‹ Scènes de la vie de provinceChapitre 22 sur 45 · I.A VIEILLE FILLH · texte numérisé non relu

I.A VIEILLE FILLH

rares; mais l'appétit se soutint, le genlilliomme ne sauva que l'estomac dans ce naufrage de toutes sos espérances ; f>'il prépara mollement ses prises, il mangea toujours effroy.iblement. Vous devinerez le désastre que cet événement amena dans les idées en apprenant que monsieur de Valois s'entretint moins fréquemment avec la princesse Gorilza. Un jour il vint chez le marquis "de Gordes avec un mollet devant son tibia. Cette banqueroute des grâces l'ut horrible, je vous jure, r-t frappa tout Alenron. Ce quasi jeune homme, devenu vieillard, ce personnage qui sous l'afraissemont de son âme passait de cinquante à quatrevin,L;t-dix ans, effraya la société.- Puis il livra son secret : il avait attendu, guetté mademoiselle Cormon ; il avait, chasseur patient, ajusté son coup pendant dix ans, et il avait manqué la bôlo. Enlin la république impuissante l'emportait sur la vaillante aristocratie, et en pleine Restauration. La forme triomphait du fond, l'esprit était vaincu par la matière, la diplomatie par l'insurrection. Dernier malheur! une grisettc bles-ée révéla le secret des matinées du chevalier, il passa pour un libertin. Les libéraux lui jetèrent les enfans trouvés de du Bousquier, et le faubourg Sainl-Gerinain d'Aleiiçon les accepta très orgueilleusement ; il en rit, il dit : « Ce bon chevalier, quevouliezvous qu'il fil? » Il pinignit le ciicvalier, le mit dans son giron, ranima ses sourires, et une haine ell'royable s'amassa sur la tête de du Bousquier. Onze personnes passèrent aux Gordes et quittèrent le salon Cormon.

Ce mariage eut surtout pour effet de dessiner les partis dans Alenron. La maison de GorJi'S y figura la haute aristocratie, car les Troisvillo, revenus, s'y ratlaclièrenl. La maison Cormon représenta, sous l'habile intluence de du Bousquier, cette falalo o[iinion (pii, sans être vraiment libérali!, ni résolument royaliste, <'nfanta les 221 au jour où la lutte se précisa entre le plus auguste, le plus grand, le seul vrai pouvoir, la royaH/c, et le plus faux, le plus changeant, le plus oppresseur pouvoir, le pouvoir dit /wî-toieutaire qu'exercent des asscmbli'cséli'Clives. Le salon du Uoncerct, secrètement allié au salon ( ormon, fut hardiment libéral. A son retour du l'ri'bau Ici, l'abbé deSponde éprouva do continuelles souffrances (ju'il refoula dans son àmc et sur lesquelles il se lut devant sa nièce; mais il ouvrit son c'i'ur à mademoiselle de Gordes, à laquelle il avoua (jue, folie [)our folie, il eût préféré le chevalier de Valois à monsieur du liourquier. Jamais lo cher chevalier n'aurait eu l(! mauvais goiit do contrarier un (lauvri' vieillard qui n'avait (dus (jui! ([uehiues jours h vivre. Du Bousquier avait tout détruit au logis. L'abbé dit, en roulant de maigres larmes dans ses yeux éteints :

— Mademoiselle, je n'ai plus lo couvert où jo me promène depuis cinquante ans ! Mes bien-aimés tilleuls ont été rasés! Au moment de ma mort, la républiqui» m'.ipparaîl encon; sous la forme d'un horrible bouleverM'incnià domicile 1 — 11 faut pardonner à votre nièce, «Ijl lu chevalier rie, Valois. Les idées ré[)ublicainessonl la première erreiu' de la jeunesse (pii cherche la libiTlé, niais (jui Iroiivi' le plus liorrible des despotismes, crliii de la canadle iiiqiuissurile. Votre pauvre iiièco n'est pas puiii(> par où elle a péclu-. — (Jue vais-je deviMiir dans une maison où dansent des reiiiiiics nues pointes sur les murs? Où retrouver les lilleuls .sous lesquels ji' hsais mon bréviaire!

Seniblable à K.int, «pii ne put donner de lien .'i m^s pensées jorsipi'on lui eut abattu le sapin (pi'il av.iil l'Ii.iliiludide regarder pindant ses méditations, de m(\ne le bon abbé lui put ohlenir le mr'^nie élan dans ses prières en marcli.iiil l\ travcTs des allées sans ombro. Du Bousquier avait l'ait pl.iriler un Jardin (inRlaisI

— C'einll mieux, disait iiiailame du Boustjuirr sans le penser, mais rablié Coulurier l'uvail aulor.siéo à commi-llre beaucoup de choses pour plaire ii son mari.

Celle reslaiiration Ata (eut son lustre. s.i Itonlnuiiie, sou air paliiarcal l\ la vii-illo mnisoil. Siuiiblable au chevalier di' Valois, iloiit l'incurie pouvait passer pour iiiieabdieation. lie même la majesii- l.ourgeoisodu salon des l'ormoii n'exista plus quand il fui blanc et or, meublé d olloiiuiiiesim aca-

jou, et tendu de soie bleue. La salle à manger, ornée à la moderne, rendit les plats moins chauds, on n'y mangeait plus aussi bien qu'autrefois. Monsieur du Coudrai prétendit qu'il se sentait les calembours arrêtés dans le gosier par les figures peintes sur les murs, et qui le regardaient dans le blanc di s yeux. A l'extérieur, la province y respirait encore; mais l'intérieur de la maison révélait le fournisseur du Directoire. Ce fut le mauvais goût de l'agent de change : des colonnes de stuc, des portes en glace, des profils grecs, des moulures sèches, tous les styles mêlés, une magnificence hors de propos. La ville d'Alençon glosa pendant quinze jours de ce luxe, qui parut inouï ; puis, quelques mois après, elle en fut orgueilleuse, et plusieurs riches fabricans renouvelèrent leur mobilier et se firent de beaux salons. Les meubles modernes commencèrent à se montrer dans la ville. On y vit des lampes astrales! L'abbé de Sponde pénétra l'un des premiers les malheurs secrets que ce mariage devait apporter dans la vie intime de sa nièce bien-aimée. Le caractère de simplicité noble qui régissait leur commune existence fut perdu dès lo premier hiver, pendant lequel du Bousquier donna deux bals par mois. Entendre les violons et la profauo musique des fêtes mondaines dan!> cette sainte maison ! l'abbé priait à geuoux pendant que durait cette joie! Puis, le système politique de ce grave salon fut lentement perverti. Le grand vicaire devina du Bous juier: il frémit de son ton impérieux ; il aperçut quel(|uos larmes dans les yeux de sa nièce, alovs qu'elle perdit le gouvernement de ,sa fortune, et que son mari lui laissa seulement raniinislralion du linge, de la table et des choses qui sont le lot des femmes. Rose n'eut plus d'ordres à donner. La volonté de monsieur était seule écouléo par Jacquelin, devenu exclusivement cocher, par René, lo groom, par un chef venu de Paris, car Mariette ne lut plus que fille de cuisine. Madame du Bousquier n'eut que Josette à régenter. Sait-on combien il en coûte dt; renoncer aux délicieuses habitudes du pouvoir? Si le triomphe de la volonté est un des enivrans plaisirs di; la vie des grand hommes, il est toute la viedesètres bornés. Ulaut avoir été ministre et disgracié pour connaître l'amère douleur qui saisit madame du Bous(piier, alors qu'elle fut réduite à l'ilotisme lo pluscomplet. Elle montait souvent en voiture contre son gré, elle voyait desf,*ns qui no lui convenaient pas; elle n'avait plus le mnnii'inent de son cher argent, elle qui s'était vue libre de di'peii^er ce qu'elle voulait et (pii alors no dépensait rien. Toute limite imposi'o n'iiispire-l-elle pas le désir d'aller au delà? Les soutl'rances les plus vives no viennentelles pas du libre arbitre contrarié ? Ces commencemens furent des roses. Chaque concession faite h l'autorité maritale fut alors conseillée par l'amour de la pauvre fille pour son époux. Du H(Uis(|uier se comporta d'abord admirablement [lonr sa l'emme ; il fut excellent, il lui «loiina îles raisons val. ibles à chaque nouvel eiupiètemenl. Cellechambre. si longleiups di'serle. entendit le soir la voix îles deux époux au coin du feu. Aussi, peii<l.iiil les deux premières années de sou mariage, m.Kiame du liuusquier se monlra-t-ellu très-salisl.iile. i:ile avait ce pelil air dt'hbéré, liiiaud. qui dislingue les ji'iuies lemmes a(irès un mari.ige d°aiiK>ur. Le sang ne la Imii iiienlait plus. ('.ell(< conlenaiice déroula les rieurs, di'-menlit li's bruits (|iii couraient sur du B.nivpijcr, ol dr'concerta les observateurs du cieur humain. Rose-Marie-\ ieloiri' craignait tant, en di'(ilais,iiil à son époux, en le heurtant, de le désall'eclionner. d'être privée desiconqxignie, qu'elle lui rturail sacrifié tout, même son oncle. Les petites Joies niaises do madame ilu Bousquier trompèrent lo pauvre abbé de Spoiiile, (pii .supporta mieux ses soull'r.inres personnelles en pen^.ml que sa nièce t'Iail heureuse. Aleiiçoii pen>a d'abofil comiiie l'abbé. Mais il y avait un homme plus (lilllcile [\ tromper qui< toute la villi<I Le chevalier de Valois, rt^l'ugié sur le mont .sacré de In hnulonrislocralie, passait sn vie die;! les Gordes; il écoutai! les médisances el les cuquetages, il pelis,iil mijl et jour h ne |ms mourir sans vengeance. Il avait abat) ii riioiiuMeaiiT cale.iil'Ours, il voulait atteindre du Bouscpiier au cuMr. I.e pauvro ublié comprit les lAchelés du premier et di rnier nmour do

IMr.iil (le la Comi'ille hiimulnf.

DE BALZAC

sa nièce, il frémit on devinant la nature hypocrite de son neveu, et ses manœuvres perfides. Quoique du Bousquier se contraignît en pensant à la succession de son oncle, et ne voulût lui causer aucun chagrin, il lui porta un dernier coup qui le mit au tombeau. Si vous voulez expliquer le mot intolérance par le moi fermeté de principes, si vous ne roulez pas condamner dans l'âme catholique de Tancion grand vicaire le stoïcisme que Walter Scott vous fait admirer dans l'âme pui itaine du père de Jeanie Deans, si vous voulez reconnaître dans l'Fglise romaine le potiiis mon qiiàm fœdari qu<' vous admirez dans l'oriinion républicaine, vous comprendrez la douleur qui saisit le grand abbé de Sponde, alors qu'il vit dans le salon de son neveu le prêtre apostat, renégat, relaps, hérétique, l'ennemi de l'Eglise, le curé fauteur du serment constitutionnel. Du Bousquier, dont la secrète ambition était de régenter le pays, voulut, pour premier gage de son pouvoir, réconcilier le desservant de Saint-Léonard avec le curé de la paroisse, et il atteignit à son but. Sa femme crut accomplir une œu\Te de paix, là où, selon l'incommutablc abbé, il y avait trahison. Monsieur de Sponde se vit seul dans sa foi. L'évêque vint chez du Bousquier et f>arut satisfait de la cessation des hostilités. Les vertus de l'abhé François avaient tout vaincu, excepté le romain callioliiiue capable de s'écrier avec Corneille :

Mon Dieu, que de vertus vous me faites haïr 1

L'abbé mourut quand expira l'orthodoxie dans le diocèse.

En 1819, la succession de l'btié de Sponde porta les revenus territoriaux de niadami^ du Bou>quier àvingt-rinq mille livres, sans compter ni If Prébaudet, ni la maison du Val- N((ble. Ce fut vers ce temps que du Bousquier rendit à sa femme le capital des économies qu'elle lui avait livrées; il le lui lit employer à l'acquisition de biens contigus au Prédaudet, et rendit ainsi ce domaine l'un des plus considérables du département, car les terres appartenant à l'abbé de S|iondc jouxtaient celles du Prébaudet. Personne ne connaissait la fortune personiu'lle de ilu llousquier, il faisait valoir ses capitaux chez les Kcllcr à Paris, où il faisait i|uatre voyagfs par an. Mais, a cette épo()ue, il passa pour l'homme le plus riche du département de l'Orn^ Cet homme habili-, l'éternel candidat des libéraux, .'i qui sept ou huit voix manquèrent constamment dans toutes les batailles électorales livrt'es sous la llestauration, et qui ostensiblement répudiait les libéraux ( n voulant se faire élire comme royaliste ministériel, sans pouvoir jamais vaincre les répugnances do l'administration, malgré le <-eeours de la congrégation ctdii la magistrature; ce républicain haineux, enragé d'ambilion, conçut de lutter avec le royalisme et l'aristocratie (laiis ce pays, au moment où ils y Iriomjihaienl. \)u BousquiiT s'appuya sur If sacerdoce par les trompeuses apparences d'une piélf'f bien jouée: il accomfiagna sa fimime j"» |n messe, il donna de l'.irgent pour les couvens de la ville, il soutint la cont,'r('gation du Sacni-Creur, il se prononça pour le clergé dans toutes les occasions où le clergé coinhallit la ville, le (ir'|parleinenlou l'Etal. SecrètemiMil soutenu par les lihiTaux, prol('t;(' par l'I'glise. demeurant royaliste consiitulioimel, il ciMoyn sans cesse l'arislocialie du di'pnrlement pour la ruiner, el il la ruina. Attentif aux fautes commises par l< s sommités nobiliaires el par le gouveriienenl, il n-alis;!, la boureeoisie aidnni, toutes les amt'liorallons que la nohii'sse, hi pairie el le iniuislère ilevaienl Inspirer, illriKer, el qu'Hs entravaient [>ar siule de la niaise j/ilotisie des pouvoirs i-n l'rance. L'opinion conslilutionnello l'emporta dm, s l'ad'inredu curé, <lans l'érection du lliéAlri', dans loMle< les questions d'aifrandissenieiil pressenties (par du Boiis.juier, qui Ir-s faisait proposer par le parti lilM'r.il, niiqiiel il l'adjol^-nnil au plus fort des ilebats, en objecl.inl le liirn du pa>s. Iiii Hoi)M|»iier induslrinli>n leiléparleuienl. Il nrreli'Ta la |.ro^pénté de lu province en haine des fiiinillejiloKéeHsiir In roule dr- llretagne.il pri'par.iit ainsi sa ven. Keanre contre les gens h rlirtlciux, el snrloul contre les 'îordei. (III !M<ln ili'.sqiiel» un jour II l'ut sur le pojnl d'enfon- «er un poignnnl envenimé. Il donna dex fonds pour relever

les manufactures de point d'Alençon; il raviva le commerce des toiles, la ville eut une filature. En s'inscrivant ainsi dans tous les intérêts et au cœur de la masse, en faisant ce que la royauté ne faisait point, du Bousquier ne hasardait pas un liard. Soutenu par sa fortune, il pouvait attendre les réalisations que souvent les gens entreprenans, mais gênés, sont forcés d'abandonner à d'heureux successeurs. Il se posa comme banquier. Ce Lafflte au petit pied commandilait toutes les inventions nouvelles en prenant ses sûretés. Il faisait très bien ses affaires en faisant le bien public; il était le moteur des assurances, le protecteur des nouvelles entreprises de voitures publiques; il suggérait les pétitions pour demander à l'administration les chemins et les ponts nécessaires. Ainsi prévenu, le gouvernement voyait un empiélcnient sur son autorité. Les luttes s'engeaient maladroitement, car le bien du pays exigeait que la préfecture cédât. Du Bousquier aigrissait la noblesse de province contre la noblesse de cour et contre la pairie. Enfin il prépara l'effrayante adhésion d'une forte partie du royalisme constitutionnel à la lutte que soutinrent le Journal des Débats et monsieur de Chateaubriand contre le trône, ingrate opposition basée sur des intérêts ignobles, et qui fut une des causes de triomphe de la bourgeoisie et du journalisme en 1830. Aussi, du Bousquier, comme les gens qu'il représente, eutil le bonheur de voir passer le convoi de la royauté, sans qu'aucune sympathie l'accompagnât dans la province désaffectionnée par les mille causes qui se trouvent encore incomplétemcnlénuméréesici. Le vieux républicain, chargé de messes, et qui pondant quinze ans avait joué la comédie afin de satislaire sa vendetta, renversa lui-même le drapeau blanc de la mairie aux applaudissemens du peuple. Aucun homme, en France, ne jeta sur le nouveau trône élevé en août 1850 un regard plus enivré de joyeuse vengeance. Pour lui, l'avéneiiienl de la branche cadette était le trioniphe de la Révolution. Pour lui, le lrioiiq)ho du drapeau tricolore était la résurrection de la Montagne, qui, celte fois, allait abattre les gentilshommes par des procédés plus sûrs que celui de la guilloline, en ce que son action serait moins violi-nte. La pairie sans hérédité, la garde nationale (jui met sur le même lit de camp l'épicier du coin et le maniuis, l'abolition des majorais réclamco par un bourgeois-avocat, l'Eglise catholiijue privée de sa suprématie, toules les inventi(ms législatives d'août 1830 furent pour du Bousquier la plus savante application des principes do 1793. Depuis 1830, cet homme csl receveur général. Il s'est appuyé, pour parvenir, sur ses liaisons avec le duc d'Oilé.ins, père du roi Louis-Pliili|i|ie, et avec monsieur de Fcrniou, l'ancien intendant do la duchesse douairière d'Orléans. On lui donne quatre-vingt mille livres de riMile. Aux yeux de son pays, monsieur du lious- (juler est un homnu^ de bien, un tiomnie re.specl.dile. Invariable dans ses [principes, intègre, obligeant. Alençon lui doit sou association au mouvement indi;slriel, qui en fait le premier anneau [lar lequel la Brelagn(> se rattachera peutêtre un jour j'i ce (lu'on nomme la civilisation moderne. Alençon, qui ne comptait pas en 1816 deux voilures [propres, vit en dix ans roiiliT dans ses rues drs e.'ilèches, des coupés, des landau, des cabriolets et des tilburys, sans s'en étonner. Les bourgeois et les propriétaires, eIVrayés d'abord de voir le prix des choses augmiMilanl, reronnun iit plus lanl qu(< celle angmentalioli avait un contre-coup liniMicier ilaiis leurs ri'veuus. I.e iiiipI pniphi'"lique du prcMdent ilu Uoncerel : u Du Hoiisqitirrcft un homme tris /or!» fut adojdé par le pays. Mais, malheureusement pour sa femme, ce mol esl un terrible ronlrc-sens. Le mari ne ri'ssi'iiibleen rien h l'homnn' public et p(pliliqne. Ce grand ciloycn, si Ijbc^ral au dehors, si bonhoninie, animé do lanl d'amour pour son pays, est dispipli^ au logis et parlaileiui'ut di'iiui" d'amour Conjugal. Cet homme si prol'ondéinenl astucieux, hypocrite, rusé, co C.romwel du Val- Noble, se comporte dans son nu-nago comme il se coin- (portait envers l'anslnciatie, ipi'il caressait pour l'i'goigcr. ('■omini^ son ami llernailotte, il chaussa d'un gant de velours -a main de fer, S'ji feinnio ne lui donna pas d'en-

LA VIEILLE FILLE

fans. Lp mot de Suzanne, les insinuations du chevalier de Valois, se trouvèrent ainsi justifiées. Mais la bourgeoisie libérale, la bourgeoisie royaliste-conslilutionnelle, les hobereaux, la magistrature et le parti prêtre, comme disait le Constitutionnel, donnèrent tort à madame du Bousquier : «Monsieur du BouJ-quier l'avait épousée si vieille !» disait-on. D'ailleurs qtiel bonheur pour celle pauvre femme, car à son âge il était si dangereux d'avoir des rnfans ! gi madame du Bousquier ronflait en pleurant ses désespoirs périodi(]ues à nia'lame du Coudrai, à madame du Ronceret, ces dames lui disaient : « — Mais vous êtes folle, ma clièro, vous ne savez pas ce que vous désirez, un enfant serait votre mort ! » Puis, beaucoup d'hommes qi-ii raltachaicnt, comme monsieur du Coudrai, leurs espérances au triomphe de du Bousquier, faisaient chanter ses louanges par leurs femmes. La vieille fille était assassinée par ces piirases cruelles.

— Vous êtes bien heureuse, ma chère, d'avoir épousé un homme capable, vous éviterez les malheurs des femmes qui sont mariées h des gens sans énergie, incapables de conduire leur fortune, de diriger leurs enfans. — Votre mari vous rend la reine du pays, ma belle. Il no vous laissera jamais dans l'embarras, celui-là ! Il mène tout dans Alençon. — Mais je voudrais, disait la pauvre femme, qu'il .se doimât moins de peine pour le public, et qu'il...— Vous êtes bien difïicile, ma obère madame du Bousquier, toutes les femmes vous envient voire mari.

Mal jugée par le monde qui commença par lui donner tort, la chrétienne trouva, dans son intérieur, une ample carrière h déployer ses vertus. Elle vécut dans les larmes et no ce^sa d'offrir au monde un visage placide. Pour une ,1me pieuse, n'était-ce pas un crime que cette pensée, qui lui becqueta toujours le coeur : « .l'aimais le chevalier do Valois, et je suis la femme de du Bousipiier !» L'amour d'Athonaso se dressait aussi sous la forme d'un remords et la poursuivait dans ses rêves. La mori de son oncle, dont les chagrins avaient (Relaté, lui rendit son avenir encore plus douloureux, car elle pensa toujo\irs aux souffrances quo .son oncle dut éfirouvor en voyant le changement des doctrines politiques et religieuses de la maison Cormon. Souvent le malheur tombe; avec la rapidilé de la foudre, comme chez madame Granson ; mais il s'étendit, îhez la vieille fille, comme une goutte d'huile qui ne (piitte rétofl'o qu'a- ()rès l'avoir lenlemeni imbibée.

Le chevalier «le Valois fut le malicieux arlisan de l'infortune de madame du Bousquier. Il avait à cœur de détromper sa religion sur(>rlse ; car le chevalier, si expert en nmour, devina du Bousquier marié comme il avait deviné du Bousqiuer garron. Mais le profond républicain t'Iait dil'lirile à surfirendri- : son salon élnit nalurellenient lernii' nu chevalier de Valois, comme <'i tous ceux (jui, dans les premiers jours de .son mariage, avaient renié la maison ('.orinoii. l'uis il était supérieur au ridicule, il tenait uno inimetue fortime, d réj^imil dans Alençon, il si» souciail de M l'iMuine conuiie Uiebanl III se sérail soucié de voir crever le cheval (i l'aide duipiel il aurait gagné la halaillj. Pour plaire h son ninri, madame du Itou-ipiier avait rnnq)u avec la maison de fldnles, oi'i elle n'allait plus ; mais, ipiand son mari la laissait siMile pendant ms séjours h Paris, (Ile f.iisait alors une visite h niadi'riioiM'Ili' Armaude. Or, deux ans apri^s son mariage, précisément h la mort de lalibi'' de Spfinde, mademoiselle de (iordes ahnrdn madame ilu llousquier au sorlir de Sainl-I.éonard, où elles avaient enlenilii une messe noire dite pour rat)li(''. I.n généreuse (lllc cnil qu'en celle cirronst/niee elle devait des coMsoliiiinns h l'herilit'ri" en pleurs. I |!(> allèrent ensenih'e. en rnuxanl ihicher di ruiil, de S.dnl-I.i'onard an Cours; el, du Cours, elles al(ei«nirent l'IiAIel de finrdes, où mademoi-'i l|i' ,\rmande rniratna mailame du HousquirT parle cliarmo de sa ronversiilion. la [laiivre Irrnnie di'soléi' aima (leul-êlre h s'enireienir île son oncli- avec nue |iiTMiiiiie quo son oncle MUn.ill l.'iiil. Puis elle vcmlnl recevoir les

(oinpiimeiis du vieux inarqids de (ionles. (pi'clio n'.ivrtil pas vu depuis près de (rois années. Il elail une licnie el

demie, elle trouva là le chevalier de Valois venu pour dîner, qui, tout en la saluant, lui prit les mains.

— Eh bien ! chère vertueuse et hien-aimée dame, lui dit-il d'une voix émue, no!(s avons perdu notre saint ami ; nous avons épolisé votre deuil ; oui, votre perte est auss vivement sentie ici que chez vous... mieux, ajouta-t-il en faisant allusion à du Bousquier.

Après quelques paroles d'oraison funèbre où chacun fit sa phrase, le chevaher prit galamment le bras de madame du Bousquier et le mit sur le sien, le pressa fort adorablement et l'emmena dans l'embrasure d'une fenêtre.

— Eles-vous heureuse, au moins? dit-il avec uno voix paternelli'.— Oui, dit-elle en baissant les yeux.

En entendant ce otn, madame de Troisville, la fille dt^ la princesse Sberbelloff, et la vieille marquise do Castéraii vinrent se joindre au chevalier, accomp.ignées de mademoiselle de Cordes. Toutes allèrent se promener dans lo jardin en attendant lo dîner, sans que madame du Bousquier, hébétée par la douleur, se fût aperçue que les dames et le chevalier menaient une pefito conspiration de curiosité. « Nous la tenons, sachons le mot do l'énigme I » était une phrase écrite dans les regards que ces personnes se jetèrent. —Pour que votre bonheur fût complet, dit mademoiselle Armande, il vous faudrait des enfans, un beau garçon comme mon neveu... Uno larme roula dans les yeux de madame du Bousquier. — J'ai entendu dire que vous étiez lasinde coupable en cette affaire, que vous aviez peur d'une grossesse ? dit le chevalier. — Moi, dit-elle naïvement, j'achèterais un enfant par cent années d'enfer!

Sur la question ainsi posée, il s'émut une discussion conduite avec une excessive délicatesse par madame la vicomtesse de Troisville et la vieille marquise de Castéran, qui entortillèrent si bien la pauvre vieille fille, qu'elle livra, sans s'en douter, les .secrets de son ménage. Mademoiselle Armande avait pris le bras du chevalier et s'était éloignée, afin do laisser les trois femmes causer mariage. Madame du Bous(]uier fut alors très désabusée'des milles déceptions de son mariage ; et comme elle était restée bestiole, elle amusa ses confidentes par de délicieuses naïvetés. Quoi(iue dans le premier moment le mensonger mariage de madi>mpiselle Cormon fit rire toute la vill(>, bientiM initiée aux mancciiivn s do du Bousquier, néanmoins madame du Bousquier gagna l'estime et la sympathie de toutes les femmes Tant que mademoiselle Cormon avait couru sus au mariage .sans réussir à se marier, chacun se moquait d'elle ; mais quand chacun a|iprit la situation exceptionnelle où In plaçait la .sévérité de ses principes religieux, tout le monde l'admira. Cette pain-re madame du Ilousr/i()V»" remplaça celte hninie demoiselle Cnrmon. Le chevalier rendit ainsi pour (jnelque temps du Bmiscjuier odieux i>t ridicule, mais le ridiculj finit par s'all'aihlir; et quand chacun eut dit son mot sur lui, la médisance se la.ssn. Puis, h cin<|uante-sepl ans, le muet n'fiublicain semblail à beaucoup <le personnes avoir droit à la reiraite. Celle circoiislanrn envenima la haine (|iie du Bousipiier jiorlait à la m lison de Gnnles à un tel poini, (ju'elle le rendit impiloyahle au jour do la vengeance. Madame du Bousquier recul l'onlre de ne jamais mettre le pied dans celte maison. Par repn'-sailles du lour cpie lui avait joué lo chevalii'r de Valois, du Bouscjuier, (|ui venait de créer le Courrier de l'Orne, y fil insérer l'aimonce suivante :

n II sera cli'livréune insi riytion de n)illo francs do renie ù la personne qui pourra demonirer l'existence d'un monsieur de Ponihri'lon.nv.inl, pendanlouaiirèsTéinigralion. »

(.)uoique s, II, niariage l'iM esNeniiellemenl ne^iaUl'. luadauu' du Housqnier y vil des avantages : ne valad-il pas mieux encori» s'intéresser à riioinme le plus remarquable de la ville ipio de vivre .sruleî Du lJous(|uior ct^it oucoro préférable aux chiens, nm rlials, aux serins, qu'adorent les ceidi.ii.iires ; ij portail à sa femme un .s<<nlimcnl pliLs réel r'i iimuis inléressii ipi(< no l'est celui des servantes. di'S conicsseiirs el des capteurs de successions. Phis Inril, ellu vil dans .son mari l'inslrinnent de In colère réie.sie, rnr elle reconnut des pécfci's innombrables dans lous ,soad(isir»

Lie dalzac.

de mariage ; elle se regarda comme justement punie ainsi .les malheurs q-a'elle avait causés à madame Granson, et rie la mort anticipée de son oncle. Obéissant à cette religion qui ordonne de baiser les verges avec lesquelles on administre la correction, elle vantait son mari, elle l'approuvait publiquement ; mais, au confessiounal, ou le soir clans SCS prières, elle pleurait souvent eu demandant pardon à Dieu des apostasies de son mari, qui pensait le contraire de ce qu'il disait, qui souhaitait la mort de l'aristocratie et de l'Église, les deux religions de la maison Cormon. Trouvant en elle-même tous ses sentimens froissés et immolés, mais forcée par le devoir à faire le bonheur de son époux, à ne lui nuire en rien, et attachée à lui par une indéflnissablo affection que peut-être l'habitude engendra, sa vie était un contre-sens perpétuel. Elle avait épousé un homme dont elle haïssait la conduite et les opinions, mais dont elle devait s'occuper avec une ten- <ii-esse obligée. Souvent elle était aux anges quand du Djusquier mangeait ses confitures, quand il trouvait le dîner bon ; elle veillait à ce que ses moindres désirs fussent satisfaits. S'il oubliait la bande de son journal sur une table, au lieu de la jeter, madame disait : — Ucné, laissez cela, monsieur no l'a pas mis là sans intention Du Bousquii'r allait-il en voyage, elle s'inquiétait du manteau, du linge; elle prenait pour son bonheur matériel les plus minutieuses précautions. S'il allait au Prébaudcl, elle consultait le baromètre dès la veille pour savoir s'il ferait beau. Elle épiait ses volontés dans son regard, à la manière d'un chien <pii, tout en dormant, entend et voit son maître. Si !e gros du Bousijuier, vaincu par cet amour ordonné, la saiïissait par Id taille, l'embrassait sur le froiil, et lui disait : » Tu es une bonne femme I » des larmes de plaisir venaient aux yeux do la pauvre créature. 11 est probable que du Bousquicr se croyait obligé à des dédonmingemens qui lui conciliaient le respect de Rosc- Marie-Victoiie, car la vertu catholique n'ordonne pas uno dissimulation aussi complète que le fut celle de madame du Bou^quier. Mais souvent la siiinie femme restait muette en cntruilant les discours que tenaient chez elle les gens haineux qui se cachaient sous les opinions royalistes constilulionncUes. Elle frémissait en prévoyant la perte de l'Église ; elle risquait parfois un mot stupfce, une observation que du Bousquier coupait en deux par un regard. Les contrariétés de cette existence ainsi tiraillée finirent par hébéler madame du Bousquier, qui trouva plus simple et I)lus digne de concentrer son intelligence sans la produire au dehors, en se r.'signant à mener une vie purement animale. lille eut alors une soumission d'esclave, et regarda comme une œuvn^ méritoire d'accepter l'abnisseminldans leipiel la mil son mari. L'accomplissement des volontés marital(\s ne lui causa jamais U'. moiiulre murmure. Celte brcliiscrainlive chemina dès lors dans la voie que lui traça le Lerger; elle ne quitta plus le giron de l'Église, et se livra aux pratiques religieuses les plus sévères, sans penser ni h Sainn, ni à ses pompes, ni h ses œuvres. Elle oll'rit ainsi la réunion des vertus chrétiennes les plus pures, et du Bouviuier devint certes l'un des hommes les plus heureux du royaume d(! France cl do Navarri". — Elle sera niaise jusqu'il son dernier soupir, dit le cruel conservateur deslilui', <|ui dînait cependant chez elle deux fois par semaine. O'I e liisloire serait étrangemenl ineonqilète si l'on no mentii)niiHit pas la comcidi'irre de la miuldu chevalier do Valois avec la mort de In mère de Su/anue. Le chevalier mourut avec la monarchie, on aoftt IKIIO. Il alla se joindre ou corli'-^re du roi Charles X à Nnnancourt, et l'e.scorla pieusement jusqu'/i Clierhourg avi'C tous les Troi^ville, les CasKîran, lesCiorden, (■le. Le vieux K''nlillioiTirne avait pris hur lui cinqunnt" nulle francs, somme fi laquelle montaient «es (économies et le prix de sa renie ; il l'ollrit h l'un «les (IdMcsomis do .w» maîtres pour la Iransniellre au roi, en

objectant sa mort prochaine, en disant que cette somme venait des bontés de Sa Majesté, qu'enQn l'argent du dernier des Valois appartenait à la couronne. On ne sait si la ferveur de son zèle vainquit les répugnances du Bourbon qui abandonnait son beau royaume de France sans en emporter un liard, et qui dut être attendri par le dévouement du chevalier ; mais il est certain que Césarine, légataire universelle de monsieur de Valois, recueillit à peine six cents livres de rentes. Le chevalier revint à Alençon aussi cruellement atteint par la douleur que par la fatigue, et il expira quand Charles X toucha la terre étrangère.

Madame du Val-Noble et son prolecteur, qui craignait alors les vengeances du parti libéral, se trouvèrent heureux d'avoir un prétexte de venir incognito dans le village où mourut la mère de Suzanne. A la vente qui eut lieu par suite du décès du chevalier de Valois, Suzanne, désirant un souvenir de son premier et bon ami, lit pousser sa tabatière jusqu'au prix excessif de mille francs. Le portrait do la princesse Goritza valait à lui seul cette somme. Deux ans après, un jeune élégant, qui faisait collection des belles tabatières du dernier siècle, obtint de Suzanne colle du chevalier, recommandée par une façon merveilleuse. Le bijou confident des plus belles amours du monde, et le plaisir do toute une vieillesse, se trouve donc exposé dans uno espèce demusée privé. Si les morts savent ce qui se fait après eux, la tête du chevalier doit en ce moment rougir à gauche. Quand celte histoire n'aurait d'autre elTet que d'inspirer aux possesseurs de quelques reliques adorées uno saiiito peur, et les faire recourir à un codicille pour statuer immédiatement sur le sort de ces précieux souvenirs d'un bonheur qui n'est plus en les léguant à des mains frali'rnelles, elle aurait rendu d'énormes services à la portion * chevaleresque et amoureuse du public; mais elle renferme uno moralité bien plus élevée 1... Ne démon tre-t-el le pas la nécessité d'un (mseignemcnt nouveau? N'invoque-t-ello pas, de la sollicitude si éclairée des ministres de l'instruction publii|ue , la création do chaires d'anthropologie , science dans laquelle l'Allemagne nous devance? Les mythes modernes sont encore moins compris que les mythes anciens, (juoique nous soyons dévorés par les mythes. Les mythes nous pressent de toutes parts, ils servent à tout, ils expliquent tout. S'ils sont, selon l'école humanitaire, les flambeaux de l'histoire, ils sauveront les empires de toute révolution, pour peu que les professeurs d'histoire fassent pénétrer les explications qu'ils en donnent jusque dans les masses départementales! Si madeuioiselle Connon eût été lettrée, s'il eiM existé dans le département do l'Orne un professeur d'anthropologie, enfin si elle avait lu l'Arioslo, les ellioyables malheurs de sa vio conjugale eussent-ils jamais eu lieu? Elle aurait peut être recherché pourquoi le poète ilali(Mi nous monire Angélique préférant Médor, cpii l'Iait un blond ehevali(>r de N'alois, ù Uoland, dout la jument était morte, et (jui ne savait ipio se mettre en fureur. Médor ne serait-il pas la figure mythique dos courtisans de la royauté féminine, et Uoland le mythe des révolutions désordonnées, furieuses, impuissantes, qui délruisent tout sans rien produire. Nous piililious, en en d('clinant la responsabilité, cotte opinion d'un élève de Ballanche.

Aucun renseignement no nous est parvenu sur les petites têtes de nègres en diamans. Vous pouvez voir aujourd'hui madame du Val-Noble il l'Oiiéra. GrAce ?i la premiènî éducation que lui a donnée le chevalier de Valois, elle n pres- (pie l'air d'une femme comme il l'.mt. .Madame du Hou-ipii.T vit('urore, n'est-ce pas dire (pi'elle soullVe toujours? Eu alleignanl l'Age de soixante ans, époque îi laquelle les femmes S(' permillent des aveux, elleadit en conlidence à madame du Coudr.ii, dont le mari retrouva sa place en août 1830, ((u'elle ne suiiporlait pas l'idée de mourir lUIo.

l'aris, octobre iSô'i.

ri.> III! i.A viKiij.r. I ii.i.n.

scènes Î5C !rt Wic tic îîroimice.

\.¥.S Tk\XK\.\T¥.S.

LE CABINET DES ANTIQUES

A MONSIEUR LE BARON DE IlAMMER-rilRGSTALL,

Conseiller auliquo, auteur de \' Histoire de V Enqiire ottoman.

Cher baron.

Vous voua êtes si chaudement intéressé à ma longue et vaste histoire des mœurs françaises au dia-neiiciime siècle, et coik avez accordé de tels cncouragemcns à mon œuvre, que vous m'avez ainsi donné le droit d'attacher votre nom à l'un de^ fragmens qui en feront partie. IS'étcs vous pas un des plus graves repj-ésentans de la conscienneuse et studieuse Mlcnfitgne? Votre approijation ne doit-elle pas en commander d'autres et protéger mon entreprise^ je sui" si fier de l'avoir obtenue que j'ai taché de la mériter en continuant mes travaux avec cette intrépidité qui a caractéri-é tos étudis et la recherche de tous les documens .<;ans lesi/iiels le monde littéraire n'aurait pas eu le monument é!eié par vous, l'otre .sympathie po r des labeurs que vous avez connus et appliqués aux intérêts de la société orientale lu plus érlulante. a souvent so'itenu l'ardeur de mes veilles occupées par les détails de notre société moderne : ne serez-vous pas heureu.r de le savoir, vous dont lu naïve bonté peut se comparer à celle de notre La Fontaine?

Je souhaite, cher baron, que ce témoignage de ma vénération pour vous et votre œuire vienne vous trouver à Dobling^ et vous y rappelle, ainsi qu'à tous les vôtres, un de vos plus sincères admirateurs cl amis.

DE BAI-ZAC

nnns une dos moins ini|iortnnlcs rr(*rcc'urps de rranre, ou ccnlrri de In ville, nu coin d'une ruo, est une nuii^ou ; mnis les noms do celle rue et de relie ville doivent (^(ro caolif^s ici. (".Iiocun npprtSciern li's molifs de rello sngo rntonun exiK'^e par les convennnccN. Un écriviiin (inirho à bien <\m piniesen si' ('.«isnnt l'nnnnlistf" de son temps!... Ut iniiisou s'iippel.ul l'iinlel d'INf^ri^'unii ; m.iis Miclie/ enroro cpie d'I'Isj^rigiioii est lui nom de couveiiljun, siius plus do Ti'.MW' <|un n'en ont les Uelval, les l'idricour, les Dervilledn 1(1 couii'dio, les Adnlliert ou les Monlirouse du rom.in. F.nllii, les noms des principaux persoiui.iKes seront ('(^'olenieiil chMiixi'^. I<'i l'iuileur voudr.iil nissendiler des con- (r.idiclions, enliissiT des imiichromsmrs, ponr enl'ouir In vérité sous un tas d'invraiseudilances et iU\ cIioh-s nhsurdas; mnis, (juoi ipi'il Tasse, elle poindra toujours, comme tmn viKno mal arrachée repousse on jols vigoureux, h travers un vignoblo labouré.

L'hftlel d'Ksgiignon était tout bonnen\enl la maison où demeurait un vieux (»enlilliomme. nommé Charles-Marie Vlrtor-Ani;e Carol, nuin|tus d'l>;:ri(ïiu>n ou des Cirifinous. .suivant d'aïu-iiMis titres. \a société commerçante et bouigeoise de la ville avait épijj;ranunnliipu'ment noumié son lOn'is uti liAIel, ol depuis une viiiplnine d'anni'es la plupart des li.diiliiits avaii-nl Uni par dire si-rieusemiMil t'hôlel d'i'fgrignon en désignant la demeure du marijuis.

1,1' nom de Carol (les frères 'Ibierry reu>^s(-nl orlliograpliié, Karawl) ét.iit le nom (glorieux d'un des plu.< puissaus rhefs veiuisjailis du Nord peurcompK'rir et l'éodaliser les Gaules. Jamais les C.ind n'avaient plié la léle, ni devant les (■ommmu's, ni devant la Uoyauli-, ni devaul ITnlise. ni devant la Finance. Cliarp's auln-fois de (lefeii.lre uni' Marche (Vanç.ùse, leur litre dn manpiis élnil l'i la loi'^ un devoir, un b(mneur, et non le simulacre d'un<' cliaïKi' supposée; lo flef d'Esgrignon ovail toujours éW lour bien. Vruio

DE BALZAC

noblesse de province, ignorée depuis deux cents ans à la cour, mais pure de tout alliage, mais souveraine aux Etats, mais' respectée des gens du pays comme luie superstition, et à l'égal d'une bonne vierge qui guérit les maux de dents, cette maison s'était conservée au fond de sa province comme les pieux charbonnés de quelque pont de César se conservent au fond d'un Heure. Pendant treize cents ans, les filles avaient été régulièrement mariées sans dot ou mises au couvent; les cadets avaient constamment accepté leurs 1-^gitimes maternelles, étaient devenus soldats, évoques, ou s'étaient mariés à la cour. Un cadet de la maison d'Esgrignon fut amiral, fut fait duc et pair, et mourut sans postérité. Jamais le marquis d'Esgriçnon, chef de la branche iJnée, ne voulut accepter le titre de duc.

— Je tiens le marquisat d'Esc^rignon aux mêmes conditions que le roi tient l'Etat de France, dit-il au connétable de Luj-nes qui n'était alors à ses yeux qu'un très petit compagnon. Comptez que, durant les troubles , il y eut des d'Esgrignon décapités. Le sang franc se conserva, noble et lier, jusqu'en l'an 1789. Le marquis d'Esgrignon actuel n'émigra pas : il devait détendre sa Marche. Le respect qu'il avait inspiré aux gens de la campagne préserva sa tête de l'échafaud; mais la haine des vrais Sans-Culottes fut assez puissante pour le faire considérer comme émigré, pendant le temps qu'il fut obligé de se cacher. Au nom du peuple .souverain, le District déshonora la terre d'Esgrignon, les bois furent nationalement vendus, malgré les réclamations personnelles du marquis, alors âgé do quarante ans. Mademoiselle d'Esgrignon , sa sœur, étant mineure, sauva quelques portions du fief par l'entremise d'un jeune intendant do la famille, qui demanda le partage de présucces- .vion au nom de sa cliente : le château, quelques fermes, lui furent attribués par la liquidation que fit la République. Le fidèle Chesuel fut obligé d'acheter en son nom, avec les deniers que lui apporta le manjuis, certaines parties du domaine auxquelles son maître tenait particulièrement, telles que l'église, le presbytère et iCs jardins du cluitcau. Les lentes et rapides années de la Terreur étant pa.ssées, h marquis d'Ksgrignon, dont le caractère avait imposé des s-nlimens respectueux h la contrée, voulut revenir habiter son château avec sa .nr-uv mademoiselle (rr.s,iïiignon, afin (l'améliorer les biens au sauy<taye desquels .s'était employé iiiallrc Cheuul, son ancien intendant, devenu notaire. Mais, hélas! le chûteau pillé, démeublé, n'était-il pas trop vaste, trop coûteux pour un propriétaii e dont tous les droits iiiiles avaient été supprimés, dont les forêts avaient été ilùpecécs, cl qui, pour lo moment, ne pouvait pas tirer plus de neuf mille irancs en .sac des terres conservées do ■>';s anciens domaines?

Quand |e notaire ramena son ancien maître, au mois (l'iictol.re 1800, dans le vie\ix ch.Tleau féodal, il ne put se déf.'ndre d'une émotion profonde en voyant le maniuis iiiiuiobile, au milieu de la cour, devant ses douves comblées, regarlanl si's tours rasées au niveau des toits. Lo franc contemplait en .silence et tour h tour lo ciel et la place oii éLaienl jadis les jolies ;4irouettes des tourelles goiliiipies, comme pour demander ù Dieu lu raison de codémi-nageiiKMil social. Chesuel .seul pouvait comprendre la profonde douleur du marquis, alors nommé le eiloyen Carol. tx- jfrunil d'J'j^griKuon resta longtemps muet, il aspira la M-nUur palrimonialit do l'uir et jeta la plus mélancolique (lu-t iiil/^rjeclions.

— Mil snel, dit il, plus tard nous revienilrons ici,(iuand <!5 Iroiililes .s<Tonl Unis; mais juscpi'ii l'édit de pacification je ne .H.iur<ii.s y habiter, puistju'i'fji mo défendent d'y rétablir me."» armes.

Il iiionira le clifileau, se retourna, remonta sur s(Tn cheval et iir^'.oinpaKnu .sa s^nur venue dans ime mauvaise carriole d'oslernppnrli'naiil au notaire. A In ville, plus d'hrtlel d'Ksgrignon. la ncibln niai.son avait été démulie, sur .^lU eriiplac''iiient h'el.iir nt t:levée,s deux manuriclures. Maltxe Cliesnel i-miiloya le deriiii r suc de louis du marquis il aohi'U-r, un coin de la |ilitc<.', une vieille maison 'i pignon, k uuuuutivi k toua-llu, i( ixilooibtvr uù judiv éUiil établi d'a-

bord le Bailliage seigneurial, puis le Présidial, et qui appartenait au marquis d'Esgrignon. Moyennant cinq cents louis, l'acquéreur national rétrocéda ce vieil édifice au légitime propriétaire. Ce fut alors que, moitié par raillerie, moitié sérieusement, cette maison fut appelée hôlel d'Esgrignon.

En ISOO, quelques émigrés rentrèrent en France, les radiations des noms inscrits sur les fatales listes .s'obtenaient assez facilement. Parmi les personnes nobles qui revinrent les premières dans la ville, se trouvèrent lo baron de Nouastre et sa fille : ils étaient ruinés. Monsieur d'Esgrignon leur offrit généreusement un asile où le baron mourut deux mois après, consumé de chagrins. Mademoiselle de Nouastre avait vingt-deux ans, les Nouastre étaient du plus pur sang noble, le marquis d'Esgrignon l'épousa pour continuer sa maison; mais elle mourut en couches, tuée par l'inhabileté du médecin, et laissa fort heureusement un fils aux d'Esgrignon. Le pauvre vieillard ( quoique le marquis n'eût alors que cin(|uante-lrois ans, l'adversité et les cuisantes douleurs de sa vie avaient constamment donné plus do douze mois aux années), ce vieillard donc perdit la joie de ses vieux jours en voyant expirer la plus joliedes créatui'os humaines, une noble femme en qui revivadont les grâces maintenant imaginaires des figures féminines du seiziè ; e siècle. Il reçut un de ces coups terribles dont les retcntissemens se répètent dans tous les momens de la vie. Après être resté quel'iues instans debout devant le lit, il baisa le front de sa femme étendue comme une sainte, les mains jointes ; il tira sa montre, en bri.sa la roue, et alla la suspendre à la cheminée. Il était onze heures avant midi.

— Mademoiselle d'Esgrignon , prions Dieu que cette heure ne .soit plus fatale à notre maison. Mon oncle, monseigneur l'archevêquo , a été massacré à cette heure, à cette heure mourut aussi mon père...

Il s'agenouilla près du lit, en s'y appuyait la têtej sa SQ^ur l'imita. Puis, après un moment, tous deux ils .se relevèrent : mademoiselle d'Esgrignon fondait en larmes, le vieux marquis regardait l'enfant,- la chambre et la morte d'un œil sec. A son opiniâtreté do Franc cet homme joignait une intrépidité chrétienne.

Ceci se passait dans la deuxième année do notre siècle. Mademoiselle d'f^sgrignon avait vingt-sept ans. Elle était belle. Un parvenu, fournisseur des années de la République, né dans le pays, riche de mille écus de rentes, obtint de maître Chesnel, après en avoir vaincu les résistances, qu'il parlât de mariage en sa faveur à mademoi.sello d'Esgrignon. Le frère et la sœur .se courroucèrent autant l'un que l'autre d'une semblable hardies.se. Chesnel fut au désespoir do s'être lais.sé .séduire par le sieur du Croisier. De-" puis ce jour, il ne retrouva plus dans les manières ni dans les paroles du marquis d'Esgrignon cette caressante bienveillance (jui pouvait passer pour do l'amitié. Désormais, le maripiis eut pour lui de la reconnaissance. Celte recounaissanco noble et vraie cau.sait de|)er[)(Huelles douleurs au notaire. Il est des coeurs sublimes aux(piels la gratitedo semble un paiement éi1orini>, (>t qui pn'l'èrent la douce égalitiî do .sentiment ijue donnent riuinnouio des pensées et la fusion volontaire des âmes. Maître» Chesnel avait goûté le plaisir de celle honorable amitii'' ; le manjuis l'avait élevé ju.squ'à lui. l'ourle vieux nolile, ce boiihonmie était moins qu'un enfant et plus (ju'un .s(>rviteur, il était l'Iiomme-ligo volontaire, le .serf attaché par tous les liens du co-ur à .son .suzerain. (In ne comptait plus avec le jiotaire, tout S(> balançait par li-s continuels échanges d'une alVeelion vraie. Aux yeux du mari|uis, le caractère ofiiciel que le notariat donnait à Chesnel no signifiait rien, son .serviteur lui .semblait ili'-guiséen notaire. Aux yeux de Chesnel, le marquis élail un être qui appartenait toujours à une race divini» ; il croyait h la Noblesse, il .se .souvenait sans honlo que .'iou père ouvrait les portes du salon et disait- Monsieur lo marquis est .servi. Son dr-vouemenl ù la noblo maison ruiiMÎo ne procédait pus d'uni> foi mais (l'un égoïsuie, il .s(^ considérait comme faisant partie do lu famille. Son chagrin l\it

LE CABINEÎ DES ANTIQUES

profond. Quand il osa parler de son erreur au marquis nialgi-ë la défense du marquis : — Chesnel, lui répondit le vieux noble d'un ton grave, tu ne te serais pas permis de si injurieuses suppositions avant les troubles. Quo sont donc les nouuelles doctrines si elles t'ont gâté?

Maître Chesnel avait la confiance de toute la ville, il y était considéré ; sa haute probité, sa grande fortune, contribuaient à lui donner de l'importance; il eut dès lors une aversion décidée pour le sieur du Croisier. Quoique le notaire fût peu rancuneux, il fit épouser ses répugnances h bon nombre de familles. Du Croisier, homme haineux et capable de couver une vengeance pendant vingt ans, conçut pour le notaire et pour la famille d'Esgrignon une de ces haines sourdes et capitales comme il s'en rencontre en province. Ce refus le tuait aux yeux des malicieux provinciaux parmi lesquels il était venu passer si^s jours, et qu il voulait dominer. Ce fut une catastrophe si réelle quo les effets ne tardèrent pas à s'en faire sentir. Du Croisier fut également refusé par- une vieille OUe à laquelle il s'adressa en désespoir de cause. Ainsi les plans ambitieux qu'il avait formés d'abord, manquèrent une première fois par le refus de mademoiselle d'Esgrignon, de qui l'alliance lui aurait donné l'entrée dans le faubourg Saint-Germain de la province, puis le second refus le déconsidéra si fortement qu'il eut beaucoup de peine à se maintenir dans la seconde société de la ville.

En 1805, monsieur de La Roche-Guyon, l'aîite d'une des plus anciennes familles du pays, qui s'était jadis allii'e aux d'Esgrignon, lit demander par maître Chesnel la main de mademoiselle d'Esgrignon. Mademoiselle Marie-Armande- ( laire d'Esgrignon refusa d'entendre le nolaire.

— Vous devriez avoir deviné que je suis mère, mon cher (lu'snel, lui dit-elle en achevant do coucher son neveu, bel enfant de cinq ans.

Le vieux marquis se leva pour aller au-devant do sa sfpur, qui revenait du b'rceau : il lui baisa la main respectueusement ; puis, en se rasseyant, il retrouva la parole pour dire :

— Vousôtes une d'Esgrignon, ma sœur I

La noble fille tressaillit et pleura. Dans ses vieux jours, monsieur d'Esgrignon, [lère du marquis, avait épousé la l)elile-fille d'un traitant anobli sous Louis XIV. Ce mariage fut cOTisid('ré comme une horrible in('sallinnce par la famille, mais sans importance, puisqu'il n'en «'lait résulté ((u'une lille. Armande savait c la. Quoique son frère fût eicelli-iit pour elle, il la regardait toujours comme une t'tr.iiigèie, et ce mot la l(-gllimail. M.iis .lussi .sa n'ponso ne couronnall-elle pas admirablement la noble conduite qu'elle avait tenue depuis onze années, lorsque, à partirde sa majorité, chacune do ses actions fui marquée au coin du dévouement le plus pur? Elle avait une sorte de culte pour son frère.

— h\ mourrai mademoiselle d'Esgrignon, dit-elle simplement nu noinire.

— Il n'y a [loint pour vous do plus beau lilro, répondit Chesnel (jul crut lui faire un compliimtnl.

lA\ pauvre lllli^ rougit.

— Tu as dit une .sollise, Chesnel, répli(|ualo vieux maripiis (i)ut à la lois flallé du mol de .son ancien serviteur et peini- du eliagrin ipi'il causait îi .sa sieur. Une d'ICsgrinnon piiit ('pouser un Monlmorency : noire sang n'es! pas aussi nii^lé (pK! l'a •'•to le leur. Les d'lvs^rii;nim /(fic/fH/ d'or ù ilni.T buiidcx de yutidc», et rii'M, depuis neuf cents ans, n'a l'hangédans leur écusson ; il est lr| (|iii' Ir premier jour.

« Je no mo souviiiis pas d'avoir jamais reiiroiiln; do n fermne qui ail (lulanl (pie niademoiscllc d'I-isgrigiion » l'rappi' mon imagination, dil liloiidel h qui la lilli-ralure » contenipiuaine est, entre auh-es choses, redevable de » celle liisl()lre..rélaisîi la viTlté fort ji'uiie, j'elais un en- » nuit, el peul-(^lre les images qu'elle a laissi'i'S dans ma » mémoire doivent-elles lavivaciUide leurs U'inles à la » disposilion qui nous entratnn alors vers les chose.s mer- » veilleuses. Quand je la voyais venant de loin sur le Cours

» où je jouais avec d'aulres enfans, et qn'elle y amenait » Victurnien, son neveu, j'éprouvais une émotion qui te- » nait beaucoup des sensations produites par le galvanis- » me sur les êtres morts. Quelque jeune que je fusse, je » me sentais comme doué d'une nouvelle vie. Mademoi- » selle Armande avait 1rs cheveux d'un blond fauve, ses » joues étaient couvertes d'un très fin duvet à reflets ar- » gentés, que je me plaisais à voir eu me mettant de ma- » nière que la coupe de sa figure fût illuminée par le jour, » et je me laissais aller aux fascinations de ces yeux d'é- » meraude qui rêvaient et me jetaient du feu quand ils » tombaient sur moi. Je feignais de me rouler sur l'herbe » devant elle en jouant, mais je tâchais d'arriver à ses » pieds mignons pour li'S admirer de plus près. La molle » blancheur de son teint, la finesse de ses traits, la pureté » des lignes de son front, i'éléganco do sa taille mince, me » surprenaient sans que je m'aperçusse de l'éljgance de sa » taille, ni de la beauté do son front, ni de l'ovale parfait » de son visage. Je l'admirais comme on prie à mon âge, » sans trop savoir pounjuoi. Quand mes regards perçans » avaient enlin attiré les siens, et qu'elle me disait do sa » voix mélodieuse, qui me semblait déployer plus de volu- » me que toutes les autres voix : — Que fais-tu là, petit? » pourquoi me regardes-tu ? je venais, je me tortillais, jo » me mordais les doigts, je rougissais et je disais : — Je ne » sais pas. Si par hasard elle passait sa main blanche dans » mes cheveux en me denuiidaut mon .Ige, je m'en allais » encourant et on lui répondant de loin: — Onze ans! » Quand, en lisant les Mille et une Nuits, jo voyais appa- » raîtrc une reine ou une fi'e, je leur prêtais les traits et la » démarche do mademoiselle d'Esgi'ignon. Quand mon » maître de dessin mo fit copier des têtes d'après ranli(]ue. » je remarquais que ces têtes étaient coilfées comme l'é- » tait mademoiselle d'E.sgrignon. Plus lard, quand ces fol- » les idées s'en allèrent une à une, mademoi.selle Arman- » de, pour laquelle les hommes se dérangeaient respec- » tuousement sur le Cours afin do lui faire place, et qui » conlemplaient les jeux de sa longue robe brune jusqu'à » ce qu'ils l'eussent perdue de vue, mademoiselle Arman- » do resta vaguement dans ma mémoire comme un type. » Ses formes exquises, dont la rondeur était parfois révé- » lée par un coup de vent, et que je savais retrouver mal- » gré l'ampleur de sa robe, .ses formes revinrent dans mes » rêves déjeune homme. Puis, encore plus tard, quand je » songeai gravement à qiu'liines mystères de la pensée liu- » mainc, je crus me souvenir que mon respect m'é-tait » inspiré par les sentimens e\[)rimés sur la figure e( dans X l'atlitudede mademoiselle d'I-^sgrignon. L'admirable cal- » mo do Celte tête intérieurement ardente, la dignilé des » mouvemens, la sainteté des devoirs accomplis, me tou- » chnient et m'imposjiienl. Les enfans sont plus pi-ni-tiables » qu'on ne le croit par les invisibles effels des idées : ils ne » se moquent jamais d'une personne vraimcMit imposjinle, » la véritable gr.ice li's louche, la beauté les allire p;irc<< " ipi'ils sont hi'aux el cpi'il existe» des liens mystérieux eii- » tre les choses ilo même nature. Mademoiselle d'Esgrin gnon fut une ilo mes religions. Aujourd'hui jamais ma )) folle imagination ne grimpi< l'escalier en CHilimaçond'nn » anlii|ue manoir .sans .s'y pejndie madiMuoiselle Armande » comme le génio de la l'eodaliti''. Quand je lis les vieilles » chroniques, elle parait Ji mes yeux .siius les traits des » femmes ciilùbres, elli^ est leur ù tour Agnès, Marie loii- » cliet, Gabrielle, jo lui pnMe tout l'amour perdu daius son » cinir, et qu'elle n'exprima jamais. C.elle ci'-leste ligure, » eiilri'vun h travers les nuageuses illusions de l'enfance, i> vieiil maintenant au milieu des nué(>s <l(> mes rêve.s. »

Soiiveiie/-vous de ce portrait, (idèle au moral comme nu pliysi(|iie I Mademoi.selle d'KNgrigiion est une des ligures les plus instructives de cotti» histoire: elU» vous appriiidra ce ipie, fuite d'iiilelligenco, les vorliis les plus pures peuvent avoir de nuisible.

l'eudanl les anni'-es 1804 ot 1805 les deux li<r.-« des familles émigrées revinrent en l-Yince. et presque toutes celles de In province où demeurait monsieur lo marquis

DE BALZAC

d'Esgrignon se replantèrent dans le sol paternel. Mais il y eut alors des défections. Quelques gentilshommes prirent du service, soit dans les armées de Napoléon, soit à sa cour; d'autres firent des alliances avec certains parvenus. Tous ceuï qui entrèrent dans le mouvement impérial reconstituèrent leurs fortunes et retrouvèrent leurs bois par la munificence de l'empereur, beaucoup d'entre eux restèrent à Paris ; mais il y eut huit ou neuf familles nobles qui demeurèrent fidèles à la noblesse proscrite et à leurs idées sur la monarchie écroulée : les La Roche-Guyon, les Nouàtre, les Gordon, les Castéran, les Troisville, etc., ceux-ci pauvres, ceux-là riches ; mais le plus ou moins d"or ne se comptait pas; l'antiquité, la conservation de la race, étaient tout pour elles, absolument comme pour un antiquaire le poids de la médaille est peu de chose en comparaison et de la pureté des lettres, et de la tête, et de l'ancienneté du coin. Ces familles prirent pour chef le marquis d'Esgrignon : sa maison devint leur cénacle. Là l'Empereur et Roi ne fut jamais que monsieur de Buonaparte ; là le souverain était Louis XYIII, alors à Mittau ; là le Dipartenient fut toujours la Province et la Préfecture une Intendance. L'admirable conduite, la loyauté de gentilhomme, l'intrépidité du marquis d'Esgrignon, lui valaient de sincères hommages ; de même que ses malheurs, sa constance, son inaltérable attachement à ses opinions, lui méritaient en ville un respect universel. Celte admirable ruine avait toute la majesté des grandes choses détruites. Sa délicatesse chevalen sque était si bien connue qu'en plusieurs circonstances il fut pris par des plaidiurs pour unique arbitre. -Tous les gens bien élevés qui appartenaient au système impérial, et même les autorités, avaient pour ses préjugés autant de complaisance qu'ils montraient d'égards pour sa personne. Mais une grande partie de la société nouvelle, les gens qui, sous la Restauration, devaient s'appeler /es- Libéraux, et à la tête desquels se trouva secrètement du Croisier, se moquaient do l'oasis aristocratique où il n'était donné à personne d'entrer sans être bon gentilhomme et irréprochable. Leur animosité fut d'autant plus forte que beaucoup d'honnêtes pens, de dignes hebereaux, quelques (jersonni's de la haute adminisiration, s'obstinaient à considérer le salon du marquis d'Esgrignon comme le seul où il y eût bonne compagnii!. Le préfet, chambellan de l'Empereur, faisait des démarches pour y être reçu : il y envoyait humblement sa femme, <|ui était une Grandiieu. Los exclus avaient donc, en haine de ce petit faubourg Sainl-Grrmain de province, donné le sobriquet de Cabinet de» Antique» au .salon du marquis d'Es;,'riKnon, qu'ils nommaient monsieur Carol, et auquel le percep'eur des con- Iribulions adressait toujours son avertissement avec celle [) irenlhèse (ci-devant di's Grifrnons). Cette ancienne manière rfi-crire le nom cotislihiail luie taquinerie, puisque l'orlhograplic do d'Esgri^'rinii avait prévalu.

M Ouanl h moi, disait Emile Rlondel, si je veux rassem- » hier mes .souvenirs d'enlimce, j'avouerai que le mol Ca- » bini'l des Antiques me faisait toujours rire, malgré mon » ri'sfKTl, dois-je din; mon amour, pour niademoisello Ari> mande. L'hiMel d'Esf^rignon donnait sur d(!ux rues h ■n l'nnKle ilesqui'lles il ('tail situé, en sorte que In .salon » avait deux fcînêlres sur l'une et deux fenêtres sur l'autre » de r/'s mes, les [iliis passantes de la ville La Place du n Mnri-.hé s<' trouvait U cinq cents pas de l'Iiêlel. Ce sainn B élnii alors comme uiin caec de verre, et p'Tsonne n'allait B ou verinlt dans la ville s.ins y jeler un coup d'a-il. Cette »> pière me s<'mtil« toujours, h moi, bambin de douze ans, n êifp un'- de ces nurlosiii'.s rares qui se trouvent plus iard, n quand on y son^e, sur les limites du réel et du fanlasi> tique, «tus qu'on puisse snvoir si elles sont plus d'un T. rrtié que de l'autre. (> ^a|r,n, aiilrefois la salle d'au- » dieticc, ("-Inil «■■levé sur un étage de caves \k .soupiraux » grillés, où Risnlent jadis les criminels de In province, » mais où ne faisait alors l;i cuisine du innr(|iiis. Je ne siis n (ins si la mn(fnillqiie et haiile chcmim'e ilu Louvre, si tner- » veilleu'M'nienl Mîulptée, m'a caiisi- plus délonneriK ni » (|ue je n'en rfisjK'nll* en voyaui (loiir la première fois

l'immense cheminée de ce salon brodée comme un melon, et au-dessus do laquelle était un grand portrait équestre de Henri III (sous qui celte province, ancien duché d'apanage, fut réunie à la Couronne), exécuté en ronde bosse et encadré de dorures. Le plafond était formé de poutres de châtaignier qui composaient des caissons inténeurement ornés d'arabesques. Ce plafond magnifique avait été doré sur ses arêtes, mais la dorure se voyait à peine. Les murs, tendus de tapisseries flamandes, représentaient le jugement de Salomon en six tableaux enca(irés de thyi'ses dorés où se jouaient des amours et des satyres. Le marquis avait fait parqueter ce salon. Parmi les débris des châteaux qui so vendirent de 1793 à 1795, le notaire s'était procuré des consoles dans le gotiït du siècle de Louis XIV, un meuble en tapisserie, des tables, des cartels, des feux, des girandoles, qui complétaient merveilleusement ce grandissime salon en disproportion avec toute la maison, mais qui heureusement avait une antichambre aussi haute d'étage, l'ancienne salle des Pas-Perdus du Présidial, à laquelle communiquait la chambre des délibérations, convertie en salle à manger. Sous ces vieux lambris, oripeaux d'un temps qui n'était plus, s'agitaient en première ligne huit ou dix douairières, les unes au chef branlant, les autres desséchées et noires comme des momies; celles-ci roides, celles-là inclinées, toutes encaparaçonnées d'habits plus ou moins fantasques tn opposition avec la mode; des têtes poudrées à cheveux bouclés, des bonnets à co(jues, des dentelles rousses. Les peintures les plus bouffonnes ou les plus sérieuses n'ont jamais atteint à la poésie divagante de ces femmes, qui reviennent dans mes rêves et grimacent dans mes souvenirs aussitôt que je rencontre une vieille femme dont la figure ou la toilette me ra[ipellent quelques-uns de leurs traits. Mais, soit que le malheur m'ait initié aux secrets des infortunes, .soit que j'aie compris tous les sentimens humains, surtout les regrets et le vieil âge, je n'ai jamais plus retrouvé nulle part, ni chez les mourms, ni chez les vivans, la pûleur de certains yeux gris, l'efl'iayante vivacité de quelques yeux noirs. Enfin, ni Maturin ni HofTman, les deux plus sini.stres imagiuafions de ce temps, n(i m'oni cau.sé l'épouvante que me causèrent les mouvemensautomati(|ues de ces corps busqués. Le rouge des acteurs ne m'a point surpris, j'avais vu là du rouge invétéré, du louge de naissance, disait un de mes camarades au moins aussi espiègle que je pouvais l'êlro. U s'agitait là des ligures aplaties, mais creusées par des rides (|ui ressemblaient aux têtes do casse-noisettes sculptées en Allemagne, .le voyais à travers les carreaux des corps bossues, des membres mal attachés dont je n'ai jamais Irulé d'e\plii|uer l'économie ni la contexture; des m.lclioires carrées el très apparentes, des os exorbitans, des hanches luxuriantes. Quand ces femmes allaient et venaieni, elles ne me semblaient pas moins extraordinaires que quand elles gardaient leur immobilité mortuaire', alors (|u'elles jouaient aux cartes. Les hommes de ce salon otlraieiil les roulenrs grises et fanées des vieilles tapisseries, leur vie ('tait frappée d'indécision; mais leur cosluine .s(^ rapprochait beaucoup des costumes alors en usage, .seulement leurs cheveux blancs, leurs visagi'S fli'lris, leur teint de cire, leurs l'roiils ruinés, la (lAleiir des yeux, leur iloiiii.iieni à lous une ressemblanco avec les fenmies ti|ui di'lruisait la réalité de leur cosliinie. \i\ certitud(? di^ trouver ces personnages invariablement attablés ou assis aux mêmes heures achevait do Ir'iir prêter i\ mes yeux je ne sais quoi de Ihi-Alral, de pompeux, de surii.ilurel. .laniais je ne suis entré diî- (Miis dans ces trarde-meiililes célèbres, à Paris, à Londres, à Vienne, à Munii'h, où de vieux pardieiis vous montrent les splendiMirsdeslem|ispass('S, sans que je les peu- [ilasse des ligures du Cabinel des Antiiiues. Nous nous proposions souvent entre nous, écoliers d(> huit à dix ans, comme une partie de plai ir, d'aller voir ces rareh's sous leur cage de verre. Mais aussilêt ipio je voyais la

LE CABINET DES ANTIQUES

» suave mademoiselle Armande, je tressaillais, puis j'ad- » mirais avec ua sentiment de jalousie ce délicieux enfant, » Victuruien, chez lequel nous pressentions tous une na- » ture supérieure à la nôtre. Cette jeune et fraîche créa- » ture, au milieu do ce cimetière réveillé avant le temps, » nous frappait par je ne sais quoi d'étrange. Sans nous » rendre un compte exact de nos idées, nous nous sen- )) lions bourgeois et petits devant cette cour orgueilleuse. »

Les catastrophes de 1813 et de 1814, qui abattirent Napoléon, rendirent la vie aux hôtes du Cabinet des Antiques, et surtout l'espoir de retrouver leur ancienne importance; mais les événemens de 1815, les malheurs de l'occupation étrangère, puis les oscillations du gouvernement, ajournèrent jusqu'à la chute de monsieur Dccazes les espérances de ces personnages si bien peints par Blondet. Cette histoire ne prit donc de consistance qu'en 1822.

En 1822, malgré les bénéfices que la Restauration apportait aux Emigrés, la fortune du marquis d'Esgrignon n'avait pas augmenté. De tous les nobles atteints par les lois révolutionnaires, aucun ne fut plus maltraité. La majeure portion de ses revenus consistait, avant 1789, en droits domaniaux résultant, comme chez quelques grandes lamillcs, de la mouvance de ses fiefs, que les seigneurs s'efforraienl de détailler afin de grossir le produit de leurs lods et ventes. Les familles qui se trouvèrent dans ce cas furent ruinées sans aucun espoir de retour, l'ordonnance par laquelle Louis XVIII restitua les biens non vendus aux Émigrés ne pouvait leur rien rendre; et plus tard, la loi sur l'indemnité ne devait pas les indemniser. Chacun sait que leurs droits supprimés furent rétablis, au profit de l'État, sous le nom môme de Domaines. Le marquis appartenait nécessairement à cette fraction du parti royaliste qui ne voulut aucune transaction avec ceux (]u'il nommait, non pas les révolutionnaires, mais les révoltés, plus parlomeiitairemont appelés Libéraux ou Constitutionnels. Ces royalistes, surnommés Vitras par l'Opposition, eurent pour chefe et pour héros les courageux orateurs de la Droite, qui, dès la première séance royale, tentèri'nt, comme monsieur de Polignac, de protester contre la charte do Louis XVIII, en la regardant comme un mauvais édit arraché par la néwîssité du moment, et sur lequel la Royauté devait revenir. Ainsi, loin de s'associer à la rénovation do ma'urs que voulut opiirer Louis XVIII, le marquis restait tranquille, au port d'armes des purs do la Droite, attendant la rt'stitulion de son immense fortune, et n'admettant nième pas la pensée di; cett(^ indcinniti' (|ui préoccu[ia le ministère de monsieur de VillMc, cl qui devait consolider le trône en éli-ig.iant la fatale dislinclion, maintenue alors malgré les lois, entre les propriiHés. Les miracles de la Restauration d(; 1814, ceux |)lus grands du retour de Napoléon en 181.), les prodiges dr la miuvclli- fuite de la Maison do Bourbon et de sou secmiil irloiir, ( ull(! pliase (piasi-fibuleuse do l'hisloire contcmpuraine, surprit le nianiuis ii soixante-sept ans. A cd rtg(!, les plus tiers caractères do notre temps, moins abattus qu'usi'-s par les événemens do la HiH'olullou et de l'Empire, avaient nu fond di's provinces conveiii leur uclivité en idi'cs passionm-es, int'braul.ibles; ils étaient presque tous rrtiaui lit's dans l'énervante l'I iloure habitude dis la vii! qu'on y mène. N'est-ce (kis le plus «raiid mnllii'ur qui puis.se affliger un pnrii, que d'élre re- |irésenl('' par des viedl.inls, (piaiid déj.'i ses idées sont taxées de vieillesse? D'ailleurs, lorsipi'eu 1K18 lu Trône légitime purul solidement assis, [v marquis m^ demanda ce qu'un septuag('-nîiii'i! irait l'aire à la cour: qu(>lliMdiui'ge, quel emploi pouvait-il y exercer? Le iii>ble et lier d'Ks;.'rigiion S(< iiiiileiila (Idiir, et dut s(> conlenler <lu Inoinplie de l,i Monarchie et de la Heliniuii.enatleiid.iiit lis ri'siiltals de celle vicliiire iiies|iérée, (lispul(''e, ipii lut siiiipleiiieiil uii armistice. Il rniiliiÉiiiiit doue alors II trôner ilaiis snn salon, si bien nomme le I abiiiel des Aniiques. Sous la llcsliuiralion, ce sunioiiide douce moquerie s'euvenima lorscjiMi les vaincus do 17'.(;i se Irouvèri'ril les viiiiicpieiirs.

Celln ville lie l'ut p.is plus préscM'vi'-e que In plupart des

uiilres villos du province des haines ol des rivalités cnKeii-

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