensait i|ue ces doctrines étaient funestes à umi époque où la police correctionnelle existait pour tout le monde : il y voyait en germe la ruine do 1.1 grande maison d'iisgrignon.

Sans ces ex()licalions, qui peignent tout un crtié do l'histoire (le l.i \'u- provinciale sousI'lCtiipire <•! In Itcstiiuration, il I nt t'ir' (liHicile de comprendre la scène par la()uell(> coinmeiice i'ell(! aventure, et qui eut lieu vers la lin dti mois d'octobre do l'année 1822, dans In Cabinet des Antiques, un sf)ir, o|)rès le jeu, (|Uini<l les ncibles liabilui's, les vieilles comtesses, Im jeinies marquisrs, les .simples liaromies euri'ut .soldi; leurs comptes. Le vieux genlilhommo i*n pronietinil de long rn long dans son salon, où mademoiselle d'I'isgriKnon allait (''teiKnant elle-niêmn les hou. Kiesnux tables de J(mi, il ne se promenait pas .seul, il était avec le Chevalier. Ces deux delii K du siècle pn'ci'dent causnienl do Viclurnien. Le Clicv.iliiT avait éli- chargé de (airo h son sujet (les ouverliiri'S au marcpiis.

— Oui, marquis, disait le Clievalii'r, votre llls (lerd ici son leinjis cl sa jeunesse, vous devez cnlln l'envoyer h l.i Cour.

— J'ai toujours .^ongé que, si mon grand ûge m'inlerdisnil d'aller à la Cmir, où, entre nous .soil dil, je ne .sais pas ce i|ue je leiais en voyant ce qui se passe et au milieu des gens nouveaux que reçoit le Roi, j'enverrais du moins mon

fils présenter nos hommages à Sa Majesté. Le Roi doit donner quelque chose au comte, quelque chose comme un régiment, un emploi dans sa maison, enfin, le mettre à même de gagner .ses éperons. Mon oncle l'archevêque a souffert un cruel martjTe, j'ai guerroyé sans déserter le camp comme ceux qui ont cru de leur devoir de suivre les princes : selon moi, le Roi était en France, sa noblesse devait l'entourer. Eh bien ! personne ne songe à nous, tandis que Henri IV aurait écrit déjà aux d'Esgrignon : Venez, mes amis! nous avons gagné la partie. Enfin nous sommes quelque chose de mieux que les Troisville, et voici deux Troisville nommés pairs de France, un autre est député de la Noblesse (il prenait les Grands Collèges électoraux pour les assemblées de son Ordre). Vraiment on ne p?nse pas plus à nous que si nous n'existions pasl J'attendais le voyage que les princes devaient faire par ici ; mais les princes ne viennent pas à nous, il faut donc aller à eux...

— Je suis enchanté de savoir que vous pensez à produire notre cher Victurnien dans le monde, dit habilement li; Chevalier. Cette ville est un trou dans lequel il ne doit pas enterrer ses talens. Tout ce qu'il peut y rencontrer c'est quéque Normande len sotte, hen mal apprise et riche. Que qu'il en ferait?... sa femme. Ah ! bon Dieu I

— J'espère bien qu'il ne se mariera qu'après être parvenu à quelque belle charge du Royaume ou de la Couronne, dit le vieux marquis. Mais il y a des difficultés gi-aves.

Voici les .seules difticultés que le marquis apercevait "i l'entrée de la carrière pour son fils.

— Mon fils, reprit-il après une pause marquée par un soupir, le comte d'E.^grignon, ne peut pas se présenter comme un vn-nu-pieds, il faut l'équiper. Hélas! nous n'avons plus, comme il y a deux siècles, nos gentilshommes de suite. Ah! Chevalier, celle démolition de fond en comble, elle me trouve toujours au lendemain du premier coup de marteau donné par monsieur de Mirabeau. Aujourd'hui, il ne s'agil'plus que d'avoir de l'argent, c'est tout ce que je vois de clair dans les bienfaits de la Restauration. Le Roi no vous demande pas si vous descendez des Valois, ou si vous êtes un des conciuérans de la Gaule, il vous demande si vous payez mille francs de Tailles. Je ne saurais donc envoyer le comte à la Cour sans quelque vingt milli' écus...

— Oui, avec cette bagatelle, il pourra se montrer gakiin ment, dit le Chevalier.

— i:ii bien ! dit mademoiselle Armande, j'ai prié Chrsiul de venir ce .soir. Croiriez-vous, C.hcvalier, que, depuis le jour 011 Chesnel m'a proposé d'épouser ce misérable du Croisier...

— Ah! c'était bien indigne, mademoiselle, s'écria le Chevalier. •

— Im|)ardonnable, dit le marquis.

— Eh bien! reprit mndcmoiselli» Armande, mon frère n'a jamais pu .se décider à demander quoi que ce soit à Chesnel.

— A votre ancien domestique? reprit le Chevalier. Ah . manpiis, mais vous feriez h Chesnel un honneur, un honiirur, un honneur dont il serait reconnaissant jusqu'à son d(>riiier soujiir.

— Non, n'pondit le gentilhomme, jo no (rouvo pas la clio.se digne...

— Il s'agit bien de digne, la chose est nécessaire, reprit le C.hevalier m fai.sanl un léger haut-le-corps.

— Jamais I s'érri.i le marquis on ripostant par un giste (pii diVida je Chevalier h risquer un grand coup poiu' éclairer le viiillard.

— i;li bien! dit le Chevalier, si vous ne le .savez pas, je vous dir.ii, moi, (pie Chesnel a déjà donné (pielque chose h voire tils, (|uelc|ue ch(is(> connue. ..

— Mon llls est incapabl(< d'avoir acrepli' (|uoiqne ce soil de Cliesiii'l, .s'écria le virill.ird en .se redr('ss,ini ei inlerronipant le Chevalier. Il a pu vous deiiiamler. à vous, vingl-eiiKi louis...

— Quelque chose comme cent mille livres, dil lo (.nevalicr en conlinuaiil.

— Lf comte d'Esgrignon doit cent mille livres à un Chesnel, s'écria le vieillard en donnant les signes d'une profonde douleur. Ah! s'il n'était pas fils unique, il p irtirait ce soir pour les îles avec un brevet de capitaine ! Devoir à des usuriers avec lesquels on s'acquitte par de gros intérêts, boni mais Chesnel, un homme auquel on s'attache.

— Oui ! Hotre adorable Viclurnien a mangé cent mille livres, mon cher marquis, reprit le Chevalier en secouant les grains de tabac tombés sur son gilet, c'est peu, je le sais. A son âge, moi !... Enfin, laissons nos souvenirs, marquis. Le comte est en province, toute proportion gardée, ce n'est pas mal, il ira loin ; je lui vois les dérangemens des hommes qui plus lard accomplissent de grandes choses...

— Et il dort là-haut sans avoir rien dit à son père, s'écria le marquis.

— Il dort avec l'innocence d'un enfant qui n'a encore fait le malheur que de cinq à six petites bourgeoises, et auquel il faut maintenant des duchesses, répondit le Chevalier.

— Mais il appelle sur lui la lettre de cachet.

— Ils ont supprimé les lettres de cachet, dit le Chevalier. Quand on a essayé de créer une justice exceptionnelle, vous savez comme on a crié. Nous n'avons pu maintenir les cours prévôtales que monsieur de Buonaparte appelait CommùfionK militaire!:.

— Eh bien! qu'allons-nous devenir quand nous aurons desenfans fous, ou trop mauvais sujets, nous ne pourrons donc plus les enfermer? dit le marquis.

Le Chevalier regarda le père au désespoir et n'osa lui répondre : — Nous serons forcés do les bien élever.

— Et vous ne m'avez rien dit de cola, mademoiselle d'Esgrignon, reprit le marquis en interpellant sa sœur.

Ces paroles dénotaient toujours une irritation, il l'appelait ordinairement ma fœt/r.

— Mais, monsieur, quand un jeune homme vif et bouillant reste oisif dans une ville comme celle-ci, que voulezvous qu'il fasse? dit mademoiselle d'Esgrignon qui ne comprenait pas la colère de son frère.

— Hé diantre! des dettes, reprit le Chevalier, il joue, il a de petites aventures, il chasse ; tout cela coûte horriblement aujourd'hui.

— Allons, reprit le marquis, il est temps do l'envoyer au roi. Je passerai la matinée demain à écrire à nos parens.

— Je connais quelque peu les durs do Navnrreins, deLenoncourf, de Maufrigneuse, de Chaulieu, dit le Chevalier qui se savait cependant bien oublié.

— Mon cher Chevalier, il n'est pas besoin de Inni de façons pour présenter un d'Esgrignon à la Cour, di( le marquis en l'interrompant. Cent milli' livres! se dil-il, ci' t'.hesnel est bien hardi, \ui\h les effets de ces maudits troubles. Mons Chesnel [irotége mon fils. Kt il faut que je lui demande... Non, ma srr'ur, vous ferez celle all'aire. Chesnel prendra ses srtreli-s sur nos biens pour le tout. Puis lavez la Mi: a r^ jeune étourdi, car il finir.iit jinr so ruiner.

Le Chevalier et mailemoisellc d'E-igrignon trouvaient simples et naturelles ces paroles, si comiques pour tout nuire 'pii li's aiiniit entendues. Loin do là, ces deux personnages furent In'-s émus dn l'expression presipie dnuloureiise rpii se [teignit sur les Irails du vieillard. i:n ce moment, monsieur d'rjjgrignon ét.-^it .sous le poidsilequel- <|ue prévisinn sinislre, il devinait [iresque son époque. Il alla s'nss4'oir sur une bergère, au coin du l'eu, oubliant Chrsnel qui devait venir, cl auquel il no voulait rien demrinder.

\fl marquis d'Esgrignon avait alors la physionomie que les Imaginnlions un peu poétiques lui voudraient. So tCto ()res/pir> cli/nive avait encore des cheveux blancs soyeux, plmés h l'arrière de lu t(\te et retombant pur nièrbesplnlrs mois bourlées aux exlrémili'-s. Son lica\i front plein de iio- Messi», m front que Ton admire dans In Mo de l.miis XV, dans eello de |l..(iinn.ir( Il/M', cl d.iMs ( clii- du maréclinl de Rirhelieii, n'oirmiinu r'-KiinJ ni l'aniplenr carrée du niarecliul do Saxe, ni lo ccrclo petit, dur, serni, Irori olem, ilo

Voltaire ; mais une gracieuse forme convexe, finement modelée, à tempes molles et dorées. Ses yeux brillans jetaient ce courage et ce feu que l'âge n'abat point. Il avait le nez des Condé, l'aimable bouche des Bourbons, de laquelle il ne sort que des paroles spirituelles ou bonnes, comme en disait toujours le comte d'Artois. Ses joues plus en talus que niaisement rondes étaient en harmonie avec son corps sec, ses jambes fines et sa main potelée. Il avait le cou serré par une cravate mise comme celle des marquis représentés dans toutes les gravures qui ornent les ouvrages du dernier siècle, et que vous voyez à Saint-Preux comme à Lovelace, aux héros du bourgeois Diderot comme à ceux de l'élégant Montesquieu (voir les premières éditions de leurs œuvres). Le marquis portait toujours un gi-and gilet blanc brodé d'or, sur lequel brillait le ruban de commandeur de Saint-Louis; un habit bleu à grandes basques, à pans retroussés et fleurdelisés, singulier costume qu'avait adopté le roi ; mais le marquis n'avait point abandonné la culotte française, ni les bas de soie blancs, ni les boucles Dès six heures du soir, il se montrait dans sa tenue. Il ne lisait que la Qtwtidieime et la Gazette de France, deux journaux que les feuilles constitutionnelles accusaient d'obscurantisme, de mille énormités monarchiques et religieuses, et que le marquis, lui, trouvait pleine d'hérésies et d'idées révolutionnaires. Quelque exagérés que soient les organes d'une opinion, ils sont toujours au-dessous des purs de leur parti ; de même que le peintre de ce magnifique personnage sera certes taxé d'avoir outrepassé lo \Tai, tandis qu'il adoucit quelques tons trop crus, et qu'il éteint des parties trop ardentes chez son modèle. Le marquis d'Esgrignon avait mis ses coudes sur ses genoux, et se tenait la tête dans ses mains. Pendant tout le temps qu'il médita, mademoiselle Arniande et le Chevalier se regardèrent sans Se communiquer leurs idées. Le marquis souffrail-il de devoir l'avenir do son fils à son ancien intendant? Doulait-il de l'accueil qu'on ferait au jeune comte ? Regrettait-il de n'avoir rien préparé pour l'entrée de son hérifier dans le monde brillant de la Cour, en demeui-ant au fond de sa province où l'avait retenu .sa pauvreté, car comment aurait-il paru à la Cour ? Il soupira fortement en relevant la tète. Ce soupir élaitun de roux que rendait alors la véritable et loyale aristorratie, celle des gentilshommes do province, alors si négligés, comme la plupart do ceux qui avaient saisi leur cpéo et résisté pendant l'orage.

— Qu'a-t-on fait pour les Montauran. pour les Ferdinand, qui sont morls ou ne se sont jamais soumis? se dit-il à voix basse. A ceux qui ont lutté lo plus courageusement, on a jeté de misérables pensions, quelque lieutenance do Itoi dans une forteresse, h la frontière. Evidemment il doutait de la Royauté. Mademoiselle d'I'^sgrignon essayait de r.issnrer son frère sur l'avenir de ce voyage, quand on entendit sur le petit pavé sec de la rue, le long des fenêtres dn salon, un pas qui annonçait Chesnel. Lo notaire se montra bienlAt il la porte que Josépliin, lo vieux valot do cliamhre|(lii comte, ouATit .sans annoncer.

— C.liesnel, mon garçon...

Lo notaire avait soixante neuf ans, une tête chenno, un visage carré, vénérable, ries culottes d'une ampleur qui eussent mérité de SIerno une descriplion épique; des bas (Iraf)i'S, des souliers à agrafes d'argent, un habit en façon de chasuble, el un grand gilet de tuteur.

— Tu as éli'' bien oulrecuidant de prêter de l'argent

nu comte d'l';sgrignon? tu mériterais <pie je te lo rendis.so h l'instant et que nous ne to vissions jamais, car (u as dormi- di'S ailes ;i .ses vices.

Il y eut un momi'nt de silenco comme h la Cour quand lo Uni réprimande pnbli(pieni(>nt un courtisan. Lo vieux notaire avait uneatlilude liuirdile et conirile.

— Chesnel, cet enlani m'iri(pnète, reprit le marquis avec bonté, je veux l'envoyer à Paris, poiu- y servir le Hoi. Tu l'entendras avec nin sœur pour (pi'il y parai.sso convenablement... Nous n'glerons nos comptes...

I.e minipusso retira gravement, on saluant Chesnel par im tfosle l'iunilier.

LE CABINET DES ANTIQUES

— Je remercie monsieur le marquis de ses bontés, dit le vieillard qui restait debout.

•Mademoiselle Armande se leva pour accompagner son frère; elle avait soané, le valet de chambre était à la porte, un flambeau à la main, pour aller coucher son maître.

— Asseyez-vous, Chesnel, dit la vieille fille en revenant. Par ses délicatesses de femme, mademoiselle Armande

ôlait toute rudesse au commerce du marquis avec son ancien intendant , quoique sous cette rudesse, Chesnel devinât une alîcction magnifique. L'attachement du marquis pour son ancien domestique constituait une passion semblable à celle que le maître a pour son chien, et qui le porterait à se battre avec qui donnerait un coup de pied â sa bête : il la regarde comme une partie intégrante de son existence, comme une chose qui, sans être tout à fait à lui, le représente dans ce qu'il a de plus cher, les sentimens.

— Il était temps de faire quitter celte ville à monsieur le comte, mademoiselle, dit sentencieusement le notaire.

— Oui, répondit-elle. S'ost-il permis quelque nouvelle escapade?

— Non, mademoiselle.

— Eh bien I pourquoi l'accusez-vous!?

— Mademoiselle, je ne l'accuse pas. Non, je ne l'accuse pas. Je suis bien loin de l'accuser. Je ne l'accuserai même jamais, quoi qu'il fasse 1

La conversation tomba. Le Chevalier, être éminemment compréhensif, se mit h bâiller comme un hommr: talonné par le sommeil. Il s'excusa gracieusement de quitter le salon, et sortit ayant envie de dormir autant que de s'aller noyer : le démon de la curiosité lui écarquillail les yeux, et de sa main délicate ôtait le colon que le Chevalier avait dans les oreilles.

— Eh bien ! Chesnel, y a-t-il quelque chose de nouveau? dit mademoiselle Armande inquiète.

— Oui, reprit Chesnel, il s'agit de ces choses dont il est impossible de pnrliT ;i monsieur le marquis : il tomberait foudroyé par une apoplexie.

— Dites donc, reprit-elle en penchant sa belle tOte surlo dos dosa bergère et laissant aller .ses bras lo long de sa taille comme une personne qui attend le coup de la mort sans se défendre.

— Mademoiselle, monsieur le comte, qui a tant d'esprit, est le jouet do petites gens en train d'épier une grande venReauco : ils nous voudraient ruiués, liumiiiésl Le Président du Tribunal, lo sieur du Uoncerol, a, comme vous savez, les plus liantes prétentions nobiliaires...

— Son grand-pèro était procureur, dit mademoiselle Ar ■ mande.

— Jo lo sais, dit lo notaire. Aussi no l'avez-vouspas reçu chi'z VOUS; il un va pas non plus chez messieurs do Tioisville, ni chez Ir duc de (Jordori, ni clii'z le niarcpiis ilo (!as- U'ran; inaisil nsluti dnspili(>rsilu salon do duCroisicr. MousiourFiHIcien dulloncerel, avec, (|ui votre neveu peut frayer .sinis lr(p() M! coinpnirneMre (Il lui liiut des (^ompa^Miniis), eh bien! ce jeune homme est le conseilliT de loiili'S ses folies, lui et deux ou trois autres i|ui sont du parti do votre ennemi, di^ l'i'rmemi de mt)nsi('ur lo Chevalier, de (u-lui (pii ne respire que vcnneanco contre vous et roniri' (ouïe la NobJissc. Tdiis es|)t'rent vous ruiner par votre neveu, le voir ((itnln'! dans lu boue. Celle ronspiralion est nieni'o par cesycDpliantedodu Croisier ipii lait le royaliste; sa pauvre l'emine j(,'tiore tout, vous la coiniaissez, jo l'aurais su plus lAt si cIIp avait des oreilles pour enlendro le mal. Pendant qnn|i|unlnmpH, ces jeimes fous n'iUaienI pas dans le secrel, ils n'y nii<llaic!n( p(>rsotine; mais, rt force do rire, tes ineiic'iirs S" sont roniproniis, les niais ont compris; et, d(>puis les dcrnii'n'SPHcapadeHdu comte, ils wi sont érliappiSi n diri> quc-l'jiii'S mots «|unnd ils r>laii-nt ivres, ("es nmls m'ont ^•l|■• rapp(irl(W pur (les piTsdiun's (|iii(;rines de voir MM si lie.iii, un si iKiblo cl si rliiinnanl ji'iine honnn>> sn perdiinl h plaisir, ilans co momeni, on le plaml. daiis ipielipioo jours II SITU... jo n'ose...

— Méprisé, dites, dites, Chesnell s'écria douloureusement mademoiselle Armande.

— Hélas 1 comment voulez-vous empêcher les meilleures gens de la ville, qui no savent que faire du matin jusqu'au soir, de contrôler les actions de leur prochain ? Ainsi, les pertes de monsieur le comte au jeu ont été calculées. Voilà, depuis deux mois, trente mille francs d'envolés ; ei chacun se demande où il les prend. Quand on en parle devant moi, je vous les rappelle à l'ordre! Ah mais!... Croyez-vous, leur disais-je ce matin, si l'on a pris les droits utiles et les terres de la maison d'Esgrignon, qu'on ait mis la main sur les trésors? Le jeune comte a le droit de se conduire à sa guise ; et tant qu'il ne vous devra pas un sou, vous n'avez pas h dire un mol.

Mademoiselle Armande tendit sa main sur laquelle le vieux notaire mit un respectueux baiser.

— Bon Chesnel I Mon ami, comment nous trouverez-vous des fonds pour ce voyage? Victurnien ne peut aller à la Cour sans s'y tenir à son rang.

— Oh ! mademoiselle, j'ai emprunté sur lo Jard.

— Comment, vous n'aviez plus rien ! Mon Dieu, s'écriat-elle, comment ferons-nous pour vous récompenser?

— En acceptant les cent mille francs que je liens à votre disposition. Vous comprenez que l'emprunt a été secrètement mené pour ne pas vous déconsidérer. Aux yeux de la ville, j'appartiens à la maison d'Esgrignon.

Quelques larmes vinrent aux yeux de mademoiselle Armande; Chesnel, les voyant, prit un pli de la robe de celte noble fille et le baisa.

— Ce ne sera rien, reprit-il, il faut que les jeunes gens jettent leur gourme. Le commerce des beaux salons de Paris changera le cours des idées du jeune homme. El ici, vraiment, vos vieux amis sont les plus nobles cœurs, les plus dignes personnes du monde, mais ils ne sont pas anmsans. Monsieur le comte pour se désennuyer est obligé do descendre, et il finirait par s'encanailler.

Le lendemain, la vieille voilure de voyage de la maison d'Esgrignon vit le jour, et fut envoyée cliez lo sellier pour être mise en élat. Le jeune comte fut solennellement averti par son père, après le déjeuner, des inteuUons formées h son égard : il irait à la Cour demander du service au Roi; en voyageant , il devait se déterminer pour une carrière quelconque. La marine ou l'armée de terre, les ministères ou les ambassades, la Maison du Roi, il n'avait qu'à choisir, tout lui serait ouvert. Lo Roi saurait sans doute gré aux d'Esgrignon de ne lui avoir rien demandé, d'avoir ri'servé les faveurs du irAne pour l'héritier de la maison.

Depuis SCS folies lejeuned'l^s^'rignon avait flairé lemondr parisien, et jugé la vie réelle. Conmio il s'aiiissait pour lui do (juiller la province et la maison paternelle, il éc^Miti» gravement l'allocution do son rcspeclabli» père, sans lui ré^jondre (jue l'on n'entrait ni dans In marine ui dans l'aruiéo comme jadis; que, pour devenir sous-lieulenanl do cavalerie sans passer par les Ecoles spéciali^, il rallail S(>rvir dans les Pa>:es; que les Hls des familles les plus illuslres allaient fi Saint-Cyr et h l'iû-olo l'olytecliuique, ni plus ui moins (pie les (ils de roturiers, aprt's das concours publics oîi les Ki'nliishommcs couraient la clianiu> d'avoir le dessons avec les vilains. Kn éclairant .son p»'ro, il pouvait no pas avoir les fonds nécessaiws iioiir un séjour t\ Paris, i' laissa donc croire au marquis et h sa l.inUt Armande qn'i nurail à monter dans les c^irros,S(^s du Roi, h paraître an ran;; que s'attribuaient les d'ICsjrriKUon au Irnips actuel, et à rr.iyernvec les plus grands soit^niMirs. Marri de ncMionnor h son lils qu'un domeslicpie pour rarr(im|i.iKner. le niar- (piis lui otl'ril son vieux valel JoM'pliin, un homme de ronllfluce qui nurail soimle lui, ijui veillerait lii^èlenienl à se,s atr.iire . ( t de qui le pauvre (H-ro si» défaisait, («opérant lo renipl ner aiqirès de lui |>ar un jeuno domesliipie.

— Souvenez-vou"». mon llls. lui dit-il, qu»' vous êtes un Carol. que voire Si\\\i e>l un sim>^ pur de loiil<> nii'villi.inr*», <|iie voire écusson n pour devise: Il r<t n<flrt>l (pi'it vous permet daller partout la l<^le hnnie.ol de prétendre h dos r-ines. Rendpa gnkc h votre père, coinmo moi jo lis au

mien. Nous devons à l'honneur de nos ancêtres, saintement conservé, de pouvoir regarder tout en face, et de n'avoir à plier le genou que devant une maîtresse , devant le Roi et devant Dieu. Voilà le plus grand de vos privilèges- Le bon Chesnel avait assisté au déjeuner, il ne s elail pas mêlé des recommandations héraldiques, ni des lettres aux puissances du jour ; mais il avait passé la nuit à écrire à l'un de ses vieux amis, un des plus anciens notaires de Pdri?. La paternité factice et réelle que Cliesnel portait à Vicfurnien serait incomprise si Ton omettait de donner cette lettre, comparable peut-être au discours de Dédale à Icare. Ne faut-il pas remonter jusqu'à la mythologie pour trouver des comparaisons dignes de cet homme antique ?

« Mon cher et respectable Sorbier,

» Je me souviens avec délices d'avoir fait mes premières armes dans notre honorable carrière chez ton père. où tu m'as aimé, pauvre petit clerc que j'étais. C'est à ces souvenirs de cléricalurc, si doux à nos cœurs, que je m'adresse pour réclamer de toi le seul service que je t'aurai demandé dans le cours do notre longue vie, traversée par ces catasiraphes politiques auxquelles j'ai dû peut-être l'honneur de devenir ton collègue. Ce service, je le le demande, mon ami, sur le bord de la tombe, au nom de mes cheveux blancs, qui tomberaient de douleur si tu n'obtempérais pas à mes prières. Sorbier, il ne s'agit ni de moi ni des miens. J'ai perdu la pauvre madame (Chesnel et n'ai pas d'enfans. Hélas I il s'agit de plus que ma famille, si j'en avais une; il s'agit du fils unique do monsieur le marquis d'Esgrignon, do qui j'ai eu l'Jionneur d'être l'intendant au sortir de l'Étude, où son père m'avait envoyé, h si-s frais, dans l'intention de me faire fiire fortune. Cette maison, où j'ai été nouiTi. a subi tous 1rs malheurs delaRévolution. J'ai pu lui sauver quelque bien, maisqu'est-co en comparaison de l'opulence éteinte? Sorbier, je ne saurais t'exprimer à quel point je suis attaché à cette grande maison que j'ai vue près de choir dans l'abîme dos temps : la proscription, la confiscation, la vieillesse et point d'enfant! Combien de malheursl Mon'iieur le marquis s'est marié, sa femme est morte en couches du jeune comte, il ne reste aujourd'hui de bien vivant que ce noble, cher et précieux enfant. Les deslinée.s de cette maison résident en ce jeune homme, il a fiit quelques dettes en s'amusant ici. Quedok-enircn province avec cent misérables louis? Oui, mon ami, c^nt louis, voilà où en est la grande maison d'Lsgrignon. flans celle extrémité, son père a senti la nécessité do renvoyer h Paris y réclamer h la Cour la faveur du Hol. Paris est un lieu bien il.mgereux pour la jeunesse, i II faut la <lose de raison qui -nous fait notaires pour y vivre sagement. Je serais d'ailleurs au d(''sespoir desavoir co pauvre enfant vivant des f)rivalions que nous avons connues. Te souviens-lu du plaisir avec lecpiel tu as partagé mon petit pain, au parterre du Thi'Atn'-Franriw'i, quand nous y sommes restés un jour et une nuit pour voir la représentation du Mnriaf/c de l'igaro? aveugles que nous étions ! Nous ('tioiis heureux ei pauvres, mais un noble ne saurait êlre luiureux dans l'indigence. L'indigeiic(! d'un noble est une cliosc contre nature. Ali 1 Sorbier, (juaml on a eu le bonheur d'avoir, do s-i main, arrêté dans sa chule l'un des plus beaux arbres I gi-néalo^iques du royaume, il est si naturel de s'y atla- • ilier, de l'aiincr, de l'arrowr, de vouloir bî voir n'flfîuri, ' que lu ne l'élonneras point des préciiulionsipie je prends, I el di! m'enlendre n'elamer le (oncours di' les lumières 1 pour faire arriver il biiTi noire jeune homme. la maison ■ d'Kvgngnon a dcsinK! |q sonime de cent mille lianes I aux Irais du voyage entrepris par iiionsiiiir le nuiile. Tu I le verras, il n'y a pas à Paris de jeuiii' homme qui puisse I lui être roiiipan-l Tu l'intéresseras à lui comme A un lils ' iinicpie. Kiillii jo Kuis (uTlaiii qui- madame Sorbier n'iii-si- I terapasà le Hocoiider (Inns la lulello iiiorale dont ji' liii-

» vestis. La pension de monsieur le comte Victurnien est » lîsée à deux mille francs par mois ; mais tu corrimence- » ras par lui en remettre dix mille pour ses premiers fraîs. » Ainsi, la famille a pourvu à deux ans de séjour, hors le » cas d'un voyage à l'étranger, pour lequel nous verrions » alors à prendre d'autres mesures. Associe-toi, mon vieil » ami, à cette œuvre, et tiens les cordons do la bourse un » peu serrés. Sans admonester monsieur le comte, sou- « mets-lui des considérations, retiens-le autant que tu » pourras, et fais en sorte qu'il n'anticipe point d'un mois » sur l'autre sans de valables raisons, car il ne faudrait » pas le désespérer dans une circonstance où l'honneur se- » rait engagé. Informe-toi de ses démarches, de ce qu'il » fait, des gens (ju'il fréquentera; surveille ses liaisons. » Monsieur le Chevalier m'a dit qu'un danseuse de l'Opéra » coûtait souvent moins cher qu'une femme de la Cour. » Prends des informations sur ce point, et retourne-moi ta » réponse. Madame Sorbier pouiTait, si lu es trop occupé, » savoir ce que deviendra le jeune homme, où il ira. Peut- » être l'idée de se faire l'ange gardien d'un enfant si char- » mant et si noble lui sourira-t-elle I Dieu lui saurait gré » d'avoir accepté cette sainte mission. Son cœur tressail- » lera peut-être en apprenant combien monsieur le comte » Victurnien court de dangers dans Paris ; vous le verrez: » il est aussi beau que jeune, aussi spirituel que confiant. » S'il se liait à quelque mauvaise femme, madame Sorbier » pourrait mieux que toi l'avertir de tous les dangers qu'il » courrait. 11 est accompagné d'un vieux domestique qui » pourra te dire bien des choses. Sonde Josépbin, à qui » j'ai dit de te consulter dans les conjonctures délicates. » Mais pourqtioi t'en dirais-je davantage ? Nous avons été » clercs et malins, rappelle-toi nos escapades, et aie pour » cette affaire quelque retour de jeunesse, mon vieil ami. » Les .soixante mille francs le seront remis en un bon sur » le Trésor, par un monsieur de notre ville qui se rend » à Paris, » etc.

Si le vieux couple eût suivi les instructions de Chesnel,' il eût été obligé do payer trois espions pour surveiller le comte d'Esgrignon. Cependant il y avait dans le choix du dépositaire une ample sagesse. Un banquier donne des fonds tant qu'il en a dans sa caisse h celui qui se trouve crédité chez lui ; tandis qu'à chaque besoin d'argent lo jeune comte serait obligé d'aller faire une visite au notaire qui, certes, userait du droit de remontrance. Victurnien pensa trahir sa joio en apprenant qu'il aurait deux mille francs par mois. H no savait rien de P iris. Avec cette somme, il croyait pouvoir y mener un train de Prince.

Le jeune comte partit le surlendemain accompagné des bénédictions de tous les habitués du Cabinet des Antiques, enibrassi' |i,u' les douairières, comblé de vœux, suivi hors d(! la ville par son vieux père, par sa .sœur et par Chesnel, (pii, tous trois, avaient les yeux pleins do larmes. Ce départ subit défraya pendant [ilusieurs soirées les entretiens (le la ville, il remua surtout les cœurs haineux du salon do (lu Croisier. Après avoir juré la perte des d'Ivsgrignon, l'ancleii fournisseur, le Président et leurs adhérons, voyaient leur proie .s'échappanl. Leur veng(\ince était fondée sur les vices de cet étourdi, di'sormais hors do leur portée.

Une pente naturelle h l'espril humain, (|ui fait souvent une di''liauch(''e de la tille d'une (l(''vole, une di^-ote de la lilhi d'une femme h'gère, la loi des Coulraires, ipii ,s:ins doute est la résHilaiite de la loi des Similaires, entraînait Vicluriiien vers Paris par un di'sir u'upiel il aurait siiccom- 1)1' lot ou lard, filevé dans une vieille maison de province, entouré de ligures douces et trauijuilles cpii lui souriaient, (le gens «raves iill'eclioiiiK's à leurs niaîlres et en liai iiiouie avec les couleurs (iulii|ues d(> celte deiiivure. Cet enfant n'avait vu ipie des amis respecl.ililes. lAceptci le Chevalier séculaire, tous ceux <|iii reiiloiirèreiil avaient il(^s maiiièi-es posées, des paroles décentes et sentencieuses. Il avait M caressi* par ces femmes à jupes gri.ses, à mitaines brodi'es, (|iie llloiiilet vous a di'uviules. L'intérieur de la maison pa^

LE CABINET DES ANTIQDES

tcrnello était décoré par un vieux luxe qui n'inspirait que les moins folles pensées. Enfin, instruit par un abbé sans lausse religion, plein de celte aménité des vieillards assis sur ces deus siècles qui apportent dans le nôtre les roses sécliées do leur expérience et la fleur fanée des coutumes de leur jeunesse, Victurnien, que tout aurait dû façonner à des habitudes sérieuses, à qui tout conseillait do continuer la gloire d'une maison liistorique, en prenant sa vie comme une grande et belle chose, Victurnien écoutait les plus dangereuses idées. Il voyait dans sa noblesse un marchepied bon à l'élever au-dessus des autres hommes. En frappant cette idole encensée au logis paternel, il en avait senti le creux. Il était devenu le plus hon'ible des êtres sociaux et le plus commun à rencontrer, un égoïste conséquent. Amené, par la religion aristocratique du moi, à suivre .ses fantaisies adorées par les premiers qui eurent soin do son enfance, et par les premiers compagnons de ses folies de jeunesse, il s'était habitué à n'estimer toute chose que par le plaisir qu'elle lui rapportait, et à voir de bonnes âmes réparant ses sottises ; complai.'-ance pernicieuse qui devait le perdre. Son éducalion, (iiifiquc belle et pieuse qu'elle fût, avait le défaut de l'avoir trop isolé, de lui avoir caché le train de la vie à son époque, qui, certes, n'est pas le train d'une ville de province : sa vraie destinée le menait plus haut. 11 avait contracté l'habituJe de ne pas évaluer le fait à sa valeur sociale, mais relative ; il trouvait ses actions bonnes en raison de leur utilité. Comme les despotes, il faisait la loi pour la circonstance ; système qui est aux actions du vice ce que la fantaisie est aux œuvres d'art, une cause perpétuelle d'irrégularité. Doué d'un coup d'oeil perçant et rapide, il voyait bien et juste; mais il agissait vite et mal. Je no sais quoi d'incomplet, qui ne s'explique pas et qui se rencontre en beaucoup de jeunes gens, allérait .sa conduite. Malgré son active pensée, si soudaine en ses manifestations ; dès que la sensation parlait, la cervelle obscurcie semblait ne plus exister. Il eût fait l'étonncment des sages, il était capable do surprendre les fous. Son désir, comme un grain d'orage, couvrait aussitôt les espaces clairs et lucides do son cerveau; puis, après des dissipations contre lesquelles il se trouvait sans lorce, il tombait en des abattcmens de tOle, de cnur et de corps, en des prostrations coBiplèlcs où il était imbécile à demi : caractère à traîner un homme dans la boue (juand il est livré à lui-môme, à le conduire au sonmiet de l'Etat quand il est soutenu par la main d'un ami sans pitié. Ni Cliesnel, ni le père, ni la tante n'avaient pu pénétrer cette Ame qui tenait partant de coins à la poésie, mais fraiipéo d'une épouvantable faiblesse à son centre.

Quand Virlurnien fut h quelques lieues do sa villo natale, il n'éprouva pas li- moindre regret, il no pensa plus à .son vieux [>ère, qui lo chérissait comme dix générations, ni h .sa tante dont le dévouement était pres(|ue insensé. Il uspirait A Paris avec une violence fatale, il s'y était loujours lraiis(i()rté par la pensée comme dans le momie do la ft'erie, et y avait mis lu scène (l(! sr's plus \hi\\\\ rAves. Il croyait y primer comme dans la ville et dans le département où régnait lo nom do son (lère. l'Ieiii, non d'orffueil, mais de vanili', ses jouissances s'y agrandissaient de touli- la grandeur de Paris. Il franchit la distance avec- raiiiditi''. lie mOme qu(! .sa pensée, sa voilure ne mit aucune transition cnlro l'horizon borné de .sa province et le monde énorme lie la rafiilale. Il dencemlit rue de Hichelieii, dans un bel hôtel près du boulevard, et se liAla de prendre» possession di- Paris ((iinine un eliev.il .iH'.uni' se rue sur une prairie. Il eut liieiiiùi ilistiiigui- la dillV'rence des deux pays. Surpris plus i|u'inti[nidi; par ce cliangemenl, il reconnut, avec la promptitude do son es()ril, combien il était peu de choso nn milieu de {(«ite eneyrlopiMIe babylunienne, condiien il serait fou de se niellreeii travers du torrent des idi-es et des truiMirs nouvelles. Un .seul fait lui siillil. I.a vedle il avait remis la lellre de son pèro an duc, do I.eiioncoiirl, un des seigneurs l'ivinrais |n pliiHnn faveur auprès du Uoi ; i| l'aviiil trouvé dans son magnifique liôlel, nu niiljfMi des splenileiirs nrislorrallqiie^, le lendemain il le rencoiitru sur

DK DAI, VC. — II. IMiiil .!« Il I

le boulevard, à pied, un parapluie à la main, flânant, sans aucune distinction, sans son cordon bleu que jadis un chevalier des Ordres ne pouvait jamais quitter. Ce duc et pair, Premier Gentilhomme de la Chambre du Roi, n'avait pu, malgré sa haute politesse, retenir un sourire en lisant la lettre du marquis , son parent. Ce sourire avait dit à Victurnien qu'il y avait plus de soixante lieues entre le Cabinet des Antiques et les Tuileries ; il y avait une distance de plusieurs siècles.

A chaque époque, le Trône et la Cour se sont entourés de familles favorites sans aucune ressemblance ni de nom ni de caractères avec celles des autres règnes. Dans cette sphère, il semble que ce soit le Fait et non l'Individu qui se perpétue. Si l'Histoire n'était là pour prouver cette observation, elle serait incroyable. La Cour de Louis XVIII mettait alors en relief des hommes presque étrangers à ceux qui ornaient celle de Louis XV : les Rivière, les Plaças, les d'Avaray, les Dambray, les Vaublanc , Vitrolles , d'Aulichamp, Larochejaquelein, Pasquier, Decazes, Laine, de Villèle, La Bourdonnaye, etc. Si vous comparez la Cour de Henri IV à celle do Louis XIV, vous n'y retrouvez pas cinq grandes maisons subsistantes : Villeroy, favori de Louis XIV, était le petit -fils d'un secrétaire parvenu sous Charles IX. Le neveu de Richelieu n'y est prescpie rien déjà. Les d'Esgrignon , tout-puissans sous Henri IV, quasi princiers sous les Valois, n'avaientaucune chance à la Cour de Louis XVIII, qui ne songeait seulement pas à eux. Aujourd'hui des noms aussi illustres que celui des maisons souveraines, comme les Foix Grailly, faute d'argent, la .seule puissance do ce temps, sont dans une obscurité qui équivaut à l'extinction. Aussitôt que Victurnien eut jugé ce monde, et il ne le jugea que sous ce rapport en se sentant blessé par l'égalité parisienne, monstre qui acheva sous la Restauration de dévorer le dernier morceau de l'Etat social, il voulut reconquérir sa place avec les armes dangereuses, quoique émousséos, que lo siècle laissait h la Noblesse : il imita les allures do ceux à qui Paris accordait sa coûteuse attention, il sentit la nécessité d'avoir des chevaux, de belles voitures, tous les accessoires du luxe moderne. Comme lo lui dit de Marsay, le premier dandy qu'il trouva dans lo premier salon où il fut introduit, il fallait .se mettre à la hauteur (le son époque. Pour son malheur, il tomba dans le momie des roués Parisiens, des de Slarsny, des Ronquerolles, des Maxime deTrailles,des des Lupeaulx, des Rastignac, des Vandenesse, des Ajuda-Pinto, des Beaudcnord et des Manerville, qu'il trouva chez la marquise d'Espard, chez les duchesses de Graïuilieu, de Ciirigliano, chez les niar(]uises d'Aiglemont et de Lislomère, chez madame de Sérizy, h l'Opéra, aux ambass;ides, partout où lo mena son beau nom et sa fortune apparente. A Paris, un nom de haute noblesse, reconnu et adofité par le faubourg Saint-Germain qui suit ses provinces sur le bout du doigl, est un passe-port (pii ouvre les portes les plus dilliciles h tourner sur leurs gonds pour les inroiinus et pour les lu-^ ros de la société secondaire. Victurnien trouva tous ses parons aimableselaccueillans dès (pi'ilne se produisit pas en solliciteur : il avait vu .sur-le-champ (pio l(« moyen de no rien obtenir était de demander quelque chose. A Paris, si le iireiiiier mouvement est d(> .s(> montrer protecteur, le seeomt, beaucoup plus durable, est de mépriser le protégé. La derti', la vanité, l'orgueil, tous les bons comme les mauvais si'iilimens du jeune comte lo portèrent à prendre, nu contraire, une altitude agressive. Les ducs de l.enoncouri, de (.haulieu,deNnvarreins, de Grandlieu. de Maiifrigneuse, le prince de Ulainoiil-r.liauvry, .se llrenl alors un plaisir do présenterai! Hoi ce charmant débris d'une vieilU» famille. Viclurnien vint aux Tuileries dans un niaKiiillque équipogo aux armes de sa maison ; mais sa présentation lui di'-mon- Ira (pu- le peuple donnait trop de soucis au Hoi pour qii'i peiisiU il sa Noblesse. Il devina tout h coup l'iloliMiie auquel la Uestniirnlion, bardée de ses vieillards eliK'd'Ies et de ses vieux courtisans, ovail condamné l.i jeune>-e ludile. H comprit ipi'il n'y avait pour lui de place lonveii.ible ni \ la Cour, ni dans l'fctat, ni n l'Hrm(»e. eniin nulle part. Il

ii'iIp" h'initlin' 5— 7

DE BALZAC

s'élança donc dans le monde des plaisirs. Produit à l'Élysée-Bourbon, chez la duchesse d'Angoulôme, au pavillon Marsan, il rencontra partout les témoignages do politesse superflcielle dus à rhéritier d'une vieille famille dont on se souvint quand on le vit. C'était encore beaucoup qu'un souvenir. Dans la distinction par laquelle on honorait Vic- (urnien, il y avait la pairie et un beau mariage ; mais sa vanité l'empêcha de déclarer sa position, il resla sous les armes de sa fausse opulence. Il fut d'ailleurs si complimenté de sa tenue, si heureux de son premier succès, qu'une honte éprouvée par bien des jeunes gens, la honte d'abdiquer, lui conseilla de garder son attitude. Il prit un pelit appartement dans la rue du Bac, avec une écurie, une remise, et tous les accompngnemens de la vie élégante à laquelle il se trouva tout d'abord condamné.

Celte mise en scène exigea cinquante mille francs, et le jeune comte les obtint, contre toutes les prévisions du sage Chesnel, par un concours de circonstances imprévues. La lettre de Chesnel arriva bien à l'Étude de son ami ; mais son ami était décédé. En voyant une lettre d'affaires, madame Sorbier, veuve très peu poétique, la remit au succescesseur du défunt. Maître Cardot, le nouveau notaire, di au jeune comte que le mandat sur le Trésor seréiit nul, s'ij était à l'ordre de son prédécesseur. En réponse à l'épîlre s] longuement méditée par le vieux notaire de province, maître Cardot écrivit une lettre de quatre lignes, pour toucher, non pas Chesnel, mais la somme. Chesnel fit le mandat au nom du jevine notaire qui, peu susceptible d'épouser la sentimentalité de son correspondant et enchanté de se mettre aux ordres du comte d'Esgrignon, donna tout ce que lui demandait Victurnien. Ceux qui connaissent la vie de Paris savent qu'il ne faut pas beaucoup de meubles, de voilures, do chevaux et d'élégance pour employer cinquante mille francs; mais ils doivent considérer que Victurnien eut immédiatement pour une vingtaine do mille francs de dettes chez ses fournisseurs, qui d'abord no voulurent pas do sonargimt; sa fortune étant assez promptemont grossie par l'opinion pubUquo et par Joséphin, espèce de (.hesnel en livrée.

Un mois après son arrivée, Victurnien fut obligé d'aller reprendre une dizaine de mille francs chez son notaire. 11 avait simplement joué au whist chez les ducs de Navarreins, do Chaulieu, de Lenoncourt, et au Cercle. Après avoir d'abord gjgné qui'lques milliers de francs, il en eut bientôt perdu cinq ou six mille, et sentit la nécessité de se faire une bourse de jeu. Victurnien avait l'esprit qui plaît au monde et qui permet aux jeuni's gens de grande lamille do 80 mettre au niveau de toute élévation. Non-sculemonl il fui aussitôt admis comme un personnage dans la bande de la belle jeunesse ; mais encore il y fut envié. Quand il se vil l'otijcl (lo l'envie, il «iprouva une .satisfaction enivrante, peu faite pour lui inspjier des rc^formes. Il fut, suus ce rapport, insensé, il ne voulut pas penser aux moyens, il puisa dans ses sacs comme s'ils devaient toujours .se remplir, et se défendit ù lui-mûme d(i nifléchir à ce qu'il advii-ndrail do ce syslcme. DaiLs ce mondn dissipé, dans co tourbillon de I0.ti',s, on admet 1rs acteurs en scène sous leurs brillans costunM'S, sans s'enqué-rir de liiurs moyens : il n'y a rien do plus mauvais que de les discuter. Chacun doit ixTpéluer sus richesses comme la nature perpétue la bi"iine, en s'crel. On cause d(;s diUresses échues. t)ii s'ini|ui<;te en raillant de la l'urtune do ceux que l'on ne connaît |ias. inni'* on .s'arrCto là. Un jeune homme comme Victurnien, «(ppuyé par les pnissances <lu faubourg Saint-Germain, cl 5 qui ses proleeleurs cux-iiii^nies accordaient une furliine su(»éri<Mire {i celle (ju'il nvuit, ne filt-ce que pour «i! dtiliarrassnr de lui, tout cela 1res DiKMiient, très r;l('';,'.imnienU [».ir un mol, piir une phrase ; ciiliii un roinle .'i marier, joli homme, liien pensant, spirilurl, dniit le père posséiiail cnr.oro le» lenes de miii vn'UX manpiiMit et le cliAleaii liiTi'dildiro, cejeuiin lioinme e.st (iiliuirableni"nl accui-ilii dan.t Joules les malsons uù il y a des jctnies fiMiiiiies eniiuyûvH, d(!S mènw accorii|>UKn()(>ii de llllcs à marier, ou Ji-s belli'M daiisj'UM-s sjins dut. Le nionrle l'attira donc on

souriant sur les premières banquettes de son Ihéûtre. Les banquettes que les marquis d'autrefois occupaient sur la scène existent toujours à Paris où les noms changent, mais non les choses.

Victurnien retrouva dans la société du faubourg Saint- Germain où l'on se comptait avec le plus de réserve, le double du Chevalier, dans la personne du vidame do Pamiers. Le vidame était un chevalier de Valois élevé à la dixième puissance, entouré de tous les prestiges de la fortune, et .louissant des avantages d'une haute position. Ce cher vidame était l'entrepôt de toutes les confidences, la gazette du faubourg ; discret néanmoins, et comme toutes les gazettes, ne disant que ce que l'on peut publier. Victurnien entendit encore professer les doctrines transcendantes du Chevalier. Le vidame dit à d'Esgrignon, sans lo moindre détour, d'avoir des femmes comme il faut, et lui raconta ce qu'il faisait à son âge. Ce que lo vidame de Pamiers se permettait alors est si loin des mœurs modernes, où l'âme et la passion jouent un si grand rôle, qu'il est inutile de lo raconter à des' gens qui ne le croiraient pas. Mais cet excellent vidame fit mieux, il dit en forme de conclusion à Victurnien : — Je vous donne à dîner demain au cabaret. Après l'Opéra, où nous irons digérer, je vous mènerai dans une maison où vous trouverez des personnes qui ont le plus grand désir de vous voir. Lo vidame lui donna un délicieux dîner au Rocher-dc-Cancalc , où il trouva trois invités seulement : do Marsay, Rastignac et Blondet. Emile Blondet était un compatriote du jeune comte, un écrivain qui tenait à la haute société par sa liaison avec une charmante jeune femme arrivée de la province de Victurnien, cetto demoiselle de Troisville mariée au comte do Montcornet, un des généraux de Napoléon qui avaient passé aux Bourbons. Le vidame profcs'-ait une profonde mésestime pour les dîners où les convives dépassaient le nombre six. Selon lui, dans ce cas, il n'y avait plus ni conversation, ni cuisine, ni vinsgoiités en connaissance de cause.

— Je ne vous ai pas appris encore où je vous mènerai ce soir, cher entant, dit-il eu prenant Victurnien par les mains et en les lui lapolant. Vous irez chez mndemoisello des Touches, où seront en petit comité toutes les jeunes jolies fennnes qui ont des préd-nlions à l'esprit. La littérature, l'iU't, la poésie, enfin les taleiis y sont en honneur. C'est un de nos anciens bureaux d'esprit, mais vernissé de morale monarchique, la livrée do ce temps-ci.

— C'est quclinel'ois ennuyeux et fatigant commo uno paire de liotles neuves, mais il s'y trouve des femmes à qui l'on ne peut parler que là, dit de Marsay.

— Si tous les poêles qui viemKMit y décrotter leurs muses ressemiilaient à notre compagnon, dit Bastignac en frappant làiiiilièremriil sur l'éiiaule de Blondi'!, ou s'amuserait. Mais l'ode, la billade, les méditations à petits senlimeus, les romans à grandes marges, infestent un peu trop rcs(iril et les cana[iés.

— Pourvu (pi'ils ne gâtent pas les femmes et no corrom- [lent pas les jeunes tilles, dit do Marsiiy, je no les hais pas.

— Messieurs, dit en souriant Blondet, vous empiétez sur mon champ littéraire.

— Tais-(oi, tu nous as volé la plus charmante tomme du monde, heureux drôle! s'écria Rastignac, nous pouvons bien te prendre les moins brilliuiles idées.

— Oui, le coquin est heureux, dit lo vidame on prenant Blondi'tparl'oreilli'et la lui tdriillant. mais Victurnien scrï puut-fiire plus heureux ce .soir...

— Déji'i I s'é(;ria de Marsay. l.o voilà depuis un mois ici, h peine at-il eu lo tem|is de secouer la poudre de son vii'iix iiiaiioir, d'essuyer la saumure dans lacpielle .sa lanle l'ovait conservée; à peine a-t-il eu un cheval anglais un peu pr;>|ire, un tilbury à la moile, un groom...

— Non, non, il n'a i)as de ki'ooiu, dit Uasiignac en interrompanl di» Marsay ; il a une manière de petit paysan qu'il a amené de ion endroit, et que Buisson, li^ tailleur qui comiireiid le mieux les liabiLs do livrée, déclarait inhabile h porter uno veste...

LE CABINET DES ANTIQUES

— Le fait est que vous auriez dû, dit gravement lo vidame, vous modeler sur Beaudenord, qui a sur vous fous, mes petits amis, l'avantage de posséder le vrai tigre anglais...

— Voilà donc, messieurs, où en sont les gentilshommes en France, s'écria Vicfurnicn. Pour eus la grande question est d'avoir un tigre, un cheval anglais et des babioles...

— Ouais I dit Blondet en montrant Victurnien,

Le bon sens de monsieur quelquefois m'épouvante.

Eh bien ! oui, jeune moraliste, vous en êtes là. Vous n'avez môme plus, comme le cher vidame, la gloire des profusions qui l'ont rendu célèbre il y a cinquante ans 1 Nous faisons de la débauche à un second étage, rue Monlorgueil. Il n'y a plus de guerre avec le Cardinal ni de camp du Drap d'or. Enfin, vous, comte d'Esgrignon, vous soupez avec un sieur Blondet, fils cadet d'un misérable juge do province, à qui vous ne donniez pas la main là-bas, et qui dans dix ans peut s'asseoir à côté de vous parmi les pairs du royaume. Après cela, croyez en vous, si vous pouvez 1

— Eh bien I dit Raslignac, nous sommes passés du Fait à l'Idée, do la force brutale à la force inlellectuello, nous parlons...

— Ne parlons pas de nos désastres, dit le vidame, j'ai résolu de mourir gaiement. Si notre ami n'a pas encore de tigre, il est de la race des lions, il n'en a pas besoin.

— Il no peut s'en passer, dit Blondet, il est trop nouvellement arrivé.

— Quoique son élégance soit encore neuve, nous l'adoptons, reprit de Marsay. Il est digne do nous, il comprend son époque, il a de l'esprit, il est noble, il est gentil, nous l'aimerons, nous lo servirons, nous lo pousserons...

— Où? dit Blondet.

— Curieux 1 répliqua Rastignac.

— Avec qui s'emménagc-t-il ce soir ? demanda do Marsay.

— Avec tout un sérail, dit le vidame.

— Peste! iin'cst-ce donc, reprit do iMarsay, pour que lo cher vidamo nous tienne rigueur eu tenant parole à l'infanto? j'aurais bien du malheur .si je ne la connaissais pas...

— J'ai pourtant été fat comme lui, dit lo vidame en montrant de Marsay.

Alirès le dîiii'r, qui fut très agréable, et sur un ton sou ton'udc charmante méilisance et do jolie corruption, Rastignac et (1(^ Marsay accomiiagnèrent le vidame cl Viclur- Rien à l'Opéra pour pouvoir les suivre ciiez ni.idcnmiM'Ilo des Touches. Ces deux ro\i('S y allèrent à l'heure calculée où devait finir la lecture d'une Iragiîdie, ce (ju'ils re^'iirdaient comme la chos(! la plus malsaine h prendre eniro onze heures et minuit. Ils venaient pour espionner Victurnien et le gAner par leur pn'sence : véritable maliii- d'i-colier, mais aigrie par le ll<'l du dandy jaloux. Viriurnieu avait celle elVronleri(^ de iia^e qui aide beaucdup à l'aisanco; aussi, en observ.inl le nouveau venu faisant son entrée, Ilaslignnc s'élonnn-t-il do sa prouiplo initiation aux belles mamère.s du nuinienl.

— Ce pelit d'I'sgrignon ira loin, n'est-ce pas? dit-il ù son compagnon.

— C'est selon, répondit de Marsay, mais il va bien.

!,<• vidame présenta lojeime coinloà l'une des duchesses les plus aimables, les plus lé^'ères.deielle époiiue, et dont Icsnvenlures ne tirent explosion ipm rini] ans après. Dans tout l'éclat (le sa gloire, soupçimm'P déjà de quelques !('•gèrelés, mais suis preuve, elle olilonail alors le relief que prête h uiK! femme c(jnunei"i un liunune la ealiunnio parijiienne: la calonuiie n'atteint jamais les inédlorrilés qui enragent do vivro on paix. C«<tlo femme était enfin la du-

chesse de Maufrigncuse, une demoiselle d'Dxelles, dont le beau-père existait encore, et qui ne fut princesse de Cadignan que plus tard. Amio de la duchesse do Langeais, amie de la vicomtesse de Bcauséant, deux splendeurs disparues, elle était intime avec la marquise d'Espard, à qui elle disputait en ce moment la fragile royauté de la Mode. Une parenté considérable la protégea pendant longtemps; mais elle appartenait à ce genre de femmes qui, sans qu'on sache à quoi, où, ni comment, dévoreraient les revenus de la TeiTo et ceux de la Lune si l'on pouvait les loucher. Son caractère ne faisait que se dessiner, de Marsay seul l'avait approfondi. En voyant lo vidame amenant Victurnien à cette délicieuse personne, ce redouté dandy se pencha ver.s l'oreille de Rastignac.

— Mon cher, il sera, dit-il, iiist ! sifflé comme un polichinelle par un cocher de fiacre.

Ce mot horriblement vulgaire prédisait admirablement les événemens de cette passion. La duchesse de Maufrigneuse s'était alTolée de Victurnien après l'avoir sérieusement étudié. Un amoureux qui eût vu le regard angéliquc par lequel elle remercia le vidame de Pamiers eût été jaloux d'une semblable expression d'amitié. Les femmes sont comme des chevaux lâchés dans un steppe quand elles se trouvent, comme la duchesse on présence du vidame, sur un terrain sans danger: elles sont naturelles alors, elles aim.ent peut-être à donner ainsi des échantillons de leurs tendresses secrètes. Ce fut un regard discret, d'œil à d'oeil, sans répétition possible dans aucune glace, et que personne ne surprit.

— Comme elle s'est préparée I dit Rastignac à de Marsay. Quelle toilette de vierge, quelle grâce de cygne dans son col de neige, quels regards de Madone inviolée, quelle robe blanche, quelle ceinture de petite fille ! Qui dirait que lu as passé par là?

— Mais elle est ainsi par cela môme, répondit de Marsay d'un air de triomphe.

Les deux jeunes gens échangèrent un sourire. Madame de Maufrigneuso surprit ce sourire et devina lo discours. Elle lança aux deux roués uno de ces œillades que les Françaises no connaissaient pas avant la [laix, et qui ont été importées par les Anglaises avec les formes de leur argenterie, leurs harnais, leurs chevaux, et leurs piles de glaoe britannique qui rafraîchissent un salon quand il s'y trouve une ceilaiuc quantité de ladien. Les deux jeunes gens devinrent sérieux commodes commis qui attendent uno gratification au bout de la remontrance que leurfiit uu din>cteur. En s'amouracliant de Victurnien, la duches.se s'est résolue à jouer ce riMo d'Agnès romantique, que plusituirs fiinnes imitèrenl pour le malheurde la jeunesse d'aujourd'hui. Madame do M.iufrigneuse venait de .s'improviser ange, commo ello méditait de tourner à la liltt'raturo et à la science vers iiuarante uns nu lieu do tourner à la di'votion. V.\U\ lenail à ne ressembler h personne. Ello se criMit des riMi's et des robes, des bonnets et des opinions, des loiletti's et des façons d'agir oriKiuales. Aprè.s son mariage, «piand elle était encore ijuasi jeune lllle. ello avait j(uié la frnuue instruite et presqiu' perverse ; ello .s'élait perrjiis des ri'^|iarties conqirometlanles auprès des gens superlieiels, mais (|ui prouvaient son ii;noraiii-e aux vrais connaisseurs. Comme l'époque de ce mariage lui détendait de dérober àJa coimoissimce des temps la moindn' petite aniii-e, et qu'elle utlei^nait h l'ilge do vingt-six nus, elle avait iiivenlé de se faire immaculée. Elle paraissait h |H'ino tenir à la terre, elle n^itiil ses Kramkvs manches c^unnio si c'eût ('lé des niles. Son rcganl prenait la fuite au ciel à propos d'un mol, d'une idée, d'un regard un peu Irop vils. La nitidone du l'iuln, ce granil peintre génois av«issino par jalousii' au moment où il était eu train de donner une seconde ('(lilion de llapliaèl, celle madone, la plus chaste do louti's el qui so voil à p(>iue sous sa vitre dans iiiu' petite ruo de Gènes, cette rt'le.stc» madone élnil mm'* Mess-illne, companie .i la duchesse do Maiifrigneusi'. Les lenimes .so demandaii'iil comment la jeune étourdie était tlovenue, en unoseulo loilellc, la sérapliiquo beauté voiléo qui seul-

DE BALZAC

Liait suivant une expression à la mode, avoir une âme blanche comme la dernière tombée de neige sur la plus haute des Alpes ; comment elle avait si promptement résolu le problème jésuitique de si bien montrer une gorge plus blanche que son âme en la cachant sous la gaze ; comment elle pouvait être si immatérielle en coulant son regard d'une façon si assassine. Elle avait l'air de promettre mille voluptés par ce coup d'œii presque lascif quand, par un soupir ascétique plein d'espérance pour une meilleure vie, s'a bor.che paraissait dire qu'elle n'en réaliserait aucune. Des jeunes gens naïfs, il y en avait quelques-uns à cette époque dans la Garde Royale, se demandaient si, même dans les dernières intimités, on tutoyait cette espèce d3 Dame Blanche, vapeur sidérale tombée de la Voie Lactée. Ce système, qui triompha pendant quelques années, fut très profitable aux femmes qui avaient leur élégante poitrine doublée d'une philosophie forte, et qui couvraient de grandes exigences sous ces petites manières do sacristie. Pas une de ces créatures célestes n'ignorait ce que pouvait leur rapporter en bon amour l'envie qui prenait à tout homme bien né de les rappeler sur la terre. Cette mode leur permettait de rester dans leur cmpyrée semi-catholique et scmi-ossianique ; elles pouvaient et voulaient ignorer tous les détails vulgaires de la vie, ce qui accommodait bien des questions. L'application de ce système deviné par do Marsay explique son dernier mot à Rastignac, qu'il vit presque jaloux de Victurnien.

— Von petit, lui dit-il, reste où tu es: notre Nucingen te fera ta fortune, tandis que la duchesse te ruinerait : c'est une femme trop chère.

Rastignac laissa partir de Marsay sans en demander davantage : il savait son Paris. Il savait que la plus précieuse, la plus noble, que la femme la plus désintéressée dumonde, à qui l'on ne saurait faire accepter autre chose qu'on bouijuct, devient aussi dangereuse pour un jeune homme que le, filles d'Opéra d'autrefois. En cflet, il n'y a plus de filles d'Opéra, elles sont passées h l'état mythologique. Les mœurs actuelles des théâtres ont fait des danseuses et des actrices quelque chose d'amusant comme une déclaration des Droits de la Femme, des poupées qui se pi-omcnent le matin en mère de famille vertueuses et respectables, avant de montrer leurs jambes le soir en pantalon collant dans un riile d'homme. Du fond de son cabinet de province, le bon Chesnel avait bien deviné l'un des écueils sur losqu-ls le jeune comte pouvait se briser. La poétique auréole (■li.ins>r'ir fiir madame de .Maufrignouse éblouit Victurnien, qui fut radcnassé dans la première heure , attaché à cette ceinture de petite fille, accroché à ces boucles tournées par la main des f('cs. L'enfant d('jh si corrompu crut à ce fatras de virgmités en mousseline, à celle suave expression délibérée comme une loi dans les deux Chambres. Ne sufllt-il pas que celui qui iloit croire aux mensonges d'une femme y croie? Lo reste du monde a la valeur des personnages d'une tapisserie pour deux atnans. La duchesse élait, sans complimiMit, une des dix plus jolies femmes de Puris, avouées, reconnues. Vous savez qu'il y a dans le monde amoureux autant d(!;j/u« jolies femmes de Paris, que do pliiM beaux liiTcs de icpotiue dans la littérature. A l'âge de Vir.iiinilen, la convers<ilion qu'il eut avec la duches-(! (leut se soHlcnir sans trop do fatigue. Assez jeune et assez peu au r.iil df la vie parisienne, il n'eut pas besoin dôlrc sur »c» K'irdi-s, ni de veillf-r sur ses moindres mots et sur ses regards. ('/• s<'nlirnenliilisrrii' ri iigicux, ipii se traduit ch(>z chiiqui- inlerloruli'ur en nrriire-pensées très dn>ln(i()ues, exclut la douce fninilifirili-, raTiandoii .spirituel des ancienne» causeries fraiirals<-s : on s'y nimo entre deux nuages. Viclumien nvnil firécisémenl osscz d'innocence dépnrtemonlale pour deiiu iirer dans une ext/isn fort convenable et non jouf'îe qui plul li la durhesse, car les femmes ne son! pas plus les dupes ilivs ri)iMédi''s (juo joui'rit les hoiiniies qiin (les leurs. Mf^danie de Mriufrixneusn estimn, non sans rICroi, l'erreur du jeunn comte h six bons irioLs d'amour pur. i;ile élûit si délicieuse h voir en colombe , (•loullant lu lueur do S03 regards sous le» franges dorées do ses tib,

que la marquise d'Espard, en venant lui dire adieu, commenra par lui souffler : « Bien! très bien! ma chère 1 » à l'oreille. Puis la belle marquise laissa sa rivale voyager sur la carte moderne du pays de Tendre, qui n'est pas urio conception aussi ridicule que le pensent quelques personnes. Cette carte se regrave de siècle en siècle avec d'autres noms et mène toujours à la même capitale. En une heure de tôte à tête public, dans un coin, sur un divan , la duchesse amena d'Esgrignon aux générosités scipiones(iucs, aux dévouemens amadisiens, aux abnégations du moyen âge qui commençait alors à montrer ses dagues, ses mâchicoulis, ses colles, ses hauberts, ses souliers à la poulaine, et tout son romantique attirail de carton peint. Elle fut d'ailleurs admirable d'idées inexpriméfS, et fourrées dans le cœur de Viclurnicn comme des aiguilles dans une pelott(*t une à une, de façon distraite et discrète. Elle fut merveilleuse de rélicencts , charmante d'hypocrisie, prodigue do promesses subtiles qui fondaient à l'examen comme de la glace au soleil après avoir rafraîchi l'espoir, enfin très perfide de désirs conçus et inspirés. Cetle belle rencontre finit par le nœud coulant d'une invitation h venir la voir, passé avec ces manières chattcmilles que l'écriture imprimée ne peindra jamais.

— Vous m'oublierez! disait-elle, vous verrez tant de femmes empressées à vous faire la cour au lieu de vous éclairer... — Mais vous me reviendrez désabu.^é. — Yicndrezvous, auparavant?.... Non. Comme vous voudrez. — Moi je dis tout naïvement que vos visites me plairaient beaucoup. Les gens qui ont de l'âme sont si rares! et je vous en crois. — Allons, adieu, l'on finirait par causer de nous si nous causions davantage.

A la leltre, elle s'envola. Victurnien ne resta pas longtemps après le départ de la duchesse; mais il demeura cependant assez pour laisser deviner son ravissement par cetle atliludc des gens heureux, qui tient à la fois de la discrétion calme des inquisileurs et do la béatitude concentrée des dévotes qui soi-tent absoutes du confessionnal.

— Madame do Maufrigneuse est allée au but assez lestement ce soir, dit la duchesse de Grandlicu, quand il n'y eut plus que six personnes dans le petit salon de mademoiselle des Touches : des Lupeaulx, un maître des requêtes en faveur auprès de la duchesse, Vandenesse, la vicomtesse do Grandlieu et madame de Sf'rizy.

— D'Esgrignon et Mautrigneuse sont deux noms qui devaient s'accrocher , répondit madame de Scrizy qui avait la prétention do dire des mots.

— Depuis quelques jours elle s'est mise au vert dans le platonisme, dit des Lupeaulx.

— Elle ruinera co pauvre innocent, dit Charles do Vandenesse.

— Comment l'enlcndez-vous? demanda madcmoisello des Touches.

— Oh ! moralement cl financièrement, ça no fait pas do doute, dit la vicoml(>sse en se levant.

Ce mot cruel eut de cruelles réalités pour le jcuno comte d'E^^grignon. Lo lendemain matin, il écrivit â s;i tante une lettre où il lui iieignit ses débuts dans lo monde élevé du faubourg Saint-Germain sous les vives couleurs quo jette lo prisme de l'amour. Il e\pli()uu l'aciuiMl qu'il recevait partout, d(! manière à salisl'uire l'orgueil do son pèro. Le mar- (|uis se lit lire deux fois cette longu(< lettre, et se fi^otla les mains e'n entendant le ri'cit du diin'r donné par lo vidamo de l'amiers, une vieilli' connaissance h lui, et de la présenlalion de son fils à la diicbesse; m.iis il se perdit en conjectures sans |)ouvoir coniiirendre la pn-seuce du llls cadot d'un juge, du sieur Blondel, (|ui avait élé Accusaleur Public [lendanl la Ui-vululion. Il y eut fêle ce soir-lh dans lo Cubiiiel di's Antiques : on s'y enireliiit des succès du jouno C(uiiti'. On fut si discret sur nindanii^ de Maufrigneuse (iiie lo Chevalier lut le seul hnnuue à qui l'on so confia. Celte l(!llre éluitsins posl-fcriiiliim financier, sans la cmiclusion dévigréuhle relulive au nerf de la guerre «pie loutjeuno honnne njouto en jiareil cas. Mademoiselle Armande comnmniqua lu lellrw ù Chesnel. Chesnel l'ut heureux sons ùle-

LE CABINET DES ANTIQUES

ver la moindre objection. Il était clair, comme le disaient le Chevalier et le marquis, qu'un jeune homme aimé par la duchesse de Maufrigneuse allait être un des héros de la Cour, où , comme autrefois, on parvenait à tout par les femmes. Le jeune comte n'avait pas mal choisi. Les douairières racontèrent toutes les histoires galantes des Maufrigneuse depuis Louis XIII jusqu'à Louis XVI, elles firent grâce des règnes antérieurs; enfin elles furent enchantées. On loua beaucoup madame de Maufrigneuse de s'intéresser à Victurnien. Le cénacle du Cabinet des Antiques eût été digne d'être écouté par un auteur dramatique qui aurait voulu faire de la vraie comédie. Victurnien reçut des lettres charmantes de son père, de sa tante, du Chevalier qui se rappelait au souvenir du viJame, avec lequel il était allé à Spa, lors du voyage que fil, en 1778, une célèbre princesse hongroise. Chesnel écrivit aussi. Dans toutes les pages éclatait l'adulation à laquelle on avait habitué ce malheureux enfant. Mademoiselle Armande semblait être de moitié dans les plaisirs do madame de Maufrigneuse. Heureux de l'approbation de sa famille, le jeune comte entra vigoureusement dans le sentier périlleux et coûteux du dandysme. Il eut cinq chevaux, il fut modéré : de Marsay en avait quatorze. Il rendit au vidame, à de Marsay, à Ilasti.gnac, et même à Blondct, le dîner reçu. Ce dîner coûta cinq cents francs. Le provincial fut fêté par ces messieurs, sur la même échelle , grandement. 11 joua beaucoup, et mallieureusoment, au whist, le jeu à la mode. Il organisa son oisiveté de mauière à être occupé. Victurnien alla tous les matins de midi à trois heures chez la duchesse ; de là, il la retrouvait au bois do Boulogne, lui à cheval, clic en voiture. Si ces deux charmans partenaires faisaient quelques parties à cheval, elles avaient lieu par de belles matinées. Dans la soirée, le monde, les bals, les fêtes, les spectacles, se partageaient les heures du jeune comte. Victurnien brillait partout, car partout il jetait les perles de son esprit, i4 jugeait par des mots profonds les hommes, les choses, les événemens : vous eussiez dit d'un arbre à fruit qui ne donnait que des fleurs. Il mena celte lassante vie 0(1 l'on dissipe plus d';1me encore peut-être que d'argent, où s'enterrent lis plus beaux lalens, où meurent les plus incorruptibles probités, où s'amollissent les volontés les mieux trempées. La duchesse, cotte créature si lilanche, si frêle, si ange, se plaisait à la vie dissipée des garçons : elle aimait à voir les premières représentations ; elle aimait le drôle , l'imprévu. Lllo no connaissait pas le cabaret : d'Esgrignon lui arrangea une charmante partie au Rocher-de-Cancalo avec la société des aimabl(!s roués qu'elle pratiquait en les moralisant, et qui fut d'une gaiet('', (]\m s()iriluel, d'un amusant ('gai au prix du souper. Celte partie en amena d'autres. Néanmoins ce fui [jour Victurnien une passion angéli<iue. Oui, madame de Maufrigneuse restait un ange que les corruptions do la terre n'atteignaient point : un ange aux VariiHc's devant ces farces à demi (il)S(èiieset po[iulacières(pii la lai^nicnt rire, unang(! au milieu du ffu croisi- di\s di-licicuses |)laisanleries cl des chroni(pies scandaleuses qui se disaient aux parties (lues, un ange [iflmén au Vaudcvilln on loge grilli'e, ,uii anges en ri'iniircpiant les fioses des danseuses de l'Opi'ra, et les rrili- (piatil avir la science d'un vieillard du coin de la Heine, un ange h la l'orle-Saint-Marlin, un ange aux firlits llirA- Iri'iidu lioulevanl, im nngo nu bal mascpu'! où elle .s'anni- 8,iil comme un écolier; un ange (lui voulait que l'amour vécût lie privations, iriu'roisme, de sarridres, et qui faisait rliiingor à d'Ks^'rignoii un ilie\al d<iiit la rolie lui di^plaiyait, (jui le voulait dans la tenue il'iiii Innl niigl.iis riche d'un million de renies. Elle était un ange au jeu. Certes aucune liourgeoiso n'aurait su dire nugi-liqurment roinnie elle h d'Ivs^^rignon : — Mettez nu jeu |)i)in' moi! Elle était si divinement folle (|unnil elle faisait une folie, (|ii(i c'élail h vendre son Ame au diable pour enlret'iiir cet ange dans In goûl des joies lerresIreH.

Après son premier hiver, lo jeune comte avait prisrlie/. monsieur Canlut, qui se gardait bjpn d'user du droit de remontrance, la bagatello do Ircnlo mille fronça uu-delù de la

somme envoyée par Chesnel. Un refus extrêmement poli du notaire, à une nouvelle demande, apprit ce débet à Victurnien, qui se choqua d'autant plus du refus, qu'il avait perdu six mille francs au Club, et qu'il les lui fallait pour y retourner. Après s'être formalisé du refus de maître Cardot, qui avait eu pour trente mille francs de confiance en lui, tout en écrivant à Chesnel, mais qui faisait sonner haut cette prétendue confiance devant le favori de la belle duchesse de Maufrigneuse, d'Esgrignon fut obligé de lui demander comment il devait s'y prendre, car il sagissail d'une dette d'honneur.

— Tirez quelques lettres de change sur le banquier de votre père, portez-les à son correspondant qui les escomptera sans doute, puis écrivez à votre famille d'en remettre les fonds chez ce banquier.

Dans la détresse où il était, le jeune comte entendit une voix intérieure qui lui jeta le nom de du Croisier, dont les dispositions envers l'aristocratie, aux genoux de laquelle il l'avait vu, lui étaient complètement inconnues. Il écrivit donc à ce banquier une lettre très dégagée, par laquelle il lui apprenait qu'il lirait sur lui une lettre de diange de dix mille francs, dont les fonds lui seraient remis au reçu de sa lettre par monsieur Chesnel ou par mademoiselle Armande d'Esgrignon. Puis il écrivit deux lettres attendrissantes à Chesnel el à sa tante. Quand il s'agit de se précipiter dans les abîmes, les jeunes gei\^ font preuve d'une adresse, d'une habileté singulières, ils ont du bonheur. Victurnien trouva dans la matinée le nom, l'adresse des banquiers parisiens en relation avec du Croisier, les Keller, que de Marsay lui indiqua. De Marsay savait tout à Paris. Les Keller remirent à d'Esgrignon sous escompte, sans mot dire, le montant do la lettre do change : ils devaient à du Croisier. Celte dette de jeu n'était rien en comparaison de l'état des choses au logis. Il pleuvait des mémoires chez Victurnien.

— Tiens! lu t'occupes de ça, dit un matin Raslignac à d'Esgrignon en riant. Tu les mets en ordre, mon cher. Je no te croyais pas si bourgeois.

— Mon cher enfant, il faut bien y penser, j'en ai là pour vingt et quelques mille francs.

De Marsay, qui venait chercher d'Rsgrignon pour une course au clocher, sortit de sa poche un élégant petit por lefeuille, y prit vingt mille francs, el les lui présenta.

— Voilà, dit-il, la meilleure manière de ne pas les perdre, je suis aujourd'hui doublement enchanté de les avoir gagnés hier à milord DuJIey.

Celte grOice française séduisit nu dernier point d'Esgrignon, qui crut à l'amitié, qui no paya point ses mémoires, el se servit do cet argent pour ses plaisirs. De Marsay, suivant une expression de la langue des dandies, voyait avec un indicilile plaisir d'Esgrignon n'enfonçant; il prenait plaisir à s'ajipuyer lo bras sur son épaule avec toutes les clinlleries de l'aniilié pour y peser et le faire disparaître |iluS lût, car il était jaloux de l'éclat avec lequel s'allirhail la duchesse pour d'I^grignon, quand elle avait réclamé le liui.sclos pour lui. C'i'Iait, d'ailleurs, un de ces rudes go,:;uenanls qui se plai--enl dans le mal comiue les femmes turques dans le bain. Aussi, ijuand il eut remporlt' le prix do la course, el que les parieurs lurent réunis chez un aubergiste où ils déjeunèrent, et où l'on trouva ipielques |iunne<i linuleilles de vin, de Marsay dit-il en riani à d'I'sgrignon : — Ces nu-moires dont lu l'inquiètes ne sont certainement pas les liens.

— El s'en inquiiMerail-il? répliqua Uaslignac.

— El à qui npparliendraienl-ils donc? demanda d'E-sgrignon.

— Tu tio connais donc pns la posilion de la duchesse? dit de Marsay en remonlant à cheval.

— NiiM. répondit d'Iisgrignon infrigué.

— I h luenl mon cher, répartit de Marsay, voiri : Irenio mille Ir.iiiis chez Viclorine, dix-huil mdie fr.iiies rlie/ llnubigaul, un compte rlie/ Ilerbaidt. ihi/ Nalli-i-, rlie/ Nourlier, chez les petites l.alour; en tout cent nulle (iaiks.

— Du uugol Uil U"li.sgrigngn en levant les yeux au ciel.

DE BALZAC

— Voilà le compte de ses ailes, s'écria bouftbnnement Rastignac.

— Elle doit tout cela, mon cher, répondit de Marsay, précisément parce qu'elle est un ange ; mais nous avons tous rencontré des anges dans ces situations-là, dit-il en regardant Ra,''lignac. Les femmes sont sublimes en ceci qu'elles n'entendent rien à l'argent, elles ne s'en mêlent pas, cela ne les regarde point ; elles sont priées au banquet de la rie, selon le mot de je ne sais quel poêle crevé à l'hôpital.

— Comment savcz-vous cela, tandis que je ne le sais pas? répondit naïvement d'Esgrignon.

— Tu seras le dernier à le savoir, comme elle sera la dernière à apprendre que tu as des dettes.

— Je lui croyais cent mille livres de rentes, dit d'Esgrignon.

— Son mari, reprit de Marsay, est séparé d'elle et vit à son régiment, où il fait des économies, car il a quelques f)Clites dettes aussi, notre cher duc 1 D'où venez-vous? Apprenez donc à faire, comme nou*, les comptes de vos amis. Mademoiselle Diane (je l'ai aimée pour sou noml) Diane d'Dxelles sest mariée avec soixante mille livres de rentes à elle, sa maison est depuis huit ans montée sur un pied de deux cent mille livres de renies; il est clair qu'en ce moment, ses terres sont toutes hypothéquées au-delà de leur valeur; il faudra quelque beau matin fondre la cloche, cl l'ange sera mis en fuite par... faut-il le dire? par des huissiers qui auront l'impudeur de saisir un ange comme ils empoigneraient l'un do nous.

— l'auvre ange!

— Eh ! mon cher, il en coûte fort cher de rester dans le Paradis parisien, il faut se blanchir le teint et les ailes tous les matins, dit Rastignac.

Comme il était passé par la lôte de d'Esgi-ignon d'avouer ses embarras à sa chère Diane, il lui passa comme un Irisson en pensant qu'il devait déjà soixante mille francs et (lu'il avait pour dix mille francs do mémoiies à venir. Il revint assez triste. Sa préoccupation mal déguisée fut remarquée par ses amis, qui se dirent h dîner : — Ce petit d'Esgrignon s'enfonce! il n'a pas le pied parisien, il se brûlera la cerv((lle. C'ist un petit sot, etc.

Le jeune comte fut consolé proinplcment. Son valet de f ianihre lui remit dcuix lellres. D'ahord uni; lettre de Chesnel, qui sentait le rance d.' la lidélilé grondeuse et des phrases rubriijuées do probité ; il la res[)ecla, la garda pour il' soir. Puis une seconde lettre où il lut avec un plaisir infini les phrases ricéroniennes par lesquelles du ( roisier, à genoux devant lui comme Sganarelle devant Géronte, le suppliait à l'avenir de lui épargner l'affront de faire déposer h l'avance l'argiiil des Ii'llres de change qu'il daignerait tirer sur lui. CelUMellre liiii.^snil par une [jhrase qui rcsM-mlilait si bien h une cais* ouverle ( t [ili'ine d'écus au .services de la noble maison d'Hsgrignon, qui'. Victurnien lit le gest^; de Sganarelle, de Mascarilli', (U de tous ceux qui sentent des démangeaisons d(! eonscieiico au bout des doigts. En .se sachant un crédit illimité chez les K(,'ller, il décacheta gaiement la li^tri' de Clii'siiel; il Oilli iid.ilt aux ({uatre [lages pleines, à la reiiionlraiiec ili'liDnlaiil h pleins bords, il voyait déjà les mots habituels île prudence, honneur, esprit de conduite, Ole, Ole. Il cul le vertige en lisant ces mois :

« Monsieur le t'.omte,

» Il no-mn rosln, dn loutn mn fortune, que deux renl » mille frnnrs; je vous supplie ,{,■ ne pas aller an-delà, si » vous faites l'honneur de lis preinlrp au plus dévoué dos » «TVileiir.s i!e volro famille el qui vous pn'M'uti) ses res-

n ClIKSNRL. »

— C'Mt un bonmie de Plnlarqne, so dit Vu lurnieli en Jelaul In lettre «ur m Inblc II •'prouva du dépit, il se sen-

tait petit devant tant de grandeur. — Allons, il faut réformer, se dit-il.

Au lieu de dîner au restaurant, où il dépensait à chaque dîner entre cinquante et soixante francs, il fit l'économie de dîner chez la duchesse rie Maufrigneuse, à laquelle il raconta l'anecdote de la lettre.

— Je voudrais voir cet homme-là, dit-elle en faisant briller ses yeux comme deux étoiles fixes.

— Qu'en feriez-vousî

— Mais je le chargerais de mes affaires.

Diane était divinement mise, elle voulut faire honneur de sa toilette à Victurnien, qui fut fasciné par la légèreté avec laquelle elle traitait ses affaires, ou plus exactement ses dettes. Lejoli couple alla aux Italiens. Jamais cette belle et séduisante femme no parut plus séraphiquc ni plus éthérée. Personne dans la salle n'aurait pu croire aux dettes dont le cbiflVe avait été donné lo matin même par de Marsay à d'Esgrignon. Aucun des soucis de la terre n'atteignait à ce fiont sublime, plein de fiertés féminines les mieux situées. Chez elle, un air rêveur semblait être le reflet de l'amour terrestre noblement étouffé. La plupart des hommes pariaient que le beau Victurnien en était pour ses frais, contre des fennncs sûres de la défaite do leur rivale, et qui l'admiraient comme Michel-Ange admirait Raphaël, in pttlol Victurnien aimait Diane, selon celle-ci, à cause do ses cheveux, car elle avait la plus belle chevelure blonde de France ; selon celle-là, son principal mérite était sa blancheur, car elle n'élait pas bien faite, mais bien habillée ; selon d'autres, d'Rsgrignon l'aimait pour son pied, la seule chose qu'elle eût de bien, elle avait la ligure plate. Mais ce qui peint étonnamment les mœurs actuelles do Paris : d'un côté, les hommes disaient que la duchesse fournissait au luxe do Viclurnien ; do l'autre, les femmes donnaient à entendre que Victurnien payait, comme disait Raslignac, les ailes do cet.ange. En revenant, Victurnien, à qui les detles do la duchesse pesaient bien plus que les siennes, eut vingt fois sur les lèvres une interrogation pour entamer ce chapitre ; mais vingt fois elle expira devant l'atliludo de celte créature divine à la lueur des lanternes de son coupé, séduisante de ces voluptés qui, chez elle, semblaient toujours arrachées violemment à sa pureté de madone. La duchesse ne commettait pas la faute de parler de sa vertu, ni de son état d'ange, comme les femmes de province qui l'ont imitée; elle était bien plus habile, elle y faisait penser celui pour qui elle commettait do si grands sacrifices. Elle donnait, après six mois, l'air d'un péché capital nu plus innocent baisenieut do main, elle pratiquait l'exlorciuement des bonnes grûc.es avec un art si consommé qu'il était impossible do ne pas la croire plus ange avant (ju'aiH'ès. Il n'y a quo les Parisiennes assez fortes pour toujours donner un nouvel attrait à la lune et fiour romanliser les étoiles, pour toujours rouler dans le même sac à charbon et en sortir toujours j)lus blanches. Là est lo dernier degré do la civilisation intellectuelle et parisienne. Les fenunes d'au delà lo Rhin ou lit Manche croient à ces sornriles ([uand elles les débilenl, tandis quo li's Parisiennes y l'ont croire leurs amans pour les rendre plus heureux en llallant toutes leurs vanités temporelles et spirituelles. Quelques persoimes ont voulu dinunuer lo mérite de la duchesse, en prétendant (lu'elle (Hait la première, dupe de ses sur! iléges. Iuf\me calomnie 1 La duchesso ne croyait à rien i|n'.j elle-même.

Au commencement do l'hiver, entre les nmiées 18'23et 182f,Virlurnien avait chez les Keller un débet de deux cent mille francs dont ni Chesnel, ni mademoiselle Armande no .savaient rien. Pour mieux cacher la source où il puisait, il sr-tnil lait envoyer de temps à autre deux mille éeus par Chesnel ; il écrivit des lettres mensongères à son pauvre père el à sa lante, ipii vivaient lieur(!nx, abusés comme la pliq)arl des gens heureux. Une .seule personne était dans Ir .secret de l'Iiorrihle ( alastrophe ipie l'enlralnemenl fascinaleur de la vie parisienne avait préparé à cette grande et noble famille. Du Croisier, en passaul lo soir devant lo Cabinet drs Anti<|ucs, ko Iroltuil les mains do Joie, il ospé-

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rait arriver à sfs fins. Ses fins n'éfaiont plus la ruine mais le déslionneur de la maison d'Esgrignon; il avait alors l'instinct de sa vengeance, il la flairait ! Enfin il en fut sûr dès qu'il sut au jeune comte des dettes sous le poids desquo'les celle jeune âme devait succomber. Il commença par assassiner celui de ses ennemis qui lui était le plus antipathique, le vénérable Chesnel. Ce bon vieillard habitait rue du Bercail une maison à toils très élevés, à petite cour pavée, le long des murs de laquelle montaient des rosiers jusqu'au premier étage. Derrière, était un jardinet de province, entouré de murs humides et sombres, divisé en plates-bandes par des bordures en buis. La porte, grise et proprette, avait celle barrière à claire-voie armée de sonnettes, qui dit aulant que les panonceaux : Ici respire un notaire. Il était cinq heures et demie du soir, moment où le vieillard digérait son dîner. Chesnel était dans son vieux fauteuil de Cuir noir, devant son feu ; il avait chaussé l'armure de carton peint, figurant une botte, avec laquelle il préservait ses jambes du feu. Le bonhomme avait l'habitude d'nppuyer ses pieds sur la barre et de tisonner en digérant ; il mangeait toujours trop : il aimait la bonne chère. Hélas ! .'ans ce petit défaut, n'eût-il pas été plus parfait qu'il n'est permis à un homme de l'être ? Il venait do prendre sa tasse do café, sa vieille gouvernante s'était retirée en emportant le plateau qui servait à cet usage depuis vingt ans; il attendait ses clercs avant do sortir pour aller faire sa parlie; il pensait, no demandez pas à qui ni à quoi? Rarement une journée s'écoulait sans qu'il se fût dit : Où csl-il? que faitil? Il le croyait en Italie avec la belle Maufrigneuse. Une des plus douces jouissances des hommes ijui possèdent une forlunc acquise et non transmise, est le souvenir des peines (pi'cllo a coûtées et l'avenir qu'ils donnent à leurs écus: ils jouissent h tous les temps du verbe. Au.ssi cet homme, dont les senlimens se résumaient par un allachement unique, avait-il do doubles jouissances en pensant que ses terres, si bien choisies, si bien culiivi'cs, si [lénihlemi'nt achetées, grossiraient les domaines do la maison d'Ksgrignen. A l'ai.sedans son vieux fauteuil, il se c.irrait dans ses espérances : il regardait tour à tour l'édifice élevé par ses pinccdes avec des charbons ardens cl l'édifice do la maison d'iîsgrignon relevé par ses soins. Il .s'afiplaudiss.iit du sens qu'il avait donné à sa vie, en imaginant lo jeune comte heureux. Chesnel no manquait pas d'esprit, son Ame n'agissoil pas seule dans ce grand dévouement, il avait son orgueil, il ressemblait ù ces nobles qui rebAlissent des piliers dans les cathédrales en y inscrivant leurs noms : il s'inscrivait dans la mémoire de la maison d'I'^sgrignon. On y parlerait du vieux Chesnel. En ce moment , sa vieille gouvernante entra en donnant les marques d'un effarouchement excessif.

— Est-ce le feu, Brigitte? dit Clie.snel.

— C'est quelque chose comme Ça, répondit-elle. Voici monsieur du Croisior qui veut vous parler...

— Monsieur du ("roisierl répéta le vieillard, .si rnicllein<'iit nlleiiil ju<)<pi'au cceur par la froide lame du soupçoi) qu'il laissa tomber ses pincdlcs. Monsieur du Croisicr ici, pensa-l-il, noire ennemi (•a()ilall

Du CroisiiT enirall alors avec rdlluiï» d'un clial ipii sent du lail diiMS un (ifllce. Il salua, prit le fauteuil que hii avançait le notaire, s'y assit tout (louceltetneni, et (in^M-nla un (-iiiniilo de deux ci'nl vitigl-M'pl millo francs, inlérêls r.impris, Inrniant le (olnl de l'argi-nl nvnuii- à nl^ll^ir•llr Vicliirnien en IcMres de change lin-es sur lui. nc(pij||(i|.M. ri descpiclles il réclaniail le p.iyemcid sou^ peine de pmirsuivre iniuiéilinlemenl avec la dernièic rigui'ur l'IiiMilier pn'-sompiifde la imiison d'I'Sgrignoii. riiesucl mnnia ces filales lellrrsune h une, en detnaudaiil le serre! h l'ennemi do la famille, l/ennemi promit de se l.iire, s'il t'Iviil pavé dans les qii;ininle-lmil heures : il élnll «(^né, il nv.iil oMij^i' lies ninmifirlnriers. Du Croisicr enlaum relie .série de mon.songes pécuniaires qui nn tnimpcnl ni les empnuiteiirs ni les noinires. Lo bonhdninii' avnil les yeux (nmbli's, il reli nail mal .ses larmes, il ni< pouvait |»iiypr ipi'eM hy|)olhé(|unnt sos biens pour In nmto de leur valeur. En

apprenant la difTicullé qu'éprouverait son remboursement, du Croisier ne fut plus gêné, n'eut plus besoin d'argent, il proposa soudain au vieux notaire de lui acheter ses propriétés. Cette vente fut signée et consommée en deux jours. Le pauvre Chesnel ne put supporter l'idée de savoir l'enfant de la maison détenu pour dettes pendant cinq ans. Queliiues jours après, il ne resta donc plus au notaire que son Étude, sesrecouvremenset sa maison. Chesnel se promena, dépouillé de ses biens, sous les lambris en chêne noir de son cabinet, regardant les solives de châlaignier à filets sculptés, regardant sa Ireille par la fenêtre, ne pensant plus a ses fermes ni à sa chère campagne du Jard, non.

— Que deviendra-t-il? Il faut le rappeler, lo marier à une riche héritière, se disait-il les yeux troublés et la tête pesante.

Il ne savait comment aborder mademoiselle Armande ni en quels tcimes lui apprendre celle nouvelle. Lui, qui venait de solder le compte des dettes au nom de la famille, Iremblail d'avoir à parler do ces choses. En allant de la rue du Bercail à l'hôtel d'Esgrignon, le bon vieux notaire élait palpitant comme un jeune fille qui se sauve de la maison paternelle pour n'y revenir que mère et désolée. Mademoi- .selle Armande venait de recevoir une lettre charmante d'hypocrisie, où son neveu paraissait être l'homme du monde h^ plus heureux. Après êlre allé aux Eaux et en Italie avec madame de Maufrigneuse, Virlurnien envoyait le journal de son voyage h sa tante. L'amour respirait dans toules ses phrases. Tantôt une ravissante description do Venise cl d'enchanlcresses appréciations des chefs-d'œuvre do fart italien; tantôt de.s pages divines sur le Dôme de Milan, sur Florence ; ici la peinture des Apennins opposée h celle des Alpes ; là des villages comme celui de Cliiavari, où l'on trouvait autour de .soi le bonheur tout fait, fascinaient la pauvre tante, (pit voyait planant i. travers ces contrées d'amour un an.vo dont la tendresse prêtait à ces belles choses un air enllanuné. Mademoiselle Armande savourait cette lettre à longs traits, comme lo devait une tille sage, mûrie nu feu des pa.ssions contraintes, comprimées, victime dos désirs olVerls en holocauste sur l'autel domestique avec une joie constante. i:lle n'avait pas l'air ange connue la duchesse, elle ressemblait alors à ces statueîtes droites, minces, élancées, do couleur jaune, que les merveilleux artistes des ralliédrales ont mises dans quelques angles, au [lied desquelli's riiumidilé ()erniet au liseron de croître et (lo les couronner par un beau jour d'une belle cloche bleue. En ce moment, la clocheile .s'('panouissail aux yeux de cette Sainte : mademoiselle Armande aimait fantastiijuement ce beau couple; ello ne trouvait pas condnnmnble l'amour d'une femme mariée pour Viclurnien, elle l'eût blilnii- dans toulo nuire; mais le crime ici aurait ('li' de ne pas aimer son neveu. Les tantes, les mères et les scrurs oui une jurisprudence parliculière pour leurs neveux, leurs fils et leurs frères. I•;ll(^ .si> voyait donc au milieu îles palais brttis par les féi'ssur les deux lignes du grand cflual h \cnise, i;ile y t-tail ilans la gondole do Vic.turnion, qui lui ilis.iit combien d avait ('•li' heureux de .sentir dans ,s;i main In tinllo main do la dutlies.se, el d'iMro n\n\é en voyageant sur le .si'in de cetti.- nnioureuso reine des mers italiennes, l'ji le moment d'ungéhipie bi'atitude, apparut au bout de l'alli'e Chc^snel. Helasl le .sable cnait sous .ses pieds, comme i-rlui qui lond«>du sjililier do la Morl el (|u'elli> broie avec .ses pieds .saii.s rhaus^^urn. Ce bruit, el la vuede Chesnel dans nu ri, Il iriiornble désolation, donnèrent !i la vieilli» tille In miellii éinnlion que cuise le rappel des sens envoyés par i'l\mi' dans les pays imaginnires.

— Qu'y a-t-ilî .s'écrin-l-etle ronimo frappée d'un coup au cu'ur.

— Tout esl pnnln ! dit C.hcsnol. Monsieur le rotule déslionoii ra la maison, si nous n'y mêlions ordre.

Il niniilia les li'tir.'s de rhaige. il pc ikiiiI les toitiinxs qu'il avilit subies depuis i)iialro Jours, en |m>ii de ntolssimpl(>S, liiaiMilieruiqili'S el (Olicliniis

— Lo malheureux I II nou» trompe I s'écrln mmlemoi-

selle Armande, dont le cœur se dilata sous l'affluence du sang, qui abondait par grosses vagues.

— Disons notre med culpâ, mademoiselle, reprit d'une voix forte le vieillard ; nous l'avons habitué à faire ses volontés, il lui fallait un guide sévère, et ce ne pouvait être ni vous qui êtes une fille, ni moi qu'il n'écoutait pas : il n'a pas eu de mère.

— Il y a de terribles fatalités pour les races nobles qui tombent, dit mademoiselle Armande les yeux en pleurs.

En ce moment, le marquis se montra. Le vieillard revenait de sa promenade en lisant la lettre que son fils lui avait écrite à son retour en lui dépeignant son voyage au point de vue aristocratique. Viclurnien avait été reçu par les plus grandes familles italiennes, à Gènes, à Turin, à Milnn, à Florence, à Venise, à Rome, à Naples; il avait dû leur flatteur accueil à son nom, et aussi à la duchesse peutêtre. Enfin, il s'y était montré magnifiquement, et comme devait se produire un d'Esgrignon.

— Tu auras fait des tiennes, Chesnel, dit-il au vieux notaire.

Mademoiselle Armande fit un signe à Chesnel, signe ardent et terrible, également bien compris par tous deux. Ce pauvre père, cette fleur d'honneur féodal, devait mourir avec ses illusions. Un pacte de sili'nco et de dévouement entre le noble notaire et la noble fille fut conclu par une simple inclination de tète.

— Ah! Chesnel, ce n'est pas tout à fait comme ça que les d'Esgrignon sont allés en Italie vers le quinzième siècle, quand le maréchal Triv uice, au service de France, servait sous un d'Esgrignon qui avait Bayard sous ses ordres. Autre temps, autres plaisirs. La duchesse de Maufrigneuse vaut d'ailleurs bien la marquise de Spinola.

Le vieillard se balançait d'un air fat, comme s'il avait eu la marquise de Spinola et comme s'il possédait la duchesse moderne. Quand les deux affligés furent seuls, assis sur le môme banc, réunis dans une môme pensée, ils se dirent pendant longtemps l'un à l'autre des paroles vagues, insignifiantes, en regardant ce père heureux qui s'en allait en gesticulant comme s'il se parlait à lui-même.

— Que va-t-il devenir? <lisait mademoiselle Armande.

— Du Croisier a donné l'ordre à messieurs Kcllor de ne plus lui remettre des sommes sans titres, répondit Chesnel.

— Il a des dettes, reprit mademoiselle Armande.

— Je le crains.

— S'il n'a plus de ressources, que fera-t-il?

— Je n'ose mo répondre à moi-même.

— Mais il faut l'arrarher h cette vie, l'amener ici, car il arrivera h manquer de tout.

— El ù manquer h tout, répéta lugubrement Chesnel. .Madfîfnoiselle Armande no comprit pas encore, elle no

pouvait pas comprendre le sens do ci'tlcs parole.

— Comment le swislniire h cette femme, à cette duchesse, qui piul-êlre l'enlraîne? dit-elle.

— Il ffTa drvs crimes pour rester auprès d'elle, dit Chesnel en essayant d'arriver par des transitions supportables à uno idée insupportable.

— iJi's crimcsl ri-péln mademoiselle Armande. Ah t Chesnel, ciitte idée nrî peut venir (ju'.*! vous, ajoula-t-elle en lui jel.inlun rejçanl accablant, le regard par lequel la femme (xiil frjudroyer les dieux. Les gentilshommes no conunetteiil d'aulri'S crimes (pie ceux dits do haute trahison, et 011 l<;ur coupe alors la tête sur un drap noir, conujio aux rois.

— Ixs temps sont bien changés, dit Chesnel en branlant S.I tête, do hi'pielie Viclurnien avait fait tomber les rlerniers cheveux. .Nolrir Hoi Martyr n'est pas mort comme Chnrli"! d'AiiKleiirrc

OItt! ri<nextiin calma le niagnidque courroux de la fllli' noble, elle eut le frisson, sans croire encore h l'idée de (iKanel.

— Nous prendrons un parti «lenuiin.ditH-lle, il y faut n llécliir. Nous avons no* biens en cas do nuillieiir.

— Oui, reprit CbosDcl, vous 6toH indivlitavec inousieur

le marquis, la plus forte part vous appartient, vous pouvez l'hypolliéquer sans lui rien dire.

Pendant la soirée, les joueurs et les joueuses de whist, de reversis, de boston, do trictrac, remarquèrent quelque agitation dans les traits ordinairement si calmes et si purs de mademoiselle Armande.

— PauvTC enfant sublime 1 dit la vieille marquise de Castéran, elle doit souffrir encore. Une femme ne sait jamais à quoi elle s'engage en faisant les sacrifices qu'elle a faits à sa maison.

Il fut décidé le lendemain avec Chesnel que mademoiselle Armande irait h Paris arracher son neveu à sa perdilion. Si quelqu'un pouvait opérer l'enlèvement de Vicîurnieu, n'était-ce pas la femme qui avait pour lui des entrailles maternelles? Mademoiselle Armande, décidée h aller trouver la duchesse de Maufrigneuse, voulait tout déclarer à cdtle femme. Mais il fallut un prétexte pour justifier ce voyageaux yeuxdumarquisetdelaville. Mademoiselle Armande risqua toutes ses pudeurs de fille vertueuse en laissant croire à quelque maladie qui exigeait une consullation de médecins habiles et renommés. Dieu sait si l'on en causa. Mademoiselle Armande voyait un bien autre honneur que le sien en jeu ! Elle partit. Chesnel lui apporta son dernier sac de louis, elle le prit, sans même y faire attention, comme elle prenait sa capote blanche et ses mitaines de filet.

— Généreuse fille t Quelle gi-âce! dit Chesnel en la mettant en voiture, elle et sa femme de chambre qui ressemblait à une sœur grise.

Du Croisier avait calculé sa vengeance comme les gens de province calculent tout. Il n'y a rien au monde que les Sauvages, les paysans et les gens de province pour étudier à fond leurs allaires dans tous les sens ; aussi, quand ils arrivent do la Pensée au Fail, trouvez-vous les choses complètes. Les diplomates sont des enfans auprès do ces trois classes de mammifères, qui ont le temps devant eux, cet élément qui manque aux gens obligés de penser à plusieurs choses, obligés de tout conduire, de tout préparer dans les grandes alfaires buinaines. Du Croisier avait-il si bien sondé le cœur du pau\Te Viclurnien qu'il eût prévu la facilité avec laquelle il se prêterait à sa vengeance, ou bien proHla-t-il d'un hasard épié durant plusieurs années? Il y a certes un délai! qui prouve une certaine habileté dans la manière dont se prépara le coup. Qui avertissait du Croisier? Était-ce Keller? était-ce le fils du Président du Ronceret, qui achevait son Droit à Paris? Du Croisier écrivit à Viclurnien une lettre pour lui annoncer qu'il avait défendu aux Keller de lui avancer auiuuc sonuiie di'sormais, au moment où il savait la ducliessi» de Maulili;neuse dans les derniers embarras, et le conile d'I'lsgrignon dévoi é par une misère aussi ell'royalihî que savamment déguisée. Ce malheureux jeune lionnne déployait son esprit îi feindre lopu- Icnce ! Cette lellre, (jui disait à la vicliiue c|ue les lû'ller no lui remettraient rien sans des valems. laissait eulre les fornuilcs d'un respect exagén; et la slgiialure luiesixice assez considérable. En coupant ce fragment do lettre, il était facile d'en faire un elfet |)our uno somme considérable. Celle infernale li^ttie allait jusipie sur le verso du second feuillet, elle élait sous eiivelopiie, le revers se trouvait blaiie. Quand celle lettre .uriva, Viclurnien roulait dans les abîmes du di'sespuir. Après deux ans passés dans la vio la plus heureuse, la plus sensuelle, la moins pensoise, la plus luxueuse, il se voyait face î\ faceavec une inexorable misère, \i\u' impossiliilili' absolue d'avoir de l'argeiil. Le voyage no s't'lait pasaclievésans quelipies lirailleineiisp('>cuniaires. Le conile avait extorqué très difllcilenient, la duchesse aidant, plusieurs sommes h des banquiers. Ces sommes, roprésoiilées par des lellres de change, allaient se dresser devant lui dans toute leur rigueur, avec les sonmialiiuis implacables de la Ilaiiqiu^ et de la jurisprudence coiuuierciale. A travers <'es dernières jouissiiuces, ce malheureux eiilailt seiilail la pointe de l'(''pi'e du Commandeur. Au milieu de ses soupers. Il enlendail, comme Don Juau, le briiil lourd «le la Statue (jui montait les escaliers. Il éprouvait ces fris-

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sons indicibles que donne le sirocco de dettes. Il comptait sur un liasard. Il avait toujours gagné à la loterie depuis cinq ans, sa bourse s'était toujours remplie. Il se disait qu'après Chesnel était venu du Croisier, qu'après du Croisier jaillirait une autre mine d'or. D'ailleurs il gagnait de fortes sommes au jeu. Le jeu l'avait sauvé déjà de plusieurs mauvais pas. Souvent, dans un fol espoir, il allait perdre au salon des Étrangers le gain qu'il faisait au Cercle ou dans le monde au whist. Sa vie, depuis deux mois, ressemblait à l'immortel finale du Don Juan do Mozart 1 Cette musique doit faire frissonner certains jeunes gens parvenus à la situation où se débattait Victurnien. Si quelque chose peut prouver l'immense pouvoir de la Musique, n'est-ce pas celte sublime traduction du désordre, des embarras qui naissent dans une vie exclusivement voluptueuse, cette peinture efi'rayantedu parti pris de s'étourdir sur les dettes, sur les duels, sur les tromperies, sur les mauvaises chances ? Mozart, est, dans ce morceau, le rival heureux de Molière. Ce terrible final, ardent, vigoureux, désespéré, joyeux, plein de fantômes horribles et de femmes lutines, marqué par une dernière tentative qu'allument les vins du souper et par une défense enragée ; tout cet infernal poëme, Victurnien le jouait à lui seuil II se voyait seul , abandonné, sans amis, devant une pierre où était écrit, comme au bout d'un livre enchanteur, le mol fin. Oui ! tout alkiit finir pour lui. Il voyait par avance le regard froid et railleur, le sourire par lequel ses compagnons accueilleraient le récit de son désarlrc. Il savait que parmi eux, qui hasardaient des sommes importantes sur les lapis verts que Paris dresse à la Bourse, dans les salons, dans les cercles, partout, nul n'en distrairait un billet de banque pour sauver un ami. Chesnel devait être ruiné. Victurnien avait d('Voré Chesnel. Toutes les furies étaient dans son cri'ur et se les partageaient quand il souriait à la duchesse, aux Italiens, dans cette logi; où leur bonheur faisait envie à toute la salle. Eulin, pour expli(]uer justiu'où il roulnit dans l'abîme du doute, du désespoir rtdc; l'incrédulité, lui qui aimait la vie jusqu'à devenir lAelu; pour la conserver, cet ange la lui faisait si belle I eh bien ! il regardait ses pistolets, il allait jusqu'à concevoir le suicide, lui, ce voluptueux mauvais sujet, indigne de; son nom. Lui, t|ui n'aurait pas soutlert l'aiiparencc d'une injure, il s'adressait ces horribles remontrances (]ue l'on ne peut entendre que de soi-même. Il laissa la lellro de du Croisier ouverte sur son lit : il était neuf heures quand Joséphin la lui remit, cl il avait dormi au retour de ropiTn, quoitiue ses meubles fussent saisis. Mais il avait passé par le voluiitucux réduit où la (lu(;liesse et lui se relruTivaient pour (juelques heures après les fêles d(! la Cour, afirès les bals les plus éclalaiis, les soirées les plus splendidcs. Li's apparences étaient très habilement sauvées. Ce réduit était une mansarde vulgaire en apparence, mais que les Péris de l'Inde avaient <lécoïi-c, et où madame de Maufrigucnise ('lait obligée en entrant de baisser sa lêle chargi'e dr plumes ou de fleurs. A la vcilli' di' pi'rir, le comlo avait voulu dire adii'U h ce nid <':légaiit, b;Ili jiar lui qui en avait l'ait une po(''sie digne de .son ange, et où d(''Sorniais les o-uls enchanti'-s, brisés par lo malheur, n'édornient plus en blanches colombes, en bengalis brillans, en flamans roses, en mille oiseaux fanlasliquc's i|ui vultigiiil i more au-di'ssus de nos lêles pendant les derniers jours de la vie. Ili'lasl dans trois jours II fallait fuir, les poursuites pour des lellH's de change données h d<'s usuriers élai(Mit arrivées au dernier ternie. Il lui passa par la cervclli- uni' airoee idée : fuir avrc la duchc'.'isc, aller vivre ilans un coin ignon', au fond de rAnii-iique du Nord ou du Sud ; niais fuir avec uni? forlune, et en laisMuil li-s créanciers nez h nez avez leurs lilres. Pour rivaliser n- plan, il sulllsail de couper ce lias de lellre signée du Croisier, d'en fiiiro un ell'et et de le p(uler chez les Kel- 1er. Ce fui un ronibalan'niix.où il y eul des larniei n'paiiduesel dû riinniH'ur de la race Irionipha, mais souscoudilion. Victurnien voulut êlre sAr de m belle I)jan«, il subnrdoiuia re.xiNudon de son plan h rasseiiliinenl qu'elle donnerait à leurlinle. Il \inl chez ladurhes.se, riii-du l'au-

DRDU.ZAC. — II. IulMiJl ,1,. la (

bourg-Saint-Honoré, il la trouva dans un de ces négligés coquets qui lui coûtaient autant de soins que d'argent, et qui lui permettaient de commencer son rôle d'ange dès onze heures du malin.

Madame do Maufrigneuse était à demi pensive : mêmes inquiétudes la dévoraient, mais elle les supportait avec courage. Parmi les organisations diverses que les physiologistes ont remarquées chez les femmes, il en est une qui a je no sais quoi de terrible, qui comporte une vigueur d'âme, une lucidité d'aperçus, une promplilnde de décision, une insouciance, ou plutôt un parti pris sur certaines choses dont s'eflraierait un homme. Ces facultés sont cachées sous les dehors de la faiblesse la plus gracieuse. Ces femmes, seules entre les femmes, ofl'rcnt la réunion ou plutôt le combat de deux êtres que BufTon ne reconnaissait cxislans que chez l'homme. Les autres femmes sont enlièrement femmes ; elles sont entièrement tendres, entièrement mères, entièrement dévouées, entièrement nulles ou ennuyeuses; leurs nerfs sont d'accord avec leur sang et le sang avec leur tôle; mais les femmes comme la duchesse peuvent arriver à tout ce que lasensibilité a de plus élevé, et faire preuve delà plus égoïste insensibilité. L'une des gloires de Molière est d'avoir admirablement peint, d'un seul côté seulement, ces natures de femmes dans la plus grande figure qu'il ait taillée en plein marbre: Célimène! Célimène, (jui représente la femme aristocratique, comme Figaro, celte seconde édition de Panurge, représente le pi^uple. Ainsi, accablée sous le poids de dettes énormes, la duchesse s'était ordonnée à elle-même, absolument comme Napoléon oubliait et reprenait à volonté le fardeau do ses pensées, de ne songer à cette avalanche de soucis cju'en un seul moment et pour prendre un parti définitif. File avait la faculté de se séparer d'elle-même et de conleinpier le désastre à quelques pas, au lieu de se laisser enlerrer dessous. C'était, certes, grand , mais horrible dans une femme. Entre l'heure de son réveil où elle avait retrouvé toutes ses idées, et l'heure où elle s'était mise à sa toilette, elle avait contemplé le danger dans toute son étendue, la possibilité d'une chute épouvantable. Elle méditait : la fuite en pays étranger, ou aller au Roi et lui déclarer sa dette, ou séduire un riche bampiier et payer, en jouant à la Bourse, avec l'or qu'il lui donnerait ; lo Juif serait assez spirituel pour n'apporter que des bénéfices, et ne jamais parler de perles, déllcalesse cjui gazerait tout. Ces divers moyen'--, celle catastrophe, tout avait éli- délibéré froidement, avec calme, sans In'pidalioii. Demêmecpi'un naturaliste prend le plus magnifique des lépidoptèies.et le fiche sur du cijtou avec une épingle, madame de Maufrigneuse avait ô'.é son amour de son cœur pour penser à la nécessité du niomi-nt, prêles à repnMidre sa belle passion sur sa ouate immaculée quand elle aurait sauvé sa couroiiiu> de duchesse. Point de ces hésitations (|ue Richelieu ne confiait qu'au père Joseph, que Napoléon cacha d'abord à tout le monde, elle s'(''lait ilit : ou ceci ou cela. Elle était au coin do son feu, coiiimauilanl sa loileit(> pour aller au Bois, si lo temps le permettait, quand Victurnien enlra.

Malgré ses capacités éloull'ées et son esprit si vif, la comte était comme aurait dû êiro cello femme : il avait des [ial|)ilalions au C(i>ur, il suait dans son harnais d(< <lan- <ly, il n'osait l'iicore porter un m.iin sur une pierre aiigul.iire ipii, retirée, allait faire crouler la p>raniide de leur nnituelle existence. H lui on cortiall tant d'avoir inie cerlitude ! Les liommes les plus forts uiment .'i se tromper euxmêmes sur cerlaine.s choses où In vérité connue les humilierait, les otVeiiserail d'i'iix h eux. Victurnien lorra sa pro- (ire incertitude à venir sur le terrain en lAcliant uiie plu.iM! comproinetlnnle.

— (,)u'avez-vous? avait eti' le premier met de Diane .le Maulrigiieuse à l'.ispi'ct de son cher Mrlurnien.

— Mais, ma chère Diane, je suis dans un si grand cinbarr.is (priiii homme au fond de l'eau, et .'i si deinièro (Corgi'c, e.sl heureux en comparaison de moi.

— \U\\ I lU-elle, des niiièresl vous êtes un eiit.iiii \ oyons, dilcsî

iiiiiilli! hiimaint, '■ ~ ^

DE BALZAC

— Je suis perdu de dettes, et arrivé au pied du mur.

— N'est-ce que cela? dit-elle en souriant. Toutes les af|faires d'argent s'arrangent d'une manière ou do l'autre, il n'y a d'irréparable que les désastres du cœur.

Mis à l'aise par cette compréhension subite de sa position, Victumien déroula la brillante tapisserie de sa vie pendant ces trente mois, mais à l'envers et avec talent d'ailleurs, avec esprit surtout. Il déploya dans son récit cette poésie du moment qui ne manque a personne dans les grandes crises, et sut le vernir d'un élégant mépris pour les choses et les hommes. Ce fut aristocratique. La duchesse écoutait comme elle savait écouter, le coude appuyé sur son genou levé très haut. Elle avait le pied sur un tabouret. Ses doigts étaient mignonnement groupés autour de son joli menton. Elle tenait ses yeux attachés aux yeux du comte; mais des mjTiades de sentimens passaient sons leur bleu comme des lueurs d'orage entre deux nuées. Elle avait le front calme, la bouche sérieuse d'attention, sérieuse d'am.our, les lèvres nouées aux lèvres de 'Victurnien. Etre écouté ainsi, voyez-vous, c'était à croire que l'amour divin émanait de ce cœur. Aussi, quand le comte eut proposé la fuite à cette àme attachée à son âme, fut-il obligé de s'écrier: Vous êtes un ange! La belle Maufrigneuse répondait sans avoir encore parlé.

— Bien, bien, dit la duchesse qui au lieu d'être livrée à l'amour qu'elle exprimait était livrée à de profondes combinaisons qu'elle gardait pour elle ; il ne s'agit pas de cela, mon ami... {L'ange n'était plus que cela) .... Pensons à vous. Oui, nous partirons, le plus tôt sera le mieux. Arrangez tout : je vous suivrai. C'est beau de laisser là Paris et le monde. Je vais faire mes préparatifs de manière que l'on no puisse rien soupçonner.

Ce mot : Je vous suivrai! fut dit comme l'eût dit à cette époque la Mars pour faire tressaillir deux mille spectateurs. Quand une duchesse do Maufrigneuse offre dans une pareille phrase un pareil sacrifice à l'amour, elle a payé sa dette. Est-il possible de lui parler de détails ignobles? Viclurnien put d'autant mieux cacher les moyens qu'il comptait employer, que Diane se garda bien do le questionner : elle resta conviée, comme le disait de Marsay, au banquet couronné do roses que tout homme devait lui apprêter. Victurnien ne voulut pas s'en aller sans que cette promesse fût scellée : il avait besoin de puiser du courage dans son lx)nheur pour se résoudre à une action qui serait, se disajl-il, mal intcrprôtéo ; mais il compta, ce fui sa raison déterminante, sur sa îanto et sur son pèro pour étoufli-r l'affaire ; il comptait m£mc encore surChesnel pour inventer quelque transaction. D'ailleurs, cette aflaire était le seu moyen (le faire un emprunt sur les ten-es de la famille. Avec trois cent mille francs, le comte et laduch(>sse iraient vivre heuroui. cachés, daus un palais h Venise, ils y oublieraient l'univers 1 ils so racontèrent leur roman par avarirxî.

\a' lendemain, Victurnien fit un mandat de trois cent mille francs, et le porla chez les Kellor. Les Relier payèrent, ilB avaient en ce nkr)ment des fonds fi du C.roisier; mais ils lo prévinrent par uni! lettre (ju'il ne tirAt plus sur eux sans avis. Du Croisier, très étonné, demanda son comple, ou \v lui envoya. Os compte lui expliqua tout: sa vengeance était écliue.

yiiniid Virtuniien eut «on argent, il lo porla chez madame de M.nifrijîneu.se, qui serra dans son se(-réliiire les billets de l)aiir|iie ei voulut dire adieu au monde eu voy.mt une dernière fois l'Opéra. Vicliirnien éUiil rêveur, disirait, inquiet, il commeiirnil h n-fliM^liir. Il pensait qu(! sa place il.iriH l.i loge de la duchesse pouvait lui coûter cher, (|u'il ferait mieux, npres avoir mis les trois cent mille francs en HÛrelé, de rourir In poste et d(! tomber aux pir'ds de Cliesnel en lui rivouatit son l'iubiirr.is. Avant de sortir, In durlirse nepuls'emp<*clier de Jeler h Vielurinen un a.loralile reg.ird où l'flalail le (|é^ir de faire cnroni quehpies adieux i\ ce niil qu'elle niniail tnnti Le Iroji Jeune comte penlil une uuil. Le lendemuui, il trois heures, il élait h l'IiOtel de Maufri-

gneuse, et venait prendre les ordres de la duchesse pour partir au milieu de la nuit.

— Pourquoi partirions-nous? dit-elle. J'ai bien pensé à ce projet. Le vicomte de Beauséant et la duchesse de Langeais ont disparu. Ma fuite aurait quelque chose de bien vulgaire. Nous ferons tête à l'orage. Cesera beaucoup plus beau. Je suis sûre du succès.

Victurnien eut un éblouissement, il lui sembla que sa peau se dissolvait, et que son sang coulait de tous côtés.

— Qu'avez-vous ? s'écria la belle Diane en s'apercevant d'une hésitation que les femmes ne pardonnent jamais.

A (ouïes les fantaisies des femmes, les gens habiles doivent d'abord dire oui, et leur suggérer les motifs du non en leur laissant l'exercice de leur droit de changer à l'infini leurs idées, leurs résolutions et leurs sentimens. Pour la première fois, Victurnien eut un accès de colère, la colère des gens faillies et poéliques, orage mêlé do pluie, d'éclairs, mais sans tonnerre. Il traita fort mal cet ange sur la foi duquel il avait hasardé plus que sa vie, l'honneur de sa maison.

— • Voilà donc, dit-elle, ce que nous trouvons après dixhuit mois de tendresse. Vous me faites mal, bien mal. Allez vous-en I Je ne veux plus vous voir. J'ai cru que vous m'aimiez, vous ne m'aimez pas.

— Je ne vous aime pas! demauda-t-il foudroyé par ce reproche.

— Non, monsieur.

— Mais encore I s'écria-t-il. Ah 1 si vous saviez ce que je viens de faire pour vous?

— Et qu'avez-vous tant fait pour moi, monsieur, dit-elle, comme si l'on ne devait pas tout faire pour une femme qui a tant fait pour vous?

— Vous n'êles pas digne de le savoir, s'écria Victurnien enragé.

— Ah!

Après ce sublime aht Diane pencha sa tête, la mit dans sa main, et demeura froide, immobile, implacable, comme doivent être les anges qui ne partagent aucun des sentimens humains. Quand Victurnien trouva cette femme dans cette pose lerrihle, il oublia son danger. Ne venait-il pas do maltraiter la créature la plus angélique du monde? Il voulait sagrâce, il se mit aux piedsdeDiaru^ de Maufrigneuse et les baisa; il l'implora, il pleura. Le malheureux resta là deux heures faisant mille folies, il rencontra toujours un visago froid, et des yeux où roulaient des larmes par momcns, do grosses larmes silencieuses, aussitôt essuyées, afin d'empêcher l'indigne amant do les recueillir. La duchesse jouait une do ces douleurs qui rendent les femmes augustes et sacrées. Deux autres heures succédèrent à ces deux premières heures. Lo comte obtint alors la main de Dianf^, il la trouva froide et sans flme. Cette belle main, pleine do trésors, ressemblait <i du bois souple : elle n'exprimait rien ; il l'avait saisie, elle n'était pas donnée. Il no vivait i)lus, il no pensait plus. Il n'aurait pas vu le soleil. Que faire? que résoudn^? (]uel parti prendre? Dans ces sortes d'occasions, pour conserver son sang-froid, un homme doit être constitué comme ce forçat qui, après avoir volé pendant toute la nuit les médailles d'or de la Bibliothèque royale, vient au matin prier son honiiêle homme de frère de les fondre, s'entend dire : Qm(^ faut-il laire? et lui répond : Fais-moi du café ! Mais Victurnien tomba dans un(» stupeur héliéti'o dont les ténèbres enveloppèrent son esprit. Sur ces brumes grises passaient, semblables à ces ligures qui> Uapliaiîl a mises sur des fonds noirs, h's images des vohqités aux- (piellesilfallail rlire adieu. Inexorable et nn^prisaiile, la duchesse jouait avec un bout d'ecliariie en lançant des regards irrités sur Victurnien ; elle co(pii'tait avec .ses souvenirs mondains, elle parlait à .son amant do ses rivaux comme si cette colère la di'cidail h remplacer par l'un d'eux lui lioKune capable do di^nientir on un moment vingthuil mois d'amour.

— Ah ! disait-elli<, ce ne serait pas ce cher charmant petit Félix de Vnndi'iiesse, si fidèli' à ma<lame de Mortsauf, t|ul se permettrait une |Kireille scène : il aime, celui-là I Do

LE CABINET DES ANTIQUES

Marsay, ce terrible de Marsay, que tout le monde trouve si tigre, est un de ces hommes forts qui rudoient les hommes, mais qui gardent toutes leurs délicatesses pour les femmes. Monlriveau a brisé sous son pied la duchesse de Langeais, comme Othello tue Dcsdemona, dans un accès de colère qui du moins attesta l'excès de son amour : ce n'élait pas mesquin comme une querelle! il y a du plaisir à être brisée ainsi ! Les hommes blonds, petits, minces et fluels, aiment à tourmenter les femmes, ils ne peuvent régner que sur ces pauvres faibles créatures; ils aiment pour avoir une raison de se croire des hommes. La tyi'annie de l'amour est leur seule chance de pouvoir.

Elle ne savait pas pourquoi elle s'était mise sous la domination d'un homme blond. De Marsay, Monlriveau, Vandencsse, ces beaux bruns, avaient un rayon de soleil dans les yeux. Ce fut un déluge d'épigrammes qui passèrent en sifflant comme des balles. Diane lançait trois flèches dans un mot : elle humiliait, elle piquait, elle blessait à elle seule comme dix Sauvages savent blesser quand ils veulent faire souffrir leur ennemi lié à un poteau.

Le comte lui cria dans un accès d'impatience : — Vous êtes folle! et sortit, Dieu sait en quel clat! Il conduisit son cheval comme s'il n'eût jamais mené. Il accrocha des voitures, il donna contre une borne dans la place Louis XV , il alla sans savoir où. Son cheval, ne se sentant pas tenu, s'enfuit par le quai d'Orsay à son écurie. En tournant la rue de l'Université, le cabriolet fut arrêté par Joséphin.

— Monsieur, dit le vieillard d'un air effaré, vous ne pouvez pas rentrer chez vous, la Justice est venue pour vous arrêter...

Viclurnicn mit le compte de cette arrestation sur le mandat qui n(^ pouvait pas encore être arrivé chez le procureur du roi, et non sur ses véritables lettres de change qui se remuaient depuis quelques jours sons forme de jugemens en règle, cl que la main des Gardes du Commerce mettait en scène avec accompagn(;mnnt d'espions , de recors, do juges do paix, commissaires de police, gendarmes et autres représentans de l'Ordre social. Comme la plupart des criminels, Viclurnicn ne pensait plus qu'à son crime.

— Je suis perdu, s'écria-t-il.

— Non, monsieur le comte, poussez en avant, allez à l'hOlel du Bon La Fontaine, rue de Greni'llc!. Vous y trouverez mademoiselle Armando qui est arrivée, les chevaux sont mis à sa voiture, elle vous attend cl vous emmènera.

Dans son trouble, Viclurnicn saisit cette branche olferto h portée de sa main, au sein de ce naufmgo; il courut à cet IkMcI, y trouva, y embrassa sa tante (jui pleuiait comme une Madeleine! : on eût dit la complice des fautes de son neveu. Tous deux montèrent en voiture, et quelques ins- (ans après ils se trouvèrent liors Paris , sur la roule de Brest. Viclurni(wi anéanti demeurait dans un profond si- \fncx\ Quand la tante et le neveu se parlèrent, ils lurent l'un et l'autre victimes du falal cjuipriiquo ipii avait jeli; sans réllexion Virturnien dans les bras de inademoisollo ArmaniU! : In ntiveu pensjiit h son taux , la tante pensait aux dettes et nu\ lettres de change.

— Vous .savez tout, ma tante, lui dit-il.

— Oui, mon pauvre enfant, mais niiu'i sonnnes là. Dans ce moment-ci, je no lo gronderai pas, reprends courage.

— Il faudra me cacher.

— Pent-<^lre. Oui, celle idée esl excellenlo.

— Si je pouvais entrer ( ln'Z C.hesnel .sins CIrn vu, en calculant noti'e arrivée au nnlieu de la nuit?

— C« sera mieux, nous serons plus hbrcs do tout cacher h mon frèru. Pauvre ungel connue il .souIVre, dit-elle en caressant r,et indigne enfant.

— Olil miiinleiianl je comprends le deslionueur, il a rerrui<li mon amour.

— Malheureux enfant I tant do bonheur et lonl di' misère I

Mademoiselle Armnndo tennil In IPte brûlante de son neveu sur .sn poilnue, elle Kilsnil refrunt ru Nueiir mniKié le fk-oid, comme les samies fenunes durent baiser lelVonl du Chrisl en le mellant dans son suaire. Selon son excellent

calcul, cet enfant prodigue fut nuitamment introduit dans la paisible maison de la rue du Bercail ; mais le hasard fit qu'en y venant, il se jetait, suivant une expression proverbiale , dans la gueule du loup. Chesnel avait la veille traité de son Élude avec le premier clerc de monsieur Lepressoir, le notaire des Libéraux, comme il était le notaire de l'aristocratie. Ce jeune clerc appartenait à une famille assez riche pour pouvoir donner h Chesnel une somme imporfanteen à-compte, cent mille francs.

— Avec cent mille francs , se disait en ce moment le vieux notaire qui se frottait les mains, on éteint bien des créances. Le jeune homme a des dettes usuraires, nous le renfermerons ici. J'irai là-bas, moi, faire capituler ces chiens-là.

Chesnel, l'honnêle Chesnel, le vertueux Chesnel , le digne Chesnel, appelait des chiens les créanciers de son enfant d'amour, le comte Victurnien. Le futur notaire quittait la ruedu Bercail, lorsque la calèchedemademoiselleArmande y entrait. La curiosité naturelle h tout jeune homme qui eût vu, dans cette ville, h cette heure, une calèche s'arrêtant à la porte du vieux notaire, était suffisamment éveillée pour faire rester le premier clerc dans renfoncement d'une porte, d'oîi il aperçut mademoiselle Armande.

— Mademoiselle Armande d'Esgrignon, à cette heure? Que se pnsse-t-il donc chez les d'Esgrignon? se dit-il.

A l'aspect de mademoiselle, Chesnel la reçut assez mys térieusement, en rentrant la lumière qu'il tenait à la main. En voyant Victurnien , au premier mot que lui dit à l'oreille mademoiselle Armande, le bonhomme comprit foui; il regarda dans la rue, la trouva silencieuse et tranquille il fit un signe, le jeune comte s'élança de la calèche dans la cour. Tout fut perdu, la retraite de Victurnien était connue du successeur de Cliesnel.

— Ah ! monsieur lo comte ! s'écria l'ox-nolaire quand Viclurnien fut installé dans une chambre qui donnait dans le cabinet de Chesnel, et où l'on ne pouvait pénétrer qu'en passant sur le corps du bonhomme.

•- Oui, monsieur, répondit le jeune homme en comprenant l'exclamation de son vieil ami , je ne vous ai pas écouté, je suis au fond d'un abîme où il faudra (lérir.

— Non, non, dit le bonhomme en regardant Iriomphalement mademoiselle Armande et le comte. J'ai V(-ndu mon Étude. Il y avait bien longtemps que je travaillais et (|ueje pensais à me retirer. J'aurai demain, h midi, cent mille francs avec lesquels on [leiit arranger bien des choses. Mademoiselle, dit-il, vous êtes faligiu'e, remontez en voilure, et rentrez vous coucher. A demain les all'aires.

— Il est en sûreté? répondit-elle en montrant Viclurnicn.

— Oui, dit le vieillard.

Elle embrassa son neveu, lui laissa quelques larmes sur le front, et [larlit.

— Mon bon Chesnel, h <|uoi serviront vos cent mille francs dans la situation où je me trouve? dit le comte ft.son vieil ami (juand ils se mirent h causer d'all'aires. Vous no connaissez pas, je le rrois . l'étendue de mes malheurs.

Vieliirnien expliqua son affaire. Cliesiu'l resta foudroyé. Sans la force de son di'vonemenl , il aurait succombé .sous ce coup. Deux ruissisiux de larmes coulèrenl de ses yeux, (pi'on aurait cru desséchris. Il redevint enfant pour (|uel- «pies insluns. l'eml.inl que|i]ues iiislans il fut insensé comme un homme ipii verrait brûler sa maison, et h travers une femelle llaiulier b" bern-.tu de Ses eilfans. et leurs cheveux silileren se cunsuminl. il se dresfti en pied, eût dit Amyol, il sembla i^ranilir, il leva ses vieilles mains, il les agita par des gestes désespérés et fous.

— Oue votre père meure sans jamais rien savoir, jeune hoiiime! ( ,'esl assez dtMre Ouissiiiie, ne .soyez point parricide? l'uir? Non, ils vous condnmnerninnl par contumace. Malheureux enlanl , (uiurquoi n'nvez-vous pas contrefait ma signature /i moi P Moi j'aurais payé , Je n'aiuMis \K\a porli' le litre chez le Procureur du Uoi? Je ne puis plus rien. Vous m'avez accule dans le diTiiier trou de 11 nier. Du Croisierl que devenir? que Ihire? Si vous aviez tue ipielqu'un, o'Iu s'excuso oncoro; mois un taux 1 un faux. Kl le

DE BALZAC

temps qui s'envole, dit-il en montrant sa vieille pendule par un geste menaçant. Il faut un faux passeport, maintenant : le crime attire le crime. 11 faut... dit-il en faisant une pause , il faut avant tout sauver la Maison d'Esgrignon.

— Mais, s'écria Viclurnien, l'argent est encore chez madame de Maufrigneuse.

— Ah ! s'écria Chesnel. Eh bien I il y a quelque espoir bien faible : pourrons-nous attendrir du Croisier, l'acheter? il aura, s'il les veut, tous les biens de la Maison. J'y vais, je vais le réveiller, lui oft'rir tout. D'ailleurs, ce n'est pas vous qui aurez fait le faux, ce sera moi. J'irai aux galères, j'ai passé l'âge des galères, on ne pourra que me mettre en prison.

— Mais j'ai écrit le corps du mandat, dit Victurnien sans s'étonner de ce dévouement insensé.

— Imbécile ! Pardon, monsieur le comte. Il fallait le faire écrire par Joséphin, s'écria le vieux notaire enragé. C'est un bon garçon, il aurait eu tout sur le dos. C'est fini, le monde croule, reprit le vieillard afl'aissé qui s'assit. Du Croisier est un tigre, gardons-nous do le réveiller. Quelle heure est-il ? Où est le mandat? à Paris, on le rachèterait chez les Relier, ils s'y prêteraient. Ah ! c'est une afl'aire où tout est péril, une seule fausse démarche nous perd. En tout cas, il faut l'argent. Allons, personne ne vous sait ici, vivez enterré dans la cave, s'il le faut. Moi, je vais à Paris, j'y cours, j'entends venir la malle-poste de Brest.

En un moment, le vieillard retrouva les facultés de sa jeunesse, son agilité, sa vigueur : il se fit un paquet de voyage, prit de l'argent, mit un pain do six livres dans la petite chambre, et y enlernia son enfant d'adoption.

— l'as de bruit, lui dit-il, restez là jusqu'à mon retour, sans lumière la nuit, ou sinon vous allez au bagne ! M'entcndoz-vous, monsieur le comte? oui, au bagne, si, dans une ville comme la ni)[iv., quelqu'un vous savait là.

Puis Chesnel sortit (h; chez lui, après avoir ordonné à la gouvernante do le dire malade, de ne recevoir personne, de renvoyer tout le monde, et de remettre toute espèce d'affaire à trois jours. Il alla séduire le directeur de la poste, lui raconta im roman, car il eut le génie d'un romancier habile : il obtint, au cas où il y aurait une place, d'èlre pris sans passe(iorl ; et il se fit promettre lo .secri't sur ce départ précipité. La malle arriva très heureusement vide.

Débarqué lo lendemain dans la nuit à Paris, lo notaire se trouvait à neuf heures du matin chez les Keller. Il y apprit que le fatal mandat était retourné depuis trois jours à du (.'roisicr; mais tout en prenant si's informations, il n'y avait rien dit do compronu'ttant. Avant de quitter les banquiers, il leur demanda si, en rélablissanl les fonds, ils pouvaient faire revenir celte pièce, l'raiiçois Keller ri'pondit f|ue la pièce apparli-nait à du Croisier, qui seul était in.jîlre de la garder ou de lu renvoyer. Le vieillard au désespoir alla riiez la duchesse. A celle heure, niadanu! de Maufrigneuse ne recevait personne, (ihesnel .senlait le prix du letn|)S, il s'assit dansl'anlicliambre, écrivit (piclques lig(i<;s, el les lit parvenir à madame de Mautiigneuse, en )ié<!uis/inl, en fascinant, en intéressant, en coinmandiiutles domestiques les plus insolens, les plus inaccessibles du nionii'-. QuolipTelle fût encore au lil, la duchesse, au Kroiiil ctunnement de sa niaisuii, reçut dans sa chambre lo vieil homino en culottes noires, en bas drapés, en soulien ogr.ilV-H.

— Qu'y a-t-il, monsieur, <lil-elle en so posant dans son désordre, que veul-il de uidi, l'ingrat?

— Ilyn, madame la duchesse, s'écria lo bonhomme, cjne vous avez (•(•ni mille l'^rus h nous.

— Oui, dit-elle. (Jnf. signilli!?...

— O'Ile viinmi- ("t l(! résulint d'un faux (pii nous mène aux gnlèren, cl ipir iiniis avons fait pur (inujur fiour vous, dit viv(;mciit Clicsncl. (.«iinmcnt ne l'iivez-vous jnis deviné, vous (pii <*!cssi spiiiliic||i'7 Au lieu de gronder le jeune homme, vouh niirie/ d(1 le ipiesliomier, el lo sauver en lorrCldiit i propos. Maiiiteuuiit, Dieu veuille que le mal-

heur ne soit pas irréparable ! Nous allons avoir besoin de tout votre crédit auprès du Roi.

Aux premiers mots qui lui expliquèrent l'aftaire, la duchesse, honteuse de sa conduite avec un amant si passionné, craignit d'être soupçonnée de complicité. Dans son désir de montrer qu'elle avait conservé l'argent sans y toucher, elle oublia toute convenance , et no compta pas d'ailleurs ce notaire pour un homme ; elle jeta son édredon par un mouvement violent, s'élança vers son secrétaire en passant devant le notaire comme un de ces anges qui traversent les vignettes de Lamartine, et se remit confuse au lit, après avoir tendu les cent mille écus à Chesnel.

— Vous êtes un ange, madame, dit-il. (Elle devait être un ange pour tout le monde!) Mais ce ne sera pas tout, reprit lo notaire, je compte sur votre appui pour nous sauver.

— Vous sauver ! j'y réussirai ou je périrai. Il faut bien aimer pour ne pas reculer devant un crime. Pour quelle femme a-t-on fait pareille chose? Pauvre enfant ! Allez, ne perdez pas de temps, cher monsieur Chesnel. Comptez sur moi comme sur vous-même.

Le vieux notaire ne put rien dire qne ces mots, tant U était saisi ! Il pleurait, il lui prit envie de danser, mais il eut peur de devenir fou, il se contint.

— A nous deux nous le sauverons, dit-il en s'en allant.

Chesnel alla voir aussitôt Joséphin, qui lui ouvrit le secrétaire et la table où étaient les papiers du jeune comte, il y trouva très heureusement quelques lettres de du Croisier et des Keller qui pouvaient devenir utiles. Puis, il prit une place dans une diligence qui partait immédiatement. Il paya les postillons de manière à laire aller la lourde voiture aussi vite que la malle, car il rencontra deux voyageurs aussi pressés que lui, et qui s'accordèrent pour faire leurs repas en voiture. La route fut comme dévorée. Le notaire rentra rue du Bercail, après trois jours d'absence. Quoiqu'il fût onze heures avant minuit, il était trop tard. Chesnel aperçut des gendarmes à sa porte, et quand il en atteignit lo seuil, il vit dans sa cour le jeune comte arrêté. Certes, s'il en avait eu lo pouvoir, il aurait tué tous les gens do justice et les soldats, mais il ne put que se jeter au cou do Mcturnien.

— Si je ne réussis pas à étoulfer l'afi'aire, il faudra vous tuer avant que l'acle d'accusation no soit dressé, lui dit-il à l'oreille.

Victurnien était dans un tel état de stupeur, qu'il regarda le notaire sans le comiirendro.

— Metuer?rr'péla-t-il.

— Oui ? Si vous n'en aviez pas le courage, mon enfant, comptez sur moi, lui dit (jliesnel en lui serrant la main.

Il resta, malgré la douleur que lui causait ce spectacle, planté sur ses deux jcunlies tremblantes, à regarder le fils di^ soit' cu'iu' , le comle d'I'lsgriguon , l'hérifier de celle grande maison, niarcli<uil enlr(^ les gendarmes, enlre le commissaire de police de la ville, le juge de paix et l'huissier du Pari)U(>t. L(! vieillard no recouvra sa résolution e' sa présence d'cîsprit que quand celte troupe eut disparu, iju'il n'entendit plus lo bruit des pas, etquo le silence se fut rétabli.

— Monsieur, vous allez vous enrhumer, lui dit Brigille.

— Que le diable t'em[iorle! s'écria le nolain> exaspéré. Brigide, ipii n'avait rien enloiidu de pareil depuis vingl-

neidaiis (pi'elje servait Chesnel, laissa lomber sa cliandelli' ; mais sans prendre garde à répouvaiil(> de Urigitle, le m.iîlre, cjui n'enlendit pas l'exclamalion de sa gouvernante, s(> mit à courir vers le Val-Noble.

— Il est fou, se dit-elle. Après lout, il y n do (pioi. Mais oii va-l-il ? il m'est inqiossibhi de lo suivre. Que devienilral-il? irait-il se noyer?

Ilri^iille ri'vi'illa le premier clerc, et l'envoya surveiller les bonis di^ l,i rivière, devenus falalement célèbies dej)uis lo suicide d'un jinme honwiie plein d'avenir, el la U'oil récenle d'une j(>uiie fille si-duile. Chesni'l so rendait à l'hAtel de du Croisier. Il n'y avait plusd'espoir cpn' là. Les crimes

LE CABINET DES ANTIQUES

de faux ne peuvent être poursuivis que sur des plaintes privées. Si du Croisier voulait s'y prêter, il était encore possible de faire passer la plainte pour un malentendu, Chesnel espérait encore acheter ce-t homme.

Pendant cette soirée, il était venu beaucoup plus de monde qu'à l'ordinaire chez monsieur et madame du Croisier. Quoi(|ue celte affaire eût été tenue secrète entre le Président du Tribunal, monsieur du Ronceret, monsieur Sauvager, premier Substitut du Procureur du Roi, et monsieur du Coudrai, l'ancien Conservateur des hypothèques destitué pour avoir mal voté ; mesdames du Ronceret et du Coudrai l'avaient conliée sous le secret à une ou deux amies intimes. La nouvelle avait v donc couru dans la société mi-partie de noble.sseet de bourgeoisie qui se donnait rendez-vous chez monsieur du Croisier. Chacun sentait la gravité d'une affaire semblable, et n'osait en parler ouvertement. L'attachement de madame du Croisier à la haute noblesse était d'ailleurs si connu qu'à peine se hasarda-t 011 à chuchoter quelque chose du malheur qui arrivait aux d'Esgrignon en demandant des éclaircissemens. Les principaux inténîssés attendirent, pour en causer, l'heure à laquelle la bonne madame du Croisier faisait sa retraite vers sa chambre à coucher, où elle accomplissait ses devoirs religieux loin des n!gards de son mari. Au moment où la dame du logis disparut, les adhérens de du Croisier qui connais.saient le secret et les plans de ce grand industriel se comptèreut, ils virent encore dans le salon des personnes que leurs opinions ou leurs intérêts rendaient suspectes, ils continuèrent à jouer. Vers onze heures et demie, il ne resta plus que les intimes, monsieur Sauvager, monsieur Camusol, le juge d'instruction et sa femme, monsieur cl madame du Ronceret, leur fils Félicien, monsieur et madame du Coudrai, Joseph Blondet, fdsaîné d'un vieux juge, en tout dix personnes.

On raconte quo Talleyrand, dans une fatale nuit, à trois heures du matin, jouant chez la duchesse de Luyncs, interrompit le jeu, f)Osa sa montre sur la table, demanda aux joueurs si le prince de Cundé avait d'autre enfant que le duc d'Enghien. — Pourquoi demandez-vous une chose quo vous savez si bien, répondit madame do Luynes. — C'est que si le prince n'a pas d'autre enfant, la maison de Coudé est finie. Après un moment de silence, on reprit le jeu. Ce fut par un mouvement semblable que proci'-da le Pri'sident du Ronceret, soit qu'il connût ce trait de; l'histoire contemporaine, soit quo les petits esprits ressemblent aux grands dans les expressions de la vie poliliiiue. Il regarda sa montre, et dit en interrompant le boslon : —En ce moment, on arrête monsieur le comte d'Itsgrignon, et celte maison si fière est h jamais dijshonoréc.

— Vous avez donc mis la main sur l'enfant, s'écria joyeusement du Coudrai.

Tous les assislans, moins Ip président, le Sulistilul et du Croisier, manifestèrent un élonnemenl subit.

— Il virent d'être urrêti! dans la mai.son do Chesnel où il s'i'tait cicIk'', dit le Substitut en prenant l'air d'un hi)inm(! cafiablc et méconnu (jui devrait être ininlsln^ do la Police.

Ce monsieur Sauvager, premier Substitut, était un jeune honnno de vingt-rin(| ans, maigre et graml, h (iKure longue et olivAlre, h cheveux noirs et en-pus, les yeux enl'onc(■•.^ et bordés en dessous d'un large cercle brun ri'in'li'' Hii-de.ssus par .ses paujiières rldi-es et lli^lr('^•s. Il avait un nez d'oiseau il(( proie, une boucho .serri'e, les joues laiiiinées par l'élude et creusi-es (lar l'iimbition. il olVrait le type de ces Aires secondaires à l'allûl des cinonstances, prêts à tout faire pour parvenir, mais en .se tenant dans les limites du possible el il.ins li^ di'coruni do la légalité. Son air linpoitanl amioiirail achnirablenirnt .sa facon.le servile. I.n secret de la retraite du jeune comte lui avait ('té dit par le successeur de ( hisnel, el il en laisjiil honneur à sa pi'iiélra- (ion. Celle nouvelle parut vivement surprendre le Ju^'e d'insiruclion, monsieur l'.nmusol, ipii.siir le n'-quisitoire de Sauvager, avait décerné le mamlnt d'.irrêl si pronipli'nicnt exécuté. Cumusot était un homme d'environ Irenle

ans, petit, déjà gras, blond, à chair molle, à teint livide comme celui de pres'jue tous les magistrats qui vivent enfermés dans leurs cabinets ou leurs salles d'audience. Il avait de petits yeux jaune clair, pleins de cette déflance qui passe pour de la ruse.

Madame Camusot regarda son mari comme pour lui dire: — N'avais-je pas raison?

— Ainsi l'affaire aura lieu? dit le Juge d'insiruclion.

— En douteriez-vous? reprit du Coudrai. Tout est fini puisqu'on tient le comte.

— Il y a le Jury, dit monsieur Camusot. Pour cette affaire, monsieur le Préfet saura le composer de manière que, avec les récusations ordonnées au Parquet et celles de l'accusé, il no reste que des personnes favorables à l'acquittement. Mon avis serait do transiger, dit-il en s'adressant à du Croisier.

— Transiger, dit le Président, mais la Justice est saisio.

— Acquitté ou condamné, le comte d'Esgrignon n'enser& pas moins déshonoré, dit le Substitut.

— Je suis partie civile, dit du Croisier, j'aurai Dupin l'aîné. Nous verrons comment la maison d'Esgrignon so tirera de ses griffes.

— Elle saura se défendre et choisir un avocat à Paris, cllo vous opposera Berryer, dit madame Camusot. A bouchât, bon rat.

Du Croisier, monsieur Sauvager et le Président du Ronceret, regardèrent le Juge d'Instruction en proie à une mémo pensée. Le ton et la manière avec lesquels la jeune femme jeta son proverbe à la face des huit personnes qui complotaient la perle de la maison d'Esgrignon leur causèrent des émotions que chacune d'elles dissimula comme savent dissimuler les gens de province, habitués par leur cohérence continue aux ruses do la vie monacale. La petite madame Camusot remarqua le changement des visages qui se composèrent dès que l'on eut flairé l'opposition probable du juge aux desseins de du Croisier. En voyant son mari div voiler le fond de .sa pensi'>e, elle avait voulu .sonder la profondeur de ces haines, et deviner par <)uel intérêt du Croisier s'était attaché le premier substitut, (jui avait agi si précipitamment cl .si contrairement aux vues du Pouvoir.

— Dans tous les cas, dit-elle, si dans cette affaire il vient de Paris des avocats iH'lèbrcs, elle nous [ironiet des .séances de Cour d'Assises bien intéressantes ; mais l'allaire expirera entre le Tribunal et la Cour royale. Il est à croire que le Gouvernement fera secrètement fout ce (]u'on peut l'airo [iour sauver un jeune homme ipii appartient à de grandes liimilles . el qui a la duchesse de Maufriijneuse pour amie. Ainsi jo ne crois pas quo nous oyons du scandale à Landernau.

— Comme vous y allez, madame! dit sévèremenUlo président. Croyez-vous que le Tribunal, qui instruira l'affaire et la jugi'ra d'abord, soif influençable par des considéralions (•Irangères à la justi((>?

— L'événement prouve le contraire, dil-rlle avec malice en regardant le Substitut elle Pré.^ident qui lui jetèrent un regard froid.

— Expliquez-vous, madame? dit le Sulislitul. Vo\is parlez comme si nous n'avions pas fait notre devoir.

— Les paroles do madame n'ont aucune valeur, dit C«mu.sol.

— Mais celles de monsieur le Présidi'ul n'onl-elles pas liri'jugi' une question qui di'penil de l'inslrurlion, reprilelle, el cependant l'inslniclion est encore h faire ol le Tribiuial n'a pas encore prononci'?

— Nous ne sommes pas au Palais, lui répondit le Subsliliil avec aigreur, l'I il'ailleurs nous s.ivoiis tout cela.

— Monsieur le Procureur du Roi ignore tout encore, lui ré(iliqua-l-i'lle en l(> regardant avec inuiie. Il va revenir lie la ( hambri- ibvs di'-pules en toute lirtle. Vous lui avez taillé di' la Ix-sogiie, il portera sans doute lui-même la parole.

Le Subsliliil fronça ses gros sourcils loulTus, ol les inlérrssi-s viri'iil (''crits sur son front de l.irdil'^ .•.crupules. Il .se lit alors un grand silence pendant le.pnl ou n'enlendil que

DE BALZAC

jeter et relever les cartes. Monsieur et madame Camusot, qui se virent très froidement traités, sortirent pour laisser les conspirateurs parler à leur aise.

— Camufot, lui dit sa femme dans la rue, tu t'es trop avancé. Pourquoi faire soupçonner à ces gens que tu ne trempes pas dans leurs plans? ils te joueront quelque mauvais tour.

— Que peuvent-ils contre moi, je suis le seul Juge d'Instruction.

— Ne peuvent-ils pas te calomnier sourdement et provoquer ta destitution.

En ce moment, le couple fut heurté par Chesnel. Le vieux notaire reconnut le Juge d'Instruction. Avec la lucidité des gens rompus aux affaires , il comprit que la destinée de la maison d'Esgrignon était entre les mains de ce jeune homme.

— Ah! monsieur, s'écria le bonhomme, nous allons avoir bien besoin de vous. Je ne veux vous dire qu'un mot. Pardonnez-moi, madame, dit-il à la femme du Juge en lui arrachant son mari.

En bonne conspiratrice, madame Camusot regarda du côté de la maison de du Croisicr, afin de rompre le tête-àtête au cas où quelqu'un en sortirait; mais elle jugeait avec raison les ennemis occupés à discuter l'incident qu'elle avait jeté à travers leurs plans. Chesnel entraîna le juge dans un coin sombre, le long du mur, et s'approcha de son oreille.

— Le crédit de la duchesse de Maufrigneuse, celui du prince de Cadignan, des ducs de Navarreins, de Lenoncourt, le Garde des sceaux, le Chancelier, le Roi, tout vous est acquis si vous êtes pour la maison d'Esgrignon, lui dit-il. J'arrive de Paris, je savais tout, j'ai couru tout expliquera la Cour. Nous comptons sur vous et je vous garderai le secret. Si vous nous êtes ennemi, je repars demain pour Paris et dépose entre les mains de Sa Grandeur une plainte en suspicion légitime contre le Tribunal, dont .sans doute [ilusicurs membres étaient ce soir chez du Croisier, y ont bu, y ont mangé contrairement aux lois, et qui d'ailleurs sont ses amis.

Chesnel aurait fait intervenir le Père Éternel s'il en avait eu le pouvoir. Il laissa le juge sans attendre de réponse, et s'élança comme un faon vers la maison do du Croisier. Sommé par sa lémme do lui révéler le,s confidences do Chesnel, le juge obéit et fut assailli par ce : — N'avais-jo fias raison, mon umiî que les femmes disent aussi quand elles ont tort, mais moins doucement. Iji arrivant chez lui, Camusot avait confiasse la supériorité do sa femme et reconnu le bonheur de lui appartenir, aveu qui prépara sans iloute une lieuri'usonuit aux (li'ux('poux. Chesnel rencontra le groupe d(! .ses ennemis qui sortnicnl de chez du Croi- .sier, et craignit de le trouver couché, ce qu'il eût regai-dé comme un malheur, c^r il était dans unct do ces circonstances qui d(!rnandent de la promptitude.

— Ouvrez de par le Roi! cria-l-il au domestique qui fcriii.iit le vestibule.

Il venait di' fairi! arriver le Roi auprès d'un polit juge •iinbitieux, il avait gardé ce mot sur ses lèvres, il s'embrouillait, il délirait. On ouvrit. Lo notaire s'élança conimo lu foudre dans l'antiehumbro.

— Mon garçon, <llt-il au domesliiiue, cent écus pour toi hi lu peux réveiller madame du Croisier et me l'envoyer à l'instant. I)is-lui tout ce que lu voudras.

Clii'snc-1 devint ralme et froid cm ouvrant la porlu du bnllant .Sillon où ilu r.roisier mi promenait seul h grands |rtH. (*H di'ux lioniiiics N! mesurèrent alors pendant un moment par un reg.ird <|ui avuil en Jirolondeiir vingt uii.i de hiiiiir' et d'Iniimlié. L'un avait le pied .sur le cœur de la inaiMm rrijigngnon, IViuIro s'avonçait avec la force d'un lion pour l.i lui arracher.

— Monsieur, dit Chesnel, ju vous salue huiiiblemenl. Votre [ilninle n élédépos<;e

— Oui, iiionsinur.

— Depuis ipiiiiid7

— LM)pui.s hier.

— Aucun autre acte que le mandat d'arrêt n'est lancé?

— Je le pense, répliqua du Croisier.

— Je viens traiter.

— La justice est saisie, la vindicte publique aura son cours, rien ne peut l'arrêter.

— Ne nous occupons pas de cela, je suis à vos ordres, à vos pieds.

Le vieux Chesnel tomba sur ses genoux, et tendit ses mains suppliantes à du Croisier.

— Que vous faut-il? Voulez-vous nos biens, notre château I prenez tout, relirez la plainte, ne nous laissez que la vie et l'honneur. Outre tout ce que je vous offre, je serai votre serviteur, vous disposerez de moi.

Du Croisier laissa le vieillard à genoux et s'assit dans un iauleuil.

— Vous n'êtes pas vindicatif, vous êtes bon, vous ne nous en voulez pas assez pour ne pas vous prêter à un arrangement, dit le vieillard. Avant le jour, le jeune homme serait libre.

— Toute la ville sait son arrestation, dit du Croisier qui savourait sa vengeance.

— C'est un grand malheur, mais s'il n'y a ni jugement ni preuves, nous arrangerons bien tout.

Du Croisier réfléchissait, Chesnel le crut aux prises avec l'intérêt, il eut l'espoir de tenir son ennemi par ce grand mobile des actions humaines. En ce moment suprême, madame du Croisier se montra.

— Venez, madame, aidez-moi à fléchir votre cher mari, dit Chesnel toujours à genoux.

Madame du Croisier releva le vieillard en manifestant la plus profonde surprise. Chesnel raconta l'affaire. Quand la noble fille des serviteurs des ducs d'Alençon connut ce dont il s'agissait, elle se tourna les larmes aux yeux vers du Croisier.

— Ahl monsieur, pouvez-vous hésiter? les d'Esgrignon, l'honneur de la province, lui dit-elle.

— Il s'agit bien de cela, s'écria du Croisier se lovant et reprenant .sa promenade agitée.

— Hé ! de quoi s'agit-il donc?... fit Chesnel étonné.

— Monsieur Chesnel, il s'agit do la France 1 il s'agit du pays, il s'agit du peuple, il .s'agit d'apprendre à messieurs vos nobles qu'il y a une justice, des lois, une bourgeoisie, une petite noL)le.sse (jui les vaut et qui les tient 1 On no fourrage pas dix champs de blé pour un lièvre, on no porte pas lo déshonneur dans les familles en séduisant de pauvres filles, on ne doit pas mépriser des gens qui nous valent, on no s*» moque pas d'eux pendant dix ans sans que ces faits ne grossissent, no produisent des avalanches, et ces avalanches tombent, écrasent, enterrent messieurs les nobles. Vous voulez le retour à l'ancicui ordre do choses, vous voulez déchirer le pacte social, colle charlo où nos droits .sont écrits...

— Après, dit Chesnel.

— N'est-ce pas une .sainte mission que d'éclairer le peuple? s'écria du Croisier, il ouvrira les yeux sur la nioialilé de votre |iarti quand il veiTa les nobles «liant, eoninio Piernî ou Jacipies, en Cour d'Assises. On .se dira que les petites gens (|ui ont de l'honneur valent mieux que les grandes gens qui se d(''shonorent. La C.our d'Assises luit pour tout le monde. Je suis ici le di-lènseiir du [«'uple, l'ami des lois. Vous in'uvoz jeti) vous-niênio du côU' du peuple à deux reprises, d'abord en n-l'usanl mon alliance, |)uis en me niellant au ban de voire socii'li'. Vous récollez ce «pie vous avez semé.

Ce iléliul ellV.iya (.he.snel aussi bien que madame du Croisier. l.ii feinino Hcipiérail une horrible connais.sanco du curaclèro de son mari, ce fut une lueur qui lui éclairait non-.seul(«nieiit l(^ passé, mais encore l'avenir. Il parais.sHit impossible cle faire capilul(>r ce colosse; mais Chesnel no recula poiiil dev.iiil rinipos>ible,

— Quoi! monsieur, vous iw pardonneriez pas, vous n'êles donc pas chn'ilien Y dit mad.'iiiie du Croisier.

— Ji' p.irduime comme Dieu pardonne, muduiiie, ii dus cuudilioiib.

LE CABINET DES ANTIQUES

— Quolles sont-ellesî ditChesnel qui crut apercevoir un rayon d'espérance.

— Les Éleclions vont venir, je veux les voix dont vous disposez.

— Vous les aurez, dit ChesncL

— Je veux, reprit du Croisier, êlre reçu, ma femme et moi, familièrement, tous les soirs, avec amitié, en apparence du moins, par monsieur le marquis d'Esgrignon et par les siens.

— Je ne sais pas comment nous l'y amènerons, mais vous serez reçu.

— Je veux une hypothèque de quatre cent mille francs fondée sur une transaction écrite au sujet de cette affaire, alin de toujours vous tenir un cnnon chargé sur le cœur.

— Nous consentons, dit Chesnel sans avouer encore qu'il avait les cent mille écus sur lui; mais elle sera entre mains tierce et rendue à la famille après votre élection et le payement.

— Non, mais après le maringe de ma pelite-nièce, mademoiselle Duval, qui réunira peut être un jour quatre millions. Cette jeune personne sera instituée mon héritière au contrat et celle de ma femme, vous la ferez épouser à voire jeune comte.

— Jamais ! dit Chesnel.

— Jamais, reprit du Croisier fout enivré de son triomphe. Bonsoir.

— Imbécile que je suis, se dit Chesnel, pourquoi rcculéje devant un mensonge avec un pareil hommel

Du Croisier s'en alla, se plaisant à tout annuler au nom de .son orgueil froissé, après avoir joui de l'humiliation do Chesnel, avoir balancé les destinées de la superbe maison en i|ui se résumait l'aristocratie de la province, et imprimé la marque de son pied sur les entrailles des d'Esgrignon. Il remonta dans sa chambre, en laissant sa femme avec Chesnel. Dans son ivresse il ne voyait rien conlre sa victoire, il croyait fermement que les cent mille écus étaient dissipi's ; pour les trouver, la maison d'Esgrignon avait besoin de veniiroou d'hypothéquer ses biens; h ses yeux, la Cour d'Assises était donc inévitable. Les affaires do faux sont toujours arrangeables, quand la somme surprise est restiluée. Les virlinies de ce crime sont ordinairement des gens riches qui ne se soucient pas d'élro la cause du déshonneur d'un homme imprudent. Mais du Ooisier ne voulait rcnonrcr ?i ses droits qu'.*! bon escient. Il se rouciia donc en [lensnnt au magnifique accomplissement do ses espérances, soit par la Cour <rAssises, soit par ce maringe, et il jouissait d'entendre la voix de Chesnel se lamentant avec madame du Croisier. Profondément religieuse et catholiqne, royaliste (•( altachén ."i la Noblesse, madame du Croisier partageait les idées de Chesnel h l'égard des d'Esgrignon. Aussi tousses senlimens vennient-iN d'être cruclleloment froissés. Cotte bonnc! royalisie avait c^ntcndu le hurlement du libéralisme (pii, dans l'opinion de son directeur, souliailail la ruine du calliolirisme. l'ourelle, le Côté fiauclie ('lait 17!):) avic rc'iiii'ulc cl l'(''cliarau(l.

— Qw dirait votre oncle, ce saint «jui nous écoule? .s'écria Chesnel.

M/idatni' du Croisier no répondit quo par deux gros.sos larmes (jui coidèretilsur ses joues.

— Vous avez déjh é(r^ la c^iuse do In mort d'un pauvre gan.'o» et rin deuil élernel de sa mère, reprit Chesnel en voyant ronibien il frappait juste, et (|ui eilt frappé juscpi'/i briser ce cn'ur pour sauver Victurnien, voulez-vous nssjissinei- mailemi)ise||(' Artnatid(« qui ne survivrait pas huit jours h l'iiil'arnift de sa maison? Voulez-vous assassiner le [lauvn- Chesnel, voln^ aiicirn noiaire, qui luera le jeune coinli' ilans sn (irisoti a\aiil ipi'on ne l'acnise. et (pii s(> tuf^n pour ne pas aller lui-ni(^ine eu Cour d'Assises comme coupabli' d'un mniirlre?

— Mon ami, assez I assez t Jo suis capable do font pour élonllVr une srinbliibie afTalre. inaU je ne connais monsieur du Croisier fout enlur (pii. depuis quelques il.stans... A vous, je puis ravoucr! Il n'y a pas do ri'ssources.

— S'il y en avait? dit Chesnel.

— Je donnerais la moitié de mon sang pour qu'il v en cflt, répondit-elle en achevant sa pensée par un hochement de tête oîi se peignit une envie de réussir.

Semblable au premier Consul qui. vaincu dans les champs de Marengo jusqu'à cinq heures du soir, à six heures obtint la victoire par l'attaque désespérée de Desaix et par la terrible charge de Kellermann, Chesnel aperçut lesélémens du triomphe au milieu des ruines. Il fallait' être Chesnel, il fallait Olre vieux notaire, vieil intendant, avoir été peîit clerc do maître Sorbier père, il fallait les illuminations soudaines du désespoir, pour être aussi grand que Napoléon, plus grand même : cette bataille n'était pas Marengo mais Waterloo, et Chesnel voulait vaincre les Prussi^ ns en les voyant arrivés.

— Madame, vous de qui j'ai fait les affaires pendant vingt ans, vous l'honneur de la Bourgeoisie, comme les d'Esgrignon sont l'honneur de la Noble.sse de celte province, sachez qu'il dépend maintenant de vous .seule de sauver la maison d'Esgrignon. Maintenant répondez? laisserez-vous déshonorer les mânes de votre oncle, les d'Esgrignon, le pauvre Chesnel? 'Voulez-vous tuer mademoiselle Armande qui pleure? Voulez-vous racheter vos torts en réjouissant vos ancêtres, les intendans des ducs d'Alençon, en consolant les mânes de notre cher abbé qui, s'il pouvait sortir do son cercueil, vous commanderait do faire co que jo vous demande à genoux ?

— Quoi ? s'écria madame du Croisier.

— Eh bien ! voici les cent mille écus, dit-il en tirant de sa poche les paquets de billets do banque. Acceptez-les, tout sera fini.

— S'il ne s'agit que de cela, reprit-ollo, et s'il n'en peut rien résulter de mauvais pour mon mari...

— Rien quo de bon, dit Chesnel. Vous lui évitez les vengeances éternelles de l'Enfer au prix d'un léger désappointement ici-bas.

— Il ne sera pas compromis? demanda-l-elle en regardant Chesnel.

Chesnel lut alors dans le fond do l'Ame do cette pauvre femme. Ma<lame du Croisier hésitait entre deux religions, entre lescommandemens que l'figlise a tracés aux épouses et ses diîvoirs envers le Tn^ne et l'Autel : elle trouvait son mari bl.Omable, et n'osait le blâmer, ello aurait voulu pouvoir .sauver les d'Esgrignon, et ne voulait rien faire contre les intérêts de son mari.

— En rien, dit Chesnel, votre vieux notaire vous le juro sur les .saints fivangiles...

Chesnel n'avait plus que son salut étprnel h offrir h la mai.son d'Es^'rignnn , il le risqua en commellanf un horrible mensonf,'e ; mais il fallait abuser niadaïue du Croisier ou périr. Aussitôt il rédigea lui-même et dicta fi madame du Croisier un reçu do cent mille écus daté do cinq jours avani la fatale lettre do change, h une époque où il so rappida une ob.senco faite par du Croisier qui était allé dans les biens dr .sa femme y ordonner des anuMioralions.

— Vous me jurez. ditChesnel quand madame du Croisier eut les cent mille écus et quand il tint celle pièce, do di'clarer devant le Juge d'Instruction quo vous avez reçu Celte sonmu> au jour dit.

— Ne sera-ce pas un mensonge?

— Onicieux, dit Chesnel.

— Je ne saurais le faim sans rnvLi do mon dirrclcur, monsieur l'abbé ("oulurier.

— l'Ii bien I dil Chesnel, no vous conduisez dans ccllo affairi' (pio par ses conseils.

— J(< vous lo promets.

— Ne ri-mellez la soinnio h monsieur du Croisier qu'après avoir comparu ilevanl le Ju^e il'lnslruclion.

— Oui, dilclle. Hélas I cpie Dieu me prête la force do conqiar.illre devant la Justice humaine pour y soutenir un mensoii^fe I

Après avoir Iviisé la main de madame du Croisier. l'hesnel se dressa majeslueu'emenl comme un de.s prophètes peints par Iluphnid au Vallon.

— l.'ilme do voln< oncli» Ire.s.MiilIe di- joie, vous avez k

DE BALZAC

jamais effacé le tort d'avoir épousé l'ennemi du Trône et de l'Autel.

Ces paroles frappèrent vivement l'âme timorée de madame du Croisier. Chesnel pensa soudain à sassurer de l'abbé Couturier, le directeur de la conscience de madame du Croisier. Il savait quelle opiniâtreté mettent les gens dévots dans le triomphe de leurs idées, une fois qu'ils se sont avancés pour leur parti ; il voulut engager le plus promptement possible l'Église dans cette lutte en la mettant de son côté, il alla donc à l'hôtel d'Esgrignon, réveilla mademoiselle Armande, lui apprit les événemens de la nuit, et la lança sur la route de l'évêché pour amener le prélat lui-même sur le champ de bataille.

— Mon Dieu! tu dois sauver la maison d'Esgrignon, s'écria Chesnel en revenant chez lui à pas lents. L'affaire devient maintenant une luttj judiciaire. Nous sommes en présence d'hommes qui ont des passions et des intérêts, nous pouvons tout obtenir d'eux. Ce du Croisier a profité de l'absence du Procureur du Roi qui nous est dévoué , mais qui, depuis l'ouverture des Chambres, est à Paris. Qij 'ont-ils donc fait pour empaumer le premier Substitut «jui a donné suite à la plainte sans avoir consulté son chef? Demain matin , il faudra pénétrer ce mystère, étudier le terrain, et peut-être, après avoir saisi les fils de cette trame, relourncrai-je à Paris afin de mettre en jeu les hautes puissances par la main de madame de Maufrigneuse.

Tels étaient lesraisonnemensdu pauvre vieil athlète qui voyait juste, et qui se coucha quasi mort sous le poids de tant d'émotions et de tant de fatigues. Néanmoins, avant de s'endormir, il jeta sur les magistrats qui composaient le Tribunal un coup d'neil scrutateur, qui embrassait les pensées secrètes de leurs ambitions, afin de voir quelles étaient ses chancs dans cette lutte, et comment ils pouvaient être influencés. En donnant une forme succincte au long examen des consciences que fit Chesnel, il fournira peut-être un tableau de la magistrature en province.

Les juges et les gens du Roi forcés de commencer leur carrière en province, où s'agitent les ambitions judiaires , voient toas Paris à leur début, tous aspirent à briller sur ce vaste théâtre où s'élèvent les grandes causes politiques, où la magistrature est liée aux intérêts palpitans do la société. Mais ce pnradis des gens de justice admet peu d'élus, cl les neuf dixièmes des magistrats doivent, tôt ou lard, se caser pour toujours en province. Ain?i tout Tribunal, toute Cour royale do province, offrent deux partis bien tranchés: celui des ambitions lassées d'espérer, contentes de l'excessive considération accordée en province au rôle qu'y jouent les magistrats, ou endormies par une vie tranquille ; puis celui des jeunes gen^ et des vrais talens auxquels l'envie de parvenir que nulle déception n'a tempérée, ou que la soif de parvenir aiguillonne sans cesse, donne une sorte de fanatisme pour leur sacerdoci'. A cette époque, le royalisme animait les jeunes magistrats contre les ennemis des Dourbons. Le moindre Subsliliit rêvait ri''i|ui- «itoires, afipelait de tous ses vomix lui de ces procès poliliques (|iii mettaient le zèle en relicl', attiraient l'attcnlion du Ministère et faisaient avancer les gens du Roi. Qui, parmi les Parqufts, ne j,ilou>ail la Cour dans le ressort de larpiello éclatait une conspiration bonapartiste? Qui tw •niuhaitait trouver iinCaron, un Itrrton, une levc'o de boutiicr»? Ces ardi'ules ambitions, slinudées par la gramle lutte des partis, (ippuyé(!s sur la raison d'fitat et sur lu néccs.silé de monurcliiscr la France, étaient lucides, prévoynnli-s, pcrspicircs ; l'Ili's faisaiimt avec rigueur la police, espiorniaiitit Ifs p(i()ulations r'I les poussairiit dans la voie do robi''iss;inc,(! d'où elles iw doivent jkis sortir. I.a Justin! nlorn fanaliM-e par la foi monarchique réparait les torts di's onciens Parlemens, et man^liail d'accord avec la Religion, Iroj) oslcnsdilctncut pi>ut-être. IJIe fut aloA plus zéli'i- qu'il iliilc. clii' pi'i'lwi moins pur inncliiavi'liMni' qui' par la .siriciTilé du ws vues qui paruri-nt lu)shli'S aux inli'rêl» généraux du Pajs, qu'elln esMiyail «li- Mii'llrc /i l'abri di s ri'volulioiiH. Mais, prisi' dans Hon ensendile, la Justice ront('[.''iil ctn orc trop il'rjémens bourK<'ois, clic était encore

trop accessible aux passions mesquines du libéralisme, elle devait devenir tôt ou tard constitutionnelle et se ranger du côté de la Bourgeoisie au jour d'une lutte. Dans ce grand corps, comme dans l'Administration, il y eut de l'hypocrisie, ou pour mieux dire un esprit d'im.itation qui porte la France à toujours se modeler sur la Cour, et à la tromper ainsi très innocemment.

Ces deux sortes de physionomies judiciaires existaient au Tribunal où s'allait décider le sort du jeune d'Esgrignon. Monsieur le président du Ronceret, un vieux juge nommé Blondet, y représentaient ces magistrats, résignés à n'être que ce qu'ils sont, et casés pour toujours dans leur ville. Le parti jeune et ambitieux comptait monsieur Camusot le Juge d'Instruction et monsieur Michu, nommé juge-suppléant par la protection de la maison de Cinq-Cygne, et qui devait à la première occasion entrer dans le ressort de la Cour royale de Paris.

Mis à l'abri de toute destitution par l'inamovibilité judiciaire, et ne se voyant pas accueilli par l'aristocratie suivant l'importance qu'il se donnait, le président du Ronceret avait pris parti pour la Bourgeoisie en donnant à son désappointement le vernis de l'indépendance, sans savoir que ses opinions le condamnaient à rester président toute sa vie. Une fois engagé dans cette voie, il fut conduit par la logique des choses à mettre son espérance d'avancement dans le triomphe de du Croisier et du Côté Gauche. Il ne plaisait pas plus à la Préfecture qu'à la Cour royale. Forcé de garder des ménagemens avec le Pouvoir, il était suspect aux Libéraux. Il n'avait ainsi de place dans aucun parti.Obligé de laisser la candidature électorale à du Croisier, il se voyait sans influence et jouait un rôle secondaire. La fausseté do sa position réagissait sur son caractère, il était aigre et mécontent. Fatigué de son ambiguïté politique, il avait résolu secrètement de se mettre à la tête du parti libéral etde dominer ainsi du Croisier. Sa conduite dans l'affaire du comte d'Esgrignon fut son premier pas dans cette carrière. Il représentait admirablement déjà celte Bourgeoisie qui offusque de ses petites passions les grands intérêts du pays, quinteuse en politique, aujourd'hui pour et demain contre le pouvoir, qui compromet tout et ne sauve rien, désespérée du mal qu'elle a fait et continuant à l'engendrer, ne voulant pas reconnaître sa petitesse, et tracassant le pouvoir en s'en disant la servante, h la fois huniblo et arrogante, demandant au peuple une subordination (ju'ello n'accorde pas à la Royauté, inquiète dos supériorités qu'elle désire mettre à son niveau, comme si la grandeur |iouvait être petite, comme si le pouvoir pouvait exister sans force.

Ce Président était un grand homme sec et mince, à Iront fuyant, à cheveux grêles et châtains, aux yeux vairons, à teint couperosé, aux lèvres serrées. Sa voix éteinte faisait entendre le sifflement gras de l'asthme. Il avait pour femme une grande créature solennelle et dégingandée qui s'all'ublait des modes les plus ridicules, et se parait excessivement. La Présidenlo se donnait des airs do reine, elle (inrtoit des couleurs vives, cl n'allait jamais au bal sans orner sa tête de ces tm'bans si chers aux Anglaises, et que la [)rovince cultive avec amour. Riches tous deux de quatre ou cin(| mille livres do rentes, ils réunissaient, avec le traitement de la présidence, une douzaine d(> mille francs. Malgré leur pente à l'avarice, ils recevaient lui jour par semaine afin de satisfaire leur vanité. Fidèle au\ jieilles mœurs de la ville, où du Croisier introduisait le luxe moderne, monsieur et madame du Ronceret n'avaient fait aucun changeuient, depuis leur mariage, à l'aiilique maison où ils demeuraient, cl iiui apparli'nail à nMd.une. Cette maison, qui avait un(> liiçaile sur la cour cl l'aulnîsur un (lelit jardin, présentait sur la rue un vieux pignon triangulaire et grisâtre, jiercé d'une croisée?) chaipie étage, la cour cl le jardin (''taient eucaissi's par une haute unu'aillc, le long (le laquelle s'iUendaieut dans le jardin une all('e de marroiMiiers cl les couununs dans la cour. Du cnW' de la rue q\ii leiigeait le jardin, s'étendait une vieille grill(> eu fer devon'c do rouille ; el sur la cour, entre deux panneaux (II- mur, l'i.iil une t;nmde porto cochèro terminée par une

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immense coquille. Cette coquille se retrouvait au-dessus de la porte do la façade. Là, tout était sombre, étouffé, sans air. La muraille mitoyenne offrait des jours grillés comme des fenêtres de prison. Les fleurs avaient l'air de se déplaire dans les petits carrés de ce jardinet, où les passans pouvaient voir par la grille ce qui s'y faisait. Au rez-dechaussée, après une grande antichambre éclairée sur le jardin, on entrait dans le salon dont une des fenêtres donnait sur la rue, et qui avait un perron à porto vitrée sur le jiirdin. La salle à manger, d'une grandeur égale à celle du snlon, était de l'autre côté de l'antichambre. Ces trois pièces sliarmoniaient à cet ensemble mélancolique. Les plafonds, Ions coupés par ces lourdes solives peintes ornées au milieu de quelques maigres losanges à rosaces sculptées, brisaient le regard. Les peintures, de tons criards, étaient vieilles et enfumées. Le s.ilon, décoré de grands rideaux en soie rouge mangée par le soleil, était garni d'un meuble de bois peint en blanc et couvert en vieille tapisserie de Beauvais à couleurs effacées. Sur la cheminée, une pendule du temps de Louis XV se voyait entre des girandoles extravagantes dont les bougies jaunes ne s'allumaient qu'aux jours où la présidente dépouillait de son enveloppe verte un vieux lustre à pendeloques de cristal de roche. Trois tables de jeu à tapis vert rûpé, un trictrac, suffisaient aux joies de la compagnie à laquelle madame du Roncerot accordait du cidre, des échaudés, des marrons, des verres d'eau sucrée, et de l'orgeat fait chez elle. Depuis quelque temps, elle avait adopté tous les quinze jours un Ihé enjolivé de pâtisseries assez piteuses. Par chaque trimestre, les du Ronceret donnaient un grand dîner à trois services, tambouriné dans la ville, servi dans une détestable vaisselle, mais confectionné avec la science qui distingue les cuisinières de province. Ce repas gargantuesque durait six heures. Le Président essayait alors de lutter par une abondance d'avare avec l'élégance de du Croisicr. Ainsi la vie et ses accessoires concordaient chez le Président à son caractère et à sa lausse position. Il se déplaisait chez lui sans savoir pouri]uoi ; mais il n'osait y faire aucune dé[)enso pour y changer l'état des choses, trop heureux de mettre tous les ans sept ou huit mille francs de côté pour pouvoir établir richement son fds Félicien, qui n'avait voulu devenir ni magistrat, ni avocat, ni administrateur, et dont la fainéantise le désespérait. Le Président était sur ce point on rivalité avec son vice-président monsieur DIondet, vii'ux juge qui d('[)uis longlemiis avait lié son fils avec la familli; lil,ind\n'eau. Ces riches inarcliands do toiles avaient luie fille unique h la(|uelle le président .souhaitait do inarirT l'élirieii. Comme le mariage do Joseph DIondet dépendait de sa nomirintion aux fonctions de jug(^suppl('ant (|U(^ II' vieux Illondet espiTait obtenir en donnant sa démission, l(! président du Ronceret cfnilrariait sourdement les démarches du juge, et faisait travailler les Ulanduniau secrèt(!menl. Aussi, sans l'alfaire du jeune Comt(! d'Esgrignou, peut-être les Itloudel iiuraieut-d'; l'Ii' su[iplanlés par l'astucieux Président, dont la fortune était bien su[)érieureii celle de son compiUileur.

I,n viciinio des mnnmuvres do (Mi président machiavélique, monsieur Illondet, une de ces curieuses ligures i-nfiiules en |irovini'e ( onnue <ln vieilles médailles dans une crypte, avait alors environ soixante-sept ans ; il portait bien son Age, il •'■lait de haute taille, et son encolun^ rappelait les chanoines du bon leinps. Son visage, perci' par les mille trous île la pelile vi'Tiile qui lui avait iirHormi' le nez eu le lui (oui iiaul eu vrille, ne m.iiiquait |kis de pliysinnonii", il était ciilori'- très ('galeun ut d'une leinle rou;;e, et nnlirié' par deux petits yeux vifs, lialiiluellement sardouiques, et par lui certain mouvement satiriipie il(> ses lèvres vii)laci;es. Avocat avant la Uévoliiliuu, il avait éli- fait Accusaleiir Public; mais il fui le plus doux de ces lerrihli-^ foMclionnaire-i. I.e houhoinme Illoudel, ou l'appelait ainsi. avait amorli l'aclinu révulutionunlrn en arquiesçanl à tout (il u'exi'culanl rien. Forcé d'iMnprisonner quelques nobles, il avait mis tant de leuleiir h leur procès, qu'il leur lit alleiiidre au oeiif iliermiilor avec une adresse qui lui avait l)l-; iui./.\t;. — 11. i:\lrail du la

concilié l'estime générale. Certes, le bonhomme Blonde aurait dû être le Président du Tribunal; mais, lors de la réorganisation des tribunaux, il fut écarté par Napoléon dont l'éloignement pour les républicains reparaissait dauq les moindres détails du gouvernement. La qualification d'ancien Accusateur Public, inscrite en marge du nom de Blondet, fît demander par l'Empereur à Cambacérès s'i n'y avait pas dans le pays quelque rejeton d'une vieille famille parlementaire à mettre à sa place. Du Ronceret, dont le père avait été Conseiller au Parlement, fut donc nommé. Malgré la répugnanco de l'Empereur, l'archi-cbancelier, dans l'intérêt de la justice, maintint Blondet juge, en disant que le vieil avocat était un des plus forts jurisconsultes de France. Le talent du juge, ses connaissances dans l'an cien Droit et plus tard dans la nouvelle législation, eussent dû le mener fort loin ; mais, semblable en ceci à quelques grands esprits, il méprisait prodigieusement ses connaissances judiciaires et s'occupait presque exclusivement d'une science étrangère à sa profession, et pour laquelle il réservait ses prétentions, son temps et ses capacités. Le bonhomme aimait passionnément l'horticulture, il était en correspondance avec les plus célèbres amateurs, il avait l'ambition de créer de nouvelles espèces, il s'intéressait aux découvertes de la botanique, il vivait enfin dans le monde des fleurs. Comme tous les fleuristes, il avait sa prédilection pour une planio choisie entre toutes, et sa favorite était le Pelargonhim. Le tribunal et ses procès, sa vie réelle, n'étaient donc rien auprès de la vie fantastique et pleine d'émotions que menait le vieillard, de plus en plus épris do ses innocentes sultanes. Les soins à donner à son jardin, les douces habitudes do l'horticuUeur, clouèrent le bonhomme Blondet dans sa serre. Sans cette passion il eût élé nommé député sous l'Empire, il eût sans doute brillé dans le Corps Législatif. Son mariage fut une autre raison de sa vie obscure. A l'Age de quarante ans, il fit la folie d'épouser une jeune fille de dix-huit ans, de laquelle il eut dans la première année de son mariage un fils nommé Joseph. Trois ans après, madame Blondet, alors la plus jolie femme de la ville, inspira au Préfet du département une passion qui ne se termina que par sa mort. F;ile eut du Préfet, au su de toute la ville et du vieux Blondet lui-même, un se> cond fils nonnné Emile. Madame Blondet, (|ui aurait pu stimuler l'ambition de son mari, qui aurait pu l'emporter sur les fleurs, favorisa le goût du juge pour la Bolaniijue. et ne voulut pas plus quitter la ville (]U(> le Préfet no voulut changer de Préfecture tant que vécut .s,i maîtresse. Incapable de soutenir <» son Age une lutte avec une jeune femme, le magistrat se consola dans sa si-rre, el prit une très jolie servante pour soigner son sérail de beautés incessamment diversifiées. Pendant que le juge di'polait, repiquait, arrosait, marcotait, grelVait, mariait et panachait ses fleurs, madame Bloudel dépensait son bien en toilettes elen modes pour briller dans les salons de la Prél'eclure ; un .seul iiili'iêl, lY'ducalion d'I'Jiiile, qui Certes api>arlenail encore fi sa passion, jiouvait l'arrai lier aux soins de cette belle alléetion, que la villu flnit par admirer. Cet enfant do l'amour était aussi joli, aussi spirituel (|U(< Joseph élail lourd et laid. I.e vieux juge aveuj^'li^ par l'amour paternel aimait autant Joseph que sa leinme chérissait Kiiiile. IViidaiit douze ans, iiuuisit'ur Illondet fut d'une ri'signalion parfaite, il ferma les yeux sur li-s amours do sa femme ou coiiservanl une attitude noble et digne, h la façon des grands sei^'iieurs du dix-lluilièine siècle; mais, comme tous les ^'eiis d" 1,'oûls Iranquilli"-, il iioiurissail une haine proloudo coiilre s(ui lliscadel. lu ISI8, à la mort de si lemiue, il expuls.1 l'intrus, en renvoyant (airo son Droit A Paris sins nuire secours ipruiie pension do douze cenis francs, Ji la- (|uelle nncun cri de détresse ne lui lit aiouler une obole. Sans l.i pioleclion de son vé'rilalile père, Emile Hloiulel eût ('•lé perdu, la maison du juge est une des plus jolies de l.i ville. Située pres(|ue en face de la Préferlure. elle n sur In me principale une pelilo mur proprette, .séparée de In chaussée par une vieille (grille do 1er contenue eniro deux pilastres en hriipie. Hiilro chucuii de cos pilastres cl la niai- L'omHie humaine. 5^9

DE BALZAC

son voisine, se trouvent deux autres grilles assises sur de fjotits murs également en brique et à hauteur d'appui. Cette cour, large de dix et longue de vingt toises, est divisée en deux massifs de fleurs par le pavé de brique qui mène de la grille à la porte de la maison. Ces deux massifs, renouvelés avec soin, offrent à l'admiration publique leurs triomphans bouquets en toute saison. Du bas de ces deux monceaux de fleurs, s "élance sur le pan des murs des deux maisons voisines un magnifique manteau de plantes grimpantes. Les pilastres sont enveloppés de chèvrefeuilles et ornés de deux vases en terre cuite, où des cactus acclimatés présentent aux regards étonnés des ignorans leurs monstrueuses feuilles hérissées de leurs piquantes défenses, qui semblent dues à une maladie botanique. La maison, iiâtie en brique, dont les fenêtres sont décorées d'une marge cintrée également en brique, montre sa façade simple, égayée par des persiennes d'un vert vif. Sa porte vitrée permet de voir, par un long corridor au bout duquel est une autre porte vitrée, l'allée principale d'un jardin d'environ deux arpens. Les massifs de cet enclos s'aperçoivent souvent par les croisées du salon et de la salle à manger, qui correspondent entre elles comme celles du corridor. Du côté de la rue, la brique a pris depuis deux siècles une teinte de rouille et de mousse entremêlée de tons verdâtres en harmonie avec la fraîcheur das massifs et de leurs arbustes. Il est impossible au voyageur qui traverse la ville de ne pas aimer cette maison si gracieusement encaissée, fleurie, moussue jusque sur ses toits que décorent deux pigeons en poterie.

Outre cette vieille maison h laquelle rien n'avait été changé depuis un siècle, le juge possédait environ quatre mille livres do rente eu terres. Sa v(?ngeance, assez légitime, consistait à faire passer cette maison, les terres et son siège, à son fils Joseph, et la ville entière connaissait ses intentions. Il avait fait un te.stamcnt en faveur de ce fils, par lequel il l'avantageait do tout ce que le Code permet à un père de doimer à l'un de ses enfans, au détriment do l'autre. De plus, le bonhomme thésaurisait depuis quinze ans pour laisser à ce niais la somme nécessaire pour rembourser à son frère Emile la portion qu'on ne pouvait lui ôter. (Chassé de la maison paternelle, Emile tilondet avait su conquiTir une position distinguée à Paris; mais plus morale que positive. Sa paress(i, son laisser-aller, son insituciance, avaient di'.sesjjéré son véritable père qui, daslilué dans une des réactions ministérielles si fréquentes sous la Restauration, était mort [iresfjuo ruiné, doutant de l'avenir d'un enfant doué par la nature des plus brillantes qualités. Emile Bloudct était soutenu par l'amitié d'une demoiselle de Troisville, mariée ou comte de Monlcornot, cl qu'il avait connue avant son mariage. Sa mère vivait encore au moment où les Troisville revinrent d'émigration. Madame Blond<!t tenait h cette famille par des liens «^loitfnés, mais suflisans pour y introduire Emile. La pauvre femme (iresscnlait l'avenir de son lils, c^lle le voyait or|)lielin, pensfje qui lui rendait la mort doublement amère; aussi lui cherchnit-(!lle d(fs protecteur*. Lllesiitli(îr fùiillo avi'C l'aînée des demois(;ll(!S do Troisville à laqur'lle il plut inlitiimcnt, mais qui ne pouvait l'épouser. C.rlli' linisou lut Winblablf! h celle de P.iul cl Virginie!. Mail,irin' Itlmidct es- S^iyn de donner (le la duri'-e .'i (;elte inuliicllc jiHci iKin qui devait pass<T comme pass(ail ordinairement ces enfanlil- \n'^<"i, qui wttil comme Uts ilinetles do l'amour, r^n montrant h son (Ils un appui duns la famille Troisrille. Quand, <\^lh (Moiiranle, riwidiuiie lllondet a|iprit le niariai^n de inaflcmois'-lle (je 1 roisvilli! iwih; le géniTal Monlcornet, elle vint la (irier holeniiellcrnenl de ne jamais abandeiiiii'r fîmilccldc Itt pjitroricr dans le monde parisien où i<i IWrliirrn du général l'appelnil a hriller. Ileiireus(-nient pour lui, ftmile Md proli'Kcii lui-MiAine. A vingt ans, il di'liula romme un matlre diuin le tridurle lilli'rJiirc. Sou sucres iic fui pas moindre lijins In siii'ii''li'- choisie où In lança son pi'm <|Mi il'nlionl pol foiniur mut profusions du jcuni' honuric. Olle (^'■ir-brilé [>Ti'TÀ)a\ la belle terme d'iMiiile n^sserrènuil p<>ul-élrn les IlenH de l'onillit^ <|nl l'uni-sMiil h In comlesse.

Peut-être madame de Montcornet, qui avait du sang russe dans les veines, sa mère était flUe de la princesse Sherbellof, eût-elle renié son ami d'enfance pauvre et luttant avec tout son esprit contre les obstacles de la vie parisienne et littéraire ; mais quand vinrent les tiraillemens de la vie aventureuse d'Emile, leur attachement était inaltérable de part et d'autre. En ce moment, Blondet, que le jeune d'Esgrignon avait trouvé à Paris devant lui à son premier souper, passait pour un des flambeaux du journalisme. On lui accordait une grande supériorité dans le monde politique, et il dominait sa réputation. Le bonhomme Blondet ignorait complètement la puissance que le gouvernement constitutionnel avait donnée aux journaux; personne ne s'avisait de l'entretenir d'un fils dont il ne voulait pas enten-dre parler ; il ne savait donc rien de cet enfant maudit ni de son pouvoir.

L'intégrité du juge égalait sa passion pour les fleurs, il ne connaissait que le Droit. 11 recevait les plaideurs, les écoulait, causait avec eux et leur montrait ses fleurs ; il acceptait d"eux des graines précieuses, mais sur le siège, il devenait le juge le plus impartial du monde. Sa manière de procéder était si connue, que les plaideurs ne le venaient plus voir que pour lui remettre des pièces qui pouvaient éclairer sa rehgion. Personne ne cherchait à le tromper. Son savoir, ses lumières et son insouciance pour ses talens réels, le rendaient tellement indispensable à du Honceret que, sans ses raisons matrimoniales, le Président aurait encore secrètement contrarié par tous les moyens possibles la demande du vieux juge en faveur de sou fils ; car si le savant vieillard quittait le Tribunal, le Président était hors d'état de prononcer un jugement. Le bonhomme Blondet ne savait pas qu'en quelques heures son fils Emile pouvait accomplir ses désirs. 11 vivait avec une simplicité digne des héros de Plutarque. Le soir il examinait les procès, le matin il soignait ses fleurs, et pendant le jour il jugeait. La jolie servante, devenue mûre et ridée comme une pomme à Pâques, avait soin de la maison, tenue selon les us et coutumes d'une avarice rigoureuse. Mademoiselle Cadot avait toujours sur elle les clefs des armoires et du fruitier; elle était infatigable : elle allait elle-même au marché, faisait les appartemens et la cuisine, et ne manquait jamais d'entendre sa messe le matin. Pour domier une idée de la vie intérieure de ce nu'nagi\ il sufHra d(! dire i|ue le père et 1(ï lils ne inaugeaieul j.iinais qui; des l'ruils gâtés, par suite de fliabitude qu'avait mademoiselle Cadot do toujours donner au dessert les plus avancés ; que l'on ignorait la jouissance du pain frais et qu'on y observait les jeûnes ordonnés par rÉglis(>. Le jardinier était l'alionné conun(! vin soldat, et conslanimeut observé par cette vieille Validé, traitée avec tant d(! délércncv qu'elle dînait avec ses maîtres. Aussi Irottail-ello continuellement de la salle à la cuisine pendant les repas. Le mariage de Josepb Blondet avec, monsieur Blandurcau avait élé soumis par le père et la mère lU' (^etU^ lierilièn^ à la nomination do ce pauvre avocat sans cause à la plac(! de juge-suppléant. Dans le dosir de rendre .son lils capable d'exercer ses Ibuclions, lo père se tuait do lui marteler la cervelle à coups de leçons pour en faire un roulinier. Le fils Itlondet passait presque toulcs ses soirées dans la mais(ui de sa prétendue où, dotlepuis sou relour de Paris, Ki^licien du Uoncerol avait élé adiids, sans (|ue ni le vieux ni le jeune Blondet en conçussent la moindre crainte. Les principes économiques <pii présidaient h cette vie mesurée avec \nw exaclitude digue du l'eseur d'Or de Gérard Dow, où il n'entrait pas nu grain de sel de trop, où jias un profit n'(Hait oubliiS cédaient ce- |)endau( aux exigences de la serre et du jardinage. Le jardin l'Iait la folie de Monsieiu', disait mademoiselle Cadot, (pil ne considérjiit pas son aveugle anu)ur pour .loseph conmie une folie, elle partageait à l'égard do cet enfant la pri'dilection du père : elle lo choyait, hii reprisait ses bas, et aurait voulu voir (employer t\ .son usage l'/ugent mis h riiorlicultunv Ce jardin, merv(Mlleusenn'nt lenu par un seul jardinier, avait des allées sablées en sable de rivière, sjin.s cesse ralisséos, ot de chauuo côlé desquelles

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ondoyaient les plates-bandes pleines des fleurs les plus rares. Là, tous les pÊUPfums, foutes les couleurs, des myriades de petits pots exposés au soleil, des lézards sur les nuirs^ des serfouettes, des binettes enrégimentées, enfin l'attirail des choses innocentes et l'ensemble des productions gi-acieuses qui justifient cette charmante passion. Au bout de sa serre, le juge avait établi un vaste amphithéâtre où sur des gradins siégeaient cinq ou six mille pots de Pelargoniums, magnifique et célèbre assemblée que la ville et plusieurs personnes des départemens circonvoisins venaient voir à sa floraison. A son passage par cette ville, l'impératrice Marie-Louise avait honoré cette curieuse serre de sa visite, et fut si fort frappée de ce spectacle qu'elle en parla à Napoléon, et l'empereur donna la croix au vieux juge. Comme le savant horticulteur n'allait dans aucune société, hormis la maison Blandureau, il ignorait les démarches faites à la sourdine par le Président. Ceux qui avaient pu pénétrer les intentions de du Ronceret, le redoutaient trop pour avertir les inoflensifs Blondet.

Quant à Michu, ce jeune homme, puissamment protégé, s'occupait beaucoup plus de plaire aux femmes de la société la plus élevée où les recommandations do la famille de Cinq-Cygne l'avaient l'ait admettre, que des afi'aires excessivement simples d'un Tribunal de province. Riche d'environ dix mille livres do rentes, il était courtisé par les mères, et menait une vie de plaisirs. H faisait son Tribunal p.ir acquit de conscience, comme on fait ses devoirs au collège ; il opinait du bonnet, en disant à tout : — Oui, cher président. Mais, sous cet apparent laisser-aller, il cachait l'esprit supérieur d'un homme qui avait étudié à Paris et qui s'était distingué déjà comme Substitut. Habitué à traiter largement tous les sujets, il faisait rapidement ce qui occupait longtemps le vieux Blondet et le Pnsident, auxquels il résumait souvent les questions dilliciles à résoudre. Dans les conjonctures délicates, le président et le vice-président consultaient leur juge-supplénnt, ils lui confiaient les délibérés épineux, et s'émerveillaient toujours do sa proinplituflo à leur apporter uni; bi'Sdgne où le vieux Biondi'l ne trouvait rien h reprendre. Proli'gé par l'aristocratie la plus hargneuse, jeune et riche, le juge-suppléant vivait en dehors des iulrigues et des petitesses départementales, il était de toutes les parties de campagne, gambadait avec les jeunes personnes, courtisait les mères, dansait au bal, et jouait comme un liiiMiicicr. Enfin, il s'acquittait h merveille do son nMo de magistral fashionable, sans n('anmoins compromettre sa dignité (|u'il savait l'aire intervenir à propos, en homme d'esprit. Il plaisjiit inliniment [lar la manière franche avec; laquelle il avait adopté les mœurs de la province sans les criliqiur. Aussi s'elforçail-on de lui rendre supportabli; le temps de son exil.

Le Procureur du Roi, magistrat du plus grand talent, mais jetr- dnns 1,1 haute iiolitique, imposait au Pn'sideut. Sans son iihsenre, l'olVairn de Victurnien n'eût pas eu lii'u. Sji dextérité, son hahiludfîdes alliilres, auraient tout pri'venu. Le Présidi^nl et du C.roisicr avaiiMit profilé thï sa présence à la Chambre des Dt'pulc's, dont il était un îles plus remanjuables orateurs luimsIcTii-ls, pour ourdir leurs trames, on estimant, avec une certaine liahileti', (|ii'une lois la Justice saisie et l'allaire (•liruili'c, il n'y aurait plus aur.un remèile. Kn ell'cl, en aucun tribunal, à celle l'pnipie, l(> Parquet n'rrtt accueilli sans un long l'xameu, cl sans peutfitre en nifi-rer au i'rocureur (iénc'Tal, une plaiiile en faux contre le (ils uh»': de l'une des plus nolilcs fumilIcH du roy,nmi(^ En fiarcillo cirronslunci", les gens de jnslice, de conrrrt avec, le pouvoir, eussenl (•s.siiyi» mille transactions pour étoulVcr tuie [ilainle qui pouvait envoyer un jeune horimie impruilent aux galères. Ils eussenl a^'i peut-(i|re do même pour une lanillle lilieralecoiisidiTée. h moins qu'elle ne nu trop ouverlomenl ennemie du l^^ne et de l'autel. L'accueil do la plainte de du Crwisier et l'nrreslntion .lu jeune rouiln n'avaient done pas eu lieu farilemenl. Voici romuK^nt le Président et du Croisier .s'y étaient pris pnur arriver h leurs lins.

Monsieur Sauvager, jeune avocat royaliste, arrivi- lui

grade judiciaire de premier Substitut à force de servilisme ministériel, régnait au Parquet en l'absence de son chef. 11 dépendait de lui de lancer un réquisitoire, en admettant la plainte de du Croisier. Sauvager, homme de rien et sans aucune espèce de fortune, vivait de sa place. Aussi le pouvoir comptait-il entièrement sur un homme qui atten.Jait tout de lui. Le Président exploita cette situation. Dès que la pièce arguée de faux fut entre les mains de du Croisier, le soir même, madame la présidente du Ronceret, soufflée par son mari, eut une longue conversation avec M. Sauvager, auquel elle fit observer combien la carrière de la magistrature debout était incertaine : un caprice ministériel, une seule faute, y tuait l'avenir d'un homme.

— Soyez homme de conscience, donnez vos conclusions contre le pouvoir quand il a tort, vous êtes perdu. Vous pouvez, lui dit-elle, profiter en ce moment de votre position pour faire un beau mariage qui vous mettra pour toujours à l'abri des mauvaises chances, en vous donnant une fortune au moyen de laquelle vous pourrez vous caser dans la magistrature assise. L'occasion est belle. Monsieur du Croisier n'aura jamais d'enfans, tout le monde sait le pourquoi ; sa fortune et celle de sa femme iront à sa nièce, mademoiselle Duval. Monsieur Duval est un maître de forges dont la bourse a déjà quelque volume, et son père, qui vit encore, a du bien. Le père et le fils ont à eux deux un million; ils le doubleront aidé par du Croisier, maintenant lié avec la haute banque et les gros industriels de Paris. Monsieur et madame Duval jeune donneront, certes, leur fille à l'homme qui sera présenté par son oncle du Croisier, en considération des deux fortunes qu'il doit laisser à sa nièce, car du Croisier fera sans doute avantager au contrat mademoiselle Duval de toute la fortune de sa femme, qui n'a pas d'héritiers. Vous connaissez la haino de du Croisier pour les d'Esgrignon ; rendez-lui service, soyez son homme, accueillez une plainte en faux qu'il va vous déposer contre le jeune d'Esgrignon, poui-suivez le comte immédiatement, sans consulter le Procureur du Roi. Puis, priez Dieu que pour avoir ('té ma-istiat impartial contre le gré du pouvoir, le ministre vous lieshlue, volic fortune est faite ! Vous aurez une charmante femme el trente mille livres de rentes en dot, sans compter quatre millions d'espérances dans une dizaine d'années.

En deux soirées, le [iremier Substitut avait été gagné. Le Président et monsieur Sau\ager avaient tenu l'affaire secrète pour le vieux juge, [lour le jugt^suppléanl et pour lo second Substitut. Sur de l'impartialité de Blondet en présence des faits, lo Président avait la majorité sans compter Camusot. Mais tout manijuait par la défection imprévue du juge d'insiruclion. Le Présidi-nt voulait un jugement do mise en accusation avant que le Procureur du Roi ne fût averti. Camusot ou lo second Substitut n'allaient-ils pas lo pri 'avenir?

Maintenant, en expliquant la vie intérieure du Juge d'instrurtiou Camusot, peut-être apercevra-l-oii les raisims qui liennellaieul a Chesiiel de considérer ce jeune luagislrnt connue acquis aux d'Esgrignon, et qui lui avaient donné la hardiesse de le subnrner en pleine rue. Camusot, (ils do la preniièn* femme» d'un marchand de soieries do In rue des Itoiinlonnais. obji't de l'ambition île son pèn>, a^-aitélé deslini^ à la magistrature. l'ài épousant sa feninie. il nvait (^ponsi' la iirolection d'un huissiir du ('..iliinet du Roi, proleeliou sourde, mais etllrare, «pu lui avait di'jà valu .sa lioiuinatiou de juge, el, plus tard, celle de Juge d'Iiis- Iruition. Il n'avait pas eu plus de mille écusrie rentes constituées par ses pi're el mère a son contrat. Madeinoisello Thirinii ne lui avait pas apporté plus do vingt mille lYanr.s de (lot : r'i'tail donc un paiivri' nii''nagi> que le sien, car les appoinleniens d'un juge, en province, ne .s'élèvent pfls midessus lie (piinze cents francs. (Cependant, les Juges dim- Inictiiiu ont un siippli'<menl d'environ mille francs, .'i raison des dépenses el des travaux extraordinaires de leurs fonctions. Mal^iré les fatigues qu'elles donnent, ces places sont assez enviées; mais <'lle,s sont n'vocdliles : aussi niadnmo Camusot venait-elle do gronder son mari d'avoir dikjouvort

DE BALZAC

sa pensée au Président. Marie-Cécile-Amélie Thirion, depuis trois ans de mariage, s'était aperçue de la bénédiction de Dieu par la régularité de deux accouchemens heureux, une fille et ungarçon ; mais elle suppliait Dieu de ne plus la tant bénir. Encore quelques bénédictions, et sa gêne deviendrait misère. La fortune de monsieur Camusot le père devait se faire longtemps attendre. D'ailleurs, cette riche succession ne pouvait pas donner plus de huit ou dix mille francsde rentes aux enl'ans du négociant, qui'étaieut quatre. Puis, quand se réaliserait ce que tous les faiseurs de mariage appellent des espérances, le juge n'aurait-il pas des enfàns à établir? Chacun concevi-a donc la situation d'une femme pleine de sens et de résolution, comme était madame Camusot : elle avait trop bien senti l'importance d'un faux pas fait par son mari dans sa carrière pour ne pas se mêler des affaires judiciaires.

Enfant unique d'un ancien serviteur du roi Louis XVIII, un valet qui l'avait suivi en Italie, eu Courlande, en Angleterre, et que le Roi avait récompensé par la seule [ilace qu'il pût remplir, celle d'huissier de son cabinet par quartier, Amélie avait reçu chez elle comme un reflet de la Cour. Thirion lui dépeignait les grands seigneurs, les ministres, les personnages qu'il annonçait, introduisait, et voyait passant et repassant. Élevée comme à la porte des Tuileries, cette jeune femme avait donc pris une teinture des maximes qui s'y pratiquent, et adopté le dogme de l'obéissance absolue au pouvoir. Aussi avait-elle sagement jugé qu'en se rangeant du côté des d'Esgrignon, son mari plairait à madame la duchesse de Maufrigncuse, à deux puissantes familles desquelles son père s'appuierait, en un moment opportun, auprès du Roi. A la première occasion, Camusot pouvait être nommé juge à Paris. Cette promotion rêvée, désirée à tout moment, devait apporter six mille francs d'appointemens, les douceurs d'un logement chez son pf're ou chez les Camusot, et tous les avantages des deux fortunes paternelles. Si l'adage : Loin des yeux, loin du coeur, est vrai pour la plupart des femmes, il est vrai surtout en fait do sentimens de famille et de protections mini^>lérielles ou royales. De tout t(>nips, les gens qui servent personnellement les rois font très bien leurs alfaù-es : on s'intéresse à un homme, fût-ce un valet, en le voyant tous les jours.

Madame Camusot, qui se considérait comme de passage, avait pris une petite maison dans la rue du Cygne. La ville n'est pas assez passante pour (jue l'industrie des appartemeas garnis s'y exerce. Ce ménage n'était pas d'ailleurs assez riche pour virre dans un hiMel , comme monsieur Michu. La Parisienne avait donc été obligée d'accepter les meubles du pays. La modicité do ses revenus l'avait obligée il prendre c<;tle maison renianiiiablement laide," mais qui ne manquait pas d'une certaine naïveté do détail. Appuyée à la maison voisine de manière à présenter sa façado h la cour, elle n'avait à chaque étage qu'une fenêtre sur la rue. La cour, bordée dans sa largeur par deux murailles ornées de rosiers et d'alalernes, uvail au fond, en face de la maison, un hangar assis sur deux arcades en briiiues. Une petite porto bûtardo donnait entrée h ci'ttc' sondjre irial.vjn, eiicon; assombrie par un grand noyer planté au milieu (le la cour. Au niz-ile-chaussée, où l'on montait par uti (jcrron (i doubli; rampe t^t b baliislradeseii fer très ouvrnyï-, mais rongii [lar la rouille, s(! trouvait, sur la rue, uni! willc) h manger, et (l(! l'autre cOli'^ la ( uisine. Le fond «lu corriilor qui séparait ces ileux chambres était occupé par un esr^ilirr en bois. Le premier éUigo ne. se composait (|in' di> deux pièces, dont l'une servait de eabinc'l ou iiiagislral, et j'aiilrc de chambre h coucher. I.i- m'C.oiuI él.igi', en inanvirdi', contenait également diiix chambres, une (lour la ruiiinière et l'autre pour la femme de chambre, ()ui «ardait avec elle les enfans. Aucune pièce do la maison n'avait de plafond, toutes présenlalent ces .solives blanchies A lu chaux, dont les entre-deux sont |)lafonni'H de lilaiir-en-b(iurre. |.«-h deux cluiiiilires du premier élaK'" «'t la siille d'en ba^ avaient dt! ces lambris II (ormes coiilour- Bées où B'wtl ciorcée k palicuco des mouuibiors Uu der-

nier siècle. Ces boiseries, peintes en gris-sale, étaient du plus triste aspect. Le cabinet du juge était celui d'un avocat de province : un grand bureau et un fauteuil d'acajou, la bibliothèque de l'étudiant en Droit, et ses meubles mesquins apportés de Paris. La chambre de madame était indigène : elle avait des ornemens bleus et blancs, un tapis, un de ces mobiliers hétéroclites qui semblent à la mode et qui sont tout simplement les meubles dont les formes n'ont pas été adoptées à Paris. Quant à la salle du rez-de-chaussée, elle était ce qu'est une salle do province, nue, froide, à papiers do tenture humides et passés.

C'était dans cette chambre mesquine, sans autre vue que celle de ce noyer, de ces murs à feuillage noir et de la rue presque déserte, que passait toutes ses journées une femme assez vive et légère, habituée aux plaisirs, au mouvement de Paris, seule la plupart du temps, ou recevant des visites ennuyeuses et soties qui lui faisaient préférer sa solitude à des caquetages vides, où le moindre trait d'esprit auquel elle se laissait aller donnait lieu à d'interminables commentaires et envenimait sa situation. Occupée de ses enfans, moins par goût que pour mettre un intérêt dans sa vie presque sohtaire, elle ne pouvait exercer sa pensée que sur les intrigues qui se nouaient autour d'elle, sur les menées des gens de province, sur leurs ambitions enfermées dans des cercles étroits. Aussi pénétrait-elle promptcment des mystères auxquels ne songeait pas son mari. Son hangard plein de bois, où sa femme de chambre faisait des savonnages, n'était pas ce qui frappait ses regards, quand, assise à la fenêtre de sa chambre, elle tenait à la main (luelque broderie interrcnipue : elle contemplait Paris, où tout est plaisir, où tout est plein de vie ; elle en rêvait les fêtes et pleurait d'être dans cette froide prison de province. Elle se désolait d'être dans un pays paisible, où jamais il n'arriverait ni conspiration, ni grande affaire. Elle se voyait pour longtemps sous l'ombre do ce noyer.

Madame Camusot était une petite femme, grasse, fraîche, blonde, ornée d'un front très busqué, d'une bouche rentrée, d'un menton relevé, traits que la jeunesse rendait supportables, mais qui devaient lui donner de bonne heure un air vieux. Ses yeux vifs et spirituels, mais qui exprimaient un peu trop son innocente envie de parvenir, et la jalousie que lui causait son infériorité présente, allumaient comme deux lumières dans sa figure commune, et la relevaient par une certaine force de sentiment (pi(^ le succès devait éteindre plus lard. Elle usait do beaucoup d'industrie pour sa toilette, elle inventait des garnitures, elle se les brodait, elle méditait ses atours avec sa femme do chambre venue avec elle de Paris, et maintenait ainsi la réputation des Parisiennes on province. Sa causticité la rendait redoutable, elle n'était pas aimée. Avec cet esprit lin et invcsligateiir qui distingue les femmes inoccupi'cs, obligées d'employer leur journée, elle avait fini par découvrir les opinions secrètes du Président. Aussi conseillait-elle depuis (pieliiue temps à Camusot de lui déclarer la guerre. L'affaire du jeune comte élait une excellente occasion. Avant de venir en soirée chez monsieur du Croisier, eINï n'avait pas eu de [leine h dénioiilrer à son mari, qu'en cette all'aire, le premier Substitut allait contre les intentions de ses chefs. 1.0 ri'ile do Camusot élait do se faire un marchepied do co procès criniincïl, en favorisant la maison d'iîsgrignou, bien autreuient puissante que, le parti du Croisic^r.

— Saiivager n'épousera jamais niadcnioiselle Duval, qu'on lui aura monlrc'e en perspective, il sera la dupe des Machiavels du Val-Noble, auxquels il va sacrifier sa position. Camusot, celte «ll'aire si malheureuse pour les d'Esnii;.;iioii, et si perllilemi>iit entamée par le Président au prohi de du Cidisier, iii^ seru favorable ipi'à loi, lui avait-elle dit en rcwilrant.

Cette rusée Parisienne avait également deviné les manneuvriis .secrètes du Pn'sident auprès do HIaïulureau, et les motifs qu'il avait de di'joui'r les elVorts du vieux lllondel ; mais elle ne voyait aiuiin protil h éclairer le Mis ou le pèri! sur le pi'nl de li'iir sdualion; elle Joiiissail île cette comédie coumiuutée, sans so douter de «pielli' imporlaïuo

LE CABINET DES ANTIQUES

pouvait Otre le secret surpris par elle de la demande faite aux Blandureau par le successeur de Chesnel en faveur de Félicien du Ronceret. Dans le cas où la position de son mari serait menacée par le Président, madame Camusot savait pouvoir menacer à son tour le Président en éveillant l'attention de l'horticulteur sur le rapt projeté de la fleur qu'il voulait transplanter chez lui.

Sans pénétrer, comme madame Camusot, les moyens par lesquels du Croisier et le Président avaient gagné le premier Substitut, Chesnel, en examinant ces diverses existences et ces intérêts groupés autour des fleurs de lis du Tribunal, compta sur le Procureur du Roi, sur Camusot et sur monsieur Michu. Deux juges pour les d'Esgrignon paralysaient tout. Enfin, le notaire connaissait trop bien les désirs du vieux Blondet pour ne pas savoir que si son impartialité pouvait fléchir, ce serait pour l'œuvre de toute sa vie, pour la nomination de son fils à la place déjuge-suppléant. Ainsi Chesnel s'endormit plein d'espérance en se promettant d'aller voir monsieur Blondet, pour lui offrir de réaliser les espérances.qu"il caressait depuis si longtemps, en l'éclairant sur les perfidies du président du Ronceret. Après avoir gagné le vieux juge, il irait parlementer avec le Juge d'Instruction auquel il espérait pouvoir prouver, sinon l'innocence, au moins l'imprudence de Victurnien, cl réduire l'aflairc à une simple élourderie de jeune homme. Chesnel ne dormit ni paisiblement ni longtemps; car, avant le jour, sa gouvernante l'éveilla pour lui présentera plus séduisant personnage de cette histoire, le plus adorable j 'une homme du monde, madame la duchesse de Maufrigneusc, venuo seule en calèche, et habillée en homme.

— J'arrive pour lo sauver ou pour périr avec lui, ditelle au notaire qui croyait rêver. J'ai cent mille francs que le Roi m'a donnés sur sa Cassette pour acheter l'innocence de Victurnien, si son adversaire est corruptible. Si nous échouons, j'ai du poison pour lo soustraire à tout, même à l'accusation. Mais nous n'échouerons pas. Le Procureur du Roi, que j'ai fait avertir do co qui se passe, me suit; il n'a pu venir avec moi, il a voulu prendre les ordres du Garde des Sceaux.

Chesnel rendit sci^-no pour scène h la duchesse: il s'enveloppa de sa robe de chambre et tomba à ses pieds qu'il baisa, non sans demander pardon de l'oubli que la joie lui faisait commettre..

— Nous sommes sauvésl criait-il tout en donnant des ordres ù Brigitte pour qu'elle préparât co -dont pouvait avoir besoin la duchesse après une nuit passée à courir la [)0sle.

Il fil un appel au courago do la belle Diane, en lui démontrant la nécessité d'aller chez le Juge d'Instruction au pi'lil jour, atlii (|ue personne ne filt dans le secret de cette (irMiiarrlu-, et ne prtt même présumer que la duchesse do MaulriKricuse fût venue.

— N'ai-jo [)as un passeport en règle? dit-elle en lui nioiilranl une feuille où elle était désignée commis mon- .sieur l(^ viconilo Vv\'\\ de Vandencsse, Maître des Requêtes cl SccnUain^ particulier du Roi. Ne s«is-je pas bien jouer mon riMf d'bonitiie'î reprit-elle en rehaussant les faces do .sa perruque à la Titus et agitant sn cravache.

— Ahl iiindamc! la ducluîsse, vous êtes un ange! s'écria Chesnel li's larnii's aux yeux, (l^lle devait toujours être un ange, inêmn en hoininc!) Iloutoniicz votre niliiigole, cnveloppr'z-vouH jusqu'au nez ilaiis votre manteau, priiiez luim bras, et courons chez Camusûl avant quo personiio ne puisse nous rencontrer.

— Jo verrai donc un liommo qui s'appelle Camusol? dilcllo.

— El (|ui n lo nez de .son nom, répondit Chesnel.

(,)iioiqu'il eftt In mort au canir, le vieux notaire Jugea nécessaire d'obi'ir ti tous les caprices de la (luchesse, de rire quand elle rirait, d(> pleurer iwit elle; mais il gémit de la légèreté d'une femme (|ui , tout eu nrroniplisvuil luio grande clrnse, y trouvait néanmoins nialliri' à pLu-anler. tjui' n'aiirait-il pas l.ul [KMir sJiuver le jcuiu^ homme ï ren-

dant que Chesnel s'habilla, madame de Maufrigneuse dégusta la tasse de café à la crème que Brigitte lui servit, et convint de la supériorité des cuisinières de pro\ince sur les Chefs de Paris, qui dédaignent ces menus détails si importans pour les gourmets. Grâce aux prévoyances que nécessitaient les goûts de son maître pour la bonne chère, Brigitte avait pu offrir à la duchesse une excellente collation. Chesnel et son gentil compagnon se dirigèrent vers la maison de monsieur et madame Camusot.

— Ah I il y a une madame Camusot, dit la duchesse, l'affaire pourra s'arranger.

^ — Et d'autant mieux, lui répondit Chesnel. que madame s'ennuie assez visiblement d'être parmi nous autres provinciaux, elle est de Paris.

— Ainsi nous ne devons pas avoir de secret pour elle.

— Vous serez juge de ce qu'il faudra taire ou révéler, dit humblement Chesnel. Je crois qu'elle sera très flattée de donner l'hospitalité à la duchesse de Maufrigneuse. Pour ne rien compromettre, il vous faudra sans doute rester chez elle jusqu'à la nuit, à moins que vous n'y trouviez des inconvéniens.

— Est-elle bien, madame Camusot? demanda la duchesse d'un air fat.

— Elle est un peu la reine chez elle, répondit le notaire.

— Elle doit alors se mêler des affaires du Palais, reprit la duchesse. Il n'y a qu'en France, cher monsieur Chesnel, que l'on voit les femmes si bien épouser leurs maris qu'elles en épousent les fonctions, le commerce ou les travaux. En Italie, en Angleterre, en Espagne, les femmes se font un point d'honneur de laisser leurs maris se débattre avec les affaires ; elles mettent à les ignorer la même persévérance que nos bourgeoises françaises déploient pour être au fait des affaires de la communauté ; n'est-ce pas ainsi que vous appelez cela judiciairement? D'une jalousie incroyable en fait do politique conjugale, les Françaises veulent tout savoir. Aussi, dans les moindres difiicultés de la vie en France, sentez-vous la main de la femme qui conseille, guide, éclaire son mari. La plupart des hommes ne s'en trouvent pas mal, en vérité. En Angleterre, un homme marié pourrait être mis vingt-quatre heures en prison pour dettes, sa femme, à son retour, lui ferait uno scène de jalousie.

— Nous sommes arrivés sans avoir fait la moindre rencontre, dit Chesnel. Madame la duchesse, vous devez avoir d'autant plus d'empire ici, que le père do madame Camusot est un huissier au Cabinet du Roi, nommé Tbirion

— El lo roi n'y a pas songé 1 il ne pense â rien ! s'écria-lellc. Tbirion nous a introduits, le prince de l^idignan, monsieur de Vandeaesse et moi I Nous sommes les maîtr(>s céans. Combinez bien tout avec le mari pendant que je vais parler h l.i femme.

La femme de chambre, qui lavait, débarbouillait, habillait les deux enfans, introduisit les deux étrangers dans la petite salle sans feu.

— Allez porter ciille c^rto h voire maîtresse, dit la duchesse à l'oreille de la femme de chambre, et ne la laissez lireipi'i"! elle. Si vous êtes di-crète, on vous n'compensera, ma pelile.

La linime do chambre demeura comme ft-appée de la foudre en entendani celte voix de femme et en voyant celle (ir'licieiise liguri> de jeune boniuu».

— liveillez monsieur (.jimusol, lui dit Chesnel, et dites que je l'altends pour une affain^ importante.

La femme de chamiire monUi. Quehiiies inslans apr^s, madame Camusol s'élança en |M'ignoir f> travers les escaliers, el inlroiluisit le bel ('franger après avoir poussé l'amusot. en chemise, dans son cabinet av<v tous s<\s vêleniens, en lui ordonnant d(< s'habiller et de l'y attendre. Ce coup de théâtre avait été produit parla carte où était gravi' : MAPA^ii: i.A DitiiissK i)K MACKiiuiNi'i SI!. la tille de l'hulssier du ( abniet du Roi avait tout coiiqiris.

— I 11 bien I nioMsii'ur Cliesnel. ne dirait-on pas que le tonnerre vient de tomber ici? s'écria In femme de chanibri»

DE BALZAC

à voix basse. Monsieur s'habille dans son cabinet, vous pouvez y monter.

— Silence sur tout ceci, répondit le notaire.

Ctiesnel, en se sentant appuyé par une grande dame qui avait l'assentiment verbal du Roi aux mesures à prendre pour sauver le comte d'Esgrignon, prit un air d'autorité qui le servit auprès de Camusot beaucoup mieux que l'air humble avec lequel il l'aurait entretenu s'il eût étésenl et sans secours.

— Monsieur, lui dit-il, mes paroles hier au soir ont pu vous étonner, mais elles sont sérieuses. La maison d'Esgrignon compte sur vous pour bien instruire une afiaire d'où elle doit sortir sans tache.

— Monsieur, répondit le juge, je ne relèverai point ce qu'il y a de blessant pour moi et d'attentatoire à la Justice dans vos paroles, car, jusqu'à un certain point, votre position près de la maison d'Esgrignon l'excuse. Mais...

— Monsieur, pardonnez-moi do vous interrompre, dit Chesnel. Je viens vous dire des choses que vos supérieurs pensent et n'osent pas avouer, mais que les gens d'esprit devinent, et vous êtes homme d'esprit. A supposer que le jeune homme eût agi imprudemment, croyez-vous que le Roi, que la Cour, que le Ministère fussent flattés de voir un nom comme celui des d'Esgi'ignon traîné à la cour d'assises? Est-il dans l'intérêt, non-seulement du royaume, mais du pays, que les maisons historiques tombent ? L'égalité, aujourd'hui le grand mol de l'Opposition, ne Irouve-t-clle pas une grande garantie dans l'existence d'une haute aristocratie consacrée par le temps ? Eii bien ! non-seulement il n'y a pas eu la moindre imprudence, mais nous sommes (les innocens tombés dans un piège.

— Je suis curieux do savoir comment î dit le juge.

— Monsieur, reprit Chesni'i. pendant deux ans, le sieur du Croisiera constarnnuiit laisvi' tirer sur lui pour de fortes sommes par monsieur le comte d Esgrignon. Nous produirons des traites pour plus de cent mille écus, constamment ac<|uittées par lui, et dont les sommes ont été remises par moi... saisissez bien ceci?... soit avant, soit après l'échéance. Monsieur le comte dlisgrignon est en mesure de f)Tés(:uit;r un reçu de la sonnnc! tink; par lui , antérieur à i'eflel argué de faux? ne rcconnaîlrez-vous pas alors dans la plainte unrt œuvre de hain(! et départi? n'est-ce pas une odifuse calomnie que cette accusation portée par les adversaires les plus d..ugereux du trône et do l'autel contre l'héritier d'une vieille famille? Il n'y a pas eu plus de faux dans celle affaire qu'il ne s'en est fait dans mou Étude. Mandez par devers vous madame du Croisier, laquelle ignore encore la plainte en laux, elle vous déclarera (jue je lui ai porté li.'S fonds, et qu'elle les a ganh'vs pour les remettre à son mari absent qui ne les lui réclame pas. Interrogez du Croisier h a; sujet? il vous dira qu'il ignore ma remiSo à madame du Croisier.

— Monsieur, répondit leJugo d'Instruction, vous pouvez émetlre d(! pareilles ossertions.dans le salon de, monsieur dlisgrignon ou chez des gens qui ne commissent pas les •ilfaires, on y ajoutera foi; mais un Jug(! d'Instruction, à moins d'être imbécile;, ne croira pas qu'une femme aussi soumise Ji son mari que l'i^sl madamf! du OoisieT conserve en ce moment dans .sou secrétain^ <;ent mille ('•eus sans en rii'M <lir(! h .son mari, ni (ju'im vieux notiiiro n'ait pas iiis- Irull monsieur du Croisier do cette remise, h son retour en

— Im vii'Hx nolairo éliiil allé h l'aris, monsieur, pour arn>l<T lu cours de» dissipations du jr-une borrune.

— Je n'ai pas encore interrogi'; li< comte d'Esgrignon, reprit l«! juge, ses réponses éclaireront ma religion.

— Il is( uu .vcret? demanda li- noltiire.

— Oui, ré|>ondlt le juge.

— Monsieur, s'érria Clie.siiel qui vil le danger, l'inslructiou |»eul être «juiduilu |M)ir ou conlrn imus; mais vous rhoisirez ou de eonslater, u'anès la dt'DOSiljof: .le maclnilln du I roisii r, lu remise des v.ueurs iinléiieurement .'> Iiilii, ou d'interroger Uii imuvreji^uue homme inculpé (jui, dans «ou trouble, peut ne hu Houvooir du i iun ut ho conipromeU

tre. Vous chercherez le plus croyable ou de l'oubli d'une femme ignorante en afTaires , ou d'un faux commis par un d'Esgrignon.

— Il ne s'agit pas de tout cela, reprit le juge, il s'agit de savoir si monsieur le comte d'Esgrignon a converti le bas d'une lettre que lui adressait du Ooisier en une lettre de change.

— Eh 1 il le pouvait, s'écria tout à coup madame Camusot qui entra vivement, suivie du bel inconnu. Monsieur Chesnel avait remis les fonds... Elle se pencha vers son mari. — Tu seras juge-suppléant à Paris à la première vacance, tu sers le Roi lui-même dans cette affaire, j'en ai la certitude, on ne t'oubliera pas, lui dit-elle à l'oreille. Tu vois dans ce jeune homme la duchesse de Maufrigneuse, tâche de ne jamais dire que tu l'as vue, et fais tout pour le jeune comte, hardiment.

— Messieurs, dit le juge, quand l'Instruction serait conduite dans le sens favorable à l'innocence du jeune comte, puis-je répondre du jugement à intervenir? Monsieur Chesnel et toi, ma bonne, vous connaissez les dispositions de monsieur le Président.

— Ta, ta, ta, dit madame Camusot, va voir toi-même ce matin monsieur Michu, et apprends-lui l'arrestation du jeune comte , vous serez déjà deux contre deux, j'en réponds. Michu est de Paris, lui ! et tu connais son dévouement pour la noblesse. Bon chien chasse de race.

En ce moment, mademoiselle Cadot fit entendre sa Voix à la porte, en disant qu'elle apportait une lettre pressée. Le juge sortit et rentra, en lisant ces mots :

MoiiDieur le vice-président du Trihinal prie monsieur Camusot de siéger à Vandiencede ce jour et des jours suivans^, pour que le Tribunal soit au complet pendant i'absence de monsieur le Président. Il lui fait ses complimens.

— Plus d'instruction de l'affaire d'Esgrignon, s'écria madame Camusot. Ne te l'avais-jo pas dit, mon ami, qu'ils to joueraient quelque mauvais tour? Le Président est allé te calomnier auprès du Procureur-Général et du Président de la Cour. Avant que tu punisses instruire l'affaire , lu seras changé. Est-ce clair?

— Vous resterez, monsieur, dit la duchesse ; le Procureur du Roi arrivera, je l'espère, à temps.

— Quand le Procureur du Roi viendra, dit avec feu la petite madame Camusot, il doit trouver tout fini. Oui, mon cher, oui, dit-elle en regardant son mari stupéfait. Ah I vieil hypocrite do Président, tu joues au plus flu avec nous, lu t'en souviendras! Tu veux nous servir un plaide Ion métier, tu en auras deux apprêtés par la main de ta servante, Ci'cile- Amélie Thirion. Pauvre bonhoinme Blondell il est h(HU'(niv pour lui ([ue le l'n'sident soit en voyage pour nous fairi' desliluer, sou grand da<laisdi' liis épousera mademoiselle Blandureau. Je vais aller retourner les semis au père Blondi^t. Toi, Camusot, va chez monsieur Michu pendant (jue madame la duchesse et moi nous irons trouv(>r le vieux Blondet. Attends-toi à entendre dire par toute la ville quo je me suis promenée co matiu avec un amant.

Madame Camusot donna lo bras h la duchoSSe, et l'emmena par les endroits déserts de la ville pour arriver sans mauvaise rencontre à la porl(> du vieux juge. Chesnel alla pendant ce temps conférer aveclojeuiui comlo à la prison, où Ciimusot lo lit iniroduire eu secret. Les cuisini("vres, les domestiques, et antres gens levés do bonne heure en |)rovinee, qui virent mailame Camusot et la ducliesso dans des chemins délournés, [irirenl le Jeune homme pour un am.int venu de l'.iris. Comme Cécile-Amélie l'avait prévu, le soir, la nouvelle de ses dé[iortemens circulait d.ins la ville, et y (iicasionnail plus d'une ini-disance. Madame Camusot el son amant prétendu trouvèrent le vieux Bhmdet dans sa serre, il salua la femme de son collègue et son compa^çnon, en jelanl sur ce charmant jeune homme un regard mqnii't el scrulaleur.

— J ai riionni'iir de vous prisenler un dès cousins do mon mari, dil-ello ."i monsieur Blondet on lui montrant la duchesse, uu des horlicultouri les plus dii^ngués do Pa-

LE CABINEl DES ANTIQUES.

ris, qui revient de Bretagne, et ne peut passer que celte journée avec nous. Monsieur a entendu parler de vos fleurs et de vos arbustes, et j'ai pris la liberté de venir de grand matin.

— Ah 1 monsieur est horticulteur, dit le vieux juge. La duchesse s'inclina sans parler.

— Voici, dit le juge, mon cafier et mon arbre à thé.

— Pourquoi donc, dit madame Camusot, monsieur le Président est-il parti? Je gage que son absence concerne monsieur Camusot.

— Précisément. Voici, monsieur, le cactus le plus original qui existe, dit-il on montrant dans un pot une plante qui avait l'air d'un rotin couvert de lèpre; il vient de la Nouvelle-Hollande. Vous êtes bien jeune, monsieur, pour être horticulteur.

— Quittez vos fleurs, cher monsieur Blondet, dit madame Camusot; il s'agit de vous, de vos espérances, du mariage de votre fils avec mademoiselle Blandureau. Vous êtes la dupe du Président.

— Bah ! dit le juge d'un air incrédule.

— Oui, reprit-elle. Si vous cultiviez un peu plus le monde, et un peu moins vos fleurs, vous sauriez que la dot et les espérances que vous avez plantées, arrosées, binées, sarclées, sont sur lo point d'être cueillies par des mains rusées.

— Madame I...

— Ah 1 personne en ville n'aura lo courage de rompre en visière au Président en vous avertissant. Moi, qui ne stais pas de la ville, et qui, grûce à ce bravo jeune honim(\ irai bientôt à Paris, je vous apprends que le successeur do Chosnel a formellement demandé la main do Claire Blandureau pour le petit du Ronccrct, à qui ses père et mi^rc donnent cinquante mille écus. Quant à Félicien, il promet de se faire recevoir avocat pour être nommé juge.

Le vieux juge laissa tomber lo pot qu'il avait à la main pour lo montrer à la duchesse.

— Ah 1 mon cactus I ah ! mon fils ! Mademoiselle Blandureau !... Tiens, la fleur du cactus est cassée I

— Non, tout peut s'arranger, lui dit madnmo Camusot en riant. Si vous voulez voir votre fils juge dans un mois d'ici, nous allons vous dire comment il faut vous y prendre...

— Monsieur, passez l<i, vous verrez mes pélargoniums, un spectacle magique à la floraison. Pounjuoi, dit-il à madame Camusot, mo parlez-vous do ces aCl'aires devant votre cousin ?

— Tout dépond do lui, riposta madame Camusot. La nominalion do votre fils est h jamais perdue si vous dites un mot de ce jcuno homme.

— Dali 1

— Co Jcuno hommo est une fleur.

— Ah!

— C'(!st la «luchesso do Maurrigneusc, envoyée par lo roi pour sauver lo jeune d'K-grignon, .irrClé liirr par suite d'une plainte en faux portt'o par du t'.roisicr. Madame la duchesse a la parole du (Jardo des Sceaux, il ratifiera les prom(!sses qu'elle nous fera...

— Mon cvictus est sauvé I dit le Juge i|ui examinait sa plante précieuso. Allez, j'écoule.

— ('.oiisulloz-vous avec C^musol et Michii pour éloulTer l'niïaire au plus tôt, ol votre fils sera nommé. Ha nomination arrivera alors assez /i letnps pour vous penneltie du déjouiT les inlriguiîs des du Uonceict aufirès des Ulaudurcau. Voire fils sera micuix (|uc Juge-supjili'anl, il aura lu .sucressiciu ilo monsieur Camusot dans l'aMiiéc. Le Procureur (tu Uni arrive auj(MMil'liui, mon.sii'ur Sauvagcr sera s.ms (loulo forcé de donner sa démission, à cause de sa conduili^ duns celto alTairw. Mou mari vous montrera des pièces au Palais qui établissent l'uinocenco du comte, el qui jtrouvent que lo faux est un guet-apen» tondu par du Croisier.

I.o viiMix Jiig" entra dan» lo cirque olympiquo Uo sus six millo pélargooium-'i. ol y italua l«t duchesM.

— Monsieur, dit-il, si ce que vous voulez est légal, cela pourra se faire.

— Monsieur, répondit la duchesse, remettez votre démission demain à monsieur Chosnel, je vous promets de vous faire envoyer dans la semaine la nomination de votre fils, mais ne la donnez qu'après avoir entendu monsieur le Procureur du Roi vous confirmer mes paroles. Vous vous comprenez mieux entre vous autres gens de justice. Seulement faites-lui savoir que la duchesse de Maufrigneuse vous a engagé sa parole. Silence sur mon voyage ici, ditelle.

Le vieux juge lui baisa la main, et se mit à cueillir sans pitié les plus belles fleurs qu'il lui ofl'rit.

— Y pensez-vous ! donnez-les à madame, lui dit la duchesse, il n'est pas naturel de voir des fleurs à un homme qui donne le bras à une jolie femme.

— Avant d'aller au Palais, lui dit madame Camusot, allez vous informer chez le successeur de Chesnel des propositions faites par lui au nom de monsieur et de madame du Ronceret.

Le vieux juge ébahi de la duplicité du Président, resta planté sur ses jambes, h sa grille, en regardant les deux femmes qui se sauvèrent par les chemins détournés. H voynit crouler l'édifice si péniblement biifi durant dix années pour son enfant chéri. Était-ce possible? il soupçonna (juelque ruse et fourut chez le successeur de Chesnel. A neuf heures et demie, avant l'audience, lo vice-président Blondet, le juge Camusot et Michu,se trouvèrent avec une remaniuable exaclilude dans la Chambre du Conseil, dont la porto lut fermée avec soin par le vieux juge en voyant entrer Camusot et Michu qui vinrent ensemble.

— Eh bien ! monsieur le vice-président, dit Michu, monsieur Sauvager a requis un mamiat contre un comte d'Esgrignon, sans consulter lo Proruroiir du Roi, pour servir la passion d'un du Croisier, un ennemi du gouvernement du Roi. C'est un vrai cen-dessus-dessous. Le Président, do son côté, part pour arrêter l'Instruction ! Et nous ne savons rien de ce procès? Voulait-on par hasard nous forcer la main?

— Voici le premier mot quo j'entends sur collo affaire, dit lo vieux juge furieux de la démarche faite par lo Président chez les Blandureau.

Le successeur de Chesnel, l'hommo des du Ronceret, venait d'êlre victime d'une ruse inventée par lo vieux jugo pour savoir la vrrité; il avait avoué le seereL

— Heureusement (]ue nous vous (>n [tarions, mon -cher maître, dit ('amusot à Blondet, aulremoul vous auriez pu renoncer à asseoir jamais votre fils sur les fleurs de fis, el h le marier à mailcmnlsclli» Rlanilureau.

— Mais il ne s'agit pas de mon (ils, ni do son mariage, dit le juge, il s'agit du jouno comte d'Esgrignon : est-il ou n'csl-il pas coupable?

— Il par<iîl, dit monsieur Michu, que les fonds auraient été remis h mailauio du Croisier par Chesnel, oh a lait un crime d'nne sini|i|.' irn'gulariti'. l,e ji.'une honiine aurait, suivant la plainte, pris un l)as de lettre où ('lait la signature ilo du Croisier pour la convertir en un ellel sur les Keller.

— Dno iiuprudi'nco 1 dit Cojnusot.

— Mais si du Croisier avait encaisse la Spiume, dit Rlondi'i. |i(iuripioi .s'est-il plaint?

— il ne s.iii pns encore <|uo In .somme a 6U5 remise à sa leuune, ou il feint dt; ne [nis lesjivoir, dit C^imusot.

— Veng<wiuce de gens de province, dit Mirhu.

— (ja m'a pourtant l'air d'tMre un faux, dit le vieux Illoiv del.

— Vous croyez, dit Camusot. Mais d'abord, en supposant (|ue l(> jeune comie n'ait pas eu le droit île liror sur du Croisier, il n'y aiirail pas imitation di> siniiature. Mais il s'est cru cr droit par l'avis que ( Jiesiiel lui a doiiiii'i d'un versomenl opi'ri'- par lui • liesnel.

— Mil bien t où voyez-vous donc un taux? dit le viouT juge. .'.'e}>i>«'nc4< du faux, en mnlièri< civile, evi .le ronsli (uer uti dommage h autrui.

DE BALZAC

— Ah ! n est clair, en tenant la version de du Croisier pour ^Taie, que la signature a été détournée de sa destination afin de toucher la somme au mépris d'une défense faite par du Croisier à ses banquiers, dit Camusot.

— Ceci, messieurs, dit Blondet, me paraît une misère, une Tétille. Vous aviez la somme, je devais attendre peuteire un titre de vous ; mais, moi, comte d'Esgrignon, j'étais dans un besoin urgent, j'ai... Allons donc! votre plainte est de la passion, de la vengeance 1 Pour qu'il y ait faut, le législateur a voulu l'intention de soustraire une somme, de se faire atfribuer un profit quelconque auquel on n'aurait pas droit. Il n'y a eu de fauï ni dans les termes de la loi romaine, ni dans l'esprit de la jurisprudence actuelle, toujours en nous tenant dans le Ci\'il, car il no s'agit pas ici de faux en écriture publique ou authentique. En matière privée, le faux entraîne une intention de voler, mais ici, oii est le vol î Dans quel temps vivons-nous, messieurs ? Le président nous quitte pour faire manquer une Instruction qui devrait être finie ! Je ne connais monsieur le Président que d'aujourd'hui, mais je lui paierai l'arriéré de mon erreur ; il minutera désormais ses jugemens lui-même. Vous devez mettre à ceci la plus grande célérité, monsieur Camusot.

— Oui. Mon avis, dit Michu, est, au lieu d'une mise en liberté sous caution, de tirer de là ce jeune homme immédiatement. Tout dépend des interrogations à poser à du Croisier et à sa femme. Vous pouvez les mander pendant l'audience, monsieur Camusot, recevoir leurs dépositions avant quatre heures, faire votre rapport cette nuit, et nous jugerons l'aflàire demain avant l'audience.

— Pendant que les avocats plaideront, nous conviendrons de la marche à suivre, dit Blondet à Camusot.

Los trois juges entrèrent en séance après avoir revêtu leurs robes.

A midi, monseigneur et mademoiselle Armande étaient arrivés h l'hôtel d'Esgrignon où se trouvaient déjà Chcsnel et monsieur Couturier. Après une conférence assez courte entre le directeur de madame du Croisier et le prélat, le prêtre alla sur-le-champ chez sa pénitente.

A onze heures du matin, du Croisier reçut un mandat de comp.'irulion qui le mandait, entre une heure et doux, dans le cabinet du Juge d'Instruction. Il y vint, en proie à des .soupçons légitimes. Le Président, incapable do prévoir rarrlvéc do la duche.sse de Maufrigneuse, colle du Procureur du Roi, ni la confédération subite des trois juges, avait oublit- de tracer à du Croisier un plan de conduite au cas où l'Instruction commencerait. Ni l'un ni l'autre no crurent à tant do célérité. Du Croisier .s'empressa d'obéir au mandai, afin de connaître les dispositions do monsieur Camusot. Il fut donc oiiligé de répondre. Le juge lui adressa .somfnairemfnl les six interrogations suivantes:

— L'cllot argué de faux no portait-il pas imo .signature vrai"?

— Avait-il eu, avant cet effet, des affaires avec monsieur le comte d'Esgrignon ?

— Monsieur le comte dTsgrignon n'avail-il pas tiré sur lui dos li'ltres de change avec ou sans avis?

— N'(iviiil-il [i.-is écrit uni' lettre [lar laquelle il autorisait monsieur d'Ksgrignon h toujours (ain^ fond sur lui ?

— f.hcsnel n'avait-il pas plusieur."? fois déjà soMé ses comptes î

— N'nvnil-ll pas f:\A absent fi telle époque?

O's quostions ruri'til résolues alllrmativomont par du Croisier. Mnlgrt^ des ex()lications vorlir'uses, Ici jug(! ramenait loiiJour.H le banquir-r h l'altirnalive d'im oui ou d'un non. Quand les doniandes et li's n'épouses furent consignées nu procJ-H-vorbol, le Juge termina [)ar colle loudroyanio inlcrroKiilioti :

— Du Crrjisior snvnil-il que l'nrgenl do l'effnl atgafi de faux était rléposécliez lui, suivant une déclaration de Cliesml et une lellro d'avis dudlt c.hostiel nu comte d'Ilsgrignon, cinq Joun nvnnl In «lato «le l'eirel?

('.«•Ile dernière qucvsllon épouvnula du Croisier. Il demanda r^! que signillnil un pareil Inlerrognloin'. S'il élnit,

lui, le coupable, et monsieur le comte d'Esgrignon le plaignant? Il fit observer que si les fonds étaient chez lui, il n'eilt pas rendu de plainte.

— La Justice s'éclaire, dit le juge en le renvoyant non sans avoir constaté celte dernière observation de du Croisier.

— Mais, monsieur, les fonds...

— Les fonds sont chez vous, dit le juge.

Chesnel, également cité, comparut pour expliquer l'affaire. La véracité de ses assortions fut corroborée par la déposition de madame du Croisier. Le juge avait déjà interrogé le comte d'Esgrignon qui, soufflé par Chesnel, produisit la première lettre par laquelle du Croisier lui écrivait de tirer sur lui sans lui faire l'injure de déposer les fonds d'avance. Puis il déposa une lettre écrite par Chesnel, par laquelle le notaire le prévenait du versement des cent mille écus chez monsieur du Croisier. Avec de pareils élémons, l'innocence du jeune comte devait triompher devant le Tribunal. Quand du Croisier revint du Palais chez lui, son visage était blanc de colère, et sur ses lè\Tes frissonnait la légère écume d'une rage concentrée. Il trouva sa femme assise dans son salon, au coin de la cheminée, et lui faisant des pantoufles en tapisserie ; elle trembla quand elle leva les yeux sur lui, mais elle avait pris son parti.

— ■ Madame I s'écria du Croisier en balbutiant, quelle déposition avez-vous faite devant le juge ? Vous m'avez déshonoré, perdu, trahi.

— Je vous ai sauvé, monsieur, répondit-elle. Si vous avez l'honneur de vous allier un jour aux d'Esgrignon, par le mariage de votre nièce avec le jeuno comte, vous le devrez à ma conduite d'aujourd'hui.

— Miracle I rûnesse de Balaam a parlé, s'écria-t-il, je ne m'étonnerai plus de rien. Et où sont les cent mille écus que monsieur Camusot dit être chez moi ?

— Les voici, répondit-elle en tirant le paquet des billets de banque de dessous le coussin de sa bergère. Je n'ai point commis de péché mortel en déclarant que monsieur Chesnel me les avait remis.

— En mon absence ?

— Vous n'étiez pas là.

— Vous me le jurez par votre salut éternel ?

— Je le jure, dit-elle d'une voix calme.

— Pourquoi no m'avoir rien dit? dcmanda-t-il.

— J'ai eu tort on ceci, répondit sa femme ; mais ma faute tourne à votre avantage. Votre nièce sera (pielquo jour marquise d'Esgrignon, et peut-CIro sorez-vous Député .si vous vous conduisez bien dans cotte déplorable affaire. Vous êtes allé trop loin, sachez revenir.

Du Croisier se promena dans .son salon en proie à uno horrible agitation, et .sa femme attendit, dans uni^ agitation égaltf, le résultat do cotte promenade. Enfin, du Croisier sonna.

— Jono recevrai personne ce soir, formez la grande porte, dit-il à son valet do chambre. A tous ceux qui viendront vous direz que madame et moi nous sommes ii la campagne. Nousparlirons aussitôt après lo dîner, que vous avancerez d'une demi-heure.

Dans la soir(i(% tous les .salons, les petits marchands, les pauvres, les moudians, la noblesse, le commerce, toute la ville enlin iiarlait d(> la grande nouvelle : l'arrestation du conil(^ d'Iîsgrignon, soupçonné d'avoir counnisun faux. Lo comto d'Esgrignon irait en Cour (l'AsNis(-s, il .serait condamné, marqué. La plupart des personnes à (|ui l'honnour de la maison d'Esgrignon était cher, niaient le l'ait. Quand il fit luiit, C.hesuel viTit [irendre chez madame Camu.sot lo ji'unci ineoniui (pi'il cnuilnisit à l'In'itel d'Ilsgriguon où ma- (|emi)is"lle Armande l'atleiidail. La pauvre tille mena cliez ell<» la belle MaulVigiu>u.se, ii laquelle («Ile donna siui ap- (lartninenl. MniiseiKiieur l'évêque occupait celui d(^ Victurnien. Quand la noble Annaud(> se vit seule avec la duclios- •se, elln lui jeta lo plus (h'plorable regard.

— Vous deviez liien votre secours nu pauvn- enfant qui

LE CABINET DES ANTIQUES

s'est perdu pour vous, madame, dit-elle, un enfant à qui tout le monde ici se sacrifie.

La duchesse avait déjà jeté son coup d'oeil de femme sur la chambre de mademoisell'j d'Esgrignon, et y avait vu l'image de la vie de cette sublime 011e : vous eussiez dit de la cellule d'une religieuse, à voir celle pièce nue, froide et sans luxe. La duchesse, émue en contemplant le passé, le présent et l'avenir de celte existence, en reconnaissant le contraste inouï qu'y produisait sa présence, ne put retenir des larmes qui roulèrent sur ses joues et lui servirent de réponse.

— Ah ! j'ai tort, pardonnez-moi, madame la duchesse, reprit la chrétienne qui l'emporla sur la tante de Viclurnien ; vous ignoriez notre misère, mon neveu était incapable de vous l'avouer. D'ailleurs, en vous voyant, tout se conçoit, môme le crime I

Mademoiselle Armande , sêcho et maigre , pâle , mais belle comme une de ces figures effilées et sévères que les peintres allemands ont seuls su faire, eut aussi les yeux mouillés.

— Rassurez-vous, cher ange, dit enfin la duchesse, il est sauvé.

— Oui, mais l'honneur, mais son avenir! Chcsnel me l'a dit : le Roi sait la vérité.

— Nous songerons à réparer le mal, dit la duchesse. Mademoiselle Armande descendit au salon, et trouva le

Cabinet des Antiques au grand complet. Autant pour fêler Monseigneur que pour entourer le marquis d'Esgrignon, chacun des habitués était venu. Chesnel, posté dans l'antichambre, recommandait à chaque arrivant le plus profond silence sur la grande affaire, afin que le vénérable marquis n'en sût jamais rien. Le loyal Franc était capable do tuer sou fils ou do tuer du Croisior : dans cette circonstance, il lui aurait fallu un criminel d'un côté ou de l'autre. Par un singulier hasard, le marquis, heureux du retour de son fils i*! Paris, parla plus qu'à l'ordinaire do Victurnien. Victurnion allait êlre placé bientôt par le Roi, le Roi s'occupait enfin des d'Esgrignon. Chacun, la mort dans l'âme, exaltait la bonne conduite! de Victiirnien. Mademoiselle Armande pré()arait les voies à la soudaine apparition do son noveu, en disant à .son frère que Victurnicn viendrait sans doute les voir et qu'il devait être en route.

— Bah ! dit le marquis debout devant .sa cheminée, s'il fait bien .ses affaires là où il est, il doit y rester, cl no pas songer h la joie que son vieux père aurait à le voir. Lo .service du Roi avant tout.

La plup.irl de ceux (|iii entendirent celle phrase frissonnèrent. Lo procès pouvait livrer l'e'paulo d'un d'Esgrignon au fer du bourreau ! Il y eut un moment d'all'reux silence. La vieille mar(|uiso de Casti'T.in ik^ put ri'tenir une larme qu'elle versa sur son rouge en détournant l.i t(''tc.

Le lendemain, h midi, par un temps superbe, toute la population en rumeur était dispprsi'o par ^rroniies dans la rue (|ui traversait la ville, et il n'y ('t.iit (lueslimi que do la gran<le all'aire. Le jeinie comte ('l.iif-d ou n'i't.iil-il p.is en prison? l-:n ce moment, on aperçut le tlllxiry i)ien connu du comte d'E.sgrigiion descendant par lo liant dn lu nio Saint-lllnise, et venant de la Préleclure. Ce tilbury était mené par le comte nrcompaf^tH! d'un charmant jeune homme inconnu, tous deux gai-*, riant, caii.sjinl, ayjml des roses du IleriKale h la boutonnière, ('e tut un de ces coups de lln'rttre qu'd est impos.silile de décrire. A dix hc>uros, un jufçeinenl île non-lieu, parfaitement motivé, avait rendu la liljeili^ au jeunci rotnie. Du Croisier y Ail foudroyé par un allrmlu i|ui ri'-servail au comte d'Ksgri^'non ses droits pour le (joursuivre en raloinnie. Le vieux (;iiesnel nMiiontail, comme par hasard, la (irande-rue, et disait, h qui voidnit i'enteniire que du Croisier avait t(-nilii lo plus jiifAme des piéKes à l'Iionneur de la maison d'I^gri- Knon, et (pie, s'il n'i'-lait [«s poursuivi coiiiiim caliimnialeur, il devait r^>tto condescendance à la iiot>lesse de .senlimens (pii nnimnit les d'Esgrignon. Le soir de celle fameuse journée, afirès lo coucher du marquis dl'.s-nK'noii, lojouno comte, iiiaiii'moi.^cllo Armande. ot In beiiu pell

page qui allait repartir, se trouvèrent seuls avec le Chevalier, à qui l'on ne put cacher le sexe de ce charmant cavalier, et qui fut le seul dans la ville, hormis les trois juges et madame Camusot, de qui la présence de la duchesse fut connue.

— La maison d'Esgrignon est sauvée, dit Chesnel, mais elle ne se relèvera pas de ce choc d'ici à cent ans. Il faut maintenant payer les dettes, et vous ne pouvez plus, monsieur le comlo, faire autre chose que vous marier avec une héritière.

— Et la prendre oîi elle sera, dit la duchesse.

— Une seconde mésalliance ! s'écria mademoiselle Armande.

La duchesse se mit à rire.

— Il vaut mieux se marier que de mourir, dit-elle en sortant de la poche de son gilet un petit flacon donné par l'apothicairerie du château des Tuileries.

Mademoiselle Armande fit un geste d'effroi, lo vieux Chesnel prit la main de la belle Maufrigneuse et la iui baisa sans permission.

— Vous êtes donc fous, ici ? reprit la duchesse. Vous voulez (ionc rester au quinzième siècle quand nous sommes au dix-neuvièmo? Mes chers entans, il n'y a plus de Noblesse, il n'y a plus que de l.\'ristocratie. Le Code civil do Napoléon a tué les parchemins comme le canon avait déjà lue la féodalité. Vous serez bien plus nobles que vous no l'êtes quand vous aurez de l'argent. Épousez qui vous voudrez, Victurnicn, vous anoblirez votre feranie, voilà le plus solide des privilèges qui restent à la Noblesse française. Monsieur de Talleyrand n'a-t-il pas épousé madame GrandLsans se comprometlre? Souvenez-vous de Louis XIV marié à la veuve Scarron I

— Il ne l'avait pas épousée pour son argent, dit mademoiselle Armande.

— Recevriez-vous la comtesse d'Esgrignon, si c'était la nièco d'un du Croisier? dit Chesnel.

— Peut-être, répondit la duchesse, mais le roi, sans aucun doute, la verrait avec plaisir. Vous ne savez donc pas ce qui se pa.sse ? dit-elle en voyant l'étonnemcnt peint sur tous les visages. Viclurnien est venu à Paris, il sait comment y vont les choses. Nous étions plus puissans sous Napoléon. Viclurnien, épousez mademoiselle Duval,('pousoz ipii vous voudrez, elle sera marquise d'E.sgrignon tout aussi bien ([ue je suis duchesse de .Maufrigneuse.

— Tout est perdu, môme l'honneur I dit lo Chevalier en fai.sanl un geste.

— Adieu, Viclurnien, dit la duchesse en l'embra.ssant au front, nous ne nous verrons plus. Ce ouo vous ,ivrz do mieux à lairo est do vivre sur vos terres, l'air de Paris no vous vaut rien.

— Diane I cria le jeuno comte au désespoir.

— Monsieur, vous vous oubliez étrangement, dit froidement la duchesse en quittant son rôl(^ d'homme et de niaîtrr.s.se, et redevenant iioii-s(>ulement ange, mais encore du chesse, non-seulement duchesse, mais la Célimène de .Molière.

La duchesse di> Maufrigneuse .salua dignement ces qualro personnages, et obtint du Chevalier ta dernière larmo d'admlralion ipi'il et^l nu service du beau sexe.

— Connue elle ressemble h la princesse Goritzo I s'écrint-il à voix lias.se.

Diane avait disparu. Le fouet du postillon disait h Viclurnien ipm lo beau roman de .s,i première pas.sion était fini. En danger. Diane avait encore pu voir dans 1(> jeune comte son am.'int; mais, .sauvé, la duclies.so le mé|iri.sait comme un homme faitili> qu'il était.

Six mois après. Camusot fui noinnu' juge-siipplé.inl h Paris, et plus lard Juge d'Instruction, Micliu devml Procureur du lloi. Le bonlioniMie Hlondel pas,sa ( onseiler .'i In cour loyale, y rest.i le temps m-cessaire pour pren.lrc» .•■■.i reliaile, et revint li.ihiler sa jolie |ietile inaison. Joseph lllondel eut le siégn do .son im'to nu 'rrilmnal pour le re>ln de .ses jours, mais sans aucune clianc(< (ra\aiic4'menl, et fut l'époux de mailemoisclle llianclurcnu, nui s'ennuie au-

D8 DiLZAC. — II,

rttrnll do In Corneille humixinr.

DE BALZAC

jourd'hui dans cette maison de briques et de fleurs, autant qu'une carpe dans un bassin de marbre. Enfin, Michu, Canusot, reçurent la croix de la Légion-d'Honneur, et le vieux Blondet reçut celle d'offlcier. Quant au premier Substitut du Procureur* du roi, monsieur Sauvager, il fut envoyé en Corse, au grand contentement de du Croisier qui , certes, ne voulait pas lui donner sa nièce.

Du Croisier, stimulé par le Président du Ronceret, appela du jugement de non-lieu en Cour Royale et perdit. Dans tout le département, les Libéraux soutinrent que le petit d"Esgrignon avait commis un faux. Les Royalistes do leur côté racontèrent les horribles trames que la vengeance avait fait ourdir à Vin f âme du Crohier. Un duel eut lieu entre du Croisier et Victurnien. Le hasard des armes fut pour l'ancien fournisseur, qui blessa dangereusement le jeune comte et maintint ses dires. La lutte entre les deux partis fut encore envenimée par cette affaire que les Libéraux remettaient sur le tapis à tout propos. Du Croisier, toujours repoussé aux Élections, ne voyait aucune chance de faire épouser sa nièce au jeune comte, surtout après son duel.

Un mois après la confirmation du jugement eu cour royale, Chesncl, épuisé par cette lutte horrible où ses forces morales et physiques furent ébranlées, mourut dans son triomphe comme un vieux chien fidèle qui a reçu les défenses d'un marcassin dans le ventre. Il mourut aussi heureux qu'il pouvait l'être, en laissant la maison quasiruinée et le jeune homme dans la misère, perdu d'ennui, sans aucune chance d'établissement. Cette cruelle pensée, jointe h son abattement, acheva sans doute le pauvre vieillard. Au milieu de tant de ruines, accablé par tant de chagrins, il reçut une grande consolation : le vieux marquis, soll'Ci'.é par sa sœur, lui rendit toute son amitié. Ce grand personnage vint dans la petite maison de la rue du Bercail, il .s'assit au chevet du lit de son vieux serviteur, dont tous les sacrifices lui étaient inconnus. Chesncl se dressa sur son séant, et récita le cantique de Siméon, le marquis lui permit de se faire enterrer dans la chapnlllc du ctiûteau, le corps en travers, et au bas de la fosse oti ce quasi-dernier d'Esgrignon devait reposer lui-mCme.

Ainsi mouruH'un des derniers représenlans de cette belle et grande domesticité, mot que l'on prend souvent en mauvaise part, et auquel nous donnons ici sa signification refile en lui faisant exprimer l'attacliemont féodal du scrviti-ur ou maître. Ce sentiment, qui n'existait plus qu'au fond de la provinre et chez quelques vieux serviteurs de la rf)y.iiité, honorait é;,'alement et la Noblesse ijui inspirait do semblables alfections, et la Bourgeoisie (|ul les concevait. Ce noble et magnifique dévouement est impossible aujourd'hui. Les maisons nobles n'ont plus do .serviteurs , do mèiiif! ()a'il n'y a plus de Roi de rriiire ni di; pairs ht'rédilaires, ni de biens inmiiiablenient li\és dans les maisons historiqui's pour en pi'rpi-luer les splendt'urs nationales. Chesncl n'était pas s<;ulcmenl un do ces grands hununcs inconnus do la vie privée, il était donc aussi une grande cIkjM'. IxJ continuité de ses .s;ii:rilice> no lui duiuu'-t-ello pa-. jir ne vds i)uoi do grave et de sublime? ne di'passe-tcllu pas rhûroumo du la biouTaisauco, qui est toujours ua

effort momentané î La vertu de Chesnel appartient essentiellement aux classes placées entre les misères du peuple et les grandeurs de l'aristocratie , et qui peuvent unir ainsi les modestes vertus du Bourgeois aux sublimes pensées du Noble , «a les éclairant au flambeau d'une solide instruction.

Victurnien, jugé défavorablement à la Cour, n'y pouvait plus trouver ni fille riche, ni emploi. Le Roi se refusa constamment à donner la pairie aux d'Ksgrignon, seule faveur qui pût tirer Victurnien de la misère. Du vivant de son père, il était impossible do marier le jeune comte avec une héritière bourgeoise, il dut vivre mesquinement dans la maison paternelle avec les souvenirs de ses deux années de splendeur parisienne et d'amour aristocratique. Triste et morne, il végétait entre son père au désespoir, qui attribuait à une maladie de langueur l'état où il voyait son fils, et sa tante dévorée de chagrin. Chesnel n'était plus là. Le marquis mourut en 1840, après avoir vu le Roi Charles X passant à Nonancourt où ce grand d'Esgrignon alla, suivi de la Noblesse valide du Cabinet des Antiqties, lui rendre ses devoirs et se joindre au maigre cortège de la monarchie vaincue. Acte do courage qui semblera tout simple aujourd'hui, mais que l'enthousiasme de la révolta rendit alors sublime!

— Les Gaulois triomphent ! flit le dernier mot du marquis.

La victoire de du Croisier fut alors complète, car lo nouveau marquis d'Esgrignon, huit jours après la mort do son vieux père, accepta mademoiselle Duval pour femme : ello avait trois millions de dot, du Croisier et sa femme assuraient leur fortune à mademoiselle Duval au contrat. Du Croisier dit, pendant la cérémonie du mariage, que la maison d'Esgrignon était la plus honorable de toutes les maisons nobles de France. Vous voyez tous les hivers le marquis d'Esgrignon, qui doit réunir un jour plus de cent mille écus de rentes, à Paris, où il mène la joyeuse vie des garçons, n'ayant plus des grands seigneurs d'autrefois que son indiflërence pour sa femme, de laquelle il n'a nul souci.

— Quand à mademoiselle d'Esgrignon, disaitÉmile Blondet, à qui l'on doit les détails de cette aventure, si ello no ressemble plus à la céleste figure entrevue pendant mon enfance, elle est, certes, à soixante-sept ans, la plus douloureuse et la plus intéressante figure du Cabinet des Antiques, où ello trône encore. Je l'ai vue au dernier voyage que je fis dans mon pays pour y aller chercher les papiers nécessaires à mon niaringc. Quand mon père apprit qui j'épousais, il demeura stupéfait, il ne retrouva la parole qu'au moMient où je lui dis que j'étais Préfet. — Tu es né préfet ! me répondit-il en souriant. En faisant un tour par la ville, je rencontrai mademoiselle Armando qui m'apparut plus grande que jauiais I II m'a semblé voir Marius sur les ruines de Carthage. Ne survit-elle pas à ses reliligions, à ses croyances détruites? elle ne croit plus qu'.ea Dieu. Habituellement triste, muette, elle no conserve do son ancienne beauté (|ue des yeiix d'un éclat surnaturel. Quand je l'ai vui' allant à la messe, sou livre à la main, jo n'ai pu m'uniiièclier de penser qu'elle demoiido à Dieu do la retirer do co monde.

vu DU CADINBT DES ANTIQUES.

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LE LYS DANS LA VALLÉE

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