‹ Scènes de la vie de provinceChapitre 25 sur 45 · OB BALZAC · texte numérisé non relu

OB BALZAC

A MADAME Li COMTESSE NATALIB DE BIANERTILLE.

« Je cède à ton désir. Le privilège de la femme que nous » aimons plus qu'elle no nous aiuio est do nous faire ou- » blicr?! lout (iropos les n^'glcs du bon soiw. pour no pas » Toir un pli se former sur vos l'ronts, pour di-sipor la bou- » deusc expression de vos lèvres quo le moindre refus at- J) triste, nous franchissons miraculeusement li's distances, » nous donnons notre san;,', nous dépensons l'avenir. Au- » jourd'liui tu veux nidii p.isM', le voici. Seidcnipiil, saelic- » le bien, Natalie : en l'olnissant, j'ai dû fouler aux pie(ls » des répugnances inviolées. Mais pourquoi suspecter les » soudaines et longues rAveries qui mo saisissent parfois » en plein bonheur? pounpioi ta jolie colère de fennno » aimée, h pro()OS d'un silence? No pouvais-lu jouer avec » les contrastes do mon caractère sans en deniander li's B causes? As-tu dans le cieurdes secrets ijui, pour se l'aire n absoudre, aient besoin des miens? Eulin, tu l'as deviné, n Natalie, et peut-èlie vaut il mieux (pie lu saches tout: » oui, ma vie est domiin'c par un lalllr^me, il se dessine I) vaguenu'nt au moindre mol qui le provoipie, il s'agili» » souvint do lui-nu^me Hu-di'ssus de moi. J'ai d'iniposans » souvenirs ensevelis nu fond démon rtmi- comme ces pro- » duclinns marnie^ qui s'aperçoivent par Ir's temps calnu's, n l'tqueles flots de la teni(iiMe jettent par fragmens sur la n grève, yuoiipie le Iravad (pie nt'cessilenl les idées pour n être exprniiees aient contenu ces nnciennes émotions (|ui » me font tant "le mal <|uanil elles se rt^veillent trop sou- » dninement, s'il y avait dans cette confession des éclats D qui te blessr'ssniil, souviens-toi que tu m'as meiiaci't m » je ne t'oliéissdis pas, ne me punis donc point de l'avoir 1) ob»'i? Je voudrais quo mu conlidenc(> rodoublrtl la ten- » drosse. A ce soir.

B Fki.ix. b

A quel talent nnurri <le larmes devrons-nous un jour la plus émouvante l'Iegie, la pemluro des loiirmens subis

en silence par les flmes dont les racines tendres encore no rencontrent que de durs cailloux dans le sol domestique, dont les premières frondaisons sont déchirées par des mains haineuses, dont les fleurs sont alteiiitos par la geleo au moment où elles s'ouvrent? Quel poêle nous dira les douleurs de l'enranl dont les lèvres sucent un sein amci', et dont les sourires sont réprimes par le feu dévorant d'un œil sévère? La fiction qui re|irésenterait ces pauvres cœurs opprimés par les Aires places autour d'eux pour favoriser les developpemeiis de leur sensibilité, serait la vi'iitable histoire di' ma jeunesse. Quelle «aiiite pouvaisje blesser, moi nouveau-ne? quelle di^grAce ph.vsiijue ou morale me valait la froideur de ma mère? étais-je donc l'enlant <lu devoir, celui dont la nai-sance est l'ortuile. ou celui dont la vie est un re|irochi"? Mis en nourrice ?i la campagne, oublié par ma lamille pendant trois ans, quand je revins fi la nuiison paternelle, j'y comptai pour si peu lie chose ipie j'y subissais la conipas-^ion des ■:ens. Je no connais ni le sentiinenl, ni l'heureux hasard;» l'aide (lesquels j'ai pu me relever de celle première déchéance : chez moi, reniant ignore et l'homme ne sait rien. Loin d'adoucir mon sort, mon frère et mi's deux soMirs s'ami^èront à me faire soiilTrir. Le pacte en vertu duipiel les enfans cachent leurs poccaililles. cl (pii leur appreiKl déjà l'honneur, fut nul à mon égard; bien plus, je me vis souvent puni pour l< s fautes de mon frère, sans pouvoir reclamer coMire celle injustice; la courlisanerie. en germe cliiv les eiilans. leur conseillait-elle di' conlrdiuer aux per-éculion» (pii m'airii'-'eaienl pour se ménager les lionnes gr.lces d'une mèreeLMleinenl redoutée par eux ? élnil-ce un elVet lie leur pinchaiit à l'imilalion? élail-ce besoin d'essayer leurs forces, ou manque de pilie? Peiil-élre ces causes ri'Uiiies me privèieiil-elles des ilouceiii-s de la fralemite. Ile|.i ilé- hérite de toute alfection, je ne pouvais rien aimer, et la nalure nfavail lait aimant I llunngi* rocueille-l-il livs soupirs de celli' seiisd)ilité sans cesse rebutée? Si dans quelque,* flmes les seiitimeiis méconnus lournenl en haine, dans la

Dit BALZAC. —Il

'làlrall do la Cimi'dit humaine)

DE BALZAC

mienne ils se concentrèrent et s'y creusèrent un lit d'où, phis tard, ils jaillirent sur ma rie. Suivant les caractères, l'habitude de trembler relâche les fibres, engendre la crainte, et la crainte oblige à toujours céder. De là vient une faiblesse qui abâtardit l'homme et lui communique je ne quoi d'esclave. Mais ces continuelles tourmentes m'habituèr.nt à déployer une force qui s'accrut par son exercice et prédisposa mon âme aux résistances morales. Attendant toujours une douleur nouvelle, comme les martjTS attendaient un nouveau coup, tout mon être dut exprimer une résignation morne sous laquelle les grâces et les mouvemcns del'enfance furent étouffés, attitude qui passa pour un symptôme d'idiotie et justifia les sinistres pronostics de ma mère. La certitude de ces injustices excita prématurément dans mon âme la fierté, ce fruit de la raison, qui sans doute arrêta les mauvais penchans qu'une semblable éducation encourageait.

Quoique délaissé par ma mère, j'étais parfois l'objet de ses scrupules, parfois elle parlait de mon instruction et manifestait le désir de s'en occuper; il me passait alors des frissons horribles en songeant aux déchiremens que me causerait un contact journalier avec elle. Je bénissais mon abandon, et me trouvais heureux de pouvoir rester dans le jardin à jouer avec des cailloux, h observer des insectes, à regarder le bleu du firmament. Quoique l'isolement dût me porter à la rêverie, mon goût pour les conteniplations vint d'une aventure qui vous peindra mes premiers malheurs. Il était si peu question de moi que souvent la gouvernante oubliait de me faire coucher. Un soir, tranquillement blotti sous un figuier, je regardais une étoile avec celle passion curieuse qui saisit les cnfans, et à laquelle ma précoce mélancolie ajoutait une sorte d'intelligence sentimentale. Mes soeurs s'amusaient et criaient, j'entendais leur lointain tapage comme un accompagnement à mes idées. Le bruit cessa, la nuit vint. Par hasard, ma mère s'aperçut de mon absenci^. Pour éviter un reproche, noire gouvernante, une terrible mademoiselli! Caroline, léxilima li-s fausses appréhensions de ma mère en préten- (lani que j'avais la maison en horreur ; que si elle n'eût pa- attentivement vi'illi- sur moi, je me serais enfui déjà ; je n'étais pas imbi^cile, mais sournois ; parmi tous les enfan- commis à ses soins, cllo n'en avait jamais rencontré dont |fs di<[)0«ilions l'us>ent aussi mauvaises que les mienne-. Elle fei^rnit de me chercher et jn'njipela. je répondis ; elle vint au (iguier où elle savait que j'étais. — Que faisiez-vous donc là ? me dit-elle. — Je regardais une étoile. — Vous ne refrardiez pas une étoile, dit ma mère qui nous éci)ulait du haut de son balcon, connaît-on l'astronomie h votri'fl;<e? — Mil madame, s'écria mademoiselle Caroline, il a lAché le robimt du réservoir, le jardin est inondé. O' fut une rumeur générale. Mes sœurs s'étaient amusées à tourner ce robinet pour voir couler l'eau; mais, surprises par l'éciirlement d'une ;teibe qui les avait arrosées do toutes parts, elles avaient perdu la l(Me et s'étaient enfuies sans ovcjjr pu (érmer li'robuiet. Allenit et convaincu d'avoir imaginé cette espièglerie, accusé de men-ongo quand j'afliimais mon innocence, je fus sévèrement puni. Mois, cliAtImrnt horrible I je fus persiflé sur mon amour («ur les étoiles, ot ma mère mo défendit do rester au jardin In soir.

l.cs défenses IvTnnniques aiguisent encore plus une pashion (,lie^ les enlans (pm chez les hommes ; les enfans ont Rur eux l'aviiiitaxe de ne penser qu'à la chose défendue, qui leur offre alors des nllrails Jrré-isllbles. J'eus donc souvent le fouet pour mon étoile. Ne pouvant me conlier h |>er onne, jr. lui disais mes chagrins dans ce delieii-iix ramage iiiliTieiir par |»que| iili enliiul hexaie ses premières Idées, comme naguère il a liéKayé m-s premières paroles. A l'AKe de doiue uns, nii rollef(e, je In conlempinis enrore rnéproiivaiil d'iiidiiililr.Hfiiijres, inui les impressions reçues au inolin de la vie laissent de prolondes traces au

Ceiir.

1)0 cin<| nns plu» Ak<'i '|>"' "">'. Cliarles fui aussi bel enfant qu'il (wl bol homme, il éUiil le privilégié do mon père,

l'amour de ma mère, l'espoir de ma famille, partant le roi de la maison. Bien fait et robuste, il avait un précepteur. Moi, chétif et malingre, à cinq ans je fus envoyé comme externe dans une pension de la ville, conduit le matin et ramené le soir par le valet de chambre de mon père. Je partais en emportant un panier peu fourni, tandis que mes camarades apportaient d'abondantes provisions. Ce contraste entre mon dénûment et leur richesse engendra mille souffrances. Les célèb-es rillettes et rillons de Tours formaient félément principal du repas que nous faisions au milieu de la journée, entre le déjeuner du matin et le dîner de la maison, dont l'heure coïncidait avec notre rentrée.

Cette préparation, si prisée par quelques gourmands, paraît rarement à Tours sur les tables aristocratiques ; si j'en entendis parler avant d'être mis en pension, je n'avais jamais eu le bonheur de voir étendre pour moi cette brune confiture sur une tartine de pain ; mais elle n'aurait pas été de mode* à la pension, mon envie n'en eût pas été moins vive, car elle était devenue comme une idée fixe, semblable au désir qu'inspiraient à l'une des plus élégantes duchesses de Paris les ragoûts cuisinés par les portières, ot qu'en sa qualité de femme, elle satisfit. Les enfans devinent la convoitise dans les regards aussi bien que vous y lisez l'amour : je devins alors un excellent sujet de moquerie. Mes camarades, qui presque tous appartenaient à la petite liourgcoisie, venaient me présenter leurs excellentes rillettes en me demandant si je savais comment elles se faisaient, où elles se vendaient, pourquoi je n'en avais ■ pas. lisse pourléchaient en vantant les rillons, ces résidus do porc sautés dans sa graisse et qui ressemblent à des truffes cuites ; ils douanaient mon panier, n'y trouvaient que des fromages d'Olivet, ou des fruits secs, et m'assassinaient d'un : — Tu n'as donc pas de quoi? qui m'apprit à mesurer la différence mise entre mon frère et moi. Ce contraste entre mon abandon et le bonheur des autres a souillé les roses de mon enfance, et flétri ma verdoyante jeunesse.

La première fois que, dupe d'un sentiment généreux, j'avançai la main pour accepter la friandise tant souhaitée (jui me fut offerte d'un air hypocrite, mon myslincateur retira sa tartine, aux rirts des camarades prévenus de ce dénoûmenl. Si les esprits les plus distingués sont accessibl(>s à la vanité, comment ne pas absoudre l'enfant qui pleure do se voir méprisé, goguenarde? A ce jeu, combien d'enfans seraient devenus gourmands, quêteurs, Iflchosl Pour éviter les persécutions, je me battis. Le courage du désespoir me rendit redoutable, mais je fus un objet de haine, et restai sans ressources contre les traîtrises. Un J soir, en sortant, je reçus dans le dos un coup de mouchoir roulé plein do cailloux. Quand lo valet do chambre, qui me vengea rudement, apiirit cet événement h ma mère, elle s'écria :— Ce maudit enfant ne nous donnera (juo des chagrins! J'cuilrai dans une horrible délianco de moimême, en trouvant là les ri'pulsioiis que j'Inspirais en faniille. Là, (•online à la maison, j(( me repliai sur moimême. Un(! seconde tombé(> de neig(> retarda la floraison des germes semés en mon âme. Ceux que je voyais aimés étaient de francs polissons; ma lierli^ s'apimya sur celte observalion ; je demeurai seul. Ainsi si> cuiiliiuia l'impossibilité <rr'|iaii(her les seiilimeiis dont mon pauvre C(rur élail gros. Un me voyant Imijoiirs assombri, liai, solitaire, le maître conlirma les soiipions erronés que ma famillo avajl de ma mauvaise nature. Iles que je sus écrire et lire, ma mère me lil exporter à l'ont-le-Voy, collège dirigé pat

des Oralorieiis cpii recevaient les enlans de i Age dans

une classe iKHiuiH'e la classe des l'as luliiis, où restaient aussi les écoliers de (|ui riiilelli;,'i'iii-e tardive se refusait au niiiimenl. Je demeurai là huit ans, sans voir personne, et menant une vie de parla. Voici coiiiinenlel pouniuoi. Je n'avilis ipii' liois francs par mois pour mes menus plaisirs, soiiiiiir (pii Miriis.ijt à peine aux pliinn's, ciiiiils, rè^;li>s, encre el papier doiil II fallait nous poui\olr. Ainsi, ne pouvant «l'heliT ni les échasses, ni les cordes, ni aucune des choses nécessaires aux amuscnieiis du collège, j'étais banni

LE LYS DANS LA ValLeE.

des jeux; poury être admis, j'aurais dû flagorner les riches ou flatter les forts de ma division. La moindre de ces lâchetés, que se permettent si facilement les enfans, me faisait bondir le cœur. Je séjournais sous un arbre, perdu dans de plaintives rêveries; je li^^ais là les livresque nous distribuait mensuellement le bibliothécaire. Combien de douleurs étaient cachées au fond de cette solitude monstrueuse, quelles angoisses engendrait mon abandon ?

Imaginez ce que mon âme tendre dut ressentir à la première distribution de prix où j'obtins les deux plus estimés, le prix de thème et celui de version? En venant les recevoir sur le théâtre, au milieu des acclamations et des fanfares, je n'eus ni mon père ni ma mère pour me fêler, alors que le parterre était rempli par les parens de tous mes camarades. Au lieu de baiser le distributeur, suivant l'usage, je me précipitai dans son sein et j'y fondis en larmes. Le soir, je brûlai mes couronnes dans le poi^le. Les parens demeuraient en ville pendant la semaine employée par les exercices qui précédaient la distribution des prix; ainsi mes camarades décampaient tous joyeusement le matin, tandis que moi, de qui les parens étaient à quelques lieues de là, je restais dans les cours avec les outremer, nom donné aux écoliers dont les familles se trouvaient aux îles ou à l'étranger. Le soir, durant la prière, les barbares nous vantaient les bons dîners faits avec leurs parens.

Vous verrez toujours mon malheur s'agrandissant en raison de la circonférence des sphères sociales où j'entrerai. Combien d'elToris n'ai-je pas tentés pour infirmer l'arrêt qui me condamnait à ne vivre qu'en moi ! Combien d'espérances longtemps conçues avec mille élancemens d'âme et di'truiti>s en un jour ! Pour décider mes parens à venir au collège , je l('ur écrivais des épîtrrs pleines d(! sentimens, peut-être emphatiquement exprimés, mais ces lettres aura-ent-elles dû m'attirer les reproches do ma mère qui me réprimandait avec ironie sur mon style? Sans m(; d('i:our.igcr, je promettais de reni[)lir les conditions (|ue ma mère et mon père mettaient h leur arrivée, j'implorais l'assistance de mes sœurs à qui j'écrivais aux jours de leur fêle et de leur naissance, avec l'exactitude des pauvres enfans délaissés, mais avec une vainc persistance. Aux ap[)roches de la dislrihulion des prix, je redoublais mes prières, je parlais de triomphes pressentis. Trompé par le silence do mes parens, je les attendais en m'i^xaltant le cœur, je les annonçais à mes camarades ; et quand, h l'arrivée des familli'S, le pas du \ieux portier qui appelait les écoliers retentis-^ail dans les cours, j'éprouvais alors des palpitations maladives. Jamais ce vieillanl ne prononça mon nom. Le jour où je m'accusai d'avoir maudit l'existence, mon confi'^'-eiir me montra le- ciel où fleurissait la palme promise [lar le Itfati qui lut/enll i\n Sauveur.

Lors d(! ma première communion, je me jetai donc dans les mysti'rieiiscs protoiideiirs de la prière , séduit par les idées relijçjeiises dont les fiieries morales ciielianlent 1rs Jeunes es|)rits. Animé d'une ardente foi, jo [iriais lliiti de ri'nouveler en ma faveur 1rs miracles lasciiialeiirs (|ue jilisais dans h; Martyrologe. A eiiK] ans j(! ni'eiiviilals dans une étoile, h douze ans j'allais frapper aux portes du Sanctuaire. Mon extase lit ecldrccii moi des.songrs inénarrables (pii meiililèrenl mon imagmalum, enrichirent ma ti'iidressc et forlillèrenl mes laculti's iieiisantes. J'ai souvent allrilnii' ces sulilimes visions à des anges charges de façonner mon Ame à de divines deslini'e^ ; elli"» ont doué mes yeux de la faculté de voir l'esprit iiiliiiic des choses ; eiesont prépare mon creur aux maries ipii font je poclc malheureux, ipiand Il a le falnl pouvoir de coiiiparer ce <|u'il miiI (i ce cpn est, les grandes choses voulues au peu iiu'il nhtienl ; elles ont écrit dans ma létn un livre où j'ai pu lui) re «pir- je devais exprimer; elle» ont mis sur nies lèvres lo charbon de l'improvlsaleur.

Mon père conçut quelqtips doutes sur In portée de l'enseigiieiiiint oiatorieii, et vint m'enlever de l'ont-le-Voy pour me m(!llie A l»arl» dans uno institution située au Murais. J'avais quinze ons. Exumeu Toit do iiiu u«pocite, lu

rhétoricien de Pont-le-Voy fut jugé digue d'être en troisième. Les douleurs que j'avais éprouvées en famille, à l'école, au collège , je les retrouvai sous une nouvelle forme pendant mon séjour à la pension Lepître. Mon père no m'avait point donné d'argent. Quand mes parens savaient que je pouvais être nourri, vêtu", gorgé de latin, bourré de grec, tout était résolu. Durant le cours de ma vie collégiale, j'ai connu mille camarades environ, et n'ai rencontré chez aucun l'exemple d'une pareille indifiVrenco. Attaché fanatiquement aux Bourbons, monsieur Lepître avait eu des relations avec mon père à l'époque où des royalistes dévoués essayèrent d'enlever au Temple la reine Marie- Antoinette; ils avaient renouvelé connaissance ; monsieur Lepître se crut donc obligé de réparer l'oubli de mon père, mais la somme qu'il me donna mensuellement fut médiocre, car il ignorait les intentions de ma famille. La pension était installée à l'ancien hôtel Joyeuse , où , comme dans toutes les anciennes demeures seigneuriales, il se trouvait une loge de suisse.

Pendant la récréation qui précédait l'heure où le gâcheux nous conduisait au lycée Charli>magne, les camarades opulens allaient déjeuner chez notre portier, nommé Doisy. Monsieur Lepître ignorait ou souffrait le commerce de Doisy, véritable contrebandier que les élèves avaient intérêt à choyer : il était le secret chaperon de nos écarts, le confident des rentrées tardives, notre intermédiaire entre les loueurs de livres uéfendus. Déjeuner avec une tasse de café au lait était un goût aristocratique, expliqué par lo prix excessif auquel montèrent les denrées coloniales sous Napoléon. Si l'usage du sucre et du calé constituait un luxe chez les parens, il annonçait parmi nous uno supériorité vaniteuse qui aurait engendré notre passion, si la [lente à l'imitation, si la gourmandise, si la contagion de la modo n'eussent pas sufli. Doisy nous faisait crédit, il nous supposait à tous des sœurs ou des tantes qui approuvent le point d'honni'ur des (■eoliers et paient leurs dettes. Je résistai longtemps aux lilaiullres de la buvette. Si mes juges eussent connu la force des séductions, les héroïques aspirations de mon âme vers le stoïcisme, les rages contenues pendant ma longue résistance, ils eussent essuyé mes pleurs au lieu de les faire; couler. Mais, enfant, [louvais-je avoir cette grandinir d'âme qui fait me[n-iserle mépris d'aulruiî Puis ji! sentis peut-être les atteintes de plusieurs vices sociaux dont la puissance fut agmentée par ma convoilise.

Vers la lin de la di^uxième année, mon pèro et ma mèro vinrent à Paris. Le jour de leur arrivée me fut annoncé par mon frère : il habitait Paris et ne m'avait pas l'ait une seule visite. Mes sœurs étalent du voyage, et nous devions voir Paris ensemble. Le premier jour nous irions dtner au Palais-Royal afin d'être tout portés au ThèAlr{>-l"rançais. Malgré l'ivresse que nie causa ce progranune d(> fêles iue,«perees, ma joie fut deteiiilue par le vent d'orage i]ui impres-iomie si rapidement les habitués du malheur. J'avais à déclarer cent lïanc.s de dettes contractées chez lo sieur Doisy, (pii me menaçait de demander lui-mêmi< son argent à mes païens. J'inventai de prciidri" mon frère pour ilrogman de Duisy. pour iiitirpiète d( mon repenijr, pour médiateiirde iiioii pardon. Mou père pencha vers l'indulgence, mais ma mère lut iminloyable : .son œil bleu ronce me pu- Irilia, elle liilmiiia di' terribles prophéties, n Que serais-jo plus lard, si dès l'rtge do diT-se|)l ans j(> faisais de seinlilaliles ecpii|iées? lilais-je bien son llls? Allais-je ruiner ma famille? El«is-jo <lonc seul au logis? La c;irriè.re emhiasse(< par mon frère Charles n'exigeait-elle pas une dotation indépendante, déjà mérilee par une cotvluile qui gloiili.iil .s<i famille, tandis que j'en serais la honte? Mrs deux sieurs s(« marieiuient-ellessans dot? Ignorais-je donc le prix de l'argent et ii» ipie je coûtais? Aiiuoi .servaient le sucre et le calé dans une eiluealioii ? Se conduire ainsi, n'i'Iail-'-e p.is ap|ireiiilre tous le» vices? Mural claii uii nnge en comp.irai~oii île moi. n Après avoir siili le cIkh- do ce torrent (|iii charria mille terreurs en mon âme, mon frère me reconduisit à ma pension, je («tiIis IoiHmit aux l'rère.s-l'rovencaux et fus prive do voir lalnia dans Bri-

DE BALZAC

tannicm. Telle fut mon entrevue avec ma mère après une séparation de douze ans.

Quand j'eus fini mes humanités, mon père me laissa sous la t'.tolle de monsieur Lepîlrc : je devais apprendre les mathémaliijues tran>cpndantcs, faire une première année de droit, et commencer de hautes éludes. Pen-iounaire en chambre et libéré des clas^es, je crus à une trêve entre la misère et moi. Mais malgré mes dix-neuf ans, ou peutêtre à cause de mes dix-neuf ans, mon père continua le sy-tème qui m'avait envoyé jadis à l'école sans provisions de bouche, au collige sans menus-plaisirs, et donné Doisy pour créancier. J'eus peu d'argent à ma disposition. Que tenter à Paris sans argent 1 D'ailleurs, ma liberté fut savamment enchaînée. Jlon-ieur Lepître me faisait accompagner à l'Ecole de Droit par un gâcbeux qui me remettait aux mains du professeur, et venait me reprendre. Une ji une ûlle aurait été gardée avec moms de précautions que les craintes de ma mère n'en inspirèrent pour conserver ma personne. Paris etfrayait à bon droit mes parens. Les écoliers sont secrètement occupés de ce qui préoccupe aussi les demoi-elles dans leurs pensionnats; quoiqu'on fasse, celie--ci parleront toujours de l'amant, et ceux-là de la femme. Mais à Paris, et dans ce tomp>, les conversations entre camarades claipnt dominées par le monde oriental et sullanesquodu Palais-Royal. Le Palais-Royal était un Eldorado d'amour où le soir les lingots courairnt tout monnayés. Là ccs-aient If-s doutes les plus vierges là pouvaient s'apaiser nos curiosités allumées! Le Palais-Royal et moi nous fûmes deux a-ymptotes, dirigées l'une vers l'autre sans pouvoir se rencontrer. Voici cemment le sort déjoua mes tentatives.

Mon père m'avait présenté chez une de mes tantes qui demrurait dans l'île Saint-Louis, où je dus aller dîner les jeudis et les dimanches, conduit par madame ou par monsieur Lepître, qui, ces jours-là, sortaient et me reprenaient le soir en revenant chez eux. Singulières récréations! La marquise de Listomère était une grande dame cérémonieu'-e qui n'eut jamais la pensée de m'olfrir un écu. Vieille comme une cathédrale, peinte comme une miniature, somptueuse dans sa mi^e, elle vivait dans son hôtel comme si Louis XV ne fût pas mort, et ne voyait que des vieilles femmes et des gentilshommes, société do corps fossiles où je croyais être dans un cimetière. Personne ne m'adres>ait la parole, et je ne me sentais pas la force de parler le premier. Les regards hostiles ou froiils me rendaient honteux de ma jeunesse qui semblait importune à tous. Je basai le «urci's de mon escipadc! sur cette indifférence, en me proposant de m'i squiver un jour, aussitôt le dîner (ini, pour voler aux Galeries de bois. Une fois engagée dans un wliisl, ma tante ne faisait plus atlenlion à moi. Jean, son valet de chambre, se souciait peu de monsieur Lepître ; mais ce malheureux dîner si; prolongeait malheun'U>ement en raison de la vétusté des mûchoires ou de l'imperfection des rûleliers.

Enlln un soir, r-ntro huit et neuf heures, j'avais gagné fescalier, palpitant commis liianca Ca|)ello lo jour de sa fulle; mui-> quand If! siiiss(! m'eut lire le cordon, je vis le (iacre d(; moiisiiur l.epiliiMlans la rue, et le bonhomme qui me <li'iiiaiiilail di' sa voix p(jus^ive. Trois lois li^ hasard b'intrTpo-u laUdeinint entre l'enler du Palais-Royal et lo paradis de ma jeunesse.

Le jour oii, me trouvant honteux à vingt ans do mon Ignorance, ji. résolus d'allronter tous les pénis pour en liiiir; au moment oii faussant compagnie ii mun-ieiir l.e()Ure pendant qu il moulait en voilure (opération diriicile, il elail gro^ comme Louis XVIII et pied-bol), i^li bien! ma inèreurrivait en rliai-e île po le ! Je fu^ arii^le par son regaril el demeurui comme l'oi eau devant le serpent. Par quel hasard lu reiicoiilrul'je'r llien de plut naturel. Napoléon tentail s« derniers rou|»^. Mon (lère, qui presseiilall le retour de» Uuurl>uii'., veiiiiit rrliiirer mou frère employé déjà d.iiis la diplomatie imiienali-. Il .ivaii ipulle Tours avec ma mère. Ma mère s'eiiiii cliarK'îe de m'y reeonduire pour 111(1 s(ujstniiro «ui (iuii^crit duul l« oupilalu wmblait mvnucvo ù cvux

qui suivaient intelligemment la marche des ennemis. En quelques minutes je fus enlevé de Paris, au moment où son séjour allait m'être fatal. Les tourmens d'une imagination sans cesse agitée de désirs réprimés, les ennuis d'une vie attristée par de constantes privations, m'avaient contraint à me jeter dans l'étude, comme les hommes lassés de leur sort se confinaient autrefois dans un cloître. Chez moi, l'étude était devenue une passion qui pouvait m'être fatale en m'emprisonnant à l'époque où les jeunes gens doivent se livrer aux activités enchanteresses de leur nature printannière.

Ce léger croquis d'une jeunesse où vous devinez d'innombrables élégies, était nécessaire pour expliquer l'influence qu'elle exerça sur mon avenir. Affecté par tantd'élémens morbides, à vingt ans passés, j'étais encore petit, maigre et pâle. Mon âme pleine de vouloirs se débattait avec un corps débile en apparence ; mais qui, selon le mot d'un vieux médecin de Tours, subissait la dernière fusion d'un tempérament de fer. Enfant par le corps et vieux par la pensée, j'avais tant lu, tant médité, que je connaissais metapliysiquement la vie dans ses hauteurs au moment où j'allais apercevoir les difficultés tortueuses de ses défilés et les chemins sablonneux de ses plaines. Des hasards inouïs m'avaient laissé dans cetle délicieuse période où surgissent les premiers troubles de l'àme, où elle s'éveille aux voluptés, où pour elle tout est sapide et frais. J'étais entre ma puberté prolongée par mes travaux el ma virilité qui poussait tardivement ses rameaux verts. Nul jeune homme no fut, mieux que je ne l'étais, préparé à senfir, à aimer. Pour bien comprendre mon récit, reportez-vous donc à ce bel âge où la bouche est vierge de mensonges, où le regard est franc, quoique voilé par des paupières qu'alourdissent les timidités en contradiction avec le désir, où l'esprit ne se plie point au jésuitisme du monde, où la couardise du coeur égale en violence les générosités du premier mouvement.

Je ne vous parlerai point du voyage que je fis de Paris à Tours avec ma mère. La froideur de ses façons réprima l'essor de mes tendresses. En partant de cha(|ue nouveau relais, je me promettais de parler ; mais un regard, un mot effarouchaient les phrases prudemment méditées pour mon cxorde. A Orléans, au moment de se coucher, ma mère me reprocha mon silence. Je me jetai à ses pieds, j'embras- .sai ses genoux en pleurant à chaudes larmes, je lui ouvris mon cœur, gros d'alfection; j'essayai de la toucher par l'éloquence d'une plaidoirie affamée d'amour, et dont les accens eussent remué les entrailles d'une marâtre. Ma mère me répondit que j(\jouais la comédie. Je me plaignis de son abandon; elle m'appela lils dénature. J'eus un tel serrement de coeur, qu'à lilois je courus sur le pont pour me jeter dans la Loire. Mon suicide fut empêché par la hauteur du parapet.

A mon arrivc'c, mes deux srrurs, qui ne méconnaissaient poiiil, niai(pirreiit plus d'étomieinent (pie de tendresse; cepeniianl plus lard, par comparaison, elle me parurent pleines d'amitié pour moi. Je fus logé dans une chambre au troisième étage. Vous aurez compris l'étendue de mes misères (piaml je vous aurai dit (lue ma mère me laissa, moi, jeune lioniine de viiigl ans, sans autre ling(> (pi(> celui de mon mlsi'iable troussciUi de pension, sans autre gardorobe (pie mes vcMeiiicns de Paris. Si je volais d'un bout du salon à l'autre pour lui ramasser son mouchoir, elle ne mo disait (|ue le froid merci (pi'une femme accorde à son valet. Obligé iU' l'observer (lour reconnaîlre s'il y avait en son cirur des endroits friables où je pussiNitlacher ipieUpies rameaux d'alTeiiioii, je vis en elli^ une grande femme sèche el niiiice, jimeiise, ('Koisle, llli|ierliiienle connue toilles les l.isicjiiii're, (lie/, (pii l'iiilperlineiice se compte dans la dot. lille lie voyait dans la vieipie des devoirs à remplir; toutes les femmes froides que j'ai renc(Milrees se faisaient comme elle une religion du devoir ; elle recevait nos adorations coniiiie un préire reçoit l'enciMis à la messe ; iiuin frèro aillé semblait avoir absorbe 1(! pou do maternité qu'elle I avait au caur. Ello noiis pi(juQit tans cette© par les traits

LE LYS DANS LA VALLÉE

d'une ironie mordante , l'arme des gens sans cœur, et do laquelle elle se servait contre nous qui ne pouvions lui rien répondre.

Malgré ces barrières épineuses, les sentimens instinctifs tiennent par tant de racines, la religieuse terreur inspirée par une mère de laquelle il coûte trop de désespérer conserve tant de liens, que la sublime erreur de notre amour s<^ continua jusqu'au jour où, plus avancés dans la vie, elle fut souverainement jugée. En ce jour commencent les représailles des enfans dont l'indifférence engendrée par les déceptions du passé, grossie des épaves limoneuses qu'ils en ramènent, s'étend jusque sur la tombe. Ce terrible despotisme chassa les idées voluptueuses que j'avais follement médité de satisfaire à Tours. Je me jetai désespérément dans la bibliothèque de mon père, où je me mis à lire tous les livres que je ne connaissais point. Mes longues séances de travail m'épargnèrent tout contact avec ma mère, mais elles aggravèrent ma situation morale. Parfois, ma sœur aînée, celle qui a épousé notre cousin le marquis de Listomère, cherchait à me consoler sans pouvoir calmer l'irritation à laquelle j'étais en proie. Je voulais mourir.

De grands événemens, auxquels j'étais étranger, se préparaient alors. Parti de Bordeaux pour rejoindre Louis XVIII à Paris, le duc d'AngoulAme recevait, à son passage dans chaque ville, des ovations pré[)arées par l'entliou-iasme qui saisissait la vieille France au retour des Bourbons. La Touraine en imoi pour ses princes légitimes, la ville en rumeur, li's IVnètrcs pavoisées, les habitans endimanchés, les afjpréls d'une lète, et ce je ne sais quoi répandu dans l'air et qui grise, me donnèrent l'envie d'assister au bal offert au prince. Quamlje me mis de l'audace au front pour exprimer ce désir à ma mère, alors trop makulo pour pouvoir assister à la fêle, elle se courroura grandement. Arrivais-jedu Congo pour ne rien savoir? Comment pouvais-je imaginer quo notre famille ne serait pas représentée à ce bal? En l'absence de mon père et de mon frère, n'était-ce pas h moi d'y aller? N'avais-je pas une mère? ne pensait-elle pas nu bonheur de ses enfans? En un moment le fils quasi desavoué devenait un personnage. Je fus autant abasourdi de mon importance que du déluge de raisons ironiquement déiiuiles par lesquelles ma mère accueillit mi supplique. Je questionnai mes sœurs, j'appris que ma mère, à laquelle plaisaient ces coups de théâtre, s'était forcément occupée de ma toilette. Surpris par les exigences de ses praticpies, aucun tailleur do Tours n'avait pu se charger de mon é(iuipement. Ma mère avait mandé son ouvrière h la journée, ipii, suivant l'usage lies provinces, savait faire toute espi'ce de roulure. Un habit bleu-barbeau mu fut secrètement coufectionni' tant Lien que mal. D 's bas de soie et des escarpins neufs furent facilement trouvés ; les gilets d'bonmifs se portaient couris, je pus mctiro un des gilets de mon père ; pour la première fois j'eus une chemise à jabot dant les luvaux gonflèrent ma poilririe et s'entorlillèrenl dans h- no'iid de mi irav.ile- QiiatHl je fus habilli', je me ressemblai si peu, que tues .soiirs medoririèreiil par leui's (■oniplimens le courage de paraîtrez devant la Touraine assemblée, lùilreprise ariluel Ci'tle fVIe comportait trop d'appelés pour (|u'il y eût beaucoup d'i'lus. (Jr.ice h l'exiguile di' ma taille, ji> me faulilai sous une lenle coiislruile dans les j.irdiii^ do la mai on F'H|iion, et j'arrivai près ilu fauteuil où iK^iiail le prince, lui 'in moment je fus sullbipii' par la chaleur, ébloui par les lumières, par les tentures rouges par les ornemeiis riorés, oor les toilettes et lesdiamansile lu (iremière («Me publique \ laquel|(( j'nsvisliijs. J'étais poussé- (iiir une foule d'hommes et de reinnieH<|ui s(> ruaient li's uns sur les iiulrcs et se lieurlaienl dans un nuage de poussière. Les luivres anli'iis ft les éclats bourbonir'ns de la musique mililaire étaiinl étoullés sous les hourra de : Vive le duc d'AngoiilOme ! vive le roil vivent les llourbonsl

Celle léle elail une debAcln d'enthousiasme où chacun s'elforçait de se surp.isser il.msln fcroc-' empressenient do courir au soloil levant dos U<^urbOD.H, voritoblo «Sgojsino do

parti qui me laissa froid, me rapetissa, me replia sur moimême.

Emporté comme un fétu dans ce tourbillon, j'eus un enfantin désir d'être duc d'Angoulême, de me mêler ainsi à ces princes qui paradaient devant un public ébahi. La niaise envie du Tourangeau fit éclore une ambition que mon caractère et les circonstances ennoblirent. Qui n'a pas jalousé cette adoration dont une répétition grandiose me fut otTerte quelques mois après, quand Paris tout entier se précipita vers l'empereur à son retour de l'île d'Elbe? Cet empire exercé sur les masses dont les sentimens et la vie se déchargent dans une seule âme, me voua soudain à la gloire, cette prêtresse qui égorge les Français aujourd'hui, comme autrefois la druidesse sacrifiait les Gaulois. Puis tout à coup je rencontrai la femme qui devait aiguillonner sans cesse mes ambitieux désirs, et les combler en me jetant au cœur de la Royauté.

Trop timide pour inviter une danseuse, et craignant d'ailleurs de brouiller les figures, je devins naturellement très grimaud et ne sachant que faire de ma personne. Au moment où je souffrais du malaise causé par le piétinement auquel nous oblige une foule, un officier marcha sur mes pieds gonfiés autant par la compression du cuir que par la chaleur. Ce dernier ennui me dégoûta de la fête. Il était impo-sible de sortir : je me réfugiai au bout d'une banquette abandonnée, où je restai les yeux fixes, immobile et boudeur. Trompée par ma chétive a[ipaience, une femme me prit pour un enfant prêt h s'endormir en attendant le bon plaisir de sa mère, et se posa près de moi par un mouvement d'oiseau qui s'abat sur son nid. Aussitôt je sentis un parfum de femme qui brilla dans mon âme comme y brilla depuis la poésie orientale. Je regardai ma voisine, et fus plus ébloui par elle que je ne l'avais été par la fête; elle devint toute ma fêle. Si vous avez bien compris ma vie antérieure, vous devinerez les sentimens qui sourdirent en mon cœur. Mes yeux furent tout à coup frappés par de blanches c|wules rebondies sur lesquelles j'aurais voulu pouvoir me rouliT, des épaules lt';..'èrement rosées qui semblaient rougir comme si elles se trouvaient nues pour la première fois, de pudiques épaules qui avaient une âme, et dont la peau satinée éclatait ii la lumière comme un tissu de soie. Ces épaules étaient partagées par une raie, le long de laquelle coula mon regard, plus hardi que ma main. Je me haussai tout palpitant pour voir le corsage, et lus coinpléleinenl fasciné par une gorge rbaslemenl couvertiî d'une gaze, mais dont les globes azurés et d'une rondeur parfaite étaient douilleliement couchés dans des flots de dentiMle. Les plus légers détails de celle tête furent des amorces ipii réveillèrent en moi de* jouis.sances infinies: le brillant des cheveux lissés au-dessus d'un cou velouté commis celui d'une petite fille, les lignes blanches que lo peigne y avait dessinées et où mon imagination courut coinine en de frais seiiliers, tout me lit perdre l'esprit. Après m'êlre assuré (]ue persouiK» ne me \(iyail, je mo plongeai dans ce dos comme un eiir<iiit (]ui se jette dans lo sein de sa mère, et je bai al loules ces ejuiules en y roulant ma tête. Cette femm,' poussa un cri perçant, ijne la musique empêcha d'enteiiilre ; elle se relourna, mo vit, et me dit : X —.Monsieur? » Ah! si elle avait dit : « Mon petit boiihomine qu'esl-co (|ui vous prend donc? » je l'aurais tuée peut-être, mais h ce moiitieiir des larmes chaudes j.illlireiil de mes yeux.

Je (us petrilli- jiar un regard animé d'une sainte colère, par une lêle sublime couronnée d'un diadème de cheveux cendres, eu liarinonie avec co dos d'amour. La pourpre de la pudeur olïeiise(> i-tincela sur son visage, que desiinnail d('|ii le (lardon <lo la femme qui rom(ireiid une |'reiiesi<> ipianil elle en est le principe, et ilevine des udurations Inlliiies dans les larmes du repentir, hllo s'en alla par un mouveini'Ut do reine. Je sentis alors lo ridicule de mn (losition; alors sciileineiil jo compris (|uo j'eiiiis r.i>:iilii romine le siiiire d'un Savoyard. J'eus honle de moi. Je restai tout helielo, sivuuraut la (tomiiio qui» jo vpiiols de voler, gardant »ur mes lùvrœ la cJialuur do co sing quo J'«.

DE BALZAC

vais aspiré, ne me repentant de rien, et suivant du regard cette femme descendue des deux. Saisi par le premier accès charnel de la grande fièvre du cœur, j'errai dans le bal devenu désert, sans pouvoir y retrouver mon inconnue. Je revins nie coucher métamorphosé.

Une âme nouvelle, une âme aux ailes diaprées avait brisé sa larve. Tombée des steppes bleus où je l'admirais, ma chère étoile s'était donc laite femme en conservant sa clarté, ses scintillemens et sa fraîcheur. J'aimai soudain sans rien savoir de l'amour. N'est-ce pas une étrange chose que cette première irruption du sentiment le plus vif de l'homme? J'avais rencontré dans le salon de ma tante quelques jolies femmes, aucune ne m'avait causé la moindre impression. Existe-t-il donc une heure, une conjonction d'a>tres, une réunion de circonstances expresses, une certaine femme entre toutes, pour déterminer une passion exclu-ive, au temps où la passion embrasse le sexe entier? En pensant que mon élue vivait en Touraine , j'aspirais l'air avec délices, je trouvai au bleu du temps une couleur que je ne lui ai plus vue nulle part. Si j'étais ravi mentalement, je parus sérieusement malade, et ma mère eut des craintes mêlées de remords. Semblable aux animaux qui sentent venir le mal , j'allai m'accroupir dans un coin du jardin pour y rêver au baiser que j'avais volé.

Quelques jours après ce bal mémorable, ma mère attribua l'abandon de mes travaux, mon indifférence, à ses regards oppresseurs; mon insouciance de ses ironies et ma sombre attitude aux crises naturelles que doivent subir les jeunes gens de mon âge. La campagne, cet éternel remède des affections aux(iuelles la médecine ne connaît rien, fut regardée comme le meilleur moyen de me sortir de mou apathie. Ma mère décida que j'irais passer quelques jours à Frapcsio, château situé sur l'Indre entre Montbazon et Azay-le-Rideau, chez l'un doses amis, à qui sans doute elle donna des instructions secrètes. Le jour où j'eus ainsi la clef des champs, j'av.iis si di ument nagé dans l'océan de l'amour que je l'avais traversé. J'ignorais le nom de mon iiicomiiie, comment lu désigner, où la trouver? d'ailleurs, ii (lui pouvais-je parler d'elle? Mon caractère timide augmentait encore les craintes inexpliijuées qui s'emparenl «les jeunes cfi-urs .lU deliut de l'amour, et me faisait commencer par la mélancolie (|ui termine les passions sans fipoir. Je ne demandais pas miijux (|ue d'aller, venir, courir h travers ciiamps. Avec ce courage d'enfant qui ne dout<' de rien cl comporte je ne sais quoi de chevaleresque, je me proposais de fouiller tous les châteaux de !a Touraine, en y voyageant à pied, en me disant à chaque jolio lourelh; : — Ce»! iàl

Donc, un jeudi matin je- sortis do Tours par la barrière SaiMt-f;iov, j<! traversai les ponts Saitil-Sauveur, j'arrivai dans PonchiT en levant le ne/, à ('haque maison, et gagnai la roule <le Chinun. l'our lu [iremière r(ji> de ma vie, jt! pouvais m'arrêter sous un ailire, marcher lentement ou vile h mon lira sans être questionné par personne. Pour un pauvre ôlre écrasé par les ilifferens d(>|)otisines qui, peu ou prou, pèsent sur toutes hss jeuiKîsses, le premier usag(! du libri! arbitre, exercé m(^me sur des rien*, ap|iorlait il l'âme ji! ne sais quel épanouissement, lieaucoup do raisons se réunir ni pour taire de ce jour une |{M(! pleiiK! d'enchanleineiis. Dans moi; enfaiici', mes promenades ni! m'avaii-nt pas conduit à plus d'une lieue hors la ville. Mrs roursi's aux environs de |'onl-le-Voy, ni celles que je (is dons l'ari», ne m'avaient gâté sur les beautés do la nature chu(np("'lir). Néanmoins il me restait, des premiers souvenirs do ma vie, je senlinn-nl du biau (pii ri>pirM dans lo paysugo do Tours avec le(pie| je ni'elais lamihariso.

Quoiipie conipli-leini m neuf t\ lu poésio des sili^s, j'étais doni- exi^eanl à mon insu, comme ceux ipii .sans avoir la pralupie d'un arl en imaKimiit tout d'abord l'idéal. Pour aller au cli.'itiJiu de ljapi"-le, les «eus h pieil ou h cheval ahre^-iïiil la rouln en passant par les landes dites de Cliarlemaxne, li'rres tin Iriclie, situées au sommet du plateau qui se|iaru lu tiUSsiu ilu (lier ei celui de l'Indre, et où menu ua ctwmiu «lo UavtirM) guu l'un ttfuud k Clumipy, O» lau-

des plates et sablonneuses, qui vous attristent durant une lieue environ, joignent par un bouquet de bois le chemin de Sache, nom de la commune d'où dépend Frapesle. Ce chemin, qui débouche sur la route de Chinon, bien au-delà de Ballon, longe une plaine ondulée sans accidens remarquables, jusqu'au petit pays d'Artanne. Là se découvre une vallée qui commence à Montbazon, Finit à la Loire, et semble bondir sous les châteaux posés sur ces doubles collines: une magnifique coupe d'émeraude au fond de laquelle l'Indre se roule par des mouvemeus de serpent. A cet aspect, je fus saisi d'un étonnement voluptueux que l'ennui des landes ou la fatigue du chemin avait préparé. Si cette femme, la fleur de son sexe, habite un lieu dans le monde, ce lieu, le voici?

A cette pensée je m'appuyai contre un noyer sous lequel, depuis ce jour, je me repose toutes les fois que je reviens dans ma chère vallée. Sous cet arbre confident de mes pensées, je m'interroge sur les changemens que j'ai subis pendant le temps qui s'est écoulé depuis le dernier jour où j'en suis parti. Elle demeurait là, mon cœur ne me trompait point : le premier castel que je vis au penchant d'une lande était son habitation. Quand je m'assis sous mon noyer, le soleil de midi faisait pétiller les ardoises do son toit et les vitres de ses fenêtres. Sa robe de percale produisait lo point blanc que je remarquai dans ses vignes sous un hallebergier. Elle était, comme vous le savez déjà sans rien savoir encore , le lys de cette vallée où elle croissait pour le ciel, en la remplissant du parfum de ses vertus. L'amour infini, sans autre aliment qu'un objet à peine entrevu dont mon âme était remplie, je le trouvais exprimé par ce long ruban d'eau qui ruisselle au soleil entre deux rives vertes, par ces lignes de peupliers qui parent de leurs denlelles mobiles ce val d'amour, par les bois de chênes qui s'avancent entre les vignobles sur des coteaux que la rivière arrondit toujours différemment, et par ces horizons estompés qui fuient en se contrariant.

Si vous voulez voir la nature belle et vierge comme une fiancée, allez là par un jour de printemps; si vous voulez calmer les plai.es saignantes de votre conir, revenez-y par les derniers jours de l'automne; au printemps, l'amour y bat des ailes à plein ciel, en automne on y songe à ceux qui ne sont plus. Le poumon malade y re.spiii^ une bienfaisante Iraicbeur, la vue s'y repose sur des ton Iles dorées qui coinniuni(|uent à l'âme leurs paisibles douceurs. En ce moment, les moulins situés sur les chutes de l'Indre donnaient une VOIX à cc^llo valléo frémissante, les peupliers se balançaient en riant, pas un nuage au ciel, les oiseaux chantaient, les cigales criaient, tout y était mélodie. Ne me demandez plus pourquoi j'aime la Touraine. Je ne l'aime ni comme on aime son berceau, ni comme on aime une oasis dans lu désert; jc! l'ainiecoinnu! un arlislo aime l'art; j(! l'aime moins <pie je ne vous aime, mais sans la Touraine peut-étro ik! viviais-jc; plus. Sans savoir pourquoi, mes yeux revenaient au point blanc, à la léniine (|ui brillait dans eu vaste jardin comme au milieu dus buissons verts éclulo lu clocliello d'un couvolvulus, tlétrio si l'on y touche.

Je descendis, l'âme émue, uu fond do cette corbeille, et vis bieiilùt uu villa^;eiiue la poésie (|ui surabondait en moi me lit trouver sans pareil, l'igurez-vous tniis nioulins |)0ses ijarini des îles gracieusement découpées, couronnées do <)iieli|ues bouquets d'arbres au milieu d'une prairie d'eau ; quel autre nom donnera ces végétations aquatiques, si vivact's, si bien culoi-ees, c|ui tapissent la rivière, surgissent au-dessus, ondulent avec ellts se laissent aller à ses caprices et se plienl aux lempôles do lu rivièio Ibueltéo parla roue des moulins I i;à el là s'élèvent des masses do gravier sur lesquelli'S l'eau se brise en y forinanl des frungiîs où reluit le Mileil. Les amaryllis, le nennpliar, le lys d'eau, les joncs, les llox deroicnt les nves de Iciiis maginipies tapisseries, lin puni Ireinlilanl compose de poutrelles pourries, dont les piles sont couvertes de lleiiis, donl les garde-fous planli's d'herbes vivaces et de moussus volouléus se penclieut sur lu iivièruut nuluinUiulyoiat;<iot> tMxqutxi UM^

LE LYS DANS LA VALLÉE

des filots de pêcheurs, le chant monotone d'un berger, les canards qui voguaient entre les îles ou s'épluchaient sur le jard, nom du gros sable que charrie la Loire ; des garçons meuniers, le bonnet sur l'oreille, occupés à charger leurs mulets ; chacun de ces détails rendait cette scène d'une naïveté surprenante.

Imaginez au-delà du pont deux ou trois fermes, un colombier, des tourterelles, une trentaine de masures séparées par des jardins, par des haies de chèvrefeuilles, de jasmins et de clématites; puis du fumier fleuri devant foutes les portes, des poules et des coqs par les chemins? voilà le village du Pont-de-Ruan, joli village surmonté d'une vieille église pleine de caractère, une église du temps des croisades, et comme les peintres en cherchent pour leurs tableaux. Encadrez le tout de noyers antiques, de jeunes peupliers aux feuilles d'or pâle, mettez de gracieuses fabriques au milieu des longues prairies où l'œil se perd sous un ciel chaud et vaporeux, vous aurez une idée d'un des mille points de vue de ce beau pays. Je suivis le chemin de Sache sur la gauche de la rivière, en observant les détails des collines qui meublent la rive opposée. Puis enlin j'atteignis un parc orné d'arbres centenaires qui m'indiqua le château de Frapesle. J'arrivai préci-^éraent à l'heure où la cloche annonçait le déjeuner. Après le repas, mon luMe, ne soupçonnant jias que j'étais venu de Tours à pied, me fit parcourir les alentours de sa terre où, de toutes parts je vis la vallée sous toutes ses formes: ici par une échappée, là tout entière; souvent mes yeux l'urenl attirés à l'horizon par la belle lame d'or de la Loire, oii, parmi les roulées, les voiles dessinaient de fantasques figures qui fuyaient emportées par le vent. En gravissant une crête, j'admirai pour la première fois le chûteau d'Azay, diamant taillé à facettes, serti par l'Indre, monté sur des pilotis masqués de fleurs. Puis je vis dans un fond les masses romantiques du château de Sache, mélancolique séjour plein d'harmonies, trop graves pour les gens superficiels, chères aux poètes dont l'Ame est endolorie. Aussi, plus tard, en aimai-je le silencei les grands arbres chenus, et ce je ne sais quoi mystérieux épnndu dans son vallon solitaire I Mais chaque fois que je retrouvais au penchant de la côte voisine le mignon castel aperçu, choisi par mon premier regard, je m'y arrêtais complai-amment.

— Hé I me dit mon liiMe en lisant dans mes yeux l'un de ces pétillans désirs toujours si naïvement exprimés à mon .Ige, vous sentez de loin une jolie femme comme un chien flaire le gibier.

Je n'aimai pas cfMlernier mot, mais je demandai le nom du castel et celui du propriétaire,

— Ceci est Clocbegoui'de, me dit-il, une jolie maison appartenant au cointc! d(^ Mort-aiir, le repre^eiitaiil d'une faïuille liislonque en Touraiiie, dont la roituiie date de I.oui^ XI, l'I ihjiit le nom indique l'avinlure à lai|iiell(' il doit et SCS armes cl son illuslraliun. Il descend d'un homme qui survcrul à In polcncc. Au^si les Morlwiuf porlcnl-ijs tTnr, il la croi.v de Ktlile (ilcii'r poUncre ri roiilrr-iinleiirèti, rhnrgée ru mur tl'iinr flriir ilrly^ d'or (iiipicil iiDiirri.iivi'C: IHcit naiilrr le lloi notre Sire, pour devise, j.c comle est venu s'clabhr sur rc domaine nu rcloiir de l'i'niignilion. Ce bien est à sa fcmmi', une demoiselle de Lenoncourt, de la minsoii dc' Lenoncourl-Tiivry, <pii va s'élciiidrc : nu\dame de Morlsaiif e.sl llllc uimpic. Le peu de forliini' d(> W'll(! famille conliosti- si siiiKiilicrcmenl avec riliuslialioii des noms, (|uc, par orgueil ou par nécessité peul-ftire, ils rcslcnl toujours à Cloi liegoiirde et n'y voient personne. Jusql^^ présent leur alUicliemeiit aux lloiirlioiis pdiivait jlistiller liiir Mililiide; mais jimIoiiIc ijue le retour du roi cliniiKe leur manière de vivre. En vi'iiaiil m'elalilir ici. l'aniier dernière, je suis allé leur Iwire une visjid de politesse ; ils me l'ont rendue cl noiiv ont invités h dtnor ; l'hiver lliiiis a si'parés pdiir quelijues mois; puis les cvélieiiienspolili(|iies ont rei,inle notre reloiir, car je n<> mus ii

Vrapesje rpie ilepiil , pi II de temps. M.'idnme de Morlwiuf vA

Unn femme ipii jHiurrail u('ni|MT partout la première place. — Vlcnl-ollo souvent ù Tours?

— Elle n'y va jamais. Mais, dit-il en se reprenant, elle y est allée dernièrement, au passage du duc d'Angoulême, qui s'est montré fort gracieux pour monsieur de Morlsauf.

— C'est elle ! m'écriai-je.

— Qui, elle?

— Une femme qui a de belles épaules.

— Vous rencontrerez en Touraine beaucoup de femmes qui ont de belles épaules, dit-il en riant. Mais si vous n'êtes pas fatigué, nous pouvons passer la rivière, et monter à Clochegourde , où vous aviserez à reconnaître vos épaules.

J'acceptai, non sans rougir de plaisir et de honte. Vers quatre heures nous arrivâmes au petit château que mes yeux caressaient depuis si longtemps. Cette habitation, qui fait un bel effet dans le paysage , est en réalité modeste. Elle a cinq fenêtres de face, cfiacune de celles qui terminent la façade expo'^ée au midi s'avance d'environ deux toises, artifice d'arcliitecture qui simule deux pavillons et donne de la grâce au logis ; celle du milieu sert de porte, et on en descend par un double perron dans des jardins étages qui atteignent à une étroite prairie située le long de l'Indre.

Quoiqu'un chemin communal sépare cette prairie de la dernière terrasse ombragée par une allée d'acacias et de vernis du Japon, elle semble faire partie des jardins; car le chemin est creux, encaissé d'un cùlé par la terrasse, et bordé de l'autre par une haie normande. Les pentes, bien ménagées, mettent assez de distance entre l'haliilalion et la rivière pour sauver les inconvéniens ,du voisinage des eaux sans en ôter l'agrément. Sous la maison se trouvent des remises, des écuries, des resserres, d(>s cuisines, dont les diverses ouvertures dessinent des arcades. Les toits sont gracieusement contournés aux angles , décorés do mansardes à croisillons sculptés, et de bouquets en plomb sur les pignons. La toiture, sans doute ni'gligi'e pendant la révolution, est chargée de celle rouille produite par les mousses plates et rougcàircs qui croissent sur les maisons exposées au midi. La porte-fenêlro du perron est surmontée d'un campanile où reste sculpté l'écusson des Itlamont- Cliauvry ; érarlelé de gueulex à un pal de voir, pmtqué de deux mains aiipuumées de carnation cl d'or, à deuj: lances de /table Mises en chevron.

La flevise : Voyez tous, nul ne touche ! me frappa vivoment. Les supports, ipii sont un griffon et un dragon do gueules eiuliaînés d'or, faisaient un joli elïel sculptes. La révolution avait emlommage la couronne ducale et le cimier, qui se compose d'un palmier de sinople fruité d'or. Senart, secrétaire du comité de salut public, était bailli do Sache avant 1781, ce ipii explique ces dévastations.

Ces dispositions donnent une élégante |ili\suiuomie h ce castel ouvragi' comme un lleur, et ijiii seiiilile ne pas peser sur le sol. Vu de lu vallée, le re/-<le-iliaiissi'e semble être au premier étage; mais du C(Me de la cour, il est de plain-pieil avec une large allée sablée donnant sur un boulingrin animi' par plusieurs corbeilles «le fleurs. A droiloel à (;auclie, les clos de vignes, les vergers et quelques pièces lie terres labourables plantées de noyers, descendent rapiilemeiil, eiiveloppi'nl la maison de leurs massifs, et allei;,'iienl les bords de l'Indre, que garnissent on rot endroit des toiilfes d'arbres lUml les vi'ris ont ele nuances par la nature elle-niAliie, Kii moulai 1 le clieniin i|ui cAloje Clochegourde, j'admirais ces masses si bien disposées, j'y re.spirais un air (^lini'Ké de bonheur.

La iialure morale a-l-elb< donc, comnie la nature pliysl- (|ue, ses i(iminiiiiicallons électriques el ses rapides ihan- Heiiii us de leinp.'ralure'/ Mon cdur (lalpilail à l'npprwho des eveiiemeiis serrels ijui devaient U' modilier fi jamais, coiiinie les iininiaux s'i-gaienl en prevoyaiil un beau lem|«. Ce jour si manpiniil iliiiis mn vie ne fut dénué irniiriiiin des cirroiislaiices qui |iouvaienl le soleniliser. la lialure s'elail parce comiiie uni' leinme allani à In rencontre du liicn-ainie, mon ,1me nvail jxuir la première (ois eiilcndu -sn voix, mes yeux lavaient aduiHie aussi teoonde, buhsi variée que mon imagmalioiv nie la represcnlail «laiis me»

DE BALZAC

rêves de collège dont je vous ai dit quelques mots inhabiles à vous en expliquer l'influence, car ils ont été comme une Apocalypse où ma vie me fut figurativement prédite : chaque événement heureux ou malheureux s'y rattache par des images bizarres, liens visibles aux yeux de l'âme seulement. Nous traversâmes une première cour entourée des bâtimens nécessaires aux exploitations rurales, une grange, un pressoir, des étables, des écuries. Averti par les aboiemens du chien de garde, un domestique vint à notre rencontre, et nous dit que monsieur le comte, parti pour Azay dès le matin, allait sans doute revenir, et que madame la comtesse était au logis. Mon hôte me regarda. Je tremblais qu'il ne voulût pas voir madame de Mortsauf en l'absence de son mari, mais il dit au domestique de nous annoncer. Poussé par une avidité d'enfant, je me précipitai dans la longue antichambre qui traverse la maison.

— Entrez donc, messieurs 1 dit alors une voix d'or.

Quoique madame de Mortsauf n'eût prononcé qu'un mot au bal, je reconnus sa voix qui pénétra mon âme et la remplit comme un rayon de soleil remplit et dore le cachot d'un prisonnier. En pensant qu'elle pouvait se rappeler ma figure, je voulus m'enfuir; il n'était plus temps, elle apparut sur le seuil de la porte, nos yeux se rencontrèrent. Je ne sais qui d'elle ou de moi rougit le plus fortement. Assez interdite pour ne rien dire, elle revint s'asseoir à sa place devant un métier h tapisserie, après que le domestique eut approché deux fauteuils ; elle acheva de tirer son aiguille afin de donner un prétexte à son silence, compta quelques points et releva sa tête, à la fois douce et altière, vers monsieur de Chessel, en lui demandant à quelle heureuse circonstance elle devait sa visite.

Quoique curieuse de savoir la vérité sur mon apparition, elle ne nous regarda ni l'un ni l'autre ; ses yeux furent constamment attachés sur la rivière ; mais à la manière dont ello écoutait, vous eussiez dit que , semblable aux aveugles, elle savait reconnaître les agitations de l'âme dans les imperceptibles accens de la parole. Et cela était vrai. Monsieur de Chessel dit mon nom et fit ma biographie, aj'itais arrivé drpuisi|U(|i)iics ni' is à Tours, où mes parens m'avaient ramené ciicz eux (juand la guerre avait menacé F'aris. Enfant de la Touraino a qui la Touraine était inconnue, elle voyait en moi un ji'une homme affaibli par des travaux immodérés, envoyé îi Frapesie pour s'y divertir, et auquel i\ avait montré sa terre où je venais fiour la première lois. Au bas du coteau seulement, je lui avais appris ma course de Tours à Frapesie, et craignant [lour ma santi; déjà si faible , il s'était avisé d'entrer à Cloihegourde en pensant qu'elle me permettrait de m'y reposer.» .Monsieur deChessi-l disait la vérité, mais un lia- !-aril heureux semble si fort rherché (|ue madami; de Mortsauf garda quelque défiance ; elle tourna sur moi des yeux froids et si'vères (|ui nie tirent baisser les |i,iupières, aut'int (lar je ne sais quel sentiment d'tiumiliallon que pour cacher des larmes (jue je relins entre mes cils. I.'imfiosante châtelaine me vil le front en sueur; peut-Atre aussi devjna-l-elle les larmes, car elle m'olTril ce dont je pouvais avoir besoin , eu exprimant uni- bonté coiisol.inle qui mo rendit la p.irole. Jir rougissais comme une jeune lille en faute, et d'un»; voix chevrolanti' comme celle d'un vieillard, jr- répondis par un remerclmenl négatif.

— Tout ce rpie je souhaite, lui dis-je en levant les yeux Rur les sjcns que je reni'oiilrai pour la seconde fois, mais |M-iidant un momi-nt aussi rapide (ju'un éclair, c'est do n'Alre [his renvoyé jl'ici ; je suis tellement engourdi par la fatigue, que jr" ne pourrais marcher.

— l'ourquoi suspeciez-vous riiospilaljlé dn notre beau pnysT me (lil-elle. Vous nous an-orderi'Z .sans doute le plai-ir do illiier h Clorhegourde't njoula-t^ello en se tournant vers son voisin.

Jejeiai sur n.on prote( leur un regard oli (feintèrent tant dn prièri-s qu'il se nul en tnesuri' d'arcj-pter celte profiositioii, dont In formule voiilml un relii^. Si l'Iiabilude du rriondi' permc liait ii iiioii-ieur di- ( liessel de dislinguer ces uuances, un jeune homme .tans ixperienw croit si fiTiiie-

ment à l'union de la parole et de la pensée chez une belle femme, que je fus bien étonné quand, en revenant le soir, mon hôte me dit : — Je suis resté, parce que vous en mourriez d'envie ; mais si vous ne raccommodez pas les choses, je suis brouillé peut-être avec mes voisins. Ce si vous ne raccommodez pas les choses me fit longtemps rêver. Si je plaisais à madame de Mortsauf, elle ne pourrait pas en vouloir à celui qui m'avait introduit chez elle. Monsieur de Chessel me supposait donc le pouvoir de l'intéresser, n'était-ce pas me le donner? Cette explication corrobora mon espoir en un moment où j'avais besoin de secours.

—Ceci me .semble difficile, répondit-il, madame de Chessel nous attend.

— Elle vous a tous les jours, reprit la comtesse, et nous pouvons l'avertir. Est-elle seule?

— Elle a monsieur l'abbé de Quélus.

— Eh bien ! dit-elle en se levant pour sonner, vous dînez avec nous.

Celte fois monsieur de Chessel la crut franche et me jeta des regards complimenteurs. Dès que je fus certain de rester pendant une soirée sous ce toit, j'eus à moi comme une éternité. Pour beaucoup d'êtres malheureux, demain est un mot vide de sens, et j'étais alors au nombre de ceux qui n'ont aucune foi dans le lendemain ; quand j'avais quelques heures à moi , j'y faisais tenir toute une vie de voluptés. Madame de Mortsauf entama sur le pays, sur les récoltes, sur les vignes, une conversation à laquelle j'étais étranger. Chez une maîtresse de maison, cette façon d'agir atteste un manque d'éducation ou son mépris pour celui qu'elle met ainsi comme à la porte du discours ; mais ce fut embarras chez la comtesse. Si d'abord je crus qu'elle afleclait de me traiter en enfant, si j'enviai le privilège des hommes de trente ans qui permettait à monsieur de Chessel d'entretenir sa voisine de sujets graves auxquels je ne comprenais rien, si je mo dépilai en me disant que tout était pour lui ; à quelques mois de là, je sus combien est significatif le silence d'une femme, et combien de pensées couvre une diffuse conversation. D'abord j'essayai de me mettre à mon aise dans mon fauteuil ; puis je reconnus les avantages de ma position en me laissant aller au charme d'entendre la voix de la comtesse. Le souffle do son âme se déployait dans les replis des syllabes, comme le son se divise sous les clefs d'une I ûte ; il expirait onduleu.semenl à l'oreille d'où il précipitait l'action du sang. Sa façon de dire les terminaisons en i faisait croire à quelque chant d'oiseau ; le ch prononcé par elle était comme une caresse, et la manière dont (>lle atla(]uait les t accusait le despotisme du coeur. Elle étendait ainsi sans le savoir le sens des mots, et vous entraînait l'flme dans un monde surhumain. Combien de fois n'ai-je pas laissé continuer une discussion (pie je pouvais finir, combien de Ibis ne me suis-je pas fait iiijuslement gronder pour écouter ces concerts do voix humaines, pour aspirer l'air qui sortait de sa lèvre chargé do son âme , pour élreindre celte lumière parléo avec l'ardeur que j'aurais mise à serrer Iv comtesse sur mon sein ! Quel chant d'hirondelle joyeuse, quand elle pouvait rirel mais quelle voix de cygne ajipelant .ses compagnes, (|iiant elli" parlait de ses chagrins I L'inattention do la comtesse me permit de l'i'xaminer. Mon regard se régalait en glissant sur la belle parleuse, il pressait sa taille, baisait ses pii^ls, et se jouait dans les boucks de .sa chevelure. Cepeiiilaiil j'étais en proie il une terreur que comprendront ceux qui, dans leur vie, ont éprouvé les joies iliimili'es d'une [Mission vraie. J'avais peur qu'elle ne mo surprît les yeux attachés h la place île .ses épaules que j'av.us si ardemmeni embrassée. CiMte crainle avivait la tentation, et j'y siircoinliiiis, je les regardais! iiioii leil déchirail l'etolVe, je revoyais la leiilljle (jui iiianpiail la nais.sanco de la jolie raie par lai|uelli< son dos élait partagé, moiicho perdue dans du lait, cl qui di>piils le bal llamlioyait toujours le soir dans ces ténèbres où seinblo ruisseler In sommeil des jeuni's gens dont l'imagination est ardc'tite, dont la vie r>>t chaste.

Je jjuis vous cruyonuer les traits principaux cjui |)artoui

LE LYS DANS LA VALLÉE

eussent sic^nalé la comtesse aux regards; mais lo dessin lo plus correct, la couleur la plus chaude n'en exprimeraient rien encore. Sa figure est une de celles dont la ressemblance exige l'introuvable artiste de qui la main sait peindre le reflet des feux intérieurs, et sait rendre celle vapeur lumineuse que nie la science, que la parole ne traduit pas, mais que voit un amant. Ses cheveux fins et cendrés la faisaient souvent souffrir, et ces souffrances étaient sans doute causées par de subites réactions du sang vers la tète. Son front arrondi, proéminent comme celui de la Joconde, paraissait plein d'iiJ«es inexprimées, de sentimens contenus, de fleurs noyées dans des eaux ambres. Ses yeux verdûlres, semés de points bruns, étaient toujours pâles ; mais s'il s'agissait de ses enfans , s'il lui échappait de ces vives effusions do joie ou de douleur, rares dans la vie des femmes résignées, son ceil lançait alors une lueur subtile qui seniblait s'enflammer aux sources de la vie et dcîvait les tarir ; éclair qui m'avait arraché des larmes quand elle me couvrit de son ilédain formidable cl qui lui suffisait pour abaisser les paupières aux plus hardi«.

\ln nez grec, comme dessiné par Phidias, et réuni par un double arc à des lèvres élégamment sinueuses, spiritualisait son visage de forme ovale, et dont le teint, comfinrable au tissu des camélias blancs , se rougi-^sait aux joues par de jolis tons roses. Son emlion|)Oirit no détrui-ait ni la gnlco de sa taille, ni la rondeur voulue pour que ses formes demeurassent belles (|uoique développées. Vous comprendrez soudain ce genre (le perfection, lorsque vous saurrz qu'en s'unis-aiit à l'a va nt-bras les ébloui'-sans trésors «lui m'avaient f soi né paraissaient ne devoir former aucun [ili. Le bas de ^a ièti' n'cinVail puiul ces creux (|ui font ressembler la nu(iue de cerlaiiies femmes ;i des troncs d'arbres, ses muscles n'y dessinaient point de cordes, et partout les lignes s'arrondissaient en flexuo^ilés désespérantes [lour le regard comme pour le pinceau. Un duvet follet se mourail le long d(! ses joues, dans les méjilats du col, en y retenant la lumière (pu s'y faisait soyeuse. Ses oreilles petites et bien contournées étaient, suivant son exiires^ion, des oreilles d'esclave et de mère.

Plus lard, quand j'habitai son co-ur, elle me disait : « Voici nion>>ieurdc Mort^-auf! » et avait raison, tandis (jue je n'entendais rien encore, moi dont l'ouïe possède une remar(|uable élijndue. Ses brasélaienl beaux, sa main aux doigts recourbés était longue, ef, comme dans les statues antiiiue»;, la chair dcfinssait^es ongles à fines ciMes. Je vous déplairais en (li)iui.iiit aux taillis plaies l'avantage sur les tailles rondes, si vous n'étiez pas une exception. La taille rondo est un signe de force, mais les fenunes ainsi construites sont impérieuses, volontaires, plus voluptueuses (|uo tendres. Au coniraire, les femmes à tailles plates sont d(';vouées. pleines de linc-se, enclines à la mélancolie; elles sont mieux femmes (pie les autres, l.a |;iille plaie est souille et molle, la taille ronde est iiine\ibl(! et jalouse. Vous savez maiiilenant comme elle était laite. Ivlle avait le pied d'une lèmiiie comme II faut, ce pied (pii marche fieu, se l'aliglie promplement et réjouit la vue (piand il dépasse la robe, niionprelle lût nière de deux enl'ans, je n'ai jamais rencoiilrt- dans son vexe personne de plus jeune lilleiprelle. Sun air exprimait une sinqilesse, jointe a je ne sais (pioj il'Inlerdit et (le songeiuMpu ram:?nait à elle comme le peintre nous ramène à la ligure oîi son génie ii traduit un mnnd(! il(> sentimens. Ses (piailles visibles ne peuvent d'ailleurs s'exprimer (jui! par des iiunp.ir.u-ons. lliqipele/-xous h» piirtiiin chaste et s;Mivaj,'e de celle biinère ipie nous avons cueillie en revi tiant de la villa Dujdali, cette Heur dont MHis avez tant loué le noir et le rose, vous devinerez coniiiieiit celle lemme pouvait èlru élégante loin du monde, naturelle dain sHs expresMons. rei herchi'e dans les choses qui devenaienl siennes, h |a lOis nise cl noire. Son corps avait la verdeur ipie nous (i,|iiiii„iis dans les leuillis nouvellemenl dépliées, son esprit avait la prolonde concision du sauvage; elle était entant par In scniiment, griiv(< par la soiilt'raiice, chJllelailie et baihelelle. Aus-i |ilaisiit-elle .sausartillce, par sa nianlèr(! de »'(uucoir, do se lever, de se

Dit UXtlkC. — U. iKllrall iJo l«

faire ou de jeter un mot. Habituellement recueillie, attentive comme lasentimMIo sur qui repose le salut de tous et qui épie le malheur, il lui échappait parfois des sourires qui trahissaient en elle un naturel rieur enseveli sous le maintien exigé par sa vie. Sa coquetterie était devenue du mystère, elle faisait rêver au lieu d'inspirer l'attention galante que sollicitent les femmes, et Irissait apercevoir sa première nature de flamme vive, ses premiers rêves bleus, comme on voit le ciel par des éclaircies de nuages. Celle révélation involontaire rendait pensifs ceux qui ne se sentaient pas une larme intérieure sécbée par le feu des désirs. La rareté de ses gestes, et surtout celle de ses regards (excepté ses enfans elle ne regardait personne) donnaient une incroyable solennité à ce qu'elle faisait ou disait, quand elle faisait ou disait une chose avec cet air que savent prendre les femmes au moment où elles compromettent leur dignité par un aveu. Ce jour-là madame do Mortsaut avait une robe à mille raies, une collerette à large ourlet, une ceinture noire cl des brodequins de cette môme couleur. Ses cheveux simplement tordus sur sa tête étaient retenus par un peigne d'écaillc. Telle est l'imparfiite esquisse promise. Mais la constante émanation de 5on Ame sur les siens, cette essence nourrissante épandue à Ilots comme le soleil émet sa lumière ; mais sa nature intime, son attitude aux heures sereines, sa résignation aux heures nuageuses; tous ces lournoiemens de la vie où le caractère se déploie, tiennent comme les effets du ciel à des circonstances inattendues et fugitives qui ne se rcsscmblcut entre elles que par le fond d'où elles se détachent, et dont la peinture sera ni'cessaircment mêlée aux événcmcns do cette histoire ; vérilable épopée domesfiipie, aussi grande aux yeux du sag(>quc le sont l(>s tragi'-dies aux yeux de la foule, et dont le récit vous attachera autant pour la part que j'y ai prise que par la similitude avec un grand nombre do de-tiuées féminines.

Tout à Cloehegourde portait le cachet d'une propreté vraiment anglaise. Le salon où restait la comtesse était entièrement boi-é, peint en gris de deux nuances. La cheminée avait pour ornement une pendule contenue dans un bloc d'acajou surmonté d'une coupe, et deux grands vasi^s en porcelaine blanche à filet d'or, d'où s'élevaient des bruyères du Cap. Une lampe était sur la console. 11 y avait un trictrac en f^ico de la clieminée. Deux larges embrasses en coton retenaient les rideaux de percale blanche, sans franges. Di-s housses grises, bordées d'un galon vert, recouvraient les sièges, et la tapisserie tendue sur le métier de la comtesse disait a^sez pourquoi sou meuble était ainsi caché. Celte simpliiit(' arrivait à la grandeur. Aucun appartement, parmi ceux (pie j'ai vus depuis, ne m'a causé des impressions aussi fertiles, aussi toulfues (pie celles dont j'étais saisi dans ci! salon de Cloehegourde, calme et recueilli coin-me la vie de la comtesse, et oii l'on devinait la regiilarilé conveiiliiell(> de ses occiipalions. La plupart de nies i(l(e>, et inèiiie les plus audacieuses en science ou eu polilique, sont nées \h, comme les parrums eiuaneiit des fleurs ; mais li'i verdoyait la plante inconnue (pii j(>la sur mon Ame sa leconde poussière, 1?» brillait la chaleur solaire (pil (h'Veloppa mes lionin s el dessécha mes mauvaises ipialites. Dell leiKMre, l'ieil eilibrassill la vallée depuis la colline où s'étale l'onl-de-lliian jiisi|u'au chAteau d'Azav, en suivant les sinuosjlés de la ciVe opposée (pie varient les fours (le l''rapesle, puis l'église, le bourg et le vieux manoir de Sache dont les nia-ses douu'neut la prairie. Iji harmonie avec celle vie repo-ee et saii . autre> eiiiolious que celles (l(Minees par la l'aniife, ces lieux cominuiuipiaieut à l'Aiim leur sén-niti'. Si .|0 l'avais rencontrée \i\ pour la premièro fois, entre le comte el ses deux eiitaus, nu lieu de la trouver spleiidide diuis sa robe de b.il, je lie lui aurais pas rn- \ i ce ilelii'.iiii baiser dont j'eus alors des remords en croyant (pi'il deliiiuail l'avenir d(< mon amour 1

Non, (liuis les noires dispuiluMis où me mettait Ir malheur, j'auiaisplié le genou, j'aurais baisi- ses ln-odeipnns, j'y aurais laiss('> (pielipies lurnies, et je serais aile me jeter dans l'Indre. Mais «prèj> av(jlr ellleuiv le frais jasmin do Cumi'dit humaint.) C — 2

DE BALZAC

se peau et bu le lait de celte coupe pleine d'amour, j'avais daus rùme le goût et l'espérance de voluptés surhumaines; je voulais vine et attendre l'heure du plaisir comme le sauvage épie l'heure de la vengeance; je voulais me suspendre aux arbres, ramper dans les vignes, me tapir dans l'Indre; je voulais avoir pour complices le silence de la Duit, la lassitude dff la vie, la chaleur du soleil, alin d'achever la pomme délicieuse où j'avais déjà mordu. M'eûtclle demandé la fleur qui chaule ou les richesses enfouies par les compagnons de Morgan l'exterminateur, je les lui aurais apportées afin d'obtenir les richesses certaines et la fleur muette que je souhaitais! Quand cessa le rêve où m'avait plongé la longue contemplation de mon idole, et pendant lequel un domestique vint et lui parla, je l'entendis causant du comte. Je pensai seulement alors qu'une femme devait appartenir à son mari. Cette pensée me donna des vertiges. Puis j'eus une rageuse et sombre curiosité de voir le possesseur de ce trésor. Deux senlimens me dominèrcat : la haine et la peur ; une haine qui ne connaissait aucun obstacle et les mesurait tous sans les craindre ; une pi'ur vague mais réelle du combat, de son issue, et d'cLLE surtout. En proie à d'indicibles pressentimens, je redoutais ces poignées de main qui déshonorent, j'entrevoyais déjà ces difiicullés élastiques où se heurtent les plus rudes volontés et où elles s'émoussent; je craignais celle force d'inertie qui dépouille aujourd'hui la vie sociale des dénoûmens que reclu relient les âmes passionnées.

— Voici monsieur de Mortsauf, dit-elle.

— Je me dressai sur mes jambes comme un cheval effrayé. Quoique ce mouvement n'échappât ni à monsieur do Cliessel ni à la comtesse, il ne me valut aucune observalion muette, car il y eut une diversion faite par une jeune fille à qui je donnai six ans, et qui entra disant :

— Voilà mon père.

— Eh bien ! Madeleine? fit sa mère.

L'enfant lendit à monsieur de Chessel la main qu'il demandait, el me regarda fort attentivement après m'avoir adressé son petit salut plein d'étonnement.

— Êles-vous contente de sa santé ? dit monsieur de Ches- 5el à la comtesse.

— Elle va mieux, répondit-elle en caressant la chevelure do la petite déjà blottie dans son giron.

Une interrogation de mon-inur de Ches^^cl m'apprit que Madeleine avait neuf ans; je marquai quelque surprise do mon erreur, el mon étonneimut amassa des nuages sur lo Iront de la ml-ro. Mon introducteur me jeta l'un de ces re- P'irds sigiiilic«ilifs par lesquels les gens du monde nous font une seconde «éducation. Là, sans doute, élail une blessure mali-rnello dont l'appareil devait Cire re>p(cté. Entant malingre dont les yeux élaient pâles, dont la peau était blnnclie (Oinmo une porcelaine éclairée par une lueur, Madeleine ii'aur.iil sans doute pas vécu dans l'almosplière d'une ville. J.'air de la ram()agui', bs soins de sa mère (pii semblait la couver, enln-lenai(Mit la vie dans ce corps aussi délicat que l'evl une plante venu»; en serre malgré les rigueurs d'un clinial étranger. Ouoi(|u'ell(! ne rappelai en rien sa mire, Madeleine paraissait en avoir l'âme, et àHto flmo ta soulr'uait. Ses cheveux rares el noirs, ses yeux caves, ses joucMtifusrs, ses bras amaigris, sa ijoitrine élroile, annon- < .ui-iil un débat entre la vi(! et la mori, duel sans trêve où jiiwurolors la comle-se élail vicloriouse. Elle se fai-ait vive, h/iiiii (loul<; pour éviter des chagrins h sa mère; car, en c'Tlniiis niotneris où clin no s'ob'^i-rvail plus, elli' prenait l'allilude d'un siule jileureur. Vous eussiez ilit d'une iielile liolieinienne '-uullranl lu fiuni, venui! île son pays en mendiant, épuiKéi', mais courageuM! el parce pour son publie.

— Oii donc iive/-vous lai^M') JiicipiesV lui deniaiida sa mère en la baisanl sur In raie blaiii lie qui pailageail m s rhcvcux eu di'ux bandeaux heniblulib's aux uiles d'uncorbenil.

— Il vienl nvcr m<in (mtc.

F.ii en nioinenl le conili' enlra suivi de son Oln qu'il lenail par In mnin. Jiuquen, vr.ii porlinitdn mi so-iir, olirail k» tnt^me» HyiniilAmes dn roiUei»c. tn vojaiil ces deux

enfans frêles aux côtés d'une mèro si magniliquement belle, il éiail impossible de ne pas deviner les sources du chagrin qui attendrissait les lempes de la comtesse et lui faisait taire une de ces pensées qui n'ont que Dieu pour confident, mais qui donnent au front de terribles signifianccs. En me saluant, mon'^ieur de Morlsauf me jeta lo coup d'œil moins observateur que maladroitement inquiet d'un homme dont la défiance provient de son peu d'habitude à manier l'analyse. Après l'avoir mis au courant et m'avoir nommé, sa femme lui céda sa place et nous quitta. Les enfans. dont les yeux s'attachaient à ceux de leur mère, comme s'ils en liraient leur lumière, voulurent l'accompagner; elle leur dit : — Restez, cliers anges I et mit son doigt sur ses lèvres. Ils obéirent, mais leurs regards se voilèrent. Ah ! pour s'entendre dire ce mot f/ier«, quelles tâches n'aurait-on pas entreprises? Comme les enfans, j'eus moins chaud quand elle no fut plus là. Mon nom changea les dispositions du comte à mon égard. De froid et sourcilleux il devint, sinon affectueux, du moins poliment emiiressé, me donna des marques do considération, et parut heureux de me recevoir.

Jadis mon père s'était dévoué pour nos maîtres à jouer un rôle grand mais obscur , dangereux mais qui pouvait (Mre efficace. Quand tout fut perdu par l'accès de Napoléon au sommet des affaires, comme beaucoup de conspirateurs secrets, il s'était réfugié dans les douceurs de la province et de la vie privée, en acceptant des accusations aussi dures qu'imméritées ; salaire inévitable des joueurs qui jouent le tout pour le tout, el succombent après avoir servi do pivot à la machine politique. Ne sachant rien de la fortune, rien des antécédens ni de l'avenir de ma famille, j'ignorais également les particularités de cette destinée perdue dont se souvenait le comte de Morlsauf. Cependant, si l'antiquité du nom, la plus précieuse qualité d'un hommo à ses yeux, pouvait justilier l'accueil qui me rendit confus, je n'en ajipris la raison véritable que plus t;ird. Pour lo moment, cette transition subite me mit à l'aise. Quand les deux enfans virent la conversation reprise entre nous trois, Jladeleine di'gagea sa tèlo des mains do son père, regarda !a porle ouverte, se glissa dehors conmie une anguille, et Jacques la suivit. Tous doux rejoignirent leur mère, car j'entendis leurs voix et leurs mouvemens, semblahles, dans le lointain, aux bourdonnemeus des abeilles autour de la ruche aimée.

Je contemplai le comte en tâchant do deviner son caractère, mais jo fus assez intéressé par quelques traits principaux pour en rester à lexamen superliciel dosa physionomie. Agé seulement do quarante-cinq ans, il paraissait approcher de la soixantaine, tant il avait proniplement vieilfi dans le giaïul naufrage qui termina le dix-huitième sièeh. La demi-couronno qui ceignait niona-liqiienu'iit l'arri» re de sa tête dégarnie de cheveux, venail mourir aux ore'iles en caressant les tempes par des toull'es grises inélan,j:ées de noir. Son visago ressemblait vaguement à celui d'un loup blanc qui a du sang au museau, car son nez était enllammé comme celui d'un homme dont la vie est alléréo dans ses priiuîipes, dont l'estomac est alfailili, dont les humeurs sont viciées par d'anciennes maladies. Son front plat, trop large |iour sa ligure ipii Unissait en pointe, ridé transversalement par marches inégales, aiiiioiiçait les liabiludes de la vie en plein air el non les fali.i^ues de l'espril, le poids d'une couslaiile inlbrlune et non les elVorls faits pour la dominer. Ses pominelles, saillanles et lirtini's au milieu des tons l.lafanls do son teinl, indiquaient uno chaipente assez forte pour lui nssurer une longue vie. Sou d'il clair, jaune el dur, tombait sur vous coinnio un rayon du soleil eu hiver, liimiiieiix sans chaleur, inquiet s;iiis peiisi'c, déliant sans olijel. Sa bouche élail violenli' el iinpi'rieuse, son meiiloii était droit el long. Maigre et de liante taille, il avait l'atliliide d'un gentilhomme appuyé sur une v.ilenr d(^ convention, (jui se sait au-dessus des autres par le droit, /ni-ilessoiis par l(> fait. Li^ laisseraller de la caiiipagin' bu avait l'ail négliger son extérieur. Son liabillellleiit ('lait celui du cainpa^;iiai(l eu qui les

LE LYS DANS LA VALLÉE

paysans au'si bien que les voisins ne considèrent plus que Ja fortune territoriale. Ses mains brunies et nerveuses attestaient qu'il ne mettait de gants que pour monter à cheval ou le dimanche pour aller à la me-^'^e. Sa chaussure était grossière. Quoique les dix années d'émigration et les dix années de l'agriculteur eussent influé sur son physique, il subsistait en lui des vestiges de noblesse. Le libéral le plus haineux, mot qui n'élait pas encore monnayé, aurait facilement reconnu chez lui la loyauté chevaleresque, les convictions immarccsiblns du lecteur à jamais acquis à la QiioUdienne. Il eût admiré l'homme religieux, passionné pour sa cause, franc dans ses antipathies politiques, incapable de servir personnellement son parti, très capable du le perdre, et sans connaissance des choses en France.

Le comte était en effet un do ces hommes droits qui ne se prêtent à rien et barrent opiniâtrement tout, bons à mourir l'arme au bras dans le poste qui leur serait assigné, mais assez avares pour donner leur vie avant de donner leurs écus. Pendant le dîner je remarquai, dans la dépression de ses joues flétries et dans certains regards jetés à la dérobée sur ses enl'ans, les traces de pensées importunes dont les élancemens expiraient à la surface. En le voyant, qui ne l'eût compris? Qui ne l'aurait accusé d'avoir fatalement transmis à ses enfans ces corps auxquels manquait la vie? S'il se condamnait lui-môme, il déniait aux autres le droit de le juger. Amer comme un pouvoir qui se sait fautif, mais n'ayant pas assez de grandeur ou de charme pour compenser la somme de douleur qu'il avait jetée dans la balance, sa vie intime devait offrir les aspérités que dénonçaient en lui ses traits anguleux et ses yeux incessamment inquiets. Quand sa femme rentra, suivie des dei'x enfans attachés à ses flancs, je soupçonnai donc un malheur, comme lorsqu'en marchant sur les voûtes d'une cave lo^ pieds ont en quelque sorte la conscience de la profondeur. En voyant ces quatre personnes réunies, en les embrassant do mes regards, allant de l'une à l'autre, étudiant leurs physionomies et leurs attitudes respectives, des pensées trempées do mélancolie tombèrent sur mon cceur comme une pluie fino et grise embrume un joli pays après quelque beau lever de soleil. Lorsipie le sujet de la conver-alinn l'ut épui-^ë, le comie me mit encore en scène au détrimi'Ut do monsieur de C.hessel, en apprenant à sa femme plusieurs circonstances concernant ma famille et (lui m'étaient inconnues. Il me demanda mon ûgc. Q\iand je l'eus dit, la comtesse me rendit mon mouvement de surprise h propos de sa fille. Peut-êlre nie donnait-elle quatorze ans. Ce fut, comme je le sus depuis, lo second lii-n ([ui l'attacha si fortement à moi. Je lus dans son ûme. Sa maternité liessaillit, éclairée par un (ardif rayon de soleil que hii jelait l'espéraMce. En me voyant, h vingt ans passé>,si niiiiiîi>;n', si diluât et néanmoins si nerveux, une voix lui cria |ieut-èlre ; « Ih liimnl !» {•;ile me regarda curieusement, et je sentis i|u'on ce moment il se fondait bien des glaces entre nous. i;ile parut avoir mille questions h me faire elles garda toutes.

— Si l'élude vous a rcn<lu malade, dit-elle, l'nir de noli'e vallée vous ri'metlra.

— L'éducnlion moderne est fatale aux enfans, reprit lo romto. Nous les bourrons de niallK'malhiques, nous les tuons il cou|is do science-, et les usons avant le lemjis. Il faut vous reposer ici, me dit-il, vous iVes érrasé sous l'avalanche d'idi''f>s <pii a roulé sur vous. Quel siècle nous pri'pnro cet enseignement mis )i In porire de tous, si l'on ne prévient le mal en rendant l'instruction publique aux rorporntions religieuses 1

O'S paroles ai)iionç,iient bien le mot (|u*il dit un jour aux életlions en refu>-mii s» voix t\ un homme dont les talms pouvaient servir In cnusoroyalisie : « Je me délierai toujours des gens d'i'sprll, répoiidil-il h rrniremelleur des voix élecldrales. Il nous proposa de faire le lour ib' ses jardins, et s(> leva.

— Monsieur... lui dit In comtesse,

— Lli bicHl ma rhèreî.., n^pondit-il en se relournnnt

avec une brusquerie hautaine qui dénotait combien il voulait être absolu chez lui, mais combien alors il l'était peu.

— Monsieur est venu de Tours à pied, monsieur de Chessel n'en savait rien, et l'a promené dans Frapesle.

— Vous avez fait une imprudence, me dit-il, quoique à votre âge!... et il hocha la tête en signe de regret.

La conversation fut reprise. Je ne tardai pas à reconnaître combien son royalisme était intraitable, et de combien do ménagcmens il fallait user pour demeurer sans choc dans ses eaux. Le domestique, qui avait promptement mis une livrée, annonça le dîner. Monsieur de Chessel présenta son bras à madame de Mortsauf, et le comte saisit gaiement le mien pour passer dans la salle à manger, qui, dans l'ordonnance du rez-de-chaussée, formait le pendant du salon.

Carrelée en carreaux blancs fabriqués en Touraiue, et boisée à hauteur d'appui, la salle à manger était tendue d'un papier verni qui figurait de grands panneaux encadrés de fleurs et de fruits; les fenêtres avaient des rideaux de percale ornes de galons rouges; les buffets étaient de vieux meubles de BouUe, et le bois des chaises, garnies en tapisserie faite à la main, était de chône sculpté. Abondamment servie, la table n'ofl'rit rien de luxueux : de l'argenterie de famille sans unité de forme, de la porcelaine de Saxe qui n'était pas encore redevenue à la mode, des carafes octogones, des couteaux à manche en agate, puis sous les bouteilles des ronds en laque de la Chine; et des fleurs dans des sceaux vernis et dorés sur leurs découpures à dents do loup. J'aimai ces vieilleries, je trouvai le papier Réveillon et ses bordures de fleurs superbes. Le contentement qui enflait toutes mes voiles m'emiiècha de voir les inextricables difficultés mises cnire elle et moi par la vie si cohérente de la solitude et do la campagne. J'étais près d'elle, à sa droite, je lui servais à boire. Oui, bonheur inespéré! jo frôlais sa robe, je mangeais son pain. Au bout de trois heures, ma vie se mûlaii à sa vie! Enfin nous étions liés par ce terrible baiser, espèce de secret qui nous inspirait une honte mutuelle. Je fus d'une lâcheté glorieuse : je m'étudiais à plaire au comte, qui se prêtait à toutes mes courlisaneries; j'aurais caressé le chien, j'aurais fait la cour aux moindres désirs des enfans ; je leur aurais apporté des cerceaux, des billes d'agate; ji; leur aurais servi de cheval; je leur en voulais de ne pas s'emparer déjà do moi commo d'une chose h eux. L'amour a ses intuitions comme le génie a les siennes, et je voyais confusément que la violence, la muussaderio, l'hostilité ruineraient mes espérances. Lo dîner sa passa tout en joies intérieures pour moi. Eu nift vovant chez elle, je ni^ pouvais songer ni h sa froideur reelli> ni il l'indilïereiice que couvrit la politesse du comte. L'amour a, comme la vie, une puberté pendant laquelle il se sulTit à lui-même.

Je lis (pielqiies réponses gauches en harmonie avec les serrcts tunuilles di< la passion, mais i)ue iirrsonue nc> pouvait deviiii'r, pas niênu' rlle, (jui ne savait ricii de l'amour. Le reste du temps fut comme un rêve. Ce beau r<^ve cessa (piand, au clair de la lune et par un soircliauil et parfumé, je liaver-ai l'Indre au niilieii ties blanches tanlaisies qui drioiaieiil les pri's, les rives, \rs collines; en entendant le rhaul clair, la note unique, pleine de mélancolie que jetto incessamment par temps égaux une rainette dont j'ignore lo nom srienliliqiii', mais que depuis ce jour solennel je n'écoute pas sans des délices infinies. Ji> reconnus un peu l.ud, l.i cdinme ailleurs, celle insensibilité de marbre contre laquell(> s'elaient jiisiiu'alors einoussés mes senlimens; je me demandai s'il en serait toujours ainsi. Je crus ^Irosous uii(> fatale Induence; les sinistres évenemens du passé so debnlliieiil avec les plaisirs puremeni personnels que j'avais giiûlis. Avant lie regagner l'rapesic, je regardai Clo-

rhrgourde, et vis au bas une barijue, noiniiK iiTouraino

une louf, ntlacliée il un frêne, et que l'eau balançait. Cette loue apparlenail A monsieur do Morsnuf, qui s'en servait pour pêcher.

— r:ii bien! mo dit monsieur de Chessel quand nous fûmes sans danger d'êlre écoulés, je n'ai pas besoin de \ous deninnder si vous nvez retrouvé vos belles <^poulos ; il laui

fâ

DE BALZAC

vous fêlieitor de l'arouoil qre vous a faitmonsiourdcMortsau! S Diantre! vous êtes du premier coup au cœur de la place.

Celte phrase, suivie de celle dont je vous ai parlé, ranima mon cœur abattu. Je n'avais pas dit un mot depuis Clochegourde, et monsieur de Chessel attribuait mou silence à mon bonlieur.

— Comment! répondis-je avec un ton d'ironie qui pouvait aus>i bien paraître dicti' par la passion contenue.

— Il n'a jamais fi bien reçu i.ui que ce soit.

— Jo vous avoue que je suis moi-même étonné de cette réception, lui dis-je en sentant l'amertume intérieure que me dévoilait ce dernier mot.

Quoique je fusse trop inexpert des choses mondaines pour comprendre la cause du sentiment qu'éprouvait monsieur de Ches*cl, je (us néanmoins frappé de l'expression par laquelle il le tralii-^sait. iMon hôte avait l'inrirmilô de s'appeler Durand, et se donnait le ridicule de renier le nom de son père, illuslrc fabricant, qui pendant la révolution avait fait une immense fortune. Sa femme était l'uni- *jue héritière dcsChesscl, vieille famille parlementaire, bourgeoise sous Henri IV, comme celle de la plupart des magistrats pari>iens. En ambitieux de haute portée, monsieur de Chessel voulut tuer son Durand originel pour arriver aux destinées qu'il rêvait. Il s'appela d'abord Durand de Chessel, puis D. de Chessel; il était alors mon^ieurde Chessel. Sous la Restauration, il établit un majorât au titre de comte, en vertu de lettres octroyées par Louis XVill. Ses enfans recueilleront les fruits de son courage sans en connaître la grandeur. Un mot de certain prince caustique a souvent pesé sur sa tête. — .Monsieur de Chessel se montre généralement peu en Durant, dit-il. Cette phrase a longtemps régalé laTouraine. Les parvenus sont comme les singes desquels ils ont l'adresse : on les voit en hauteur, on admire leur agilité pendant l'escalade; mais, arrivés à la cime, on n'aperçoit [ilus que leurs ciMés honteux. L'envers de mon hôte s'est compo-o de [lelilesx's grossies par l'envie. La pairie et lui soûl jusqu'il présent deux tangentes impossibles. Avoir une prétention el la justifier e^t fimpcrtinence de la force; mais élre au-dessous do ses prétentions avouées constitue un ridicule constant dont se repaissent les petitsesprits.

Or, monsieur de Chess 1 n'a pas eu la marche recliligno de l'homme fort : deux fois député, deux fois re|ioussé aux élections; hier directeur général, aujourd'hui rien, pas même préfet; ses succès ou sesdéfaitesontgûté son caractère et lui ontdonne l'àprelédo l'ambitieux invalide. Quoique galant homme, hoiniiK^ spirituel et capable de grandes cho-es, peul-(''trc l'envie ijui passioun(s l'existence enTouroine, oii les naturels du pays emploient leur esprit h tout jalouser, lui fut-elle lunette dans les hautes sphères socia- JCiCÙn-u-sIssenl pi'uces ligures crispées par le >uccès d'autrui, o-s lèvres boudeuse^, rebrlles au compliment et faciles à j'épigrarrime. lin voulant moins, peut-être auruit-il O^ilenu davantage ; mais iiuillieiireuseinerit il avait assez de supériorité [tour vouloir iiianber toujours debout. Ln ce moinenl, monsieur de Cliessel elail au cri'pu-culo do son ambition, le royalismn lui souriait, l'eut-être an(!Ctait-il les graiid(-s rnanii-ri's, mais il lut parlait pour moi. D'ailleurs, Il me plut p.ir une raison bien -iirqile, je trouvais chez lui le re(ii)s pour la [iremiere loi^. L'iiilerêl, faible peut-êlie, qu'il iw. limoignail, me parut, h moi iiiallieureux enfant rebuté, une imag«Ml(! l'amour paternel Le, soins do l'hospltnlili; cunlra-tajenl tant ave<; rindiflereiicx' qui m'avait juvpi'nlors (icftible, «pie j'exprimais une reroiinaissance <-nl<iiil.iii' de vivre sans cliaîiii > et ipiasiiiieiit caresse. \u,si les maîtres de |''rape-.|t! sunl-iU si bien mêlés h l'nurore de. mon l)Oiilieur que mu pensée les confond dans le» souvenirs «)(i j'aiine /i revivri'.

l'Iiis l.ird, el preei-.éuient dans l'afTairn des iellros-pa-

trnles, j'eus le plaisir dr! reii.lre quelque, services /i mon liôlc Monteur i|i' (lie-scj ji)iii,sail d'' sa forhinn avec un lasle dulll s'olfeiis-iieiil que|.pi( vlllls do ses voisins ; jj pouvail renouveler m-s beaux cln-vaux ol se."» élégantes voiiuti-H', s» lommo éiail rociierthé» dans s*» loilolUi ; il reu'vait

grandement ; son domestique était plus nombreux que no le veulent les habitudes du pays : il Iraiicbait du [irince, La terre do Frape-le est immense. En présence do son voisin et devant tout ce luxe, le comte de Alortsauf, réduit au cabriolet de famille, qui, en Touraine, tient le milieu enlre la patache et la chaise de poste, obligé par la médiocrité do sa fortune à faire valoir Clochegourde, fui donc Tourangeau jusqu'au jour où les faveurs royales rendirent à sa famille un éclat peut-être inespéré. Son accueil au cadet d'une famille ruinée dont l'écusson date des croi'-ades lui servait à humilier la haute fortune, à rapetisser les bois, les guérets el les prairies de son voisin, qui n'était pas gentilhomme. Monsieur de Chessel avait bien compris le comte. Aussi se sont-ils toujours vus poliment, mais sans aucun de ces rapports journaliers, sans celle agréable intimité qui aurait dû s'établir entre Clochegaurde et Frapesie» deux domaines séparés par l'Indre, et d'où chacune des châtelaines pouvait, de sa fenêtre, faire un signe à l'aulro.

La jalousie n'était pas la seule raison de la solitude où vivait le comte de Mortsauf. Sa première éducation fut celle de la plupart des enfans de grande famille, une incomplète et superûcielle instruction à laquelle suppléaient les enseignemens du monde, les usages de la mw, l'exercice des grandes charges de la couronne ou des places éminenles. Monsieur de Morsauf avait émigré précisément à l'époque où commençait sa seconde éducation, elle lu> manqua. 11 fut de ceux qui crurent au prompt rétablis.-9menl de la monarchie en France ; dans cette persuasion, son exil avait été la plus déplorable des oisivetés. Quand se dispersa l'armée de Condé, où son courage le fit inscrire parmi les plus dévoués, il s'attendit à bientôt revenir sous le drapeau blanc, et ne chercha pas, comme quelques émigrés, à se créer une vie industrieuse. Peut-être aussi n'eutil pas la force d'abdiquer son nom pour gagner son paia dans les sueurs d'un travail méprisé. Ses espérances toujours appointéees au lendemain, et peut-être aussi l'honneur, l'empêcbèrent de se mettre au service des puissances étrangères.

La souffrance mina son courage. Do longues courses entreprises à pied sans nourriture sufflsanle, sur des espoirs toujours déçus, alléièrent sa santé, découragèrent son Ame. Par degrés >on deiiilment devint extrême. Si pour beaucoup d'bonimes la misère est un toiiiqu(>, il en est d'autres pour qui elle est un dissolvant, et le comte fut do ceux-ci. En pensant h ce pauvre gentilhomme do Touraine allant cl couchant par les chemins de la Hongrie, partageant un quartier de moulon avec les bergers du prince Esterhazy, auxquels le voyageur demandait le pain que lo gentilhomme n'aurait fias accepté du maître, el qu'il refusa maintes fois des mains ennemies do la France, jo n'ai jamais senti dans mon cœur de liel pour l'émigré, mêiiifl quand je le vis ridicule dans le Iriniiiphe. Les cheveux blancs de monsieur de Moil-aiif m'avaient dit d'épouvantables douleurs, el jo sym|ialliise trop avec les exiles pour pouvoir les juger. La gaieté française et tourangelle succomba chez le comte; il devint morose, tomba malade, et fut soigné par charité dans je ne. sais quel lios()ice allemand. Sa maladii! était une inllamnialioii du mésentère, cas souvent mortel, mais dont la gui'rison entratiio des changemeiisd'buineur, el caus(> pre^pK» toujours l'iiyporondrie. Ses amours, ensevelis dans le plus profond do son <1ine, el que moi seul ai découverts, furent des amours do bas l'Iage, qui n'atta(pièrent pas si'iilemeiil sa vie, ils en niiiièreiil encore l'avenir. Après doiiZ(? ans <le misères, il lourii.i l<'s yeux vers lu France, où lo décret do Napoléon lui permit de rentrer.

Quand en passant In Uliin In piiMon soulTranl aperçut le l'ioclier de Strasbourg par une belle soiri'e, il défaillit. nLa l'raure 1 France ! « J,' criai : « Voil?i l,i France! » me ditil, coiiime un eiif.iiil cru- : a Ma mère 1 » ipiaiitl il e^t blesse, lijche avant de naître, il selioiivait p.iiivre ; lait pour rommander un ri'ginieiil on goiiveriKT l'Flal, il était sans autoi lié, .sans avenir ; no sain et robuste, il revenait iuliruiu ut tout Us(!i. vVins insLruclioo au milieu U'uu |>tiy»

LE LYS DANS L\ VALLÉE

où les hommns et les choses avaient grandi, nécessairement sans influence possible, il se vit ilépouillé de tout, Tnf^me do ses Ibrci's coiporelles et morales. Son man(]ue de lort'ine lui rendit son nom pesant. Ses opinions inébranlables, ses antécédons à Tarmée de Condé , ses chagrins, ses souvenirs, sa santé perdue, lui donnèrent une susceptibilité de nature à être peu ménagée en France, le pays des railleries. A demi-mourant, il atteignit le Maine, ofi, par un ha-ard dû peut-être à la guerre civile, le gouvernement révolutionnaire avait oublié de faire vendre une ferme considérable en étendue, et que son fermier lui conservait en laissant croire qu'il était le propriétaire.

Quand la famille de Lcnonoourt, qui habitait Givry, ch;1te.iu situé près d(> cette ferme, sut l'arrivée du comte de Mort-auf. le duc de Lenoncourt alla lui proposer de demeurer à Givry pendant le tiMnps nécessaire pour s'arranger une hahitaiion. La fan^ille Lenoncourt fut noblement généreuse envers le comte, qui se répara là durant plusieurs mois de séjour, et fit de-; etforts pour cacher ses douleurs pendant cette première halte. Les Lenoncourt avaient perdu leurs immenses biens. Par le nom, monsieur de Mortsauf était un parti sortable pour leur fille. Loin de s'opposer à son mariage avec un homme Agé de trente-cinq ans, maladif et vii'illi, niademoi'-elle de Lenoncourt en [parut heureuse. Un mariagi' lui acquérait le droit de vivre avec sa tante, la duchesse de Verneuil,sa'ur du prince de Blamont-Cliauvry, qui pour elle était une mère d'adofjtion.

Amie intime do la duchesse de Bourbon, mailame de Verneuil faisait partie d une société sainU- dont l'ùme était monsieur de Saint-Martin, né en Touraine, et surnommé le Philosophe inconnu. Les disciples dec(! philosophe prati<|uaient les vertus conseillées par les hautes spéculations de l'illuminisme my>tii|ue. Cette doctrine donne laclefdes mondes divins, e.Tplii)ue l'exi-'tence [lar des transformalions où l'homme s'achemine à de sulilimes deslinéi'^, libère le devoir de sa dégradation légale, applique aux peines do la vi(î la douceur inaltérable du quaker, et ordonne h- mépris d(! la soulTrance en inspirant ji; n(^ sais quoi de maternel pour l'ange (pie nou^ portons au ciel. Ost 11! stoïcisme ayant un avenir. La prière active et l'amour pur sont les élémens de celte foi qui sort du catholicisme de l'Eglise romaiiK! pour rentrer dans le christianisme de l'Fïgliso primitive. Mademoiselle de Lenoncourt resta néanmoins au sein de l'Eglise apo-toll(|ue, à la(|uelle satanlefut toujours (';;rdemenl lidèle. Iludeinent éprouvi'o par les (i)urnienles revoluliDun. lires , la ilurhes^e de Verneuilavait pris, dans les derniers joursde>a vie, unetejnte depiet(! pa^sioimi'equi versa dans l'Ame di' ^on enfant chéri la lumière de l'amour réle>te et l'huile de lu joie intirieurc. pour employer les expre-,-i(ins mêmes de Sainl-Marlin. La comtesse reçut piii-ieurs l(ij> cet homme di' paix et de vertueux s.'ivoir h Clochegoiirde, apiè> la mort de --a tante, chez lni|uelle il venait soineril.

Saint-Martin survc-illn de (loihegounle si's derniers livres imprimes h Tours che/ I.elourmy. Iiispni'e par la sagesse des vieilles Irimiies, qui ont expi'l imellle les détroits

orageux de la vie, madame de Verneuil donna Clochegourde n la jeune mariie pour lui faire un chez elle. Avec la grAce des vieillards qui est toujours parfaite «iiiand Ils sont gracieux, la duchesse ahanilonna tout à sa nièce, en seconlenlanl d'une cliamlue /lu-ile-sus de celle ipi'elle Ofcupail au|iaravaiit el ()ue prit la coiiitesso. Sa mort presque Mibite jeta des crêpes sur l(>s joii"* de celle limon, ('t imprima d'iiielïaçnbles tristesses sur Clocliegmirde rximme sur l'Amfi superstitieuse! delà marlei". Les premiers jours de son élalilis.sement en Touianie lurent pour l.i comtesse le seul temps non pas heureux, mais insoucieux de sa vie. Après ji's traverses dd son séjour h l'elraiiKer, monsieur de Morlsaul, wilislnil d'entrevoir un clemi'Hl avenir, eut comme une convalescnce d'Ame; il n-pu-a dans celte v,dlée les enivrante, o.li'iirsd'une esperanc4' lleurie. lorcede (ionger à m lortiine, i| so jeia dans les préparatifs de son outrvfiriaua^roiuuDKiiiu.uicuiuavuuy^i (Mjr uuûut (juelquo

joie ; mais la naissance de Jacques fut un coup de foudre qui ruina le présent et l'avenir : le médecin condamna le nouveau-né. Le comte cacha soigneusement cet arrêt à la mère ; puis, il consulta pour lui-même et reçut de désespérantes réponses que conlirma la naissance de Madeleine.

Ces deux événemens, une sorte do certitude intérieure sur la fatale sentence, augmentèrent les dispositions maladives de l'émigré. Son nom à jamais éteint, une jeune femme pure, irréprochable, malheureuse à ses côtés, vouée aux angoisses de la maternité sans en avoir les plaisirs; cet huniuK de son ancienne vie d'où germaient de nouvelles souffrances lui tomba sur le cœur , et paracheva sa destruction. La comtesse devina le passé par le présent el lut dans l'avenir. Quoique rien ne soit plus dilTicileque de rendre heureux un homme qui se sent fautif, la comtesse tenta cette entreprise digne d'un ange. En un jour, elle devint stnique. Après êlre descendue dans l'abîme d'où elle put voir encore le ciel, elle se voua, pour un seul homme, <i la mission qu'embrasse la sœur de charité pour tous; et afin de le réconcilier avec lui-même, elle lui pardonna ce qu'il ne se pardonnait pas. Le comte devint avare, elle accepta les privations imposées ; il avait la crainte d'être trompé, comme l'ont tous ceux qui n'ont connu la vie du monde que pour en rapporter des répugnances, elle resta dans la solitude et se plia sans murmure à ses défiances ; elle employa les ruses de la femme h lui faire vouloir ce qui était bien , il se croyait ainsi des idées et goûtait chez lui les plaisirs do la supériorité qu'il n'aurait eue nulle-part. Puis, après s'être avancée dans la voie du mariage, elle se résolut h ne jamais sortir de Clochei^ourde. en reconnaissant chez le comte une Ame hvsiériquo dont les écarts pouvaient , dans un pays de malice et de commérage, nuire h ses enfans. Aussi, personne ne soupçonnait-il l'incapacité réelle de monsieur de Mortsauf, ello avait paré ses ruines d'un épais manteau île lierre. I.e caractère variable, non pas meconleiil. mais mal content du comte . rencontra donc chez sa femme une terre douce it facile on il s'étendit en y sentant ses secrètes douleurs amollies par la fraîcheur des baumes.

Cet historique est la [dus Mm[ile expression des discours nrracbés ?i monsieur di- Chessej p^r un secret dé(iit. Sa connaissance du monde lui avait fait entrevoir quelques uns des mvstères ensevelis à Clocheirourde. Mais si, [lar sa sublime altitude, madame de Mortsauf Iromoait le mimde. elle ne [lul tiomper les sens intelli-ens de l'amour. Quand je me trouvai dans ma [lelile cliamlue. la jnescience de la vérité me lit bondir dans mon lit. je ne su[>iiorlai pas d'être à Ei"i[)es|e lor-que je pouvais voir les fenêtres de sa chambre;. [0 m'habillai, descendis fi pas de loup, el sortis du rliAteau par la [">rle d'une leur où se trouvait un escalier en colimaçon. Le froid de la nuit me rasséréna. Jojiassai l'Indre sur le jiont du moulin TtoM-e, el j'arrivai dans la bieiilii'ureuse loue en fac(> de Clocheirourde où brillait une lumière?» In dernière fenêlre du cA|e d'Azav. Jo re- Iroiivai mesnncii nnescontenqilalioiis, mais (laisiblos. mais entremêlées par les roulades du cbaiilre di's nuits amoureuses, et jiar la note uni<]ue du rossi^inol <les eaux. Il s'eveillail en moi des idi-es <pij cljssaienl comme des fanliU mes on enlevant les crê|ies qui jusqu'alors m'avaient dérobi' mou bel avenir. L'Ame et les sens étaient é;:alemenl charmi's. Avec quelle violence nies di'sirs montèrent jus- 1 u'.'i elle! I ombien de fols je me dis comme un insi n-é Min refrain : « L'nurai-je'f « Si durant les jours precedens l'univers s'était agrandi |iour moi , dans une seule nuit il eut un centre. A elle se ratlachi'renl mes <oiiloirs l'i m, s ambitions, je souhiiilai délie tout [lOiir elle, aliii d(> relaiio ut lie reiiijilir son cieur décime. Ilelle fut celle nuit passée sous ses lenêires, au milieu du murmure des eaux pasvnil h travers les vannes des moulins et enlrecou|)é par la voii (les heures siuinees nu clocher de Siebel

Pelll.iiit celte nml liaïk'liee de lumière où cette Oeur si- (Il raie nri'i.laira la vie, ji> lui liançai mon Ame avi'i- la foi tlu puijvro ciicvalior coilillu» Jo qm nou* nou* niiniuuiJ»

DE BALZAC

dans Cervanlès, et par laquelle nous commençons l'amour. A la première lueur dans le ciel, au premier cri d'oiseau, je me sauvai dans le parc de Frapesle; je ne fus aperçu par aucun homme delà campagne, personne ne soupçonna mon escapade, et je dormis jusqu'au moment où la cloche annonça le déjeuner. Malgré la chaleur, après le déjeuner, je descendis dans la prairie afm d'aller revoir l'Iudre et ses îles, la vallée et ses coteaux dont je parus un admirateur passionné; mais avec cette vélocité de pieds qui défie celle du cheval échappé, je reh-ouvai mon bateau, mes saules et mon Clochegourde. Tout y était silencieux et frémissant comme est la campagne à midi. Les feuillages immobiles se découpaient nettement sur le fond bleu du ciel; les insectes qui vivent de lumière, demoiselles vertes, cantharides, volaient à leurs frênes, à leurs roseaux; les troupeaux ruminaient à l'ombre, les terres rouges de la vigne brûlaient, et les couleuvres glissaient le long des talus. Quel changement dans ce paysage si frais et si coquet avant mon sonmieil ! Tout à coup je sautai hors de la barque et remontai le chemin pour tourner autour de Clochegourde d'où je croyais avoir vu sortir le comte. Je ne me trompais point, il allait le long d'une haie, et gagnait sans doute une porte donnant sur le chemin d'Azay qui longe la rivière.

— Comment vous portez-vous ce matin, monsieur le comte?

Il me regarda d'un air heureux, il ne s'entendait pas souvent nommer ainsi.

— Bien, dit-il ; mais vous aimez donc la campagne, pour vous promener par cette chaleur?

— Ne m'a-t-on pas envoyé ici pour vivre en plein air?

— Hé bien ! voulez-vous venir voir couper mes seigles?

— Mais volontiers, lui dis-je. Je suis, je vous l'avoue, d'une ignorance incroyalile. Je ne distingue pas le seigle du blé, ni le pr'uplicr du tremble ; je ne sais rien des cultures, ni des difïerenles manières d'exploiter une terre.

— lié bien ! venez, dit-il joyeusement en revenant sur SCS pa'i. Entrez par la petili; porte d'en haut.

Il remonta le long de sa haie en dedans, moi en dehors.

— Vous n'apprendriez rien chez monsieur de Chessel, me dil-il; il e^t trop grand seigneur pour s'occuper d'autre chose que de recevoir les comptes de son régisseur.

Il me montra donc ses cours et ses bSlimens, les jardins d'agrément, les vergers et les potagère. Enfin, il me mena vers celle longue allée d'acacias et do vernis du Japon, bordée par la rivière, où j'a(ierçus ii l'autre bout, sur un banc, madame de Mortsauf occupée avec ses deux enfans. line femme est bien belle vous ces menus feuillages iremblans et découpés 1 Surpris(! peut-Cire de mon iiaif empressement, elle ne se dérangea pas, sachant bien (|uc nous irions à elle. Le comte me fit admirer la vue de la vallée, qui, de l.'i, présente un a-pect toul diflerent d(! ceux (ju'ellc! nvoil déroulée selon les liiiuleur-- où nous avions pass('. Lh, vous eussiez dit d'un [letil coin de la Suisse. La prairie, sillonnée par les rui'-seaux qui se jettent dans l'Indre, se découvre dans sa longueur, et se prrd en lointains vaporeux. Du c/ilé d(! Monlbazori, l'O'il aperçoit une. imrnensi! étendue verte, et sur tous les autres |iointsse trouve an Ot(' (par di'-. collines, par drs masses d'arbres, par des rochers. Nous nllongeflnus le pas pour aller saluer madame do Morl'-nuf, qui lais'-a tomber tout à coup le livre où lisiit Madeleine, et prit sur ses genoux Jacques en proie h une toux ronvulslve.

— lié bien I qu'y n-t-ilT s'iicrio le comte en devenant bl<^me.

— Il n mal h la porge, répondit la mère, qui semblait no I>n» me voir ; ro ne sera rien.

Elle lui l'-nnil h la fois In leioct le dos, et do ses yeux ■onnienl drux rayons ([ui versaient la vie h celte pauvre ftible rrr'aliire.

— V()u> (Mfs d'une Incroyable imprudence, reprit le «nmle avec, aigreur; vous l'exposez nu IVoid de In rivièrr! il l'asv-yez sur un banc de pierre,

— M'iiH, mon pfire, le Luni: Im^lnl B'^rl»» M«<leif'ini'.

— Ils étouffaient là-haut, dit la comtesse.

— Les femmes veulent toujours avoir raison, dit-il en me regardant.

Pour éviter de l'approuver ou de l'improuver par mon regard, je contemplais Jacques qui se plaignait de souffrir dans la gorge, et que sa mère emporta. Avant de nous quitter, elle put entendre son mari.

— Quand on a fait des enfans si mal portans, on devrait savoir les soigner ! dit-il.

Paroles profondément injustes ; mais son amour-propre le poussait à se justifier aux dépens de sa femme. La comtesse volait en montant les rampes et les perrons. Je la vis disparaissant par la porte-fenèlre. Monsieur do Mortsauf s'était assis sur le banc, la tète inclinée, songeur; ma situation devenait intolérable, il ne me regardait ni ne me parlait. Adieu cette promenade pendant laquelle je comptais me mettre si bien dans son esprit. Je ne me souviens pas d'avoir passé dans ma vie un quart d'heure plus horrible que celui-là. Je suais à grosses gouttes, me disant: « M'en irai-jc ? ne m'en irai-je pas ? » Combien de pensées tristes s'élevèrent en lui pour lui faire oublier d'aller savoir comment se trouvait Jacques ! Il se leva brusquement et vint auprès de moi. Nous nous retournâmes pour regarder la riante vallée

— Nous remettrons à un autre jour notre promenade, monsieur le comte, lui dis-je alors avec douceur.

— Sortons! répondit-il. Je suis malheureusement habitué à voir souvent de semblables crises, moi qui donnerais ma vie sans aucun regret pour conserver celle do cet enfant.

— Jacques va mieux; il dort, mon ami, dit la voix d'or. Madame de Mortsauf se montra soudain au bout de l'allée; elle arriva, sans fiel, sans amertume, et me rendit mon salut. Je vois avec plaisir, me dit-elle, que vous aimez Clochegourde.

— Voulez-vous, ma chère, que je monte h cheval et que j'aille chercher monsieur Deslandes? lui dit-il en témoignant le désir de se faire pardonner son injustice.

— Ne vous tourmentez point, dit-elle , Jacques n'a pas dormi cette nuit, voilà tout. Cet enfant est très nerveux, il a fait un vilain rêve, et j'ai passé tout le temps h lui conter des histoires pour le rendormir. Sa toux est purf ment nerveuse, je l'ai calmée avec une pasUlle de gomme, et le sommeil l'a gagné.

— Pauvre femme 1 dit-il en lui prenant la main dans les siennes et lui jetant un regard mouillé, je n'en savais rien.

— A quoi bon vous inquiéter pour des riens? allez à vos seigles. Vous savez ! Si vous n'ôles pas là, les métayers laisseront les glaneuses étrangères au bourg entrer dans le champ avant que les gerbes n'en soient enlevées.

— Je vais faire mon premier cours d'agriculture, madame, lui dis-je.

— Vous êtes à bonne école, r('pondit-elle en montrant le comte, de qui la bouche se contracta pourexprimer ce sourire de contentement que l'on nomme familièrement /a»r« lu liiiiirhc en cjinr.

Deux mois après seulement, je .sus qu'elle avait passé cette nuit en d'horribles anxiétés, elle avait craint que son fils n'eiH le croup. El moi, j'étais dans ce bateau, mollement bercé par des pensées d'amour, imaginant ()uo de sa fenêtre elle me verrait adorant la lueur de celle bougie qui éclairait alors son front labouré par de mortelles alarmes. |,c croup n'gnnil à Tours, et y faisait d'affreux ravages. Quand nous lilines à In porte, le comte me dit d'une voix émue : — Madame de Mort auf est un auge ! Ce mot mo III chanceler. Je ne connaissais encore (jue* superficiellemenl crile l'iimille, l'I le remords si naturel dont est saisie une Ame jeune en pareille occmskim, me cria : « Uo (|Ue| droit Iroublerajs-lu celte p.iix piojiwide?»

Heureux de rencontrer pour audjleur un jeune hommo sur lequel il pouvait remporter d(> faciles triomphes, lo comte me parla de l'avenir «jne le retour des Bourbons pr(Sparuii h la l"rnn(X'. Nous eûmes un© convor9«tion vagabonde

LE LYS DANS LA VALLÉE

lô

dans laquelle j'entendis de vrais enfantillages qui me surprirent étrangement. Il ignorait des faits d'une évidence gcoraélrique; il avait peur des gens instruits; les supériorités, il les niait; il se moquait, peut-être avec raison, des progrès; enfin je reconnus en lui une grande quantité de fibres douloureuses qui obligeaient à premlre tant de précautions pour no le point blesser, qu'une conversation suivie devenait un travail d'esprit. Quand j'eus pour ainsi dire palpé ses défauts, je m'y pliai avec autant de souplesse qti'cn mettait la comtesse à les caresser. A une autre époque de ma vie, je l'eusse indubitablement froissé; mais, timide comme un enfant, croyant ne rien savoir, ou croyant que les hommes faits savaient tout, je m'ébahissais des merveilles obtenues à Clochegourde par ce patient agriculteur. J'écoutais ses plans avec admiration. Enfin, flatterie involontaire qui me valut la bienveillance du vieux gentilhomme, j'enviais cette jolie terre, sa position, ce paradis terrestre en le mettant bien au-dessus de Frapcsie.

— Frape-le, lui dis-je, e4 une massive argenterie, mais Clochegourde est un écrin de pierres précieuses I

Phrase qu'il répéta souvent depuis en citant l'auteur.

— Ile ! bien, avant que nous y vinssions, c'était une dé- .solation, disait-il.

J'étais tout oreilles quand il mo parlait de ses semis, do ses pépinières. Neuf aux travaux de la campagne, je l'accablais de questions sur les prix des choses, sur les moyens d'exploitation, et il me parut heureux d'avoir à m'apprendre tant de détails.

— Que vous enseignc-t-on donc? me dcmandalt-il avec étonnement.

Dès cette première journée, lo comte dit à sa femme en rentrant :

— Monsieur Félix est un charmant jeune homme 1

Lo soir, j'écrivis à ma mère de m'envoyer des habillemens et du linge, en lui annonrant que je restais à Frapcsie. Ignorant la grande révolution qui s'accomplissait alors, et ne comprenant pas Tinfluence qu'elle devait exercer sur mes destinées, je croyais retourner à Paris pour y achcvor mon Droit, et comme l'École ne reprenait ses cours que d.ms les [iremirrs jours du mois de novembre, j'avais deux mois et demi di'vant moi.

Pendant les premiers momens do mon séjour, je tentai de m'unir intimement au comte, et ce fut un temps d'im- (iressions cruelles.

Je découvris en cet homme une irascibililé sans cause, une pronqilituile d'action dans un cas désespéré, (pii m'ef- Irayi'rrnt. Il se rencontrait en lui des retours soudains du geniilhomme si valeureux à l'armée d(! (;ond(', (|uel(|ues éclairs [)araboli(|ues do ces volontés (jui peuvent, au jour des circonslances graves, trouer la iiolilique à la manière des bombes, et qui, [lar bs bn^ards de la droiture et du courage, font d'un honune coudanuii'; à vivre dan^ s.igeiililboinniière un d'KIbi'e, un lionchamp, un Clianlle. Devant certaines sup|iovilions, son iirz se coulrailait, son froTit s'i'clairall, et ses yeux laiiraieul uni- foudre aus--ilôl amollie. J'avais peur qu'en surprenant le langage de mes yeux, niouMeur de Morlsauf ne me luAt sans rellexion. A celle époque, j'ilais exilusiveineiit lemlre. l.u volonté, (|ui modilii! M l'Ir.inKi'inent les lionunes, conuuençalt si'idenniil à poindre en moi. Mes excessifs désirs in'uvairnt conumi nique ces rapides ébranlemens de la sensibililé qui ressemblent aux secou'-ses de la prur. La lutte ne me fnisail pas trernbliT, mai--ji' no voulais pas perdre la vie sans AToir k'ol^te le- Ixinlieur d'un amour partagi'. Les difllcultùs l'I mes di'sirs giaiidis-aieiit sur deux ligues parallèles.

Comiiienl parler d(! mes senljmeiis'M'elais en proie ù je navranli's perplexités. J'attendais un ha-«rd, j'obsertai>, jeme familiarisais avec les enliins de ipii je me (Is .limer, ji' l.liliais de ni'ideiitdier aux cliosesdela mai-oii. liiseiiMblemenl le comle se contint moins avec moi. Je connus donc ses soinlaiiiH cliaiiKemins d'humeur, ses profoiiiles tristes es sans motif, ws soulèviMuens brusques, res plaintes amères el cassunti's, sa iroidc-ur liuim-U'e, m s mouvemens do folie répnnu's, k^s géniissiuieiis d'enltiid,

ses cris d'homme au désespoir, î-cs colères imprévues. La nature morale S3 distingue de la nature physique en ceci, que rien n'y est absolu : l'intensité des cll'ets est en raison de la portée des caractères, ou des idées que nous groupons autour d'un fait. Mon maintien à Clochegourde, favenir de ma vie dépendaient de cette volonté fantasque. Jo ne saurais vous exprimer quelles angoiss t s pressaient mon âme, alors aussi facile h s'épanouir qu'à se contracter, quand en entrant, jo me disais : « Comment va-t-il me recevoir?» Quelle anxiété de co'urme brisait alors que tout-i coup un orage s'amassait sur ce front neigeux 1 C'était u.l qui-vive continuel. Jo tombai donc sous le despotisme do cet homme. Mes souffrances me. firent deviner celles do madame de Mortsauf. Nous conuncnçâmes à échanger des regards d'intelligence, mes larmes coulaient quelquefois quand elle retenait les siennes. La comtes-e et moi, nous oous éprouvâmes ainsi par la douleur. Combien de découvertes n'ai-je pas faites durant ces quarante premiers jours pleins d'amertumes réelles, de joies tacites, d'espérances tantôt abîmées, tantôt surnageant! Un soir je la trouvai religieusement pensive devant un coucher de soleil qui rougissait si voluptueusement les rimes en laissant voir la vallée comme un lit, qu'il était impossible de ne pas écouler la voix de cet éternel Caiiiii/ue des Cantiques par lequel la nature convie ses créatures à l'amour. La jeuno fille reprenait-elle des illusions envolées? la femme souffrait-elle do quelque comparaison secrète? Je crus voir dans sa pose un abandon prolitable aux premiers aveux, etlui dis : — Il est des journées difliciles!

— Vous avez lu dans mou âme, me dit-elle, mais comment î

— Nous nous touchons par tant de points I répondis-jc. N'appartenons-nous pas au petit nombre de créatures privilégiées pour la douleur et pour lo plaisir, de qui les qualités sensibles vibrent toutes à l'unisson en produisant de grands retentissemens intérieurs, et dont la nature nerveuse est en harmonie constante avec le principe des choses! Mettez-les dans un milieu oii tout est dissonance, ces personnes souffrent horriblement, comme aussi leur plaisir va jusqu'à l'exaltation quand elles rencontrent les idées, les sensations ou les êtres (pii leur sont sympathiques. Mais il est pour nous un troisième état dont les malheurs no sont connus tpie des unies alfectées par la mémo maladie, cl chez les(]uelles se rencontrent de fraternelles compréhensions. Il peut nous arriver de n'èlie impressionnés ni en bien ni en mal. Cnorgui^ expressif doue de mouvement s'exeire alors en nous dans le vide, se passionne .sans objet, nuid des sons sans iiroduire de meloilie, jette des acceiis cpii se perdent dans le silence! espèce de con- Irailiction terrible d'une àme (jui se révolte contre l'inulililé du nr'ant. Jeux accablans dans lesquels noire |)Uissanco s'éohap|ie tout entière sans aliineiil, comme le sang par une blessures inconnue. La sensibilité coule à torrens, il en résulte d'Inu rililcvs allaiblissiMiiens, d'imlicibles mélancolies pour lescpielles le coulessionnal n'u pas d'oreilles. N'ui-jo pas exprimi! nos communes douleurs?

File Iressailiil, el, sans cesser de regarder le couchant, elle me répondit :

— Comment si jeune suvez-vous ces choses? Avez-\0U9 doue eli' lemme?

— Alil lui repondis-je d'une voix émue, mon enfance a été' comme unelongiK^ maladie,

— J'entends lousscr Madeleine, me dit-elle en me (luiltant a\ei; précipitation,

La coMilessc nie vit assjdu chez elle sans en prendre de ronibraKe, par ileux raisons. Ii'abord r-lle élail pure coiinne un eiiLinl, el sa pen<éi' ne se jiUait dans nucuii écart. Vxm j'ailiii-.Us lo comie, je fus uiii< p;^liiiv ji ce lion sans oiu.'|es el sans crinii'i'e. Liiliii, j'av.iis liin p,ir Irouvi'r une rai un de venir ipil nous parut plausible ii tous. Je ne sjiMiis |mis le Iriclrae, monKieiir île Morlsauf me proposa de me l'enseigner, j"«i-cepl/ii. Iiaus le moinenl oii se lit notre accord, la comtesse ne put s'eiuptVIier île m'iKlres-er un regard d)» compassion (pu voulait diri' ; a Mais vous vous jetej dant

DE BALZAC

la gupule du loup ! » Si je n'y compris rien d'abord, le troisième jour je sus à quoi je m'étais engagé. Ma patience que rien ne la^se, ce fruit de mon enfance, se mûrit pendant ce temps d'épreuves. Ce fut un bonheur pour le comte que de se livrer à de cruelles railleries quand je no medais pas en pratique le principe ou la règle qu'il m'avait expliqué; si je réfléchissais, il se plaignait de l'cniuii quecau^e un jeu lent ; si je jouais vite, il se fâchait d'être pressé; si je faisais des écoles, il me disait, en en profitant, que je me dépêchais trop.

Ce fut une tyrannie de magister, un despotisme de férule dont je ne puis vous donner une idée qu'en me comparant à Epictète tombé sous le joug d'un enfant méchant. Quand nous jouâmes de l'argent, ses gains constans lui causèrent des joies déshonorantes, mesquines. Un mot de sa femme me consolait de tout, et le rendait promptement au sentiment de la politesse et des convenances. Bientôt je tomtiai dans les brasiers d'un supplice imprévu. A ce métier, mon argent s'en alla. Quoique le comte restât toujours entre sa femme et moi ju-^qu'au moment où je les quittais, quelquefois fort tard, j'avais toujours l'espérance de trouver un moment où je me glisserais dans son cœur; mais pour ot)tenir celte heure attendue avec la douloureuse patience du chasseur, ne fallait-il pas continuer ces taquines parties où mon âme était constamment déchirée et qui cmporlaii-nt tout mon argent I Combien de fois déjà n'étions-nous pas demeurés silencieux, occupés à regarder un effet de soleil dans la prairie, des nuées dans un ciel gris, les collines vaporeuses, ou les tremblemens de la lune dans les pierreries de la rivière, sans nous dire aulrc chose que : — La nuit est belle!

— La nuit est femme, madame.

— Quelle tranquillité!

— Oui, l'on ni' p 'ut pas Wre tout ^ fait malheureux ici. A celle réponse elle revenait à sa tapisserie. J'avais (ini

par entendre on elle des reniueni(>ns denirailles causés par uni- aflerlion <]ui voulait sa place. Sans argent, adieu les soirées. J'avais éirit à ma mère de m'en envoyer; ma mère me gronda, cl ne ni'i-n doiuia pas pour huit jours. A qui donc en demander? Et il s'agissait di; ma vie! Je retrouvais donc, au sein de mon premier grand boidiitu'. Us souffrances qui m'avaient assailli partout ; mais à Paris, au ollége, h la pension, j'y avais échappé par uno pensive abstinence, mon malheur avait été négatif; à Fra- [K-sle il devint aciif; je connus alors l'envie du vol, ces cririHs rêvés, ces épouvantables rages ipii silloiini'iit lame et que nous devons étiiUl'fiT sous peine de [«-rdre noire i)roprn l'ilime. Les souvenirs des cruelles medilalioiis, des aii- (,'oisse> qur- m'impo>a la parcunonii' de ma mère, m'ont inspiré pour Ir-s jeunes gens la sainic indul;,'eiu'e de ceux qui, sans avoir failli, sont arrivés sur le boni de l'abîme «•oniine pour en me-urer la profondi'ur. Q\ioique ma pioliilé, nourrie de sururs lioides, se soit Ibrtlliec! en ces moinens oii la vii; s'entr'ouvre cl laisse voir l'aride gravier <le son lil, toutes les lois que la lenibliijustice humaine a lire w)ii (flaive sur le cou d'un bomini', je me suis dit : u Les lois pennies ont été faites par îles gens qui n'ont pas coiuni le m ilhi'ur. u l'^u celle exlreinili', je iléionvris dans la bililiollièque (le motisieur de Chessel le liaili' du Iriitiiic, (!t l'éludiai; puis nion liôle voulut bien me donner quelques Inritht; moliM <lureiiient mené, je pus faire des progrès, nppliquiT li's rèxie» et les r:alculs rpie j'appris par cfeur. Iji peu de jours je fil-, en elal de dompter mou maître; mais quand je le ga^îiiai, si m humeur devint ext-crable; M-syeux ■•iincelèreiil comme ceux ile^ li;;rr's, sa ligure se crispa, ws MiurriU juuèrenl roinme je n'ai vu jouer les sourcils de IHTHonne. Si"i plduiles lureiil cillo d'iui enfant nAlé. l'arloiH II jetul le.H des, M- nieli.nl en fureur, In-pigiiait, mordait sou cornel et me disait des injures. Ces violences eun-lll un lerine. Quaml j'eus «npiis un jeu silpil ielir, je ciplldiiisis In balaillp Ji mon );re; je m'arrangeai pour (|u'à la llii (oui li^t h peu près cKal, eu le laissant ({aKnir duraiil la première niuilie île la purlie, et nlabli'suiil l't'quilibre peulUiil lu sccoiidu moitié. La lin du uiuuduauiuit iiiuius sur-

pris le comte que la rapide supériorité de son écolier; mais il no la reconnut jamais. Le dénoùment constant de nos parties fut une pâture nouvelle dont son esprit s'empara.

— Décidément, disait-il, ma pauvre lèle se fatigue. Vous gagnez toujours vers la fin de la partie, parce qu'alors j'ai perdu mes moyens.

La comtesse, qui savait le jeu, s'aperçut de mon manéga dès !a première fois , et devina d'immenses témoignages d'affection. (~es détails no peuvent être appréciés que par ceux à qui les horribles difficultés du trictrac sont connues. Que ne disait pas cette petite chose! Mais l'amour, comme le Dieu de lîossuet, met au-dessus des plus riches victoires le verre d'eau du pauvre, l'effort du soldat qui périt ignoré. La comtesse me jeta l'un de ces remercîmens muets qui brisent un cœur jeune : elle m'accorda le regard qu'elle réservait à ses cnfans! Depuis celle bienheureuse soirée, elle me regarda toujours en me parlant. Je ne saurais expliquer dans quel état je m'en fus en m'en allant. Mon âme avait absorbé mon corps, je ne pesais pas, je ne marchais point, jo volais. Jo sentais en moi-même ce regard, il m'avait inondé do lumière, comme son adieu, monsieur 1 avail Cait Tclcuiir en mon âme les harmonies que contient l'0/?/f(, o' filial do la résurrection pascale. Jo naissais à une nouvelle vie. J'élais donc quelque chose pour elle! Je m'enciormis en des langes de pourpre. Dos flammes passèrent devant mes yeux fermés en se poursuivant dans les ténèbres comme les jolis vermisseaux de feu qui courent les uns après les autres sur les cendres du pa- |Mer brûlé. Dans mes rêves, sa voix devint je ne sais quoi de palpable, une atmosphère qui menveloppa de lumière et de parfums, une mélodie qui me caressa res]irit.

Le lendemain, son accueil exprima la plénitude dcsscntimens octroyés, et je fus dès-lors initié dans les secrets do sa voix. Ce jour devait être un des plus marquans do ma vie. Après le dîner, nous nous promenâmes sur les hauteurs, nous allâmes dans une lande où rien ne pouvait venir, le sol en était pierreux, desséché, sans terre végétale; néanmoins il s y trouvait quelques chênes cl des buissons pleins de sinellcs ; mais, au lieu d'herbes, s'étendait un tapis de mousses fauves, crépues, allumées par les rayons du soleil couclianl, et sur lequel les pieds glissaient. Je tenais Madeleine par la main pour la soutenir, et madame do Morlsauf donnait le bras à Jacques. Le comte, qui allait en avant, se retourna, frappa la terre avec sa canne, el me dit avec un'accent horrible : — Voilà ma vie! Oh! mais avant de vous avoir connue, repril-il en jelant un regard d'excuse sur sa femme, lléparation tardive, la comtesse avait pâli. Quelle femme n'aurait pas chancelé commo elle en recevant ce coup'?

— Quelles délicieuses odeurs arrivent ici, et les beaux efl'ets de lumière ! m'écriai-jo ; je voudrais bien avoir h moi celli' laiiile, j'y trouverais peut-êlre des trésors en la sondant ; mais la plus certaine richesse serait votre voisinage. Qui d'allleiirs ne payerai! pas cher une vue si harmonieuse à l'ieil, et C(!tte rivièio serpentine où l'âme so baigne (>nlro les frênes et les aulnes. Voyez la dill'érence des Koûls'f Pour vous, ce coin do terre est une lande; pour moi, c'est un paradis.

lille me remercia p,u' un regard.

— i::-:l(igue ! lit-il d'un Uui amer, ici n'i si pas la vie d'un homme (|ui porte votre nom. Puis il s'interrompit el dit : — lùilendez-vous les cloches d'Azay'f J'enleiids posilivemi'lit siiiiner di's cloches.

Mail.ime de MiHlsaiir me regarda d'un air etl'rayé, Madeleine me serra la main.

— Vniilez-vous que iious reiilri(His iaire un trictrac 7 lui dis-je, 1(1 bruit d(>s dés vous empêchera d'culendre celui des cloches.

NiMis revînmes îi Clocliegourde en parlant à bâtons rompus. Le comie se |i|ai;;nail de douleurs vives sans les pré- ( iser. Quand nous dîmes au s;don, il y eut entre nous tous nue liidellmssalile iiii-erlilude. L(i comIe i'tail pliiui;e dans un laiileiiil, absorbé dans uiu; conten.plalion respi'clee par .SI femme (pu so coiiiiaissuil uui symptOmcs do lu muladia

LE LYS DANS LA VALLÉE

lî

et savait en prévoir les accès. J'imitai son silence. Si elle ne me pria point de m'en aller, peut-être crut-elle que la partie de trictrac égaierait le comte et dissiperait ces fatales su-cpptil)ilités nerveuses dont les éclats la tuaient. Rien n'était plus difficile que de faire faire au comte cette partie de trictrac, dont il avait toujours grande envie. Semblable à une petite maîlre«se, il voulait êlre prié, forcé, pour ne pas avoir l'air d'être obligé, peutèlre par cela même qu'il en était ainsi. Si, par suite d'une conver-ation intéressante, j'oubliais pour un moment mes salamaiek, il devenait maussade, âpre, bles-^ant. et s'irritait de la conversation en contredisant tout. Averti par sa mauvaise humeur, je lui proposais une partie; alors il coquetait : « D'abord il était trop tard, disait-il, puis je ne m'en souciais pas. » Enfin des simagrées désordonnées, comme chez les femmes qui finissent par vous faire ignorer leurs véritables désirs. Je m'hamiliais, je le su|)pliais de m'cntretenir dans une science si facile à oublier faute d'exercice. Celle fois j'eus besoin d'une gaîté folle pour le décider à jouer. Il se plaignait d'étourdissemensqui l'empêcheraient de calculer, il avait le crûne serré comme dans un élau, il entendait des sitflcmi-ns , il étoufi'ait et poussait des soupirs énormes. Enfin il consentil à s'attabler. Madame de :N'ort-auf nous quitta pour coucher ses enfans et faire dire les prières h sa maison. Tout alla bien pendant son absence, je m'arrangeai pour que monsieur de Morfsauf gagnât, et son bonheur le dérida brusipiement. Le passage subit d'une tristesse qui lui arrachait de sinistres prédictions sur lui-même h cette joie d'homme ivre, à ce rire fou et presque sans raison, m'ln(|uiéta, me glaça. Je ne l'avais jamais vu dans un accès si franchement accusé. Notre connaissance intime avait porté ses fruits, il ne se gênait plus avec moi. Chaque jour il essayait de m'envelopper dans sa t.vrannii^ d'assurer une nouvelle pûlure ;ison humeur, car il semble vraiment que les maladies morales soient des créatures qui ont leurs appi'tils. leurs insiincts, et veulent augmenter l'espace de leur empire confuie un [iroprii'laire veut auLcmenter son domaine. La couUesse descendit, et vint près du trictrac pour mieux éclairer sa tapisserie, mais elle se mil <i son métier ilans une np[)réhi'nMon mal déguisée. Un coup funeste, et que je ne [lus eni|iêrlier, changea la face (kl comtes ; de gaie, elle (le\int sombie; de pourpre, elle devint jaun(!, ses yeux vacillèrent. Puis arriva un dernier mallieiir qu(! je no pouvais ni prévoir ni réparer. Monsieur de Moilvauf amena pour hii-inênie un de foudroyant qui d(!ciila sa ruine. Ans-ilôt il se leva, jeta la table sur itKji, la lampe à terre, fiappa du poini^siir la consol(!, et sauta par le salon, je ne saurais dirc^ qu'il marcha. Le torrent d'injures, d'imprécations, d'apostrophes, do [jhrases incohérentes (|ui sortit de sa bouclu; , aurait fait criiM'e à qMe|(|ni':intiqu(! possession, comme au moyen-âge. Jugez lie tiiijli alliluiU^I

— Allez dans lu jardin, mo dit-elle en me pressant la main.

J(! sortis sans que le comte s'aperçût do ma dispiirilion. Delà lerrassr' o(i je me rendis ii pas lents, j'entendis les éclats de sa voix et ses K''niisseiMens ipii parlaient de sa chambre contiKuë il la saille à inaii:;er. A lravl'r^ la leinpêto, j'entendis aussi la voix de ran;,'e (pij, par intervalles, s'élevait comme un chant de rossi^cnol au moment où la pluie va cesser. Je me promenais sous les acicias par la plus belle nuit du mois d'août liniss;inl, en allendanl que la comtesM' m'y rejoinnil. I'!lle idlail venir, son K<'-te mo l'avait promis. Depuis (pielquesj'uir-, une explication llot- .ail entre nous, et semliiait devoir ecliili»r au piemier mol qui l'erail jaillir la source Irop pleine en no. ilnies. guello liDiite rel/inlail l'heure de notre parfaite enleule? peut-être ainiail elle iiulanl que je rennais ce Ire-sajllemenl semblnlile aux eiilnlidiis de lu peiir,(pii meurtrit la seiiMbillté, pendant ces niuineiis où l'on relient ni vie près de di'border, oli l'on lie, île h dévoiler son inlerjeiir, en obél-sanl h la pudeur ipii «Kite lis jeunes filles nvant qu'i'lles ne sn inontieiil h t'epoiix aime. Nous avions .iKiandi iioiiH-niêines pur nos pensées accumulées relto première conlldeuce dl^- DK nii.7«r. — II.

venue nécessaire. Une heure se passa. J'étais assis sur la balustrade en briques, quand le retentissement de son pas mêlé au bruit onduleux de la robe flottante anima l'air calme du soir. C'est des sensations auxquelles le cœur ne suffit pas.

— Monsieur de Mortsauf est maintenant endormi, me dit-elle. Quand il est ainsi je lui donne une tasse d'eau dans laquelle on a fait infuser quelques lêles de pavots, et les crises sont assez éloignées pour que ce remède si simple ait toujours la même vertu. Monsieur, me dit-elle en changeant de ton et prenant sa plus persuasive inflexion do voix, un hasard malheureux vous a livré des secrets jusqu'ici soigneusement gardés , promettez-moi d'ensevelir dans votre cœur le souvenir de cette scène. Faites-le pour moi, je vous en,prie. Je ne vous demande pas de serment, dites-moi le oi(( dfc l'homme d'honneur, je serai conlenlo

— Ai-je donc besoin de prononcer ce oui? lui dis-je. No nous sommes-nous jamais c impris?

— Ne jugez point défavorablement monsieur de Mortsauf en voyant les effets de longues souffrances endurées pendant l'émigration, reprit-elle. Demain il ignorera conqilétemenl les choses qu'il aura dites, et vous le trouverez excellent et affectueux.

— Cessez, madame, lui répondis-je, de vouloir justifier le comte, je ferai tout ce que vous voudrez. Je me jetterais à l'instant dans l'Indre, si je pouvais ainsi renouveler monsieur de Mort-auf et vous rendre à une vie heureuse. La seule chose que je ne puisse refaire est mon opinion, rien n'est plus fortement tissu en moi. Je vous donnerais ma vie, je ne puis vous donner ma conscience ; je puis ne pas l'écouter, mais puis-je l'empêcher de parler? or, dans mon opinion, monsieur do Morl-auf est...

— Je vous entends, dil-elle, en m'interrompant avec une brusquerie insolite, vous avez raison. Le comte est nerveux comme une petite maîtresse, reprit-elle pour adoucir l'idée de la folle en adoucissant le mot, mais il n'est ain^ique par intervalles, une fois au plus par année, lors des grandes chaleurs. Combien de maux a Ciiusés l'émigration ! Combien de belles existences perdues ! Il eût été, j'en suis certaine, un grand homme de guerre, l'honneur de son pays.

— Je le sais, lui dis-jo en l'interrompant h mon tour, et lui faisant comprendre qu'il était inutile de mo tromper.

Elle s'arrêta, posa l'une de ses mains sur son front, et me dil : — «Oui vous a donc ainsi produit dans notre inti'rli'ur? Dieu veut-il m'envoyer un secours, une vive ainitjé qui me soutienne? reprit-elli- en appuyant sa main sur la mienne avec force, car vous êtes bon, gt'niTeux... h Elle leva les yeux vers le ciel, comme pour invoquer un visible ti''moignage qui lui conlirniAt ses secrètes espi'Tances , et les rep irla sur moi. lilectriso par ce rej^ard qui jetait une Ani(> dans la mienne, j'eus, selon la juris|iiudeiK'.' mondaine , un manque de tact ; mais , cheï certaines rtmes , n'est-ce pas souvent précipitation généreuse au devant d'un dan^rer, envie de prévenir un choc, cr.iinte d'un malheur (pii n'arrive pas, el plus siuivent encore n'est-ce pas l'inlerro^'ation brusque faite h un co-ur , un coup donnt' pour savoir s'il revoiine fi l'iinisMin? l'Iu-ieiirs pensées s'élevèrent en moi coinine des Iucuin, et me conseillèrent do laver la tache qui souillait ma c.mdeur, au moment où jo prévoyais une complète imtialliu).

— Àv.mt d'aller plus loin, lui dis-j(< d'une voix nlléréo par des palpitations facilemeiil entendues dans le profond silence où nous étions, iiermeltez- moi do puriliir un souvenir du passé?

— Tais(>z-voiis, me dil-elle vivement en me mettant sur les lèvres un doigl qu'elle rtta nusMliM. Elle me regarda fièrenienl ciimiiie une femme liop haut située pour que l'injure plll-se l'atteindre, el me dit d'une voix trouMee : — je sais de ipioi vous voulez parler. Il s'agit d'i premier, du dernier, du seul outrante ipie j'aurai recul Ne parlez jamais de ce bal. Si la chrétienne vou> n pardonné, In feiiiine soulïre encore.

— Ne soyei pus [)lus impitoyable que ne lest Dieu, \wi

'Eilraii do la Com/dH humainr.) 0 — 3

DE BALZAC

dis-je en gardant entre mes cils les larmes qui me vinrent aux yeux.

— Je dois être plus sévère, je suis plus faible, réponditelle.

— Sfais, repris-'e avec une manière de révolte enfantine, écoutpz-moi, quand ce ne serait que pour la première, la dernière et la seule lois de votre vie.

— Eh bien I dit-e!le, parlez! Autrement, vous croiriez que je crains de vous entendre.

Sentant alors que ce moment était unique en notre vie , je lui dis avec cet accent qui commande l'attention, que les femmes au bal m'avaient été toutes indifférentes comme celles que ''avais aperçues jusqu'alors; mais qu'en la voyant, moi de qui la vie était si studieuse, de qui l'âme était si peu hardie , j'avais été comme emporté par une Irénésj'e qui ne pouvait être condamnée que par ceux qui ne l'avaiont jamais éprouvée, que jamais cœur d'homme ne lut si bien empli du désir auquel no résiste aucune créature et qui fait tout vaincre, même la mort...

— i't le mépris î dit-elle en m'arrétant.

— Vous m'avez donc méprisé? lui demandai-je.

— 'Se parlons plus de ces choses, dit elle.

— Mais [larlons-en! lui répondis-je avec une exaltation causée par une doubur surhumaine. Il s'agit de tout moini me, de ma vie inconnue, d'un secret que vous devez connaître ; autrement je mourrais de désespoir! Ne s'agitil pas nussi de vous, qui, sans le savoir, avez été la Dame nu{ mains d(î la(|uille reluit la couronne promise aux vainqueurs du tournoi.

Je lui contai mon enfance et ma jeunesse, non comme je vous l'ai dite, en la jugeant à distance; mais avec les paroles ardentes du jeune honmie de qui les blessures saignaient encore. iMa voix retentit comme la hache des bûcherons dans une forêt. Devant elle tombèrent à grand bruit les années mortes, les longues douleurs qui les avaient hérissées de branches sans téuillages. Je lui peignis avec des mots entievrés une foule de détails terribles dont je vous ai (ait grilce. J'étalai le tréi^or de mes vœux brillans, l'or vierge de mes désirs, tout un co'ur brûlant conservé sous U'ji glaces de ces alpes entassées par un continuel hiver. Lo^^que, courbe sous le poids de mes soûl Irances redites avec les charbons d'Isaïe, j'attendis un mol de cette li-nime qui m'i'couloil la tétc baissée, elle éclaira les ténèbres (lijr un nganl, elle anima les mondes terrestres et divins (i.jr un seul mot.

— Nous avons eu la mi^me enfar^f! 1 dit-elle en me montrant un visage où reluisait rauréoin des martyrs. Après une pau^e où nos Smesse niarièrenl dans cette même pensée consolante : j(; ii'elnis donc pa-. seul c'i souIVrirl la comtesse me dit de sa voix r(''>ervée (lour i)arler à ses cliers petits, comment elle avait eu !e tort d'être une tille quand les (ils élaii-nt morts. Elle m'expliqua les dilIVMcnces quo son étal de (ille sans cesse attachée aux (lancs d'une mère mettait cnln,' ses douleurs et celles d'un enlanl jeté dans ('• monde des collèges.

Ma solitudi! avait été comme un paradis, companîo au onlacl de la meule sous laquelle son fime lui sans cesse meurtrie, jusqu'au jour où sa virilable mère, sa bonmi tante l'avnil sauvée en l'arrachant à lut supplice doul file rn<> raconta les renaissanti-s douleuiN. ('."iiail les jnexplii nbles poinldlerie-, insupportables aux natures nerveuses qui ne reculent pas devaiil un coup de poignard et meurent souHl'e[)6e de Dnmoclès : lantiH une exp.insjon génér.-u^eûrrêtén par un ordre glacial, lanlAl un baiser Iroidemenl reru; un sileniv jniposi', reinoché lour.'i tour; des lurnie, dévorées qui lui reslnienl sur hs i(eur;(nlln la mille tyrannies du couvent, cachées aux yeux des élrniigen -OU!, les apparences d-iine mnlernité glorieusenienl exollée. Sn mère lirait vanité dVile, el la vantait ; mais elle pnyoil chérie lenilernaince, (Inlleries nécessaires un triomphe dej'iri lilulric<-.

(Juan I, h (orce d'obéissance el de douceur, elle crovail (ivdlr vaincu le ciriirde la mèri-, el (|ii'elle s'dmrail.'i cil.-, Ictyron reporai.ssail armù tW ses conddcnccs. Un espinn

n'eût pas été si lâche ni si traître. Tous ses plaisirs déjeune fille, ses fêtes, lui avaient été chèrement vendues, car elle était grondée d'avoir été heureuse, comme elle l'eût été pour une faute. Jamais les enseignemens de sa noble éducation ne lui avaient été donnés avec amour, mais avec une blessante ironie. Elle n'en voulait point à sa mère, elle se reprochait seulement-de ressentir moinsd'amour que de terreur pour elle. Peut-être, pensait cet ange, ces sévérités étaient-elles nécessaires? ne l'avaienl-elles pas préparée à sa vie actuelle? En l'écoutant, il me semblait que la harpe de Job, de laquelle j'avais tiré de sauvages accords, maintenant maniée par des doigts chrétiens, y répondait en chantant les litanies de la Vierge au pied de la croix.

— Nous vivons dans la même sphère avant de nous retrouver ici, vous parti de l'orient et moi de l'occident.

Elle agita la tête par un mouvement désespéré :

— A vous l'orient, à moi l'occident, dit-elle. Vous vivrez heureux, je mourrai de douleur! Les hommes font euxmêmes les événemens de leur vie; et la mienne est à jamais fixée. Aucune puissance ne peut briser celte lourde chaîne à laquelle la femme lient par un anneau d'or, emblème de la pureté des épouses.

Nous sentant alors jumeaux du môme sein, elle ne conçut point que les confidences se fissent à demi entre frères abreuvés aux mêmes sources. Après le soupir naturel aux cœurs purs au moment où ils s'ouvrent, elle me raconta les premiers jours de son mariage, ses premières déceptions, tout 1g renouveau du malheur. Elle avait comme moi connu les petits faits, si grands pour les âmes dont la limpide substance est ébranlée tout entière au moindre choc, de même qu'une pierre jetée dans un lac en agite également la surface et la profondeur. En se mariant, elle possédait ses épargnes, ce peu d'or qui représente les heures joyeuses, les mille désirs du jeune âge ; en un jour de détresse, elle l'avait généreusement donné sans diro que c'était des souvenirs et non des pièces d'or ; jamais son mari ne lui en avait tenu compte, il ne se savait pas son débiteur ! lîn échange de ce trésor englouti dans les eaux dormantes de l'oubli, elle n'avait [las obtenu ce regard mouillé qui solde tout, qui pour les âmes généreuses est comme un éternel joyau dunt les feux bririent aux jours difficiles.

Comme elle avait marché de douleur en douleur 1 Monsieur de Morisaut oubliait de lui donner l'argent nécessaire à la maison; il se réveillait d'un rêve quand, après avoir vaincu toutes ses timidités de femme, elle lui en demandait; el jamais il ne lui avait un(^ f-eule fois évité ces cruels serremciisde cœur! Quelle terreur vint la saisir au moment oî\ la nature maladive d(> cet homme ruiné s'était dévoilée! elle avait été brisée par \i^ |iremier éclat de ses folles colères. Par combien de réllexions dures n'avait-ello point passé avant de regarder coniino nul son mari, cette iiiipo--arile ligure ijui doiiiine l'existence d'une femme ! De <piel|e-. Iidiiililes calaiiiiles lui'eill suivies ses deux couches, (Juel sai-isscnient il l'aspect de deux eiifans niort-nrs?(Jiiel (oiirage pour se diro : a Je leur souillerai la \'w\ je lesenfanlerai de nouveau tons les jours? n Puis quel désespoir de sentir un obstacle dans le cœur el dans la main d'où les feriinies tirent leurs secours! lîlle avait vu cet imiiieiiso malheur déroulant ses savanes épineuses ii clia(iiie difliculté vaincue, A la monlé(\ de chaque rocher, elle avait aperçu de nouveaux déserts h franchir, jusqu'au jour où eliiM'ul bien coiiim son mari, rorg.iiiisntioii de ses eiilans, el le riays où elle dînait vivre ; jiisipi'au jiuir où, coinine l'eiilaiit anuclie par Napoléon aux tendres soins du li>gis, elle eut habitué ses pieds h marcher dans la boue et dans la neige, accoutumé son fnnt aux boulets, toute sa personne à la jiassive obéissance du soldat. Ci's clio-cs ipie je Mnis résume, elle me les dit alors dans leur téiiebreusd eleiidue, avec leur cortège de laits desolans, de batailles Conjugales perdues, d'essais iniriichieux.

— Enliii, nie (lit-elle en leriiiiiiiint, il faudrait demeurer i( i quelques mois pour savoir combitMi de peines me coûtent Ir-s umélioralions de Uochegourdc, combien do pntc-

LE LYS DANS LA VALLÉE

lineries fatigantes pour lui faire vouloir la chose la plus utile à ses intérêts 1 Quelle malice d'enfant le saisit quaml un chose due à mes conseils ne réussit pas tout d'abord ! Avec quelle joie il s'attribue le bien ! Quelle patience m'est nécessaire pour toujours entendre des plaintes quand je me lue à lui sarcler ses heures, à lui embaumer son air, à lui sabler, à lui fleurir les chemins qu'il a semés de pierres. Ma récompinse est ce terrible refrain : « — Je vais mourir, la vie me pèse ! » S'il a le bonheur d'avoir du monde chez lui, tout s'efface, il est gracieux et poli. Pourquoi u'est-il pas ainsi pour sa famille? Je ne sais comment exphquer ce manque de loyauté chez un homme parfois vraiment chevaleresque. Il est capable d'aller secrètement à franc étrier mo cbercher à Paris une parure, comme il le fit dernièrement pour le bal de la ville. Avare pour sa maison, il serait prodigue pour moi si je le voulais. Ce devrait être l'inverse : je n'ai besoin de rien, et sa maison est lourde. Dans le désir de lui rendre la vie heureuse, et sans songer que je serais mère, peut-être l'ai-je habitué à me prendre pour sa victime ; moi qui, en usant de quelques cajoleries, le mènerais comme un enfant, si je pouvais m'abais>er à jouer un rôle qui me semble inlùme ! Mais l'intérêt de la maison exige que je sois calme et scvèro comme une statue de la Justice, et cependant, moi aussi, j'ai l'ûme expansive et tendre 1 *

— Pourquoi, lui dis-je, n'usez-vous pas de cette influence pour vous rendre maîtresse de lui, pour le gouverner?

— S'il ne s'agissait que de moi seule, je ne saurais ni vaincre son silence obtus, opposé pendant des heures entières à des argumens justes, ni re|)ondre à des observations sans logique, de véritables raisons d'enfant. Je n'ai de courage ni contre la faiblesse ni contre l'enlance ; elles peuvent me frapper sans que je leur résiste ; peut-ôlre opposerais-jo la Ibice à la force, mais je suis sans énergie contre ceux que je plains. S'il fallait contraindre Madeleine à quelque cIiomc pour la sauver, je mourrais avec elle. La pitié détend toutes mes libri'S et mollilie mes nerfs. Aussi les violentes secousses do ces dix années m'ont-illes abattue; maintenant ma sensibilité si souvent attaquée est parfois sans consistance, rien no la régénère ; parlois l'énergie, avec laquelle je supportais les orages, me manque. Oui, parfois je suis vaincue. Faute de repos et de bains de mer où je rrtremperais mes libres, je périrai. Monsieur do Mort-auf m'aura tuée (!t il mourra do ma mort.

— l'our(pJoi ne quitlez-vous pas Clochegourdo pour quelques mois? Pourquoi n'iriez-vous pas, accompagnée de vos enfans, au bord de la mer?

— D'abord, monsieur clo Mortsauf se croirait perdu si je m'éloignais. Quoi(iu'il ne veuille pas croire à sa situation, il en a la conscience. Il se reiiconlreen lui l'iionniie et le malade, dinix natures dilferciiti's dont bs ( oiiliadictioiis expliquent bien des bizarreries! Puis, il aurait i.usuinli' trembler. Tout Irait mal ici. Vous avez vu peul-êtn! en moi la nièro «le famille occupée îi protég(;r ses enluiis contre le milan qui plane sur eux. TAclie écrasante. nuKUieiilee des soins exiges |inr monsieur de MorLsauf, (|ui va toujours demandant : - « Où est miidame? » (-e n'est rien. J(^ suis aussi le précepteur de Jai:<)ucs, m Kouvernanle de Mailejeiiie. Ce ii'esl rien encore ! Je suis intendant et régisseur. Vous ( oiinatlrez un jour la portée de mes paroles (piand vous saurez que rex|iloil.dion d'une terre est ici la jiins fatigante <li's iiidiisines. Nous a\ons peu d(! revenus en ar- Renl, nos fermes sontcullivees il moilié, système (|ui veut une surveillance continuelle. Il faut vendre soi-môme ses grains, ses bestiaux, ses n'ioltes de loule nature. Nous av( lis pour concurreiis nos propres fermii'rs ipii s'enieiideiit uu caliarel iivec les consommateurs, et loiil hs pi ix opiès avoit vendu les premiirs. Je vous ennuierais sj Je vous expliquais let milln dilllcullés de notre agricuHure.

Quel ipie soit mon devouemeni, je ne puis veMler à ee que nos colons n'amendent pas leurs propres (erres aMinos fumiers; je ne puis, ni aller voir m nos méliviiTs ne s'enlendent pas avec, eux lors du partage des réiulics, ni •avoir le moment opportun pour la vvnio. Or, ni vous ve-

nez à penser au peu de mémoire de monsieur de Mortsauf, aux peines que vous m'avez vue prendre pour l'obliger à s'occuper de ses affaires, vous comprendrez la lourdeur de mon fardeau, l'impossibilité de le déposer un moment. Si je m'absentais, nous serions ruinés. Personne no l'écouterait ; la plupart du temps, ses ordres se contredisent ; d'ailleurs personne ne l'aime, il est trop grondeur, il fait trop l'absolu; puis, comme tous les gens faibles, il écoute trop facilement ses intérieurs pour inspirer autour de lui l'attection qui unit les familles. Si je partais, aucun domestique ne resterait ici huit jours. Vous voyez bien que je suis attachée à Clochegourde comme ces bouquets de plomb le sont à nos toits. Je n'ai pas eu d'arrière-penséc avec vous, monsieur. Toute la contrée ignore les secrets do Clochegourde, et maintenant vous les savez. N'en dites rien que de bon et d'obligeant, et vous aurez mon estime, ma reconnaissance, ajouta-t-elle encore d'une voix adoucie. A ce prix, vous pouvez toujours revenir à Clochegourde, vous y trouverez des cœurs amis. — Mais, dis-je, moi je n'ai jamais souffert! Vous seule...

— Non, reprit-elle en lais-ant échapper ce sourire des femmes résignées qui fendrait le granit, ne vous étonnez pas de cette confidence, elle vous montre la vie comme elle est, et non comme votre imagination vous l'a fait espérer. Nous avons tous nos défautset nos quotités. Si j'eusse épousé quelque prodigue, il m'aurait ruinée. Si j'ousse été donnée à queUiuo jeune homme ardent et voluptueux, il aurait eu des succès, peut-être n'aurais-je pas su le conserver, il m'aurait abandonnée, je serais morte de jalousie. Je suis jalouse! dit-elle avec un accent d'exaltation qui ressemblait au coup de tonnerre d'un orage qui passe. Hé bieni monsieur m'aime autant qu'il peut m'aimer ; tout ce que son cœur enferme d'affection, il le verse à mes pieds, comme la Madeleine a verso le reste do ses parfums aux jiieds du Sauveur. Croyez-le, une vie d'amour est une fatale exception à la loi terrestre; toute fleur périt, les grandes joies ont un lendemain mauvais, quand elles ont un lendemain. La vie réelle est une vie d'angoisses ; son image est dans cette ortie, venue au pied do la terrasse, et qui, sans soleil, demeure verte sur sa tige.

Ici, comme dans les patries du Nord, il est des sourires dans le ciel, rares il est vrai, mais qui paient bien des peines. Enfin, les femmes qui sont exclusivement mères no s'atlachent-elles pas plus par les sacrifices que par les |)laisirs? Ici j'attire sur moi les orages (|ue je vois prêts à fondre sur les gens ou sur mes enfans, et j'éprouve en les délournant je ne sais (|uel sentimeul qui me donm» une force secrète. La résignation do la veilk; a toujours |)réparo celle du lendemain. Dieu ne me laiss(> d'ailleurs point sans es|ioir. Si d'abord la sanlé de mes enl'ans m'a désespérée, auiounl'bui plus ils a\aucent dans la vie, mieux ils se portent. Après tout, noire demeure s'est embellie, la furluno se repare. Qui sait si la vieillessi- do monsieur ne sera pas heureuse par moi? l'.royez-le, l'êlre qui se présente devant l<- grand Juge, une palnit^ verte ù la main, lui ramenant con-olis criix qui maudissaient ia vie, cet être a converti ses douleurs en délices. Si mes soull'i aines servent au bonheur de la famille, esl-ro bien dus suulliances?

— Oui, lui dis-je, mais (^ll-'s étaient niic.essaires coninio !(• sont les miennes pour me faire apprécier les saveurs du fruit mOri dans nos roches; inainli liant peut-être le goilleioiis-nous ensemble, peut-êlre en admireruns-nous les prodiges, ce.s lorrens d'alVertion dont il inonde le.s rtmes, cette sève qui ranime les feuilles jaunissanlesî I.a vio ne pèse plus alors, elle n'est plus à nous. Mon Dieu! ne m'enlendr/vous pas? repiis-je en me servant du langage mysllipie auquel notre ediicalioii religieus(< noiisa>ail lialiilui^s. Voyez pnr quelles voies nous avons marché l'un vers l'aiilre, ipiel aimant nous a diriges sur l'Oeean îles eaux anièri s, Mrs la source d'eau douce, eoul.int au pud d(<]» mollis sur un sable pailleté, eiilre deux rues verles el Hennés? N'avoiis-nous pas, comme les Ma^cs, suivi la même étoile? Nous voiii devant la cièdie d'où !.'éu>illeun divin eulant qui loncera se» llècln* au front dfs «rl)r<>s nu;», qui

DE BALZAC

nous ranimera le monde par ses cris joyeux, qui par des plaisirs incessant donnera du goût à la vie, rendra aux nuits leur sommeil, aux jours leur allégresse. Qui donc a serré chaque année de nouveaux nœuds entre nous? Ne sommes-nous pas plu^que frère et sneur? Ne déliez jamais ce que le ciel a réuni. Les soufTrances dont vous parlez étaient le grain répandu à flots par la main du semeur pour faire éclore la moisson déjà dorée par le plus beau des soleils. Voyez, voyez ! N'irons nous pas ensemble tout cueillir brin à brin t Quelle force en moi pour que j'ose V0U-; parler ainsi ! Répondez-moi donc, ou je ne repasserai pas l'Indre.

— Vous m'avez évité le mot amour, dit-elle en m'intorrompant d'une voix sévère; mais vous avez parlé d'un sentiment que j'ignore et qui ne m'est point permis.Vous êtes un enfant, je vous pardonne encore, mais pour la dernière foi*. Sachez-le, monsieur, mon cœur c«t comme enivré de maternité. Je n'aime monsieur de Mortsauf ni par devoir social, ni par calcul de béatitudes éternelles à gagner, mais par un irrésistible sentiment qui l'attache à toutes les fibres de mon cœur. Ai-je été violentée à mon mariage? Il fut décidé fiar ma sympathie pour les infortunes. N'était-ce pas aux femmes à réparer les maux du temps, à consoler ceux qui coururent sur la brèche et re\inrent blessés? Que vous dirai-je? j'ai ressenti je ne sais quel contentement égoïste en voyant que vous l'amusiez : n'e^t-co pas la maternité pure? Ma confession ne vous a-t-elle donc pas assez montré les tmis enfans auxquels je ne dois jamais faillir, sur lesquels je dois faire pleuvoir une rosée réparatrice, et faire rayonner mon âme sans en laisser adultérer la moindre parcelle? N'aigrissez pas le lait d'une mère! Quoique l'épouse soit invulnérable on moi, ne me parlez donc [ilus ainsi. Si vous ne rcsjiectiez pas celte <iéfcnse si sjni[)le, je vous en préviens, l'entrée de cette maison vous serait à jamais fermée. Je croyais à de pures amitiés, à des fraternités volontaires, plus certaines que ne le sont les fraternités imposées. Erreur! Jo voulais un ami qui ne fiM [>as un juge, un ami pour m'érx)uter en ces momcns de fiiililes^e oii la voix qui gronde est une voix meurtrière, \in ami saint avec (|ui ji> n'eu'^se rien à craindre. La jeunesse est noble, sans mensonges, capable de sacrifices, désintéressée : en vovant votre persi-lance, j'ai cru, je l'avoue, ?i quelquedessein du ciel ;j'ai cru que j'aurais une Ame (jui serait à moi seule comme un praire e^l Ji tous, un ctruroii je pourraisé[iancber mesdou leurs quanii elles suraliondent, crier quand mes cris sont irrésistibles et m'éloufleraient si je continuai^ à les dévorer.

Ainsi mon existence, si précieuse à ces enfans, aurait pu se prolonger jus |u'au jour oîi Jarcjucs serait devenu homme. Mais n'est-ce pas Atre trop égoïste? La Laure de Pétrarque peut-elle se recommencer? Je me suis trompée, Dieu ne le veut pas. Il faudra mourir à mon (lo-^te, conmie le soldat sans ami. Mon confesseur est rude, austère; et... ma tante n'est plus I

IJeux grosses larmes éclairées par un rayon de lune sortirent rie ses yeux, roulèrent sur ses joues en atlei;,'iureiit le bas; mais je tendis la main assez Ji teiM|is pour les recevoir, et les bu-i avec une aviditi- |)ieuse ([u'exciIcTeiit ces paroles rléjJi .signées par dix ans de larmes secrètes, de sensibilité dépensée, de soins con-.Uins, d'aUirmes pi-rpétui'lles, l'héroïsme le plus élevé dr; voire sexe! Elle me regarila d'un air doucement slu(>i(le.

— Voiri, lui dis-je, la première, |n sainte communion do l'amour. Oui, je vieii"» de participer h vos douleur>, de m'unir h votre rtme. comme nous nous unissons au Clirisi en tiiivnnl sa divine subsi/inie. Aimer sans espoir est encore un lH)nlieur. Alil quelli' lemine sur la lene pourrait me causer une joie aussi t-raiide que ci-lle d'avoir aspiré ces larmes! j'aro>|,te ce coiiir.il qui doit se résoudre en soiilfrarces (lour moi. Je me ilonueii vous ^aiis arrière-pensée, fi vrai reque voil-i voudrez que je sois.

Elle m'arrAla par un ne^le, ci nie dit cle sa voix profonde :

— Jeriinsens/i Ci- |».icle, si vous voulez ne jamais presser le,H liens qui nous ailar.heronl.

— Oui, lui dis-je, mais moins vous m'accorderez, plus certainement dois-je posséder.

— Vous commencez par une méfiance, répondit-elle en exprimant la mélancolie du doute.

— Non, mais par une jouissance pure. Ecoutez! je voudrais de vous un nom qui ne fût à personne, comme doit être le sentiment que nous nous vouons.

— C'est beaucoup, dit-elle, mais je suis moins petite que vous ne le croyez. Monsieur de Mortsauf m'appelle Dlanche. Une seule personne au monde, celle que j'ai le plus aimée, mon adoralile tante, me nommait Henriette. Je redeviendrai donc Henriette pour vous.

Je lui pris la main et la baisai. Elle me l'abandonna dans cette confiance qui rend la femme si supérieure à nous , confiance qui nous accable. Elle s'appuya sur une balustrade en briques et regarda l'Indre.

— N'avez-vous pas tort , mon ami , dit-elle , d'aller du premier bond au bout de la carrière ! Vous avez épuisé , par votre première aspiration, une coupe offerte avec candeur. Mais un vrai sentiment ne se partage pas, il doit être entier, ou il n'est pas. Monsieur de Mortsauf, me dit-elle après un moment de silence , est par dessus tout loyal et fier. Peut-être seriez-vous tenté , pour moi , d'oublier ce qu'il a dit; s'il n'en sait rien, moi demain je l'en instruirai. Soyez quelque temps sans vous montrer à Clochegourde, il vous en estimera davantage. Dimanche prochain, au sortir de l'église, il ira lui-même à vous; je le connais, il effacera ses torts ; et vous aimera de l'avoir traité comme un homme responsable de ses actions et de ses paroles.

— Cinq jours sans vous voir, sans vous entendre!

— Ne mettez jamais cette chaleur aux paroles que vous me direz, dit-elle.

Nous fîmes deux fois le tour de la terrasse en silence. Puis elle me dit d'un ton de commandement qui me prouvait qu'elle prenait possession de mon âme : — Il est tard, séparons-nous.

Je voulais lui baiser la main, elle hésita, me la rendit, et me dit d'une voix de prière : — Ne la prenez que lorsque je vous la donnerai; laissez-moi mon libre arbitre, sans quoi je serais une chose à vous, et cela ne doit pas être.

— A<lieu, lui dis-je.

Je sortis par la petite porte d'(>n bas qu'elle m'ouvrit. Au moment où elle l'allait fermer, elle la rouvrit, me tendit sa main en me disant : — Eu vi'rit(', vous avez été bien bon ce soir, vous avez consolé tout mon avenir; prenez, mon ami, prenez!

Jo baisai sa main h plusieurs reprises, et quand je levai les yeux, je vis des larmes dans les siens. Elle remonta sur la terrasse, et me regarda encon^ un inonieiit à travers la prairie. Quand je fus dans le chemin (1(> Fi.qiesle, je vis encore sa robe blanche ('clain'e par la lune; puis (luelques inslan- après, une liiniière illumina sa chamlire,

— O mon Henriette ! me dis-je, ■) toi l'amour lo plus pur (jiii jamais aura brillé sur cette lerre!

Je regagnai Erapi'sle en me retournant h chaque pas. Je sentais en moi je ne sais quel coiileiileinent inelTable. Une brillaiile carrière s'ouvrait enfin au di'voueincnt dont est gros tout jeune co'ur, et ipii chez moi fut si longtemps une force iniTte! Semblable au prêtnMjui, par un seul pas, s'est avancé dans une vie nouvelle, j'étais consacré, voué. Un sim|ile ')"/, »i(/(/((»ie I m'avait engagé h (,^■lrder pour moi seul en mon cnurun amour irresl^iibli», ii n(\jamais abuser d(^ l'amitii' |iour amener à petits jias cette lemmi> dans l'amour. Tous les seiilimens nobles reveilles faisaient enleiidre en moi-mfme leurs voix coiifusi-s. Avant de ino retrouver A Tel roi t dans une chambre, je xoulus \()luptueusemellt rester sous' l'azur elisemenci" d'etodes, enleiidro encore en nioi-mêine ces chants de ramiir blesse, les Ions simples de celle confidence in^'énieuse, rassembler dans l'air les effiiives de celle Ame ipii toutes devaient venir h moi. Combien elle me parut grande, cette Icinme, avec son oubli prolonil du moi, sa religion [loiir le> êtres blessés, faibles ou soulfrans, avec son devonenient all('j;() des cliafno» légales I Elle «'tait l.'i, sereine sur so" bûcher

LE LYS DANS LA VALLÉE

do sainte et de mart,\Te ! J'ailmirais sa figure qui m'apparut au milieu des ténèbres, quand soudain je crus deviner un sens à ses paroles, une mystérieuse signifiance qui me la rendit complètement sublime. Peut-être voulait-elle que je fusse pour elle ce qu'elle était pour son petit monde? Peut-être voulait-elle tirer de moi sa force et sa con-^olation, me mettant ainsi dans sa sphère, sur sa ligne ou plus haut? Les astres, di-ent quelques hardis constructeurs des mondes, se communiquent ainsi le mouvement et la lumière. Cette pensée ni'éleva i-oudain à des hauteurs éihérées. Je me retrouvai dans le ciel de mes anciens songes, et je m'expliquai les peines de mon enfance par le bonheur immense où je nageais.

Génies éteints dans les larmes, cœurs méconnus, saintes Clarisse Harlowe ignorées, enfans désavoués, proscrits innocens, vous tous qui êtes entrés dans la vie par ses déserts, vous qui partout avez trouvé les visages froids, les cœurs fermés, les oreilles closes, no vous plaignez jamais ! vous seuls pouvez connaître l'intini de la joie au moment où pour vous un creur s'ouvre, une oreille vous écoute, un regard vous répond. Un seul jour ctTace les mauvais jours. Les douleurs, les méditations, les désespoirs, les mélancolies passées et non pas oubliées sont autant de liens par lesquels rame s'attache à l'ùme confidente. Belle de nos désirs réprimés, une femme hérile alors des soupirs et des amours perdus, elle nous restitue agrandies toutes les affections tromiiées, elle explique les chagrins antérieurs comme la soulte exigée par le destin pour les éternelles félicités qu'elle donne au jour des fiançailles de l'âme. Les anges seuls disent le nom nouveau dont il faudrait nommer ce saint amour, de même que vous seuls, chers martyrs, saurez bien ce que madame de Mortsauf était soudain devenue pour moi, pauvre, seul !

Cette scène s'(;lait passée un mardi, j'attendis jusqu'au dimanche sans passer l'Indre dans mes promenades. Pendant ces cinq jours, do grands événemens arrivèrent à Clochcgourde. Le comte reçut le brevet de maréchal do camp, la croix de Saint-Louis, et unf; pension do ijuatre mille francs. Le duc do Lenoncourt-divry, nommé pair <le France, recouvra deux l'orèls, reprit son Service à la cour, et sa femme rentra dans ses biens non vendus qui avaient fait partie du domaine de la couronne impériale. La comtesse do Morisauf devenait ainsi l'une des plus riches héritières du Maine. Sa mèrw était venu(! hu ap|iorter ccnl milli' francs économisés sur les revenus de Givry, je moulant ûo sa dot <|ui n'avait point été payée, et dont le comte no parlait jamais, malgré sa détresse. Dans les choses de la vie extérieure, la conduite de cet homme attestait le [ilus fier de tous les désintéres>-emens. Eu joi|,'iiant h cette somme ses économies, le comte [)ouvait acheter deux domaines voisins qui valaient environ neuf mille livres do rente. Son fils devant succéder h la finirie de son granil-père, il pensa tout h coup îi lui continuer un majorât qui se conqioserail d<! In fortune terrlloriali- des deux lamdles sans nuu-e à Mailelejne, il I.Mpielle |;i faveur du duc, de Leuoneourt ferait sans doute faire un beau mariage.

Os arranjfemens et c/i bonheur jetèrent quelque baume sur les plaies de l'emign'. La duches-^ft de, Lenoncourl h (;ioiliegciurde fut uu événement dans le pays. Je songeais douloiireusemi-nt (|ue celle lemmi' elail une graiiile dame, r-t j'aperçus alors dans sa lille l'esprit decasieqiKî couvrait à mes yeux la noble-ise de ses sentinieiis. Ou'ctais-je, moi pauvre, sans autre avenir fjue mon conrape (>| mes facultés? Je ne pensais aux ro[i^ei|iienies di> la llolanraljdu, ni pour moi, ni pour les autres. Le dimanrhe, du la cliapello réservt'eoù j'i'ilais Ji l'egliso avec monsieur, madame do Clies^el et r/ililié de QiieluM, je lançais d('s regards avides mir une autre chapelle latérale où 'se Irouvaieiil la .luch.-s- SO et S.I lllle, le conile el lesenlaiis. Le cliapeail do padie qui me cachait mon idole ne vacilla pas, et cet oubli de moi sendila rn'alt.ieher plus vivement que tout le pnsse. Celli^ grande llmt leiie de Lenoncourl, qui niamlenant el.iil ma chère llenriell.', et de (|ui jo voulais lleunr In vie, priait avec ardeur ; la fol commimiquail h son olliluilo jo

ne sais quoi d'abîmé, de prosterné, une pose de statue religieuse, qui me pénétra.

Suivant l'habitude des curés de village, les vêpres devaient se dire quelque temps après la messe. Au sortir de l'église, madame de Chessel proposa naturellement à ses voisins de passer les deux heures d'attente à Frapesle, au lieu de traverser deux fois l'Indre et la prairie par la chaleur. L'offre fut agréée. Monsieur de Chessel donna le bras à la duchesse, madame de Chessel accepta celui du comte; je présentai le mien à la comtesse, et je sentis pour la première fois ce beau bras frais à mes flânes. Pendant le retour de la paroisse à Frapesle, trajet qui se faisait à travers les bois de Sache, où la lumière filtrée dans les feuillage.* produisait, sur le sable des allées, ces jolis jour^ qui ressemblent à des soieries peintes, j'eus des sensations d'orgueil et des idées qui me causèrent de violentes palpitations.

— Qu'avez-vous? me dit-elle après quelques pas faits dans un silence que je n'osais rompre. Votre cœur bat trop vite?...

— J'ai appris des événemens heureux pour vous, lui dis-je, et comme ceux qui aiment bien, j'ai des craintes vagues. Vos grandeurs ne nuiront-elles point à vos amitiés?

— Moi 1 dit-elle, fl 1 Encore une idée semblable , et je ne vous mépriserais pas, je vous aurais oublié pour toujours.

Jo la regardai, on proie à une ivresse qui dut être communicative.

— Nous profitons du boncfico do lois que nous n'avons ni provoiiuées ni demandées, mais nous ne serons ni mendians ni avides ; et d'ailleurs vous savez bien, reprit-elle, que ni moi ni monsieur de Morisauf nous ne pouvons sortir de Clocbegourde. Par mon conseil, il a refusé le commandement auijuel il avait droit dans la maison Rouge. Il nous sullit que mon père ait sa charge ! Noire modestie forcée, dit-elle en souriant avec amertume, a déjà bien servi notre enfant. Le roi, prè> dui|uel mon père est de service, a dit fort gracieuM'uienl qu'il reporterait sur Jacques la faveur dont nous ne voulions pas. L'éducation de Jacques, l\ laquelle il faut songer, est maintenant l'olijet d'uno grave discussion ; il va représent(>r deux maisons, les Leuoneourt et les Morhauf. Je ne puis avoir d'ambition (jue pour lui, voici donc mes inqiiietud(>s auginenlées. Noiiseiili-ment Jai(|ues doit vivre, mais il doit encore devenir digne de son nom, deux obligations qui se contrari(>nt. Jusqu'à présent j'ai pusuflire à son ('ducalionen mesurant les travaux à ses forces, mais d'abord où trouver un précepteur (]ui me convienne? puis, plus tard, quel ami me le conservera dans cet horrible Paris où tout e--| pii'ge pour l'ûme et danger pour le corp^? Mon ami, me dit-elle d'uno voix émue, h voir voire front el V03 yeux, (|ui ne devinerait en vous l'un de ces oiseaux qui doivent habiter les hauteurs'; preni'Z volri' élan, soyez un jour le parrain de notre cherenlaiil. Aile/, h Paris. Si votre frère et voire père no voussecondenl point, noire famille, ma mère surtout. (|ui a le géniedes atl'.iires, sera certes très iiifliienie ; proliiez de notre cn'dit! vous ne maïKpiere;^ alors niirappiii. ni lie secours dans la carrière q'ie vous choisirez! mette/ donc le siipiTtlu de vos lorces dans une noble anilutiou...

— Je vous enlends , lui dis-jo i-ii l'inlerrompnnl, mon ambition deviendra ma maîtresse. Je n'ai pas be^tin do recipour être» tout à vous. Non, je neveux |ias être récompensé de ma saK'csM- ici par des faveurs là-lias. J'irai. Jegraiiiljrai seul par moi-niême. J'accepterai tout de vous ; des aulies, ji' ne veux rien.

— l-jilanlillage I dit-elle en murmurant mais en relenaul mal un sourire de conlenlenienl.

— D'ailleurs, je me vins voue, lui (lls-je. En mi'.lilant noiri' situation, j'ai pense à m'allacher à vous par des lien* (|ui ne piiisseiil jamais si< dénouer.

Elle eut un léger iremltlemenl et s'arrêia pour me r^ garder.

— 0"" voulez-vous diro?nt-elle en Kliss.llil all.>r li<sdeui

DE BALZAC

couples qui nous précédaient, et gardant ses enfans près d'elle.

— Hé bien! répondis-je, dites-moi franchement comment vous voulez que je vous aime.

— Aimez-moi comme m'aimait ma tante, de qui je vous ai donné les droits en vous autorisant à m'appeler du nom qu'elle avait choisi pour elle parmi les miens.

— J'aimerai donc sans espérance, avec un dévouement complot. Hé bien! oui, je ferai pour vous ce que l'homme fait pour Dieu. Ne l'avez-vous pas demandé? Je vais entrer dans un séminaire, j'en sortirai prêtre, et j'élèverai Jacques. Votre Jacques, ce sera comme un autre moi : conceptions politiques, pensée, énergie, patience, je lui donnerai tout. Ainsi, je demeurerai près de vous, sans que mon amour, pris dans la religion comme une image d'argent dans du cristal, puisse être suspecté. Vous n'avez à craindre aucune de ces ardeurs immodérées qui saisissent un homme et parlesquelles une fois déjà je me suis laissé vaincre. Je me consumerai dans la flamme, et vous aimerai d'un amour purifié.

Elle pâlit, et dit à mots pressés :

— Félix, ne vous engagez pas en des liens qui, un jour, seraient un obstacle à votre bonheur. Je mourrais de chagrin d'avoir été la cause de ce suicide. Entant, un désespoir d'amour est-il donc une vocation ? Attendez les épreuves de la vie pour juger de la vie; je le veux, je l'ordonne. Ne vous mariez ni avec l'Eglise ni avec une femme; ne vous mariez d'aucune manière, je vous le défends. Restez libre. Vous avez vingt et un ans. A peine savez-vous ce que vous réserve l'avenir. Mon Dieu! vous aurais-je mal jugé? Cependant j'ai cru que deux mois sufûsaicnt à connaître certaines âmes.

— Quel espoir avez-vous? lui dis-je en jetant des éclairs par les yeux.

— Mon ami, acceptez mon aide, élevez-vous, faites fortune, et vous saure? quel est mon espoir. Enfin, dit-elle en parai-sanl laisser échapper un secret, ne quittez jamais la main de Madeleine que vous tenez en ce moment.

Elle s'était penché à m.on oreille pour me dire ces paroles qui prouvaient combien elle était occupée de mon avenir.

— Madeleine? lui dis-je, jamais !

Ces deux mots nous rejetèrent dans un silence plein d'apilalions. Nos Ames étaient en proie à ces bouleverseniens <jui l"s sillonnent de manière à y laisser d'éternelles empreintes. Nous étions en vue d'une porte en bois par laquelle on entrait dans le parc de Erapesle, et dont il me semble encore voir les deux pilastres ruinés, couverts do plantes ffrinipantes et de mousses, d'herbes et de ronces. Tout <'i coup une idée, celle de la mort du comte, passa comme une (lèche dans ma cervelle, et je lui dis :

— Je vous comprends.

— C'est bien heureux, répondit-elle d'un Ion (jui me fit voir que je lui supposais une pensée qu'elle n'aurait jamai--.

Sa pureté m'arracha une larme d'admiration que l'égoïsme de la passion rendit bien amère. En faisant un retour sur moi, je songj'ai (|u'elli! ne m'aimait jias assez pour souhaiter sa hherlé. Tant ipic l'amour recule devant un crune, il nous semble avoir des bornes, et l'amour doit être iiihiu. J'eus une liorriblt! contraction île cteur.

— Elle ne m'aime pas, pnnsais-je.

l'our no pas laisser lire dans mon flmo, j'embrassai MadelPino sur ses cheveux.

— J'ai |)iur de votre mère, dis-jnà la comtesse pour roprenilre I r-nirelien.

— Et moi aussi, n'îiondil-ello en faisant un peste plein d'enfdnlilJHK'', mais n'oubliez pas de toujours la noimiier madaiM»! la duchés e il dn lui (wirler li lu Iroisjènie per- M)nne. Iji Jcune-.ie m liiejjc n pcniu riiabilude de ces formes |)Ollfs, ri'preiiez-|es'{ linirn rela pour moi. D'ailleurs, il est de M 1)011 Kortl de respeiler les leiiiines, ipiel que soll leur flK'% 'l de reroniiallre les disllnelions Micmles sans les melire en qili-slion. Les lioillieurH que VOUs rendez aux •-II-

périoritéa établies ue sonl-lls pas lu goruntio deceux qui

vous sont dus? Tout est solidaire dans la société. Le cardinal de La Rovère et Raphaël d'Urbain étaient autrefois deux puissances également révérées. Vous avez sucé dans vos lycées le lait delà Révolution, et vos idées politiques peuvent s'en ressentir, mais en avançant dans la vie, vous apprendrez combien les principes de liberté mal définis sont impuissans à créer le bonheur des peuples. Avant do songer, en ma qualité de Lenoncourt, à ce qu'est ou ce que doit être une aristocratie , mon bon sens de paysanne me dit que les sociélés n'existent que par la hiérarchie. Vous êtes dans un moment de la vie oi^i il faut choisir bienl Soyez de ^otre parti. Surtout, ajouta-t-elle en riant, quand il triomphe.

Je fus vivement touché par ces paroles où la profondeur politique se cachait sous la chaleur de l'affection, alliance qui donne aux femmes un si grand pouvoir de séduction ; elles savent toutes prêter aux raisonnemens les plus aigus les formes du sentiment. H semblait que, dans son désir de justifier les actions du comte, Henriette eût prévu les réflexions qui devaient sourdre en mon âme au moment où je vis, pour la première fois, les effets de la courtisanerie. Monsieur de Mortsauf, roi dans son castel, entouré de son auréole historique, avait pris à mes yeux des proportions grandioses, et j'avoue que je fus singulièrement étonné de la distance qu'il mit entre la duchesse et lui, par des manières au moins obséquieuses. L'esclave a sa vanité, il ne veut obéir qu'au plus grand des despotes ; je me sentais comme humilié do voir l'abaissement de celui qui me faisait trembler en dominant tout mon amour.

Ce mouvement intérieur me fit comprendre le supplice des femmes de qui l'âme généreuse est accouplée à celle d'un homme de qui elles enterrent journellement les lâchetés. Le respect est une barrière qui protège également le grand et le petit, chacun de son côté peut se regarder en face. Je fus respectueux avec la duchesse, à cause de ma jeunesse ; mais là où les autres voyaient une duchesse, je vis la mère de mon Henriette et mis une soi te de sainteté dans mes hommages. Nous entrâmes dans la grande cour de Frapesle, où nous trouvâmes la compagnie. Lo comte de Mortsauf me présenta fort gracieusement à la duchesse, qui m'examina d'un air froid et réservé. Madame de Lenoncourt était alors une femme de cinquante-six ans, parfaitement conservée et qui avait do grandes manières. En voyant ses yeux d'un bleu dur, ses tempes rayées, son visiige maigre et macéré, sa taille imposante et droite, ses mouvemens rares, sa blancheur fauve qui se revoyait si éclatante dans sa fille, je reconnus la race froide d'où procédait ma mère, aussi promptement qu'un minéralogiste reconn.iît le fer de Suède. Son langage était celui de la vieille cour, elle prononçait les 0i7 en ai7,et disait fraid pour froid, porletix au lieu û(\ porteurs. Je ne fus ni courtisan, ni gourmé; je me conduisis si bien, qu'en allant à vêpres la comtesse me dit à l'oreille: — Vous êtes parfait!

Le comte vint à moi, me prit [lar la main et me dit : — Nous ne sommes pas fâchés, lùMix ? Si j'ai eu quelques vivacités, vous les pardonnerez à voire vieux camarade. Nous allons rester ici probablement h dîner, et nous vous inviterons pour jeudi, la veille vlii départ de la duchesse. Je vais à Tours y terminer que|i|ucs alhiires. Ni; négligez pas Cloche^'oiirde. Ma belle-mère est une connaissance que jo vous engage h cultiver. Son salon domiera le ton au faubourg Saiiit-Oerniain. Elle a les traditions do la grande coiiipagiiie; elle possè'le une immense instruction, connafl le blason du premier comme du dernier gentilhomme en l'Jirope.

Le. bon goût (lu comte, peut-être les conseils de son génie domesliipie.se montrèrent dans les circonstances nou velles où le niellait h' Iriomplie de sa causi». Il n'eut ni arrogance ni blessante politesse, il fut sans emphase, el lu duchesse fut sans airs protecteurs. Monsieur et iiiailamo de ('.liesse! acce|)lèrent avec rei'oniiai.ssaiice le dîner du jeudi suivant. Je plus h la iliiclie.sse, et ses regards ni'ap- |irireiit qu'elle examinait en moi un homme do (pii sa iiilo lui avait parlé. Quand nous rovfnmes de vêpres, elle ma

LE LYS DANS LA VALLÉE

questionna sur ma famille et me demanda si le Vandenesse occupé déjà dans la diplomatie était mon parent. — Il est mon frère, lui dis-je. Elle devint alors affectueuse à demi. Elle m'apprit que ma grand'tante, la vieille marquise de Llstomére, était une Gnmdlicu. Ses manières furent polies comme l'avaient été celles de monsieur de Mortsauf le jour où il me vit pour la première fois. Son regard perdit cette expression de hauteur par laquelle les princes de la terre vous font mesurer la distance qui se trouve entre eux et vous. Je ne savais presque rien de ma famille. La duchesse m'apprit que mon grand-oncle, vieil aljbé que je ne connaissais même pas de nom, faisait partie du Conseil privé, mon frère avait reçu de l'avancement; enfin, par un article de la charte que je ne connaissais pas encore, mon père redevenait marquis de Vandenesse.

— Je ne suis qu'une chose, le serf de Clochegourde, disje tout bas à la comtesse.

Le coup de baguette de la Restauration s'accomplissait avec une rapidité qui stupéfiait les enfans élevés sous le régime impérial. Cette révolution ne futrien pour moi. La moindre parole, le plus simple geste de madame de Mortsauf étaient les seuls événemens auxquels j'attachais do l'importance. J'ignorais ce qu'était le Conseil privé ; je ne connaissais rien à la politique ni aux choses du monde ; je n'avais d'autre ambition que celle d'aimer Henriette, mieux que l'étrarquc n'aimait Laure. Cette insouciance me fit prendre pour un enfant par la duchesse. Il vint beaucoup de monde à Frapesie, nous y tûmes trente personnes à dîner. Quel enivrement pour un jeune homme de voir la femme qu'il aime être la plus belle entre toutes, devenir l'objet de regards passioimés, et de se savoir seul à recevoir la lueur de ses yeux chastement réservée ; do connaître assez toutes les nuances de sa voix pour trouver dans sa parole, en apparence légère ou moqueuse, les preuves d'une pensée constante, môme quand on se sent au cn^ur une jalousie dévorante contre les distractions du monde. Le comte, heureux des attentions dont il se vit l'objet, fut presque jeune ; sa femme en espéra quelque cliangement d'humeur; moi jo riais avec Madeleine qui, semblable aux enfans chez lesquels le corps succombe sous les étreintes de rame, me faisait rire par des observations étonnantes et pleines d'un esprit moqueur sans malignité, mais qui n'épargnait personne;. Ce lut une belle journée. Un mot, un espoir né le matin avait rendu la nature lumineuse ; et me voyant si joyeux, Henriette était joyeuse.

— Ce bonheur ù travers sa vie grise et nuageuse lui sembla bien bon, mo dit-cllo le lendemain.

Le lendemain, je passai naturellement la journée à Clochegourde ; j'en avais élé banni pendant cinq jours, j'avais soif do ma vie. Le comie était parti dès six heures pour aller faire dresser ses contrats d'acquisition à Tours. Un grave sujet d(( discorde s'élait ému entre la mère et la lille. La duclifs-^e voulait (|ue la comtesse la suivît à Paris, où elle devait obtenir jiuur elle une chargea la cour, où le comte, en rev(;n.iiil sur son refus, pouvait occuper de hautes fonclioDs. Ilenrielle, qui passait pour une Icinini^ heureuse, no voulait dévoiler h personne, pas nii^ine nu ca'ur d'une mère, .ses horribles siiulïraiMcs, ni liahir l'incapacilédoson mari. Pour <iu(! sa mère ne pi ndrAl ponil lo Bccrel de son ménage, elle avait envoyé monsieur de Morlsauf ù Tours, où il devHil sr^ débattre avec les notaires. Moi soûl, œmme ello l'avait dit, connaissais les secrets do Clochegourde. Après avoir expériMienli' ((iinhicii l'air jnir, lo ciel bliui di' celte vallée calniaienl les irnlalions de l'esprit ou les anières douleurs de la maladie, et quelle iiinuence l'habilnlion de lllochegourde exen;ail sur la santé doses enfans, dio opposait des n-fus niolives que combatlait la duchesse, feininn envahissante, moins chagrine qu'humiliée du mauvais niariagi- de sa lllle. Heniielie «perçut <|ue sa mère s'inquii-tail peu de Jacques el de Madeleine, affreuse dicouverlel Coiiimn loiiles les mères habituées ù conlinuer sur la (enune mariée le despotisme qu'elles nxerçaieul sur la jeune lllle, In duchi sse jinMedail par des consideralions qui nadineltaienl point do répliques;

elle affectait tantôt une amitié captieuse afin d'arracher un consentement à ses vues, tantôt une amère froideur pour avoir par la crainte ce que la douceur ne lui obtenait pas ; puis, voyant ses efforts inutiles, elle déploya le même esprit d'ironie que j'avais observé chez ma mère. En dix jours, Henriette connut tous les déchircmens que causent aux jeunes femmes les révoltes nécessaires à l'établissementde leur indépendance. Vous qui, pour votre bonheur, avez la meilleures des mères, vous ne sauriez comprendre ces choses. Pour avoir une idée de cette lutte entre une femme sèche, froide, calculée, ambitieuse, et sa fille, pleine de cette onctueuse et fraîche bonté qui ne tarit jam.ais, il faudrait vous figurer le lys, auquel mon cœur l'a sans cesse comparée, broyé dans les rouages d'une machine eu acier poli. Cette mère n'avait jamais eu rien de cohérent avec sa fille ; elle ne sut deviner aucune des véritables difficultés qui l'obligeaient à ne pas profiter des avantages de la Restauration el à continuer sa vie solitaire. Elle crut à quelque amourette entre sa fille et moi. Ce mot, dont elle se servit pour exprimer ses soupçons, ouvrit entre ces deux femmes des abîmes que rien ne pouvait combler désormais. Quoique les familles enterrent soigneusement ces intolérables dissidences, pénétrez-y, vous trouverez dans presque toutes des plaies profondes, incurables, qui diminuent les sentinicns naturels : ou c'est des passions réelles, atlendrissanles, que la convenance des caractères rend éternelles et qui donnent à la mort un contre-coup dont les noires meurtrissures sont ineffaçables; ou des haines latentes qui glacent lentement le cœur et sèchent les larmes au jour des adieux éternels. Tourmentée hier, tourmentée aujourd'hui, frappée par tous, même par ces deux anges soull'rans qui n'étaient complices ni des maux qu'ils enduraient ni de ceux qu'ils causaient, comment celte pauvre ûme n'aurail-elle pas aimé celui qui ne la frappait point et qui voulait l'environner d'une triple haie d'épines, afm de la défendre des orages, de tout contact, de toute blessure? Si je souffrais de ces débats, j'en étais parfois heureux en sentant qu'elle se rejetait dans mon cœur, car Henriette me confia ses nouvelles peines. Je pus alors apjirécier son calme dans la douleur, et la patience énergique qu'elle savait déployer. Chaque jour j'appris mieux lo sens de ces mots : — Aimez-moi comme m'aimait ma tante.

— Vous n'avez donc point d'ambition? me dit à dîner la duchesse d'un air dur.

— Madame, lui répondis-je en lui lançant un regard sérieux, je me sens une force h dompter le monde; mais je n'ai que vingt et un ans, et je suis tous seul.

Elle regarda sa fille d'un air étonne, elle croyait que, pour me garder près d'elle, sa lille éteignait en moi toute ambition. Le séjour (jue lit la duchesse deLenoncourl il Clochegourde fut un temps di> gêne perpétuelle. La comtesse me recommandait le décorum, elle s'effrayait d'une parole doucement dite ; el, pour lui plaire, il l.illail emlosser le harnais de la dis-imulalion. Le grand jeudi vint, ce fut un jour d'ennuyeux cérémonial, un do ces jours i)uo haïssent les amans lialulues aux cajoleries du laisser-aller (juoliilien, accoutumes îi voir leur chaise h sa place el la niaîlre^se >lu logis loule ii eux. L'amour a horn'ur de tout ce (pii n'est p,is lui-iiii^iiie. I.a dliilies^e alla jouir des pompes de la cour, et tout rentra dans l'ordre h Clochegourde.

Ma pelili' brouille avec le comIe avait eu pour résultat de m'y iinplanler encore plus (ivniil que |)ar le passé. J'y pus venir .'i tout nuunenl sans exciter la inoiiulre défiance, el les aiitecedeii-, île ma vie me portèrent ti m'eteiidro comme une pl.inte giiiiipaiite dans la belle llin(< où s'(Uivrail pour moi le monde eiichanti'ur des sentimens partagi's. A chaciiie heure, de moment en monicnl, noire IValernel mariage, fonde sur la coiiliance, deviiil plus cohi-n nt | nous nous etablissionschacun dans notre pDvitinn. La coiiitessi' m'enveloppait dans les nourricières protections, dans les blanches draperies d'un amour tout maternel. Tnndit i|iio mon amour, seraphicpie en sa preHiice, ile\eniiil loin d'elle niorilaiit et altère commit un fer ronge, je l'aiinnia d'un double amour qui décocliail lourà tour les mille flfr-

DE BALZAC

ches du dé^ir, et les perdait au ciel où elles se mouraient lans un élher infranchissable. Si vous me demandez pourquoi, jeune et plein de fougueux vouloirs, je demeurai dans les abusives croyances de l'amour platonique, je vous avouerai queje n'étais pas assez homme encore pour tourmenter celle femme, toujours en crainte de quelque catastrophe chez ses enfans, toujours attendant un éclat, une orageuse variation d'humeur chez son mari, frappée par lui quand elle n'était pas affligée par la maladie de Jacques ou de Madeleine, assise au chevet de l'un d'eux quand son mari calmé pouvait lui laisser prendre un peu de repos. Le son d'une parole trop vive ébranlait son être, un désir l'offensait; pour elle, il fallait être amour voilé, force mêlée de tendresse, enfin tout ce qu'elle était pour les autres. Puis, vous le dirai-je, à vous si bien femme, cette situation comportait des langueurs enchanteresses, des momens de suavité divine, et les contentemens qui suivent de tacites immolations. Sa conscience était contagieuse, son dévouement sans récompense terrestre imposait par sa persistance; cette vive et secrète piété qui servait de lien à ses autres vertu?, agissait à l'cntour comme un encens spirituel. Puis j'étais jr'unel assez jeune pour concentrer ma nature dans le bai-cr qu'elle me permettait si rarement de mettre sur sa main dont elle ne voulut jamais me donner que le dessus et jamais la paume, limite où pour elle commençaient peut-C'tre les voluptés sensuelles. Si jamais deux âmes ne s'élreigiiirent avec plus d'ardeur, jamais le corps ne fut plus intrépidement ni plus victorieusement dompté. Enfin, plus tard, j'ai reconnu la cause de ce bonheur plein. A mon 3ge, aucun intéiôt ne me distrayait le cœur, aucune ambition ne traversait le cours de ce sentiment déchaîné comme un torrent et qui faisait onde de tout ce qu'il emportait. Oui, plus tard, nous aimons la femme dans une femme; tandis que de la première femme aimée, nous aimons tout : ses enfans sont les nôtres, sa maison est la nôlrc, ses intérôls sont nos inlJrôls, son malheur est notre plus grand malheur; nous aimons sa robe et ses meubles ; nous sommes plus lâchés de voir ses blés versés que de savoir notre argent perdu ; nous sommes prêts à gronder le visiteur (|ui dérange nos curio>ilés sur la cheminée. Ce saint amour nous fuit vivre dans un autre, tandis que plus tard, h(Ma->! nous altirons une autre vie en nous-mêmes, en demandant à la femme d'enrichir de ses jeunes sentiniens nos facultés appauvries. Je fus bientôt de la maison, et j'éprouvai pour la première fois une de ces douceurs infinies qui sont h l'Atne tourmentée ce qu'est un bain pour le i:(jrps tatigui';; Vîimf e>t alors rafraîchie sur toutes ses surfaces, caressée dans ses plis les plus profonds. Vous ne sauriez me comprendre, vous êtes femme, et il s'agit ici d'un bonheur r]ue vous donni'Z sans jamais recevoir le |iareil. Un lioimne seid connaît le friand plai^ir d'être, au sein d'uni? maison élran.ère, le piivil('gié de la maîtresse, lecenlresecr(;( de ses uKeclions: les chiens n'aboient plus après vous, les dumesliques reconnaissent, aussi bien que les chiens, les insignes cachés (|ui! vous portez ; les enf.ins, clii'Z lesrjuels rien n'est fausse, (|ui savent (pus leur ^jarl ne s'amoindrira jamais, et que vous êtes bienfaisant à la lumièn! île |ei,r vie, ces enfans possèdent un es[)rit divuiali'ur; il~.se lont chats pour vous, iK ont de ces bonnes lyra unies qu'il-, réservent aux êtres adores et udorans ; ils ont des ili-(Télions spirilui-lles et sont d'innocens com[)li- <•'•»; Ils vir'imi 11 h vous sur la pointe des pieds, vous soiirieiil, cl s'en vont SIM, bruit. Pour vous, tout s'em|)resse, loul vous aime cl vous ni. I.is pas ioii^ vr.iiis semlilent Mre de belle-. fliNirs qm joiit ifaiilaiil plus de plaisir à voir que lot terrains où elles se produisent sont plus inj;rol~. Mais si j'en, les délicieux bélielires de cette iialurali'Milion dans une famille oii je trouvais des parens selon mon (iiMir, j'en eus aii^'-i les charges. JiiMpr(iloi-,nioii--ieiir de Mort auf srl.ni k^w'- pour moi ; je n'avais vu (|ue les wa.^s de M's défaillis, j'en Neiilis Imiilôl rap|i|jc.aliiin dans loul.- mm (li'lldue. et vis coiiibien la coiiile^se avait elii noblement iharilablo en me depei)(iiaiit ses luttes quotidiennes. Jo connus alofi tous les ungles do eu caraclèro

intolérable : j'entendis ces criailleries continuelles à propos de rien, ces plaintes sur des maux dont aucun signe n'existait au dehors, ce mécontcment inné qui déflorait la vie, et ce besoin incessant de tyrannie qui lui aurait fait dévorer chaque année de nouvelles victimes.

Quand nous nous promenions le soir, il dirigeait lui-môme la promenade ; mais quelle qu'elle fût, il s'y était toujours ennuyé; de retour au logis, il mettait sur les autres le fardeau do sa lassitude ; sa femme en avait été la cause en le menant contre son gré là où elle voulait aller; ne se souvenant plus de nous avoir conduits, il se plaignait d'être gouverné par elle dans les moindres détails do la vie, de ne pouvoir garder ni une volonté ni ur.e pensée à lui, d'être un zéro dans sa maison. Si ses duretés rencontraient une silencieuse patience, il se fâchait en sentant une limite à son pouvoir; il demandait aigrement si la religion n'ordonnait pas aux femmes de complaire à leurs maris, s'il était convenable de mépriser le iière de ses enfans. Il finissait toujours par attaquer chez sa femme Une corde sensible ; et quand il l'avait fait résonner, il semblait goûter un plaisir particulier à ces nullités dominatrices. Quelquefois il affectait un mutisme morne, un abattement morbide, qui soudain effrayait sa femme, de laquelle il recevait alors des soins touchans. Semblable à ces enfans gâtés qui exercent leur pouvoir sans se soucier des alarmes maternelles, il se laissait dorloter comme Jacques et Madeleine dont il était jaloux. Enfin , à la longue , je découvris que, dans les plus petites comme dans les plus grandes circonstances, le comte agissait envers sas domestiques, ses enfans et sa femme, comme envers moi au jeu de trictrac. Le jour où j'embrassai dans leurs racines et dans leurs rameaux ces difficultés qui, semblables à des lianes, étouffaient, comprimaiens les mouvement et la respiration de cette famille, cmmailloltaient de fils légers mais multipliés la marche du ménage, et retardaient l'accroissement de la fortune en compliquant les actes les plus néceasaires, j'eus une admirative épouvante qui domina mon amour et le refoula dans mon cœur. Qu'étais-je, mon Dieu? Les larmes que j'avais bues engendrèrent eu moi comme une ivresse sublime, et j(? trouvai du bonheur à épouser les souffrances de cette femme. Je m'étais plié naguère au despotisme du comte comme un contrebandier paie ses amendes; désormais je m'offris volontairement aux coups du despote pour être au plus près d'Henriette. La comtesse me devina, me laissa [irendre une place à ses côtés, et me récompensa par la perini^sioii de partager ses douleurs, comme jadis l'apostat re|ieiili, jaloux de voler au ciel de conserve avec ses frères, obtenait la gi'âce do mourir dans le cirque.

— Sans vous j'allais succomber à cette vie, me dit Henriette un soir où le comte avait été, comme les mouches dans un jour de grande cluileur, plus piquant, plus acerbe, plus changeant ipi'à l'ordinaire.

Le comte .s'était couché. Nous roslâmes, Henriette et moi, pendaiil une partie de la soirée, sous nos acacias ; les enlans jouaient auloiir de nous, baignés dans les rayons du roiiebant. Nos paroles rares et purement exclamatives nous ri'vélaii'iit la mutualité des peii-ees par le.scpielles nous nous reposions de nos communes soulïraiices. Quand les mots mampiaienl, le silence servait fidèlement nos âmes, qui pour ainsi dir(> entraient l'une chez l'autre sans obstacle, mais sans y être conviées par le baiser; savourant toutes deux les charmes d'une torpeur pensive, elles .s'eii- Kaj,'ialent dans les oiidiilalioiH d'iine même rêverie, so |ilon^'raient ensemble dans la rivière, en sorlaieiil ralraîchies coinme deux nymphes au.ssi parl'aileiiient unies que la jalousie le peut désirer, mais sans aucun lien terrestre. Nous allions dans un goiill're sans fond, nous revenions Il la Mirlac.e, les iiMins vides, en nous deniaiidaiit par un reganl : — u ;^u|■ons-nolls un sml jour à nous parmi tant de jour-<V » Quand la volupté nous eueille de ces Heurs nées sans niciiies, puun|uoi la i;liair miirinure-t-elle?

Maigri' l'éiiervanlc» poésie du soir qui donnait aux briques de la baliislraile ces Ions orangés, si cahnaiis et si purs ; malgré celle religieuse atmosphère qui nous corn-

LE LYS DANS LA VALLÉE

muniquait en sons adoucis les cris des deux enfans, et nous laissait tranquilles, le désir serpenta dans mes veines comme le signal d'un feu de joie. Après trois mois, je commençais à ne plus me contenter de la part qui m'était faite, et je caressais doucement la main d'Henriette en essayant de transborder ainsi les riches voluptés qui m'embrasaient. Henriette redevint madame de Morlsauf et me retira sa main; quelques pleurs roulèrent dans mes yeux, elle les vit et me jeta un re£«ird tiède en portant sa main à mes lèvres.

— Sachoz donc bien, me dit-elle, que ceci me coûte des 'armes 1 L'amitié qui veut une si grande faveur est bien dangereuse.

J'éclatai, je me répandis en reproches, je parlais de me souffrances et du peu d'allégement que je demandais pour les supporter. J'osai lui dire qu'à mon âge, si les sens étaient tout âme, l'âme aussi avait un sexe ; que je saurais mourir, mais non mourir les lèvres closes. Elle m'imposa silence on me lançant son regard fier, où je crus lire le : « Et moi, suis-je sur des roses? » du Cacique. Peut-être aussi me trompai-je. Depuis le jour où, devant la porte de Frapesle, je lui avais à tort prêté celte pensée qui faisait naître noire bonheur d'une tombe, j'avais honle de tacher son âme par des souhaits empreints de passion brutale. Elle prit la parole; et, d'une lèvre emmiellée, me dit qu'elle ne pouvait pas être tout pour moi, que je devais le savoir. Je compris, au moment où elle disait ces paroles, que, si je lui obéis'^ais, je creuserais des abîmes enln^ious deux. Je baissai la tôle. Elle continua, disant qu'elle avait la certitude religieuse de pouvoir aimer un frère sans offenser ni Dieu ni les hommes ; qu'il y avait quelque douceur à faire do ce culte une imago réelle de l'amour divin, qui, selon son bon Saint-iMarlin, est la vie du monde. Si je ne pouvais pas être pour elle quelque chose comme son vieux confesseur, moins qu'un amant, mais plus qu'un frère, il fallait ne plus vous voir. Elle saurait mourir en portant à Dieu ce surcroît de soufl'ranccs vives, supportées non sans larmes ni di'rlijremens.

— J'ai donne, dit-elle en finissant, plus queje ne devais pour n'avoir plus rien à laisser prendre, et j'en suis déjà punie.

H fallut la calmer, promettre de ne jamais lui causer une peine, et de; l'aimer à vingt ans comme les vieillards aiment leur ilerniiT enfant.

Le lendemain je vins de bonne heure. Elle n'avait plus de fleurs pour les vases do son salon gris. Je m'élançai dans les cliain()S, dans les vignes, et j'y cherchai des fleurs pour lui compo-er deux bouquets; mais tout en les cueillant une à une, les coupant au [lied, les ailmirant, je pensai (pie les couleurs et h's feuillages avait^nt une harmonie, uiK! poésie qui se fai>-ait jour dans l'entendement en charmant le regard, comme les phrases nuisicales réveillent mille souvenirs uu fond des cd-urs aim.iiis el aimés. Si la Couleur est la lumière organisée, ne doil-elli! pas avoir un sens comme les combinaisons de l'air ont le leur'? Aidi» par Jacques el Ma<Jeleine, heureux tous trois de conspirer une surprise pour noire chérie, j'entrepris, sur les dermèresmanlii's du perron où nous elalilîme, le (piartier gênerai de nos fleurs. <li'ux bouquets par lescpiels j'essayais de peindre un senhuii'iil.

l'ignrez-vousunesourcedn fleurs sortant do.s deux vases par un bouillonnemenl, retombant en vagues frangées, et du sein de hlcpielle s'i-lançalenl mes v<rux en roses blanches, en lys à la coup(^ d'arKeiil? Sur celle fViiIclie élolVe lir dliilenl les bleuets, les myosotis, les vipt'-rine.s, loules les lleiirs blenes dont les nuances, prises dans |n ciel, se marient si bien avec le hlunc; n'est-ce pas deux imiocences, celle ipij ne sait rien el celle qui sait tout, une pensi'e de reiilani, une pensée du martvr'f L'amour a son blason, et la comtesse le diThill'ni sccrèlemenl. EH.- mi- jela l'un de ces regards jnciMls (pii ressemblent nu cri d'un malade louché dans sji pl.iie : elle i'>t;ill il la fois bonleuse el r,i\ M', (.(ui'lle récompense dans en regard I La rnulre heiiieuse. iui rafraîchir le cncur, (pie! encyurngwuent! J'inventai DK iiAi./.A<;. — II. lExtrail du l«

donc la théorie du père Castel au profit de l'amour, et retrouvai pour elle une science perdue en Europe, où les fleurs de l'écritoire remplacent les pages écrites en Orient avec des couleurs embaumées. Quel charmeque de faire exprimer ses sensations par ces filles du soleil, les sœurs des fleurs écloses sous les rayons de l'amour ! Je m'entendis bientôt avec les produclioas de la flore champêtre comme un homme que j'ai rencontré plus tard à Grandlieu s'entendait avec les abeilles.

Deux fois par semaine, pendant le reste de mon séjour à Frapesie, je recommençai le long travail de celte œuvre poétique à l'accomplissement de laquelle étaient nécessaires toutes les variétés des graminées, desquelles je fis une étude approfondie, moins en botaniste qu'en poète, étudiant plus leur esprit que leur forme. Pour trouver une fleur là où elle venait, j'allais souvent à d'énormes distances, au bord des eaux, dans les vallons, au sommet des rochers, en pleines landes, butinant des pensées au sein des bois et des bruyères. Dans ces courses, je m'initiai moi-môme à des plaisirs inconnus au savant qui vit dans la méditation, à l'agriculteur occupé de spécialités, à fartisan cloué dans les villes, au commerçant attaché à son comptoir ; mais connus de quelques forestiers, de quelques bûcherons, de quelques rêveurs.

Il est dans la nature des elTets dont les signifiances sont .sans bornes, et qui s'élèvent à la hauteur des plus grandes conceptions morales. Soit une bruyère fleurie, couverte des diamans de la rosée qui la trempe, et dans laquelle se joue le soleil, immensité parée pour un seul regard qui s'y jette à propos. Soit un coin de forêt environné de roches ruineuses, coupé de sables, vêtu de mousses, garni de genévriers, qui vous saisit par je ne sais quoi de sauvage, de heurté, d'elfrayant, et d'où sort le cri de l'orfraie. Soit une lande chauile, sans végétation, pierreuse, à pans raides, dont les horizons fiennent de ceux du désert, et où je rencontrais une fleur sublime et solitaire, une pulsatille au pavillon de soie violette était' pour ses étamines d'or; imago attendrissanle de nui lilaiiche idole, seule dans sa vallée I Soit de grandes mares d'eau sur lesquelles la nature jette aussitôt des taches vertes, espèce do transition entre la plante et l'animal, où la vie arrive en quelques jours, des piailles el des insectes flottant là, comme un monde dans l'élherl Soit encore une chaumière avec son jardin plein de choux, sa vigne, ses palis, suspendue au-dessus d'une fondrière, encailrée par qut'Uiues maigres champs de seigle, figure de tant d'humbles existences! Soit une longue allée de forêt semblable à (luelijue nef de cathédrale, où les arbres sont des piliers, où leurs branches fornu'nl les arceaux de la voûte, au bout do laquelle une clairière lointaine aux jours mélanges d'ombres ou nuancés par les teintes rou^'cs du couchant poind à travers les feuilles e» inonire comme les vitraux coloriés d'un chivur plein d'oiseaux (jui chanli'iil. Puis au sortir de ces bois frais et louffus, une jachère crayeuse où, sur des mousses ardentes et sonores, des couleuvres repues rentrent chez elles en levant leurs têtes élégantes el Unes.

Jetez sur ces tableaux, lantôl des torrens de soleil ruisselant conuiKMles ondes nourrissanles, tantôt des amas de nuées grimes alignées connue les rides au front d'un vieillard, lanlôl les Ions froids d'un ciel faiblement orangé, silloniii^ de b.indes d'un bleu pâle; puis écouli'Z'f vous entendrez d'indéfinissables harmonies au milieu d'un silenci' qui confond, l'eiidaul les mois de septenilin» eld'oclolire, je n'ai jamais construit un seul bouqiii>t ipii m'ait coûté» moins de trois heures de ri'chiTclies, tant j'admirais, avec le suave obandon des pot'Ies, ces fugitives allégories où pour mol se peignaient les phases les plus contrastantes de la vie hum.nne, inajeslueiix speclac|i> où vo inainlenanl fouiller ma iiienioiri'. Souvent aujourd'hui je marie h CCS grandes scènes le souvenir de l'âmi' alors cp.iiidue sur la nature. J'y promène encore la souM-iaine doiil la roble blanche ondoy.iil ilaus les taillis, llollait sur les piv. louses, el dont la |iensôe s'élevait, c.unme un I mil promis, de chaque wihce plein d'etamines amoureuses, CvmtUit humaine.) tl — 4

DE BALZAC

Aucune déclaration, nulle preuve de passion insensée n'eut de contagion plus violente que ces symphonies de fleurs, où mon désir trompé me faisait déployer les efforts que Beethoven exprimait avec ses notes; retours profonds sur lui-même, élans prodigieux vers le ciel. Madame de Mortsauf n'était plus qu'Henriette à leur aspect. Elle y revenait sans cesse, elle s'en nourrissait, elle y reprenait toutes les pensées que j'y avais mises, quand pour les recevoir elle relevait la tête de dessus son métier à tapisserie en disant : « Mon Dieu, que cela est beau! » Vous comprendrez cette délicieuse correspondance par le détail d'un bouquet, comme d'après un fragment do poésie vous comprendriez Saadi. Avez-vous senti dans les prairies, au mois de mai, ce parfum qui communique à tous les êtres l'ivresse de la fécondation, qui fait qu'en bateau vous trempez vos mains dans l'onde, que vous livrez au vent votre chevelure, et que vos pensées reverdissent comme les touffes forestières? Une petite herbe, la flouvo odorante, est un des plus puissants principes de cette harmonie voilée. Aussi personne ne peut-il la garder impunément près de soi. Mettez dans un bouquet ses lames luisantes et rayées comme une robe à filets blancs et verls, d'inépuisables exhalations remueront au fond de votre co'ur les roses en bouton que la pudeur y écrase. Autour du col évasé de la porcelaine, supposez une forte marge uniquement composée des touffes blanches particulières au sédum des vignes en Touraine; vague image des formes souhaitées, roulées comme celles d'une esclave soumise. De cette assise sortent les spirales des liserons h cloches blanches, les brindilles do la bugrane rose, mêlées de quelques fougères, de quelques jeunes pousses de chêne aux feuilles magnifiquement colorées et lustrées ; toutes s'avancent prosternées, humbles comme des saules pleureurs, timides et suppliantes comme des prières. Au-d&ssus, voyez les fibrilles déliées, fleuries, sans cesse agitées, de l'amourette purpurine qui verse à flots ses antiières presque jaunes ; les pyramides neigeuses du palurin des champs et des eaux, la verte chevelure des bromes stériles, les panaches effilés de ces agroslis nommés les épis du vent; violâtrcs espérances dont se couronnent les premiers rêves et qui se détachent sur le fond gris do lin où la lumière rayonne autour de ces herbes en fleurs.

Mais déjà plus haut, quelques roses du Bengale clair-.semé(^ parmi les folles denti'lles du daucus, les plumes de la linaitrrette, les marabouts de la reine des prés, les ombellules du cerfeuil sauvage, les blonds cheveux de la clématite en fruits, les mignons sautoirs do la croiseltc au blanc do lait, (ryscorymbes des mille-fouilles, les tiges diffuses de la fumelerre aux fleurs roses et noires, les vrilles de la vigne, les brins lorlui!UX des chèvrefeuilles; enfin tout (>; que ces naiv(;s cniatures ont de plus écliovelé, de plu.H déchiré, des flammes et de triples dards, des feuilles lancéolées, déchiquetées, dos liges tourmentées commis les dd-'irs eutortillés au fond ilo l'ûme. Du sein do co prolixe torrent d'amour ipii déborde, s'elanct^ un magniliiiue douille |i.ivol roii!,'e <i(i()iii|i.igii(i de ses glands prêts ;i .s'ouvrir, déployant les fl.iuuiiechcs de son incfiidie mi-dessns di's jaitnnns étoili's, et dominant la pluie incessante du pollen, ÏK-nu nuage qui papilloti? dans l'air en nUétanl le jour dans M-s nulle parcelles luis<iiilesl

yuelle li'iMine enivréi) par la sentfMir d'Aplirodise c^ichée dan» la fleuve, ne i:<jm|irendra w luxe d'idées soumises, «■lie bloni ho lemire.sse troublée par des inouveniens indomptés, (il co rouKc dcrir d<! l'amour qui demande un lionheur refusé daiin les lulles cent fois leconmii'ncées do la |>iission contenue, infitigalile, éternelle V Iblli'/ ce dis- (»ur» dons U luiMMT.'il'une c.roJMc, iilin d'en nioiilrer les Irai» déUills, Wh delicnirsoppo.ilions, les uralM'.sque», alln que lu «ouveraine émue y voie une fliur plus épanouie et d'où loinlie une larims elle sera bien près de s'aliiindoiiner, il faudra qu'un itunf ou' la voix de .son eiilant lu lelienne /lu bord de l'iddiiie. guc doiine-l-on à Dieu? des ("Jirfunm, de lu lumière et des ch.inLs, les lupiessjon.s les plus epuréobde notre nulurc. tli bien I loulco qu'on ollro

à Dieu n'était-il pas offert à l'amour dans ce poëme de fleurs lumineuses qui bourdonnait incessamment ses iné^ lodies au cœur , en y caressant des voluptés cachées, des espérances inavouées, des illusions qui s'enflamment et s'éteignent comme des fils de la vierge par une nuit chaude.

Ces plaisirs neutres nous furent d'un grand secours pour tromper la nature irvitée par les longues contemplations de la personne aimée, par ces regards qui jouissent en rayonnant jusqu'au fond des formes pénétrées. Ce fut pour mo", je n'ose dire pour elle, comme ces fissures par lesquelles jaillissent les eaux contenues dans un barrage invincible, et qui souvent empêchent un malheur en faisant une par*. à la nécessité. L'abstinence a des épuisemens mortels qiit? préviennent quelques miettes tombées une à une de ce ciel qui, de Dan à Sahara, donne la manne au voyageur. Cependant à l'aspect de ces bouquets, j'ai souvent surpri» Henriette les bras pendans , abîmée en ces rêveries orageuses pendant lesquelles les pensées gonflent le sein, animent le front, viennent par vagues, jaillissent écumeusei menacent et laissent une lassitude énervante. Jamais depuis je n'ai fait de bouquet pour personne 1 Quand nous etimcs créé cette langue à notre usage, nous éprouvâmes un contentement semblable à celui de l'esclave qui trompe son maître.

Pendant le reste de ce mois, quand j'accourais par les jardins, je voyais parfois sa figure collée aux vitres ; et quand j'entrais au salon, je la trouvais à son métier. Si je n'arrivais pas à l'heure convenue sans que jamais nous l'eussions indiquée, parfois sa fornu; blanche errait sur la terras,se : et quand je l'y surprenais, elle me disait : — Je suis venue au devant de vous. Ne faut-il pas avoir un peu de coquetterie pour le dernier enfant?

Les cruelles parties de trictrac avaient été interrompues entre le comte et moi. Ses dernières acquisitions l'obligeaient à une foule de courses, do reconnaissances, de vérifications, de bornages et d'arpentages; il était occupé d'ordres à donner, do travaux champêtres qui voulaient l'oeil du maître, et qui se décidaient entre sa femme et lui. Nous allâmes souvent, la comte.sse et moi, le retrouver dans les nouveaux domaines avec ses deux onfans qui, durant le chemin, couraient après des insectes, des cerfs VOlans, des couturières, et faisaient aussi leurs bouquets, ou, pour être exact, leurs bottes do fleurs.

Se promener avec la femme qu'on aime, lui donner le bras, lui choisir son chemin 1 ces joies illimitées sullisenl à une vie. Le- discours est alors si confiant 1 Nous allions seuls, nous revenions avec le général, surnom de raillerie douce que nous donnions au comte quand il était de bonne humeur. (;es deux innnières do faire la route nuançaient notre plaisir par des oppositions dont le secret n'est connu que des cieurs gênes diiiis li'ur union. Au retour, les mêmes félicites, un regard, un serrement de main, étaient entremêlés d'inquiétudes. La parole, si libre pendant l'aller, avait au retour de mystérieuses significations, «piand l'un de nous (rouvait, après qui'hiue intervalle, une réponse à des interrogations insidieuses, ou (]u'ime discussicjii commencée se coiilimiait sous ces formes énigmatiques auxquelles .so prêtent si bien notre langue et quo cnent si ingénieusement les femmes. Qui n'a goilté le plaisir de s'enleiidre ainsi, comme dans une sphère iiiconnui! où les esprits so séparent de la loule et s'uuisseiil m trompant les lois vulgaires? Un jour j'eus un fol espmr proinpteiiient dissipé, ijuand, ti une demande du c<inile, qui voulait savoir de (|uoi nous parlions, Henriette n'pondit par une iibniMi ii double sens dont il se paya, (lello innocente raillerie uimiimi Madeleine et lit après coup rougir sa nièic, qui m'apprit par un regard sévère (|u'elle pouvait me reliicr sou finie coiiiiik^ elli' m'avait naguère leliré sa niaiii, voulant demeurer une irréprochable l'poiise. Mais celle union puremcut spiiiluello a tant d'utlrails que 11! lendemain nous rccomnieiiç.lnies.

Le» heuies, les jouriii'es, les bemuinoH s'enfuyaient ainsi pleines de lehcités reiiaissunles. Nousurrivrtincs à l'epuquo dos vundanges, qui bunl vn 'i'uuruino de vérilubles ICles

LE LYS DANS LA VALLÉE

Vers la fin du mois de septembre, le soleil, moius chaud que durant la moisson, permet de demeurer aux champs sans avoir à craindre ni le hâle ni la fatigue. Il est plus facile de cueillir les grappes que de scier les blés. Les fruits sont tous mûrs. La moisson est faite, le pain devient moins cher, et cette abondance rend la vie heureuse. Enfin, les craintes qu'inspirait le résultat des travaux champêtres où s'enfouit autant d'argent que de sueurs, ont disparu devant la grange pleine et les celliers prêts à s'emplir. La vendange est alors comme le joyeux dessert du festin récolté, le ciel y sourit toujours en Touraine, oîi les automnes sont magnifiques. Dans ce pays hospitalier, les vendangeurs sont nourris au logis. Ces repas étant les seuls où ces pauvres gens aient, chaque année, des alimens substantiels et bien préparés, ils y tiennent comme dans les familles patriarcales les enfans tiennent aux galas des anniversaires. Aussi courent-ils en foule dans les maisons où les maîtres les traitent sans lésinerie. La maison est donc pleini! do monde et do provisions. Les pressoirs sont constamment ouverts. Il semble que tout soit animé par ce mouvement d'ouvriers tonneliers, de charrettes chargées de filles rieuses, de gens qui, louchant des salaires meilleurs que pendant le reste de l'année, chantent à tous propon.

D'ailleurs, autre cause de plaisir, les rangs sont confondus : femmes, enfans, maîtres et gens, tout le monde participe à la dive cueillette. Ces diverses circonstances peuvent expliquer l'hilarité transmise dîâge en âge, qui se développe en ces derniers beaux jours de l'année, et dont le souvenir inspira jadis à Rabelais la forme bachique de son grand ouvrage. Jamais les enfans, Jacques et Madeleine toujours malades, n'avaient été en vendange; j'étais comme eux; ils eurent je ne sais quelle joie enfantine de voir leurs émotions partagées ; leur mère avait promis do nous y accompagner. Nous étions allés à Villainesj où so fabriquent les paniers du pays, nous en commander de fort jolis; il était quesliou de vendanger à nous quatre quelques chaînées ré'-crvées à nos ciseaux; mais il était convenu qu'on ne mangerait pas trop do raisin. Manger dans les vignes le gros co de Touraine paraissait chose si délici(!use, que l'on dédaignait les plus beaux raisins sur la table. Jacques me fit jurer do n'aller voir vendanger nulle part, et do me réserver pour le clos de Cloclie^Duidi'. Jamais ces deux petits êtres, habitui'llement soud'ranset pAles, ne furent plus frais, ni plus roses, ni aussi agissons etremuans que durant cette matinée. Ils babillaient pour habiller, all.iii'nt, trottaient, revenaient sans raison appareille ; mais, cdmini' les autres enfans, ils semblaient avoir trop de vie 5 si'Coufr; monsieur et madame de Morlsauf no les avai(^nt jamais vus ainsi. Jo redcivins enfant avec eux, plus (enfant qu'eux peut-être, car j'espérais aussi ma récolle. Nous allrtines jiar Ui plus lieau temps vers les vignm, et nous y resl.lmi's une demi-journéc!. Conunn nous nous disputions h (|ui Irouvi-rail li's plus belles grappes, h qui remplirait plus vite, son panier I C'i'lait des allées et venues des reps h In mère, il ne se cueillait pas une grappe qu'on ni' la lui montrât. l':il(> se mit Ji rireiiu bon rire plijii de sa jeunesse, quand iirrivanl a|ir(\s sa lille, aver nion panier, ji' lui dis l'ummc Madeleine : — Ll les niii'iis, in.imau ? Ivlle me répondit : — Clu-r enfant, m- l'iM-liaulTc pas trop! Puis me passant In main tour ii lour sur le am et dans les cheveux, elle me iloiina un petit coup sur la joue en ftjoulatit : — Tu es en nage! Ci- l'ut la seule fuis que .reiilemlis relie cnresse de la voix, le tu des ainnu"*.

Je regardai les jolies liaies couvertes di' fruits rouge.s, do sinelleset de niftron.s ; j'écoulai b'S ctIs des enfans, je contemplai la lrou|)e des venilangeuses, la charrelle pleine de lonneinix et le-* hommes charges de llolle^!... Ah ! je gravai liiiil ilatis ma mémoire, tout jusqu'au jeune nni.indier

sous leipiel elle se lenail, Irotclle, colorée, rieu.se, soils ^iiU ombrelle déplii'e. l'iiis je mr> mis l'i cueillir des grappe-, k remplir mon p.mier, à l'aller vider dans le Inniienu (le \eiidailge avec une applualion corporelle, Mleucieus.' el Miu-

toaue, par uue mureliu lentu ul ^le^ureu qui luisiM mou

âme libre. Je goûtai l'ineffable plaisir d'un travail extérieur qui voiture la vie en réglant le cours de la passion, bien près, sans ce mouvement mécanique, de tout incendier. Jo sus combien le labeur uniforme contient de sagesse, cl jo compris les règles monastiques.

Pour la première fois depuis longtemps, le comte n'eut ni maussaderie, ni cruauté. Son fils si bien portant, le futur duc de Lononcourt-Mortsauf, blanc et rose, barbouillé de raisin, lui réjouissait le cœur. Ce jour étant le dernier de la vendange, le général promit do faire danser le soir devant Clochegourde en l'honneur des Bourbons revenus ; la fête fut ainsi complète pour tout le monde. En revenant la comtesse prit mon bras; elle s'appuya sur moi de manière à faire sentir à mon cœur tout le poids du sien, mouvement de mère qui voulait communiquer sa joie, et me dit à l'oreille : — Vous nous portez bonheur 1

Certes, pour moi qui savais ses nuits sans sommeil, ses alarmes et sa vie antérieure où elle était soutenue par la main de Dieu, mais où tout était aride et fatigant, cette phrase accentuée par sa voix si riche développait de> plaisirs qu'aucune femme au monde ne pouvait plus me rendre.

— L'uniformité malheureuse de mes jours est rompue, la vie devient belle avec des espérances, me dit-elle après une pause. Ohl ne me quittez pas! ne trahissez jamais mes innocentes superstitions! soyez l'atné qui devient la providence de ses frères!

Ici, Natalie, rien n'est romanesque : pour y découvrir l'infini des sentimens profonds, il faut dans sa jeunesse avoir jeté la sonde dans ces grands lacs au bord desquels on a vécu. Si pour beaucoup d'êtres les passions ont été des torrens de lave écoulés entre des rives desséchées, n'est-il pas des Aines où la passion contenue par d'insurmontables difficultés a rempli d'une eau pure le cratère du volcan?

Nous eûmes encore une fêle semblable. Madame de Mortsauf voulait habituer ses enfans aux choses de la vie, et leur donner connaissance des pénibles labeurs par lesqiids s'obtient l'argent; elle leur avait donc con-lilué des revenus soumis aux chances do l'agriculture : h Jacxjues appartenait le produit des noyers, à Madeleine celui des el.Al.iigniers. A quelijues jours de là, nous eûmes la récolte des marrons et celle des noix. Aller gauler les marronniers de :\Iadeleiue, entendre tomber les fruits que leur boguo faisait rebondir sur le velours mal et sec des terrains ingrats où vient le châtaignier ; voir la gravité sérieuse aveo ln(|uelle la pelile (illeex.imiuait les (as en e-liinanl leur valeur, qui poiu- l'Ile repi'i sentait les plaisirs qu'elle -e lioiinait sans coiiInMe ; les reliritallous de Manelle la l'emine do charge qui seule suppléait la comlesse auprè.s de 8es enfans; loscnseignemeus (|ue préparait le spectacle des peines ni'icessaires pour recueillir les inuiiidres biens, si muiveiit mis en péril par les alleriiatives du climat, ce lut une scène où les ingénues félicites de l'enfance parai-nieiil cliarmanle.sau milieu des teintes graves de raulunmecoiiimeiice. Madeleine avait son grenier h elle, où je voulus voir serrer sa brune chevance, eu partageant sa jOie. i;li bleui je Iress.ijlle encore (uijourd'liui en nu> rnpiielaul le lireit que taisait chaque holti'e de marrons roulant sur la bourre jaun.llie niêlco de terre qui servait do pinnriier. Le comte en prenait pour la nialKun; le.s niétiviers, |r<^ gens, chacun autour de Clochegourde procurait des arli(>teiir-- à la Mlguniiiie, epillii'le amie que dans le pa>s le.s paysans nccorileul volontiers, niéiiie /ides étrangers, mai» qui .semlilail appartenir exi'lu'<ivenienl h Mndeli-ine.

Jacques fut moins heureux pour In cueitlelle de ses noyer-, il plut pi mlanl quelques jours ; mais je le coie niai en lui coiiM'ill.iiit de garder ses noi\ pour les viMidie un peu plu- tiiid. Mon leur lie Chessel m'a\ait appris qui» IcN noyers ne doiuiaieiit rien danii li< llrelieiiionl , m dans le pays d'AinlioJse, ni dans celui (l(< Voum'iiv. L'Iiuili' do noix est lie urand usage en Touraine. Jacques devait trou- M^r au nimiis quarante sous de i limpie iniver, il en a\ait I Hkux teiit.s, la suiiiine était donc roiisiderablel 11 Toulai

is

DE BALZAC

s'acheter un éq^aipement pour monter à cheval. Son désir émut une discussion publique où son père lui fit faire des réflc^xions sur l'instabilité des revenus, sur la nécessité de créer des réserves pour les années où les ai'bres seraient inféconds, afm de se procurer un revenu moyen.

Je reconnus l'âme de la comtesse dans son silence ; elle était joyeuse de voir Jacques écoutant son père, et le père reconquérant un peu de la sainteté qui lui manquait, grâce à ce sublime men=onge qu'elle avait préparé. Ne vous ai-je pas dit, en vous peignant cette femme, que le langage terrestre serait impuissant à rendre ses traits et son génie I Quand ces sortes de scènes arrivent, l'âme savoure leurs délices sans les analyser; mais avec quelle vigueur elles se détachent plus tard "sur le fond ténébreux d'une vie agitée! pareilles à des diamans, elles brillent serties par des pensées pleines d'alliage, regrets fondus dans le souvenir des bonheurs évanouis !

Pourquoi les noms des deux domaines récemment achetés, dont monsieur et madame de Mortsauf s'occupaient tant, La Cassine et La Rhétorière, m'émeuvent-ils plus que les plus beaux noms de la Terre-Sainte ou do la Grèce V Qui aime le die l s'est écrié La Fontaine. Ces noms possèdent les vertus talismaniques des paroles constellées en usage dans les évocations, ils m'expliquent la magie, ils réveillent des figures endormies qui se dressent aussitôt et me parlent, ils me mettent dans cette heureuse vallée, ils créent un ciel et des paysages ; mais les évocations ne se sont-elles pas toujours passées dans les régions du monde spirituel? Ne vous étonnez donc pas de me voir vous entretenant de scènes si familières. Les moindres détails de cette vie simple et presque comm.une ont été comme autant d'attaches faibles en apparence par lesquelles je me suis étroitement uni à la comtesse.

Les intérêts de ses enfans causaient à la comtesse autant de chagrins que lui en donnait leur faible santé. Je reconnus bicnliM la vérité de ce qu'elle m'avait dit relativement h son rôle secret dans les aflaires de la maison, auxquelles je m'initiai lentement en apprenant sur le pays des détails que doit savoir l'homme d'Etat. Après dix ans d'efforts, madame de Morsauf avait changé la culture de ses terr<-s ; elles les avait mis en quatre, expression dont on se sert dans le pays pour ex[iliquer les résultats de la nouvelle méthode suivant laquelle les cultivateurs ne sèment do blé que tous les quatre ans, afin de faire rapporter chaque année un produit à la terre. Pour vaincre 1 obstination des paysans, il avait fallu résilier des baux, partager ses domaines en quatre grandes métairies, et les avoir à moitié, 1<- cheptel particulier h la Touraine et aux pays d'alentour. Lf propriétaire donn(^ l'haliitation, les hAtimens d'ex|ilr)itation et les semi'nces, h des colons de bonne vo- Jonte avec lesquels il [larlago les frais de culture et les produit-;. Ce partage est surveillé par un mélirier, l'homme chargé de preiidn- la moitié dui^ au propriétaire, système coftti'UX et c/irnpliqué par nue roniptabilllé qu(ï varie à tout moment la nature des partages. La comlcsse avait fait cultiver par monsieur de Mortsauf une rini|uième ferme com- IKjs<';e des terres réservées, sises autour de Clochegourde, autant pour l'f^T.uper (\w pour démontrer par l'évidence de» faiLs, h ses fermier» à moitié, l'excellence des nouvelles méthodes. Mallressr- de diriger les cullures, elle avait fait lentement, et avec sa persistance de femme, rebrttir deux de KOH m<'tairie» sur le plan des fermes de l'Artois et de In Flandre. Il est ni^é de deviner son dessi'in. Après l'expiration des Ihiux ?i liioilié, la comtesse voulait composer deux helIcH fermes «le si^s i|ualre nietairies, et les louer en «ruent h des «ens actifs et iiilelligens, allii de simplilier li'S revenus de Clochegourde. Craignant <\i' mourir la première, elle lilchail de laisser uu comte des revenus faciles h percevoir, et /i ses enlans dus biens qu'aucune impéntie ne (luiirrail faire pémliter.

En c(! moment les arbres friiitiers iilanlés depuis dixniis étaient en plein rapport, les Illl|e^ ipn garanlls^aieiit les domaines du loulu contesljilioii future étalent pnussi'es. U's (M^u|>lll■rK, Iw ormeH , tout éUiit bien venu. Avec ses

nouvelles acquisitions et en introduisant partout le nouveau système d'exploitation, la terre do Clochegourde, divisée en quatre grandes fermes, dont deux restaient à bâtir, était susceptible de rapporter seize mille francs en écus, à raison de quatre mille francs par chaque ferme ; sans compter le clos de vigne, ni les deux cents arpens do de bois qui les joignaient, ni la ferme modèle. Les chemins de ses quatre fermes pouvaient tous aboutir à une grande avenue qui de Clochegourde irait en droite ligne s'embrancher sur la route de Chinon. La distance entre cette avenue et Tours n'étant que de cinq lieues , les fermiers ne devaient pas lui manquer, surtout au moment où tout le monde parlait des améliorations faites par le comte, de ses succès, et de la bonification de ses terres. Dans chacun des deux domaines achetés, elle voulait faire'jeter une quinzaine de mille francs pour convertir les maisons de maître en deux grandes fermes, afin de les mieux louer après les avoir cultivées pendant une année ou deux, en y envoyant pour régisseur un certain Marlineau, le meilleur, le plus probe de ses métiviers, lequel allait se trouver sans place ; car les baux à moitié de ses quatre métairies finissaient, et le moment de les réunir en deux fermes et do louer en argent était venu. Ses idées si simples, mais compliquées de trente et quelques mille francs à dépenser, étaient en ce moment l'objet de longues discussions entre elle et le comte ; querelles affreuses, et dans lesquelles elle n'était soutenue que par l'intérêt de ses deux enfans. Cette pensée : «Si je mourais demain, qu'adviendrait-il? » lui donnait des palpitations. Les âmes douces et paisibles chez lesquelles la colère est impossible, qui veulent faire régner autour d'elles leur profonde paix intérieure, savent seules combien de force est nécessaire pour ces luttes, quelles abondantes vagues de sang affluent au cœur avant d'entamer le combat, quelle lassitude s'empare de l'être quand après avoir lutté rien n'est obtenu.

Au moment où ses enfans étaient moins étiolés, moins maigres, plus agiles, car la saison des fruits avait produit ses effets sur eux ; au moment où elle l'es suivait d'un œil mouillé dans leurs jeux, en éprouvant un contentement qui renouvelait ses forces en lui rafraîchissant le cœur, la pau\Te femme subissait les pointilleries injurieuses et les attaques lancinantes d'une acre opposition. Le comte, effrayé do ces changemens, en niait les avantages et la possibilité par un entêtement compacte. X des raisonnemens concluans, il n'pondait par l'objection d'un enfant qui mettrait en question l'inQuence du soleil en été. La comtesse l'emporta. La victoire du bons sens sur la folie calma ses plaies, elle oublia ses blessures. Ce jour elle s'alla promener à La Cassine et à La Rhétorière, alin d'y décider les constructions. Le comte marchait seul en avant, les enfans nous séparaient, et nous étions tous deux en arrière, suivant lentement, car elle me parlait de ce ton doux et bas qui faisait ressembler ses phrases à des flots menus murmurés par la mer sur un sable lin.

File était certaine du succès, me disait-elle. Il allait s'é tabliruno concurrencer pour le service do Tours à Chinon, entreprise par un honmio actif, par un messager, cousin de Manette, (jui voulait avoir une grande ferme sur la route. Sa famille était nombreuse : le fils aîiie C(iiiduirai( les voitures, le second ferait les roulages ; le pèn' , placé sur la route, h La Rabelaye. une des fermes h louer et située au centre, pourrait veiller au relais et cultiverait bien les terres en les amendant avec les fumiers ijeu lui donneraient ses écuries.

Quant h la seconde ferme, La Daude, celle qui se liou\ait à deux pas de Ctocliegourde, un de leiir> ipialie col lus, homiMi- probe, iiilelllgeni, aclil', et (|ul si'iitait les avantages de la nouvelle culture, oIVralt déjà de la preiiiire ù bail. Quant h La Cassine et (i La Rhétorière, ces terres étaient les meilleures du jiays ; une fois les fermes bâties et les cullures en pleine valeur, il suHiralt cle les aflii-her îi l'ours, lui deux ans, Clochegourde vaudrait ainsi viiigt-i|uatre mille francs de rent(! environ ; La (Jravelotle, ci'tto ferme du Maine retrouvé» par monsieur do Morlsauf, venait

LE LYS DANS LA AVLLÉE

d'être prise à sept mille francs pour neuf ans; la pension de maréchal de camp était de quatre mille francs; si ces revenus ne constituaient pas encore une fortune, ils procuraient une grande aisance; plus tard, d'autres améliorations lui permettraient peut-être d'aller un jour à Paris pour y veiller l'éducation de Jacques, dans deux ans, quand la santé de l'héritier présomptif serait affermie.

Avec quel tremblement elle prononça le mot Paris! J'étais au fond de ce projet; elle voulait se séparer le moins possible de l'ami. Sur ce mot, je m'enflammai : je lui dis qu'elle ne méconnaissait pas; que, sans lui en parler, j'avais comploté d'achever mon éducation en travaillant nuit et jour, afin d'être le précepteur do Jacques ; car je ne supporterais pas l'idée de savoir dans son intérieur un jeune homme. A ces mots, elle devint sérieuse.

— Non, Félix, dil-elle, cela ne sera pas plus que votre prèlrise. Si vous avez par un seul mot atteint la mère jusqu'au fond de son cœur, la femme vous aime trop sincèrement pour vous laisser devenir victime de votre attachemont. Une déconsidération sans remède serait le loyer de ce dévoûmeiit, et je n'y pourrais rien. Oh ! non, que je ne vous sois funeste en rien! Vous, vicomte de Vandenesse, précepteur? Vousl dont la noble devise est : Ne se vend 1 Fussiez-vous un Richelieu, vous vous seriez à jamais barré la vie. Vous causeriez les plus grands chagrins à votre famille. Mon ami, vous ne savez pas ce qu'une femme comme ma mère sait mettre d'impertinence dans un regard protecteur, d'abaissement dans une parole, de mépris dans un salut.

— Fi si vous m'aimez, que me fait le monde ?

Elle feignit do ne pas avoir entendu, vÀ dit en continuant : — Quoique mon père soit excellent et disposé à m'accorder ce que je lui demande, il ne vous pardonnerait pas de vous être mal placé dans le monde et se refuserait à vous y protogor. Je no voudrais pas vous voir précepteur du dauphin! Acceptez la société comme elle est, ne commettez point de fautes dans la vie. Mon ami, cette proposition insensée de...

— D'amour, lui dis-je à voix basse.

— Non, de charité, dil-ollo en rolonantses larmes; celte pensée folle m'éclaire sur votro caracléro : voire conirvous nuira. Je réclame dès ce moment le droit do vous apprendre certaines choses; laissez à mes yeux do femme le soin de voir quelquefois pour vous. Oui, du fond do mon Clochegourde, je veux assister, nuiotte et ravie, h vos succès. Quant au pri'co[ilour, eh blon! soyez tranquille, nous trouverons un bon vieil alib('',(pii'lque ancien savant j('suj|e, et mon père sacrillora volontiers une somme pour l'éducation do l'enfant qui doit porter son nom. Jacijues est mon

, orgueil. Il a pourtant onze ans, dit-elle après une pause.

'Mais il en est de lui coniine de vous : en vous voyant, je vous avais donne Iro^zo ans.

Nous étions arrivés h la Cjissine, où Jac(iues, Madolojne et mol, nous In suivions comme des petits suivent leur mère; mais nous la gênions, jo lii laissai [lonr un inoiiiont «•l m'en allai dans le vorgor, oii M.iilino.iu l'aîiii', son garde, examinait do compngtiii' avoc MaitMioiiiicadi'l, lo ini'tivior, si les arbres devaient être ou non abattus; ils ilisculalont ce point coiiimo s'il s'agissait do leurs propres liions. Je vis alors condiion la ((imlosso était ainii'(>. J'exprimai mon idoo.'i un pauvre journalier qui, lo pii'd sur sa bêche et le coude (losé sur le manche, écoutait les deux docteurs en pomologie.

— Ah! oui, monsieur, me répondit-il, c'est uno bonno femme, et pas (lèro comme toutes ces guenons d'A/ay qui nous verraient crever counne des (•biens plutiM ipie do nous coder un sou sur une toist? de fossé I lo jour où cette léinine cpntleni lo pays, la sainte Vierge en pliMireia, et nous aus-i. Illle sait rm qui lui est dû ; mais elleœnnalt nos pejnr's et y a oxard.

Avec quel ptiusir ji' donnai tout mon argent à cet homme!

Ouel(|uos jours après, il vint un poney pour Jacipies, ipio son père, oxcj>llenl cavnllor, voulait pin r leiitemenl iiu\ faliijuesde ré<|uitation. L'enfant eut un joli habillenient d«

cavalier, acheté sur le produit des noyers. Le matin où il prit la première leçon, accompagné de son père, aux cris de Madeleine étonnée qui sautait sur le gazon autour duquel courait Jacques, ce fut pour la comtesse la première grande fête de sa maternité. Jacques avait une collerette brodée par sa mère, une petite redingote en drap bleu de ciel serrée par une ceinture de cuir verni, un pantalon blanc à plis, et un toque écossaise d'où ses cheveux cendrés s'échappaient en grosses boucles . il était ravissant à voir. Aussi tous les gens de la maison se groupèrent-ils en partageant cette félicité domestique. Le jeune héritier souriait à sa mère en passant, et se tenait sans peur. Ce premier acte d'homme chez cet enfant de qui la mort parut si souvent prochaine, l'espérance d'un bel avenir, garanti par celte promenade qui le lui montrait si beau, si joli, si frais, quelle délicieuse récompense! la joie du père, qui redevenait jeune et souriait pour la première fois depuis longtcmjis, le bonheur peint dans les yeux de tous les gens de la maison, lo cri d'un vieux piqueur de Lenoncourt qui revenait de Tours, et qui, voyant la manière dont l'enfant tenait la bride, lui dit : — « Bravo, monsieur le vicomte! » c'en fut trop, madame de Morlsauf fondit en larmes. Elle, si calme dans ses douleurs, se trouva faible pour supporter la joie en admirant son enfant chevauchant sur ce sable où souvent elle l'avait pleuré par avance, en le promenant au soleil. En ce moment elle s'appuya sur mon bras, sans remords, et me dit : — « Je crois n'avoir jamais souffert. No nous quittez pas aujourd'hui. »

La leçon finie, Jacques se jeta dans les bras de sa mère qui le reçut et lo garda sur elle avec la force que prête l'excès des voluptés, et ce fut des baisers, des caresses sans fin. J'allai faire avec Madeleine deux bouquets magnifiques pour en décorer la table en l'honneur du cavalier. Quand nous revînmes au salon, la comtesse me dit :

— Le quinze octobre sera certes un grand jour! Jacques a pris sa première leçon d'équitation, et je viens do faire lo dernier point de mon meuble.

— Hé bien 1 Blanche, dit le comte en riant, je veux vous le payer.

Il lui offrit le bras, et l'amena dans la première cour, où elle vit une calèche que son père lui donnait, et pour laquelle lo comie avait acheté deux chevaux en Angleterre, amenés avec ceux du duc de Lenoncourt. Le vieux piqueur avait tout préparé dans la première cour pendanl l.i leçon. Nous élrennâmes la voiture en allant voir le iraeo de l'avenue qui devait mener en droite ligue do Clochegourde fi la route de Chinon, et (pie les récentes i.iviuisitions permettaient de faire k travers les nouveaux domaines. En revenant, la comtesse me dit d'un air plein de mélancolie :

— J(> suis trop heureus(>, pour moi le bonheur est comme une maladie, il m'accable, et j'ai peur qu'il no s'ofTace comme un rêve.

J'aimais trop passionnément pour ne pas être jaloux, et je ne pouvais lui rien donner, moi! Dans ma rag(vie cherchais un iiioven de mourir pour elle. i;i|o me deinanda quelles pensées voilaient mes yeux, jo les lui dis nnivemonl, elle en fut plus touchée (pic do tous l(<s presens, et jeta du baume dans mon cœur quand, après m'avoir emmoni' sur le perron, elle me dit .^ l'oreille ; — Aiine;:-moi Comme m'aimait ma tante, no sera-<'opas me (lomiiT\olre vie? et si jo la prends ainsi, n'est-c4> pas me faire votre oblig('e h toute heure?

— Il était temps de Ihiir ma tapisserie, reprit-olle en rentrant dans le salon, où jo lui baisai In main comme pour renouveler mes serniens. Vous iio siivo/ peut-être pas, Félix, poiinpioi je me suis impose c(>long ouvrage? Les hommes trouvent dans les occupations (|(« leur vie des ressources contre les cha^irins, 1(> niouvemont des nt'faires les distrait; mais nous niilros feiiiines, nous n'avons diiiis rAine aucun point d'apimi contre nos douleurs. Alin il>' pouvoir sourire il mes eiifans et ii mon mari quand j'eius en proi(< h de tristes images, j'ai sonli l<< be-oiii do régulariser l.i souffrance par un inouvemonl physique. J'évitais niiisi les

DE BALZAC

atonies qui suivent les grandes dépenses de force, aussi bien que les éclairs de l'exaltation. L'action de lever le hras en temps égaux berçait ma pensée et communiquait à mon âme, où grondait l'orage, la paix du flux et du reflux, en réglant ainsi ses émotions. Chaque point avait la confidence de mes secrets, comprenez-vous ? Hé bien ! en faisant mon dernier fauteuil , je pensais trop à vous! oui, beaucoup trop, mon ami. Ce que vous mettez dans vos bouquets, moi je le disais à mes dessins.

Le dîner fut gai. Jacques, comme tous les enfans dont on s'occupe, me sauta au cou, en voyant les fleurs que je lui avais cueillies en guise de couronne. Sa mère affecta de me bouder à cause de cette infidélité ; lo cher enfant lui oflrit ce bouquet jalousé, avec quelle grâce, vous le savez! Le soir, nous fîmes tous trois un tric-trac, moi seul contre monsieur et madame de Mortsauf, et le comte fut charmant. Enfin, à la tombée du jour, ils me reconduisirent jusqu'au chemin de Frapesle, par une de ces tranquilles soirées dont les harmonies font gagner en profondeur aux sentimens ce qu'ils perdent en vivacité. Ce fut une journée unique en la vie de cette pauvre femme, un point brillant que vint souvent caresser son souvenir aux heures difficiles.

En effet, les leçons d'équitation devinrent bientôt un sujet do discorde. La comtesse craignit avec raison les dures apostrophes du père pour le fils. Jacques maigrissait déjà, ses beaux yeux bleus se cernaient; pour ne pas causer de chagrin à sa mère, il aimait mieux souffrir en silence. Je trouvai un remède à ses maux en lui conseillant de dire à son père qu'il était fatigué, quand le comte se mettrait en colère; mais ces palliatifs furent insuflisans: il fallut substituer le vieux piqueur au père, (jui ne se laissa pas arracher son écolier sans des liraillemens. Les criailleries et les discussions revinrent; le comte trouva des textes à ses plaintes continuelles dans io peu do reconnaissance des femmes; il jeta vingt fois par jour la calèche, les chevaux et les livrées au nez de sa femme. Enfin il arriva l'un de ces évi-nemens auxijucls les caractères de co genre et les maladies de colle espèce aiment à so prendre : ia dépense dépa.s-a de moitié les prévisions h La Cassino et à La Rhélorière, où des murs et des planchers mauvais s'écroulèrent. Un ouvrier vient maladroitement annoncer cette nouvelle à monsieur de Mort<auf, au lieu de la dire à la comtesse. Ce fut l'objet d'une querelle commencée douci'mcnt, mais qui s'envenima par degrés, et où l'hypocondrie du comte, «paJMC depuis quelques jours, demanda ses arrérages à la Dauvre llenrietle.

Ce jour-là, j'étais parti de Frapesle à dix heures et doiriie, R\iTbi !(• déjeuner, pour venir faire à Clochegourde on Iwuquet avec Madeleine. i,'enfant m'avait apporté sur lu balu^t^ade de la terrasM- les deux vases, et j'allais des jardins oux environs, murant après les Heurs d'automne, hi belles, mais si rares, lin revenant de ma dernièrn course, je ri<; vis plus mon petit lieutenant à ceinture rose, h pèlerine dentelée, et j'entendis des cris h Clochegourde.

— Ix' général, me dit Madeleine en pleurs, ot chez elle w mol éliiil un mot de haine contre son pèro, lo général gronde notre mère, allrz dune la défcmdre.

Je volai par les escalien-, i-l j'arrivai dans le salon sans filr<- apiTçu ni silii('|)ar liM'(»nil(! ni [lar sa femme. En enleiidanl Ic-s cris aigus du fou, j'allai icriniT toutes les porl<w, puis joroviDH, j'avais vu llenriolle aussi blanche que M rol>n.

— N"' vou^ marii'z jamais, Edix, me dit le comte; une Umnu-fA conneilli-o par le diable; la plii^ vertueuse inventeroil le mol ^U n'existait pas; toutes sont des brtles brut«H.

J'entendis alom des raisonnemenH sans rommeno«mieni ni fin. 8« prévalant de ses négations anléiieiires, monsieur de MorUauf npcla li's niaiscrjc^ des p;iy-iiiiM ijnj se ri'lutnlent «UX iKiiivi'IIeH niélhodei. Il iireleiidil que s'il avait dirigé CloclieKoiirde, il nurail doux Ibis plus rirlir- qu'il nil'élnll. Kn rorniiilnnt ces lilasphèincs violenniimt et injiirli-iiscinml, il jiirail, il sHiiInlld'uii meuble /i l'aiilre, Il lis cléplii(Ail<-( ll'fll<>^^all ; puis nu inllien iriiin-plimMi il «'in-

terrompait pour parler de sa moelle qui le brûlait, ou de sa cervelle qui s'échappait à flots, comme son argent. Sa femme le ruinait. Le malheureux, des trente et quelques mille livres de rentes qu'il possédait, elle lui en avait apporté déjà plus de vingt. Les biens du duc et ceux de la duchesse valaient plus de cinquante mille francs de rente, réservés à Jacques. La comtesse souriait superbement et regardait le ciel.

— Oui, s'écria-t-il, Blanche, vous êtes mon bourreau, vous m'assassinez ; je vous pèse ; tu veux te débaiTasser de moi, tu es un monstre d'hypocrisie. Elle rit 1 Savez-vous pourquoi elle rit, FéUx.

Je gardai le silence et baissai la tète.

— Cette femme, reprit-il en faisant la réponse à sa demande, elle me sèvre de tout bonheur, elle est autant à moi qu'à vous, et prétend être ma femme! Elle porte mon nom et ne rempht aucun des devoirs que les lois divines et humaines îui imposent, elle ment ainsi aux hommes et à Dieu. Elle m'excède de courses et me lasse pour que je la laisse seule; je lui déplais, elle me hait, et met tout son art à rester jeune fille ; elle me rend fou par les privations qu'elle me cause, car tout se porte alors à ma pauvre tôte ; elle me tue à petit feu, et se croit une sainte, ça communie tous les mois.

La comtesse pleurait en ce moment à chaudes larmes, humiliée par l'abaissement de cet homme, auquel elle disait jiour toute réponse :

— Monsieur 1 monsieur 1 monsieur I

Quoique les paroles du comte m'eussent fait rougir pour lui comme pour Henriette, elles me remuèrent violemment le canir, car elles répondaient aux sentimens de chasteté, de délicatesse qui sont pour ainsi dire l'étoiTe des premières amours.

— Elle est vierge à mes dépens, disait le comte. A ce mot, la comtesse s'écria : — Monsieur !

— Qu'est-ce que c'est, dit-il, que voire monsieur impérieux? no suis-je pas le maître ? faut-il vous l'apprendre?

Il s'avança sur elle en lui présentant sa tête de loup blanc devenue hideuse, car ses yeux jaunes curent une expression qui le fit ressembler à une bête afl"amée sortant d'un bols. Henriette se coula do son fauteuil à terre pour recevoir lo coup qui n'arriva pas; (>llo s'était étendue sur le paniuet en pta'dant connaissance, toute brisée. Le comlo fut comme un meurtrier qui sent rejaillir à son visage le sang de sa victime, il resta tout hébété. Je pris la pauvre femme dans mes bras, le comte me la laissa prendre comme s'il se l'ut trouvé indigne de la lunler; mais il jilla ilevant moi pour m'ouvrir la [lorle di^ la chanilire contigiie au salon, chambre sacrée où je n'étais jamais entré. Je mis la comtesse debout, et la tins un moment dans un bras, en passant l'autre autour de sa taille, pendant que monsieur de M(ir|siiuf (Mail la fausse couverture, l'édredon, l'appareil du lit; puis, nous la soul(>vAmes et l'éleudînies tout habillée. En revenant i\ elle, Henriette nous pria par un geste de détacher sa ceinturi»; monsieur de Mortsauf trouva des ciseaux et coupa tout, je lui lis respirer des sels, elle ouvrit les yeux. Le comte s'en alla, plus hduleux que chagrin. Deux heures se passèrent en un silence profond, llenrietle avait sa main dans la mienne et me la pr(>ssait sans pouvoir parler. De tenqis en temps elle liwait les yeux pour médire par un regard (|u'ell(> voulait demeuri-r calme et sans bruit; juiisil y eut un nioineul i\o Irêve où elio se releva sur son coude, et me dll à l'oreille:

— I,e malheureux I si vous saviez...

Elle se reniil la Ifite sur l'oreiller. Lo souvenir de ses peines passées joint h ses douleurs actuelles lui rendit des lonvulMioiiH nerveuses que je n'avais calmiies (|ue par le magnélisnie de l'amour ; ell'el (|ui m'i'lait encore inconnu, mais dont j'usai jiar instinct. Je la mainlins avec une force leiiilreiiient adoucie; et pendnid celles dernière crise elle nie jeta dis regards ipii me liriiit pleurer. Quand ces mouveniens nerveux cessèrent, je n'Iablis ses cheveux en diVsordre, quejii maniai pour la seule et uinque l'ois de ma vie; puis je repris encore , sa main et eonlemplai longli'nqM celle chambre h la lois lirune ut grise, co lit simplu ii ri-

LE LYS DANS LA VALLÉE

Bi

deaux do perse, cette table couverte d'une toilette parée à la mode ancienne, ce canapé mesquin à matelas piqué. Que de poésie dans ce lieu! Quel abandon du luxe pour sa nersonne! son luxe était la plus exquise propreté.

Noble cellule de religieuse mariée pleine de résignation «ainte, où le seul ornement était le crucifix de son lit, au lessus duquel se voyait le portrait de sa tante; puis, de rdaque côté du bénitier, ses deux enfans dessinés par elle au crayon, et leurs cheveux du temps où ils étaient petits. Quelle retraite peur une femme de qui l'apparition dans le grand monde eût fait pâlir les plus belles ! Tel était le boudoir où pleurait toujours la fille d'une illustre famille, inondée en ce moment d'amertume et se refusant à l'amour qui l'aurait consolée. Malheur secret, irréparable ! Et des larmes chez la victime pour le bourreau , et des larmes chez le bourreau pour la victime. Quand les enfans et la femme de chambre entrèrent, je sortis. Le comte m'attendait, il m'admettait déjà comme un pouvoir médiateur entre sa femme et lui ; et il me saisit par les mains en me criant : « Restez, restez, Félix! »

— Malheureusement, lui dis-je, monsieur de Chessel a du monde, il ne serait pas convenable que ses convives cherchassent les motifs de mon absence ; mais après le dîner je reviendrai.

Il sortit avec moi , me reconduisit jusqu'à la porte d'en bas sans me dire un mot ; puis il m'accompagna jusqu'à Frapesle, sans savoir ce qu'il faisait. Enfin, là je lui dis : « Au nom du ciel, monsic^ur le comte, laissez-lui diriger votre maison, si cela peut lui plaire, et ne la tourmentez plus. »

— Je n'ai pas longtemps à vivre, me dit-il d'un air sérieux; elle ne souffrira pas longtemps par moi, jo sens que ma této éclate.

Et il me quitta dans un accès d'égoïsmc involontaire. Après le dîner, je revins savoir des nouvelles de madame de Mortsauf, que je trouvai déjà mieux. Si telles étaient po r elle les joies du mariage, si de semblables sc«'nes se renouvelaient souvent, comment pouvait-elle vivre? Quel lent assassinat impuni! Pendant cette soirée, je comjirjs [lar quelles tortures inouïes le comte énervait sa femme. Devant quel tribunal apporter de tels litiges? Ces réflexions m'hébétaient, jo ne pus ricm dire à Ilenrielle, mais ji' (lassai la nuit à lui écrire. Des trois ou quatre lettres quT je fis, il m'est resté ce commencement dont je ne fus pas content ; mais s'il me parut ne rien exprimer, ou trop parler de moi (|uand je iw devais m'occuper que d'elle, il vous dira dans quoi état était mon âme.

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