‹ Scènes de la vie de provinceChapitre 26 sur 45 · A MADAME DE H0RT8ADP · texte numérisé non relu

A MADAME DE H0RT8ADP

' a Combien de choses n'avais-jo pas à vous dire en arri- » vnnl, auxquelles jo pensais pendant le chemin et ()ue » j'oublie en vous voyant ! Oui, dès <pie jo vous vois, chère » lleiirii^lle, je n(^ trouve |ilus nu's paroles en harmonie n avec les reflets (!(• votre /Imequl grandissent Totre luaiin lé; puis, j'é()rouve près de vous un bonheur tellenirnl n infini, ipie le senlinienl ar'tuel elïare les m i.iinitns il« la » vie anlérieuri'. Chaque fuis, je nais h une vie pluselen- 0 due (it suis comme lo voyageur qui, un moniani qmlque » grand rocher, dérouvre à cha(|ue pas un nouvel luirizoïi. a A ('luKjue nouvelle (x'mver>alion, n'ajoulai-Je pas à mes » Immenses trésors un nouveau trésor? i.à, jecrois, esl jo » secret des longs, des inépuisables atlachi'niens. Je ne puis » donc vous parler (le vousrpje loin de vous. En voire jini- » seiicp, jn suis Irop ébloui poiM' Voir, lro|) heureux pour >> iiilcrroger mon bonheur , trop piriii de vous pour élre I) moi , Irop élo(|uenl pur vous jiour jiarler, trop «rdeiil à » .saisir le moment présent pour me souvenir du pass(i. » Sachez bien celleconslunle ivresse pour m'en purdoii- » ner les erreurs. Près de vous, je ne puis ipic snilir. » Nraumojns j'osirai vous dire, m.i eiièri' Ilenrielle, que » jamais, djins les nombreuses joies que vous m'iiM'/ » faites, j(. n'ai ressenti de félicités senililiiblcs nux del|( es » qui rcnq>lirc«tinou unie liier(iuund, aprèacclU) leni|KHo

» horrible où vous avez lutté contre le mal avec un cou- » rage surhumain, vous êtes revenue à moi seu^ au mi- » lieu du demi-jour de votre chambre, où cette malheu- » reuse scène m'a conduit. Moi seul ai su de quelles lueurs » peut briller une femme quand elle arrive des portes de » la mort aux portes de la vie, et que l'aurore d'une re- » naissance vient nuancer son front. Combien votre voix » était harmonieuse ! Combien les mois, même les vùlres, » me semblaient petits alors que dans le sou de votre vois » adorée reparaissaient les ressentimens vagues d'une » douleur passée mêlés aux consolations divines par les- » quelles vous m'avez enfin rassuré , en me donnant ainsi » vos premières pensées. Je vous connaissais brillant do » toutes les splendeurs humaines ; mais hier j'ai entrevu » une nouvelle Henriette qui serait à moi si Dieu le vou- » lait. Hier j'ai entrevu je ne sais quel être dégagé des » entraves corporelles qui nous empêchent de secouer les » feux de l'âme. Tu étais bien belle dans ton abattement, » bien majestueuse dans ta faiblesse. Hier j'ai trouvé quel- » que chose de plus beau que ta beauté, quelque chose do » plus doux que ta voix , des lumières plus étincelantes » que ne l'est la lumière de tes yeux , des parfums pour » lesquels il n'est point de mots ; hier ton âme a été visibK^ » et palpable. Ah ! j'ai bien soufTert de n'avoir pu l'ouvrir » mon cœur pour t'y faire revivre. Enfin, hier, j'ai quitté » la terreur respectueuse que tu m'inspires, cette défail- » lance ne nous avait-elle pas rapprochés? Alors j'ai su co » que c'était que respirer en respirant avec toi, quand la » crise te permit d'aspirer notre air. Combien de prières » élevées au ciel en un moment I Si je n'ai pas expiré en » traversant les espaces que j'ai franchis pour aller de- » mander à Dieu de te laisser encore à moi, l'on no meurt » ni de joie ni de douleur. Ce moment m'a laissé des sou- » vcnirs ensevelis dans mon âme et qui ne reparaîtront » jamais à sa surface sans que mes yeux se mouillent dj » pleurs ; chaque joie en augmentera le sillon, chaque B douleur les fera plus profonds. Oui, les craintes dont » mon âme fut agitée hier seront un ternie de comparai- » son pour toul('s mes douleurs à venir, comme les joies » que tu m'as prodiguées, chèro éternelle pensée de ma » vie 1 doniiiieront toutes les joies que la main de Dieu « daignera m'epaiicher. Tu m'as fait comprendre l'amour o divin, C(>1 amour sûr (|ui, plein de sa force et dosa du- » rée, no connaît ni soupçons ni jalousies. »

Une mélancolie profonde me rongeait l'âme, le speclacio de cette vie intérieure était navrant pour un co'ur jeune et neuf aux émotions sociales. Trouver cet abîme à l'entrée du monde, un abîme sans fond, une mer morte ; ci't horrible coiicerl irinfortune nie suggéra des pensées inliiiies, et j'eus à mon premier pas dans la vie sociale une immense mesure à laquelle les autres scènes rapportées no pouvaient plus Cire (jue petites. Ma tristesse fil jiigi>r à monsieur et madame de Chessel que mes amours étaient nialheiireusos, et j'eus le bonheur do no nuire en rien à ma grande jlfinjelte par nia passion.

Le lendemain, quaml j'entrai dans le salon, elle y était seule ; elle me conlempla pendant un instant en nie tendant la main, et mo dit : — L'ami sera donc toujours Irop lendri'? Ses yeux devinrent humides, elle se leva, puis nie dit avec un Ion do suppliwilion désespéréo : No in'ucrivcz plus ainsi I

Monsieur de Mortsauf était prévenant. La comles.se avait repris .son courage et son front serein ; mais son leinl lialiissail SIS MiulTraiiccMlc In veille, qin étaieni calinr'e.s sans être éteintes. j'Ille iin' dil le soir, en nous |iromrnant ilaiis les feuilles sèches de l'aulomiie i|Ui résonnnieni sous nos pas: — La douleur eiit inllnie, la joie a des llmiles. Mot qui révél/nt ses .suiilïrani'es, par la comparaison qu'elle en fiii.snjl aM'C s|is li-hnlis lunilives.

— Ni' médise/ p.i- de la \u\ lui ilis-je : vous ignoroi l'amour, et il a des voluptés qui rayonnent jusque dans lu« rieux.

— Taisei-vous, ilil-elle, jo n'en v«ux rien connolln'. Lo

DE BALZAC

GroSnlandais mourrait en Italiel Je suis calme et heureuse près de vous, je puis vous dire toutes mes pensées ; ne détruisez pas ma confiance. Pourquoi n'auriez-vous pas la vertu du prêtre et le charme de l'homme libre ?

— Vous feriez avaler des coupes de ciguë, lui dis-je en lui mettant la main sur mon cœur qui battait à coups pressés.

— Encorel s'écria-t-elle en retirant sa main comme si elle eût ressenti quelque vive douleur. Voulez-vous donc m'ôter le triste plaisir de faire étancher le sang de mes blessures par une main amie? N'ajoutez pas à mes souffrances, vous ne les savez pas toutes! les plus secrètes sont les plus difficiles à dévorer. Si vous étiez femme, vous comprendriez en quelle mélancolie mêlée de dégoût tombe une âme flère, alors qu'elle se voit l'objet d'attentions qui ne réparent rien et avec lesquelles on croit tout réparer. Pen dant quelques jours je vais être courtisée, on va vouloir se faire pardonner le tort que Von s'est donné. Je pourrais alors obtenir un assentiment aux volontés les plus déraisonnabks.Je suis humiliée par cet abaissement, par ces caresses qui cessent le jour où Von croit que j'ai tout oublié. Ne devoir la bonne grâce de son maître qu'à ses fautes...

— A ses crimes, dis-je vivement.

— ...N'est-ce pas une afïreuse condition d'existence? ditelle en me jetant un triste sourire. Puis, je ne sais pas user de ce pouvoir passager. En ce moment, je ressemble aux chevaliers qui ne portaient pas de coup à leur adversaire tombé. Voir à terre celui que nous devons honorer, le relever pour en recevoir de nouveaux coups, souffrir de sa chute plus qu'il n'en soutTre lui-même, et se trouver déshonorée si l'on profite d'une passagère influence, même dans un but d'utilité; dépenser sa force, épuiser les trésors de l'âme en ces luttes sans noblesse, ne régner qu'au moment où l'on reçoit de cruelles blessures ! Mieux vaut la mort. Si je n'avais pas d'enfans, je me laisserais aller au courant de cette vie; mais, sans mon courage inconnu, que (]<'vicndraient-ils? Je dois vivre peureux, (juelque douloureu-e que soit la vie. Vous me parlez d'amour?... Eh 1 mon ami , songez donc en quel enfer je tomberais si je donnais à cet être, sans pitié comme le sont tous les gens faible^, le ilroit de me mépriser? Je ne supporterais pas un soupeon ! I.a pureté de ma conduite fait ma force. La vertu , ctier enfant, a des eaux saintes où l'on se retrempi' el d'où l'on sort renouvelé à l'amour do Dieu !

— Voulez, chère Henriette, je n'ai plus qu'une semaine à demeurer ici, je veux que...

— Ah ! vous nous quittez... dit-ello en m'interrompant,

— Mai^^ nr' dois-je pas >avoir ce que mon père décidera de moi ■; Voici birntôt trois mois...

— Je n'ai pas compté les jours, me répondit-elle avec i'abandon de la fcnimi! émue. Elle se recueillit cl me dit : — Marchons, allons /i Frapi'sle.

Elle appi-la le comte, ses enfans, demanda son chAle; puis, quand tout fut prêt, elle si lente, si calme, eut une ui:livité de Parisienne, el nous partîmes en troupe pour «lier h ErapesU; y faire une vivile que la comtesse? no devait pas. Elle s'efforça de [lailcrà madame do Chessel, qui hi'ureiiHcmi'nt l'ut très prolixi^ dans ses réponses. Le comte el monsieur de (;hes,si.| s'cnln-linri'nt de leurs affaires. J'avais peur que monsii-ur de Morlsauf ne vanlftl sa voiture et son alli-UiKe, mais il fut d'un Roftl paifail ; son voisin le i|Ui'slionnn sur les tniviiiix qu'il ciilrcpiciiail h La Cassino et b Im Ul|i;lorière. En eiit«'ielant la di^niandc, je ri'ganlai le coml(! en croyant qu'il s'fd.slicinlr.iil d'un suji'l ilc conviT.atioii si falal en souvenirs, si eriicllcincnl amer pour lui; niiiiH il prouva combien il était urgent d'aiiu'liorer l'étal de l'ayricullure ilaiis le ninlon, de brtlir de billes frrmes dont les locaux russcnl Milns el salulirrs; ciilln, il s'al- Iribuil Klorieiisemeiil li's idées de sa Ir-iniiie. Je ((iiiteinplai la romlis e en rouxis.aiil. Ce manque de deljcilessn chez un lioiiiiiie qui ilaiis cerliiiiies (Mcasiiiiis en monlrail lanl, I et oubli de la Kcèni! morlelle, celle ado|itioii des idi'cs contre lesquelles ii s'éiail si violemmonl élevé, celle croyanwj I n H>i ine pélrillaicnt.

Quand monsieur de Chessel lui dit :

— Croyez-vous pouvoir retrouver vos dépenses 1

— Au delà, fit-il avec un geste affirmatif.

De semblables crises ne s'expliquaient que par le mot démence. Henriette, la céleste créature, était radieuse. Le comte ne paraissait-il pas homme de sens, bon administrateur, excellent agronome? elle caressait avec ravissement les cheveux de Jacques , heureuse pour elle , heureuse pour son fllsl Quel comique horrible, que, drame railleur! j'en fus épouvanté. Plus tard, quand le rideau de la scène sociale se releva pour moi, combien de Mortsauf n'ai-je pas vus, moins les éclairs de la loyauté, moins la religion de celui-ci 1 Quelle singulière et mordante puissance est celle qui perpétuellement jette au fou un-ange, à l'homme d'amour sincère et poétique une femme mauvaise, au petit la grande, à ce magot une belle et sublime créature ; à la noble Juana de Mancini le capitaine Diard, de qui vous avez su l'histoire à Bordeaux ; à madame de Beauséant un d'Ajuda, à madame d'Aiglemont son mari, au marquis d'Espard sa femme? J'ai cherché longtemps le sens de cette énigme, je vous l'avoue. J'ai fouillé bien des mystères, j'ai découvert la raison de plusieurs lois naturelles, le sens de quelques hiéroglyphes divins ; de celui-ci, je ne sais rien , je l'étudié toujours comme une figure de casse-tête indien dont les brames se sont réservé la construction symbolique. Ici le génie du mal est trop visiblement le maître, et je n'ose accuser Dieu. Malheur sans remède , qui donc s'amuse à vous tisser ? Henriette et son philosophe inconnu auraient-ils donc raison ? leur mysticisme contiendrait-il le sens général de l'humanité?

Les derniers jours que je passai dans ce pays furent ceux de l'automne effeuillé , jours obscurcis de nuages qui parfois cachèrent le ciel de la Touraine, toujours si pur et si chaud dans cette belle saison. La veille de mon départ, madame de Mortsauf m'emmena sur la terrasse, avant le dîner.

— Mon cher Félix, me dit-elle après un tour fait en silence sous les arbres dépouillés, vous allez entrer dans le monde, et je veux vous y accompagner en pensée. Ceux qui ont beaucoup souffert ont beaucoup vécu ; no croyez pas que les âmes solitaires ne sachent rien do ce monde, elles le jugent. Si je dois vivre par mon ami, je ne vtmx être mal à l'aise ni dans son cœur ni dans sa conscience; au fort du combat il est bien diliicile de se souvenir de toutes les règles , permettez-moi de vous donner quelques enseignemens de mère à fils. Le jour de votre départ, je vous remettrai, cher eidant! une longue lettre où vous trouverez mes pensées de femme sur le monde , sur les hommes, sur la manière d'aborder les Uifflcultés dans ce grand remuement d'intérêts; promeflez-moi de ne la lire qu'à Paris. Ma prière est l'exiiression d'une do ces fantaisies de sentiment ([ui sont nolr(> secret à nous autres femmes ; je no crois pas qu'il soit impossible do la comprendre, mais peul-ÛIre serions-nous chagrines de la savoir comi)riso ; laissez-moi ces petits sentiers où la femme aimo à se promener seule.

— Je vous le promiîts, luidis-jo on lui baisant les mains.

— Ah 1 dit-elle , j'ai encore un S(!rni(Mit à vous demander; mais engagez-vous d'avance à l(> souscrire.

— Oh 1 oui, lui dis-jo en croyant qu'il allait être question (l(> fidélité.

— Il ne s'agit |ias de moi, reprit-elle en souriant avec aiiierliiuie. l'élix, n(< jouez jamais dans qui>l(|ue salon que ce |Mii-se êlre ; je n'excepte celui de personne.

— J(î ne jouerai jamais, lui répoiidis-je.

— nien, dit-elle. Je vous ai trouvé un meilleur usage du temps (|iie vous dissiperiez au jeu ; vous verrez que là où les autres doivent jierdre tout ou tard, vous gagni'i'ez toujours.

— Connnent?

— La lettre vous le dira, répondit-elle d'un air enjoué qui M:\il à ses re(H)iniiiaiidations le caractère sérieux dont .sonl accompagnées celles des grands parons.

LE LYS DANS LA VALLËE

La comtesse me parla pendant une heure environ et me prouva la profondeur de son affection en me révélant avec quel soin elle m'avait étudié pendant ces trois derniers mois ; elle entra dans les derniers replis de mon cœur, en tâchant d'y appliquer le sien. Son accent était varié, convaincant; ses paroles tombaient d'une lèvre maternelle, et montraient autant par le ton que par la substance combien de liens nous attachaient déjà l'un à l'autre.

— Si vous saviez, dit-elle en finissant, avec quelles anxiétés je vous suivrai dans votre route, quelle joie si vous allez droit, quels pleurs si vous vous heurtez à des angles ! Croyez-moi, mon affection est sans égale ; elle est à la fois involontaire et choisie. Ah! je voudrais vous voir heureux, puissant, considéré, vous qui serez pour moi comme un rêve animé.

Eile me fit pleurer. Elle était à la fois douce et terrible ; son sentiment se mett.iit trop audacieusement à découvert, il était trop pur pour permettre le moindre espoir au jeune homme altéré do plaisir. En retour de ma chair laissée en lambeaux dans son cœur, elle me versait les lueurs incessantes et incorruptibles de cedivin amour qui ne satisfaisait que l'âme. Elle montait à des hauteurs où les ailes diaprées de l'amour qui me fitdi'vorer ses épaules ne pouvaient me porter. Pour arriver près d'elle, un homme devait avoir conquis les ailes blanches du séraphin.

— En toutes choses, lui dis-je,jepenserai:Quediraitmon Henriette?

— Bien, je veux ôtre l'étoile et le sanctuaire, dit-elle en faisant allusion aux rAves de mon enfanc et cherchant à m'en offrir la réalisation pour tromper mes désirs.

—Vous serez ma religion et ma lumière, vous serez tout, m'écriai-je.

— Non, répondit-elle, jo ne puis être la source de vos plaisirs.

Elle soupira et me jeta le sourire des peines secrètes, ce sourire do l'esclave un moment révolté. Dès ce jour, elle fut non pas la bien-aimée, mais la plus aimée ; elle ne fut pas dans mon cœur comme une femme qui veut une place, qui s'y grave par le dévouement ou par l'excès du plaisir. Non, elle eut tout le cœur, et fut quelipie chose de nécessaire au jeu des muscli.'S ; elle devint ce qu'était la liéalrix du poète florentin, la Lauro sans tache du pocite vénitien, la mère des grandes pensées, la cause inconnue des résolutions qui sauvent, le soutien de l'avenir, la lumière qui brille dans l'obscurité comme le lys dans les feuillages sombres. Oui, elle dicta ces hautes déterminations qui coupent la part au feu, qui restituent la chose en péril ; elle m'a donné cette constance à la Coligny pour vaincre les vainqueurs, pour renaître de la défaite, pour lasser les plus forts lutteurs.

Lo lendemain, après avoir déjeuné h Frapeslo et fait mes adieux .'i mes hrties si complaisans h l'égoisme de mon omour, je me rendis à Clo('hej;ourde. Monsieur et madame dn Mortsauf avaient proji'li'd{> me recoiidnin'îi Tour^, d'où Je devais partir dans la nuit pour Paris, l'eiidanl ce chemin. In comtesse fut adVi'lui'U-ii'inent muette; elle [irélendit d'abord avoir la mi«raine, puis elh- rougit de re mensonge el le [iiillia soudain l'ii disant qu'elle ne mevovait point partir "-aiiH regret. Le(v)mle m'invita à venir chi'/. lui, quand, eu l'absence des Chi'-sel, j'aurais l'envii' de voir la vnlléi" (II- l'Indre. Nous nousM'pnr.lnu's hiTiinpicment, sans larmes apparentes; niai>, conniK» (pu'lques eiifans maladifs, Jactpie'i eut un moiiveiiient de sen^d>ilil(>qui lui lit ri'pandre iiui|(pirs larmes, tandis rpie Madeleine, dc'j.'i feu^np, siTrail la main de sn mère.

— c.licT petit! clit la comtesse en baisant Jac(pies avec [ia-sir)li,

guand je mo trouvai seul h Tours, il me pril après {<• dîner uni- de ces rages inexpliquées (|U(. l'on n'i'|iniiive (pr.iii jeune A;,'e. Je loiiiii un clwval et franrhis en cim] quarts d'heure la disl.inri' entre Tours et l'nnl-dc-Uiian. l./i, honteux de moiilri'r ina folie, je courus li |iied dans le clieuun, el j'arrivai conniu' un espion, h pas de loup, >ous la Irrras8e. La comtesse n'y éinil pas, j'imaginai qu'elle ^niifi)f: n\i,/*r.- m. (llxtiaii <!.• i,i r,

frait; j'avais gardé la clef de la petite porte, j'entrai; el'q descendait en ce moment le perron avec ses deux cnfaus pour venir respirer, triste et lente, la douce mélancolie empreinte sur ce paysage, au coucher du soleil.

— Ma mère, voilà Félix, dit Madeleine.

— Oui, moi, lui dis-je à l'oreille. Je me suis demandé pourquoi j'étais à Tours, quand il m'était encore facile de vous voir. Pourquoi ne pas accomplir un désir que dans huit jours je ne pourrai plus réaliser?

— Il ne nous quitte pas, ma mère! cria Jacques en sautant à plusieurs reprises.

— Tais-toi donc, dit Madeleine, tu vas attirer ici le général.

— Ceci n'est pas sage, reprit-elle ; quelle folie !

Cette con^onnance dite dans les larmes par sa voix, quel paiement do ce qu'on devrait appeler les calculs usurairos de l'amour !

— J'avais oublié de vous rendre cette clef, lui dis-je en souriant.

— Vous ne reviendrez donc plus? dit-elle.

— Est-ce que nous nous quittons? demandai-je en lui jetant un regard qui lui fit abaisser ses paupières pour voiler sa muette réponse.

Je partis après quelques momens passés dans une de ces heureuses stupeurs des ùmes arrivées là où finit l'exaltation et où commence la folle extase. Je m'en allai d'un pas lent, en me retournant sans ces«e. Quand, au sommet du plateau, je contemplai la vallée une dernière fois, je fus saisi du contraste qu'elle m'offrit en la comparant à ce qu'(>lle était quand j'y vins: ne venloyait-elle pas. ne fiambait-elle pas alors comme flambaient, comme verdoyaient mes déviis el mes espérances? Initié maintenant aux" sombres et mélancoliques mystères d'une famille, partageant les angoi-ses d'une Niobé chrétienne, triste comme elle, l'âme rembrunie, je trouvais en ce moment la vallée au ton de mes idées. En ce moment les chants étaient dépouillés, les feuilles des peiipliers tombaient, et celles qui restaient avaient la couli-ur de la rouille: les pampres étaient brûlés, la cime des bois oITrait les teintes graves de cette couleur tannée que jadis les rois adoptaient pour leur costume et qui cachait la pourpre ilu pouvoir sous le brun des chagrins. Toujours eu harnioiii(> avec mes pensées, la vallée où se mouraient les rayons jaunes d'un soleil tiède me présentait encore une vivante image de mon Ame. Quitter une femme aimée est une situation horrible ou simple, selon les natures; moi je me trouvai soudain comme dans un pays étranger dont j'ignorais la langue; je ne pouvais me prendre h rien, en voyant des choses aux(]uelles je ne sentais plus mon ânn' attachée. Aloi-s l'étendue de mon amour se déploya, et ma chère Henriette s'éleva de toute s.i hauteur dans ce désert où je ne vécus que par son soiivc^ nir. Elle fut une figure si religieusement adori-e que je résolus de rester sans souillure en présence île ma divinité secrète, et me revêtis idéalement de la robe blanche des li'vllcs, inùlani aiii^^i relrnnpii" ipii ne se |iré<(-nla jamais . di'vant l.aure de Noves qu'eulièri'incnl liabilli' de blanc.

Avec quelle impatience j"allendi< la première nuit où, do retour chez mon père, je pourrais lire relie lettre ipie jo touchais ilnranl le voyage commr' un avare tâl(> une somme en billets (pi'il e^l forcé dc> porler sur lui. Pendant la nuit, je bai-ais le jiapier sur leipiel llenrielle avait manife-u; ses volonli's, où je devais reprendre les my--li'rieuses effluves éi'ha[ipées de sa main, d'où les ncrenluations de s.i voix s'i'lauciraient dans mou enleiulemeiil recueilli. Je n'ai jainai-. lu srs lettres ipio coinme je lus la première, au ht el au miliru d'un sili-nri' absolu; je ne sais pas roinmeiil ou peut lire autrement îles lettres écril<'s par une personne année; cependant il est des homnu's indigne» d'être ainiisipii luélenl la lecture de ces lettres aux pre(>rcupaliiiM- du jour, Il quitleni el la re|irennenl avec nue orlieii-e Iraiiquillilé'. Voici, Nalalie, l'aclorahle voi\ cpii loul h coup retenlit ilans le silence de la nuit, voici la subiinin ligure <|iii se dressn pour me montrer du doigt le vrai chemin dans le carrefour où j'i''lais arrné. m^'âie fiiimninr.) C - .'»

DE BAIZAC.

» Quel bonheur, mon ami, d'avoir à rassembler les élé- » mens épars de mon expérience pour vous la transmettre » et vous en armer contre les dangers du monde à travers » lequel vous devrez vous conduire habilement ! J'ai res- » senti les plaisirs permis de l'afïection maternelle, en » m'occupant de vous durant quelques nuits. Pendant que » j'écrivais ceci, phrase à phrase, en me transportant par j) avance dans la vie que vous mènerez, j'allais parfois à » ma fenêtre. En voyant de là les tours de Frapesle éclai- » Tces par la lune, souvent je me disais : « Il dort, et je r> veille pour lui ! « Sensations charmantes qui m'ont rap- » pelé les premiers bonheurs de ma vie, alors que je con- » templais Jacques endormi dans son berceau, en atten- » dant son réveil pour lui donner mon lait. N'éles-vous » pas un homme-enfant de qui l'âme doit être réconfortco » par quelques préceptes dont vous n'avez pu vous nour- » rir dans ces aËfreux collèges où vous avez tant souf- » fert ; mais que, nous autres femmes, avons le privilège » de vous présenter ! Ces riens influent sur vos succès, ils » les préparent et les consolident. Ne sera-ce pas une ma- » ternilé spirituelle que cet engendrement du système au- J> quel un homme doit rapporter les actions de sa vie, une » maternité bien comprise par l'enfant? Cher Félix, lais- » sez-moi, quand même je commettrais ici quelques er- » reurs, imprimer à notre amitié le désintéressement qui » la sanctifiera : vous livrer au monde, n'est-ce pas renon- » cer à vous? mais je vous aime assez pour sacrifier mes » Jouissances à votre bel avenir. Depuis bientôt quatre » mois vous m'avez fait étrangement réfléchir aux lois et » aux mœurs qui régissent notre époque. Les conversa- » tions que j'ai eues avec ma tante, et dont le sens vous » appartient, à vous qui la remplacez! les événemens de » sa vie que monsieur de Mortsauf m'a racontés; les pa- » rôles de mon père à qui la cour fut si familière; les plus » grandes comme les plus petites circonstances, tout a » surgi dans ma mémoire au profit de mon enfant adop- » lif i|ue je vois [irès de se lancer au milieu des hommes, » presque seul; près de se diriger sans conseil dans un » pays où plusieurs périssent par leurs bonnes qualités » éloiirdimenl déployées, où certains réussissent par leurs » mauvaises bien employées.

» Avant tout, méditez l'expression concise de mon opi- » nion sur la société considérée dans son ensemble, car » avec vous peu de paroles suffisent. J'ignore si les socié- » lés sont d'origine divine ou si elles sont inventées |)ar » l'homme, j'if,'nore également en quel sens elles se meu- » vent; ce qui me semble certain, est leur existence; dès » (pie vous les acceptez au lieu de vivre à l'écart, voiisde- » vr'z en tenir les conditions constitutives pour bonnes; » entre elles et vous, demain il se signera comme un con- » Irat. La société d'aujourd'hui se sert-elle plus de l'homme » (ju'clle ne lui profite? je le crois; mais ipie l'Iionune y » trouve plus de charges que de bénéfices, ou (]u'il achète » trop rhèrf>menl les avantages (|u'il en recueille, ces (|ues- » lions regardent les législateurs et non l'individu. Selon » moi, vous devez donc obéir en toute chose h la loi géné- B raie, suns la discuter, qu'elle blesse ou flatte volri- inté- » r^^t. Que|(|ue simpli' que p\nsse vous paraître ce (irin- » cipe, il est (lilTIclle en ses applications ; il est comme une » si:vc. qui doit s'inllllrer dans les moindres tuyaux capil- » l/iires pour vivifier l'arbre, lui conserver sa verdurr>, di-- » veloppcr ses flriirs, et bonifier ses fruits si nia;,'niliquc- » menl qu'il excite une admiration Kénérale. Cher, les » lois ne sfjnl pjis toutes écrites dans un livre, les nm'urs >• niissj créent ijes lois, les plus imporlnnles sonl les moins ^ connues; il n'est ni |)rolésseurs, ni traités, ni écolo pour " Cl" droit qui réKii vos ai fions, vos divcoiirs, voln' vie ex- » léni'iire, liirnariière de vous présenter au monde ou d'a- » iMirder lu rorluiir-. raillir ù ces lois secrètes, c'est rester >• au fond di' l'étal wkkiI au lieu de le dominer. Quand » m^nie celle Irtlre Oruilde fréquens pléonnsnwsavec vos V p(!iiwie», laissoz-mui donc vous conller mn pollliiiuo do » l'i-titnw.

» Ktpliquor in nociélé par la théorie du bonlieiir iiidivi-

» duel pris avec adresse aux dépens de tous, est une doc- » trine fatale, dont les déductions sévères amènent l'homme » à croire que tout ce qu'il s'attribue secrètement, sans que » la loi, le monde ou l'individu s'aperçoivent d'une lésion, » est bien ou dûment acquis. D'après cette charte, le voleur » habile est absous, la femme qui manque à ses devoirs » sans qu'on en sache rien est heureuse et sage. Tuez un » homme sans que la justice en ait une seule preuve : si » vous conquérez ainsi quelque diadème à la Macbeth, » vous avez bien agi ; votre intérêt devient une loi su- » prème; la question consiste à tourner, sans témoins ni » preuves, les difficultés que les mœurs et les lois mettent » entre vous et vos satisfactions. A qui voit ainsi la société, » le problème que constitue une fortune h faire, mon ami, )' se réduit à jouer une partie dont les enjeux sont un mil- » lion ou le bagne, une position politique ou le déshon- » neur. Encore le tapis vert n'a-t-il pas assez de drap pour » tous les joueurs, et faut-il une sorte de génie pour com- 3 biner un coup. Je ne vous parle ni de croyances reli- » gieuses ni de sentimens; il s'agit ici des rouages d'une » machine d'or et de fer et de ses résultats immédiats, dont » s'occupent les hommes. Cher enfant de mon cœur, si » vous partagez mon horreur envers cette théorie des cri- » minels, la société ne s'expliquera donc ti vos yeux que » comme elle s'explique dans tout entendement sain, par » la théorie des devoirs. Oui, vous vous devez les uns aux » autres sous mille formes diverses. Selon moi, le duc et » pair se doit bien plus à l'artisan ou au pauvre, que le » pauvTC et l'artisan ne se doivent au duc et pair. Les » obligations contractées s'accroissent en raison des bé- » nélices que la société présente à l'homme , d'après ce » principe, vrai en commerce comme en politique, que » la gravité des soins est partout en raison de l'étendue » des profits. Chacun paie sa dette à sa manière. Quand » notre pauvTe homme de La Rbétorière vient se coucher, » fatigué de ses labours, croyez-vous qu'il n'ait pas rempli » des devoirs; il a certes mieux accompli les siens que » beaucoup do gens haut placés. En considérant ainsi la » société dans laquelle vous voudrez une place en harmo- » nie avec votre intelligence et vos facultés, vous avez donc » à poser comme principe générateur cette maxime : ne se » rien permettre ni contre sa conscience ni contre la cons- » cience publique. Quoique mon insistance puisse vous » sembler suiicrflue, je vous supplie, oui, votre Henriette » vous su[)plie de bien peser le sens de ces deux paroles. » Simples en apparence, elles signifient, cher, que la droi- » ture, l'honneur, la loyauté, la politesse, sont les instni- » mens les plus sûrs et les plus prompts do votre fortune, » Dans ce monde égoïste, une foule do gens vous diront » que l'on ne fait pas son chemin par les sentimens, que » les considérations morales trop respectées relardent leur » marche; vous verrez des hommes mal élevés, mal-ap[)ris « ou incapables de toiser l'avenir, froissant un petit, se )) reiuianl coupables d'une impolitesse envers une vieille » femme, refusant de s'ennuyer un moment avec quelque )) bon vieillard, sous prétexte qu'ils r\o leur sont utiles à » rien; i)Ius lard, vous apercevrez ces honmies acci-oclK's » h des épines ([u'ils n'auront pas épointées, et maïupiaut I) leur fortune pour un rien ; tandis que l'homme rompu » de bonne heure h cette théorie des devoirs ne rencoii- » Irera point d'obstacles; peut-être arrivera-t-il moins » [iroinplemeiit, mais sajbrlunosera solide et resiéra (juaud B celle des autres croulerai

» Quand je vous dirai que l'applictlion de celte doctrinn n exige iivaiit tout la science des niauièn's, vous trouve- » re/ peut-être (pie ma jurisprudence sent un peu la cour I) et les l'iiscigiieinens que j'iu iirus diiiis la niaisou de » Lenoiicourt. () mon ami ! j'altach(> la plus grande im- » porlance h celte instruction, si petite en apparence. Les » lialiiliides de la grande compagni(^ vous sont aussi né- » cessiiires (|ue peuvent l'être les connaissances éti^ndues » cl variées «pie vous po-.s(Mlez ; ell(<s les ont souvent sup- » ()léées : certains i;,'norans en fait, mais dones d'un es- » prit naturel, haluliies à mettre do la suite dans leurs

LE LYS DANS LA VALLÉE

» idées, sont arrivés à une grandeur qui fuyait de plus » dignes qu'eux. Je vous ai bien étudié, Félix, afin de sa- » voir si votre éducation, prise en commun dans les collé- » ges, n'avait rien gâté chez vous. Avec quelle joie ai-je » reconnu que vous pouviez acquérir le peu qui vous » manque, Dieu seul le sait 1 Chez beaucoup de personnes » élevées dans ces traditions, les manières sont purement » extérieures; car la politesse exquise, les belles façons » viennent du cœur et d'un grand sentiment de dignité » personnelle ; voilà pourquoi , malgré leur éducation, » quelques nobles ont mauvais ton , tandis que certaines » personnes d'extraction bourgeoise ont naturellement bon » goût, et n'ont plus qu'à prendre quelques leçons pour se » donner, sans imitation gauche, d'excellentes manières. » Croyez-en une pauvTe femme qui ne sortira jamais de » sa vallée, ce ton noble, cette simplicité gracieuse em- » preinte dans la parole, dans le geste, dans la tenue et » jusque dans la maison , constitue comme une poésie » physique dont le charme est irrésistible ; jugez de sa » puissance quand elle prend sa source dans le cœur? La » politesse, cher enfant, consiste à paraître s'oubli^T pour » les autres ; chez beaucoup de gens, elle est une grimace » sociale qui se dément aussitôt que l'intérêt trop froissé » montre le boutdo l'oreille, ungranddevicntalorsignoble. » Mais, et je veux que vous soyez ainsi, Félix, la vraie poli- » tesse implique une pensée chrétienne; elle est comme la » Heur de la chanti", et consisie à --'oublier réi'lli-inrnt. En B souvenir d'Henriette ne soyez donc pas une fontaine sans » eau, ayez l'esprit et la forme! Ne craignez pas d'être sou- » vent la dupe do cette vertu sociale, tôt ou tard vous re- » cueilkToz le fruit de tant do grains en apparence Jetés au » vent.

» Mon père a remarqué jadis qu'une des façons les plus » blessantes dans la politesse mal entendue est l'abus des 1) promesses. Quand il vous sera demandé quelque chose » que vous ne sauriez faire, refusez net en ne laissant au- » cun(! fausser e^[jiTanco ; puis accordez promptement ce » que vousvouli'z octroyer: vous acquerrez ainsi la grûco » du ri'fus et la grilce du bienfait, double loyauté qui re- » lèvf merveilleusement un caractère. Je ne sais si l'on ne » nous en veut pas plus d'un espoir déçu qu'on ne nous » sait gré d'une faveur. Sin'toul, mon ami, car ces peliles » choses sont bien dans mes attributions, et je puis ni'ap- 0 pesanlir sur ce que je crois savoir, no soyez ni confiant, » ni banal, ni empressé, trois écu(!ils! La trop grande con- » lianc<! diminue le respect, la banalité nous vaut le mé- » pris, l(! zèl(!nous rend excellens à exploiter. lit iTabord, n cher enfant, vous n'aurez pas plus de ileux ou trois » amis dans lf^ cours de votre existence, votre entière con- » (lance est leur bien; la doinier à plusieurs, n'est-ce |)as » les trahir? Si vous vous liez ave(;qui'l(|ues hommes plus I) intimement qu'avec d'autres, soyez donc discret sur )i vous-iii(^[rii', soyez toujours réservé conmie si vous de- » viez les avou' ini jour pour compétiteurs, jiour adver- » • ani's ou pour .iMtirmis ; les lia--.uds di' la vie le vou- » dronl ainsi, dardez donc uneatliluile (|uj ni^soit ni froide » ni chnleureuse, sai;hez trouver celle llRne moyenne sur » la(|uelle un homme peut demeurer sans rii-n compro- » metire. (lui, croyez <|uo li^ galant lionune est aussi loin n de la lAche complaisance il<* l'Iulinle (jue de l'âpre vertu » d'Aliesle.

n Le gi'-tiie du poète comique brille dans l'indlivilion du I) milieu vrai que saisj-^senl les spectateurs nobles; certes, n tous pencheroeit plus vers les ridicules do la vertu (|ue » vers le souverain nn'pris cachi'i sous la bonhuMiJe de j'en (foisme ; niuls ils .sauront .se iiri'scrver île l'un et de l'aun tre. Quant l\ la banalité, i-i elle lait iliro de vous par

n (pielipies IliflJH que vous <^les UM IlOUmie charinaul, li'S » Kens habitués il souder, ii évnltiiT les capacités |iuiii,'iln lies, di'duiront votre tare, et vous serez proinplenieiit di'- I) considéré, car la banalité est la ressource des gi'iis lai- 1) blés; or, les l'aibles sont niallieureusenieiil méprises p.ir D une Hociété (pii ne voit dans cliiicun de ses nienibres que B d(<s organes; peiii-Otre d'ailleurs a-l-elle raison, la ii.i-

» turè condamne à mort les êtres imparfaits. Aussi, peut- » être les touchantes protections de la femme sont-elles » engendrées par le plaisir qu'elle trouve à lutter contre » une force aveugle, à faire triompher l'intelligence du » cœur sur la brutalité de la matière. Mais la société, plus » marâtre que mère, adore les enfans qui flattent sa vanité. » Quant au zèle, cette première et sublime erreur de la » jeunesse qui trouve un contentement réel à déployer ses B forces et commence ainsi par être la dupe d'elle-même » avant d'être celle d'autrui, gardez-le pour vos sentimens » partagés, gardez-le pourla femme et pour Dieu. N'appor- » tez ni au bazar du monde ni aux spéculations de la po- » litique des trésors en échange desquels ils vous rendront » des ven-oteries. Vous devez croire la voix qui vous com- » mande la noblesse en toute chose, alors qu'elle vous » supplie de ne pas vous prodiguer inutilement ; car mal- » heureusement les hommes vous estiment en raison île » votre utilité, sans tenir compte de votre valeur. Pour » employer une image qui se grave en votre esprit poéti- » que, que le chiffre soit d'une grandeur démesurée, tra- » ce en or, écrit au crayon, ce ne sera jamais qu'un chif- » fre. Comme l'a dit un homme de cette époque : « N'ayez » jamais de zèle ! » Le zèle effleure la duperie, il cause des » mécomptes; vous ne trouveriez jamais au-dessus de vous » une chaleur en harmonie avec la vôtre : les rois comme » les femmes croient que tout leur est dû. Quel(|ue Irislo » que soit ce principe, il est vrai, mais ne di-ilore |iouit » l'âme. Placez vos sentimens purs en des lieux inacçcssi- » blés où leurs fleurs soient passionnément admirées, où » l'artiste rêvera presque amoureusement au chef-d'œu- » vre. Les devoirs, mon ami, ne sont pas des sentimens. » Faire ce qu'on doit n'est pas faire ce qui plaît.

» Un homme doit aller mourir froidement pour son pays » et peut donner avec bonheur sa vie à une femme. Uno » des règles les plus importantes de la science des nianiè- » res est un silence presque ab.solu sur vous-même. Don- B nez-vous la comédie quelque jour de parler de vous- » même à des gens de simple connaissance ; entretenez- » les de vos soufl'rances, de vos plaisirs ou de vos affaires; » vous verrez l'indifterenco succédant à l'intérêt joué ; » puis, l'ennui venu, si la maîtresse du logis ne vous in- B terrompt poliment, chacun s'éloignera sous des pré- » textes habilement saisis. Mais voulez-vous grouper au- » tour de vous toutes les sympatliies, passer pour un hom- » me aimable et s|iirifuel, d'un commerce sûr? entretenez- » les d'eux-mêmes, cherchez un moyen de les mettre en » scène, même en souli'vaiit des ipiestioiis en apparence » inconciliables avec les individus; les fronts s'auini. ront, » les bouches vous souriront, et (juand vous serez parti » chacun fera votre élo^e. Votre conscience et la voix du » C(eur vous diront la limite où commence la lâcheté des B flatteries, où liuit la j.MAce de la conversation.

» lincore un mol sur le discours en public. Mon ami, la » jeunesse est toujours encline à je ui> sais quell(> promp- » titude de jii;;enienl (|ui lui l'ait honneur, mais i|ui la iles- » sert; de là venait le silence impose par l'éducation d'au- » Irrtols aux jeunes gens qui faisaient auprès des graiuls u un sta;;e pendant lequid ils (étudiaient la vje;r,'ir, au- B Irefojs. la Noblesse comme l'Art avait ses apprentis, ses u pa^es di'voués aux maîtres qui les nourrissuirnt. Anjour- » d'Iiiii la jeunesse possède une science de ^erre chaude, » parlant tout acide, qui In porte h juger avec sévérité Ic-i » actions, les pensées et les écrits; elle trnncho avec le lit » d'une lanie (|ui n'a pas encore sc>r\ i. N'ayez pas ce Irn- II vers. \(>s an êls seraient îles censures qui |iles-i>raieiil V beaucoup de personnes autour de vous, et tous pnrdonn neront Hioins peut-être une blessure srcrèle iju'uii tort D que vous doiinerie/. piihliquenienl. Les joiuu-s gens sont » San indiilxence, parce qu'ils ne connnisspnl rien de la ■ vie ni de ses.liliicillIi'S. Le vieux crillipie est bon et iloii\, » le jeune critique est iniplacablis C^'lui-ci ne sait ri' n, » celui-là sait tout. Ii'ailleiirs, il est nu fond de toutes le* n nclions humaines un labyrinthe de raisons delerininnii- » tes, desi|Uellesllieu s'est re , i\e lejiigellieiit dclinitir. Ne

DE BALZAC

j) soyez sévère que pour vous-même. Votre fortune est » devant vous ; mais personne en ce monde ne peut faire » la sienne sans aide ; pratiquez donc la maison de mon » père, l'entrée vous en est acquise, les relations que vous » vous y créerez vous serviront eu mille occasions ; mais » n'y cédez pas un pouce de terrain à ma mère, elle écrase » celui (]id s'abandonne et admire la fierté de celui qui lui » résiste ; elle ressemble au fer qui, battu, peut se joindre » au :er, mais qui bri^e par son contact tout ce qui n'a pas B sa dureté. Cultivez donc ma mère ; si elle vous veut du » bien, elle vous introduira dans les salons, où vous ac- )) querrez cette fatale science du monde, l'art d'écouter, de » parler, de répondre, de vous pré^enter, de sortir; le lan- » gage précis, ce 7e 7ie sais quoi qui n'est pas plus la supé- » riorité que l'habit ne constitue le génie, mais sans le- » quel le plus beau talent ne sera jamais admis. Je vous » connais assez pour être sûre de ne me faire aucune il- » lusion on vous voyant par avance comme je souhaite que w vous soyez : simple dans vos manières, doux de ton, lier » sans fatuité, respectueux près des vieillards, prévenant » sans servilité, discret surtout. Déployez votre esprit, » mais ne servez pas d'amusement aux autres; car, sachez » bien que si votre supériorité froisse un homme médio- » cre, il se taira, puis il dira de vous : — « Il est trèsamu- » sant ! » terme de mépris. Que votre supériorité soit tou- » jours léonine. No cherchez pas d'ailleurs à complaire » aux hommes. Dans vos relations avec eux, je vous re- » commande une froideur qui puisse arriver jusqu'à cette » impertinence dont ils ne jjeuvent se fâcher; tous res- » [iccti-ut celui qui les dédaigne, et ce dédain vous conci- » liera la faveur de toutes les femmes qui vous eslimc- » ront en rai-on du peu do cas que vous ferez des hom- » mes. Ne sou ll'rez jamais près de vous des gens décou- » sidérés, quand même ils ue mériteraient pas leur répu- » tation, car le momk; nous demande également compte » de nos amitiés et de nos haines ; à cet égard, que vos » jugemens soient longtemps et milrement pesés , mais » qu'ils soient irrévocables. Quand les hommes repoussés » par vous auront juslitié votre répulsion , votre estime » sera recherchée ; ainsi vous inspirerez ce respect tacite >i i|ui grandit un iiomme parmi les hommes. \ous voilà » iloiic arme de la jeun('s>e qui plaît, de la grAc(,' qui sé- » duit, de la sagesse qui conserve les conquêtes. Tout ce » que je viens de vous dire peut se résumer par un vieux )> mot : Kohlemte oblige 1

» Maintenant appliquez ces préceptes à la politique; des y> allaire>. Vous cnlcndrez plusieurs personnels disant que » la liuesse est l'élément du succès, ipie le moyen de per- » ccr la foule est de diviser les hommes pour se faire faire D place. Mon ami, ces principes étaient bons au Moyen- D Agi", quand les princes avaient des forces rivales à dé- 9 Iruire Us unes par h's autres; mais aujourd'hui tout est » h jour, et w; .sy?>l(ine vous renilrait de fort mauvais 9 services. En ell'et , vous rencontrerez devant vous , » soit un hommi! loyal et vrai, soit un eimemi traî- » Ire, un homme (]ui iiroci'îdera par la calomnie, |)ar j> la méilisance, par la fourberie, lih bien ! sachez que » vous n'avez pas île plus imissant auxdiaire (pu; ce- » lui-ci , l'ennemi de cet huniine est lui-même; vous » pouvez le condiattre en vous servant d'aimes loyales, il ■» sera UM ou laril nit'prise. Ouant au premier, voire fran- » chiM! vous conciliera son estuiie ; et, vus intérêts coiici- » liés (cor tDUl s'arrange;, il vou-. servira. Nu craignez pas s de vous lairii des eniieinis, malheur à (|ul n'en a pus D dans le monde où vous allez; mais lAche/ile ne donner n priM! m nu rnlieule ni h la décoiisideralioii; j(! dis ti\j) chez, car U PtiriH un humuie ne s'appartient pas toujours, » il est Huuiiils /■ lie liitale-. cii'i uiislances ; vous n'y pour- B rez éviter ni lu boue du ruisseau, m la tuile qui tombe. » La morale n ses misM-nux d'où les gi ns déshonorés e.s- » salent de faire jaillir sur les plus nobles personnes la

* Ixiue dann Incjuelle ils si; noient. Mais vous pouvez lou- » jours vou . f.ijre re.s|MM'.tiT en vous moiitrani dans Imile.s

* Icispbèrojiuiplucablo dans vos dernit^re^ délirminulion:.

Dans ce conflit d'ambitions, au milieu de ces difficultés entrecroisées, allez toujours droit au fait, marchez résolument à la question, et ne vous battez jamais que sur un point, avec toutes vos forces. Vous savez combien monsieur de Mortsauf haïssait Napoléon, il le pour suivait de sa malédiction, il veillait sur lui comme la justice sur le criminel, il lui redemandait tous les soirs lo duc d'Enghien, la seule infortune, seule mort qui lui ait fait verser des larmes ; eh bien I il l'admirait comme le plus hardi des capitaines, il m'en a souvent expliqué la tactique. Cette stratégie ne peut-elle donc s'appliquer dans la guerre des intérêts? elle y économiserait le temps comme l'autre économisait les hommes et l'espace; songez à ceci, car une femme se trompe souvent en ces choses que nous jugeons par instinct et par sentiment. Je puis insister sur un point : Toute finesse, toute tromperie est découverte et finit par nuire, tandis que toute situation me paraît être moins dangereuse quand un homme se place sur le terrain de la franchise. » Si je pouvais citer mon exemple, je vous dirais qu'à Clochegourde, forcée par le caractère de monsieur de Mortsauf à prévenir tout litige, à faire arbitrer immédiatement les contestations qui seraient pour lui comme une maladie dans laquelle il se complairait en y succombant, j'ai toujours tout terminé moi-même en allant droit au nanid et disant à l'adversaire : Dénouons, ou coupons ? Il vousarrivera souvent d'être utile aux autres, de leur rendre service, et vous en serez peu récompensé; mais n'imitez pas ceux qui se plaignent des hommes et se vantent de ne trouver que desingrat<. N'est-ce pas se mettre sur un piédestal? puis n'est-il pas un peu niais d'avouer son peu de connaissance du monde "? Mais ferez-vous le bien comme un usurier prête son argent? Ne le ferez-vous pas pour le bien en lui-même ? Noblesse oblige! Néanmoins ne rendez pas de tels services que vous forciez les gens à l'ingratitude, car ceux-là deviendraient pour vous d'irréconciliables ennemis : il y a le désespoir de l'obligation , comme le désespoir de la ruine, qui prête des forces incalculables. Quant à vous, acceptez le moins que vous pourrez des antres. Ne soyez le vassal d'aucune âme, ue relevez que de vousmême. Je ne vous donne d'avis, mon ami, que sur les petites choses de la vie. Dans le monde politi(iue, tout change d'aspect, les règles qui régissent votre personne fléchissent devant les grands intérêts. Mais si vous parveniez à la sphère où se meuvent les grands hommes, vous seriez, comme Dieu, seul juge de vos résolutions. Vous ne serez plus alors un homme, vous serez la loi vivante ; vous ne serez plus un individu, vous vousserez incarné la nation. Mais si vous jugez, vous serez jugé aussi, l'ius tard vous comiiaraîtrez devint les siècles, et vous savez assez l'histoire pour avoir apprécié les seiilimens et les actes (pii engendrent la vraii; grandeur. » J'arrive à la question grave, à votre conduite au|)rès des femmes. Dans les salons où vous irez, ayez pour principe de n(» pas vous ]irodiguer en vous livrant au pi'tit manège d(; la coiiuetlerii-. Un des hoiiinn's (]ui, dans l'autn; siècle, eurent le plus de succès, avait l'habitude de ne jamais s'occuper que d'une seule personiu^ I dans la même soirée, (;t do s'attacher à celles qiu pa- 1 rais-aient négligées. Cet homme , cli(>r enfant, a doniiiK; Min epoipie. Il avait sagement calculé (jue, dans un temps donné, son élog(( serai! (ibsljneineiit lail par tout le monde. I.a plupart des jeunes gens pi>rdenl leur plus précieuse lortune, le temps iK'i-essaire pour se rn'er I des relations ipii sont la moilié <le la vie sociale ; ciinimn I ils plaisent eux-mêmes, ils ont peu ili; choses à l'aire pour qu'on s'atliiihe à leurs intérêts ; mais ce prinlemps est l'.ipide, sachez le b|i>n eniplover. Cultivez donc les femmes influelilc'S. Les femmes influentes sont les vieilles reniines, elles vous apprenilnml les alliances, les se(n;ls i de toutes les familles, et les (■helllins de travers(\ (|ui i peuvent vous mi'iier lapideinent au but. lîlles seront h > vous do ca'ur ; la protection est leur dernier amour

LE LYS DANS LA VALLÉE

» quand elles ne sont pas dévotes ; e^Ies vous serviront » merveilleusement, elles vous prôneront et vous renn dront désirable. Fuyez les jeunes femmes ! Ne croyez » pas qu'il y ait le moindre intérêt personnel à ce que je » vous dis. La femme de cinquante ans fera tout pour vous » et la femme de vingt ans rien ; celle-ci veut toute votre » vie, l'autre ne vous demandera qu'un moment, uae at- » tention. Raillez les jeunes femmes, prenez d'elles tout en » plaisanterie, elles sont incapables d'avoir une pensée sé- » rieuse. Les jeunes femmes, mon ami, sont égoïstes, pe- » tites, sans amitié vraie, elles n'aiment qu'elles, elles vous » sacrifieraient à un succès. D'ailleurs , toutes veulent du » dévouement, et votre situation exigera qu'on en ait pour » vous , deux prétentions inconciliables.

» Aucune d'elles n'aura l'entente de vos intérêts, toutes » penseront à elles et non à vous, toutes vous nuiront plus » par leur vanité qu'elles ne vous serviront par leur alla- » cliement;ellesvousdévorerontsans scrupule votre temps, » vous feront manquer votre fortune, vous détruiront de » la meilleure grâce du monde. Si vous vous plaignez, la B plus sotte d'entre elles vous prouvera que son gant vaut » le monde, que rien n'est plus glorieux que de la servir. » Toutes vous diront qu'elles donnent le bonheur, et vous » feront oublier vos belles destinées : leur bonheur est va- » riable, votre grandeur sera certaine. Vous ne savez pas » avec quel art perfide elles s'y prennent pour satisfaire » leurs fanliisies, pour convertir leurs goûts passagers en » un amour qui commence; sur la terre et doit se continuer 1) dans le ciel. Le jour oii elles \ous quitteront, elles vous » diront que le mot je «'aime p/i(.sju>tilie l'abandon, comme » le mot j'aime excusait leur amour; qu(> l'amour est in- » volontaire. Doctrine absurde, cher! Croyez-le, le verita- » ble amour est éternel, infini, toujours semblable à lui- » môme; il est égal et pur, sans démonstrations violentes; B il so voit en cheveux blancs, toujours jeune de cœur.

» Rien do ces choses ne se trouve parmi les femmes » mondaines, elles jouent toutes la comédie : celle-ci vous » intéressera par ses malheurs, elle paraîtra la plus douce » ot la moins exigeante des femmes ; mais quand elle so » sera rendue néct-ssaire, elle vous dominera lentement et B vous fera faire ses volontés ; vous voudrez être diplo- B mate, aller, venir, étudier les hommes, les intérêts, les » pays? non, vous resterez h Paris ou à sa terre, elle vous » coudra maliciousementàsa jupe; et plus vous montrerez )) de dévouement, plus elle sera ingrate. Celles-là tentera » de vous intéresser par sa souini'^sion, elle; se fera volro » page, elle vous suivra romaiicsqui'ment au bout du » monde, elle so compromettra pour vous garder, et sera » comme une pierre ù votre cou. Vous vous noierez un » jour, et la femme surnagera. Le-, moins rusi;es des fem- » mes ont des pièges infinis; la [dus imbécile triomphe par » le peu do défiance qu'élite excite; la moins dangereuse » s(!rait un(! femme galante (|ui vous aimerait sans savoir u pourquoi, qui vous i|iiillerait sans motif, et vous repren- » drail p.ir v.itnic. Mais Idules voii-, nuiront dans je pri'. n setit ou dan> l'avenir, 'loule jeune teiiwiie <|ui va dans n l(! monde, i|ui vit de plaisirs et de vaniteuses salisl'ac- B lions, est uni^ femme h demi corrompue (|ul nous cor- » rompra, l.h, ne sera pas la créature chaste et recueillie » dans l'Ame dn laquelh» vous régnerez toujours. Ah! elle » sera solitaire celle qui vous aimera : ses plus belles 10- I) les seront vos regards , elle vivra de vos paroles. Que » cette fenun(^ soit donc pour vous |(< nionde entier, car » vous serez tout pour elle; aimi'Z-la bien, ne lui dormez » ni chagrins ni ri\ale-;, n'excitez pas s,i jiilnusie. fltre ,ll- » nié, cher, Ctre compris, esl le plus grand IkiiiI r, je

» souhaite que vous le goftiiez, mais ne conipromeltez piis » la Heur <le votre rtnip, soyez l)i(Mi sûr du cu'ur où vous » [)l,icerez vos allections. Celle femme ne sera jamais elle, B ell(î ne devra jamai-i penser Ji elle, mais h vous; elle ne i> vous di piiliTa rnu, rllti n'enlendra j.iinais ses propre^ » Intérêt, et s.iiira llairer pour vous un danger \h où vous i> n'en verrez point, |,i où elle oubliera ji- sn-n propre; en- » lin si cllo soulfre, elle soull^iru suiis se piuiii Ire, elle

B n'aura point de coquetterie personnelle , mais elle aura » comme un respect de ce que vous aimerez en elle. Ré- » pondez à cet amour en le surpassant. Si vous êtes assez » heureux pour rencontrer ce qui manquera toujoure à » votre pauvre amie, un amour également inspiré, égale- » ment ressenti , songez, quelle que soit la perfection » de cet amour, que dans une vallée vivra pour vous » une mère de qui le cœur est si creusé par le sentiment » dont vous l'avez rempli , que vous n'en pourrez ja- » mais trouver le fond. Oui, je vous porte une aflec- » tion dont l'étendue ne vous sera jamais connue : pour » qu'elle se montre ce qu'elle est, il faudrait que vous » eussiez perdu votre belle intelligence, et alors vous ne » sauriez pas jusqu'où pourrait aller mon dévouement. B Suis-je suspecte en vous disant d'éviter les jeunes fem- » mes, toutes plus ou moins artificieuses, moqueuses, vani- » teuses, futiles, gaspilleuses ; de vous attacher aux fem- B mes influentes, à ces imposantes douairières, pleines de » sens comme l'était ma tante, et qui vous serviront si » bien, qui vous défendront contre les accusations secrè- » tes en les détruisant, qui diront de vous ce que vous ne B pourriez en dire vous-même? Enfin, ne suis-je pas géné- » reuse en vous ordonnant de réserver vos adorations pour » l'ange au cœur pur? Si ce mot, noblesse oblige, contient » une grande partie de mes premières recommandations, » mes avis sur vos relations avec les femmes sont aussi B dans ce mot de chevalerie : les sercir toutes, n'en aimer » qu'une.

» Votre instruction est immense, votre cœur conservé » par la souffrance est resté sans souillure; tout esl beau, » tout est bien en vous, veuillez donc! Votre avenir est B maintenant dans ce seul mol, le mot des grands hom- B mes. N'est-ce pas, mon enfant, que vous obéirez ù votre » Henriette, que vous lùî permettrez de continuer à vous » dire ce qu'elle pense de vous et de vos rapports avec lo » monde: j'ai dans l'Ame un œil qui voit l'avenir pour » vous comme pour mes eiifans, laissez-moi donc u>er do » cette faculté, h votre profit, don mystérieux que m'a lait « la paix de ma vie et qui, loin de s'affaiblir , s'entretient » dans la solitude et le silence. Je vous demande en retour » do me donner un graïul bonheur: je veux vous voir B grandissant parmi les hommes, sans qu'un seul de vos » succès me fasse plisser le front; je veux que vous mel- » liez promfitement votre fortune à la hauteur de volro » nom, et pouvoir me dire que j'ai contribué mieux (jue » par le désir h votre grandeur. Cette secrète coopeiatioo » est le seul plaisir que je puisse me permeltie. J'allcnirai. » Je ne vous dis jias adieu. Nous sommes sépares, vous B ne pouvez avoir ma main sous vos lèvres; mais vous » devez bien avoir entrevu quelle place vous occupez dans 8 le cœur do

» Votre IlEJiiiinTTK. »

Quand j'eus (inis celle lettre, je sentais pal|iiter sous mes doigts un ((eiir maternel ;ui nioincnl où j'étais encore glacé p.ir le se\ ère aeiiieil de ma mèri'. Je deMiiai pour- (pioi la comtesse m'avait interdit en Totiraine la lecture de cetti" lettre, elle craignait sans doute de voir tomber ma lêle ,"\ ses pieds et de les sentir mouilles par mes pleurs.

Je lis eiilin la cou lia issii lice de mon frèii' Charles, (mj jusepi'alors avail ele comme un étranger pour moi ; mais il eut «laiis M>s moindres relalK)ns une morgue qui mellail trop de distance enint nous pour qui> nous nous oimassioiis en frères. Tous les seiiliniens iloiix reposent sur l'e- ^Mlile lies Ames, et il n'y eut eiilre lions aucun point de colii'sioii. Il m'i-iiseignail dorloraleiiieul ces riens que l'esprit ou le cu'ur devinent ; i\ loul propos, il puraissjiil se délier de moi; si je n'avais pas eu pour point d'apimi mon nnioiir, il in'ertl rendu gauchi» et bêle en alTectant de croire (pie je ne savais ii(<n. Néanmoins il mepri'seiila ilaiis le monde où ma niaiserie lievail f.iiri' valoir ses (pi;i|ite>. S.iiis les nuilheurs de mon enfance, j'aurais pu prendre sa vanité ilo prolerleur pour de l'ainill • fraternelle ; mais li soliiuclo morale produit les même»» effets que la solitude lerresiro ,

le silence permet d'y apprécier les plus légers retentissemens, et l'habitude "de se réfugier en soi-même développe une sensibilité dont la délicatesse révèle les moindres nuances des affections qui nous touchent. Avant d'avoir connu madame de Mortsauf, un regard dur me blessait. l'accent d'un mot dur me frappait au cœur ; j'en gémissais, mais sans rien savoir de la vie des caresses ; tandis qu'à mon retour de Clochfgourde, je pouvais établir des comparaisons qui perfectionnaient ma science prématurée. L'observation qui repose sur des soufl'rances ressenties est incomplète. Le bonheur a sa lumière aussi. Je me laissai d'autant plus volontiers écraser sous la supériorité du droit d'aînesse, que je n'étais pas la dupe de Charles.

J'allai seul chez la duchesse de Lenoncourt, où je n'entendis point parler d'Henriette, où personne, excepté le bon vieux duc, la simplicité môme, ne m'en parla ; mais à la manière dont il me reçut, je devinai les secrètes recommandations do sa fille. Au moment où je commençais à perdre le niais étonnement que cause à tout débutant la vue du grand monde, au moment où j'y entrevoyais des plaisirs en comprenant les ressources qu'il offre aux ambitieux, et que je me plaisais à mettre en usage les maximes d'Henriette en admirant leur profonde vérité, les événomcns du 20 mars arrivèrent. Mon frère suivit la cour à Gand ; moi, par le conseil de la comtesse avec qui j'entretenais une correspondance active de mon côté seulement. J'y accompagnai le duc de Lenoncourt. La bienveillance habituelle du duc devint une sincère protection quand il mo vit attaché de co>ur, de tête et de pied aux Bourbons ; il me présenta lui-même à Sa Majesté. Les courtisans du malheur sont peu nombreux ; la jeunesse a des admiralions naïves, des fldélités sans calcul; le roi savait juger lc3 hommes ; œ qui n'eût pas été remarqué aux Tuileries le fut donc beaucoup à Gand, et j'(nis le bonheur de plaire à Louis XVIII. Une lettre de madame de Mortsauf à son père, apportée avec des dépêches par un émissaire des Vendéens, et dans laquelle il y avait un mot pour moi, m'apprit que Jacques était malade. Jlonsieur de Mortsauf, au désespoir autant de la mauvaise santé de son fils que de voir une seconde émigration commencer sans lui, avait ajouté quelques mots qui me firent deviner la situation de la liicn-aimée.

Tourmentée par lui sans doute quand elle passait tous ses instans au chevel de Jacques, n'ayant de repos ni lo jour ni la nuit: supérieure aux la(|uinenes, mais sans force pour les dominer quand elle employait toute son âme h sol^oier^on enfant, llciirielledevaililésirer le secours d'une amitié qui lui avait rendu la vie moins pesante ; n(! fût-ce que pour s'en servir à occuper monsieur de Mortsauf. Déjà plusiiMirs fois j'avais emineni! le comt(! au dehors quand il meiiarait de la louritirnler ; innorciile rus(! dont le succès m'avait valu qin'lquis-utis de ces regards qui expriment une reconnai.vsiince passionné(î où l'amour voit des promesses, yuolcjuo je fu>s(! impatient de marcher sur les traces de charl(!s, envoyé réc,('itnnent au congrès do Vienne, quoique je voulus--*! au risque d(! mes jours jusiilier les pn-'liiilons d'ileririelti' rit m'alliaiieliir de la vassalité l'rutirnelie, mon ambition, mes di-^irs d'imlépendance, l'irUérêl r|U(! j'avais h ne pas quitter le roi, tout pûlit devant lu (Ijf un; endolorie de madame de Mortsauf; jo résolus de quillir la cour de Gand |)our aller servir la vraie souviv laine. Dieu me ré(om|)i usa. I.'iinissairo envoyé par les Veiidéen-i nr: pouvait pas relourner en I rance, le roi voulait un liomine qui .se di-vouAt à y jiorler ses insiruclions. I.<! duc de Leiioncdiirl savait que le roi n'oublierait point C'Iulijui se charKerait i|e celle pirllleuse entreprise ; il me Ut agréer sanK nie nm.sulter, et j'an-e|(lai, bien heureux lie pouvoir me retrouver h CloiJu^ourae tout en servant la bonne rjiusf!.

Apri-s avoir eu, (J&h vingt cl un ans, une nudirnce du roi, je revins en l-raiir-o où, .soit h l'arls, soit en Vendic, J'eus le lionliewr d'ai romplir les intentions de Sa Majesté. Ver» la lin du mai, poursuivi par le.s autonb-s boiiaparlisleti «uiqui'iles j'étuls »i({iialO, Je tus obligé de l'uii eu homme

qui semblait retourner à soû manoir, allant à pied de domaine en domaine, de bois en bois, à travers la haute Vendée, le Bocage et le Poitou, changeant de route suivant l'occurrence. J'atteignis Saumur, de Saumur je vins à Chinon, et de Chinon, en une seule nuit, je gagnai les bois do Nueil, où je rencontrai le comte à cheval dans une lande ; il me prit en croupe et m'amena chez lui, sans que nous eussions vu personne qui pût me reconnaître.

— Jacques est mieux, avait été son premier mot.

Je lui avouai ma position de fantassin diplomatique traqué comme une bête fauve, et le gentilhomme s'arma do son royalisme pour disputer à monsieur de Chessel le danger de me recevoir. En apercevant Clochegourde, il me sembla que les huit mois qui venaient de s'écouler étaient un songe. Quand le comte dit à sa femme eu me précédant : — Devinez qui je vous amène?... Félix.

— Est-ce possible! demanda-t-elle les bras pendans et le visage stupéfié.

Je me montrai, nous restâmes tous deux immobiles, elle cloué sur sou fauteuil, moi sur le seuil de sa porte, nous contemplant avec l'avide fixité de deux amans qui veulent réparer par un seul regard tout lo temps perdu ; mais honteuse d'une surprise qui laissait son cœur sans voile, elle se leva, je m'approchai.

— J'ai bien prié pour vous, me dit-elle après m'avoir tendu sa main à baiser.

Elle me demanda des nouvelles de son père ; puis elle devina ma fatigue, et alla s'occuper de mon gîte; tandis que le comte me faisait donner à manger, car je mourais de faim. Ma chambre fut celle qui se trouvait au-dessus de la sienne, celle de sa tante ; elle m'y fit conduire par lo comte, après avoir mis le pied sur la première marche de l'escalier, en délibérant sans doute avec elle-même si elle m'y accompagnerait; je me retournai, elle rougit, me souhaita un bon sommeil, et sereUra précipitamment. Quand je descendis pour dîner, j'appris les désastres do Waterloo, la fuite do Napoléon, la marche des alliés sur Paris, et le retour probable des Bourbons. Ces événemcns étaient tout pour le comle, ils ne furent rien pour nous.

Savez-vous la plus grande nouvelle, après les enfans caressés, car je ne vous parle pas de mes alarmes en voyant la comtesse pflle el maigrie; je connaissais le ravage que pouvait faire un geste d'élonnement, et n'exprimai que du plaisir en la voyant. La grande nouvelle pour nous fut : « — Vous aurez de la glace 1 » Elle s'était souvent dépitée l'année dernière de ne pas avoir d'eau assez fraîche pour moi qui, n'ayant pas d'autre boisson, l'aimais glacée. Dieu sait au prix do comlii(Mi d'importunités elle avait fait construire une glacière ! Vous savez mieux que personne qu'il suffit à l'amour, d'un mot, d'un regard, d'une inflexion (le voix, d'une altention lé;;ère en apparence ; son plus lieau privilège est de se prouver par lui-même. Hé bien ! son mot, son regard, son plaisir me révélèrent l'étendue de ses senlimens, comme jo lui avais naguère dit tous les miiuis par ma conduite au trictrac. Mais les naïfs l('nioignages d(> sa tendresse abondèrent : le se|itième jour après mon arrivi'e, elle redevint lraîrli(> ; elle pétilla do santé, de joi(^ et de jeunesse; je retrouvai mon cher lys, embelli, mieux épanoui, do même que je trouvai mes trésors de C(eur augmenlés.

N'est-ce pas seulenieiil chez les petits esprits, ou dans les cd'urs vulgaires, (|iii! l'aliseiici^ amoindrit les senlimens, efface les (rails de l'ilme et dnniiuie les beautés de la jier- .soii ne aimée! Pour les imaginations ardentes, pour les êtres chez lesquels renllioiisiasme pass(< dans le sang, lo teint d'une pourpre nouvelle, et chez cpii la passion prend les fiiiiiies de la roiistaiice, l'absence n'a-t-elle pas l'effet des supplices ipii ralleriiiiss.iieiit la foi des premiers chrétiens, el leur lendajeiil DiiMi visible? N'i'xiste-t-il pas chez un cd'ur rempli d'amour des soulmils iiic(«sans qui donnent jilus de jirix aux Ibriiies désirées en les faisniit enlrevoir colun'espar le l'eu des rêves? n'é|>roin('-t-(>ii pas des irrilulioiis qui i()iiiiiiunii|uenl le beau di^ l'idi'al aux Iraits a<lor(-s en les cliaigeaiil île pensées? Le |iasse, repris sou-

LE LYS DANS LA VALLÉE

^«ii' à souvenir, s'agrandit ; l'avenir se meuble d'espé- E^jes, Entre clous cœurs où surabondent ces nuages élec- */iquos, une première entrevue devint alors comme un bienfaisant orage qui ravive la terre et la féronde en y portant les subites lumières de la foudre. Combien de plaisirs suaves ne goûtai-je pas en voyant que chez nous ces pensers, ces ressentimens étaient réciproques? De quel œil charmé je suivis les progi-ès du bonheur chez Henriette! Une femme qui revit sous les regards de l'aimé donne peut-être une plus grande preuve de sentiment que celle qui meurt tuée par un doute, ou séchée sur sa tige, faute de sève; je ne sais qui des deux est la plus touchante. La renaissance de madame de Mortsauf fut naturelle, comme les effets du moi de mai sur les prairies, comme ceux du soleil et de l'onde sur les fleurs abattues. Comme notre vallée d'amour, Henriette avait eu son hiver, elle renaissait comme elle au printemps. Avant le dîner, nous descendîmes sur notre chère terrasse. Là, tout en caressant la tête de son pauvre enfant, devenu plus débile que je ne l'avais vu, qui marcliait aux flancs de sa mère, silencieux comme s'il couvait encore une maladie, elle me raconta ses nuits passées au chevet du malade. — Durant ces trois mois, elle avait, disait-elle, vécu d'une vie (out intérieure; elle avait habité comme un palais sombre en craignant d'entrer en de somptueux appartemens oîi brillaient des lumières, où se donnaient des fêtes à elle interdites, et à la porte desquels elle se tenait, un œil h son enfant, l'autre sur une ligure indistincte, une oreille pour écouter les douU'urs, une autre pour entendre une voix. Elle disait des poésies suggérées par la solitude, comme aucun poêle n'en a jamais inventé ; mais tout cela naïvement, sans savoir qu'il y feût le moindre vestige d'amour, ni trace de voluptueuse pen?é(,', ni poésie oricnlalmient suave commis une rose du Frangislan. Quand le comte, nous rejoignit, elle continua du môme ton, en femme lièro d'elle-même, qui peut jeter un regard d'orgueil à son mari, et mettre sans rougir un baiser sur le front de son tils. Elle avait beaucoup prié, elle avait tenu Jacques pendant des nuits entièressous ses mains jointes, ne voulant pus qu'il mourût.

— J'allais, disait-elle, jusqu'aux portes du sanctuaire demander sa vie ci Dieu. Elle avait eu des visions, elle mo les racontait ; mais au moment où elle prononça do sa voix d'ange ces [laroles merveilleuses: «Quand jo dormais, mon cœur veillait! »

— C'est-à-dire que vous avez été presque folle, répondit le comte en l'interrompant.

Elle se tut, atteinte d'une vive douleur, comme si c'était la [)remière blessure rerue, comme si elle eût oublié' que, (li'puis treize ans, jamais C(!t homme n'avait man(|ué de lui décocher une flèciie au co'ur. Oiseau sublim*^ alti'inl dans son vol [lar ce grossier grain de plomb, elle lomha dans un sinpide abattement.

— Ué (pioil monsieur, dit-elle n((rès une pause, jamais uti(! de mes paroles ne trouvera-l-ellc f^rrtce au tribunal divoire e^|)rit'f n'aurez-vous jamais d'indul^'eiice pour ma fiiililesse, ni <te compréhension [lonr mes idées de tetnme?

i:ile s'arrêta. Di'jfi cet ange se re|ienlait de sesmurnuires, cl mesurait d'un regard son [)assé comme son avenir : [lourrait-elle Cire comprise, n'allail-ell(<pas faire jaillir une virulente apo-.troplie'f Ses veines bleues haltirent violeninient dans se^ lirnprs, elle n'eut point de larmes, mais le vert de. ses yeu\ di'VHlt pflle; puis elle abaissa ses regards Vers la terre pour ne pas voir dans les miens sa peine agrandie, .s<'.s sentimens devinés, son Ame caresséo en mon flrne, el surtout l;i r(jrnpali^N'nice encoh'ri'e d'un ji'une amour prM, comme un rhien lldèle, à di'vorer ci'lui ipij blesse VI maîtresse, .sans discuter ni la force ni la ipialite de l'assaillant. En ces cruels moniens il fallait voir l'air de bupénoiile ipie jirenail le comte; il croyait lriom|iher do sa l'enmie, et l'aicalilail alor.s d'une grêle do phrases (|ui répélaienl la même idée, cl res.semblaieul à des aiups do lioclie rendant le niéme son.

— Il osl donc toujours lo même ï lui dis-jo quand lu

comte nous quitta forcément réclamé par son piqueur qui vint le chercher.

— Toujours, me répondit Jacques.

— Toujours excellent, mon fils, dit-elle à Jacques en essayant ainsi de soustraire monsieur de Mortsauf au jugement de ses enfans. Vous voyez le présent, vous ignorez le passé, vous ne sauriez critiquer votre père sans commettre quelque injustice; mais eussiez-vous la douleur de voir votre père en faute, l'honneur des familles exige que vous ensevelissiez de tels secrets dans le plus profond silence.

— Comment vont les changemens à La Cassine et à La Rhétorière î lui demandai-je pour la tirer de ses amères pensées.

— Au delà de mes espérances, me dit-elle. Les bitimens finis, nous avons trouvé deux fermiers excellens qui ont pris l'une à quatre mille cinq cents francs, impôts payés, l'autre à cinq mille francs; et les baux sont consentis pour quinze ans. Nous avons déjà planté trois mille pieds d'arbres sur les deux nouvelles fermes. Le parent de Manette est enchanté d'avoir LaRabelaye. Martineau tient La Baude. Le bien de nos quatre fermiers consiste en prés et en bois, dans lesquels ils ne portent point, comme ie font quelques fermiers peu consciencieux, les fumiers destinés à nos terres de labour.

Ainsi nos eftbrts ont été couronnés par le plus beau succès. Clochegourde, sans les réserves que nous nommons la ferme du château, sans les bois ni les clos, rapporte dixneuf mille francs, et les plantations nous ont préparé de belles annuités. Je bataille pour faire donner nos terres réserrées à Martineau, notre garde, qui maintenant peut so faire remplacer par son fils. 11 en offre trois mille francs si monsieur de Mortsauf veut lui b<1tir une ferme à La Commanderie. Nous pourrions alors dégager les abords de Clochegourde, achever notre avenue projetée jusqu'au chemin lie Cbinon, et n'avoir que nos vignes et nos bois à soigner. Si le roi revient, noire pension reviendra; nous y consentirons après quelques jours de croisière contre le bon sens de notre femme. La fortunes de Jacques sera donc indestructilde. Ces derniers résultats oblenu»^, jo laisserai monsieur thésauriser pour Madeleine, que le roi dotera d'ailleurs selon l'usage. J'ai la conscience tranquille; ma tàelio s'accomplit. Et vous? me dit-elle.

Je lui expliquai ma mission, et lui fis voir combien son conseil avait été fructueux et sage. Elait-elle douée de seconde vue pour ainsi pressentir les événemens?

— Ne vous l'ai-j(> pas écrit? dit-ellr. Pour vous seul, jo puis exercer une faculté sur[>renanle,donlje n'ai parlé qu'à monsieur de La lierge, mon confesseur, et qu'il explique par une intervention divine. Souvent, après (pielques méditations profondes, provoquées par des crulnteii sur l'étal do mes enfans, nies yeux se fermaient aux cliosivs de la terre el voyaient dans une autre région : (juand j'y apercevais Jac- (pies et Madeleine lumineux, ils étaient pendant un certain temps en bonne snnté; si je les y trouvais enveloppés d'un brouillard, ils lombaienlbienliM malades. Tour vous, iioiisi'ulenient ji" vous vois toujours brillant, mais j'entends uni' voix douce (pii m'explique sans paroles, par unecommuiiicalion mentale, ce ipie vous devez faire. Par quelle loi ne ptiis-je user de ce don merveilliMix <iui' pour mes enfonsel pour vous? dit-elle en tombant dans ln rêverie. Dieu veut-il leur servir do père? se demanda-l-elle après une (lause.

— Lnissez-nioi croire, liiidis-je, qui- je n'obéis qu'à vous! Elle me jeta l'un de ces .sourires enlièremcnl gracieux

qui me cau.sjiient une si grande ivresse do cœur t\\w jo n'aurais pos alors senti un coup mortel.

— Dès (pie le roi sera dans Paris, allez-y, (juillez Clwliegoiirde, reprit-elle. Autant il est ili'gradanl de quêter de» places et des grûces, nulanl il est ridicule de ne pas être à portée de les accepter. Il se fi'ra ib' grands clinngeniens. Li's hommes copables el sftrs seront nécessaires nu n>i, ne lui in.iiicpiez pas; vous enlrerez jeune aux alfaires. el vou.s vous en trouverez bien ; cor. pour les lioiiimrs d'Klal comme pour les acteurs, il est des choses de iiiélier que le giW

DE BALZAC

nie ne révèle pas, il faut les apprendre. Mon père tient ceci du duc de Choiseul. Songez à moi, me dit-elle après une pause, faites-moi goûter les plaisirs de la supériorité dans une âme toute à moi. N'êtes-vous pas mon fils?

— Votre fils ? repris-je d'un air boudeur.

— Rien que mon tils, dit-elle en se moquant de moi, n'est-ce pas avoir une assez belle place dans mon cœur ?

La cloche sonna le dîner, elle prit mon bras et s'y appuya complaisaniment.

I — Vous avez grandi, me dit elle en montant les esca- 1 liers. Quand nous fûmes au perron, elle m'agita le bras ' comme si mes regards l'atteignaient trop vivement ; quoiqu'elle eût les yeuï baissés, elle savait bien que je ne regardais qu'elle ; elle me dit alors de cet air faussement impadenté, si gracieux, si coquet : — Allons, voyez donc un peu notre chère vallée? Elle se retourna, mit son ombrelle de soie blanche au-dessus de nos tètes, en collant Jacques sur elle ; et le geste de tête par lequel elle me montra l'Indre, la toue, les prés, prouvait que depuis mon séjour et nos promenades elle s'était entendue avec ces horizons fumeux, avec leurs sinuosités vaporeuses. La nature était le manteau sous lequel s'abritaient ses pensées. Elle savait maintenant ce que soupire le rossignol pendant les nuits, et ce que répète le chantre des marais en psalmodiant sa note plaintive.

A huit heures, le soir, je fus témoin d'une scène qui m'émut prolondément et que je n'avais jamais pu voir, car je restais toujours à jouer avec monsieur de Morlsauf. pendant qu'elle se passait dans la salle à manger avant le coucher des enfans. La cloche sonna deux coups, tous les gens de la maison vinrent.

— Vous êtes notre hôte, soumettez-vous à la règle du couvent , dit-elle en m'entraînant par la main avec cet air d'innocente raillerie qui distingue les femmes vraiment pieuses.

Le comte nous suivit. Maîtres, enfans, domestiques, tous s'agi^nouillèrent, tètes nues, en se mettant h leurs places habituellis. C'était le tour de Madeleine à dire les prières ; la chère petite les prononça de sa voix enfantine dont les tons ingénus se détachèrent avec clarté dans riiarnionieux silence de la campagne et prêtèrent aux phrases la sainte candeur de finnoa'nce, cette grSce des ange.->.Ce fut la plus émouvante prière que j'aie entendu. La nature répondait aux paroles de reniant par les mille bruissemens du soir, accompagnement d'orgue légèremi'iit touché. Madeleine était h droite de la comtesse et Jacques à la gauche. Les touffes gracieuses de ces deux têtes, entre lesquelles s'élevait la coiffure nattée de la mère; et que dominaient les cheveux eiitii-renient hUmcs et le cn'ine jaiwii de monsieur de Ml)^l■^au^, cortipDs.iietit un tableau iloiit les couleurs n^ pétaient l'n «juelque •■orte il l'esprit les idées n'veillees par les mélodies île lu prière ; eiilin, pour satislaireuux conditions de l'unité (|iii marque le sublime, (;elte assemblée recuelHie était enveloppée par la lumière adoucie du courhaiililont les teinte^ rouges coioiiiieMl la salle, eu laissant croire ai!i-.i aux Ames, ou poi'liquesou su|)erslllieuses, que les feux du ciel visitaient ces lidèles serviteurs de Dieu agenouillés là sans distinction de rang, dans l'égalité voulue par l'Kglise. En m*! reportant aux jours de la vie patriarcale, mes pensées aj.'ratidis>aient eneore Cette scène iléjJi si grande par sa simplicité. I.es enlans dirent bonsoir il leur père, |e«, gens nous saluèrent, la comless(î s'en alla, doniinnt une nwiiii il chaque enl'atit, et je rentrai dans lo salon avec, je comli'.

— Nous vous ferons faire votre salut par Wi et votre enfer pur ici, me dil-il en montrant le trictrac.

\jt comtesse nous rejiiiKiiit une demi-heuro aprè.s, cl avança s/m métier prè, «le noire table.

— Ceci e^t pour vous, dit-elle en déroulant le canevas; mais depuis trois mois l'ouvrage n bien langui. Entre cet fpiilet rouge et cette ro^e, mon pauvre entant n soud'erl.

— Allons, (illon-, dit iiioiisieiir de Mort^aiif, ne parlons pasdeci'ia. Sn-cinq, incinsnur l'envoyé du roi.

Quand Jo me couchai , je me recuc-illis pour l'eiilendro

allante! venant dans sa chambre. Si elle demeura calme e> pure, je fus travaillé par des idées folles qu'inspiraiesi d'intolérables désirs. — Pourquoi ne serait-elle pas » rim% me disais-je. Peut-être est-elle, comme moi, plongé,:- dôîîS cette tourbillonnante agitation des sens? A une heuiv',J© descendis, je pus marcher sans faire de bruit, j'arrivai cî»» vant sa p^yrte, je m'y couchai, l'oreille appliquée à la fente, j'entendis son égale et douce respiration d'enfant. Quand le froid m'eut saisi, je remontai, je me remis au lit et dormis tranquillement jusqu'au matin. Je ne sais à quelle prédestination, à quelle nature doit s'attribuer le plaisir que je trouve à ra'avancer jusqu'au bord des précipices, à sonder le gouffre du mal, à en interroger le fond, en sentir le froid, et me retirer tout ému. Cette heure de nuit passée au seuil de sa porte où j'ai pleuré de rage, sans qu'elle ait jamais su que le lendemain elle avait marché sur mes pleurs et sur mes baisers, sur sa vertu tour à tour détruite et respectée, maudite et adorée ; cette heure, sotte aux yeux de plusieurs, est une inspiration de ce sentiment inconnu qui pousse des militaires, quelques uns m'ont dit avoir ainsi joué leur vie, à se jeter devant une batterie pour savoir s'ils échapperaient à la mitraille, et s'ils seraient heureux en chevauchant ainsi l'abîme des probabilités, en fumant comme Jean Bart sur un tonneau de poudre. Le lendemain j'allai cueillir et faire deux bouquets; le comte les admira, lui que rien en ce genre n'émouvait, et pour qui le mot de Champcenetz, « Il fait des cachots en Espagne, » semblait avoir été dit.

Je passai quelques jours à Clochegourde, n'allant faire que de courtes visites à Frapesle, où je dînai trois fois cependant. L'armée française vint occuper Tours. Quoique je fusse évidemment la vie et la santé de madame de Mortsauf, elle me conjura de gagner Châteauroux, pour revenir en toute hâte à Paris, par Issoudun et Orléans. Je voulus résister, elle commanda disant que le génie familier avait parlé; j'obéis. Nos adieux furent cette Ibis trempés do larmes, elle craignait jiour moi l'entraînement du monde où j'allais vivre. Ne fallait-il pas entrer sérieusement dans le tournoiement des intérêts, des passions, des plaisirs qui font de Paris une mer aussi dangereuse aux chastes amours qu'à la pureté des consciences. Je lui promis do lui écrire chaque soir les événemeus et les pensées de la journée, même les plus frivoles. A cette promesse, elle appuya sa têle allanguie sur mon i'|iaule, et me dit :

— N'oubliezrien, tout ni'inti'ressera.

Elle me donna des lettres pour le duc et la duchesse, chez lesquels j'allai le second jour de mon arrivée.

— Vous avez du bonheur, me dit le duc, dînez ici, venez avec moi ce soir au cliAteau, votre fortune est faite. Loroi vous a noniiné ce matin, en disant: « Il est jeune, capable et lidèle ! » Et le roi regrettait do ne pas savoir si vous étiez mort ou vivant, en quel lieu vous avaient jeté les événemeus, après vous être si bien acquitté de votre mission.

Le soir j'étais maître des requêtes au conseil d'Etat et j'avais auprès du roi Louis XVIII un emploi secret d'une durée égale h celle de son règne, place do confiance, sans faveur éclatante, mais sans chance de disgrâce, qui mo mit au cieur du gouvenieineiit et fut la souir(> de mes pruspiTiti's. Madame di- Morlsauf avait vu juste, je lui devais donc toul : pouvoir et ricliei^se, le bunlieur et la scieu ce; elli- me guidait et m"encourageail, puriliait mon co'ur et donnait à mes vouloirs cette unité sans laquelle les forces de la jeunesse se di-pensent iniililement. Plus lard, j'eus un c(illèj,'iie. Cbaciiii de nous fui de servii'e peiulant six mois. Nous pouvions luuis siippieer l'un l'aulre au besoin; nous avions une clianibre au cliilleaii, noire voilure, et do larges rélribiiliniis pour nos liais qiiaïul nous étions obligi's de voyager. Singulièri- situalion I \'At>' Ii'S discipli^s secrets d'un monanpio h la politique duquel ses (>nnemis ont rendu depuis une éclatante justice ; (te l'enleildre jugeant tout, inlerieiir, exli'rieiir; d'élre sans iiiniieiice palenle, et di- se voir parfois consnlles comme l.al'orêl par Molière ; de sentir les hésitations d'une vieille expérience allermies par

LE LYS DANS LA VALLÉE

la conscience de la jeunesse. Notre avenir était d'ailleurs fixé de manière h satisfaire l'ambition. Outre mes appointemens de maître des requêtes, payés par le budget du conseil d'Etat, le roi me donnait mille francs par mois sur sa cassette, et me remettait souvent lui-même quelques gratifications. Quoique le roi sentît qu'un jeune homme de vingt-trois ans ne résisterait pas longtemps au travail dont il m'accablait, mon collègue, aujourd'hui pair de France, ne fut choisi que vers le mois d'aoïlt 1817. Ce choix était si difficile, nos fonctions exigeaient tant de qualités, que le roi fut longtemps à se décider. Il me fît l'honneur de me demander quel était celui des jeunes gens entre lesquels il hésitait avec qui je m'accorderais le mieux. Parmi eux se trouvait un de mes camarades de la pension Lepître, et je ne l'indiquai point, Sa Majesté me demanda pourquoi.

— Le roi, lui dis-je, a choisi des hommes également fidèles, mais de capacités diflérentes, j'ai nomméce Inique je crois le plus habile, certain de toujours bien vivre avec lui.

Mon jugement coïncidait avec celui du roi, qui me sut toujours gré du sacrifice que j'avais fait. En cette occasion, il me ait : « Vous serez monsieur le Premier.» Il ne laissa pas ignorer cette circonstance à mon collègue, qui, en retour de ce service, m'accorda son amitié. La considération que me marqua le duc de Lenoncourt donna la mesure à celle dont m'environna le monde. Ces mots : « Le roi prend un vif intérêt .'i ce ji'une homme; ce jeune homme a de l'avenir, le roi le goûte, » auraient tenu lieu de talens, mais ils communiquaient au gracieux accueil dont les jeunes gens sont l'objet ce je ne sais quoi iju'on accorde au pouvoir. Soit chez le duc de Lenoncourt, soit chez ma sœur qui épousa vers ce temps son cou-^in le marquis de Listomère, le fils do la vieille parente chez qui j'allais à l'île Saint-Louis, je fis insensiblement la connaissance des personnes les plus influentes au faubourg Saint-Germain.

Henriette me mit bientôt au cœur de la société dite le Pelil-Chiliteau, [lar les soins de la princesse do Blamont- Chauvry, d(!qui elle était la petite-belle-nièce; elle lui écrivit si chaleureusement h mon sujet, que la princesse m'invita sur-le-champ h la venir voir; je la cultivai, je sus lui plaire, et elle di^vint non pas ma protectrice, mais une amie (lotit les scntimens eurent je ne sais quoi do maternel. La vieillf princesse prit à Cfeur de me lier avec sa lille, madame d'Espard, avec la duchesse de Langeais, la vicomtesse de Beauséant et la duchesse do Maufrigneuse, des femmes qui tour à tour tinrent le sceptre de la mode, et qui furent d'autant plus gracieuses pour moi que j'étais sans prétciilioii aufirès d'elles, et toujours prêt .'i leur ôlre agréable. Mon frère Charles, loin de me renier, s'appuya dès lors sur moi ; mais ce rapide succès lui inspira une secrète jalousi(! qui plus tanl me causa bien des chagrins. Mon père et ma mère, surfiris de cette fortune inespérée, sentirent leur vanité flaltcf, cl m'adoptèrent enfin pour leur fils; mais comme leur sentiment éliiit en quelque sorte artificiel, pour ne pas dire joué, ce retour eut peu d'influence sur un co'ur ulcf-re; d'ailleurs, les nlVerlIons enlaclii'es d'égoïsmi! excitent peu les sympathies; le C(eur abhorre les calculs et les profils de tout genre.

4'ecrivnis fidèlement à ma chère llenrietle, qui me réjinndait unr- ou deux lettres par mois. Son espril planait ainsi sur moi, ses pensées traversaient les distances et nie faisaient une atmosphère pure. Aucune fenimn no [louvait me captiver. Le roi sut iiin réserve; sous ce rapport, il étnit de l'école de Louis XV, et me nommait en ri/mt niiiileinoiselle de Vandeni"se, mais la sagesse de ma conduite lui plaisait fort. J'ai la conviction que In patience (l(Uit j'avais pris l'Imliiliide pendant mon enfanci-, et surtout Ji ClochcKourde, servit beaucoup h me concilier les bonnes grilles du roi, ipii fut toujours excellent pour moi. Il eut SHii^ doiili' In liuilalsie de lirr- mes li'llres, c.ir il ne fut [las l(iii;;leiiips In iliipe de ma vie de denioisellt'. l'il jour, le duc etnit de service, j'écrivais sous la (licli-e du roi, qui, voyant entrer le duc do Lenoncourt, nous enveloppa (l'un regard iHali( ieiix.

ni: nAI,/\c. — II. (t-:tlrnll .le In

— Hé bien ! ce diable de Mortsauf veut donc toujours vivre ? lui dit-il de sa belle voix d'argent à laquelle il savait communiquer à volonté le mordant de l'épigramme.

— Toujours, répondit le duc.

— La comtesse de Mortsauf est un ange que je voudrais cependant bien voir ici, reprit le roi; mais si je ne puis rien, mon chancelier, dit-il en se tournant vers moi, sera plus heureux. Vous avez six mois à vous, je me décide à vous donner pour collègue le jeune homme dont nous parlions hier. Amusez-vous bien à Clochegourde, monsieur Caton ! Et il se fit rouler hors du cabinet en souriant.

Je volai comme une hirondelle en Touvaine. Pour la première fois j'allais me montrer à celle que j'aimais, nonseulement un peu moins niais, mais encore dans l'appareil d'un jeune homme élégant dont les manières avaient été formées par les salons les plus polis, dont l'éducation avait été achevée par les femmes les plus gracieuses, qui avait enfin recueilli le prix de ses souffrances, et qui avait mis en usage l'expérience du plus bel ange que le ciel ait commis à la garde d'un enfant. Vous savez comnient j'étais équipé pendant les trois mois de mon premier séjour à Frapesle. Quant je revins à Clochegourde lors de ma mission en Vendée, j'étais vêtu comme un chasseur. Je portais une veste verte à boutons blancs rougis, un pantalon à raies, des guêtres de cuir et des souliers. La marche, les halliers, m'avaient si mal arrangé, que le comte fut obligé de me prêter du linge. Celte fois, deux ans de séjour à Paris, l'habitude d'être avec la roi, les façons de la fortune, ma croissance achevée, une physionomie jeune qui recevait un lustre inexplicable do la placidité d'une 3me magnétiquement unie à l'âme pure de Clochegourde qui rayonnait sur moi, tout m'avait transformé : j'avais de l'assurance sans fatuité, j'avais un contentement intérieur de me trouver, malgré ma jeunesse, au sommet des alTaires; j'avais la conscience d'être le soutien secret de la plus adorable femme qui fût ici-bas, son espoir inavoué. Peut-être eus-jt! un petit mouvement de \anito quand le fouet dos postillons claqua dans la nouvelle avenue qui de la route de Chinon menait à Clochegourde, et qu'une grille que jo ne connaissais pas s'ouvrit au milieu d'une enceinte circulaire récemment liAlie. Je n'avais pas écrit mon arrivée à la comtess(^, voulant lui causer une surprise, et j'eus doublement tort : d'abord, elle éprouva la saisissement (]ue donne un plaisir longtemps espéré, mais considéré comme im[iossib|e; puis, elle me prouva que toutes les surprises calculées ('■taient de m.iuvais goût.

Quant llenrietle vit le jeune homme là où elle n'avait jamais vu (pi'un enfant, elle abaissa son regard vers la terre par un mouvement d'une tragique lenteur; elle se laissa prendre et baiser la main sans témoigner ce plaisir iiilime dont j'étais averti par son frissonnement do sensitive ; et (|uanil elle releva son visage pour me regarder encore, je la trouvai pAle.

— lié bien ! vous n'oubliez donc pas vos vieux amis? mo dit monsieur de Mortsauf, (pii n'était ni change ni vieilli.

L(\sdeux enfaiis me sftutèreiit au cou. J'apeiçiisà la porto la figure grave de l'ahbé de Dominis, pr(''cepleiir de Jacques.

— Oui, dis-je au comte ; j'aurai di sonnais par an six mois de liberté qui vous n|>parlii'ndioiil toujours. Hé bien! (pTavez-voMs? dis-je h la ( omiessecn lui pa- saut mon bras pour lui envelopper la taille et la soutenir, en pn^sence dr tous les siens.

— Ohl laissez-moi, me dit-(Mle en bondi.vsani, co n'esJ rien.

Je lus dans son rtme, cl répondis ii sa pensée secrète en lui dis.'iiit :

— Ne reconnaissez-vous donc plus votre fidèle esclave? i:ile pnliiion bras, qiiilla le comte, ses enfans, l'ablMS le<

l^'eiis iiccouriis, el nie iiieiia loin de tous cl) tournant le Ikuilin;,'iiii, mais en re.slaiil smis hnirs vimix; puis, quand ello jugeai (|ue sn voix ni> serait point enleinliie :

— l'i lix, mon umi, dil-clle, pardonnez In peur fi (pii n'a qu'un III pour se diriger dans un lali>riiiilie soiilerMin, et qui tremble de le >oir se briser. nc|>ol.z-moi (pie je suis

Ciimi'illf Xiimiiiiif.) 6 — fi

DE BALZAC

plus que jamais llenrietle pour vous, que vous ne m'abandonnerez point, que rien ne prévaudra contre moi, que vous serez toujours un ami dévoué. J'ai vu tout à coup dans l'avenir, et vous n'y étiez pas, comme toujours, la face brillante et les yeux sur moi; vous me tourniez le dos.

— Henriette, idole dont le culte l'emporte sur celui do Dieu, lys, fleur de ma vie, comment ne savez-vous donc plu*, vous qui ôtes ma conscience, que je me suis si bien incarné à votre cœur que mon âme est ici quand ma personne est à Paris? Faut-il donc vous dire que je suis venu en dix-sepl lieures, que chaque tour de roue emportait un inonde de pensées et de désirs qui a éclaté comme une tempête aussitôt que je vous ai vue...

— Dites, dites I Je suis sûre de moi, je puis vous entendre sans crime. Dieu ne veut pas que je meure ; il vous envoie à moi comme il dispense son souffle à ses créalions, comme il épand la pluie des nuées sur une terre aride ; dites ! dites ! m'aimez-vous saintement?

— Saintement.

— A jamais?

— A jamais.

— Comme une vierge Marie, qui doit rester dans ses voiles et sous sa couronne blanche?

— Comme une vierge Marie visible.

— Comme une sœur ?

— Comme une sœur trop aimée.

— Comme une mère?

— Comme une mère secrètement désirée.

— Chevalcresquemcnt, sans espoir?

— Chevalercsquemcnt, mais avec espoir,

— Enfm, comme si vous n'aviez encore que vingt ans, ot que vous portiez votre petit méchant habit bleu du bal?

— Oh! mieux. Je vous aime ain>i, et je vous aime encore comme... rllo me regarda dans une vive appréhension... comme vous aimait voire tante.

— Je suis heureuse ; vous avez dissipé mes terreurs, dit-elle en revenant vers la famille étoimée de notre conférence sccrèle; mais soyez bien enfant ici! car vous êtes encore un enfant. Si votre politique est d'être homme avec le roi, sachez, monsieur, qu'ici la vùlre est de rester enfant. Enfant, vous serez aimé! Je résisterai toujours à la force de l'homme; mais que refu-erais-je ."i l'enfant? rien; il ne peut rien vouloir que je ne puisse accorder. — Les secrels sont dits, fit-elle en regardant le comte d'un air malicieux où reparaissait la jeune fille et son caractère primitif; je vous laisse, je vais m'hahiller.

Jamais, depuis trois ans, je n'avais entendu sa voix si pleinfrnent heureus(!. Pour la première fois je connus ces jolis cris d'hirondelle, cfs noies enfantines dont je vous ai parlé. J'apportais un é(|uipage de cliasso h Jac(|ues, à Madeleine uni? bolle à ouvrage dont sa mère se servit toujours ; enfin jr- réparai la mesquinerie ,'i la(]uelle m'avait condamné jadis la parcimonie de ma mère. La joii- que témoignaient les deux enfans, enchantés de se montrer l'un ."i l'autre leurs radeaux, parut im()orluner le comte, toujours chagrin quand on w. s'occu[iait pas de lui. Je fis un signe d'nilrlligcnce .'i Madeleine, et je suivis le comte, qui voulait causer d(^ lui-mênu' avec mol. Il m'emmena vers la lerrasve; mais nous nous arrêlûnies sur le perron h chaque fall grave dont il m'enln^enait.

— M'in pauvre l'clix, me dit-il, vous les voyez fous heureux el lii(.-n purlans ; niiii, y: lais oinhre au tableau : j'ai pris Ir-unt maux, et je bénis Dieu ilc me les avoir donnés. Autrelois J'ignorujs c<i qui' j'avais; mais aujourd'hui je lo sais : j'ai !<• pylore altaipié, J4! ne digère plus rien.

— l'.ir quel lirtMird (*lrs-vous devenu j-av.inl comme un profr^M'ur di" rf!i()|c d(' rnéilecine? lui di'-jr en «-ourianl. Voire niidicin ostil assez indisiTct pour vous dire ainsi...

— Dieu ine préserve de consuller les méile(;insl s'écrlat-ll enninidfelant la répuNum (|ue la plupart dos malades ininglnairet i''|iriiiivent pour la médecine.

Je Aulns aliKM unediiiver alion folle, pendant Inqiielli! il

mi' lU les plus ridicules l'didMeiKV'S, M< plalglUUlt de sa

r»mme, do «e» gen», de «os enlans et de la vie; et pn iian

un plaisir évident à répéter ses dires de tous les jours à un ami qui, ne les connaissant pas, pouvait s'en étonner, et que la politesse obligeait à l'écouler avec intérêt. Il dut êtro content de moi, car je lui prêtais une profonde attention, en essayant de pénétrer ce caractère inconcevable et de deviner les nouveaux tourmens qu'il infligeait à sa femme et qu'elle me taisait. Henriette mit fin à ce monologue en apparaissant sur le perron, le comte l'aperçut, hocha la tête et me dit : — Vous m'écoutez, vous, Félix; mais ici personne ne me plaint I

Il s'en alla comme s'il eût eu la conscience du trouble qu'il aurait porté dans mon entretien avec Henriette, ou que, par une attention chevaleresque pour elle, il eût su qu'il lui faisait plaisir en nous laissant seuls. Son caractère ofîrait des désinences vraiment inexplicables, car il était jaloux comme le sont tous les gens faibles; mais aussi sa confiance dans la sainteté de sa femme étaii sans bornes ; peut-être même les souffrances de son amour-propre blessé par la supériorité de cette haute vertu engendraientelles son opposition constante aux volontés de la comtesse, qu'il bravait comme les enfans bravent leurs maîtres ou leurs mères. Jacques prenait sa leçon, Madeleine faisait sa toilette : pendant une heure environ je pus donc me promener seul avec la comtesse sur la terrasse.

— Hé bien! chère ange, lui dis-je, la chaîne s'est alourdie, les sables se sont enflammés, les épines se multiplient?

— Taisez-vous, me dit-elle en devinant les pensées que m'avait suggérées ma conversation avec lo comte ; vous êtes ici, tout est oublié! Je ne souffre point, je n'ai pas souffert !

Elle fit quelques pas légers, comme pour aérer sa blanche toilette, pour livrer au zéphyr ses ruches de tulle neigeuses, ses manches flottantes, ses rubans frais, sa pèlerine et les boucles fluides de sa coiffure à la Sévigné; et je la vis pour la première fois, jeune fille, gaie de sa gaieté naturelle, prête à jouer comme un enfant. Je connus alors et les larmes du bonheur et la joie que l'on éprouve à donner le plaisir.

— Biïllo fleur humaine que caresse ma pensée et que baise mon âme ! ô mon lys I lui dis-je, toujours intact et droit sur sa lige, toujours blanc, fier, parfumé, solitaire I

— Assez, monsieur, dit-ello eu souriant. Parlez-moi de vous, racontez-moi bien tout.

Nous eûmes alors sous cette mobile voûto de feuillages fri'niissaus une longue conversation pleine de parenthèses iuterminabes, prise, (piiltee el reprise, où je la mis au fait d(> ma vie, do mes occupations; je lui décrivis mon appartement fi Paris, car elle voulut tout savoir; et, bonheur alors inapprécié, je n'avais rien ù lui cacher. En connaissant ainsi mon flme et tous les détails de celle existence remplie par d écrasans travaux, en apprenant l'étendue de ces fondions où, sans une iirobilé sévère, on pouvait si facilement tromper, s'enrichir, mais que j'exerçais avec tant do riguem- (pie le roi, lui dis-je, m'appelait mademoiselle (le Idiideiiex^e, elle saisit ma main en y laissant tomber uni' larme de joie. ('.(>lle subite transposition des rôlas, cet éloge si magnilique, cette pensée si rapidement exprimée, mais plus ra(iidement comprise: «Voici le maître » (pie j'aurais voulu, voilii mon rêve! » tout ccMpi'il y avait d'aveux dans celle action, on l'aliaissement était do la graiiileur, où l'amour se trahissait dans une région interdite aux geii'., cet (U'ag(ule choses ci'Iestes meloinhasur le cour et m'écrasa. Jo me sentie petit, j'aurais voulu mourir à ses pieds.

— Ah! dis-je, vous nous surpassez toujours en tout. Coimnenl pouvez-voiis douter de moi ? car on en n douté tout h l'heure, llenrietle.

— Non pour le présent, reprit-elle en me regardant avec uiK^ douceur inelialile (pii, pour moi seuleineiit, voilait la lumière de ses yi'Ktx ; mais en vous voyant si beau je me suis dit : — Nos projets sur Madeleine seront déranges por (juelipie feniine (pu deviiicru les trésors cach«5s dans votre

LE LYS DANS LA VALLÉE

cœur, qui vous adorera, qui nous volera notre FélLx et brisera tout ici.

— Toujours Madeleine I dis-je en exprimant une surprise dont elle ne s'affligea qu'à demi. Est-ce donc à Madeleine que je suis fidèle?

Nous tombâmes dans un silence que monsieur de Mortsauf vint malencontreusement interrompre. Je dus, le cœur plein, soutenir une conversation hérissée de difficultés, où mes sincères réponses sur la politique alors suivie par le roi heurtèrent les idées du comte qui me força d'expliquer les intentions de Sa Majesté. Malgré mes interrogations sur ses chevaux, sur la situation de ses afTaires agricoles, s'il était content de ses cinq fermes, s'il couperait les arbres d'une vieille avenue; il en revenait toujours Ji la politique avec une taquinerie de vieille fille et une persistance d'enfant, car ces sortes d'esprits se heurtent volontiers aux endroits où brille la lumière, ils y retournent toujours en bourdonnant sans rien pénétrer, etfaliguent l'âme comme les grosses mouches fatiguent l'oreille en fredonnant le long des vitres. Henriette se taisait. Pour éteindre cette conversation que la cliiileur du jeune âge pouvait enflammer, je repondis par <les monosyllabes approbatifs en évitant ainsi d'inutiles discussions ; mais monsieur do Mortsauf avait beaucoup trop d'esprit pour ne pas sentir tout ce que ma politesse avait d'injurieux. Au moment où, lAché d'avoir toujours raison, il se cabra, ses sourcils et les rides de son front jouèrent, ses yeux jaunes éclatèrent, son nez ensanglanté se colora davantage, comme le jour où, pour la première fois, je fus témoin d'un do ses accès de démence; Henriette me jota des regards suppliansen me faisant comprendre qu'elle» ne pouvait déployer en ma faveur l'autorité dont elle usait pour justilier ou pour défendre sesenfans. Je répondis alors au comto en le prenant au sérieux et maniant avec une excessive adresse son esprit ombrageux,

— Pauvre cher, pauvre cher 1 disait-elle en murmurant plusieurs fois ces deux mots qui arrivaient à mon oreille commi; une brise. Puis quand f\\t\ crut pouvoir inti'rvenir avec succès, elli! nous dit en s'arrètatit : — Savez vous, messieurs, que vous êtes parfailenumt ennuyeux?

Ramené par ce^te interrogation h la chevaleresque obéissance due aux femmes, le comte cessa de parler politi(|ue; nous l'ennuyAmes à notre tour en disant des riens, et il nous laissa lii.res<ie nous promener en prélendarit que la tête lui tournait à (larcourir ainsi continuellement le mémo espace.

Mes tristes conjectures étaient vraies. Les doux paysages, lalièdi» almosplicre, lebeau(;iel, l'enivrante poésie de celte vallée, ipii, [iend;int (|uinz(! ans, avait calmé les laiicinaiiles faiitiiisies de a\ malade, étaient impuissantes aujoin-d'hui.

A l'époque do la vie oii chez les autres honunes les aspi-rités s(! fonilent et les angles s'fimousseiil, le caractère du vieux giMililliomme élait i-ncore devenu plus ayressif (pie p.ir le passé. Depuis quelques mois. Il conliecli^ail pour loiiiedire, sans raisc>n, sans justilier ses opinions; il demuuilnil le pourquoi dr» louli! chose, s'inquielail d'un relard ou d'uni' c/immission, se mêlait à tout propos des affiiiies iulérieures, et se faisnil rendre eouqile des miiindres minulies du mi'iiage de manière h laligiier sa Cenime ou «es ni'iis, l'n ne leur laissant point leur libre arbitre. J.nlis il ne .s'irrilnit jamais sniis quelque motif spi'cieux, mainte, nniit son irrilalion elail conslaiile. Peul-êire les soins de sa fortune , les spi'culaliims de l'agriciilliire , une vie de mnuvemcnl, avaient-ils jusqu'alors deliiuriii' mhi liiimeiir HtriibilMJre en donnant une pHliire à ses iiupiieluiles , en employant l'iir.liviir' de son c-pril; et peiil-élrn aujoiinrhui le manque d'occupations mellail-ll sn maladie aux prises nvee elle-même; ne s'exerçanl plus nu ileliitis, elle se pro. iliii-ail par des idécH llxes , li> moi moral s'elnil empare du niiii physique. Il élail devenu son propre médecin ; il rniiipiilsiiii lies livres de médecine, croynil avoir le.s maladies ili)?it il lisnit les desrripliims, ol prenait alors pour sn sjiuhi des précnulioiiH inouïes, vnrialiles, Impus^jlilos /i pri'-voir, |iarl«iit impossibles îi cuntentur. laiilAt il ne voulait pa.s de

bruit, et quand la comtesse établissait autour de lui un silence absolu, tout à coup il se plaignait d'être comme dans une tombe , il disait qu'il y avait un milieu entre ne pas faire du bruit et le néant de la Trappe. Tantôt il afTectait une parfaite indifférence des choses terrestres, la maison entière respirait; ses enfans jouaient, les travaux ménagers s'accomplissaient sans aucune critique; soudain, au milieu du bruit, il s'écriait lamentablement :aOn veut rao tuer! » Ma chère, s'il s'agissait de vos enfans, vous sauriez bien deviner ce qui les gêne, disait-il à sa femme en aggravant l'injuslics de ces paroles par le ton aisrre et froid dont il les accompagnait. H se vêtait et se dévêtait à tout moment, en étudiant les plus légères variations do l'atmosphère, et ne faisait rien sans consulter le baromètre. Malgré Irs maternelles attentions de sa femme, il ne trouvait aucune nourriture fi son goût, car il prétendait avoir un estomac délabré dont les douloureuses digestions lui causaient des insomnies continuelles ; et néanmoins il mangeait, buvait, digérait, dormait avec une perfection que le plus savant médecin aurait admirée.

Ses volontés changeantes lassaient les gens de sa maison, qui, routiniers comme le sont tous les domestiques, étaient incapables de se conformer aux exigences de sy>^ lèmes incessamment contraires. Le comte ordonnait-il de tenir les fenêtres ouvertes sous prélexte que le grand air était désormais nécessaire à sa santé : quelques jours après, le grand air, ou trop humide ou trop chainl, devenait intolérable; il grondait alors, il entamait une querelle, et, pour avoir rai.son, il niait souvent sa consigne antérieure. Ce défaut de mémoire ou cette mauvaise foi lui donnait gain de cause dans toutes les discussions où sa femme essayait de l'opposer à lui-même. L'habitation de Clochegourde élait devenue si insupportable que l'abbé de Dominis, homme profondément instruit, avait pris le parti do chercher la résolution de quelques problèmes, et se retranchait dans une distraction affectée. La comtesse n'espérait plus, comme par le passé, pouvoir enfermer dans le c^-rcle do la famille les accès do ces folles colères; déjà les gens de la maison avaient été témoins de sciînes où l'exaspération sans motif do ce vieillard prémniuré passa les bornes; ils étaient si dévoués à la comtesse qu'il n'en transpirait rien au dehors, mais elle redoutait chaque jour un éclat public de ce délire que le respect humain ne contenait plus. J'appris plus lard d'affreux détails sur la conduite du comto envers sa femme; au lieu de la consoler, il l'accablait do sinistres prédictions et la rendait responsable des malheurs à venir, parce (ju'elle refusait le.s médications insensées nuxipielles il voulait soumettre ses enfans. La comtesse so |iromenait-elle aveclacques et Madeleine, le comte lui prédisait un orage, malgré la pureté du ciel ; si par hasard l'événement juslillait .son pronostic, la snlisfaclion de sou nmour-propre le rendait insensible au mal de sesenfans; l'un d'eux elait-il iiidis[iose, le comte employait tout .sou es[iril à recberrlier la cause de cette soulTrance dans |o système de soins adoplé par sa femme et qu'il épildu'iiait dans les plus mince.s détails, en concluant loiiiouis. parées mots assassins : « Si vo^ enfans reloinbenl malades, vous l'aiire/ bien voulu. » Il ajîissait ainsi dans les moindres del.'iils de radiiiinistration domesliqiie où il ne voyait jamais que 11- pire cêU' des choses, se faisant à tout propos l'iiiiu-nt i/i< r/i>ifi/«, suivant une expression de son vieux roiher. La comtesse avait indiqué (tour Jacques et Madeleine des heures de repas diiferenles di's siennes, el les avait ainsi soustraits h la terrible aciion de la maladie du coiuli', en HitiranI sur elle tous les orages. Madeleine et Jacques vnynieni rarement leur père. Par une de ces liallucinnlinns particulières aux égoïstes, le roinle n'avait pas la plus li'^ièie coiicienci» du mal dont il élait l'nuleiir. Dans la coiivi'rsalion roiilidintielle ipie nous avions nue, il s'elail snrliiut plaint d'êlre trop bon pour tous le* siens. H maniait iloiic li> Heaii, abatlail, hrisnil (oui autour de lui conimi' eût l'ail un singe; puis, après avoir lile.v*é sn vlvlinie, il mail l'avoir louehée. Je compris nior. d'où provenaient le» lignes conimo inorquéM av«c l« lU d'un rt-

DE BALZAC

soir sur le front de la comtesse, et que j'avais aperçues en la revoyant. Il est chez les âmes nobles une pudeur qui les empêche d'exprimer leurs souffrances, elles eu dérobent orgueilleusement l'étendue à ceux qu'elles aiment par un sentiment de charité voluptueuse. Aussi, malgré mes instances, n'arrachai-je pas tout d'un coup cette conGdence à Henriette. Elle craignait de me chagriner, elle me faisait des aveux interrompus par de subites rougeurs ; mais j'eus bientôt devine l'aggi-avation que le désœuvrement du comte avait apportée dans les peines domestiques de Clochegourde.

— Henriette, lui dis-je quelques jours après, en lui prouvant que j'avais mesuré la profondeur de ses nouvelles mi-ères, n'avez-vous pas eu tort de si bien arranger votre terre que le comte n'y trouve plus à s'occuper?

— Cher, me dit-elle en souriant, ma situation est assez critique pour mériter toute mon attention, croyez que j'en ai bien étudié les ressources, et toutes sont épuisées. En effet, les tracasseries ont toujours été grandis-ant. Comme monsieur de Mortsauf et moi nous sommes toujours en présence, je ne puis les affaiiilir en les divisant sur plusieurs points, tout serait également douloureux pour moi. J'ai songé à di-traire monsieur de Mortsauf en lui conseillant d'établir une magnanerie à Clochegourde, où il existe déjà quelques mûriers, vestiges de l'ancienne industrie de la Touraiue; mais j'ai reconnu qu'il serait tout aussi despote au logis et que j'aurais de plus les ennuis de cette entreprise. Apprenez, mon<ieur l'observateur, me dit-elle, que dans le jeune â^o les mauvaises qualités de l'homme sontconlrnucs par le monde, arrêtées dans leur essor par le jeu des pas>Jon-, gênées par le respect humain; plus tard, dans la solitude, chez un lionnne âgé, les petits défauts se montrent d'autant plus terribles qu'ils ont été longtemps comprimés. Les faiblesses humaines sont essentiellement lâches, elles ne comportent ni paix ni trêve ; ce que Aous leur avez accordé hier, elles l'exigent aujourd'hui, demain et toujours ; elles s'établissent dans les concessions et les étendent. La puissance est clémente, elle se rend à l'évidence, elle est juste et paisible ; tandis que les passions engi'ndrées par la faiblesse sont impitoyables; elles sont lieuicu-cs quanil elles peuvent agir à la manière des enfans i|ui prêtèrent les fruits volés en secret à ceux qu'ils peuvent manger h table ; ainsi, monsieur do Mortsauf éprouve une joie véritable à me surprendre ; et lui qui ne tromperait personne me trompe avec délices, pourvu que la ruse reste dans le for intérieur.

Un mois environ apiL-s mon arrivée, un matin, en sortant do déjeuner, la comtesse me prit le bras, se sauva par une porteù cluir(!-voie qui donnaitdans le verger.et m'entraîna vivement dans U'-i vignes.

— Ah ! il m<! tuera, dit-elle. Cependant je veux vivre, no fùl-ee (|ue pour mes enfans. ComnK'iit, pas un jour de relâfli(?I Toujours marclienlans les brou-sailU^s, manquer de loinber il tout moment, i;t à tout moment rassembler ses forces pour (çarder son éi|uilibre. Aucune créature no saurait suflirr? <i de telles dépenses d'énergie. Si je. connaissais bien le terrain sur lequ(;l doivent porter mes efforts, si ma resijIiiMce était déterminée, l'Ame s'y plierait; mais non, <liaque jour l'attaque ehangi-iji! caractère, et nie surpreml hans défense ; ma douleur n'est pas une, ell(^ est multiple. I ilix, |'"elix, vous m: sauriez ImaKiuer quelle forme odieuse M prise sa tyrannie, et r|uellcs sauvages esigenees lui ont bUK»' rées ses livres de médi i iiie. t)h ! mon ami... dit-elle on uppii.vaiil'a [Mr sur imsi p.iules, .s,iiis achever sa roii- (Ideiice, (jue devenir, <|ue laiie? ieprit-ell(^ en se débat- Unt conlre Ui-> penst-iîs qu'elle n'avait pas exprimées. Comment ^é^l^ler? Il me tuera. Non, je nie tuc'rai nioi-mt>iiie, et l'est un criiiie cjpeiiilantl M'enfuir'f lit mes enfans! Me Ml'pnrer'f Mai l'oiiiiiienl, nprèsquin/.e ans de mariage, dire* à mon père que je ne puis rleiiieiirer avec iniinsieiir lie Mortsauf, (|uand, i-i mon père ou ma mère viennent, il sera pos/s WJKe, p<)li, spirituel, iriiilleiirs, les femmes mariées ont ellen de i |"'Te.i, onl-ellei de, mèrn.s'f lille^ iipparlien-

n«tDt curps ut tncubi Ivurs maris.Ju vivais (ranquillu, sinon

heureuse ; je puisais quelques forces dans ma chaste solitude, je l'avoue ; mais si je suis privée de ce bonheur négatif, je deviendrai folle aussi, moi. Ma résistance est fondée sur de puissantes raisons qui ne me sont pas personnelles. N'est-ce pas un crime que de donner le jour à de pauvres créatures condamnées par avance à de perpétuelles douleurs ? Cependant ma conduite soulève de si graves questions que je ne puis les décider seule : je suis juge et partie. J'irai demain à Tours consulter l'abbé Birotteau, mon nouveau directeur ; car mon cher et vertueux abbé de La Berge est mort, dit-elle en s'inlerrompant. Quoiqu'il fût sévère, sa force apostolique me manquera toujours ; son successeur est un ange do douceur qui s'attendrit au lieu de réprimander; néanmoins, au cœur de la religion quel courage ne se retremperait? quelle raison ne s'affermirait à la voix de l'Esprit-Saint? — Mon Dieu! reprit-elle en séchant ses larmes et levant les yeux au ciel, de quoi me punissez-vous? Mais, il faut le croire, dit-elle en appuyant ses doigts sur mon bras, oui, croyons-le, Félix, nous devons passer par un creuset rouge avant d'arriver saints et parfaits dans les sphères supérieures. Dois-je me taire? me défendez-vous, mon Dieu ! de crier dans le sein d'un ami? L'aimé-je trop ? elle me pressa sur son cœur, comme si elle eût craint de me perdre :— Qui me résoudra ces doutes? Ma conscience ne me reproche rien. Les étoiles rayonnent d'en haut sur les hommes ; pourquoi l'àme, cette étoile humaine, n'envelopperait-elle pas de ses feux un ami, quand on ne laisse aller à lui que de pures pensées?

J'écoutais cette horrible clameur en silence, tenant la main moite de cette femme dans la mienne plus moite encore ; je la serrais avec une force à laquelle Henriette répondait par une force égale.

— Vous êtes donc par là? cria le comte qui venait à nous, la tôle nue.

Depuis mon retour il voulait obstinément se mêler à nos entretiens, soit qu'il en espérât quelque amusement, soit qu'il crût que la comtesse me contait i-es douleurs et se [)laignait dans mon sein, soit encore qu'il fût jaloux d'un plaisir qu'il ne partageait point.

— Comme il me suit ! dit-elle avec l'accent du désespoir. Allons voir les clos, nous l'éviterons. Baissons-nous le long des haies pour qu'il ne nous aperçoive pas.

Nous nous fîmes un rempart d'une haie touft'ue, nous gagnâmes les clos en courant, et nous nous trouvâmes bientôt loin du comte, dans un allée d'amandiers.

— ("hère Henriette, lui dis-je alors en serrant son bras contre mon cour, et m'arrêtant pour la contempler dans sa douleur, vous m'avez naguère dirigé savamment à travers les voies périlleuses du grand monde; permettez-moi de vous ilonner quelques instructions pour vous aider à finir le duel sans témoins dans lequel vous succomberiez infailliblement, car vous ne vous battez point avec des armes égales. Ne luttez pas plus longtemps contre un fou...

— Chut! dit-elle eu réprimant des larmes qui roulèrent dans ses yeux.

— Ecoutez-moi, chère I Après une heure do ces conversations que je suis obligé do subir par amour \wur vous, souvent ma pc^nsée est pervertie, m;i tête est lourde; lo ('(mite me fait douter de mon intelligence, les mêmes idées n'petées se gravent malgré moi dans mon cerveau. Les monomanies bien caractérisées ne sont pas contagieuses; mais quand !a folie réside dans la manière d'envisiiger les choses, et qu'elle se cache sous des discussions constantes, elle peut ( auM-r des ravages sur ceux qui vivent auprès d'elle». Votre palieiice est sublime, mais ne vous mène-t-elle pas h l'abriilissemeiil? Ainsi pour vous, pour vos enfans, changez (le système avec le comte. Votre adorable complaisance a d('ve|(ippé son égiiisme, vous l'avez triiil('' comme iiiu>nièro traiti- un enlaiit ipi'elle gâte; mais iiujiiind'bui, si vous voulez vivre... I-:!, dis-je en la regardant, vous le voulez I (h'ployez l'iMiipire i|ue vous avez sur lui. Vous l(! savez, il vous (lime cl vous craint, failes-vous craindre davantage, fip|io>ez ù ses volontés dilfuses une volonté rectiligue. Etendez votro pouvoir comme il a i>u olvndro, lui, lo

LE LYS DANS LA VALLÉE

concessions que vous lui avez faites, et renfermez sa maladie dans une sphère morale , comme on renferme les fous dans une loge.

— Cher enfant, me dit-elle en souriant avec amertume, une femme sans cœur peut seule jouer ce rôle. Je suis mère, je serais un mauvais bourreau. Oui, je sais souffrir, mais faire souffrir les autres! jamais, dit-elle, pas môme pour obtenir un résultat honorable ou grand. D'ailleurs, ne devrais-je pas faire mentir mon cœur, déguiser ma voix, armer mon front, carrompre mon geste... ne me demandez pas de tels mensonges. Je puis me placer entre monsieur de Morlsauf et ses enfans;je recevrai ses coups pour qu'ils n'atteignent ici personne; voilà tout ce que je puis pour concilier tant d'intérêts contraires.

— Laisse-moi t'adorer ! sainte, trois fois sainte ! dis-je en mettant un genou en terre, en baisant sa robe et y essuyant des pleurs qui me vinrent aux yeux.

— Mais s'il vous tue, lui dis-je.

Elle pâlit, et répondit en levant les yeux au ciel : — La volonté de Dieu sera faite 1

— Savez-vous ce que le roi disait à v®tre père à propos de vous? « Ce diable de Morlsauf vit donc toujours ! »

— Ce qui est une plaisanterie dans la bouche du roi, répondit-elle, est un crime ici.

Malgré nos précautions, le comte nous avait suivis à la piste ; il nous atteignit tout en sueur sous un noyer où la comtesse s'était arrêtée pour me dire cette parole grave. En le voyant, je me mis à parler vendange. Eut-il d'injustes soupçons? Je ne sais ; mais il resta sans mot din> à nous examiner, sans prendre garde à la fraîcheur que distillent les noyers. Après un moment employé par quelques paroles insignifiantes entrecoupées de; pauses très significatives, le comte dit avoir mal au cœur et à la tète; il se plaignit doucement, sans quêter notre pitié, sans nous peindre ses douleurs par des images exagérées. Nous n'y fîmes aucune attention. En rentrant, il se sentit plus mal encore, parla de se mettre au lit, et s'y mit sans cérémonie, avec un naturel qui ne lui était pas ordinaire. Nous prollt;1mes de l'armistice que nous donnait son humeur hypocondriaque, et nous descendîmes à notre chère terrasse, accompagnés do Madeleine.

— Allons nous promener sur l'eau, dit la comtesse après quelques tours, nous irons assister à la pêche que le garde fait pour nous aujourd'hui.

Nous sortons pas la petite porte, nous gagnons la toue, nous y sautons, et nous voilà remontant l'Indre avec lenteur, flomme trois eiilans amusés à des riens, nous regardions les herbes des bords, les demoiselles bleues ou vertes; et la comtesse s'étonnait de pouvoir goûter do si tranquilles plaisirs au milieu de ses poignans chagrins; mais lo calme d(^la nature, (jui marche insouciante de nos luttes, n'exerce-t-il pas sur nous un charme consolateur? L'agitation d'un amour plein do désirs contenus s'harnionie h celle do l'eau, les fleurs (|uo la main do l'homme n'a point perverties exprimi'nl ses rêves le-, plus secrets, je voluptueux balani'crncnt d'niK^ Imrquo Imiti-" vaguenimt le pensc'i's (|ui fldltriil ilaiis l'/lmc Nous eprouvAines l'oiigourilis^-anlf infllii'liio de cette double pdi-sie. Les paroles, montées nu diapason de. la nature, di'ployèrenl une gr.ice mystérieuse, et les regards eurent de plus éclatans rayons on participant à In lumièri' si largement versée par le no- Icil dans la prairie fianiboyante. La rivière l'ut corniMe un scnlii'r sur le(|iii| nous volions, linlln, n'étant jias diverti par le mouvenient iprexigo la marche à pied, notre esprit s'ompnra do la cn'.itii.n.

La joie lumultuei)*! d'une petite fille en liberté, si gracieuse dans s(!s gestes, si aganinte ilans se^ propos, n'etoit-elle pas aussi la vivante l'xpressjon de deux Ames libies qui se plajsjijenl h former idéalement cette merveilleuse créature rôvée par Platon, coiuiiie île tous ceux dont la Jeunesse fut remplie par un heureux amour. Pour vous peindre celle heure, non dans ses iliMail^ indescriptibles, mais dan» son ensemble, je vou« dirai que nniisnous aimions on tous les êlres, en loulus les clioïus (|ui nous entou-

raient ; nous sentions hors de nous le bonheur que chacun de nous souhaitait ; il nous pénétrait si vivement que la comtesse ôta ses gants et laissa tomber ses belles mains dans l'eau comme pour rafraîchir une secrète ardeur. Ses yeux parlaient ; mais sa bouche, qui s'entr'ouvTait comme une rose à l'air, se serait fermée à un désir. Vous connaissez la mélodie des sons graves parfaitement unis aux sons élevés, elle m'a toujours rappelé la mélodie de nos deux âmes en ce moment, qui ne se retrouvera plus jamais.

— Où faites-vous pêcher, lui dis-je, si vous ne pouvez pêcher que sur les rives qui sont à vous?

— Près du pont de Ruan, me dit-elle. Ha ! nous avons maintenant la rivière à nous depuis le pont de Ruan jusqu'à Clochcgourde. Monsieur de Morlsauf vient d'acheter quarante arpens de prairie avec les économies de ces deux années et l'arriéré de sa pension. Cela vous étonne?

— Moi je voudrais que toute la vallée tùl à vousl m'écriai-je.

Elle mo répondit par un sourire. Nous arrivâmes audessous du pont de Ruan, à un endroit où l'Indre est largo, et où l'on péchait.

— Hé bien! Martineau? dit-elle.

— Ah ! madame la comtesse, nous avons du guignon. Depuis trois heures que nous y sommes, en remontant du moulin ici, nous n'avons rien pris.

Nous abordâmes afin d'assister aux derniers coups de filet, et nous nous plaçâmes tous trois à l'ombre d'un bouillard, espèce de peuplier dontl'écorce est blanche, ([ui se trouve sur lo Danube, sur la Loire, probablement sur tous les grands fleuves, et qui jette au printemps un colon blanc, soyeux, l'enveloppe de sa fleur. La comtesse avait repris son auguste sérénité ; elle se repentait presque do m'avoir dévoilé ses douleurs et d'avoir crié comme Job, au lieu de pleurer comme la Madeleine, une Madeleine sans amours, ni fêles, ni dissipations, mais non sans parfums ni beautés. La seine, ramenée à ses pieds, fut pleine de poissons : des tanches, des barbillons, des brochets, des perches, et une énorme carpe sautillant sur l'herbe.

— C'est un fait exprès, dit le garde.

Les ouvriers écarquillaient leurs yeux en admirant celle femme qui ressemblait à une fée dont la baguette aurait touché 1rs filets. En ce moment, li; piqueur parut, chevauchant à travers la prairie au grand galop, el lui causa d'horribles Iressaillemens.Nous n'avions pas Jac(]iiesavec nous, el la première pensée des mères est, comme l'a si poéti(|uement <lit Virgile, de serrer leurs enl'ans sur leur sein au moindre événement.

— Jac(iues! cria-t-elle. Où est Jacques? Qu'esl-il arrivé à mon lils?

Elle ne m'aimait pas! Si elle m'avait aimé, elle aurait eu pour mes soulïraiices celle expression de lionne au desespior.

— Madame la comtesse, monsieur le comte se trouve plus mal.

i:ile respira, rourut avec moi, suivie de Madeleine.

— Revi'ili'Z leiiteniciil, me dit-elle; qui' celle chère lille ne s'échaull'e pas. Vous le vove/, la course de monsieur do Morlsauf par ce temps si chaud l'avait mis en sueur, et si station sous le noyer a pu tlevcnir la cause d'un malheur.

Ce mol, (lit au milieu >le son trouble, accus.iit la pureté de son ilme. La mort du comte, un malheur! Elle gagna ra|iidemei;t Clocliegourde, passa par la brèche d'un mur, et traversa les rios. Je revins lentement en elT(>l. L'expression irijenrielle m'avait éclairé, mais comme éclaire In foUdii- qui ruine les moissons engrangées. Durant cette proiiiiii.ide sur l'eau, je m'étais cru le prélére; je s(>ntis aiiièirmenl qii'ille et.iilde boiiiie foi dans.si's paroles. L'nmaiil qui n'est pas tout n'est rien. J'aimais donc seul nv(>c les désirs d'un ammir qui sail tout ce qu'il veut, qui s<" n*- (latl paravaiH'e de carcs-es espérées, pl s(< conli-nle des voluptés de l'Ame parce ipi'il y mêle celli's cpii" lui r<'-i'r\ e l'avenir. Si lleiiiietle aliii.iit, elle ne coiinais^ail rieii ni des plaisirs de l'amour ni do ses tompôtos. Elle vlvall du mmiIi-

DE BALZAC

ment même, comme une sainte avec Dieu. J'étais l'objet auquel s'étaient rattachées ses pensées, ses sensations mé- OOJinues, comme un essaim s'attache à quelque branche d'arbre fleuri; mais je n'étais pas le principe, j'étais un accident de sa vie, je n'étais pas toute sa vie. Roi détrôné, j'allais me demandant qui pouvait me rendre mon royaume. Dans ma folle jalousie, je me reprochais de n'avoir rien osé, de n'avoir pas resserré les liens d'une tendresse qui me semblait alors plus subtile que vraie par les chaînes du droit po-itif que crée la possession,

L'indispo'^ition du comte, déterminée peut-être par le froid du noyerj devint grave en quelques heures. J'allai quérir à Tours un médecin renommé, monsieur Origet, que je ne pus ramener que dans la soirée ; mais il resta pendant toute la nuit et le lendemain à Clochegourde. Quoiqu'il eût envoyé chercher une grande quantité do sangsues par le piqueur, il jugea qu'une saignée était urgente, et n'avait point de lancette sur lui. Aussitôt je courus à Azay par un temps affreux, je réveillai le chirurgien, monsieur Deslandes, et le contraignis à venir avec une célérité d'oiseau. Dix minutes plus tard, le comte eût succombé; la saignée le sauva. Malgré ce premier succès, le médecin pronostiquait la fièvre inflammatoire la plus pernicieuse, une de ces maladies comme en font les gens qui se sont bien portés pendant vingt ans. La comtesse atterrée croyait être la cause de cette fatale crise. Sans force pour me remercier de mes seins, elle se contentait do me jeter quelques sourires dont l'expression équivalait au baiser qu'elle avait mis sur ma main ; j'aurais voulu y lire les remords d'un illicite amour, mais c'était l'acte de contrition d'un repentir qui faisait mal à voir dans une àme si pure, c'était l'expansion d'une admirativo tendresse pour celui qu'elle regardait comme noble, en s'accusant, elle seule, d'un crime imaginaire. Certes, elle aimait comme Liuro de Noves aimait Pétrarque, et non comme Fraucesca d.i Rimini aimait Paolo : affreuse découverte pour qui rêvait l'union de ces deux sortes d'amour! La comtesse gisait, le corps aflaissé, les bras pendans, sur un fauteuil sale dans cette chambre qui ressemlilait à la bauge d'un sanglier. Le k'n<lemain soir, avant do partir, le médecin dit h la comtesse;, qui avait passé la nuit, do prendre une garde. La maladie devait être longue.

— Une garde, répondit-elle, non, non. Nous le soignerons, s'i;cria-l-ello en me regardant ; nous nous devons do le sauver I

A ce cri, le médecin nous jeta un coup d'œil observateur, plein d'élonnemenl. L'expres>ion do cette parole était de nature à lui faire swuproimer qui'lque forfait manqué. Il promit de revenir deux fuis |),ir semaine, iii(li(iua la marche h tenir à monsieur Deslandes et désigna les symptômes menaeans qui pouvaient exiger qu'on vînt le chercher à Tours. Afin de procurera la comtesse au moins une nuit de sommeil sur deux, je lui demandai de me laisser veiller le comti' alleriiiilivement avec <lle. Ainsi je la d(''eiiiai, non wins peine, à s'aller coucher la Iroisiènin nuit. Quaml tout repo-a dans la maison, pinidant un moment où lo comte s'assoupit, j'entendis chez Henriette un douloureux gémi-sement. Mon inquiétude devint si vive (pie j'allai la trouver; elh' etiiit ,'i genoux devant -on prie-Dieu, fondant en larmes, et s'iicciisait : — Mon Dieu, si lil est le prix d'un nniritiure, criait-elle, je ne me plaindrai jamais.

— Vous l'avez quitté I dit-elle en mo voyant.

— Jo vous onteuduis pleurer et gémir, j'ai eu peur pour vous.

— Oli I mol, dlt-nlle, Je me porlo bien.

i;il<' voulut être certaine (|ue monsieur de Morlsnuf dormit; nous de'icendltnes Ions deux, cX tous deux j'i In clarli) d'une lampe nous II- rej,',ird,1iries : le comte était plus affaibli par la ptrie du sang linWi (lots (|u'il n'élnil endormi; ses moiu» agiléfs cherchuieulù ramener su couvcrluro sur lui.

— On prélenri (|ue c'est des pfesles do mourant, dil-elle. Ah I s'il mourait du celUi muludle (juci nous avons c^iuséc, 19 no mo moriorais jomoM, jo lo Jure, ajoula-t-vllo uu éloa-

dant la main sur la fête du comte par un geste solennel.

— J'ai tout fait pour le sauver, lui dis-je.

— Oh ! vous, vous êtes bon, dit-elle. Mais moi, je suis la grande coupable.

Elle se pencha sur ce front décomposé, en balaya la sueur avec ses cheveux, et le baisa saintement ; mais je ne vis pas avec une joie secrète qu'elle s'acquittait de cette caresse comme d'une expiation.

— Blanche, à boire, dit ie comte d'une voix éteinte.

— Vous voyez, il ne connaît que moi, me dit-elle en lui apportant un verre.

Et par son accent, par ses manières affectueuses, elle cherchait à insulter aux senlimens qui nous liaient, en les immolant au malade.

— Henriette, lui dis-je, allez prendre quelque repos, je vous en supplie.

— Plus d'Henriette, dit-elle en m'interrompant avec une impérieuse précipitation.

— Couchez-vous afin de ne pas tomber malade. Vos enfans, lui-même vous ordonnent de vous soigner, il est des cas où l'égoisme devient une sublime vertu.

— Oui, dit-elle.

Elle s'en alla, me recommandant son mari par des gestes qui eussent accusé quelque prochain délire, s'ils n'avaient pas eu les grûces de l'enlance mêlées à la force suppliante du repentir. Cette scène, terrible en la mesurant à l'état habituel de cette âme pure, m'elTraya ; je craignis l'exaltation de sa conscience. Quand le médecin revint, je lui révélai les scrupules d'hermine effarouchée qui peignait ma blanche Henriette. Quoique discrète, celte confidence dissipa les soupçens de monsieur Origet, et il calma les agitations de cette belle âme en disant qu'en tout état de cause le comte devait subir cette crise, et que sa station sous le noyer avait été plus utile que nuisible en déterminant la maladie.

Pendant cinquante-deux jours le comte fut entre la vie et la mort; nous veillâmes chacun à notre tour, Henriette et moi, vingt-six nuits. Certes, monsieur de Mortsauf dut son salut cl nos soins, à la scrupuleuse exactitude avec laquelle nous exécutions les ordres de monsieur Origet. Semblable aux médecins philosophes que desagaces observations autorisent à douter des belles actions quand elles ne sont pas le secret accomplissement d'un devoir, cet homme, tout en assistant au combat d'héroïsme qui se passait entre la comtesse et moi, ne pouvait s'empêcher do nous épier par des regards inquisitils, tant il avait peur de se tromper dans son admiration.

Dans une semblable maladie, mo dit-il lors de sa troisième visite, la mort rencontre un prcmipt auxiliaire dans le moral, quand il se trouve aussi gravement altéré quo l'est celui du comte. Le médecin, la garde, les gens qui entourent lo malade, tiennent sa vie entre leurs mains ; car alors un seul mol, une crainte vivo exprimée par uu geste, ont la puissance du poison.

lui me parlant ainsi, C)iiget étudiait mon visage et ma contenance ; mais il vit dans nies yeux la claire expression d'une Ame candide. En effet, durant le cours de cette cruelUi maladii',il ne se forma jias dans mon intelligence la plus légère do ces mauvaises idi'cs iiivoloiilaires (pii parlois silloiiiieiit les consciences les plus innoceiiles. Pour qui conleiiipleen grand la nature, tout y tend ù l'unité par l'assimilation. Le monde moral doit être régi jiar un principe analogue. Dans iiiii> sphère pure, tout est pur. Près d'ilenrielle, il se res|iirail un paifmn du eiri, il semblait (jirun désir reprochalile devait h jamais vous éloigner d'elle. Ainsi, non-souleineiit elle ('lait le bonheur, mais elle l'Iait aussi la vertu. Iji nous trouvant toujours également attentifs et soigneux, le docteur avait je ne sais ipioi de pieux et d'attendri dans les paroles et dans les manières; il senililail se dire : «Voilà |es vrais maUdes, ils cachent leur blessure et rouhlieiil! » Par un conlraslc qui, selon cet excellent lionimi', était assez onlinairi- chez les hoinnu'S ainsi déiriiils, iiioiisjcur do MorLsaul l'ut patient, (ilein d'obéissance, ne se plaignit jamais et montra la plus inerveilluusu docilil<3 ; lui qui, biou

LE LYS DANS LA VALLÉE

portant, ne faisait pas la chose la plus simple sans mille observations. Le secret de cette soumission à la médecine, tant niée nag.uère, était une secrète peur de la mort, autre contraste chez un homme d'une bravoure irrécusable ! Cette peur pourrait assez bien expliquer plusieurs bizarreries du nouveau caractère que lui avait prèle ses malheurs.

Vous l'avouerai -je, Natalie, et le croirez- vous? ces cinquante jours et le mois qui les suivit furent les plus beaux momens de ma vie. L'amour n'est-il pas dans les espaces infinis de l'âme comme est dans une belle vallée le grand fleuve où se rendent les pluies, les ruisseaux et les torrens où tombent les arbres et les fleurs, les graviers du bord et les plus élevés quartiers de roc; il s'agrandit aussi bien par les orages que par le lent tribut des claires fontaines. Oui, quand on aime, tout arrive à l'amour. Les premiers grands dangers passes, la comtesse et moi, nous nous habituâmes à la maladie. Malgré le désordre incessant introduit par les soins qu'exigeait le comte, sa chambre, que nous avions trouvée si mal tenue devint propre et coquette. Bientôt nous y fûmes comme deux êtres échoués dans une île déserte; car, non-seulement les malheurs isolent, mais encore ils font taire les mesquines conventions de la société. Puis, l'intérêt du malade nous obligea d'avoir des points de contact qu'aucun autre événement n'aurait autorisés. Combien de fois nos mains, si timides auparavant, ne se rencontrèrent-elles pas en rendant quelque service au comte 1 n'avais-je pas à soutenir, à aider Henriette !

Souvent emportée par une nécessité comparable à celle du soldat en vedette, elle oubliait de manger: je lui ^ervis alors, quelquefois sur ses genoux, un repas pris en hâte et qui néa^ssilait mille petits soins. Ce fut une scène d'enfance à côté d'une tombe entr'ouverto. Elle me commandait vivement les apprêts qui pouvaient éviter quelque souffrance au comte, et m'employait à mille menus ouvrages. l'endant le premier temps où l'intensité du danger éloullail, comme durant une bataille, les subtiles distinctions qui caractérisent les faits do la vie ordinaire, elle dépouilla néa-ssairement ce décorum que toute femme, môme la plus naturelle, garde en ses [luroles, dans ses regards, dans son maintien, quand elle est en présence du niond(! ou de sa famille, cl qui n'est plus de mise en déshabillé. Ne vcnail-clle pas me relever aux premiers chants de l'oiseau, dans ses vètemens du matin qui me permirent de revoir parfois les éblouissans trésors (|ue, dans mes folles espérances, je considérais comme miens'? Tout en restant imposante cl fière, pouvait-elle aiii^i ne pas être familière'? D'ailleurs, pendant les premiers jours, le danger ôta si bien toute signification passionnée aux privautés de notre intimo union, qu'elle n'y vit point de mal ; puis (|uund vint la réflexion, elle; songea peut-être ijue ce serait une iniquité pour elle comme pour moi que de changer ses manières.

Nous nous Irouvrtmes insensiblement npfirivoisés, mariés h demi. Elle se montra bien nolilemeiit conliante, sûre de moi comme d'elle-même. J'entrai donc pins aviint dans son Cd'Ur. La comle^^e redevint mon llennelle, Henriette* rontrainte d'aimer davantage celui ipii s'eflnreait d'être wi seconde Ame. Bientôt je n'attendis plus sn mnin toujours irrésisliblement abandonnée au moindre coup d'nil solliciteur; j(! pouvais, .sans qu'elle se diTobAt à nui vue, suivre avec, ivresse les lignes de ses belles formes ilurant les longues heures pemlniit les(|uelles nous écoulions le sommeil (lu malade. Les chetives voluptés que nous nous «ecordions, ces regards allendris, ces paroles prononci'es à voix basse pour ne pas éveiller le comte, les craintes, les espéranres dites et redites, enfin les mille ('•veiiemens île celle fusion romplèle de deux ((riirs |onK(eni()S sépares, .se di'lachaieiil vivement .sur les ombres douloureuses de la .scène actuelle. Nouse.oimt^mes nosflines h fond dans celle épieuvo à ln(|ue||e Micconil)i>nl souvent les allerlions les plus vivRs (jui ne n-sislrnl pas nu lajs.ver-voir di> toutes les heures, qui 80 délai heiil en eprtuivnnl relie idhésion rnnsl.inle où l'on trouve la Me ou lourde ou li'gère à porter. Vous savez quel ravage fait la maladie d'uu nialtro, quelle in-

terruption dans les affaires, le temps manque pour tout; la vie embarrassée chez lui dérange les mouvemens de sa maison et ceux de sa famille. Quoique tout tombât sur madame de Mortsauf, le comte était encore utile au dehors; il allait parler aux fermiers, se rendait chez les gens d'affaires, recevait les fonds; s'il elle était l'âme, il était le corps. Je me fis son intendant pour qu'elle pût soigner le copite sans rien laisser péricliter au dehors. Elle accepta tout sans façon, sans un remercînient. Ce fut une douce communauté de plus que ces soins de maison partagés, que ces ordres transmis en son nom. Je m'entretenais souvent le soir avec elle, dans sa chambre, et de ses intérêts et de ses enfans. Ces causeries donnèrent un semblant de plus à notre mariage éphémère. Avec quelle joie Henriftte se prêtait à me laisser jouer le rôle de son mari, à me faire occuper sa place à table, à m'envoyer parler au garde, et tout cela dans une complète innocence, mais non sans cet intime plaisir qu'éprouve la plus vertueuse femme du monde à touver un biais où se réunissent la stricte observation des lois et le contentement de ses désirs inavoués. Annulé par la maladie, le comte ne pesait plus sur sa femme ni sur sa maison, et alors la comtesse fut ellemême, elle eut le droit de s'occuper de moi, de me rendre l'objet d'une foule de soins.

Quelle joie quand je découvris en elle la pensée vaguement conçue peut-être, mais délicieusement exprimée, do me révéler tout le prix de sa personne et de ses qualités, de me faire apercevoir le changement qui s'opérerait en elle si elle était comfn-ise! Cette fleur, incessamment fermée dans la froide atmosphère do son ménage, s'épanouit à mes regards et pour moi seul ; elle prit autant de joie à se déployer que j'en .sentis en y jetant l'o'il curieux de l'amour. Elle me prouvait par tous les riens de la vie combien j'étais présent h sa pensée. Le jour où, après avoir pa^séla nuit au chevet du malade, je dormais tard, Henriette se levait le malin avant tout le monde, elle fai>ait régner autour de moi le plus absolu silence; sans être avertis, Jacques et Madeleine jouaii'Ut au loin ; elle u-ait de mille supercheries pour coïKpierir le droit de mettre elle-même mon couvert; enfin, elle me servait, avec quel pétillement de joie dans les mouvemens, avec quelle fauve finesse d'hirondelle, quel vermillon sur les joues, quels tremlileiiiens dans la voix, quelle fiénétration de lynxl ce>e\|i;uisioiisdo l'Ame se [leignent-elles? Souvent elleelait a(u alliée de fatigue; mais si par hasard en ces momens de lassitude il s'agissait de moi, pour moi comme pour ses enfans elle trouvait de nouvelles forces, elle s'élançait agile, vive et joyeuse. Comme elle aimail h jeter sa tendresse en rayons dans l'air I Ah 1 Natnlie, (uii, certaines femmes parlagent ici-bas les privilèges des l'sprils Angéliques, et répandent comme eux celle lumière que S;uiit- Marlin, le l'Iiilosophe Ineounu, disait être inlelli(»M>ule, mélodieuse et parfumée. Srtn> de ma di^eivlion, llenrielle se plu! h me ri'Iever le pesant riileiiu (jiii nous laelinlt l'avenir, en me laissant voir eu elle deux leinines : la felliine enehainee ipii m'avait .si-duil malgré ses rudes.sies, et la leinme libre dont la douceur devait éterniser mou amour. Quelle différence I madame di* Morisiiuf l'Iar «bengali tr.ins|iorli' dans la froide Europe, trisleinenl | ^ur son liAlon, iiiiiel et mourant dans sa cag(> où le ganie un iialuiMJisIe ; lli'nrjetle elail l'oiseau chaulant ses poèmes orientaux ilaiis son iH'XMge au bord du (îaiige, et comme une pierrene vivante, volant de branche en branche |iarini les roses il'uii imineiisi- volkaineria loiijoiirs fleuri. Sa beauté se fil plus belle, son espiil se raviva. Ce conllnuel feu d« joie et, ni un secret entre nos lieux esprits, car l'ivil di" l'abbé de liiiiimii-., re représenlanl du monde, elail plus redoutable pour llenrielle que relui de monsieur de Morl-ntif; mais elle prenait cjunnie nioi grand plaisir h donner h sa pen-ie de^ tours ingénieux ; ellecncliait son eonieiilenum sous 1,1 pliii-anlerie, et couvr.ùl d'ailleurs les li'inoigiiii-es de ha leiidresse du brillanl pavillon de la reroniwiis-aiico.

— Nous avons mis votre ainilie A de reile<« êpn'inesi Félix I hous pouvous bleu lui pcrmotlre les licences quo

DE BALZAC

nous permettons à Jacques, monsifur l'abbé , disait-elle à lable.

Le sévère abbé répondait par l'aimable sourire de l'homme pieux qui lit dans les cœurs et les trouve purs ; il exprimait d'ailleurs pour la comtesse le respect mélangé d'adoration qu'inspirent les anges. Deux fois , en ces cinquante jours, la comtesse s'avança peut-être au delà des bornes dans lesquelles se renfermait notre alTection ; mais encore ces deux événemens furent-ils enveloppés d'un voile qui ne se leva qu'au jour des aveux suprêmes. Un malin, dans les premiers jours do la maladie du comte, au moment où elle se repentit de m'avoir traité si sévèrement en me retirant les innocens privilèges accordés à ma chaste tendresse, je l'attendais , elle devait me remplacer. Trop fatigué, je m'étais endormis, la tôle appuyée sur la muraille. Je me réveillai soudain en me sentant le front fo'iché par je ne sais quoi de frais qui me donna une sen- ! 'ion comparable à celle d'une rose qu'on y eût appuyée. Ji; vis la comtesse à trois pas de moi, qui me dit : « J'arrive ! » Je m'en allai ; mais, en lui souhaitant le bonjour, je lui pris la main, et la sentis humide et tremblante.

— Souffrez- vous? luidis-je.

— Pourquoi me faites-vous cette question ? me demanda-t-elle.

Je la regardai, rougissant, confus : — J'ai rêvé, dis-je.

Un soir, pendant les dernières visites de monsieur Origct, qui avait positivement annoncé la convalescence du comte, je me trouvais avec Jacques et Madeleine sous le perron, où nous étions tous trois couchés sur les marches, emportés par l'attention que demandait une partie d'onchels cpie nous faisions avec des tuyaux de paille et des crochets armés d'épingles. Monsieur de Mortsauf dormait. En attendant que son cheval fût attelé, le médecin et la comtesse causaient à voix basse dans le salon. Monsieur Origet s'en alla sans que je m'aperçusse de son départ. Après l'avoir reconduit, Henriette s'appuya sur la fenêtre, d'où elle nous contempla sans doute pendant quelque temps à notre insu. La soirée était une de ces soirées chaudes où le ciel prend les teintes du cuivre, où la campagne envoie dans les échos mille bruits confus. Un dernier rayon de soleil se mourait sur les toits, les fleurs des jardins embaumaient les airs, les clochettes des bestiaux ramenés aux étables retentissaient au loin. Nous nous conformions au silence de cette heure tiède en étouffant nos cris do pour d'éveiller le comte. Tout à coup, malgré le bruit onduloux d'une robe, j'entendis la contraction gutturale d'un soupir violemment réprimé; je m'élançai dans le salon, j'y vis la comtesse osslvo dans l'embrasure do la fonêlre, un mouchoir sur la figure ; ol|(' rocommt mon [las, et me fit un geste impérieux pour m'ordoiiruT lU' la laisser seule. J(> vins, lecn'ur p<;nétré do crainte, et voulus lui (Mer son mouchoir de iorce, elle avait le visage biiigné de larmes; elle s'enfuit dans sa chambre, o\ n'en sortit qw pour la prière. Pour la première fois, de[)uis cinquaiit(! jours, je remmenai sur la terrasse et lui doinandai coniiih! di? son éniolioii ; mais elle affi-cta la nitUO la plus lolle ot )a justilia par la hoime nouvelle! (|ue lui avait dDiiiii'o Origot.

— Ilenrietlo, llnirli'itc, lui dis-jo, vous la saviez nu moment où jo vous al vue pleurant. ICnln^ nous deux un mensonge serait une moiislruo'-ili'. l'oiirquoi m'avez-vous empêché d'ossuyorecs larmes'? M'a|i|i;irli'Maiciit-ellos donc/

— J'oi poiiHc, me ilit-elli', ipio pour moi colle niai, idie a él<^ coiniiic une halle daiii l.i douleur. .Miiiulcii.iiil ipie je ne tremble pins pour monsieur do Morlsaiif, il laut trembler pour moi.

l'.lle avait riiiMiii. I,a Minh' du comte s'nnnonia par le retour de (111 hurneiir laiil.eque : il commeiioail Ji dire ipie ni M feiiimi', ni moi, m le (nidr-cin ne savaient le soiKiior, nous j^noriofis louH et wi maladie et .son tempérament, et «.'H soiiirninres el \m remèdes convenables. Origet, in(nlUl^ de je n* wiiH (pielle dociniie, voy/iit une idtirntlon il.iiis le-i humeurs, tandis (pi'il ne ilevaii s'onii|iiT que du pylore. In jour, il noin rej/ar.la nwdineiisenienl (■oiiinie un liommo qui nous nuroil ejHe-, ou luen devines, el il dit en

souriant à sa femme : — Eh bien ! ma chère, si j'étais mort, vous m'auriez regretté sans doute , mais, avouez-le, vous vous seriez résignée...

— J'aurais porté le deuil de cour, rose et noir, réponditelle en riant afm de faire taire son mari.

Mais il y eut, surtout à propos de la [nourriture, que le docteur déterminait sagement en s'opposant à ce que l'on satisfît la faim du convalescent, des scènes de violence et des criailleries qui ne pouvaient se comparer à rien dans le passé, car le caractère du comte se montra d'autant plus terrible qu'il avait pour ainsi dire sommeillé. Forte de ses ordonnances du médecin et de l'obéissance de ses gens, stimulée par moi qui vis dans cette lutte un moyen de lui apprendre à exercer sa domination sur son mari, la comtesse s'enhardit à la résistance; elle sut opposer un front calme à la démence et aux cris; elle s'habitua, le prenant pour ce qu'il était, pour im enfant, à entendre ses épithètes injurieuses. J'eus le bonheur de lui voir saisir enfm le gouvernement de cet esprit maladif.

Le comte criait, mais il obéissait, et il obéissait surtout après avoir beaucoup crié. Malgré l'évidence des résultats, Henriette pleurait parfois à l'aspect de ce vieillard décharné, faible, au front plus jaune que la feuille près de tomber, aux yeux pâles, aux mains tremblantes ; elle se reprochait ses duretés, elle ne résistait pas souvent à la joiequ'elle voyait dans les yeux du comte quand, en lui mesurant ses repas, elle allait au-delà des défenses du médecin. Elle se montra d'ailleurs d'autant plus douce et gracieuse pour lui qu'elle l'avait été pour moi ; mais il y eut cependant des différences qui remplirent mon cœur d'une joie illimitée. Elle n'était pas infatigable, elle savait appeler ses gens pour servir le comte quand ses caprices se succédaient un peu trop rapidement et qu'il se plaignait de ne pas être compris.

La comtesse voulut aller rendre grSces à Dieu du rétablissement de monsieur de Mortsauf, elle fit dire une messe et me demanda mon bras pour se rendre à l'église; je l'y menai ; mais pondant le temps que dura la messe, je vins voir monsieur et madame de Cbessel. Au retour, elle voulut me gronder.

— Henriette, lui dis-je, je suis incapable de fausseté. Je puis me jeter à l'eau pour sauver mou ennemi qui se noie, lui donner mon manteau pour le n'ihautfer ; enfin je lui panionnorais, mais sans oublier l'olVonse,

Elle garda le silence, et pressa mon bras sur son cœur.

— Vous êtes un ange, vous avez dû être sincère dans vos actions de grâces, dis-je en continuant. La mère du prince de la Paix fut sauvée des mains d'une populace furieuse ipii voulait la tuer, et quand la reine lui demanda : « Que faisioz-vous? » ell(> répondit : « Je priais peureux I » La femme est ainsi. Moi je suis un homme et nécessairement imparfait.

— Ne vous calomniez point, dit-elle en me remuant lo bras avec violence, peut-être valez-vous mieux que moi.

— Oui, repris-jo, car je donnerais réternito pour un seul jour de bonheur, et vous I...

— El moi? dit-elle on me regardant avec fierté.

Je me tus et baissai les yeux pour éviter la foudre do son regard.

— Moi 1 reprit-elle, de quel moi parlez-vous? Je sens bien dos moi en moi 1 T.es doux enraiis, ajoiila-t-olle en montrant Mailoloino ot Jacques, .sont dos moi. l'i'lix, dit-i>llo avec un accent déchirant, me croyoz-vous donc égoïste 'f Pensez-vous que je saurais sacrifier toute \me éternité pour récompeiiser celui ipii me sacrifie sa vie'f Cotte pen- M'o e-.l biirrilili", elle froisse à jamais les snifimeiis rolikIomx. l'iie roniino aiii^j di'clmo poul-elle se relever 'f son honlieiir pewi-il l'alisoiidro'? Vous me l'erioz bientôt décider ces questions!... Oui, je vous livre enfin uu secret do ma conscioïK-e : cotte idée m'a souvonl traversé le cn>ur, je l'ai souvent ex|)iéo par li luros |)onilences, elle n cnusô des larmes dont vous m'nvoz demandé compte avanthier...

— Ni' cloiiiir-z pas trop d'importance à certaines chosse

LE LYS DANS LA VALLÉE

que les femmes vulgaires mettent à haut prix et que vous devriez...

— Oh 1 dit-elle en m'interrompant, leur en donnez-vous moins ?

Cette logique arrêta tout raisonnement.

— Eh bien ! reprit-elle, sachez-le ! Oui, j'aurais la lâcheté d'abandonner ce pauvre vieillard dont je suis la vie ! Mais, mon ami, ces deux petites créatures si faibles qui sont en avant de nous, Madeleine et Jacques, no resteraient-ils pas avec leur père? Eh bien! croyez-vous, je vous le demande, croyez-vous qu'ils vécussent trois mois sous la domination insensée de cet homme? Si en manquant à mes devoirs il ne s'agissait que de moi... Elle laissa échapper un superbe sourire. Mais n'est-ce pas tuer mes deux enfans? leur mort serait certaine. Mon Dieul s'écriat-elle, pourquoi parlons-nous de ces choses? Mariez-vous, Ci laissez-moi mourir 1

Elle dit ces paroles d'un ton si amer, si profond, qu'elle étouffa la révolte de ma passion.

— Vous avez crié, là-haut, sous ce noyer ; je viens de crier, moi, sous ces aulnes, voilà tout. Je me tairai désormais.

— Vos générosités me tuent, dit-elle en levant les yeux au ciel.

Nous étions arrivés sur la terrasse, nous y trouvâmes le comte assis dans un fauteuil, au soleil. L'aspect de cette figure fondue, à peine animée par un sourire faible, éteignit les flammes sorties des cendres. Je m'appuyai sur la balustrade, en contemplant le tableau que m'offrait ce moribond, entre ses deux enfans toujours malingres, et sa femme pâlie par les veilles, amaigrie par les excessifs travaux, par l(;s alarmes et peut-iMi-c par les joies do ces deux terribles mois, mais(|ue li's émotions de cette scène avaient colorée outre mesure. A l'aspect do cette famille souffrante, enveloppée des feuillages tremblotans à travers les(]uels passait la grise lumière d'un ciel d'automne nuageux, je sentis en moi-môme se dénouer les liens (|ui rattaclient le corps à l'esprit. Pour la première fois, j'éprouvai ce spleen moral (|ue connaissent, dit-on, les plus robustes lutteurs au fort de leurs combats, espèce do folio froide qui fait un ISche de l'homme le plus brave, un dévot d'un incrédule, qui rend indifl'ért'nt à tout(! chose, rnAmo aux senlimens les plus vitaux, à l'honneur, h l'amour ; car le doute ù[o la connaissance de nous-mêmes, et nous dégoûte de la vie. Pauvres créatures nerveuses que la richesse do votre organisation livre sans défense à je no sais quel fatal génie, où sont vos pairs et vos jug^s? Je conçus comment bi jeune audacieux qui avançait déjà la main sur le bâton des maréchaux d(! France, habile négociateur autant (|u'intrépido capitaine, avait pu devenir l'innocent assassin que je voyais I Mes désirs, aujourd'hui couronnés de rose»;, pouvaient avoir cette lin? tpouvaiilé par la cause autant (|uo par l'edi-t, demaixlant coiniiw l'impie où était ici la Providence, je ne pu» retenir deux larmes (jui roulèrent sur mes joues.

—Qu'as-tu, mon bon Félix? mo dit Madelcino do sa voix rnfanlinn.

Puis llenrietlo acheva do dissiper ces noires vapeurs cl CCS ténèbres par un regard de sollicitude qui rnyouna dans mon rtmi' comme le soleil. En cr moUH'llI, le vieux piqueur m'apporta de Tours une leltri! dont la vue m'anariiaje ne sais quel cri de surprisr', ei (|ui lit trembler madaiiu; de Mortsauf par contre-coup. Je voyais le cachet du cabinet, le roi mo rappeluil. Jo lui tendis la b'ilre, elle la lut d'un regard.

— Il s'en va ! dit le comte.

— Que vals-jn devenir? mo dit-ollo en apercovaiit pour In première fois son désert sans soleil.

Nous resiâines dans une slupeiir de pensé(« (jui nous oppressa tous I >;alenieMl, car nous n'avions jamais si lueii senli (|un nous nous étions tous nécessaires les uns aux autre,. Ln comtesse eut , en me parlant de loules choses , iiiAiiii! indifférentes, un son de voix nouveau , comme si l'instrument efll perdu plusieurs cordes, el que les aulri's KK UAL/AC. — II. UiJi'r»it Uo l«

se fussent détendues. Elle eut des gestes d'apathie et des regards sans lueur. Je la priai de me confier ses pensées.

— En ai-je? me dit-elle.

Elle m'entraîna dans sa chambre, me fit asseoir sur son canapé, fouilla le tiroir de sa toilette, se mit à genoux devant moi, et me dit : — « Voilà les cheveux qui me sont tombés depuis un an, prenez-les, ils sont bien à vous, vous saurez un jour comment et pourquoi. »

Je me penchai lentement vers son front, elle ne se baissa pas pour éviter mes lèvres, je les appuyai saintement, sans coupable ivresse, sans volupté chatouilleuse, mais avec un solennel attendrissement. Voulait-elle tout sacrifier? Allaitelle seulement, comme je l'avais fait, au bord du précipice? Si l'amour l'avait amenée à se livrer, elle n'eût pas eu ce calme profond, ce regard religieux, et ne m'eût pas dit de sa voix pure: — Vous ne m'en voulez plus?

Je partis au commencement de la nuit, elle voulut m' accompagner par la route de Frapesie, et nous nous anètâmes au noyer; je le lui montrai, lui disant comment de là je l'avais aperçue quatre ans auparavant :

— La vallée était bien belle! m'écriai-je.

— Et maintenant? reprit-elle vivement.

— Vous êtes sous le noyer, lui dis-je, et la vallée est à nous!

Elle baissa la tète, et notre adieu se fit là. Elle remonta dans sa voiture avec Madeleine, et moi dans la mienne, seul. De retour à Paris, je fus heureusement absorbé par des travaux pressans qui me donnèrent une violente distraction et me forcèrent à me dérober au monde qui m'oublia. Je correspondis avec madame de Mortsauf, à qui j'envoyais mon journal toutes les semaines, et qui me répondait deux fois par mois. Vie obscure et pleine, semblable à ces endroits loulTus, fleuris et ignorés, que j'avais admirés naguère encore au fond des bois en faisant de nouveaux poèmes de fleurs pendant les deux dernières semaines.

0 vous qui aimez! imposez-vous de ces belles obligations, chargez-vous de règles à accomplir comme l'Église en a donné pour chaque jour aux chrétiens. C'est de grandes idées que les observances rigoureuses créées par la religion romaine, elles tracent toujours plus avant dans l'âme les sillons du devoir par la répétition des actes qui conservent l'espérance et la crainte. Les sentimens courent toujours vifs <lans ces ruisseaux creusés qui retiennent les eaux, les purilicnl, rafraîcbissenl ineessamnieiil le cœur, et fertilisent la vie par les alKHiilaiis trésors d'une foi cachée, source divine où se multiplie l'unique pensée d'un unique amour.

Ma passion, qui recommençait le moyen-âgo et rappelait la chevalerie, fut connue je ne sais comment ; peutêtre le roi et le due de l.eiioiicouri en causèrent-ils. Oo celle sphère supérieure, l'histoire à la fois romanesiiue et simple d'un jeune homme (jui adorait pieusement uno femme belle san<i public, grande dans la solitude, lldèlo sans l'appui du devoir, se répandit sans doutc> au civur du l'aubourj; Saiiit-dernuiin ? Dans les salons, ji< me trouvais l'objet il'une attention gênanle, cjir la nunlestie de la vie a des avantages qui, une fois éprouvés, remleni insupporlablo l'éclat il'une mise en scène constante. De même ()ue les yeux habitues à !;■• voir que des couleurs douces sont blesses par le (s'rand jour, île même il est certains esprits auxipiels dé(p|aisent les violens contrastes J'elais alors ainsi ; vous pouv(>z vous en étonner aujourd'hui ; mais prenez patience, les bizarreries du Vandenes-e actuel vont s'expliquer. Ji- trouvais donc les femmes bienveillanleset le monde pariait pour moi.

Après le inariaKe du duc île Herry, la cour reprit du faste, les léles fruiiçalses ri'vinrenl. L'occupation élran^èro avait ce^se, lu prospérité n-paraissait, les plaisir- étaient possibles. Des personiiH^'es illu-lres par leur raiiK. ou considérables par leur (orliine, abondèrent d.' tous les |Hiints de l'I'urope dans |,i capitale» de riiil.'lli«eiMv où se retrouvent les avaniaResde> autres pays et leur- \ices. nKiandis aiguisé» par l'esprit français. Cinq mois après ovoir quilto Cloehegourde ou milieu do riiiver, mon km «ngo m'eai- Cvmc'Ji» ftHHi«in*0 0 — 7

DE BALZAC

vit une lettre désespérée en me racontant une grave maladie de son fils, et à laquelle il avait échappé, mais qui laissait des craintes pour l'avenir ; le médecin avait parlé de précautions à prendre pour la poitrin», mot terrible qui, prononcé par la science, teint es noir toutes les heures d'une mère. A peine Henriette respirait-elle, à peine Jacques entrait-il en convalescence, que sa sœur inspira des inquiétudes. Madeleine, cette jolie plante qui répondait si bien à la culture maternelle, subissait une crise prévue, mais redoutable pour une si frêle constitution. Abattue déjà par les fatigues que lui avait causées la longue maladie de Jacques, la comtesse se trouvait sans courage pour supporter ce nouveau coup, et le spectacle que lui présentaient ces deux chers êtres la rendait insensible aux tourmens redoublés du caractère do son mari. Ainsi, des orages de plus en plus troubles et chargés de graviers déracinaient par leurs vagues âpres les espérances le plus profondément plantées dans son cœur. Elle s'était d'ailleurs abandonnée à la tyrannie du comte, qui, de guerre lasse, avait regagné le terrain perdu.

a Quand toute ma force enveloppait mes enfans, m'écri- » vait-elle, pouvais-je l'employer contre monsieur de Mort- » sauf, et pouvais-je me défendre de ses agressions en me » défendant contre la mort ? En marchant aujourd'hui, » seule et affaiblie, entre les deux jeunes mélancolies qui n m'accompagnent, je suis atteinte par un invincible dé- » goût de la vie. Quel coup puis-je sentir, à quelle affec- » lion puisje répondre, quand je vois sur la terrasse Jac- » ques immobile, dont la vie ne m'est plus attestée que » par SCS deux beaux yeux agrandis de maigreur, caves B comme ceux d'un vieillard, et dont, fatal pronostic! l'in- » telligence avancée contraste avec sa débilité corporelle? y> Quand je vois à mes côtés celte jolie Madeleine, si vive, » si caressante, si colorée, maintenant blanche comme une » morte, ses cheveux et ses yeux me semblent avoir pâli, » elle tourne sur moi des regards languissans, comme si » elle voulait me faire ses adieux; aucun nuls ne la tente, n ou, si elle désire quelque nourriture, elle m'eflrain par » l'élrangeté de ses goûLs; la candide créature, quoique » élevée dans mon cœur, rougit en me les confiant. Malgré » m''s efforts, je ne puis amuser mes enfans; chacun d'eux D me sourit, mais ce sourire leur est arraché par mes co- » qucltcrins, cl ne vient pas d'eux; ils pleurent de ne pou- » voir répondre h mes caresses. La souffrance a tout dé- » tendu dans leur Ame, même les liens qui nous attachent. I) Ain-i, vous comprenez combien f^lochegourde est triste: » monsieur de Morlsaufy ri^ne saus obstacle. O mon ami! » vou^, ma gloire! m'i'crivait-elle plus loin, vous devez » bien m'aimer, [lour in'aiUK r encore, pour m'aimer inerte, B ingrate, (^t pélridi'e par la douleur. »

En c^ moment, ofi jamais je ne me sentis plus vivement alleint dans mes entrailles, til où je no vivais que dans cette ûme, sur laquelle; ji- lâchais d'envoyer la brise lumineuse de-, malins cl l'espi'rance des soirs em[iourprés, jo renoinlrai rlans b^s wdonsde rf^lysée-Itourbon l'une d(; ces llluKln^s ladies qui W)nl il demi souveraines. D'immenses richesses, la naissanwf dans une biinille ipii (le[iuis la conquAte l'UiH pure do toute més.ijljmice, un mariage avec l'un de» vieillnrds les plus distiriirués île la pairie an^îlaise, tou.H ci-snviiiiInKes n'rtaient que drsacce^'-oiri's ipiirehaussainnt la b<'nul<! de a-lle personne, ses grâces, ses mani^- TP*, «on efipril, je ne sais quel brillant ipii éblouissait «vnnl d»> fasciner. Elle lui l'iilole du jour, et ret:na d'autant nneux Mir la mm leti' p,iri>ienMe, qu'i llr cul les (jualilés néci-KHiiiri-sA WH Miri'ès, la main de fer sous un nanl do velourt dont parlail lliTnailollo. Vous conM/iiRsez la singull^^l• [HTsoiirialiii- des Anglais, C4'll<> orgueilleuse Mniiihe inlrnrichi^<uible, ce froiil cniial *airil-(ieori;es qu'ils mellenl entre eux et les «eus qui ne leur 'onl pciiiil pr< seules; l'hiinidiiilé semble Alrn une loiirniiln'Te «-ur biipielic ils niar- «lient; ils n(* CiimaixsenI de leur es|,èce que les gens admis (Mir eux ; Ich aulreti, ils n'en eiileiident \>ins le lungugu:

c'est bien des lèvres qui se remuent et des yeux qui voient, mais ni le son ni le regard ne les atteignent ; pour eux, ces gens sont comme s'ils n'étaient point. Les Anglais offrent ainsi comme une image de leur île, où la loi régit tout, où tout est uniforme dans chaque sphère, où l'exercice des vertus semble être le jeu nécessaire de rouages qui marchent à heure fixe. Les fortifications d'acier poli élevées autour d'une femme anglaise, enragée dans son ménage par des fils d'or, mais où sa mangeoire et son abreuvoir, où ses bâtons et sa pâture sont des merveilles, lui prêtent d'irrésistibles attraits. Jamais un peuple n'a mieux préparé l'hypocrisie de la femme mariée en la mettant à tout propos entre la mort et la vie sociale ; pour elle, aucun intervalle entre la honte et l'honneur: ou la faute est comiilète, ou elle n'est pas ; c'est tout ou rien, le tu le, or not lo be d'ilamlet. Cette alternative, jointe au dédain constant auquel les mœurs l'habituent, fait d'une femme anglaise un être à part dans le monde. C'est une pauvre créature, vertueuse par force et prête à se dépraver, condamnée à de continuels mensonges enfouis en son cœur, mais délicieuse par la forme, parce que ce peuple a tout mis dans la forme. De là les beautés particulières aux femmes de ce pays : cette ex/^tation d'une tendresse où pour elles se résume nécessairement la vie, l'exagération de leurs soins pour elles-mêmes, la délicatesse do leur amour si gracieusement peinte dans la fameuse scène de Roméo et de Juliette, où le génie de Shakespeare a d'un trait exprimé la femme anglaise. A vous qui leur enviez tant de choses, que vous dirai-je que vous ne sachiez de ces blanches sirènes, impénétrables en apparence et sitôt connues, qui croient que l'amour suffit à l'amour, et qui importent le spleen dans les jouissances en ne les variant pas, dont l'âme n'a qu'une note, dont la voix n'a qu'une syllabe, océan d'amour, où qui n'a pas nagé ignorera toujours quelque chose de la poésie des sens, comme celui qui n'a pas vu la mer aura des cordes de moins à sa lyre.

■Vous connaissez le pourquoi de ces paroles. Mon aventure avec la mari]uise Dudley eut une fatale célébrité. Dans un âge où les sens ont tant d'empire sur nos déterminations, chez un jeune homme où leurs ardeurs avaient été si violemment comprimées, l'image de la sainte qui souffrait son lent martyre h Clochegourde rayonna si fortement que je pus n'sisteratix séductions. Cette fidélité fut le lustre qui me valut l'attention de lady Arabelle. Ma résistance aiguisa sa passion. Ce qu'elle désirait, comme le désirent beaucoup d'Anglaises, était l'éiJal, l'extraordinaire. Elle voulait du poivre, du piment pour la (lâture du cœur, do même que les Anglais veulent des condiniens enfiammés pour réveiller leur goi'ïl. L'alonie (]U0 mettent dans l'existence do ces femmes une perfection constante dans les choses, une régularité métlioduiue dans les habiludes, les conduit h l'adoration du romaii(>sque et du difficile, h) no sus pas juger ce caractère. Plus je mi! renfermais dans un froid dédain, plus lady l)udl(7 se passioimait. Celte lutte, dont elle se faisait gloire, excita la curiosité de quelques salons, ce fut pour elle un premier bonheur qui lui l'aisai* une obli^'alion du triomphe. Ah ! j'eusse été sauvé, si (pielque aiiii m'avait répi'tc le mol atroce qui lui échappa sur nia<lam(^ de Mortsauf elsur moi.

— Je suis, dit-elle, eiuuiyi'c de ces soupirs de tourterelle!

Sans vouloir ici justifier mon crime, je vous ferai observer, Natalie , (ju'uii lioiiime a moins de ressources pour résister à une femme que vous n'en avez pour échapper h nos poursuites. Nos mo'urs interdisent A notre sexo les brulablésde la répression, qui, chez vous, sont des amorcis piiur un ainaiil, cl ipie d'iiilii'uis les convciiaiices VOUS imposent ; à nous, nu cnnliaiii', je ne suis (pielle jurisprudence de fatuité masculine ritliculise notre réserve. Nous vous laissons le nionoiiole de la modestie pour ipie vous ayez le privilé'ge des faveurs; niais iiiterviMiissez les rôles, l'Iioniine Micconibe sous la iiiiiqiieiie. Quoique garde par ma passiiin.je n'étais pas à râ;;e cu'i l'on resl(> iiisensililo aux triples séductions de l'orgueil, du dévoilellieiit et d(^ la beauté. Quand lady Arabelle nieltailà mes picdsjUU milieu

LE LYS DANS LA VALLÉE

d'un bal dont elle était la reine, les hommages qu'elle y recueillait, et qu'elle épiait mon regard pour savoir si sa toilette était de mon goût, et qu'elle frissonnait de volupté lorsqu'elle me plaisait, j'étais ému de son émotion. Elle se tenait d'ailleurs sur un terrain où je ne pouvais pas la fuir; il m'était difficile de refuser certaines invitations parties du cercle diplomatique. Sa qualité lui ouvrait tous les salons, et avec cette adresse que les femmes déploient pour obtenir ce qui leur plaît, elle se faisait placer à table par la maîtresse de la maison auprès de moi ; puis elle me parlait à l'oreille. — « Si j'étais aimée comme l'est madame de Morlsauf, me disait-elle, je vous sacrifierai tout. » Elle me soumettait en riant les conditions les plus huml)les, elle me promettait une discrétion à toute épreuve, ou me demandait de souffrir seulement qu'elle m'aimât. Elle me disait un jour ces mots qui satisfaisaient toutes les capitulations d'une conscience timorée et les effrénés désirs du jeune homme : « Votre amie toujours, et votre maîtresse quand vous le voudrez ! » Enfin, elle médita do faii'e servir à ma perte la loyauté môme de mon caractère; elle gagna mon valet de chambre, et après une soirée où elle s'était montrée si belle qu'elle était sûre d'avoir excité mes désirs, je la trouvai chez moi. Cet éclat retentit dans l'Anglotcrrre, et son aristocratie se consterna comme le ciel à la chute de son plus bel ange. Lady Dudiey quitta son nuage dans l'empyréa britannique, se réduisit à sa fortune, et voulut éclipser par ses sacrifices celle dont la vertu causa ce célèbre désa^re. Lady Arabelle prit plaisir, comme le démon sur le faîte du temple, à me montrer les plus riches pays de son ardent royaume.

Lisez-moi, je vous en conjure, avec indulgence? Il s'agit ici d'un dts problèmes les plus intéressans de la vie humaine, d'une crise h la()iielle ont été soumis la plus grande partie dos hommes, et que jeVoudrais expliquer, ne fût-ce que pour allumer un phare s'ircet écueil. Cilte belle lady, si sveltc, si frMe, cette femme de lait, si hri^'c, si lirisalil(>, si douce, d'un front si cares-ant.couronniM- de cheveuxde couleur fauve et si fins, cette créature dont l'éclat semble phosphorescent et passager, est une organi-'ation de fer. Quelque fougueux qu'il soit, aucun cheval ne r(''sist(! h son poignet nerveux, à cette main molle en apparem-e et que rien ne lasse. Elle a le pied de la biche, un petit pied sec et mus- CUleuT, sous unegrAce d'enveloppe indescriptible; elh^ est d'une force à ne rien craindre dans une lutte. Nul honnno ne peut la suivre ti cheval, elle gagnerait le prix d'un sleeple-chase sur des centaures; (ille tire les daims et les cerfs sans arrMer son cheval. Son corps ignon^ la sui'ur, il aspire le feu dans l'atmosphère, et vit dans l'eau sous peine de ne pas vivre. Aussi sa passion est-elle tout africaine; son désir va comme In tourbillon du désert, |e(lés<'rl dont l'ardente immensité s(^ |)enit dans .ses yeux, le ili'serl plein d'azur et d'nmour, avec son ciel lualléroble, avec ses fraîches nuits étoilées.

Quelles o|ipo-.itions avec Clochegourde 1 L'orient et l'occident : l'une allliant ?! elle les moindres parcelles humides pour s'en noinrir, l'aulne exsudant son lime, envelu|ppant ses fidèles d'une lumiiieuse atmosphère ; celle-ci viv(> et svelte, celle-l.'i lente l'i grasse, lùillli, avez-vous jamais réfléchi au sens général des muurs luiglaises? N'est-ce jias la divlriili^ de la madère, un épicuréisrne diHIni, nuMili', savamment iqipliqu(''? Quoi i|u'ille fnsso ou dise, l'Angleterre est maliTialiste, h son insu |ieut-t^lre. Elle ,i des prétentions religieuses et morales, d'où la spirilualili' divine, d'où Tlinui callioliipie est absente, el dont la gr.lc^ féconilanle ne sera remplacée parnucum hypocrisie, (luclque bien jouée qu'elle soit, l'.llc po-sède au plus haut degré cette science de rexislcnce ipii boinlle les itioilidres parcelles de la matérialité, qui lait ipie voire pantoufle es! la plus ex(|inse p.irdoulle clu monde, ijui donne à votre linge une suvi'ur indicible, ()ui double le cèdre et parfume les cnnunoiles; (pii verse h l'heure dite un (hé siinve, savamment di'plié, qui baiMlll la poussière, cluue i|is lapis ilrpuis la première marche jusi|ue dans les derniers rephs de la nuusou, brosse les murs dos caves, polll le inartouu do

la porte, assouplit les ressorts du carrosse; qui fait de la matière une pulpe nourrissante et cotonneuse, brillante et propre, au sein de laquelle l'âme expire sous la jouissance; qui produit l'affreuse monotonie du bien-être, donne une vie sans opposition dénuée de spontanéité et qui pour tout dire vous machinise. Ainsi, je connus tout à coup au sein de ce luxe anglais une femme peut-être unique en son sexe, qui m'enveloppa dans les rets de cet amour renaissant de son agonie et aux prodigalités duquel j'apportais une continence sévère, de cet amour qui a des beautés accablantes, une électricité à lui, qui vous introduit souvent dans les cieux par les portes d'ivoire de son demi-sommeil, ou qui vous y enlève en croupe sur ses reins ailés. Amour horriblement ingrat, qui rit sur les cadavres de ceux qu'il tue ; amour sans mémoire, un cruel amour qui ressemble à la politique anglaise, et dans lequel tombent presque tous les hommes. Vous comprenez déjà le problème. L'homme est composé de matière et d'esprit ; l'animalité vient aboutir en lui, et l'ange commence à lui. De là cette lutte que nous éprouvons tous entre une destinée future que nous iiressentons et les souvenirs de nos instincts antérieurs dont nous ne sommes pas entièrement détachés : un amour charnel et un amour divin. Tel homme les résout en un seul, tel autre s'abstient; celui-ci fouille le sexe entier pour y chercher la satisfaction de ses appétits antérieurs, celui-là l'idéalise en une seule femme dans laquelle se résume l'univers ; les uns flottent indécis entre les voluptés de la matière et celles de l'esprit, les autres spiritualisent la chair en lui demandant ce qu'elle no saurait donner. Si pcMisant à ces traits généraux de l'amour, vous tenez compte des répulsions et des altinités qui résultent de la diversité des organisations, et qui brisent les pactes conclus entre ceux qui ne sont pas éprouvés ; si vous y joignez les erreurs produites par les espérances des gens qui vivent plus spécialement par l'esprit, parleconir ou par l'aclion, qui pensent, qui sentent ou qui agissent , et dont les vocations sont trompées, méconnues dans une association où il .se trouve deux êtres également doubles ; vous aurez une grande indulgence pour les malheurs envers lesipiels la société se montre sans piti('. Eh bien! lady Arabelle contente les instincts, les organes, les appétits, les vices et les vertus de la matière subtile dont nous sommes faits : ell(> était la maîtresse du corps, madame de Mort.sauf était l'épouse do l'âme. L'amour que satisfaisait la maîtresse a des bornes, la malière est finie, ses profiriétés ont des forces calculées, elle est soumise à d'inévitables saturations; je sentais souvent je ne sais (luel vide à Paris, près de lady Dudiey.

L'infini est le domaine du cœur, l'amour ('lait sans bornes à Clochegourde. J'aimais passionnément lady Arabelle, et certes si la bête était subliniiMMi elle, ell(> avait aussi île la supi-rioritédans l'inlelligeiice; sa conversation mutjueuso embrassait tout Mais j'adorais llenrielti>. I.a nuit je pleurais de boidieur, le matin je pleurais de remords. Il est certaines femiiu\s assez savantes pour cacher leur jalousie sous la bonti! la plus angelique; c'est celles ijui, sendilnbles à lady Dudiey, ont di'jiassé trente an::. Ces leinines savent alors sentir et calculer, presser tout le suc du présent et lienser à l'avenir; elles peuvent étoidïer des gemissenieiis souvent légitinu's avec l'énergie ilu chasseur qui no s'aperçoit pas d'uno blesjuro en poursuivant sou bouillant hallali.

Sans parler île madame de Mortsauf, Arabelle essayai! dn la tuer dans num âme où elle la retrouvait toujours, et su passion se ravivait au soulfie de cet anu)ur inviMcihle. Afin de triompher par «li's conqiaraisons qui fussent à son avantage, elle ne se montra ni soupçonneuse, m tracassière, ni curieuse, comnH< U- sont la plupart des jeunes frnuni*s ; mais, srniMable à la bonne qui a saisi dans sa gueule et rapporte dans son antre nue proie à ronger, c Ile M'ill.iil h ce (pie rirMi ni' troublât son bonheur, et me gardai! coiiiinu une coiiipiêle insoumise. J'écrivais à Henri. 'Ile mius mm yeux, jamais elle ne lut une seule liyiie. jamais elle no cherrba par aucun movnà savoir l'ailie^se ecritu kur mes loltros. J'avais ma liU>rlO. Elle M>mWaH s'êln« dit : — Si i»

le perds, je n'en accuserai que moi. Et elle s'appuyait fièrement sur un amour si dévoué qu'elle m'aurait donné sa vie sans hésiter si je la lui avais demandée. Enfin elle m'avait fait croire que, si ja le quittais, elle se tuerait aussitôt. Il fallait l'entendre à ce sujet célébrer la coulumo des veuves indiennes qui se brûlent sur le bûcher de leurs maris. — r Quoique dans l'Inde cet usage soit une distinction réservée à la classe noble, et que, sous ce rapport, il soit peu compris des Européens incapables de deviner la dédaigneuse grandeur de ce privilège, avouez, me dirait-elle, que, dans nos plates mœurs modernes, l'aristocratie ne peut plus se relever que par l'extraordinaire des sentimens? Comment puis-je apprendre aux bourgeois que le sang de mes veines ne ressemble pas au leur, si ce n'est en mourant autrement qu'ils ne meurent? Des femmes sans naissance peuvent avoir les diamans, les étoffes, les chevaux, les écussons même qui devTaient nous être réservés, car on achète un nom ! Mais, aimer, tête levée, à contre-sens de la loi, mourir pour l'idole que l'on s'est choisie en se taillant un linceul dans les draps de son lit, soumettre le monde et le ciel à un homme en dérobant ainsi au Tout-Puissant le droit de faire un Dieu, ne le trahir pour rien, pas même pour la vertu ; car se refuser à lui au nom du devoir, n'estce pas se donner à quelque chose qui n'est pas hii?... que ce soit un homme ou une idéis il y a toujours trahison ! Voilà des grandeurs oîi n'alteignent pas les femmes vulgaires; elles ne connaissent que deux routes communes, ou le grand chemin de la vertu, ou le bourbeux sentier de la courtisane ! »

Elle procédait, vous le voyez, par l'orgueil, elle flattait toutes les vanités en les déifiant, elle me mettait si haut qu'elle ne pouvait vivre qu'à mes genoux; aussi toutes les séductions de son esprit étaient-elles exprimées par sa pose d'esclave et par son entière soumission. Elle savait rester tout un jour, étendue h mes pieds, silencieuse, occupée à me regarder, épiant l'heure du plaisir comme une cadine du sérail, et l'avançant par d'habiles coquetteries tout en paraissant l'attendre. Par quels mots peindre les six premiers mois pendant lesquels je fus en proie aux énervantes jouissances d'un amour fertile en plaisirs, et qui les variait avec le savoir que donne l'expérience, mais en cachant son instruction sous lesemporlemens de la passion- Ces plaisirs, subite révélation de la poésie des sens, constituent le lien vigoureux par lequel les jeunes gens s'attachent aux femmes plus ûgôes qu'eux; mais ce lien est l'anneau du forçat, il laisse dans i'amo une ineffaçable empreinte, il y met un dégoût anticipé pour les amours frais, candides, riches di; fleurs seulement, el qui no savent pas servir d'alcool dans des coupes d'or curieusement ciselées, enrichies de pierres où brillent d'inépuisables feux. En savourant les voluptés que j(^ rAvais sans les connaître, quo j'arais exprimées dans mes felam, et ipie l'union des flines rend mille fois plus ardentes, je ne rn.nii|ii;ii pas de paradoxes pour me justifier h moi-même l.i complaisance avec laquelle j(! m'abreuvais h (rette belle coupe. Souvent lorsque, perdue dans l'infini de la lassituile, mon Ame dégagée <iu corps voltigeait loin île la terre, je pensais que ces plaisirs étaii'nt un moyen d'annuler la matière et de riTidri' l'evpril h Mjn vol sublime. Souvent lady Dudiey, connue henu('ou|) de fetnmes, profitait de l'exaltation h lai|uello r^xuluil l'excès ilu bonlieur. pour me lier [lardes sermens; el, sf)us le coup (IMin «lésjr, elle m'arrachait des lilasphème.t contre rHn(;e de ( loclicKOurde. Une fols traître, j(î devinn fourbe. Je ronlinuiil d'écrire ;i madame (le Morlsanf comme si j'étais toujours le rnétneenrant au méchant petit habit bleu (pi'elje aimait tant; mai-^, je l'avoui', son tlon dn seconde vue m'épouvantait ipiiiinl je pi'nsais aux d('-soslres qu'une inilist-rétion pouvait causer dans le joli cli,1lenu de mrs i^pératliM'H. Souvent, iiu milieu de nu-s joies, utie Mjudaine rioiileur ine plaçait, j'eiilendnis je norn d'Ilenrieiif prononcé par une voix d'en haut comme lu : Cuiii, oUfti Aliel'f i\<' l'Ernliire.

Mes lettres restèrent sans répoii'-e. Je fus saisi d'une horriblo ln<|uiélude, ju voulus partir pour (^loclie({ourde, Ara-

belle ne s'y opposa point, mais elle parla naturellement do m'accompagner en Touraine. Son caprice aiguisé par la difficulté, ses pressentimens justifiés par un bonheur inespéré, tout avait engendré chez elle un amour réel qu'elle désirait rendre unique. Son génie de femme lui fit apercevoir dans ce voyage un moyen de me détacher entièrement de madame de Mortsauf ; tandis que, aveuglé par la peur, emporté par la naïveté de la passion vraie, je ne vis pas le piège où j'allais être pris. Lady Dudiey proposa les concessions les plus humbles et prévint toutes les objections. Elle consentit à demeurer près de Tours, à la campagne, inconnue, déguisée, sans sortir le jour, et à choisir pour nos rendez-vous les heures de la nuit où personne ne pouvait nous rencontrer. Je partis de Tours à cheval pour Clochegourde. J'avais mes raisons en y venant ainsi , car il me fallait pour mes excursions nocturnes un cheval, et le mien était un cheval arabe que lady Esther Stanhope avait envoyé à la marquise, et qu'elle m'avait échangé contre ce fameux tableau de Rembrandt qu'elle a dans son salon à Londres, et que j'ai si singulièrement obtenu. Je pris le chemin que j'avais parcouru pèdestrement six ans auparavant, et m'arrêtai sous le noyer. De là, je vis madame de Mortsauf en robe blanche au bord de la terrasse. Aussitôt je m'élançai vers elle avec la rapidité de l'éclair, et fus en quelques minutes au bas du nmr, après avoir franchi la distance en droite ligne, comme s'il s'agissait d'une course au clocher. Elle entendit les bonds prodigieux de l'hirondelle du désert, et, quand je l'arrêtai net au coin de la terrasse, elle me dit : — « Ah ! vous voilà ! »

Ces trois mots me foudroyèrent. Elle savait mon aventure. Qui la lui avait apprise? sa mère, de qui plus tard elle me montra la lettre odieuse! La faiblesse indifférente de cette voix, jadis si pleine do vie, la pâleur mate du son, révélaient une douleur mûrie, exhalaientjenesais quelle odeur de fleurs coupées sans retour. L'ouragan do l'infidélité, semblable à ces crues de la Loire qui ensablent à jamais une terre, avait passé sur son âme en faisant un désert là où verdoyaient d'opulentes prairies. Je fis entrer mon cheval par la petite porte ; il se coucha sur le gazon à mon commandement, et la comtesse, qui s'était avancée h pas lents, s'écria : « Le bel animal 1 » Elle se tenait les bras croisés pour^quc je ne prisse pas sa main, je devinai son intention. « Je vais prévenir monsieur de Mortsauf, d dit-elle en me quittant.

Je demeurai debout, confondu . la laissant aller, la contemplant, toujours noble, lente, fière. plus blanche que je ne Pavais vue, mais gardant au front la jaune empreinte du sceau de la plus amère mélancolie, et penchant la têlo comme un lys trop chargé de pluie.

— Henriette 1 criai-je avec la rage do l'homme qui se sent mourir.

Elle ne s(; retourna point, elle no s'arrêta pas, elle dédaigna (le me dire (pi'elle m'avait relin'' sou nom, qu'elle n'y ri'pondait plus, elle niariliait toujours. Je pourrai dans cetto épouvantable vallée où doivent tenir des millions de peu- [iles devenus poussière et dont l'Ame anime maintenant la surface du globe, je (lourrai me trouver petit au sein do cette foule pressée sous les immensités lumineuses ipii l'éclaireronl de leur gloire; mais alors je serai moins aplati ipie j(' ne le fus devant cette forme blaïube, montant comme monte dans les rues d'une ville quelipie inllexible inondation, montant d'un pas égal à son cliAteau de Cloi'be- (,'our(le, la t;loire et le supplice de cette Didon cliielieiine I Je maudis Arabelle par une seule iniprecalioii, ipii l'eût tuée si elle l'<'ût entendue, elle (|ui avait lout laissé pour moi coniine on laisse tout pour Dieu ! Je restai perdu dans un monde de pensées, en apercevant de tous côtés l'mtlni de la douleur. Je les vis alors descendant tous. Jacques cour.iil avec l'impétuosili' naïve de son Age. Gazelle aux yeux niourans, Madeleine accompagnait sa mère.

Je serrai Ja((pi(s contrit n ((iiir en versant sur lui les

elfusioiis .le l'Ame el les larnus (jue rejetait sa mère. Moiisii'ur de Mortsauf vint à moi, me tendit les bras, me pressa sur lui, m'embrassa sur los jouos, en me disuul :

LE LVS DANS LA VALLÉE

— Félix, j'ai su que je vous devais la vie 1

Madame de Mortsauf nous tourna le dos pendant cette scène, en prenant le prétexte de montrer le cheval à Madeleine stupélaite.

— Ha I diantre ! voilà bien les femmes, cria le comte eu colère, elles examinent votre cheval.

Madeleine se retourna, vint à moi, je lui baisai la main en regardant la comtesse qui rougit.

— Elle est bien mieux, Madeleine, dis-je.

— Pauvre fillette! répondit la comtesse en la baisant au front.

— Oui, pour le moment, ils sont tous bien, répondit le comte. Moi seul, mon cher Félix, suis délabré comme une vieille tour qui va tomber.

— Il paraît que le général a toujours ses dragons noirs, repris-je en regardant madame de Mortsauf.

— Nous avons tous nos Mues devils, répondit-elle. N'estce pas le mot anglais?

Nous remontâmes vers les clos en nous promenant ensemble, et sentant tous qu'il était survenu quelque grave événement. Elle n'avait aucun désir d'être seule avec moi. Enfin j'étais son hôte.

— Pour le coup, et votre cheval ? dit le comte quand nous fûmes sortis.

— Vous verrez, reprit la comtesse, que j'aurai tort en y pensant, et tort en n'y pensant plus.

— Mais oui, dit-il, il faut tout faire en temps utile.

— J'y vais, dis-jc en trouvant ce froid accueil insupportable. Moi seul puis le faire sortir et le caser comme il faut. Mon groom vient par la voiture de Chinon , il le pansera.

— Le groom arrire-t-il aussi d'Angleterre? dit-elle.

— Il ne s'en fait que Ih, répondit le comte qui devint gai en voyant sa fenim(! Irisle.

La froideur de sa femme fut une occasion de la contredire, il m'acrahla de son amitié. Je connus la pesanteur do l'attachement d'un mari. No croyez pas que le moment où leurs attentions assassinent les Ames nobles soit le temps où leurs femmes prodiguent une afTeclion qui semble leur être volée; noril ils sont odieux et insu[i[iortableslejouroù cet amour s'envole. La bonne intelligence, condition essentielle aux atlachemcns de ce genre, apparaît alors comme un moyen ; elle pèse alors, elle est horrible comme tout moyen que sa lin ne justifie plus.

— Mon cher l'i-lix, me dit le comte en me prenant les mains et me li's serrant afVecttieusement, pardonnez ù madame de Morl'-auf, les femmes ont besoin d'être quinteutouses, leur faiblesse les excus(>, elles no sauraient avoir l'égalité d'humeur qiKMious doime la force du caractère. Elle vous aime tiMiicoup, j(^ le sais; mais...

Pendant «pie le comte parlait, niailnine do Mortsauf s'(5loigna de nous insensiblement do manière à nous laisser seuls.

— Félix, me dit-il alors h voix basse en contemplant sn femme qui remontait aucliAleau a(;rompagii(''e de ses deux onfans, j'ignore ce (pii se passe dans l'rtme île madame de Mortsauf, mais son caractère a compli'lenient cliang(i depuis six semaines. Elle si douce, si «liivouée jusqu'ici, devient d'une maiissaderie Incroyable,

iManclle in'aiipril |iliis lard cpie la comtesse était tombée dans un aballi'inenlipn la remlalt insensible aux tracas'^eries du comte. ICn ne renronlr<>nl plus di- Ir'rre nmlle où planter ses tlèehi's, cet liemme clail devenu inquiil connue l'enfant ipil ne voit plus renuier le pauvre insecte (ju'il tourmente. Kn ce moment il avait besoin d'un cunliilent rommo roxé(!uteur a besoin d'un aide

— Iwayi"/, dit-il après uni' p.iuse, de ipieslionner ma- (\i\nw do Miirlsaiif. V,tw feinnif a toujours îles secret-, pour son mari; mais elle vous conllera piutèlre le sujet de ses pi'ines. l)ftt-il m'en cortter In moilii' des jours qui me restent et In molliit de ma fortune, je sacrilierais tout pour la rendre heureu<e. lille rsl 5i neces'.aire ;i ni.i vie I Si dans ma vieillesse je ne si'Ulais p,is (oiijours cri aiiKe l\ me-. cA-

tés, jo serais le plus malheureux des hommes 1 Jo vomirais |

mourir tranquille. Dites-lui donc qu'elle n'a pas longtemps à me supporter. Moi, Félix, mon pauvre ami, je m'en vais, je le sai*. Je cache à tout le monde la fatale vérité, pourquoi les affliger par avance ? Toujours le pylore, mon amiî J'ai fini par saisir les causes de "la maladie, la sensibililo m'a tué. En effet, toutes nos affections frappent sur le centre grastique...

— En sorte, lui dis-je en souriant, que les gens de cœui périssent par lestomac?

— Ne riez pas, Félix, rien n'est plus vrai. Les peines trop vives exagèrent le jeu du grand sympathique. Cette exaltation de la sensibilité entrelient dans une constante irritation la muqueuse de l'estomac. Si cet état persiste, il amène des perturbations d'abord insensibles dans les fonctions digesfives : les sécrétions s'altèrent, l'appétit se déprave et la digestion se fait capricieuse : bientôt des douleurs poignantes apparaissent, s'aggravent et deviennent de jour en jour plus fréquentes ; puis la désorganiiation arrive à son comble comme si quelque poison lent se mêlait au bol alimentaire; la muqueuse s'épaissit, l'induration de la valvule du pylore s'opère, et il s'y forme un squirrhe dont il faut mourir. Eh bien! j'ensuis là, mon cher ! L'induration marche sans que rien puisse l'arrêter. Voyez mon teint jaune-paille, mes yeux secs et brillans, ma maigreur excessive? Je me dessèche. Que roulez-vous, j'ai rapporté de l'émigration le germe de ci'tte maladie : j'ai tant souffert alors ! Mon mariage, qui pouvait réparer les maux de l'émigration, loin de calmer mon âme ulcérée, a ravivé la plaie.

Qu'ai-je trouvé ici ? d'éternelles alarmes causées par mes onfans, des chagrins domestiques, une fortune à refaire, des économies qui engendraient mille privations que j'im posais à ma femme et dont je pâtissais le premier. Enfin, je ne puis confier ce secret qu'à vous, mais voici in.i plus dure peine. Quoique RIanche soit un ange, elle ne me comprend pas; elle ne sait rien do mes douleurs, elle les contrarie, je lui pardonne ! Tenez, ceci est afi'reux à dire, mon ami ; mais une femme moins vertueuse qu'elle m'aurait rendu plus heureux en se prêtant à des adoucissemens que Rlanebe n'imagine pas, car elle est niaise comme un enfant ! Ajoutez que mes gens me tourmentent, c'e^t des buses qui entendent grec lorsijue je parle français. (Juand notre fortune a été reconstruite, eouci-couci, quand j'ai eu moins d'ennui, le mal ('tait fait, j'atteignais à la période des appétits dépravés ; puis l'st venue ma grande ntaladie, si mal prise par OrigeL Bref, aujourd'hui je n'ai |ias six mois h vivre...

J'écoutais lo comte avec terreur. En revoyant In comtes- .se, le brillant de ses yeux secs et la teinte jaune-paille do son front m'avalent l'ra[ipé, j'entraînai le comte vers la maison en paraissant écoubT ses plaintes mêlées de dissertations médicales; mais je ne songeais qu'à Ilenriede el voulais l'observer. J" trouvai la comtesse dans le salon, où elle assistait à une |i cou de mathematli|ues donnée à Jacques par l'abbé de Dominis, en nionlranl à Madeleine un [loint de tapi-srrii'. Autrefois, elle aurait bien su, le jour de mon arrivi'i-, reniellre ses occupations pour être tout(>è moi ; mais mon amour était si profondi'iiienl vrai que jt refoulai dans mon civur le chagrin que me causi ce cou*. Irasle entre le prissent et le pa^si-; car je voyais la fatnlo li'iub' jaune-paille qui, sur ce céleste vidage, ressembinit au rellet des lueurs divines que les peintres italiens ont iniM's .'■ la ligure des .saillies. Je sriitis alors en moi le venl glacé- de la morl. Puis quand le feu de ses yeux di'uuesdo l'eau limpide où jadis nngeail son regard tomba sur moi, je l'risMinnai ; j'aperçus alor.-i quelipies cliangemensdus «u chagrin l'I que je n'avais point reniaripi<-s en plein air: les lignl'^ si nnnues qui, à ma dernière visite, n'étaient qufl légèrement imprimées sur son front, l'avaient creusé; ms tempes bleuâtres .semblaient ardentes »>l concaves; ses yeux .s'(''lajenl enfonci's sous leurs arcades nllenilries, et ie (nur nv.ul bruiii ; elle était moildlce comr.H' le fnill sur lequi'l les mi'urlrl-Mires coiniiii iicinl à p.irnîlre. et qu'un ver mil rieur l'ail premaluninenl blondir. Moi, dont loulo

DE BAUAC.

l'ambition était de verser le bonheur à flot dans son âme, n'avais-jp pas jeté ramerlunie dans la source où se rafraîchissait sa vie, où se retrempait son courage? Jevinsm'asseoir à ses côtés, et lui dis d'une voix où pleurait le repentir : — Êtes- vous contente de votre santé ?

— Oui, répondit-elle en plongeant ses yeux dans les miens. Ma santé, la voici, reprit-elle en me montrant Jacques et Madeleine.

Sortie victorieuse de sa lutte avec la nature, à quinze ans Madeleine était femme; elle avait grandi, ses couleurs de rose du Bengale renaissaient sur ses joues bistrées; elle avait perdu l'insouciance de l'enfant qui regarde tout en face, et commençait à baisser les yeux ; ses mouvemens devenciient rares et graves comme ceux do sa mère; sa taille était svelte, et les grâces de son corsage fleurissaient déjà ; déjà la coquetterie lissait ses magnifiques cheveux noirs, séparés en deux bandeaux sur son front d'Espagnole. Elle ressemblait aux jolies statuettes du moyeu-âge, si fines de contour, si minces de forme que l'œil en les caressant craint de les voir se briser; mais la santé, ce fruit éclos après tant d'efforts, avait mis sur ses joues lo velouté de la pêche, et le long de son col le soyeux duvet où, comme chez sa mère, se jouait la lumière. Elle devait vivre! Dieu l'avait écrit, cher bouton de la plus belle des fleurs humaines! sur les longs cils de tes paupières, sur la courbe de tes épaules qui promettaient de se développer richement comme celles de ta mère ! Celte brune jeune fille, à la taille de peuplier, contrastait avee Jacques, frêle jeune homme de dix-sept ans, de qui la tête avait grossi , dont le front inquiétait par sa rapide extension, dont les yeux fiévreux, fatigués, étaient en harmonie avec une voix profondément sonore. L'organe livrait un trop fort volume de son, de même que le regard laissait échapper trop de pensées. C'était rinlcjligcnce, l'âme, le cœur d'Henriette dévorant de leur flamme rapide un corps sans consistance; car Jacqui-; avait ce teint de lait animé des couleurs ardentes qui distinguent les jeunes Anglaises maniuées par le fléau pour être abattues dans un temps déterminé ; santé trompeuse! En obéissant au signe par lequel Henriette, après m'avoir mnntri- Madeli'ine, indiquait Jacques qui traçait des figures de gr'omiHrie et des calculs algébriques sur un tableau devant l'ahbé de Dominis, jo tressaillis à l'aspect d<.' cette mort cachée sous les fleurs, et respectai l'erreur de In pauvre mère.

— Quand je les vois ainsi, la joie fait taire mes douleurs, de même qu'elles so taisent et disparaissent quand je les vois malades. Mon ami, dit-elle l'œil brillant de plaisir Diaternel, si d'autres alli-ctions nous trahissent, les sentimens récompensés ici, les devoirs accomplis et couroinies de suciè-i, compensent la défaite! essuyi'-e adleurs. Jacques wra comme vous un homme d'un(> haute instruction, plein de vertueux savoir; il sera connue vous l'honneur de son pays, qu'il gouvcrnrra peut-être, aidé [lar vous qui serrez 81 haut placé; mais je lilclieral qu'il soit fidèle à ses preirnères ad'ections. Madeleini% la chère créature, a déjà le co-ur sublime, elle e>t pure connue la neige du i)lus haut sommet di's Alpes, elle aura W. dévouement de la femme et sa Kroiieuse nitelliKence, elle est Hère, elle sera di^no des Lenoncourtl La mère jadi-- si tourmenléo est maintenant bien hcuHîUSe, heureuse d'un bonheur inlini, sans mélange; oui, ma vie est plfini-, ma vie est riche. Vou.s lo voyi-z, Owu fait cclori! iiic< jolies au ncin des aH'i-ctions pertniM'-i, et mêle de l'ariierliime à celles vers lesquelles m'entraînait uti pinihanl dan^i-reux.

— Bien, s'é(;ri.i joyeu.snmont l'abbô. Monnieur lo vlromto en Mil autant que moi.

En nrhevnnt s» démonstration, Jacques toussa légèrement.

— A-iiez pour nuioiird'hui, mon cher nbbé, dit In eom- Irtisf! «^mue, et surtout |)n« de liron (le chimie. Montez h cheval, Jni'qiiex, reprit-elIc Cl) se laiie'nnl l'inhrasser pur ion (Ils avec la (nrfs,sniilc riMl> iIikiii> volupté d'uni' nièrc, ri li-H yeux loiiriiés vers moi roiiiiMc pour insulter mes ■ouv(<nir«. Allez, cher, ol novez prudent.

— Mais, lui dis-je pendant qu'elle suivait Jacques par un long regard, vous ne m'avez pas répondu. Ressentez-vous quelques douleurs ?

— Oui, parfois à l'estonsac. Si j'étais à Paris, j'aurais les honneurs d'une gastrite, la maladie à la mode.

— Ma mère souffre souvent et beaucoup, me dit Madeleine.

— Ah ! dit-elle, ma santé vous intéresse î Madeleine, étonnée de la profonde ironie empreinte dans

ces mots, nous regarda tour à tour; mes yeux comptaient des fleurs roses sur le coussin de son meuble gris et vert qui ornait le salon.

— Cette situa fion est intolérable, lui dis-je à l'oreille.

— Est-ce moi qui l'ai créée? me demanda-t-elle. Cher enfant, ajouta-t-elle à haute voix en affectant ce cruel enjouement par lequel les femmes enjolivent leurs vengeances, igBorez-vous l'histoire moderne? La France et l'Angleterre ne sont-elles pas toujours ennemies? Madeleine sait cela, elle sait qu'une mer immense les sépare, mer froide, mer orageuse.

Les vases de la cheminée étaient remplacés par des candélabres, afin sans doute de m'ôter le plaisir de les remplir de fleurs; jo les retrouvai plus tard dans sa chambre. Quand mon domestique arriva, je sortis pour lui donner des ordres; il m'avait apporté quelques affaires que je voulus placer dans ma chambre.

— Félix, me dit la comtesse, ne vous trompez pas! L'ancienne chambre de ma tante est maintenant celle de Madeleine ; vous êtes au-dessus du comte.

Quoique coupable, j'avais un cœur, et tous ces mots étaient des coups de poignard froidement donnés aux endroits les plus sensibles, qu'elle semblait choisir pour frapper. Les souffrances morales ne sont pas absolues, elles sont en raison de la délicatesse des âmes, et la comtesse avait durement parcouru cette échelle des douleurs; mais, par cette raison même, la meilleure femme sera toujours d'autant plus cruelle qu'elle a été plus bi(>n faisante; je la regardai, mais elle baissa la tête. J'allai dans ma nouvelle chambre (jui était jolie, blanche et verte. Là, je fondis en larmes, llnirietto m'entendit, elle y vint, en apportant un bouipiet de fleurs.

— Henriette, lui dis-je, en ôtes-vous à no point pardonner la plus excusable des fautes?

— Ne m'appelez jamais Henriette, reprit-elle, elle n'existe plus, la pauvre femme; mais vous trouverez toujours madame do Mortsauf, une amie dévouée qui vous écoutera, qui vous aimera. Félix, nous causerons plus lard. Si vous avez encori! de la tendresse. pour moi, lai.ssez-moi m'habituer à vous voir ; et au moment où les mots me déchireront moins le cœur, à l'heure où j'aurai reconquis un peu de courage, eh bien ! alors, alors seulement. Voyez-vous cette vallée, dit-elle en me montrant l'Indre, elle me fait mal, je l'aune toujours.

— Ah ! piM'isse l'Angleterre et toutes ses femmes ! Jo donne ma démission au roi, jo meurs ici, pardonné.

— Non, aimez-la, celte fenuue ! Henriette n'est plus: ceci n'est pas lui jeu, vous le saurez.

ICIle se retira, di'voilaul par l'accent do ce dernier mot l'éti'iidu(! de ses plaies. Jo sortis vivement, la rotins ol lui dis:

— Vous no m'aimez donc plus?

— Vous m'avez fait plus de mal que tous les autres ens<'mlile I Aujourd'hui je .soulfre moins, je vous aime donc moins; mais il n'y a qu'en AiiKlelerre où l'on dise nija' main, ni toujoum; ici nous disons foiyoMr.*. Soyez sage, n'augmentez jias ma douleur; et si vous souffrez, songez que je vis, moi I

l'illn nie relira sn main que je tenais froide, sans monvemrnt, mais huniiile, cl so sauva comme nue (lèche en traversant le corridor où celte scène véritablement tiagji|uo avait eu lieu, l'endnnt le dtiier, In niari|ui8 nui réservait un supplice aiiipiel j(> n'avais pas songé.

— I,a inanpiise Dudiey n'est donc pas àl'aris? mo dit-il, Jo routfis cxcossivemenl en lui répondant : — Non,

LE LYS DANS LA VALLÉE

SSt

— Elle n'est pas à Tours, dit le comte en continuant.

— Elle u'est pas divorcée, elle peut aller en Angleterre. Son mari serait bien heureux si elle voulait revenir à lui, dis-je avec vivacité.

— A-t-elle des enfans? demanda madame de Mortsauf d'une voix altérée.

— Deux flis, lui dis-je.

— Où sont-ils ?

— En Angleterre, avec le père.

— Voyons, Félix, soyez franc. Est-elle aussi belle qu'on le dit?

— Pouvez-vous lui faire une semblable question? la femme qu'on aime n'est-elle pas toujours la plus belle des femmes, s'écria la comtesse.

— Oui, toujours, dis-je avec orgueil en lui lançant un regard qu'elle ne soutint pas.

— Vous êtes heureux, reprit le comte, oui, vous êtes un heureux coquin. Ah 1 dans ma jeunesse, j'aurais été fou d'une semblable conquête...

— Assez, dit madame de Mortsauf, en montrant par un regard Madeleine à son père,

— Je ne suis pas im enfant, dit le comte qui se plaisait à redevenir jeune.

En sortant de table, la comtesse m'amena sur la terrasse, et quand nous y fûmes, elle s'écria : — Comment, il se rencontre des femmes qui sacriflent leurs enfans à un homme ! La fortune, le monde, je le conçois; l'éternité, oui, peut-être I Mais les enfans ! se priver do ses enfans !

— Oui, et ces femmes voudraient avoir encore à sacrifier plus, elles donnent tout...

Pour la comtesse , le monde se renversa, ses idées so confondirent. Saisie par ce grandiose, soupçonnant que le bonheur devait justifier celte immolation, entendant en elle-même les cris de la chair révoltée, elle demeura stupide en face de sa vie manquée. Oui, elle eut un moment do doute horrible; mais elle se releva grande et sainte, portant haut la tête.

— Aimez-la donc bien, Félix, cette femme, dit-elle avec des larmes aux yeux, ce sera ma sœur heureuse. Je lui pardonne les maux qu'elle m'a faits, si elle vous donne ce que vous no deviez jamais trouver ici, ce que vous ne pouvez plus tenir de moi. Vous avez eu raison, je ne vous ai jamais dit que je vous aimasse, et je ne vous ai jamais aimé comme on aime dans ce monde. Mais si elle n'est pas mère, comment peut-elle aimer?

— Clière suinte, repris-je, il faudrait que je fusse moins ému que jt! ne le suis pour t'expliquer(|ue tu planes viclorieusement au-dessus d'elle, qu'elle est une femme do la terre, une fille des races déchues, et que tu es la fille des cieux, l'ange adoré, qu(^ lu as tout mon cniir et (lu'ellc n'a que ma chair; elle le sait, elle en est au di'>esp<)ir, cl elle changerait avec loi, quand mi>mo le plus cruel martyre lui serait imposé pour prix de (n chanK<'ment. Mais tout est irrémédiable. A loi l'Anir-, h toi les pensées, l'amour pur, h loi la jeuiii.'sse et la vieillesse ; à elle les désirs el les |)laisirs d(! la pas>ion ftigilive; h loi mon souvenir dans toute son étendue, h elle l'oubli le plus (irofond.

— Dile-s, diles, diles-moi ilonc cela, <) mon ami ! Elle alla s'asseoir sur un hanc. et l'ondil en larmes. La verlu, Félix, la saifitete d(! la vie, l'iiinour nialeniel, ne mmiI doue pus des erreurs. Ohl jetez ce baume sur mes plaies I Ui'pélez une parole qui me rend aux cieux où je voulais tendre d'un vol égal avec vous ! Déiiissez-moi par un regaril, par un mol Rflcré, je vous pardonnerai les maux que j'ai soufferts depuis deux mois.

— Ilenrieite, il est des mysl^rns de notre vie que vous ignorez. Je vous ai rencoiilnW' dans uji /l(,'i^ an(|nel lesentimi'nt peut ('loiiirer les dàsirs inspires p,ir notre nalure ; mais plusieurs scènes dont le souvi'iiir me rei JuiulTerall h riiciiie OÙ vienilra la iiiori ont dO vous nlli'sicr (pie cet rtge liin sait, el voire consi.inl Irliiinpliii a éle iTeii prolonger les mueltes ilelin-s. In ainimr sans posHe.sum se soutient piir l'exaspiTatioii même des dc>.irs ; puis il vient un iiioincnt od tout est souil'raucu un nous, qui ne ressemblons en rien

à vous. Nous possédons une puissance qui ne saurait être abdiquée, sous peine de ne plus être hommes. Privé de la nourriture qui le doit alimenter, le cœur se dévore luimême, et sent un épuisement qui n'est pas la mort, mais qui la précède. La nature ne peut donc pas être longtemps trompée; au moindre accident, elle se réveille avec une énergie qui ressemble à la folie. Non, je n'ai pas aimé, mais j'ai eu soif au milieu du désert.

— Du désert I dit-elle avec amertume en montrant la vallée. Et, ajouta-t-elle, comme il raisonne, et combien de distinctions subtiles? les fidèles n'ont pas tant d'esprit.

— Henriette, lui dis-je, ne nous querellons pas pour quelques expressions hasardées. Non, mon âme n'a pas vacillé, mais je n'ai pas été maître de mes sens. Cette femme n'ignore pas que tu es la seule aimée. Elle joue un rôle secondaire dans ma vie, elle le sait, et s'y résigne ; j'ai le droit de la quitter comme on quitte une courtisane...

— Et alors...

— Elle m'a dit qu'elle se tuerait, répondis-je en croyant que cette résolution surprendrait Henriette. Mais en m'entendant elle laissa échapper un de ces dédaigneux sourires plus expressifs encore que les pensées qu'ils traduisaient. — Ma chère conscience, repris-je, si tu me tenais compte de mes résistances et des séductions qui conspiiaient ma perte, tu concevrais cette fatale...

— Oh ! oui, fatale! dit-elle. J'ai cru trop en vous! J'ai cru que vous ne manqueriez pas de la vertu que pratique le prêtre et... que possède monsieur de Mortsauf, ajoula-tello en donnant à sa voix le mordant do l'épigramme. — Tout est lini , reprit-elle après une pause, je vous dois beaucoup, mon ami ; vous avez éteint en moi les flammes do la vie corporelle. Le plus difiicilo du chemin est l'ait, l'ûge approche, me voilà souffrante, bientôt maladive ; je ne pourrais être pour vous la brillante fée qui vous verse une pluie de faveurs. Soyez fidèle à lady Arabellc. Madeleine, que j'élevais si bien pour vous, à qui sera-t-elleî Pauvre Madeleine, pauvre Madeleine 1 répéta-t-elle comme un douloureux refrain. Si vous l'aviez entendue me disant : u Ma mère, vous n'ôles pas gentille pour Félix ! » La chère créature!

Elle me regarda sous les lièdes rayons du soleil couchant qui glissaient à travers le feuillage, el prise de je ne sais quelle compassion pour nos débris, elle se replongea dans notre passé si pur, en se laissant aller à des contemplations qui lurent mutuelles. Nous reprenions nos souvenirs, nos yeux allaient de la vallée au clos, des leiièlres do Clochegourde î» Frapesle, en peuplant celte rêverie tie nos bonquels embaumés, des romans de nos désirs. Ce fui sa dernière Tolupté, savourée avec la candeur de l'àine chrétienne. Cette scène, si grande pour nous, nous avait jit«is dans une même mélancolie. Elle crut à mes [laroles, elso vit où je la mettais, dans les cieux.

— Mon ami, me dit-elle, j'obéis à Dieu, car son doiglosi dans toul ceci.

Je ne ronniis que plus lani la profondeur de ce mol. Nous remciiil;1ines leiit<'nienl par les terrasses. Elle prit mou bras, .s'y appuya résignée , saignuut , mais ayant mis un appareil sur ses blessures.

— La Me humaine est ainsi, me dilH<lle. Q»'» fai' monsieur île MorlMiuf pour mirili-r son sort? Ceci nous dénionlre l'existence d'un monde meilleur. Malheur h rem qui se plaindraient d'avoir marche dans la bonne voie!

i;lle se mil alors h si bien évaluer la vie, à la si protondémeiil considérer sous ses divei-ses faces, que cis froids calculs me révélèrent le dégoût qui l'avait s.ii^ii- pour toutes les clios(>s d'iCi-bas. En arrivant sur le perron, elle quitta mon bras, el dit celle dernière phraM> : — a Si Dieu nous a donne li> seiiliiiiciil cl le goûl du boiilieiir, ni' doitil pas se chaïK'er des Ames innocentes qui n'ont Iroiivj que des .iKlictions ici-bas. Cela est, OU Dii'U n'esl pas UU noire vie seriiit uni' amère plaisnnierle.

A ces derniiTs mots . elle rentia bi u ■luimeiil , et je l« trouvai sur Min cim.ipe, cou. Im- coimne^ille avall éW ^ouilroyee par la voix qui Urrus-a .saiull'aul.

DE BALZAC

— Qu'avez-vous ? lui dis-je.

— Je ne sais plus ce qu'est la vertu, dit-elle, et n'ai pas conscience de la mienne 1

Nous restâmes pétrifiés tous deux , écoutant le son de cette parole comme celui d'une pierre jetée dans un gouffre.

— Si je me suis trompée dans ma vie, elle a raison, ellel reprit madame de Morsauf.

Ainsi son dernier combat suivit sa dernière volupté. Quand le comte vint, e!le se plaignit, elle qui ne se plaignait jamads; je la conjurai de me préciser ses souffrances, mais elle refusa de s'expliquer , et s'alla coucher en me laissant eu proie à des remords qui naissaient les uns des autres. Madeleine accompagna sa mère; et le lendemain je sus par elle que la comtesse avait été prise de vomissemens causés, dit-elle, par les violentes émotions de cette journée. Ainsi , moi qui souhaitais donner ma vie pour elle, je la tuais.

— Cher comte , dis-je à monsieur de Mortsauf qui me força de jouer au trictrac, je crois la comtesse très sérieusement malade, il est encore temps de la sauver; appelez Origet, et suppliez-la de suivre ses avis...

— Origet qui m'a tué ? dit-il en m'interrompant. Non, non, je consulterai Carbonneau.

Pendant celle semaine, et surtout les premiers jours, tout me fut souflMnce, commencement de paralysie au cœur, blessure à la vanité, blessure à l'àrae. Il faut avoir été le centre de tout, des regards et des soupirs, avoir été le principe de la vie, le foyer d'où chacun tirait sa lumière, pour connaître l'horreur du vide. Les mômes choses étaient là, mais l'esprit qui les viviliait s'était éteint comme une flamme .soufflée. J'ai compris l'a flreuse nécessité où sont les amans de ne plus se revoir quand l'amour est envolé. N'être plus rien là où l'on a régne. Trouver la silencieuse froideur do la mort là où scintillaient les joyeux rayons do la vie I Les comparaisons accablent. Bicnlol j'en vins à regretter la douloureuse ignorance de tout bonlu'urqui avait assombri ma jeunesse. Aus^i mon dé^c^poir devint-Il si profond que la comtcsie en fui, je crois, atlcuilric Un jour, après le dîntr.pendant que nous nous piomenions tous sur le bord de l'eau, je lis un dernier edbrl pour obtenir mon pardon. Je priai Jacques d'emmener sa sœur en avant, je laissai le comte aller seul, et conduisant madame de Mortsauf vers la loue : — lleiirietlc, lui dis-je, un mot, de gnke, ou je rejette dans l'Indre! J'ai failli, oui, c'est vrai; niaisn'imltée pas le chien dans son sublime attachement I Je reviens /)mine lui, comme lui pli-iii de honte ; s'il fait mal, il est rhâlji', mais il adore la main qui le frappe. Brisez-moi, mais rcudi'/-nioi volH) cnur...

— l'auvreenCanl 1 dit-elle, n'ôtes-vous pas toujours mon lils7

Elle prit mon bras et regagna silencieusement Jacques et Madi.'lr lue, avec lesquels elle revint à Clochegourde par les çlo-, en me lais-ant au comte, qui se mit à pailer politique 0 proj)o-i di- -es voisins.

— Bénirons, lui dIs-je, vous avez latAUi nue, cl la rosée du soir pourrait causer quelque uccidrnl.

— Vous me plaigniez, vous ! mon cher l'élix, mo n'pondil-j|,en se mi'|)ri'niinl sur mes inl^nlioiis. M.i femme no m'ii jamais voulu coiisuler, par syslènii! peul-(Mic.

Jamais elli- ne m'aurait laissé seul avec son mari, maint^'nanl j'avais Iii-mijh de préli'xh.-s pour l'aller rejoindre. ICIU' liait nvi'c Ms .•nlans occupée h expli()uer les règles du Irielrac h Jiii'qin's.

— Voil/i, .iii je roinle, toujours jaloux de l'affecllon qu'ell.' port.iii ii ws dc-ux enl'ans, voilà ci-ux pour les(|ui)l» je Huis U.iijDurs nliamloiiiié. Les maris, mon cher Félix, ont toujours Ir de -ouh; jji femme lu plus vertueuse trouve encore le moyen de hulLil'aireson t>esom do voler l'ulTeclion toiijiilfdle,

l.lii' eonliniin ses caresses sans n'-itondrc

— J.icijiir-,, ilil-il, venez ici !

Jacijues lllqur-lqu.'s dinieulléi.

— Votre père vous veut; allez, mon fils, dit la mère en le poussant.

— Ils m'aiment par ordre, reprit ce vieillard qui parfois voyait sa situation.

— Monsieur, répondit-elle en passante plusieurs reprises sa main sur les cheveux de Madeleine qui était coiffée eu belle Ferronnièro, ne soyez pas injuste pour les pauvres femmes; la vie ne leur est pas toujours facile à porter, et peut-être les enl'ans sont-ils les vertus d'une mère!

— Ma chère, répondit le comte qui s'avisa d'être logique, ce que vous dites signilie que, sans leurs enfans, les femmes manqueraient de vertu et planteraient là leurs maris.

La comtesse se leva brusquement et emmena Madeleine sur le perron.

— Voilà le mariage, mon cher, dit le comte. Prétendezvous dire en sortant ainsi que je déraisonne? cria-t-il en prenant son fils par la main et venant au perron auprès do sa femme sur laquelle il lança des regards furieux.

— Au contraire; monsieur, vous m'avez eflrayée. Votre réflexion me fait un mal affreux, dit-elle d'une voix creuse en me jetant un regard de criminelle. Si la vertu ne consiste pas à se sacrifier pour ses enfans et pour son mari, qu'est-ce donc que la vertu ?

— Se sa-cri-fi-er ! reprit le comte, en faisant de chaque syllabe un coup de barre sur le cœur de sa victime. Que sacrifiez-vous donc à vos enfans? que me sacrifiez-vous donc? qui? quoi? répondez? répondrez-vous ? Que se passe-l-il donc ici? que voulez-vous dire ?

— Monsieur, répondit-elle, seriez-vous donc satisfait d'être aimé pour l'amour de Dieu, ou do savoir votre femme vertueuse pour la vertu eu elle-même?

— Madame a raison, dis-je en prenant la parole d'uno voix émue, qui vibra dans ces deux coeurs où je jetai mes espérances à jamais perdues, et que je calmai par l'expression de la [ilus haute de toutes les douleurs, dont le cri sourd éteignit celle querelle comme, quand le lion rugit, tout se lait. Oui, le plus beau privilège que nous ait conféré la raison est de pouvoir rapporter nos vertus aux êtres dont le bonheur est noire ouvrage, et que nous ne rendons heureux ni par calcul, ni par devoir, mais par une inépuisable cl volonlaire affection.

Une larme biilla dans les yeux d'Henriette.

— lit, cher conile, si par hasard une femme était involontairement soumise à quelque sentiment étranger à ceux que la société lui impose, avouez que plus ce sentiment serait irrésistible, plus elle serait vertueuse en l'étouffant, en se facri/iant h. ses enfans, à son mari. Celte théorie n'est d'ailleurs applicable ni à moi, qui malheureusement offre un exenqile du contraire, ni à vous qu'elle no concernera jamais.

Une main à la fois moite et brûlante se posa sur ma main et s'y apjniya sil(nicii>usement.

— Vous êtes une belle ûme, Félix, dit le comte qui passa non sans grilcc^ sa main sur la taille de sa femme et l'amena doucement à lui , pour lui dire : — Pardonnez , ma chère, à un pauvre malade (|ui voudrait sans doute Cire aimé plus qu'il ne le mérite.

— Il est des ('(eurs (|ui sont tout générosité, réponditell(^ en appuyaaiil sa tête sur fépaule du comte qui prit celle phrase pour lui. Celle erreur causa je ne sais (piel l'réiiiisseiuent à la coiiilesse ; son peigne tomba, ses cli(>veux se dénouèrent, elle pftlit; son mari (lui la soulenait poussa une sorte de rugissement en la sentant délaillir ; il la saisit conime il eiU fait de sa fille, et la perla sur le canapé du salon, où nous l'eiildiirAines. Henriette garda ma iiiaiii dans la sienne, comme pour nw dire (jue nous seuls savions le secrel de cefle scèiu» si sim|)le en apparence, si epouvaiilable par les déchiremens de son Ame.

— J'ai Idil, me dit-elle à voix basse en un monienl où lecDinle iiniis laissa seuls pour aller demander un verre d'eau di' fleurs d'oranger, j'ai mille l'ois fort envers vous, que j'ui voulu désespérer c|uaii(l j'aurais dû vous recevoirù merci. Cher, vous êtes d'une adorable boulé que moi simlo puis a|i]>iécier. Oui, je le sais, il est des boules qui soni

LE LYS DANS LA VALLÉE

inspirées par la passion. Les hommes ont plusieurs manières d'être bons ; ils sont bons par dédain, par entraînement, par calcul, par indolence de caractère ; mais vous, mon ami, vous venez d'être d'une bonté absolue.

— Si cela est, lui dis-je , apprenez que tout ce que je puis avoir de grand en moi vient de vous. Ne savez-vous donc plus que je suis votre ouvrage?

— Cette parole suffit au bonheur d'une femme, répondit-elle au moment où le comte revint. Je suis mieux, ditelle en 'se levant, il me faut do l'air.

Nous descendîmes tous sur la terrasse embaumée par les acacias encore en fleurs. Elle avait pris mon bras droit et le serrait contre son cœur en exprimant ainsi do douloureuses pensées ; mais c'était, suivant son expression, de ces douleurs qu'elle aimait. Elle voulait sans doute être seule avec moi ; mais son imagination inhabile aux ruses de femme ne lui suggérait aucun moyen de renvoyer ses enfans et son mari ; nous causions donc de choses indifférentes, pendant qu'elle se creus;iit la tête en cherchant à se ménager un moment où elle pourrait enfin décharger son ca>ur dans le mien.

— Il y a bien longtemps que je ne me suis promenée en voiture, dit-elle enfin en voyant la beauté de la soirée. Monsieur, donnez des ordres, je vous prie, pour que je puisse aller faire un tour.

Elle savait qu'avant la prière toute explication serait impossible, et craignait que le comte ne voulût faire un trie trac. Elle pouvait bien se trouver avec moi sur cette tiède terrasse embaumée quand son mari serait couché; mais elle redoutait peut-être de rester sous ces ombrages à travers lesquels passaient les lueurs voluptueuses, de se promener le long de la balustrade d'où nos yeux embrassaient le cours de l'Indre dans la prairie. Uo même qu'une cathédrale aux voiites sombres et silencieuses conseille la prière; do même;, les feuillages éclairés par la lune, parfumées de senteurs pénétrantes, et animés par les bruits sourds du printemfis, remuent les fibres et all'aiblissent la volonté. La campagne, qui calme les passions des vieillards, excite celles des jtiuncs camrs; nous le savions. Deux coups de cloche annoncèrent l'heure do la prière, la comtesse tn-ssaillit.

— Ma chère Henriette, qu'avez-vous?

— ' Henriette n'existe plus, répondit-elle. Ne la faites pas renaître, elle était exigeante, capricieuse; maintenant vous avez une paisible amie dont la vertu vient d'être ralfermie par des [)aroli's que le Ciel vous a dictées. Nous parlerons do tout r(.'ci plus tard. Soyons exacts à la prière. Aujourd'hui, mon tour de la diri! est arrivé.

Quand la comtesse (irononra les paroles par lesciuelks elle dcmamlait h Dii'U son secours contre les adversités do la vi<s elle y mit un accent dont j(^ ne lus pas frappe seul ; elle semblait avoir usi- d(^ son don de seconde! vue pour entrevoir la terrible ('niotion ii laquelle devait la soumrllro une maladresse causée par mou oubli de mes conventions avec ArabcUe.

— Nous avoris le temps (l<i faire trois rois avant que les chevaux ne soient attelés, dit U' comte en m'eiitrainanl au sjilon. Vous irez vous promener avec ma lemme, moi je meroui-herai.

Comme toutes nos parties, celle-ci fut oragous<\ De sa chambre ou de celle de Madeleine, la comtesse |)Ut enlendrii la voix de son mnri.

— Vous abusez élrangemeiil do l'hospitalité, dil-olle au comte (piand elle revint au salon.

Je la reganlai d'un air liebeti', je ne m'habituais point h ses (llireti'-s ; elle se serait certes bien gardée jadis de me soustraire' h la tyrannie du comte ; autrefois elle aimait à me voir partageant ses soull'rances et les enduraiil avec p.ilieiue pdur l'amour d'elle.

— Je d ler.iis ma vie, lui dis-je îi l'oreille, pour mmh

entendre encore murmurant : — Pauvre cher ! I\iui ro ilirr t

Elle baissa les yuux on so .souvenant do l'heure ii la-

iiuello je faisois allusion ; soii regard se coula vers moi,

i>K Dvi./AC. - 11. (i:itrail delà

mais en-dessous, et il exprima la joie de la femme qui voit les plus fugitifs accens de son cœur préférés aux profondes délices d'un autre amour. Alors, comme toutes les fois que je subissais pareille injure, je la lui pardonnai en me sentant compris. Le comte perdait, il se dit fatigué pour pouvoir quitter la pai'tie, et nous allâmes nous promener autour du boulingrin en attendant la voiture; aussitôt qu'il nous eut laissés, le plaisir rayonna si vivement sur mon visage, que la comtesse m'interrogea par un regard curieux et surpris.

— Henriette existe, lui dis-je, je suis toujours aimé; vous me blessez avec une intention évidente de me briserle cœur; je puis encore être heureux !

— Il ne restait plus qu'un lambeau de la femme, dit-elle avec épouvante, et vous l'emportez en ce moment. Dieu soit béni ! lui qui me donne le courage d'endurer mon martyre mérité. Oui, je vous aime encore trop, j'allais faillir, l'Anglaise m'éclaire un abîme.

En ce moment, nous montâmes en voiture, le cocher demanda l'ordre.

— Allez sur la route de Chinon par l'avenue, vous nous ramènerez par les landes de Charlomagno et le chemin de Sache.

— Quel jour sommes-nous '? dis-je avec trop de vivacité.

— Samedi.

— N'allez point par là, madame, le samedi soir la routo est pleine d(! coquassiers qui vont à Tours, et nous rencontrerions leurs charrettes.

— Faites ce que je vous dis, reprit-elle en regardant le cocher.

Nous connaissions troii l'un et l'autre les modes de notro voix, quehpie iiilinis qu'ils fussent, pour nous déguiser la moindre de nos émotions. Henriette avait tout compris.

— Vous n'avez pas pensé aux coquassiers en choisissant cette nuit, dit-elle avec une légère teinte d'ironie. Lady Dudiey est h Tours. Ne mentez pas, elle vous attend près d'ici. Quel jour sommea-iiou.i 1 les cofjiioKi'iers 1 les cliarrelles! reprit-elle. Avez-vous jamais fait de semblables observations quand nous sortions autrefois?

— Elles prouvent que j'oublie tout à Clochcgourdc, répondis-jo simplement.

— Elle vous attend? reprit-elle.

— Oui.

— A (luelle heure?

— Entre onze heures et minuit.

— Où?

— Dans les landes.

— Ne me tronqiez point, n'est-ce pas sous le noyer?

— Dans les landes.

— Nous irons, dit-elle, je la verrai.

En entendant ces paroles, jeivganlai ni.i Me comme di>finitiveuient arrêtée. Je résolus en un nuiment tle terminer [lar un euiiiplet mariage avec lady Dudiey la |utti< douloureuse qui menaçait d'épuiser ma seiisilulile, d'enlever jiar tant dei liocs répétés ces voluptueuses di.'licales>es <|ni ressembleiil h lu fleur des fruits. Mon silence laiouclie blessa laconilesso, dont toute la grandeur ne m'i'lail pas connue.

— Ne vous irritez point contre moi, dit-elle de ni voix d'or ; ceci, cher, es! ma punition. Nous ne serez jamais aime romine vous ['(Mes ici, re|int-e||e eu posant sa main sur son cuur. Ne vous l'ai-je pas avoue? La manjuise Dudiey m'a sau\ée. A-l-oll(< les souillures, j(> ne les lui eiivii» point. A moi le glorieux amour des anges ! J'ai parcouru des champs immenses depuis votre arrivée. J'ai jugi' la vie. ii\r\f/, l'.hiie, vous la déchirez; plus vous allez haut, moins <le sympathie vous rencontrez ; au lieu de soullrir ilaiis la vallée, vous soull'rez dans les airs comme l'aii,'le qui piano en empoitaiil uu cieur une flèrhe diM'oihé'e par queliuo pAtri' Ki'ossler. Je compreiiiU aujourd'hui ipie le ciel et la terre sont inrompatibles. Oui, pour qui veut vivre dans la zone celesie, Dieu seul esl pussibli-. Nctire ;Vne doit êiro alors di'l.ichee de toutes les rhows lorreslres. H (nul aimer s«îs nmis comme on amie ses oiil'nns, poin-i'ui i-t non iMUir sol. Le moi cause les malheurs cl les chagrins. Mon cu'ur

('yi/t('Ji« humainr.^ C — 8

DE BALZAC

ira plus haut que ne va l'aigle ; là est un amour qui ne me trompera point. Quant à vi\Te de la \ie ten-estre, elle nous ravale trop en fai.-aut dominer l'égoïsme des sens sur la spiritualité de l'ange qui est eu nous.

Lesjouissanecs que donne la passion sont horriblement orageuses, payées par d'énervantes inquiétudes qui brisent les ressorts de l'âme. Je suis venue au bord de la mer où s'agitent ces tempêtes, je les ai vues de trop près ; elles ji'ont souvent enveloppée de leurs nuages, la lame ne s'est pas toujours brisée à mes pieds, j'ai senti sa rude étreinte qui froidit le cœur ; je dois me retii-er sur les hauts lieux, je périrais au bord de cette mer immense. Je vois en vous, comme en tous ceux qui m'ont affligée, les gardiens de ma vertu. Ma vie a été mêlée d'angoisses heureusement proportionnées à mes forces, et s'est entretenue ainsi pure des passions mauvaises, sans repos séducteur et toujours prête à Dieu. Notre attachement /^«< la tentative insensée, l'elTort de deux enfans candides essayant de satisfaire leur cœur, les hommes et Dieu... Folie, Félix ! Ha ! dit-elle après une pause, comment vous nomme cette femme?

— Amédée, répondis-je. Félix est un être à part, qui n'appartiendra jamais qu'à vous.

— Henriette a peine à mourir, dit-elle on laissant échapper un pieux sourire. Mais, reprit-elle, elle périra dans le premier effort de la chrétienne humble, de la mère orgueilleuse, de la femme aux vertus chancelantes hier, raffermies aujourd'hui. Que vous dirai-je? Hé bien I oui, ma vie est conlormo à elle-même dans ses plus grandes circonstances comme dans ses plus petites. Le cœur où je devais attacher les premières racines do la tendresse, le cœur de ma mère s'est fermé pour moi, malgré ma per-istance à y chercher un pli où je pusse me glisser. J'étais fille, je venais après trois garçons morts, et je tâchai vainement d'occuper leur place dans l'affection de mes parens ; je no guérissais point la plaie faite à l'orgueil de la famille. Quand, après cette souibrc enfance, je connus mon ailorable tante, la mort me l'enleva promptoment. Monsieur lie Morlsauf, à qui jo me suis vouée, m'a conslanunent Irappée, sans relâche, sans le savoir, pauvre homme ! Son amour a le naïf égoisme de celui «juc nous portent nos enfans. Il n'est pas dans le secret des maux qu'il me cause, il i-st toujours pardonné! Mes enfans, ces chers enfans qui lienniMil à ma chair par toutes leurs douleurs, à mon âme par toutes leurs qualités, à ma nature par leurs joies innocentes ; ces enfans ne m'ont-ils pas été donnés pour montrer combien il se trouve do force et do patience dans le sein dos mères? Oh! oui, mes enfans sont mes vertus I Vous savez sijo suis flagellée par eux, en eux, malgré eux. Devenir mère, pour moi ce fut acheter le droit d(^ toujours soutlrir. Quand Agar a crié dans le désert, un ange a fait jaillir pour cette esclave trop aimée une source pure ; mais à moi, quanil la source limpide vers laquelle (vous en souvenez-vous?) vous vouliiz me guider est veim(! couler autour de Clochegourde, elle ne m'a versé que des eaux amèras. Oui, vous m'avez infligé des soullrances inouïes. Ui(;u pardonnera sans doute à ijui n'a connu l'ufl'ectiou que par la douleur. Mais, si Ic^s plus vives peines quo j'aie Ofircjuvées m'ont été imposées par vous, peut-être les ai-je méritéfrs. Dieu n'est pas injuste. Alil oui, Félix, un baiser furtiv<'miMit rliîposé sur un Iront conipor'.! des crimes pcutûlre! |'i-ut-(Mn: doit-on rudement expi.T les pas que l'on u Idils en nvunl du ses enfans cl de .son mari, lorsqu'un so promenait le soir alln d'être seules avec des souvenirs et dei pi-n-j'Ci qui ne li'ur a|ip,iitiMiaienl pas, et qu'en niarchunt ainsi, l'âme l'tail mariée n une autre!

Quand l'être iiiUrJeur so raniasso cl su rapolisso pour n'oii uper que la |)lui>i que l'on offre aux embraswMiiins, (H'ul-êlre eil-c.e |(! pjro des crimes 1 lor>(|u'une fenune so

Uli^M! iilill de recevoir dans »rs eheveux le baiser de SdU

rimri jKJur «e luire un (ronl miilre, il y i\ crime 1 II y a i riniii h se lorger un avenir en s'appiiyanl sur la inorl, crime à M! llKurer dan» l'avenir uni' nialernité sjuis alarmes, de U):au\ eulan» jouant le hoir avrc un père adoré de toute sa lumillo, cl sowi les yeux uUeiidrisi d'une nièru lii'urcusv.

Oui, j'ai péché, j'ai grandement péché ! J'ai trouvé goût aux pénitences infligées par l'Eglise, et qui ne rachetaient point assez ces fautes pour lesquelles le prêtre fut sans 'doute trop indulgent. Dieu sans doute a placé la punition au cœur de toutes ces erreurs en chargeant de sa vengeance celui pour qui elles furent commises. Donner mes cheveux, n'était-ce pas me promettre ? Pourquoi donc aimai-je à mettre une robe blanche? ainsi jo me croyais mieux votre lys; ne m'aviez-vous pas aperçue, pour la première fois, ici, en robe blanche? Hélas! j"ai moins aimé mes enfans, car toute affection vive est prise sur les affections dues. Vous voyez bien, Félix? toute souffrance a sa signification. Frappez, frappez plus fort que n'ont frappé monsieur de Mortsauf et mes enfans. Cette femme est un instrument de la colère de Dieu, je vais l'aborder sans haine, je lui sourirai ; sous peine de no pas être chrétienne, épouse et mère, je dois l'aimer.

Si, comme vous le dites, j'ai pu contribuer à préserver votre cœur du contact qui l'eût délleuri, celte Anglaise ne saurait me haïr. Une femme doit aimer la mère de celui qu'elle aime, et je suis votre mère. Qu'ai-je voulu dans votre cœur? la place laissée vide par madame de Vandenesse. Oh! oui, vous vous êtes toujours plaint de ma froideur! Oui, je ne suis bien que votre mère. Pardonnez-moi donc les duretés involontaires que je vous ai dites à votre arrivée, car une mère doit se réjouir en sachant son fils si bien aimé. Elle appuya sa tête sur mon sein, en répétant : — Pardon! pardon! J'entendis alors des accens inconnus. Ce n'était ni sa voix de jeune fille et ses notes joyeuses, ni sa voix de femme et ses terminaisons despotiques, ni les soupirs do la mère endolorie; c'était une déchirante, une nouvelle voix pour des douleurs nouvelles. — Quant à vous, Félix, reprit-elle en s'auimanl, vous êtes l'ami qui ne saurait mal taire. Ahl vous n'avez rien perdu dans mon cœur, ne vous reprochez rien, n'ayez pas le plus léger remords.

N'était-ce pas le comble de l'égoïsme que de vous demander de sacrifier à un avenir impossible les plaisirs les plus immenses, puisque pour les goûter une femme abandonne ses enfans, abdique son rang et renonce à l'éternité. Combien de fois ne vous ai-je pas trouvé supérieur à moi! vous étiez grand et noble : moi, j'étais petite et criminelle I Allons, voilà qui est dit, jo no puis être pour vous qu'une lueur élevée, scintillante et froide, mais inaltérable. Jleulemtiit, Félix, faites que je ne sois pas seule à aimer lo frère que je me suis choisi. Chérissez-moi I L'amour d'une snnir n'a ni mauvais lendemain ni moinens difficiles. Vous n'aurez pas besoin de mentir à cette âme indulgente qui vivra de votre belle vie, qui ne mamiuera jamais à s'affliger de vos douleurs, qui s'égaiera de vos joies, aimera les femmes qui vous rendront heureux, et s'indignera des trahisons. Moi je n'ai pas eu de frère à aimer ainsi. Soyez assez grand pour vous dépouiller de tout amour-propro, pour résoudre notni attachement jusqu'ici si douteux et jilein d'orages \k\r celte douce et sainte affection. Je puis encore vivre ainsi. Je commencerai la première en serrant la main de lady Dudley.

Elle ne plinirait pas, elle, on prononçant ces paroles pleines d'une science anière, et par l(\s(iuelles, en arrachant le dernier voiliMpii me cachait son âme et ses douleurs, (^lle me montiait |iar combien de liens elle s'était altacliéi! h moi, combien (le fortes chaînes j'avais hachées. Nous étions dans un tel délire que nous no nous apercevions point de la |ilui(^ (|ui loiiibait à lorrens.

— Madame la conilesse ne veut-elle pas entrer un momenl ici? dil le cocher en désignant la [irincipale auberge de llallan.

i:ile lit un signe do cons(>ntomonl, et nousrcsiâmas une denii-lii'ure environ sous la vollle d'entrée, au grand étonneinelit do gens lie l'IiAlellerie qui se demaiidèrenl pouripioi niailanie di' Mort'-auf elait à onze heures [lar les chemins. Allail-elli^ n Tours? l'ji revenait-elle? Quand roivige cul cesse, que la' pluie fut convertie en ceiju'on nniMiiie h Tours une brouée, qui n'i'iii|iê(hnlt pas la lune d'éclairer les brouilliu'ds supérieurs rapidonicnl emportés par le vont

LE LYS DANS LA VALLÉE

du haut, le cocher sortit et retourna sur ses pas, à ma grande joie.

— Suivez mon ordre, lui cria doucement la comtesse. Nous prîmes donc le chemin des landes de Charlemagno

où la pluie recommença. A moitié des landes, j'entendis les aboiemens du chien favori d'Arabelle ; uu cheval s'élança tout à coup de dessous une truisse de chêne, franchit d'un bond le chemin, sauta le fossé creuse par les propriétaires pour distinguer leurs terrains respectifs dans ces friches que l'on croyait susceptibles do culture, et lady Dudley s'alla placer dans la lande pour voir passer la calèche.

— Quel plaisir d'attendre ainsi son amant, quand on le peut sans crime! dit Henriette.

Los aboiemens du chien avaient appris à lady Dudley que j'étais daas la voiture ; elle crut sans doute que je venais ainsi la chercher à cause du mauvais temps. Quand nous arrivâmes à l'endroit où se tenait la marquise, elle vola sur le bord du chemin avec cette dextérité de cavalier qui lui est particulière, et dont Henriette s'émerveilla comme d'un prodige. Par mignonnerie, Arabelle ne disait que la dernière syllabe de mon nom, prononcée à l'anglaise, espèce d'appel qui sur ses lèvres avait un charme digne d'une fée. Elle savait n'être entendue que de moi en criant; My Dee.

— C'est lui, madame , répondit la comtesse en contemplant sous un clair rayon de la lune la fantastique créature dont le visage im[iaticnt était bizarrement accompagné do ses longues boucles défrisées.

Vous savez avec quelle rapidité deux femmes s'examinent. L'Anglaise reconnut sa rivale et fut glorieusement Anglaise; elle nous enveloppa d'un regard plein de ^on mépris anglais et disparut dans la bruyère avec la rapidité d'une flèche.

— Vite à Clochcgourde! cria la comtesse pour qui cet ûprecoup d'o'il fut comme un coup de hache au c(eur.

Le cocher retourna pour prendre le chennn deChinon, qui était meilleur que celui de Sache. Quand la calèche longea de nouveau les landes, nous entendîmes le galop furieux du cheval d'Arabelle et les pas de son chien. Tous trois, ils rasaient les bois de l'autre côté de la bruyère.

— Elle s'en va, vous la perdez ù jamais, mo dit Henrietle.

—Eh bien ! lui répondis-je, qu'elle s'en aille! Elle n'aura pas un regret.

— Oh ! Ie> pauvres femmes 1 s'écria la comtesse en exprimant une ciinipalissante horreur. Mais où va-l-ell('?

— A La Greuadière, une [letite maison près Saint-Cyr, dis-jc.

— Elle s'en va seule? reiuit Ilenrielte d'un ton (]ui me prouva que les femmes so croient solidaires en amour et ne s'abiindiinnenl jamais.

Au momrnl où nous entrions dans l'avenue do Cloclingoiirde, le chien il'ArabelIc jappa d'unie façon joyeuse on nccoiirnnl au-ilr-vant de la calèche.

— i:ilo nous a devancés! .s'i'cria In cnmiesce. Puis elle reprit après une |)ause: Jo n'ai jamais vu d(^ plus hi'Ho fomini'. Quelle main et (iuell(( laillu ! Son teint ellace le lys, et ses yeux ont l'éclat du diamant! Mais elle monte Irop bien h cheval, «-lU^ doit aimer h dé[iloyer sa lorce, je la crois nelive et violente; puis elle nie semble sr» mellre uti peu trop Iwininnent au-dessus des ((uiventions: la femme ipii ne reconnaît pas de lois est bii'u prè> de n'écouler que SCS aqirices. Oux qui aiment tant h briller, îi se mouvoir, n'ont |)«s reçu le don de conslance. Selt)n mes itU^r^, l'amour veut plus de lrani|uillilé : je me le suis llgiiré comme un l.ic immense où |ii sonde ne Irouve point d(> fond, où les lempèles peuvnl èlre violentes, mais rares et conicimes en lies borner inl'rancliiswibles, où deux Olri's vivent dans une Ile (leurie, lom du monde ijonl le luxe el récl.il les offi'iiseraienl. Mal^ l'amour doit prendre rem()reinte ilcs caractères, j'ai tort peut-èlre. Si les |irincipes de la naliiri' s,. plient aux tonnes vnnlues parlesclimats, pourquoi n'iii seralt-ilpusaiiisides si'nlimeMschezIesindividusT Suiisdouto

les sentimens, qui tiennent à la loi générale par la masse, ne contrastent que dans l'expression seulement. Chaque âme a sa manière. La marquise est la femme forte qui franchit les distances et agit avec la puissance de l'homme ; qui délivrerait son amant de captivité, tuerait geôlier, gardes et bourreaux ; tandis que certaines créatures ne savent qu'aimer de toute leur âme ; dans le danger, elles s'agenouillent, prient et meurent. Quelle est de ces deux femmes celle qui vous plaît le plus, voilà toute la question. Mais oui, la marquise vous aime, elle vous a fait tant de sacrifices! Peut-être est-ce elle qui vous aimera toujours quand vous ne l'aimerez plus!

— Permettez-moi, cher ange, de répéter ce que vous m'avez dit un jour : comment savez-vous ces cho=es?

Chaque douleur a son enseignement, et j'ai souffert sur tant de points, que mon savoir est vaste.

Mon domestique avait entendu donner l'ordre, il crut que nous reviendrions par les terrasses, et tenait mon cheval tout prêt dans l'avenue : le chien d'Arabelle avait senti le cheval ; et sa maîtresse, conduite par une curiosité bien légitime, l'avait suivi à travers les bois, où sans doute elle était cachée.

— Allez faire votre paix, me dit Henriette en souriant et sans trahir de mélancolie. Dites-lui combien elle s'est trompée sur mes intentions ; je voulais lui révéler tout le prix du trésor qui lui est échu; mon cœur n'enferme que do bons siMilimens pour elle, et n'a surtout ni colère ni mépris ; ex|iliquez-lui que je suis sa sœur et non pas sa rivale.

— Je n'irai point ! m'écriai-je.

— N'avez-vous jamais éprouvé, dit-elle avec l'étincelante fierté des martyrs, que certains ménagemens arrivent jusqu'à l'insulte? Allez, allez.

Je courus alors vers lady Dudley pour savoir on quelles dispositions elle était. — Si elle pouvait so fâcher et me quitter 1 pensais-je, je retiendrais à Clochegourde. Le chien me coniluisit sous un chêne, d'où la marquise s'élança en me criant : — Atray 1 Atrayl Tout ce que je pus faire fut de la suivre jusqu'à Saint-Cyr, où nous arrivâmes à minuit.

— Cotte dame est en parfaite santé, mo dit Arabelle quand elle descendit <le cheval.

Ceux ipii l'ont coiHuie peuvent seuls imaginer tous les sin'casmes (jue contenait cette observation sèchement jetée d'un air qui voulait dire : — Moi je serais morte I

— Je te défends de hasarder une seule do tes plaisanteries à triple dard sur madame de Mortsauf, lui répondis-jc.

— • Serait-ce ilé|ilaire à Votre Crâce que d(> remarquer la par.aite .santé dont jouit un être cher à votre précieux cieur? Les fennnes françaises haïssent, dit-tui, jusipi'au chien de leur?; amans; en Angleterre, nous aimons tout ce que nos souverains seigneurs aiment, nous baissons tout ce qu'ils haïssent, |i,irce que nous vivons dans la peau de nos seigneurs. Permettez-moi dotu; d'aimer celte danx' autant(|ue vous l'aime/, vous-même. Seulement, cher onfanl, dit-i'll(! en m'enlaçant de ses bras humides ile pluie, si tu mi" trahissais, je ne serais ni debout ni coucIhm-, ni ilans une calèche nanqni'e <!e laipiais, ni à me promener dans les landes de Cliirlemagne, ni dans aucime des laudes d'aucun [lays d'aucun monde, ni dans mon lit, ni snus le toit de mes pères ! Je ne serais plus, moi. Jo suis née dans le Lança -lùre, pays où les fenmu's mein'ent d'amour. Te coniialire el le c('der ! Je ne l(< céderais à niicinie puissince, p.is mêmi' à l.i mort, car je ni'en ir.iis avec loi.

Elle m'emmena dans sa ciianilire, où déjft lo comforl avait l'talc» ses joni-sances.

— Aime-la, ma chère, lui dls-je avec chaleur, elle l'aime, elle, non pas d'inie taçoii railleuse, niais «.incèreinenl.

— Smcèremenl, petit? clil-e||(> en di'laçanl mui amazone.

l'ar \aîijle d'amant, je voulus révéler la sublimité du caractère irilenrielte à celle orKUeJlleuse créature. Pendant que la femme de chambre, (|ui ne savait pas un mol do rr.inç.ns. lui arraiiK'eail les rliovenx, J'e-s.iwii de piimlre madame de MorlNiuf en en es(|uissanl la vie, el je rëpélal les grandes pen^'es que lui avait suKKi^^rées lu criM! où lou

co

DE BALZAC

tes les femmes deviennent petites et mauvaises. Quoique Arabclle parût ne pas me prêter la moindre attention, elle ne perdit aucune de mes paroles.

— Je suis enchantée, dit-elle quand nous fûmes seuls, de connaître ton goût pour ces sortes de conversations chrétiennes; il existe dans une de mes terres un vicaire qui s'entend comme personne à composer des sermons, nos pav-ans les comprennent, tant cette prose est bien appropriée à l'auditeur. J'écrirai demain à mon père de m'envoyer ce bonhomme par le paquebot, et tu le trouveras à Paris ; quand tu l'auras une fois écouté, tu ne voudras plus écouter que lui, d'autant plus qu'il jouit aussi d'une parfaite santé ; sa morale ne te causera point de ces secousses qui font pleurer, elle coule sans tempêtes, comme une source claire, et procure un délicieux sommeil. Tous les soirs, si cela te plaît, tu satisferas ta passion pour les sermons en différant ton dîner. La morale anglaise, cher enfant, est aussi supérieure à celle de Touraine que notre coutellerie, notre argenterie et nos chevaux le sont à vos couteaux et à vos bêtes. Fais-moi la grâce d'entendre mou vicaire, promets-le moi? Je ne suis que femme, mon amour, je sais aimer, je puis mourir pour toi si tu le veux; mais je n'ai point étudié à Eton, ni à Oxford, ni à Edimbourg ; je ne suis ni docteur, ni révérend; je ne saurais donc te préparer de la morale, j'y suis tout à fait impropre, je serais de la dernière maladresse si j'essayais. Je ne te reproche pas tes goûts ; tu en aurais de plus dépravés que ceiui-ci, je tâcherais de m'y conformer ; car je veux te faire trouver près de moi tout ce que tu aimes, plaisirs d'amour, plaisirs de table, plaisirs d'église, bon claret et vertus chrélii'nnes. Veux-tu que je mi'tte un cilice ce soir? Elle est bien heureuse, cette femme, de te servir de In morale ! Dans quelle université les femmes françaises prennent-elles leurs grades ? Pauvre moi ! je ne puis que me donner, je ne suis que ton esclave...

— Alors, pourquoi t'es-tu donc enfuie quand je voulais vous voir ensemble ?

— Es-tu lou, my dee? l'iraisde Paris à Rome déguisée en laquais, je ferais |iour toi les choses les plus déraisonnablf^ ; mnis commr'nt puis-jo parler sur les chemins à une femme qui ne m'a pas rté présentée et qui allait commencer un srrmon en trois points? Jo parlerai à des paysans, je demanderai h un ouvrier de partager son pain avec moi, si j'ai faim, je lui donnerai (juelques guinées, et tout sera convenable ; mais arrêter une calèche, comme font les gentilshommes de grande route en Angleterre, ceci n'est pas dans mon code, à moi. Tu ne sais donc qu'aimer, pauvre eiilant, tu ne sais donc [)as vivre? D'ailleurs, jo ne le ressembi-! pas encore coinplélement, mon ange ! Je n'aime pas la morali'. Mais pour le jilaire, jo suis capable des plus grands efforts. Allons, tais-toi, je m'y mettrai! Je tAcherai de devenir prêcheuse. Auprès de moi, Jérémio uc sera Lientfjt qu'un Uouffon. Je ne me permettrai plus do caresses ^nns les larder de versets de la Dlble.

Elle usa de son pouvoir, elle en abusa dès qu'elle vit dans mon regard cette ardente expression qui s'y |)eignait nusMtrtlqun commençaient ses sorcelleries. Elle triompha lie loul.etje mis coni|il.iisamment au-dessus des llnasseries ralholiqiies la grandeur de la fiiiitiie qui se [ierd,(pu renonce h l'avenir et fuit toute sa vertu de l'amour.

— Elle H'nime donc, mieux qu'r-lle no t'aimo'f me dit-elle. V.\W te \)TWr>' donc que|(|ii(! chose (|ui n'esl pas toi ? Comment nllachi-r U ce qui est de nous d'autre inq)ortaiic(i «pie relie dont vous l'hoïKirez'? Auru?l(( fennne, ipir-lque urnwU' moraliste (pi'rlle ■-oii, ne (leut être i'é;,'ale d'un liomme. Marchez sur nous, tiie/-nous, n'etidmrrnsse/ jamais votre r'xislence de nous. A nous de iiuiin'ir, h vous de vivre grands eKlern. Devons ii nous le (i()i;;nard, de nims )l vous l'ainoiir et le piirijon. Le soleil s'inquièle-t-ii dis moucherons 'pil sont diins ses rayons et qui vivent de lui ? Jls restent tant qu'ils peuvc-nl, et (piand il dispnratl, ils meurent...

— Ou ils H'onvolont, divje en l'interrompaiil.

— Ou II» s'eiivoleni, rpjirlt-elle iwcr unejnditrérence qui

aurait piqué l'homme le plus déterminé à user du singulier pouvoir dont elle l'investissait. Crois-tu qu'il soit digne d'une femme de faire avaler à un homme des tartines beurrées de vertu pour lui persuader que la religion est incompatible avec l'amour? Suis-je donc une impie ? On se donne ou l'on se refuse; mais se refuser et moraliser, il y a double peine, ce qui est contraire au droit de tous les pays. Ici tu n'auras que d'excellens sandiciches apprêtés par la main de ta servante Arabelle, de qui toute la morale sera d'imaginer des caresses qu'aucun homme n'a encore ressenties et que les anges m'inspirent.

Je ne sais rien do plus dissolvant que la plaisanterie maniée par une Anglaise, elle y met h; sérieux éloquent, l'air de pompeuse conviction sous lequel les Anglais couvrent les hautes niaiseries de leur vie à préjugés. La plaisanterie française est une dentelle avec laquelle les femmes savent embellir la joie qu'elles donnent et les querelles qu'elles inventent ; c'est une parure morale, gracieuse comme leur toilette. Mais la plaisanterie anglaise est un acide qui corrode si bien les êtres sur lesquels il tombe qu'il en fait des squelettes lavés et brossés. La langue d'une Anglaise spirituelle ressemble à celle d'un tigre qui emporte la chair jusqu'à l'os en voulant jouer. Arme toute puissante du démon qui vient dire en ricanant : Ce n'est que cela ? la moquerie laisse un venin mortel dans les blessures qu'elle ouvre à plaisir. Pendant cette nuit, Arabelle voulut montrer son pouvoir comme un sultan qui, pour prouver son adresse, s'amuse à décoller des innocens.

— Mon ange, me dit-elle quand elle m'eut plongé dans ce demi-sommeil où l'on oublie tout excepté le bonheur, je viens de me faire de la morale aussi, moi ! Je me suis demandé si je commettais un crime en l'aimant, si je violais les lois divines, et j'ai trouvé que rien n'était plus religieux ni plus naturel. Pourquoi Dieu créerait-il des êtres plus beaux que les autres si ce n'est pour nous indiquer que nous devons les adorer? Le crime serait de ne pas t'aimer, n'es-tu pas un ange ? Cette dame l'insulte en te confondant avec les autres hommes ; les règles de la morale ne te sont pas applicables, Dieu t'a mis au-dessus de tout. N'est-ce pas se rafiprocber di^ lui que de t'aimer? pourrait-il en vouloir hune pauvre femme d'avoir appétit des choses divines? Ton vaste et lumineux cœur ressemble tant au ciel que je m'y trompe, comme les moucherons qui viennent se brûler aux bougies d'une fête'! les punira-t-on, ceux-ci, de leur erreur? d'ailleurs, est-ce une erreur, n'esl-ce pas uno haute adoration de la lumière? Ils périssent par trop de religion, si l'on appelle périr se jeter au cou de ce qu'on aime. J'ai la l'aible'^se de t'aimer, tandis que C(Mle fenmie a la lbrc(> de rester dans sa chapelle calboli(iui'. Ne fronce pas le sourcil! tu crois que je lui en veux? Non, petit! J'adore sa morale qui lui a conseillé de te laisser libre v\ m'a permis ainsi de te conquérir, de te garder à jamais; car tu es à moi pour toujours n'est-ce pas?

— Oui.

— A jamais?

— Oui.

— Me fais-tu donc une gr.ice, sultan? Moi seule ai deviné loul ce que lu valais. Elle sait cultiver les terres, dis-tu? Moi je laisse celle science aux fermiers, j'aime mieux cultiver Ion çieur?

Jo lAclie de me rappeler ces enivrans bavardages, afin do vous bien peindre cette femme, de vous jusiilier ce que jo vous en ai dil, et vous mellre ainsi <lans tout li' secret du déMnilineiit. Mais conniieiil viuis décrin- les accomiiannelis de ces jolies paroles ijue vous savez! C'i'lall des folies comparables aux fantaisies les plus exorlnlaïUcs de nos rêves ; lanlAI des cn'-alions sendilables à celles de mes bouquets: la grAce >nue h la force, la tendresse cl ses molles leidi'urs opposées aux irruptions volciiiicpies de la fougue; lanliM les gradations les plus snvaidesdo la niusj(pu) a|ipliquées MU concert de nos voloptés; puis des jeux pareils h ceux des serpens enlvelacés; enlin les jilus caressans discours ornés des plus riantes idées, tout ce (]ue l'espril pi'Ul ajouter (le poesio oux plaisirs des sens. Elle voulait

LE LYS DANS LA VALLÉE

anéantir sous les foudroiemens de son amour impétueux les impressions laissées dans mon cœur par l'âme chaste et recueillie d'Henriette. La marquise avait aussi bien vu la comtesse que madame de Morisauf l'avait vue : elles s'étaient bien jugées toutes deux. La grandeur de l'attaque faite par Arabelle me révélait l'étendue de sa peur et sa secrète admiration pour sa rivale. Au matin, je la trouvai les yeux en pleurs et n'ayant pas dormi.

— Qu'as-tu? lui dis-je.

— J'ai peur que mon extrême amour ne me nuise, répondit-elle. J'ai tout donné. Plus adroite que je ne le suis, cette femme possède quelque chose en elle que tu peux désirer. Si tu la préfères, ne pense plus à moi : je ne t'ennuierai point de mes douleurs, de mes remords, de mes souffrances; non : j'irai mourir loin de toi, comme une plante sans son vivifiant soleil.

Elle sut m'arracher des protestations d'amour qui la comblèrent de joie. Que dire, en effet, à une femme qui pleure au matin? Une dureté me semble alors infâme. Si nous ne lui avons pas résisté la veille, le lendemain, ne sommesnous pas obligés à mentir, car le Code-Homme nous fait en galanterie un devoir du mensonge.

— Hé bien 1 je suis généreuse, dit-ello en essuyant ses larmes, retourne auprès d'elle, je no veux pas te devoir à la force do mon amour, mais à ta propre volonté. Si tu reviens ici, je croirai que tu m'aimes autant que je t'aime, ce qui m*a toujours paru impossible.

Elle sut me persuader do retournera Clochegourde. La fausseté de la situation dans laquelle j'allais entrer ne pouvait être devinée par un homme gorgé de bonheur. En refusant d'aller à Clochegourde, je donnais gain do cause .'i lady Dudley sur Henriette. Arabelle m'emmenait alors à Paris. Mais y aller, n'était-ce pas insulter madame de Mortsauf? Dans ce cas, je devais revenir encore plus sûremen à Arabelle. Uno femme a-t-elle jamais pardonné do semblables crimes de lèse-amour? A moins d'être un ange descendu des cieux, et non l'esprit purifié qui s'y rend, uno femme aimante préférerait voir son amant souffrant une agonie à le voir heureux par une autre : plus elle aime, plus elle sera blessée. Ainsi, vue sous ses deux faces, ma situation, une fois sorti do Clochegourde pour aller à La Grenadièn;, était aussi mortelle à mes amours d'élection que profitable à mes amours do hasard. La marquise avait calculé tout avec une profondeur étudiée. Elle m'avoua plus tard que si madame d(! Mortsauf ne l'avait pas rencontrée dans les landi's,*elle avait médité do mo compromettre en n'idant autour de (llochegoiirde.

Au moment où j'ahordai la comtesse, ([ue je vis p.He, abattue, connue une; [lersonne (pii m souflVrt (i\u'l(|ue dure insomnie, j'exerçai souilain, non [tas ce tact, mais le flairer qui fait ressentir aux co'urs ciu'on^ jeunes el généreux la [lorti'-e de ces actions indillé^-eiites aux yeux de la niasso, criminelles sejun la jurisprudence des grandes i'unes. Aussili'it, roMurii^ un entant (|ui, desrendu dans un abîme en jouant, en cueillant des I eurs, voit avec angoisse (|u'il lui sera impossibles de remonter, n'aperçoit plus U' sol humain qu'à une distance infranchissable, se seul tout seul, à la nuit, el entend les hurlemens sauvages, je compris que nmis étions sépares par tout un nuinde. Il se lit dans nos deux rtmes une grau'le clameur et commis un retenlisseiuent du lugubre Conmmmntum «M qui se crie dans les églises In vendredi-saint, à l'heure où le Sauveur expira, hornhle scène (pii glaee les jeunes Ames, pour qui In religion est un premi<>r amour.

Touli's les illusions d'Henrietto étaient mortes d'un seul f.oiqi, son cii'ur avait soutl'ertune passion. IMIe, si respech'e par le plaisir qui ue l'avait jamais enlacei» ch^ sesengourdissans replis, devinait-elle aujourd'hui les volupli-s (io l'amour heureux, pour me refuser ses regards? car elle me relira la liiniière qui depuis six ans brillait sur ma vie. Elle savait donc que la source des rayons épanchés de nos yeux élnil dans nos rtmes, auxquelles ils servaient de roule pour pénéiror l'une cho/ l'autre ou pour si' confondre en

une seule, se séparer, jouer comme deux femmes sans défiance qui se disent tout?

Je sentis amèrement la faute d'apporter sous ce toit inconnu aux caresses un visage où les ailes du plaisir avaient semé leur poussière diaprée. Si, la veille, j'avais laissé lady Dudley s'en aller seule; si j'étais revenu à Clochegourde, où peut-être... enfin peut-être madame de Mortsauf ne se serait-elle pas si cruellement proposé d'être ma sœur. Elle mit à toutes ses complaisances le faste d'une force exagérée, elle entrait violemment dans son rôle pour n'en point sortir. Pendant le déjeuner, elle eut pour moi mille attentions, des attentions humiliantes, elle me soignait comme un malade de qui elle avait pitié.

— Vous vous êtes promené de bonne heure, me dit le comte; vous de\-ez alors avoir un excellent appétit, vous dont l'estomac n'est pas détruit !

Cette phrase, qui n'attira pas sur les lè^Tes de la comtesse le sourire d'une sœur rusée, acheva de me prouver le ridicule de ma position. H était impossible d'être à Clochegourde le jour, à Saint-Cyr la nuit. Arabelle avait compté sur ma délicatesse et sur la grandeur de madame de Mortsauf. Pendant cette longue journée, je sentis combien il est difficile de devenir l'ami d'une femme longtemps désirée. Cette transition, si simple quand les ans la préparent, est une maladie au jeune ;lge. J'avais honte, je maudissais le plaisir, j'aurais voulu que madame de Mortsauf me demandât mon sang.

Je ne pouvais lui déchirer h belles dents sa rivale, elle évitait d'en parler, et médire d'Arabelle était une infamie qui m'aurait fait mépriser, Henrii'tte magnifique et noble jusque dans les derniers replis de son cœur. Après cinq ans de délicieuse intimité, nous ne savions de quoi parler; nos paroles ne répondaient point à nos pensées ; nous nous cachions mutuellement de dévorantes douleurs, nous pour qui la douleur avait toujours été un fidèle truchement. Henriette affectait un air heureux et pour elle et [lour moi; mais elle était triste. Quoiqu'elle se dît à tout propos ma so^ur, et qu'elle fût femme , elle ne trouvait aucune idée pour entretenir la conversation, et nous demeurions la plupart du temps dans un silence contraint. Elle accrut mon supplice intérieur, en feignant de se croire la seule victime de celte lady.

— Je souffre plus que vous, lui dis-jo en un moment où la sœur laissa échapper uno ironie toute féminine.

— Comment? répondit-elle avec ce ton de hauteur que prennent les femmes quand on veut primer leurs sensations.

— Mais j'ai tous les torts.

Il y eut un nionienl où la comtesse prit avec moi un air froid et indilterent (jui me brisa; je résolus de partir. Le soir, sur la terrasse, je lis mes adieux î» la lamille réunie. Tous me suivirent au boulingrin, où piallail mon cheval dont ils s'écartèrent. Elle vint ù moi (luand j'en pris la bride.

— Allons seuls, î» pied, dans l'avenue, me dit-elle.

Je lui doiniai le bras, cl nous sorltmes par les cours en marchanl h |)as lenis, comin(> si nous savouriiuis nosmouvemeiis confondus; nous alleigntnu's ainsi un bouquet d'arbres qui enveloppait un coin de l'eiiceinle extérieure.

— Adieu, mon ami, dit-elle en s'arrêlanl, en jetant sa tête sur mon cirur el ses bras à luou cou. Adieu, nous no nous reverroiis plus. I)ieu m'a douni< le triste pouvoir de legarder dans l'avenir. Ne vous rappelez-voin pas la terreur qui m'a saisie, \iii jiuir, quauil. vous êtes revenu si beaill si jeunel el que je vmis ai vu me tournant le dos comme aujourd'hui que vous quille/ (lorhegourde pour aller à La (irenadière. Ili' hienl encore une lois, pendant cette nuit j'ai pu jeter un coup iI'omI sur nos destinée'. Mon ami, nous nous parlons m ce mnnienl pour la dernière fois. \ peine pourrai-je vous dire encore ipu-lques mots, car ce ne sera |iliis moi Imil enlièn' qui vous pnrlerni. l^ morl n déjh frappé quelque chose en moi. Vous aurez alors enlevé leur mère ii meseiilaus, rempincvz-la prè-

DE BALZAC

d'eux! vous le pourrez! Jacques et Madeleine vous aiment comme si vous les aviez toujours fait souffrir.

Mourir ! dis-je effrayé en la regardant et revoj'ant le

feu sec de ses yeux luisans dont on ne peut donner une idée à ceux qui n'ont pas connu des êtres chers atteints de cette horrible maladie qu'en comparant ses yeux à dos globes d'urgent bruni. Mourir ! Henriette, je t'ordonne de vivre. Tu m'as autrefois demandé des sermens, eh bien! aujourd'hui j'en exige un de toi : jure moi de consulter Origet et de lui obéir en tout...

— Voulez-vous donc vous opposer à la clémence de Dieu? dit-elle en m'interrompant par le cri du désespoir indigné d'être méconnu.

— Vous ne m'aimez donc pas assez pour m' obéir aveuglément en toute chose comme cette misérable lady...

— Oui. tout ce que tu voudras, dit-elle poussée par une jalousie qui lui lit en un moment franchir les distances qu'elle avait respectées jusqu'alors.

— Je reste ici, lui dis-je en la baisnnt sur les yeux. Effrayée de ce consentement, elle s'échappa de mes bras,

alla s'appuyer contre un arbre ; puis elle rentra chez elle en marchant avec précipitation, sans tourner la tête; mais je la suivis, elle pleurait et priait. Arrivé au boulingrin, je lui pris la main et la baisai respectueusement. Cette soumission inespérée la toucha.

— A toi quand même 1 lui dis-je, car je t'aime comme t'aimait ta tante.

Elle tressaillit en me serrant alors violemment la main.

— Un regard, lui dis-je, encore un de nos anciens regards! La femme qui se donne tout entière, m'écriai-jo en sentant mon âme illuminée par le coup d'ail qu'elle me jeta, donne moins de vie et d'ùme que je viens d'en recevoir. Henriette, tu es la plus aimée, la seule aimée.

— Je vivrai ! me dit-elle, mais guérissez-vous aussi.

Ce regard avait ellucé l'impression des saixasmes d'Arabelle. J'étais donc le jouet des deux passions inconciliables que je vous ai décrites, et dont j'éprouvais alternativement l'influence. J'aimais un ange et un démon; deux femmes également belles, parées l'une do toutes les vertus que nous meurtrissons en haine de nos imperfections, l'autre de tous les vici-s (jue nous dédions par égoisnie. En parcourant ci'tte avenue, où je n^lournais do momens en momens pour n^voir madame de Mortsauf appuyée sur un arbre et entourée d(^ ses enfans qui agitaient leurs mouchoirs, je surpris dans mon 3mc un mouvement d'orgueil de me savoir l'arbitre de deux destinées si b(;lles, d'ôlre la gloire h des titres ■-i différens de deux femmes si supérieun->, et d'avoir inspiré de si gramles passions que de chaque vW; la mort arriverait si je leur manquais. Cette falulté passag^re a été doui)lenii'nt punie, croyez-le bien ! Je ne '•ais quel démon me. disait d'attendre jirès d'Arabellr le monicnt oii quelque dése>poir, ofi la mort du comte me livrerait Henriette, car Henriette^ m'aimait toujours: ses duretés, ses larmes, ses remords, sa < hrétiemie résignation, ^•laient d'éloquentes traces d'un sentiment qui ne pouvait pas [iliis s'eflac^T de son ceur ijue du mien. En allant au pas dans e/'lle jolie avenue, et faisant ces réflexions, je n'avais plu» vingt-cinq ans, j'en avais <:iMquanle. N'esl-c(^ pas encore plus le jeune homme rpie la fennne qui pass(^ en un moment do trente h soixante ans?

Ouoiquii j'aie chassé d'un souffle c(w mauvaises pensées, Pll'-s in'olisédèrenl, jr', dois l'avouer! l'eul-f'lre leur |)riucipe ■■(' trouvMit-il aux Tuileries, ujus les lambris du cabinel royal. (Jul [Hiuvait résister il l'esprit détloraleur de LouiH XVIII, lui qui diHJiil qu'on n'a de véritables passions qui" dans l'Age nirtr, parci' ipie la [la^sion n'est bel|(< et Inrieuse que quuiid il s'y mêle de l'impuissance r-t «l'i'on se Iroiive alors 1} chaque plaisir coiiuni' un joueur h son dernier enjeu, ymiliil je Iun au bout de l'avenue, jo me reloiimnl el In traiiclim en un clin d'o'jl l'n vovnnl qu'llenriellu y était encore, e||i« seule 1 Je vins lui dire lin dernier ndieu, moiillli^ de larmes expinlrices dont la cause lui liit rncliée. l^irmes ^||H■^re^, «rrordi'eH snils lu savoir /i ces licl-

|fw amoumA jninaJH piTiliieN, h ii-m vjergm émotions, h ces

fleurs de la vie qui ne renaissent plus ; car, plus tard, l'homme ne donne plus, il reçoit, il s'aime lui-môme dans sa maîtresse, tandis qu'au jeune âge il aime sa maîtresse en lui: plus tard nous inoculons nos goûts, nos vices peutêtre à la femme qui nous aime; tandis qu'au début de la vie, celle que nous aimons nous impose ses vertus, ses délicatesses ; elle nous convie au beau par un sourire, et nous apprend le dévouement par son exemple. Malheur à qui n'a pas eu son Henriette I Malheur à qui n'a pas connu quelque lady Dudléy! S'il se marie, celui-ci ne gardera pas sa femme, celui-là sera peut-être abandonné par sa maîtresse ; mais heureux qui peut trouver les deux en une seule; heureux, Nalalie, Tbomme que vous aimez!

De retour à Paris, ArabcUe et moi nous devînmes plus intimes que par le passé. Bientôt nous abolîmes insensiblement l'un et l'autre les lois de convenance que je m'étais imposées, et dont la stricte observation fait souvent pardonner par le monde la fausseté de la position où s'était mise lady Dudiey. Le monde, qui aime tant à pénétrer au delà des apparences, les légitime dès qu'il connaît le secret qu'elles enveloppent. Les amans forcés de vivre au milieu du grand monde auront toujours tort de renverser ces barrières exigées par la jurisprudence des salons, tort de ne pas obéir scrupuleusement à toutes les conventions imposées par les mœurs ; il s'agit alors moins des autres que d'eux-mêmes. Les distances à franchir, le respect extérieur à conserver, les comédies à jouer, le mystère à obscurcir, toute cette stratégie de l'amour heureux occupe la vie, renouvelle le désir et protège notre c.o'ur contre les relAchemens de l'habitude. Mais essentiellement dissipatrices, les premières passions, de même que les jeunes gens, coupent leurs forêts à blanc au lieu de les aménager.

Arabelle n'adoptait pas ces idées bourgeoises , elle s'y était pliée pour me plaire ; semblable au bourreau marquant d'avance sa proie afin do se l'approprier, elle voulait me compromettre à la face de fout Paris pour faire do moi son sposo. Aussi employa-t-elle ses coquetteries à mo garder chez elle, car elle n'était pas contente de son élégant esclandre, qui, faute de preuves, n'encourageait que les chuchotteries sous l'éventail. En la voyant si heurenso de commettre une imprudence qui dessinait franchement sa position , comment n'aurais-je pas cru à son amour?

Une fois plongé dans les douceurs d'un mariage illicite, le désespoir me saisit, car jo voyais ma vie arrêtée au rebours des idées reçues et des recommandations d'Henriette. Je vécus alors avec l'espèce de rage qui saisit uu poitrinaire quand, pressentant sa fin, il no veut pas qu'on inlerroge le bruit de sa respiration. Il y avait un coin do mon cmur où jo ne pouvais me retirer sans souffrance ; un esprit vengeur me jetait incessamment des idées sur lesquelles je n'osais in'apiiesantir. Mes lettres à Ilcnrielle peignaient cette maladie m(M-ale, et lui causaient un mal iiiliiii. « Au prix de tant de trésors perdus, elle me voulait au moins heureux! » me dil-(>lle dans la seule réponse quojo reçus. Et je n'étais pas lieureux! Clièn? Natali(\ le bonheur est absolu, il ne souffre pas de comparaisons. Ma première ardeur passée, je comparai néci'SsairemeiU ces deux femmes l'une à l'autre, contraste que je n'avais pas encon^ pu étudier. En elfet, toute grande passion pès(^ si fortement sur notre caractère qu'elle en refoule d'abord les aspérités et comble la trace des habitudes qui conslitiient nos défauts ou nos (pialitrs ; mais plus tard, clie/ deux amans bien ac coiiluriu's l'un à l'autre, les traits de la physionomie morale reparaissent ; Ions deux se jugent alors imiluellement, el souvent il se déclare, durant cette ri'aclion du raraclèro sur la passion, des «nlipathies (jui préparent ces désunions dont s'arment li's gens superficiels (loiir accuser le conir humain d'inslabllite. Cette pi'riode commença donc. Moins aveuglé par lessi'ductions, el détaillant pour ainsi dire mon plaisir, j'entrepris, sans lo vouloir peut-êlre, un examen i|ui nuisit h lady Dudiey.

Je lui trouvai d'abord en moins l'esprit qui distingue la Français!, entre toutes les femmes, el la rend la plus détkieiise h aimer, selon l'aveu de.s gens qui> li's hasards do

LE LYS DANS LA VALLÉE

fia

leur vie ont rnis à même dY'prouver les manières d'aimer de chaque pays. Quand une Française aime, elle se métamorphose; sa coquetterie si vantée, elle l'emploie à parer son amour ; sa vanité si dangereuse, elle l'immole et met toutes ses prétentions à bien aimer. Elle épouse les intérêts, les haines, les amitiés de son amant ; elle acquiert en un jour les subtilités expérimentées de l'homme d'affaires, elle étudie le code, elle comprend le mécanisme du crédit, et séduit la caisse d'un banquier; étourdie et prodigue, elle ne fera pas une seule faute et ne gaspillera pas un seul louis ; elle devient à la fois mère, gouvernante, médecin, et donne à toutes ses transformations une grûce de bonheur qui révèle dans les plus légers détails un amour infini ; elle réunit les qualités spéciales qui recommandent les femmes de chaque pays en donnant à ce mélange de l'unité par l'esprit, cette semence française qui anime, permet, justifie, varie tout et détruit la monotonie d'un sentiment appuyé sur le premier temps d'un seul verbe.

La femme française aime toujours, sans relâche ni fatigue, atout moment, en public et seule ; en public, elle trouve un accent qui ne résonne que dans une oreille, elle parle par son silence même, et sait vous regarder les yeux baissés; si l'occasion lui interdit la parole et le regard, elle emploiera le sablo sur lequel s'imprime son pied pour y écrire une pensée ; seule , elle exprime sa passion même pendant le sommeil ; enfin elle plie le monde à son amour. Au contraire, l'Anglaise plie son amour au monde. Habituée par son éducation à conserver cette habitude glaciale, ce maintien britaimiiiuo si égoïste dont je vous ai parlé, elle ouvre et ferme son cœur avec la facilité d'une mécanique anglaise. Elle possède un masque impénétrable (ju'ello met et qu'elle (Mo flegmatiqucment; passionnée comme une Italienne; quand aucun uni no la voit, elle devient froidement dij:ue ans. ilôt que le monde intervient. L'homme le plus aimé doiitc! alors de son empin; en voyant la profonde immobilité du visage, le calme de la voix, la parfaite llberlé de contenance qui distinguo une Anglaise .sortie de son boudoir. En ce moment, l'hypocrisie va jusqu'à l'indifférence, l'Anglaise a tout oublié. Certes , la femme qui sait jeter son amour comme un vêtement fait croire qu'elle peut eu changer. Ouelles tempêtes soulèvent alors les vagues du co'ur quand elles sont renmées par i'amour-^propre blessé de voir une femme prenant, interrompant, repienant l'amour conmie wu\ tapisserie à main! Ces femmes sont trop niaîlresses d'elles-niênies pour vous bien a[iparteiiir ; elles accordent Irop d'iiifluenic au monde pour qu(; notri; règne soit entier. \.h oii la l'rançaise console le patient [)ar un regard, trahit s.k colère contre les visiteurs par rpielques jolies moqueries, le silence des Anglaises est absolu, agai'c; l'Atne et laijuine l'esprit.

Os femmes trAnenl si conslamnii'iil en toute occasion (pie, pour la (ilupart d'entre elles, l'onniipolence de la fa.i- /iion doit s'étendre juMpie sur leurs plaisirs. (Jui exagère la [(udeur doit exagérer l'amour, les Anglaises sont ainsi; elles mettent tout ilans la forme, sans (|ue ('liez elles l'amour de la forme proiluise h^ senliment de l'art: (jiioi (pi'elles puissent dire, le proleslanlisme et le calliiilicisme ex(ili(pient les dilVereuces (pii dotnicut h l'Ame des Françaises lant de supériorité sur l'amour raisonné, calculateur des Anglaises. Le proleslanlisme doule , examine et lue les ('royances, Il est (loue la mort de l'art et de l'amour. I..'i où le inonde connnnnde, les gens du mondi^ doivent obéir; niais les gens passiomu's h' fuient aussitAI, ii leur est insupporbdile. Vous comprendrez alors combien fut rlio(|ué mon amour-propre ('ii découvrant (jue jady Diidley ne pouvait point se passer du monde, et ipie la Iransilion |irilanni(|ne lui était iamlli(''re : ce n'était pas un sacriliee (pie le morille lui iinp(jsait; non, elle se manifeslait naturellement sous deux formes ennemies l'une de l'autre ; (|Uaiid elle aimait, ellenlmait avec ivresse; aucune femme (l'aucun pa.\s ne lui élalt comparable , elle valait loul un sArail ; mais le rideau lomlu^ .sur celle .scène de ré(<rie en bannissait jus(|u'au souvenir.

Ello uo répondait ni ti un regard ni h un sourire; elle

n'était ni maîtresse ni esclave, elle était comme une ambassadrice obligée d'arrondir ses phrases et ses coudes, elle impatientait par son calme, elle outrageait le cœur par son décorum; elle ravalait ainsi l'amour jusqu'au besoin, au lieu de l'élever jusqu'à l'idéal par l'enthousiasme. Elle n'exprimait ni crainte, ni regrets, ni désir; mais à l'heure dite sa tendresse se dressait comme des feux subitement allumés, et semblait insulter à sa réserve. A laquelle de ces deux femmes devais-je croire? Je sentis alors par mille piqûiis d'épingle les différences infinies qui séparaient Henriette d'Arabelle. Quand madame de Mortsauf me quittait pour un moment, elle semblait laisser à l'air le soin de me palier d'elle ; les plis de sa robe, quand elle s'en allait, s'adressaient à mes yeux comme leur bruit onduleux arrivait joyeusement à mon oreille quand elle revenait; il y avait des tendresses infinies dans la manière dont elle dépliait ses [ aupières en abaissant ses yeux vers la terre; sa voix, cette voixmusirale, était une caresse continuelle; .ses discours témoignaient d'une pensée constante, elle se ressemblait toujours à elle-même ; elle ne scindait pas son âme en deux atmosphères, l'une ardente et l'autre glacée; enfin, madame de Mortsauf réservait son esprit et la fleur de sa pensée pour exprimer ses scnlimens, elle se faisait coquette par les idées avec ses enfans et avec moi.

Mais l'esprit d'Arabelle ne lui servait pas î» rendre la vie aimable, elle ne l'exerçait point à mon profit, il n'existait (}ue par le monde et pour le monde, elle était purement moqueuse; elle aimait à déchirer, à mordre , non pour m'amuser, mais pour satisfaire un goût. Madame de Mortsauf aurait dérobé son bonheur à tous les regards, lady Arabelle voulait montrer le sien à tout Paris, et, par une horrible grimace, elle restait dans les convenances tout en paradant au Bois avec moi. Ce mélange d'ostentation et de dignité, d'amour et de froideur, bUssait constamment mou âme, à la fois vierge et passionnée; et, comme je ne savais point passer ainsi d'une température à l'autre, mou humeur s'en ressentait; j'étais palpitant d'amour quand elle reprenait sa pudeur de convention. Quand je m'avisai de me plaindre, non sans de grands ménageniens, eilo tourna sa langue à triple dard contre moi, mêlant lesgasconnades de sa passion à ces plaisanteries anglaises que j'ai tâché do vous peindre. Aussitôt (ju'elle se trouvait en contradiction avec moi, elle se faisait un jeu de froisser mon creur et d'humilier mon esprit , elle mo maniait comme une pAle.

A des observations sur le milieu (pii" l'on doit garder en tout, elle répondait par la caricature de mes idées, (pi'elle portait à l'extrême. Quand je lui reprochais son altitude, elle me demandait si je voulais qu'elle m'einbrassAl d(>vanl tout Paris, ,uix Italiens; elle s'y engag(>ait si sérieusement, que, connaissant son envie de faire parler d'elle, je Ireiiiblais de lui voir exécuter sa promesse. Maigri- sa passion réelle, je ne sentais jamais rien de recueilli, de saint, do profond comme chez Henriette : elle était toujours insatiable comme une terre sablonneuse. Madame de Mortsauf était toujours rassurée et sent.iit mon Ame dans une acceiiliialion ou dans un coup d'oil, tandis ipie la iiiarqujso n'i'tait jamais accabli'e par un regard, ni par un serrement (le main, ni par une douce parole. H y a pliisl le bonheur de la veille n'était rien le lendemain; aucune preuve d'amour ne reloiMiail: elle éprouvai! un si miind désir d'agit.ilioii, (Se brinl, d'eclal, i|ue rien n'iitteigiiait sans doule h s(Ui beau idéal en ce genre, et de là ses l'urieuv elïoris d'anuuir ; duns su fantaisie exu(;érée, il s'agissait d'elle cl uoii de moi.

Celle lettre de niadami<de Mortsauf, lumière i|ui brillait encore sur ma vie, et i|ui prouvait la niaiiieri' dont la femme la plus verlueus(« sail obéir au nenit" de la l'iançaise en nccnsanl unt< perpeluelli> vigilance, une entente roiiliniielld de toutes mes fortunes; ci'tle lettre n drt vous fain< roinprendreavec (pielle soin lleniietlo s'orciipail de mes iiil"'rêls matériels, de mes relaluais politiques, di' mes ronipiAles morales, aviv i|uelle ardeur elle embr.issnil ma \i<s par IcM endroila permis. Sur tous ces points, ladv lUidley

DE BALZAC

affectait la réserve d'une personne de simple connaissance. Jamais elle ne s'informait ni do mes affaires, ni de ma fortune, ni mes travaux, ni des difficultés de ma vie, ni de mes haines, ni de mes amitiés d'homme. Prodigue pour ellemême sans être généreuse, elle séparait -sTaiment un peu trop les intérêts et l'amour ; tandis que, sans l'avoir éprouvé, je savais qu'afin de m'éviter un chagrin, Henriette aurait trouvé pour moi ce qu'elle n'aurait pas cherché pour elle. Dans un de ces malheurs qui peuvent attaquer les hommes les plus élevés et les plus riches, l'histoire en atteste assez! j'aurais consulté Henriette, mais je me serais laissé traîner en prison sans dire un mot à lady Dudley.

Jusqu'ici le contraste repose sur les sentimens, mais il en était de même pour les choses, Le luxe est en France l'expression de l'homme, la reproduction de ses idées, de sa poésie spéciale ; il peint le caractère, et donne entre amans du prix aux moindres soins en faisant rayonner autour de nous la pensée dominante de l'être aimé : mais ce luxe anglais dont les recherches m'avaient séduit par leur finesse était mécanique aussi ! lady Dudley n'y mettait rien d'elle, il venait des gens, il était acheté. Les mille attentions caressantes de Ciochegourde étalant, aux yeux d'Arabelle, l'affaire des domestiques ; à chacun d'eux son devoir et sa spécialité. Choisir les meilleurs laquais était l'affaire de son majordome, comme s'il se fût agi de chevaux. Elle ne s'attachait point à ses gens, la mort du plus pi'écieux d'entre eux ne l'aurait point affectée : on l'eût à prix d'argent remplacé par quelque autre également habile. Ounntau prochain, jamais je ne surpris dans ses yeux une larme pour les malheurs d'autrui, elle avait même une naïveté d'égoisme de laquelle il fallait absolument rire. Les draperies rouges de la grande dame couvraient cette nature de bronze. La délicieuse Aimée qui se roulait le soir sur ses tapis, qui faisait sonner tous les grelots de son amoureuse folie, réconciliait promptemont un homme jeune avec l'Anglaise insensible et dure; aussi ne découvris-je que pas à pas le tuf sur lequel je perdais mes semailles, et qui ne devait point donner de moissons. Madame de Morlsauf avait pénétré tout d'un coup cette nature dans su rapide rencontre ; je me souviens de ses paroles prophétiques : llcnriclte avait ru raison en tout, l'amour d'Arabclic me (Icvm.iit in^uppoil.ililr. .l'ai remarqué depuis que la plupart des femiin's (jui muutcnl bien achevai ont peu de tendresse. Comme aux amazones, il leur manque une mamelle, et leurs cœurs sont endurcis en un certain endroit, je m- sais leipiel.

Au moment où je coniiin'in ais à sentir la pesanteur de ce joug, où la fatigue me gagnait lo corps et l'flme, où je comprenais bien tout ce que lo sentiment vrai donne de saintelé à l'amour, où j'étais acxablé par les souvenirs do CloilM'KOurdo en res[iirant, malgré la distance, le [larfum de tniili's ses roses, la chaleur df sa terrasse, en entendant le chant de ses rossignols, en ce moment afl'reux où j'aperœvais lo lit pierreux du torrent sous ses eaux diminuées, je reçus un coup qui retentit encore dans ma vie, (virh cliai|ue heure II trouv(^ un écho. Je travaillais dans le cabinet du roi ipii devait sortir à (pialre heures, le duc de L'noncourt ctail dr' scrvire ; en le voyant entrer, le roi lui deinandades nouvelle-i de la comtcss(! ; je Irvai brusquement la li'He d'une l'aeon trop sigiiilicative; lo roi, choqué d(i ce mouvement, me jfta !(• regard qui précédait ces mois durs qu'il savait si bien dire;.

— Sin-, ma pauvre lllje se. meurt, répondit le duc,

— Le roi dalKMera-t-ll m'accorder un congi''? dis-je les Inrmi's aux yi-ux en bravant \iiie colère près d'éclater.

— Courez, inylord, nie répondit-il en souriant do mettre une éplKraminediins chaqucMiiot, et me faisant grflco dosa répriniiiii(l(> en fovi'ur de son esprit.

l'hiH courli^in qui- pèrr, li- iluc ne demanda point de congé l'I inoiiiii dans la voilure du roi pour l'nrcoinpagMi'r'. Je frtirliH ^ir.^ iVm- adna h lady Dudley, (pii par bonluiir ("•tnll vorlie, el/i laquelle j'^ierivls (|ue j'allais en mission |if)ur le «MTvice Hu roi. A In Croi%-d('-llerny, ji- renconlrai Sa Majesté qui roveuuit de Venièros. lînucce;)laiituM bou-

quet de fleurs qu'il laissa tomber à ses pieds, lo roi me jeta un regard plein de ces royales ironies accablantes de profondeur, et qui semblait me dire : — « Si tu veux êlro quelque chose en politique, reviens! No t'amuse pas à parlementer avec les morts! » Le duc me fit avec la main un signe de mélancolie. Les deux pompeuses calèches à huit chevaux, les colonels dorés, l'escorte et ses toiu'billons de poussière passèrent rapidement aux cris de Vive le roi ! Il me sembla que la cour avedt foulé le corps de madame do Mortsauf avec l'insensibilité que la nature témoigne pour nos catastrophes. Quoique ce fût un excellent homme, le duc allait sans doute faire le whist de Monsieur, après lo coucher du roi. Quant à la duchesse, elle avait depuis longtemps porté le premier coup à sa fille en lui parlant, elle seule, de lady Dudley.

Mon rapide voyage fut comme un rêve, mais un rêve do joueur ruiné ; j'étais au désespoir de ne point avoir reçu de nouvelles. Le confesseur avait-il poussé la rigidité jusqu'à m'interdire l'acès de Ciochegourde. J'accusais Madeleine, Jacques, l'abbé de Dominis, tout, jusqu'à monsieur de Morlsauf.Au delà de Tours, en débouchant par les ponts Saint-Sauveur pour descendre dans le chemin bordé de peupliers qui mène à Poncher, et que j'avais tant admiré quand je courais à la recherche de mon inconnue, je rencontrai monsieur Origet; il devina que je me rendais à Ciochegourde, je devinai qu'il en revenait ; nous arrêtâmes chacun notre voiture et nous en descendîmes, moi pour demander des nouvelles et lui pour m'en donner.

— Hé bien ! comment va madame de Mortsauf? lui dis-je.

— Je doute que vous la trouviez vivante, me réponditil. Elle meurt d'une aflreuse mort, elle meurt d'inanition. Quand elle me fit appeler au mois de juin dernier, aucune puissance médicale ne pouvait plus combattre la maladie; elle avait les affreux symptômes que monsieur de Mortsauf vous aura sans doute décrits, puisqu'il croyait les éprouver. Madame la comtesse n'élait pas alors sous l'influence passagère d'une perlurlialion due à une lutte inli'i-ji'un» (pic la méilecine dirige et qui devient la cause d'un état meilleur, ou sous le coup d'une crise commencée et dont le désordro se répare; non, la maladie était arrivée au point où l'art est inutile : c est l'incuralile résultat d'un chagrin, comme uno blessure mortelle est la conséquence d'un coup de poignard. Cette affection est prodiiile par l'inertie d'un organe dont le jeu est aussi nécessaire à la vie que celui du cœur. Lo chagrin a fait l'office du poignard. Ne vous y trompez pas; madame de Mortsauf meurt de quelque peine incoiuuie.

— Diconnuel dis-je. Ses enfans n'ont point été malades?

— Non, me dit-il en m(> regardant d'un air significatif, et depuis qu'elle est sérieusement atteinte, monsieur de Mortsauf no l'a plus tourmentée. Je ne suis plus utile. Monsieur Di'siandesd'Azay stiflit, il n'oxisteaucun remède, elles souffrances sont horribles. Uiclu-, jeune, belle, et mourir maigrie, vieillie par la faim, car elle mourra de faim! Depuis (|uarante jours, l'c-slomac étant connue fermé, rejette tout aliment, sous (pi(>lipie forme qu'on le présente.

Mdiisii'ur Origet me. pressa la main (pie je lui tendis, il nie l'avait (iresipie demandée par un geste do respect.

—Du couragel monsieur, dit-il en levant les yeux auciel.

Sa phrase exprimait de la compassion pour des peines <pril croyait également partagées; il ne soupeonnait pas U «lard envenimé de ses paroles (pii m'alti'ignirent comme une llèche au cceur. Je moulai brusipieinent en voiture en promettant une bonne récom|)ense au postillon si j'arrivais à temps.

Malgré mou impatience, je crus avoir fait le (heniiii en ipielqiies minutes, tant j'étais absorbé par les rellexions amères qui se pressaient dans mon rtine. Elle meurt do chagrin, et ses eiitans vont bien 1 elle mourait donc par moi ! Ma consiienei' mena; aille prononija un de ces ré(iuisitoires (pu relentissriil daiH loule la vieet(pielipielois audelà. Quelle laible-se et iiuelle inipiilssauci' dans la justice humaine! elle lie \eiige (pie l(W acles païens. Pounpioi la mort et la boule au meiirlrier qui tue d'un coup, qui vous surprend geuén.'useinenl dans le sommeil et vous

LE LYS DANS LA VALLÉE

endort pour toujours, ou qui frappe à l'improviste, en vous évitant l'agonie? Pourquoi la vie heureuse, pourquoi l'estime au meurtrier qui verse goutte à goutte le fiol dans l'âme et mine le corps pour le détruire? Combien de meurtriers impunis? Quelle complaisance pour le vice élégant ! quel acquittement pour l'homicide causé par les persécutions morales! Je ne sais quelle main vengeresse leva tout à coup le rideau peint qui couvre la société. Je vis plusieurs de ces victimes qui vous sont aussi connues qu'à moi : madame de Beauséant partie mourante en Normandie quelques jours avant mondi'part! La duchesse de Langeais compromise ! Lady Brandon arrivée en Touraine pour y mourir dans cotte humble maison où lady Dudley était restée deux semaines, et tuée, par quel horrible dénoûment? vous le savez ! Notre époque est fertile en événemens de ce genre. Qui n'a connu cette pauvTe jeune femme qui s'est empoisonnée, vaincue par la jalousie qui tuait peut-être madame de Mortsauf? Qui n'a frémi du destin de cette délicieuse jeune fille qui, semblable à une fleur piquée par un taon, a dépéri en deux ans de mariage, victime de sa pudique ignorance, victime d'un misérable auquel Ronquerolles, Montriveau, de Marsay donnent la main parce iju'il sert leurs projets politiques? Qui n'a palpité au récit des derniers momens de cette frmmc qu'aucune prière n'a pu fléchir et qui n'a jamais voulu revoir son mari après en avoir si noblement payé les dettes? Madame d'AIglemont n'a-t-elle pas vu la tombe do bien près, et sans les soins de mon frère vivrait-elle? Le monde et la science sont complices do ces crimes pour lesquels il n'est point de Cour d'Assises. Il semble que personne ne meure do chagrin, ni de désespoir, ni d'amour, ni de misères cachées, ni d'espérances cultivées sans fruit incessamment replantées et déracinées. La nomenclature nouvelle a des mois ingénieux pour tout expli([uer : la gastrite, la péricardile, les mille maladies do femme dont les noms se disent h l'oreille, servent de passeport aux cercueils escortés do larmes hypocrites que la main du notaire a bientôt essuyées. Y a-t-il au fond de ce malheur quelque loi que nous ne connaissons pas? Le centenaire doit-il imjiitoyablemi'nt joncher le terrain de morts et le dessécher autour de lui pour s'élever, de môme que le millionnaire ^'a^simile les efforts d'une multitude do petites industries? y a-t-il une forte vie venimr'use qui se rcfiaît des créatures douces et tendres? Mon Dieul a[)partenais-je donc à In race des ligres? Le remords me serrait le cœur de ses doigts brûlans, et j'avais les joues sillonnées de larmes quand j'enirai dans l'avenue dc^ Clochegourde par uni! humilie malini'e d'octobre qui délnchait les feuilles mnrlis des peii(i||crs dont la (ilaiilalion avait été dirif,'(''e par llriirielle, dans cetU^ avenue oii nagui'rr^ elle agilail son mouchoir cornin*! pour me rappeler ! Vivait-elle? Pourrais-je sentir ses deux blanches mains sur ma tôle prosterni'e ? lin un moment je payai tous les plaisirs donnés par Ar,diell<i et les Irouvai chèrement vendus ! je n'^e jurai de ne jamais la ri'volr, et ji^ pris en haine l'An^'IeliTre. Quoique lacly l)iidl(7 soit une variété d(ï l'espèce, j'envelopjiai toutes les AuKlnises dans les cr<^pes de mon nrr(^l.

lui entrant h Clochegourde, ji- reçus un nouveau coup. Je Irouvai Jacipies, Madi'leine et l'abbé de Dotniiu"; agenouilli's Ions trois au pied d'une croix de buis planli'e au coin il'unn jiièce de terre cpii avait élit cnmprisn dims l'enceinto, lors de la construrlion de la grille, et iiue ni le comte, ni In comlesse n'avaient voulu /dmllre. Je snulni hors do inn voilure et j'allai \irs eux le vrsnge plein de l.irmcs, et In co'ur brisé |iar le speclarle de ces ih'UX enfnns et lie ce (;rnve prrsiinnat;e itnplnranl Dieu. Ln vieux |iiqiieiir y élail aussi, h quelques |)a-i, la Irle nue.

— i;ii bieni monsieur? dis-je h l'abbit de Dominis en baisant au Iront Jnr(|ues et Madeleine ipii mejelèrenlun regard froid, sans cesser leur prière. L'nlibése leva, je lui pris l(> bras pour m'y appuyer en lui disnnl : — Vil-elle l'iinire? Il ini'lina la lèle p:ir luunonvinienl Irisie et dont. — Parlez, je vous m snpplii', nu nom de la Passion de No- Ire-Scigneurl Pourquoi pri*Z-V0US ou pied tie celln croix?

pourquoi êtes-vous ici et non près d'elle? pourquoi ses enfans sont-ils dehors par une si froide matinée ? Ditesmoi tout, afin que je ne cause pas quelque malheur par ignorance.

— Depuis plusieurs jours, madame la comtesse ne veut voir ses enfans qu'à des heures déterminées. — Monsieur, reprit-il après une pause, peut-être devriez-vous attendro quelques heures avant de revoir madame de Mortsauf, elle est bien changée ! mais il est utile de la préparer à cette entrevue, voijs pourriez lui causer quelque surcroît de souffrance... Quant à la mort, ce serait un bienfait.

Je serrai la main de cet homme divin dont le regard et la voix caressaient les blessures d'aulrui sans les aviver.

— Nous prions tous ici pour elle, reprit-il ; car elle, si sainte, si résignée, si faite à mourir, depuis quelques jours elle a pour la mort une horreur secrète, elle jette sur ceux qui sont pleins de vie des regards oîi, pour la première fois, se peignent des sentimens sombres et envieux. Ses vertiges sont excités, je crois, moins par l'elfroi de la mort que par une i\Tesse intérieure, par les fleurs fanées de sa jeunesse qui fermentent en se flétrissant. Oui, le mauvais ange dispute cette belle âme au ciel. Madame subit sa lutte au mont des Oliviers, elle accompagne de ses larmes la chute des roses blanches qui couronnaient sa tête de Jephté mariée, et tombées une à une. Attendez, ne vous montrez pas encore, vous lui apporteriez les clartés do la cour, elle retrouverait sur votre visage un reflet des fêles mondaines, et vous rendriez de la force h ses plaintes. Ayez pitié d'une faiblesse que Dieu lui-même a pardonnée à son Fils devenu homme. Quels mérites aurions-nous d'ailleurs à vaincre sans adversaire? Permettez que son confesseur ou moi, deux vieillards dont les ruines n'oflensent point sa vue, nous la préparions à une entrevue inespérée, à des émotions auxquelles l'abbé Birotteau avait exigé qu'elle renonçât. Mais il est dans les choses de ce monde une invisible trame do causes célestes qu'un œil religieux aperçoit, et si vous êtes venu ici, peut-être y êtes-vous amené par une de ces célestes étoiles qui brillent dans le monde moral, et qui conduisent vers le tombeau comme vers la crèche...

Il médit alors, en employant cette onctueuse éloquonco qui tombe sur le cœur comme une rosée , que depuis six mois la comtesse avait chaque jour souffert davantage, malgré les soins de monsieur Origet, Le docteur était venu pendant deux mois, tous les soirs, à Clochegourde, voulant arracher cette proie à la mort, car la comtesse avait dit : « Sauvez-moi I» a Mais, pour guérir le corps, il aurait fallu que le cour fiU guéri!» s'était un jour écrié lo vieux niivlecin.

— Selon les progrès du mal, les paroles de cette femnio si douce sont devenues anières, me dit l'ablié de Dominis. lille crie à la terre de In gnrder, nu lieu de crier à Dieu de la prendre ; puis, elle se repent de murmurer contre les fJiiTels d'en haut. Ces alliTualives lui di'rlurenl le co'ur, et rendeul liorrilile la lulledu corps et de l'Aine. SouMMil le corjis triomphe I a Nous me coiltez bien cher! » a-lndle dit un jour à Madeleine et à Jacipies en les repoussant tio son lit. Mais l'ii ce monieiil, rappeli'e h Dieu par nin vue, elle a dit .'l mndemoiselle Mndeli'Uie ((vsnugi'liques paroles : « Le biuiheur des nuires ilevii'iil la joie de ceux <pii ne peuvent plus être heureux. » VA son nccent fut si décliirnnl que j'ai senti mes paupières se mouiller. I-Mle tombe, il est vrai, mais h chaque faux pas, elle se relève plus liaul vers le ciel.

I'"rappé des mossnge.s successif* quelo hn.snrd m'envoynit, et qui, dans ce grand concert irinlorliines, prépnraiiMil |>ar de douloureuses modulations le thème l'uiièlire, le grand cri (le l'ainoiir ex|>iraiit, je lu'iVrIai :

— Vous le croyez, ce beau lys coupé refleurira dans le ciel ?

— Vous l'avez lnisM''e fleur encore, me ri-pondil-il, mais vous In retrouverez consuim'e, punlb'e ilaiis te Icu des douleurs, et pun- connue un dinnianl encore enfoui dans les cendres. Oui, ce brillaui esprit, étoile nngélique, sor-

DR RALAC, — II,

(rxirail ilo la Comédie himni'K.)

DE BALZAC

lira splendide de ses nuages pour aller dans leroyaume do lumière.

Au moment où je serrais la main de cet homme évangélique, le cœur oppressé de reconnaissance, le comte montra hors de la maison sa tète entièrement blanchie, et s'élança vers moi par un mouvement où se peignait la surprise

— Elle a dit vrai ! le voici. « Félix, Félix, voici Félix qui vient! » s'est écriée madame de Mortsauf. Mon ami, repritil en me jetant des regards insensés de terreur, la mort est ici. Pourquoi n'a-t-elle pas pris un vieux fou comme moi qu'elle avait entamé?...

Je marchai vers le château, rappelant mon courage; mais sur le seuil de la longue antichambre qui menait du boulingrin au perron, en traversant la maison, l'abbé Birotteau m'arrêta.

— Madame la comtesse vous prie de ne pas entrer encore, me dit-il.

En jetant un coup d'œil, je vis les gens allant et venant, tous affairés, ivTes de douleur et surpris sans doute des ordres que Manette leur communiquait.

— Qu arrive-t-il? dit le comte effarouché de ce mouvement autant par crainte de l'horrible événement que par l'inquiétude naturelle à son caractère.

— Une fantaisie de malade, répondit l'abbé. Madame la comtesse ne veut pas recevoir monsieur le vicomte dans l'état où elle est; elle parle de toilette, pourquoi la contrarier?

Manette alla chercher Madeleine, et nous vîmes Madeleine sortant (juelques momens après être entrée chez sa mère. Puis, en nous promenant tous les cinq, Jacques et son père, les deux abbés et moi, tous silencieux le long de la façade sur le boulingrin, nous dépassâmes la maison. Je contemplai tour à tour Montbazon ot Azay, regardant la vallée jaunie dont le deuil répondait alors comme en toute occasion aux senlimens (]ui m'agitaient. Tout à coup j'aperçus la chère mignonne courant après les fleurs d'automne et les cueillant sans doute pour composer des bou- (juits. Kn pendant à tout ce que signiliait cette réplique de mes soins amoureux, il se fit en moi je ne sais quel mouvement d'entrailles; je chancelai, ma vue s'obscurcit, et les deux abbés entre lesquels je me trouvais me portèrent sur la margelle d'une terrasse où jr demeurai pendant un moment comme brisé, mais sans perdre cnlicremcut connaissance.

— Pauvre Félix, mo dit le comte, elle avait bien défendu de vous écrire, elle sait combien vous l'aimez 1

Quoiqui- [iri'paré à soultiir, ji; m'étais trouvé sans force (Onire une attention qui résumait tous mes souvenirs de bonheur. » l.a vollJi, pensai-j(s celle lande desséchée comme un squelette, (•clfiirc-e par un jour gris au milieu de laquelle s'élevait un seul buisson do fleurs, que jadis ilans mes courses je n'ai pas odinin'e sans un sinistre fréniis'omenl, ol qui était l'image de celte heure lugubre.»

Tout eiait mornf: dans ce petit caslel, autrefois si vivant, si nnimél tout |ileurail, tout disait le désespoir et l'abandon. (;'i-lait ili's allées r.ilissées ^i moitié, des travaux commenc/s et nbanilonn(''s, di's ouvriers ilebout regardant le iliAli-au. (.)Noi(|uii l'on vendang''.1t les clos, l'on n'enlendiiil ni bruit ni babil. Les vignes senililnient inhabilc'i's, Inril le hili'nci' éi.iii (irol'oml. Nous allions comme des gens (l'int In doulr-iir repoussf- îles paroles banales, et nous r-eoiilioiiH le (oinle, le m>u| di- niius qui parlai. Ajjrès les phrases dictées (lar l'nmonr machinal (pi'il re-senlaitpour un femmo, in c/jtnle fut conilnil par la [lente de son ('-[irii h V plaindre de la cofiilesse. Sa letiitne n'avait jamais voulu s« soigner ni l'icouler quand il lui donnait de bons avis; Il s'était nperçii h- premier des syniplôines di- la maladie, car II lesnvail éludiez sur Ini-rn^ine, lesaviiit ciimliulliis, et s'en élnit gw-ri tout seul sans nuire «econrs que celui d'un régime, et en évitant tonte émotion forte. Il hurail bien (III Ktiérir «ii-si In roinle^sn; mais un mari ne .snnrall arcepier do sombliihles respon-Mibllilé», surloul lorsqu'il n

le malheur de voir en toute affaire son expérience dédaignée.

Malgré ses représentations, la comtesse avait pris Origet pour médecin. Origet, qui l'avait jadis si mal soigné, lui tuait sa femme. Si cette maladie a pour cause d'excessifs chagrins, il avait été dans toutes les conditions pour l'avoir; mais quels pouvaient être les chagrins do sa femme? La comtesse était heureuse, elle n'avait ni peines ni contrariétés 1 leur fortune était, grâce à ses soins et à ses bonnes idées, dans un état satisfaisant; il laissait madame de Mortsauf régner à Clochegourde; sesenfans, bien élevés, bien portans, ne donnaient plus aucune inquiétude; d'où pouvait donc procéder le mal ? Et il discutait et il mêlait l'expression de son désespoir à des accusations insensées. Puis, ramené bientôt par quelque souvenir à l'admi- 1 ration que méritait cette noble créature, quelques larmes I s'échappaient de ses yeux, secs depuis si longtemps. '

Madeleine vint m'avertir que sa mère m'attendait. L'abbé Birotteau me suivit. La grave jeune fille resta près de son père, en disant que la comtesse désirait être seule avec moi, et prétextait la fatigue que lui causerait la présence de plusieurs personnes. La solennité de ce moment produisit en moi cette impression de chaleur intérieure et de froid au dehors qui nous brise dans les grandes circonstances de la vie. L'abbé Birotteau, l'un de ces hommes que Dieu a marqués comme siens en les revêlant de douceur, de simplicité, en leur accordant la patience et la miséricorde, mo prit à part.

— Monsieur, me dit-il, sachez que j'ai fait tout ce qui était humainement possible pour empêcher cette réunion. Le salut do cette sainte le voulait ainsi. Je n'ai vu qu'elle et non vous. Maintenant que vous allez revoir celle dont l'accès aurait dû vous être interdit par les anges, apprenez que je resterai entre vous pour la défendre contre vousmême et contre elle peut-être ! Resp.ectez sa faiblesse. Jo no vous demande pas grâce pour elle comme prêtre, mais comme un humble an\i que vous ne saviez pas avoir, et qui veut vous éviter des remords. Notre chère malade meurt exactement de faim et de soif. Depuis ce matin, elle est en proie à l'irritation fiévreuse qui précède cette horrible mort, et je ne puis vous ciuluT coinliteu ell(^ n^grette la vie. Les cris de sa chair revolti'v s'cleluncnt dans mon cœur où ils blessent les échos encore trop tendres; mais monsieur de Dominisct moi nous avons accepté cette tâche religieuse, afin de dérober le spectacle de cette agonie morale à cette noble laniille, (|ui niM-econnaît [ilus son étoile du soir et ilu matin. Car l'époux, les enlans, les serviteurs, tous demandent : « Où est-elle? » tantelle est changée. A votre aspect, les [ilaintes vont renaître. Quittez les pensées de l'homme du monde, oubliez les vanités du cœur, soyez près d'ell(^ l'auxiliaire du i iel et non celui de la terre. Que cette sainte ne meure |)as dans une heure do doute, en laissant échapper des paroles do désespoir...

Jo ne répondis rien. Mon silence consterna le pauvre confesseur. Je voyais, j'entendais, jo marchais et n'étais cependant [ilus sur la terre. Celte réllexion : « Qu'est-il donc arrivé? dans quel élat dois-je la lrouv(T, pour que chacun use de telles précaulions? n engendrait des appréhensions d'autant plus irui'lles iju'elles élaient in<lélinies: elle comprenait toutes |(>s douleurs ensemble. Nous arrlvAme-; ,'i la porle de la chainlire ([un m'ouvrit le confesseur inquiet, .l'aperçus alors Henriette en robe blancbe, assise sur son petit canapé, placi'^ devant la cliemiiu'o ornée do nos deux vases pleln^i de Heurs ; puis des flinn's encore sur In gneriiloii placé devant la croisée. Le visage do l'abbé lilrolteaii, '-tnpi''l'ait à l'aspect de celle fêl(> improvisée ot du rhangement de celle chanil)ri< subilenu'iil rétablie en ,son ancien élat, me lit deviner que la niouranle avait banni le repoussiinl appareil ipii einiroiuie le lit des malades. i;ile avait depeiM'i l(>s dernières loices d'une lièvre expirante h jiarer sa cliaiubre en d(''sordre pour y recevoir di- (nicmenl celui qu'elle aimait en ce moment plus (pietouto chose.

Sous les Ilots de deiilelles, sa Iiguro nmaigri(>, ijtii avait

LE LYS DANS LA VALLÉE

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la pâleur verdâtre des fleurs du magnolia quand elles s'entr'ouvrent, apparaissait comme sur la toile jaune d'un portrait les premiers contours d'une tète chérie dessinée à la craie; mais, pour sentir combien la griffe du vautour s'enfonça profondément dans mon cœur, supposez achevés et pleins de vie les yeux de cette esquisse, des yeux caves qui brillaient d'un éclat inusité dans une figure éteinte. Elle n'avait plus la majesté calme que lui communiquait la constante victoire remportée surscs douleurs. Son front, seule partie du visage qui eût gardé ses belles proportions, exprimait l'audace aggrcssivedu désir et des menaces réprimées. Malgré les tons de cire de sa face allongée, des feux intérieurs s'en échappaient par un rayonnement semblable au fluide qui flambe au dessus des champs par une chaude journée. Ses tempes creusées, ses joues rentrées montraient les formes intérieures du visage, et le sourire que formaient ses lèvres blanches ressemblait vaguement au ricanement de la mort. Sa robe croisée sur son sein attestait la maigreur de son beau corsage. L'expression de sa tèle disait assez qu'elle se savait changée et qu'elle en était au désespoir. Ce n'était plus ma délicieuse Henriette, ni la sublime et sainte madame de Mortsauf ; mais le quelque chose sans nom de Bossuet qui se débattait contre le néant, et que la faim, les désirs trompés poussaient au combat égoïste do la vie contre la mort. Je vins m'asseoir près d'elle en lui prenant pour la baiser sa main que je sentis brûlante et desséchée. Elle devina ma douloureuse surprise dans l'effort môme (lue je fis pour la déguiser. Ses lèvres décolorées se tendirent alors sur ses dents affamées pour essayer un de ses sourires forcés sous lesquels nous cachons également l'ironie de la vengeance, l'attente du plaisir, l'ivresse de l'ûmo et la rage d'une déception.

— Ah ! c'est la mort, mon pauvTe Félix, me dit-elle, cl vous n'aimez pas la mort ! la mort odieuse, la mort de laquelle toute créature, mémo l'amant le plus inlrépid<', a horreur. Ici finit l'amour : je le savais bien. Lady Dudiey no vous verra jamais étonné do son changement. Ah! pourquoi vous ai-jc tant souhaité, Félix 'J Vous éles enfin venu : jo vous récompense de ce dévouement par l'horrible spectacle qui fil jadis du comte de Raiicé un trappiste, moi qui désirais demeurer belle et grande dans votre souvenir, y vivre comme un lys éternel, je vous enlève vos illusions. Le véritable amour ne calculi! rien. Mais ne vous entuyez pas, restez. Monsieur Origel m'a trouvée lieaucouji mieux ce matin, je vais revenir à la vie, je n^naîlrai sous vos regards. Puis, quand j'aurai recouvré queli|U(,'s forces, ijuand je commencerai ."i pouvoir prendre quehjuc nourriture, jo redeviendrai belle. A pi'ine ai-jc ticnle-cimi ans, jo puis encore avoir de belles unni'es. Le bonheur rajeunit, et je veux connaître le bonheur. J'ai fait des projets délicieux ; nous les laisserons à Ciochegourde cl nous irons en>emblo en Italie.

Des pleurs humectèrent mes yeux, je mo tournai vers la léiiélri! comme pour regarder les fleurs; l'abbi^ llirutteau vint à moi |iré(;l(iitiimineiit, et se pencha vers le buui|ucl:

— l'as de larmes! me dil-il à l'oreille.

— Ilennetle, vous n'aime/ dotir plu-- noire rlièro vnlléeî lui ré|)oiiili>-je alln de ju^lilier mon bru-que muuvenienl.

— Si, dit-(Hle en ap|i(ir(aiil son Iront siius mes lèvres p.ir un mouvement de r.ilinerie; niais, sans vous, elle ni'e-^l funeste... «aiiH loi, reprit-elle en elfliMiranl mon oreille de SOS lèvres cliaud»^ pour jeter ces deux syllabes aminio deux soupirs.

Jo fus épouvanté par colle folio caresse qui nfrrnndissail onroreles lerrible.s discours des deux nbbés. En cenionieiil ma preiinère surprise se dlssip/i ; mais >i je pus faire usjige de ma raison, ma volonté ne fut pas assez lorle pour réprimer le mouvement nerveux i|ul m'aKila piiidaiil celle sc^^e, J'écoulais sans répondre, ou plul/M je répondais par un sourire lixe et par des simies de roiisrntemenl, pour ne pas la coiilrariiT, aKis-.iint comnie une mère avec son enfaiil. Après avoir éle Irappt; de la métamorphose dn lu per- 6onn<<, jo m'upurgus que la femiiiu, aulruluis si impunonto

par ses sublimités, avait dans l'attitude, dans la voix, dans les manières, dans les regards et les idées, la naïve ignorance d'un enfant, les grâces ingénues, l'avidité de mouvement, l'insouciance profonde de ce qui n'est pas son désir ou lui, enfin toutes les faiblesses qui recommandent l'enfan! à la protection. En est-il ainsi de tous les mourans? dépouillent-ils tous les déguisemens sociaux, de même que l'enfant ne les a pas encore revêtus ? Ou, se trouvant au bord de l'éternité, la comtesse, en n'acceptant plus de tous les sentimens humains que l'amour, en exprimait-elle la suave innocence à la manière de Chloé?

— Comme autrefois, vous allez me rendre à la sanlé, Félix, dit-elle, et ma vallée me sera bienfaisante. Comment ne mangerais-jo pas ce que vous me présenterez ? Vous êtes un si bon garde-malade ! Puis, vous êtes si riche do force et de sauté, qu'auprès de vous la vie est contagieuse. Mon ami, prouvez-moi donc que je ne puis mourir, mourir trompée! Ils croient que ma jilus vive douleur est la soif. Oh ! oui, j'ai bien soif, mon ami. L'eau de l'Indre me fait bien mal à voir, mais mon coeur éprouve une plus ardente soif. J'ai soif de toi, me dit-elle d'une voix plus étouiïée en me prenant les mains dans ses mains brûlantes et m'attirant à elle pour me jeter ces paroles à l'oreille : mon agonie a été de ne pas te voir ! Ne m'as-tu pas dit de vivre ? Jo veux vivTe ! Je veux monter à cheval aussi, moi 1 je veux tout connaître, Paris, les fêles, les plaisirs.

Ah! Natalie, cette clameur horrible, que le matérialisme des sens trompés rend froide h distance, nous faisait tinter les oreilles au vieux prêtre et à moi : les accens de cette voix magnifique peignaient les combats de toute une vie, les angoisses d'un véritable amour déçu. La comtesse se leva par un mouvement d'im[)alience, comme un enfant qui veut un jouet. Quand le conlesseur vit sa pënilenio ainsi, le pauvre homme tomba soudain à genoux, joignit les mains, et récita des prières.

— Oui, vivre 1 dit-elle en mo faisant lever cl s'appuyant sur moi, vivre de réalités et non do mensonges. Tout a été mensonge dans ma vie, je les ai comptées depuis quelijues jours, ces impostures. Est-il possible que je meure, moi qui n'ai pas vécu ? moi qui ne suis jamais allée chercher quelqu'un dans une lande 'î Elle s'arrêta, parut écouler, el sentit à Ira vois les murs je no sais quelle odeur. — Félix! les vendangeuses vont dîner, et moi, moi, dit-elle d'une voix d'enfant, qui suis la maîtresse, j'ai faim. Il en osl ainsi de l'amour, elles sont lieureus(!S, elles I

— Kyrie eleison ! «lisait le pauvre abl)é, qui, les mains jointes, l'o'il au ciel, récitait les litanies.

i;ilejela ses bras autour do mon cou, m'embrassa violemnii'iit, et me serra en disant : — Vous m» m'échapperez plus! Je veux être aimée, je ferai des folies comme lady Uudiey, j'apprendrai l'anglais |iourbien dire nty dre. Elli» me lit un signe de têle connue elle en faisait autrefois en me (piitl.nit, pour me <|jre <]u'i'lle allait revenir ;( riiistaiil: Nous dînerons nnsemble, me dil-rlle, je vais prévenir Manelle .. Elle fut arrête par une faiblesse qui survint, elje la couchai tout habillée sur son lit.

— Une fois déjà, vous m'avez portée ainsi, me dll-olle en ouvrant les yeux.

Elle était bien léK^Te, mois surtout Mon nnlonio; on In prenanl, je sentis son corps onlièremonl brûlant. Monsieur Despindes eiilrn, fut elonrié de trouver la rliambro nuisi fiane; maison me voyant tout lui parut expliqué.

— On soulTre bien pour mourir, moiisiour, dil-ello d'une voix allen-e.

Il s'assil, lAla le pouls de sa nininde, so leva bruvpiemeiil, vml parler h VOIX liasse nu pr(*lre, ol sortit; je lo suivis.

— Qu'allez-vous faire, lui ilemnndAi-|o.

— Lui éviter une épouvaiilMble agonie, me dil-il. 0"' poiivail rroire h tnnt de vigueur? Nous ne compreiioii'» t'ommeiil elle vil encore qu'eu pensant h In manière dont elle II vécu. Voici le quarante-deuxième jour que mndnmo la comlosso n'a bu, m mangt^, ni dormi.

DE BALZAC

Monsieur Deslandes demanda Manette. L'abbé Birotteau m'emmena dans les jardins.

— Laissons faire le docteur, me dit-il. Aidé par Manette, il va l'envelopper d'opium. Eh bien 1 vous l'avez entendue, me dit-il, si toutefois elle est complice de ces mouvemens de folie!...

— Non, dis-je, ce n'est plus elle.

J'étais tiébété de douleur. Plus j'allais, plus chaque détail de cette scène prenait d'étendue. Je sortis brusquement par la petite porte au bas de la terrasse, et vins m'asseoir dans la toue, où je me cachai pour demeurer seul à dévorer mes pensées. Je tâchai de me détacher moi-même de cette force par laquelle je vivais ; supplice comparable à celui par lequel lesTartares punissaient l'adultère en prenant un membre du coupable dans une pièce de bois, et lui laissant un couteau pour se le couper, s'il ne voulait pas mourir de faim : leçon terrible que subissait mon âme, de lasiuelle il fallait me retrancher la plus belle moitié. Ma ne était manquée aussi ! Le désespoir me suggérait les plus étranges idées. Tantôt je voulais mourir avec elle, tantôt aller m'enfermer à La Meilleraye, où venaient de s'établir les trappistes. Mes yeux ternis ne voyaient plus les objets extérieurs. Je contemplais les fenêtres de la chambre où souffrait Henriette, croyant y apercevoir la lumière qui l'éclairait pendant la nuit où je m'étais fiancé à elle.N'aurais-je pas dû obéir à la vie simple qu'elle m'avait créée, en me conservant à elle dans le travail des affaires ? Ne m'avaitelle pas ordonné d'être un grand homme, afin de me préserver des passions basses et honteuses que j'avais subies, comme tous les hommes? La chasteté nétait-elle pas une sublime distinction que je n'avais pas su garder ?

L'amour, comme le concevait Arabello , me dégoûta soudain. Au moment où je relevais ma tête abattue en me demandant d'où me viendraient désormais la lumière et l'e-péranre, quel intérêt j'aurais à vivre, l'air fut agité d'un léger bruit ; je me tournai vers la terrasse, j'y aperçus Madeleine se promenant seule, à pas lents. Pendant que je remontais vers la terrasse pour demander compte à cette chère enfant du froid regard qu'elle m'avait jeté au pied de la croix, elle s'était assise sur le banc ; quand elle m'aperçut à moitié chemin, elle se leva et feignit de no pas m'avoir vu, pour ne pas se trouver seule avec moi ; sa démarche était hAtée, significative. Elle me haïssait, elle fuyait l'assassin de sa mère. En revenant par les perrons à Clochegourde, je vis Madeleine, comme une statue, immobile ol debout, écoutant le bruit de mes pas. Jacques était assis .sur une marche, et son altitude ex[irimait la même insensibilité qui m'avait frappé quand nous nous étions promenés tous ensemble, et m'avait inspiré de C(!s idées que nous laissons dans un coin de notre Ame, pour les reprendre et les creuser plus lard h loisir. J'ai remarqué que les jeunes gens qui portent en eux la mort sont tous insensibles aux funérailles. Je voulus interroger cette ûmo somhre, Madeleine avait-elle gardé ses pensées pour elle seule, avait-elle inspiré sa haine h Jacques'?

— Tu sais, lui dis-jo pour entanr^îr la conversalion, que tu as en moi le plus dévoué des frères.

— Votre amitié m'est inutile, jo suivrai ma mère ! ré- I)ondit-il en me jetant un regard farouche do douleur.

— Jacques! m'écriai-je, toi aussi?

Il toussa, s'é(uirlii loin de moi ; iiuls, (piand il ri^vint, il tni' munira rapidement son mouchoir ensanglanté.

— Comprenez-vous? dil-jl.

Ainsi cliaciin d'eux avait un fatal secrel. Comme jii h» vis depuis, la s<i-iir el |i; frère so fuyaient. Ilenriello tombée, loul èlait en ruine il C.lochegourde.

— Mailame dorl, vint nous din^ ManelU^ heureuse do .savoir In rofiilessn wiris soulfranee.

Dans ces affreux nuimeus, (pioirpie rharun en sache l'inévilal)le (In, les atrerhons vraies devjeiuient l'ollr'S l't s'atlai'lieiil h de petits bonheurs. Les minutes sont des sièdes (|ue l'on voudrait remlre liienfaisanH. On voudrai! qui' les nialadi-s refiosa.HH'-nt sur des roses, ou voudrait i»rendri>

leurs souffrances, ou voudrait que le dernier soupir fût pour eux inattendu.

— Monsieur Deslandes a fait enlever les fleurs qui agissaient trop fortement sur les nerfs de madame, me dit Manette.

Ainsi donc les fleurs avaient causé son délire, elle n'en était pas complice-. Les amours de la terre, les fêtes de la fécondation, les caresses des plantes, l'avaient enivrée de leurs parfums, et sans doute avaient réveillé les pensées d'amour heureux qui sommeillaient en elle depuis sa jeunesse.

— Venez donc, monsieur Félix, me dit-elle, venez voir madame, elle est belle comme un ange.

Je revins chez la mourante au moment où le soleil se couchait et dorait la dentelle des toits du château d'Azay. Tout était calme et pur. Une douce lumière éclairait le lit où reposait Henriette baignée d'opium. En ce moment le corps était pour ainsi dire annulé ; l'âme seule régnait sur ce visage, serein comme un beau ciel après la tempête. Blanche et Henriette, ces doux sublimes faces de la même femme, reparaissaient d'autant plus belle que mon souvenir, ma pensée, mon imagination, aidant la nature, réparaient les altérations de chaque trait où l'âme triomphante envoyait ses lueurs par des vagues confondues avec celles de la respiration. Les deux abbés étaient assis auprès du lit. Le comte resta foudroyé, debout , en reconnaissant les étendards de la mort qui flottaient sur cette créature adorée. Je pris sur le canapé la place qu'elle avait occupée. Puis nous échangeâmes tous quatre des regards où l'admiration de cette beauté céleste se mêlait à des larmes de regret. Les lumières de la pensée annonçaient le retour de Dieu dans un de ses plus beaux tabernacles. L'abbé de Dominis et moi, nous nous parlions par signes, en nous communiquant des idées mutuelles. Oui, les anges veillaient Henriette! Oui leurs glaives brillaient au-dessus de ce noble front où revenaient les augustes expressions de la vertu qui en faisaient jadis comme une âme visible avec laquelle s'entretenaient les esprits do sa sphère. Les lignes de son visage se purifiaient , en elle tout s'agrandissait et devenait majestueux sous les invisibles encensoirs des séraphins qui la gardaient.

Les teintes vertes do la souffrance corporelle faisaient place aux Ions entièrement blancs, à la pâleur mate et Iroide de la mort prochaine. Jacques et Madeleine entrèrent, Madeleine nous fit tous frissonner par le mouvement d'adoration qui la précipita devant le lit, lui joignit les mains et lui inspira cette sublime exclamation : — Enfin 1 voilà ma mère ! Jacques souriait, il était sûr do suivre sa inèn; là où elle allait.

— Elle arrive au port, dit l'abbé Birotteau.

L'abbé d(^ Dominis me regarda comnK» pour me répéter: — N'ai-jo pas dit que l'étoile se lèverait brillante?

Madeleine resta les yeux attachés sur sa mère, respirant quanil elle resinrait, imitant son souffle léger, dernier fil par lequel elle tenait h la vie, et (jne nous suivions avec terreur, craignant à chaque effort de le voir se rompre. Comme un ange aux portes du sanctuaire, la jeune fille était avide et calme, forte et prosterni-e. En ce moment, l'Angi'-lus sonna au clocher du bourg. Les flots de l'air adouci jelèreiit par ondées les lintenieiis (pii nous annonçaient qu'à cetl(^ heure la chrélienlii tout entière répélail les paroles dites par l'ange à la femme qui racheta les fautes (In son sexe.

Ce soir, ['Ave Maria nous parut une salutation du ciel. La pnipliélii^ était si cluiro (^t l'évéïiemeut si |irocho que nous fonilîmos en larnu's. Les murmures du soir, hiiso ni('lodieuse dans les feuillages, derniers gazouilleinens d'oiseau, refrains (ît bourdonn(>nieiis d'insecl(>s, voix des eaux, cri plaintif de la raiiielle, lnuti^ la canipagniulisait adieu au plus lieau lys de la valli'e,à sa vie sini|ile et clinm- |iélre. Celle poési(< religieus(< unie à toutes ces poésies nalurelles e\|iriniait si bien UmIi.miI du ili'part (pie nos sanglots furent aussitôt répéliVs. Quoi(pie la porte (le la clianibre 1(11 (Miverle. nous étions si bien plongés dans celte 1er-

LE LYS DANS LA VALLÉE

rible contemplation, comme pour en empreindre à jamais dans notre âme le souvenir, que nous n'avions pas aperçu les gens de la maison agenouillés en un groupe où se disaient de ferventes prières. Tous ces pauvres gens, habitués à l'espérance, croyaient encore conserver leur maîtresse, et ce présage si clair les accabla. Sur un geste de l'abbé Birotteau, le rieux piqueur sortit pour aller chercher le curé de Sache. Le médecin, debout près du lit, calme comme la science, et qui tenait la main endormie de la malade, avait fait un signe au confesseur pour lui dire que ce sommeil était la dernière heure sans souffrance qui restait à l'ange rappelé. Le moment était venu de lui administrer les derniers sacremens de l'Eglise. A neuf heures, elle s'éveilla doucement, nous regarda d'un œil sarpris mais doux, et nous revîmes tous notre idole dans la beauté de ses beaux jours.

— Ma mère, tu es trop belle pour mourir, la vie et la santé te reviennent, cria Madeleine.

— Chère Olle, je vivrai, mais en toi, dit-elle en souriant. Ce fut alors des embrasscmens déchiransde la mère aux

enfans cl des enfans à la mère. Jlon-irur de Morl-^auf baisa sa femme pieusement au Iront. La comtesse rougit en me voyant.

— Cher Félix, dit-elle, voici, je crois, le seul chagrin que je vous aurai donné, moi ! Mais oubliez ce que j'aurai pu vous dire, pauvre insensée que j'étais. Elle me tendit la main, je la pris pour la baiser, elle me dit alors avec son gracieux sourire de vertu : — Comme autrefois, Félix ?..,

Nous sortîmes tous, et nous allâmes dans le salon pendant tout le temps que devait durer la dernière confession de la malade. Je me plaçai près de Madeleine. En présence de tous, clU; ne [wuvait me fuir sans impolitesse; mais, à l'imitation do sa mère, elle ne regardait personne, et garda le silence sans jeter une seule fois les yeux sur moi.

— Chère Madeleine, lui dis-jc h voix basse, qu'avez-vous contre moi? Pourquoi des senlimens froids quand, en présence do la mort, chacun doit se réconcilier ?

— Je crois entendre ce que dit en ce moment ma mère, me ré[iondit-ell(! en prenant l'air de tète que Ingres a trouvé pour sa Mère de Dieu, celle vierg(! déjà douloureuse cl qui s'apprête à proléger le monde où son lils va périr,

— Et vous me condamnez au moment où votre mèro m'absout, si toutefois je suis coupable.

— KoKS, et toujours vomi

Son acci;nl trahissait une haine réfléchie comme celled'un Corse, implacable comme sont les jugemens de ceux qui, n'ayant pas étudié la vif;, n'admettent aucune atténuation aux fautes commises contre les lois du crrur. Une heure s'écoula dans un silène profond. L'ablu' Dirolleau revint après avoir reçu la confession générale do la comtesse do Mortsauf, et nous rentrâmes tous au moment où, suivant une de ces idées (|ul saisissent ces nohle-^ Ames, toutes sœurs d'intention, llcnrietti! s'élait fait revêtir d'un long vftlemPnl qui devait lui servir de linci'ul. Nous la IrouvAmes sur son séant, belle do ses expiations et bi'llc de ses cspéronrx's : je; vis dans la ciieminéi- les cendres noires do mes lettres, qui venaient d'être brûlées, sacrifice qu'elle n'avait voulu faire, nn' dit son conlV^M'ur, (|u'iiu momiMil (lo la morl. i;ile nmis .sourit h tous ilc son sourire d'autrefois. Ses yeux humide-) de larmes aimoneaient un des.sillenient suprême ; elle apercevait di\jà les joioa célestes do la terre promise.

— Cher IVîlix, me dit-elle en mn tendant In main et en serrant la mienne, restez. Vous devi'Z assister i\ l'une des dernières scènes de ma vie, et«)ui ne sera |ias la moins pénihli^ de toutes, mais où vous êtes jinur beaucoup.

i;ile lit un Reste, |(i porte se ferma. Sur son invitation, le comte s'assit, l'iibbé Birotleaii et moi nous resirtines dehout. Aidée de Maiie(l(i, ja ((iintejise se leva, s(^ mil à genoux devant le comtf", cl voulut rester ainsi. IMils. qnniid Manette se fut retirée, elle releva sa tête, qu'elle avait appuyée jtur les genoux du coitilo étunin'-.

— yuoii|ue je me sols conduite envers vous comme une llilèle épouse, lui dit-elle d'une voiï nltérie, il peut in'être

arrivé, monsieur, de manquer parfois à mes devoirs ; je liens de prier Dieu de m'accorder la force de vous demander pardon de mes fautes. J'ai pu porter dans les soins d'une amitié placée hors de la famille des attentions plus affectueuses encore que celles que je vous devais. Peutêtre vous ai-je irrité contre moi par la comparaison que vous pouviez faire de ces soins, de ces pensées et de celles que je vous donnais. J'ai eu, dit-elle à voix basse, une amitié vive que personne, pas même celui qui en fut l'objet, n'a connue en entier. Quoique je sois demeurée vertueuse selon les lois humaines, que j'aie été pour vous une épouse irréprochable, souvent des pensées, involontaires ou volontaires, ont traversé mon cœur, et j'ai peur en ce moment de les avoir trop accueillies. Mais comme je vous ai tendrement aimé, que je suis restée votre femme soumise, que les nuages, en passant sous le ciel, n'en ont point altéré la pureté, vous me voyez sollicitant votre bénédiction d'un front pur. Je mourrai sans aucune pensée amère si j'entends de votre bouche une douce parole pour votre Blanche, pour la mère de vos enfans, et si vous lui pardonnez toutes ces choses qu'elle ne s'est pardonnées à elle-même qu'après les assurances du tribunal duquel nous relevons tous.

— Blanche ! Blanche! s'écria le vieillard en versant soudain des larmes sur la tête de sa femme, veux-tu me faire mourir? Il l'éleva jusiiu'à lui avec une force inusitée, la baisa saintement au front, et, la gardant ainsi : — N'ai-jc pas des pardons à le demander? reprit-il. N'ai-je pas été souvent dur, moi? No grossis-tu pas des scrupules d'enfant?

— Peut-être, reprit-elle. Mais, mon ami, soyez indulgent aux faiblesses des mourans, tranquillisez-moi. Quand vous arriverez à cette heure, vous penserez que je vous ai quitté vous bénissant. Me permettez-vous do laisser à notre ami que voici ce gage d'un sentiment profond, dit-elle en montrant une lettre qui était sur la cheminée? il est maintenant mon lils d'adoption, voilà tout. Le cœur, cher comte, a ses testamens : mes derniers vœux imposent à ce cher Félix des œuvres sacrées à accomplir, jo ne crois pas avoir trop présumé de lui, faites que ji' n'aie pas trop présumé devons en me permettant de lui léguer (jnelques jKMiseos. Jo suis toujours femme, dit-elle en penchant la tête avec une suav(^ mélancolie, après mon [lardonje vous demande une grAce. Lisez, mais seulement après ma mort, me ditelle en me tendant le mystéricnix écrit.

Le comte vit pAlir sa fenune, il la |)rit et la porta luimême sur le lit, où nous l'entourAmes.

— Félix, me dit-elle, je puis avoir des torts envers vous. Souvent j'ai [lU vous causer quel(|ues douleurs en vous laissant e^jiérer des joies devant lesquelles j'ai reculé ; mais n'est-ce pas au courage de l'épousi» et de la mère ipie jo dois de mourir réconciliée avec tous? Vous me imnlunuerez doiii- aussi, vous ipii m'avez accusée si souvent, et dont l'injustice me faisait plaisir!

L'abbé liirutleau mit un doigt sur ses lè>Tes. A ce geste, la mourante i)encha la tête, une faiblesse survint, elle agita les mains pour dire de faire entrer le clergé, ses (Milans el ses domesli(|ues; puis elle me nionlra par un gesli» impérieux le comte anéanti et ses eiil'.Mis ipii survinrent. I^l vue de ce père, de qui seuls nous connaissions la secrète (li'mence, devenu le tuteur de ces êtres si délicats, lui in\- (ijra de muettes supplications (jui tombèrent dans mou Ame comme un feu sacii'. A\anl de rcci'voir l'exlrêmeoiiclioii, el|i> d(>manila p trdoii à ses gens de les avoir «pielqui'loi^ lirusi|U(''s; elle implora l(>urs prières, et les recommanda tous individuellement au comte; elle avoua noble-, ment avoir proféré, ilurani ce di rnier mois, des plaintes peu chrétiennes qui avaient pu scandaliser ses gens; elle avait repousse ses ^nt'alls, elle avait conçu des seiiliineiis peu convenables; mais elle rejeta ce défaut de MniinisMoii aux volontés iU< Oieu sur ses intolérables douleurs. Ijiliii elle remercia piililii|iiemeni, avi-c une louclianle elliisiou de cœur, l'abbé llirolteaude lui avoir iiioiilre li" neniil des choses humaines. Quand elle cul ce-'- de |>iirler, les pri^-

res commencèrent ; puis le curé de Sache lui donna le viatique. Quelques momens après, sa respiration s'embarrassa, un nuage se répandit sur ses yeux qui bientôt se rouvrirent, elle me lança un dernier regard, et mourut aux yeux de tous, en entendant peut-être le concert de nos sanglots. Par un hasard assez naturel à la campagne, nous entendîmes alors le chant de deux rossignols qui répétèrent plusieurs fois leur note unique, purement filée comme un tendre appel.

Au moment où son dernier soupir s'exhala, dernière souffrance d'une vie qui fut une longue souffrance, je sentis en moi-môme un coup par lequel toutes mes facultés furent atteintes. Le comte et moi, nous restâmes auprès du lit funèbre pendant toute la nuit, avec les deux abbés et le curé, veillant à la lueur des cierges la morte étendue sur le sommier de son lit, maintenant calme là où elle avait tant souffert. Ce fut ma première communication avec la mort. Je demeurai pendant toute cette nuit les yeux attachés sur Henriette, fasciné par l'expression pure que donne l'apaisement de toutes les tempêtes, par la blancheur du visage que je douais incore de ses innombrables affections, mais qui ne répondait plus à mon amour. Quelle majesté dans ce silence et dans ce froid ! combien de réflexions n'exprime-t-il pas ? Quelle beauté dans ce repos absolu, quel despotisme dans cette immobilité : tout le passé s'y trouve encore, et l'avenir y commence. Ah I je l'aimais morte autant que je l'aimais vivante. Au matin, le comte s'alla coucher, les trois prêtres fatigués s'endormirent à cette heure pesante, si connue de ceux qui veillent. Je pus alors, sans témoins, la baiser au front avec tout l'amour qu'elle ne m'avait jamais permis d'exprimer.

Le surlendemain, par une fraîche matinée d'automne, nous accompagnAmes la comtesse à sa dernière demeure. Elle était porli'e par le vieux piqueur, les deux Martineau et le mari de Manette. Nous descendîmes par le chemin que j'avais si joyeusement monté le jour où je la retrouvai; nous traversâmes la vallée de l'Indre pour arriver au petit cimetière do Sache; pauvre cimetière de village, situé au revers de l'église, sur la croupe d'une colline, et où par humilité chrétieime elle voulut être enterrée avec une simple croix de bois noir, comme une pauvre femme des champs, avait-elle dit. Lorsque du milieu do la vallée j'aperçus l'église du bourg et la place du cimetière, je fus sùi^i d'un frisson convulsif. Hélas ! nous avons tous dans In vie un Golgolha où nous laissons nos Irente-trois premières années eu recevant un coup do lance au cœur, en sentant sur notre tôle la couronne d'épines qui remplace la couronne de roses : celte colline devait être pour moi le rnont des expiations. Nous étions suivis d'une l'ouïe immeii^r" accourue pour dire les regrets de celte vallée où elle avait enterré dans le silence une foule do belles actions. On sut (lar Manette, sa confidenle, que pour secourir les pauvres elle économisait sur sa toilette, quand ses épargnes ne suffisaient plus.

(,'i:tait lies cnlaris nus habillés, des layettes envoyées, des mères secourues, des sacs di! blé payés aux meuniers en hiver pour des vieillards impotcns, une vticlie donnée h [)ropos h (|iiel(|ue pauvre ménage ; enfin, les O'uvres do la cliriMieiuii', de la mère et de la cliAti'Iaine, puis des doLs ofrcrtes.'i [iropos pour unir des couples qui s'aimaient, et di's reniplacitni'iis payi's ,'i des jeunes «eus tombés au sort, lourtinniis ofirande.s de la femme aimante (|ui disait : — l/! Iionheurdef autres ett la rontulalion de ceti.tqui ne peuvent pliif être heureux. Ces cIioncs contées h loules lis \n\léesclrpuis trois jours avaient rendu In foule immense. Je mnrehais nvec Jaiqui-s et li-s deux iibbés derrière le cercuiil. Suivant l'uak'f, ni Madiliine, ni le cotnlo n'i'lnienl «ver nouH, \U dem.'uraienl seuls îi Clochcgourdc, Mnnetlo voulut nliwiluiiK-nt venir.

— Pauvn- ma. lame! [muvro mndnmo! F^ volIJ» houroutf, oiilcndis-Je h plusieurs ri-prlses \\ Irnvers ses sunKlots.

Au inorniTil où |i- corliK'' qi;ilta la chnussée des moulins, 11 y eut un ({éniisseinenl un/iiiirni'mAléde|ileurs(|ui winblait faire croiro que cvlto valk-o pleurait wu âme. l.'o-

gîise était pleine de monde. Après le service, nous allâmes au cimetière, où elle devait être enterrée près de la croix. Quand j'entendis rouler les cailloux et le gravier de la terre sur le cercueil, mon courage m'abandonna, je chancelai, je priai les deux Martineau de me soutenir, et ils me conduisirent mourant jusqu'au château de Sache ; les maîtres m'offrirent poliment un asile que j'acceptai. Je vous l'avoue, je ne voulus point retourner à Clochegourde, il me répugnait de me retrouver à Frapesle, d'où je pouvais voir le castcl d'Henriette.

Là, j'étais près d'elle. Je demeurai quelques jours dans une chambre dont les fenêtres donnent sur ce vallon tranquille et solitaire dont je vous ai pai'lé. C'est un vaste pli de terrain bordé par des chênes deux fois centenaires, et où par les grandes pluies coule un torrent. Cet aspect convenait à la méditation sévère et solennelle à laqurlle je voulais me livrer. J'avais reconnu, pendant la journée qui suivit la fatale nuit, combien ma présence allait être importune à Clochegourde. Le comte avait ressenti de violentes émotions à la mort d'Henriette, mais il s'attendait à ce terrible événement, et il y avait dans le fond de sa pensée un parti pris qui ressemblait à de l'indifférence. Je m'en étais aperçu plusieurs fois, et quand la comtesse prosternée me remit cette lettre que je n'osais ouvrir, quand elle parla de son affection pour moi, cet homme ombrageux ne me jeta pas le foudroyant regard que j'attendais de lui. Les paroles d'Henriette, il les avait attribuées à l'excessive délicatesse de cette conscience qu'il savait si puro- Cette insensibilité d'égoïste était naturelle. Les âmes de ces deux êtres ne s'étaient pas plus mariées que leurs corps, ils n'avaient jamais eu ces constantes communications qui ravivent les seutimens ; ils n'avaient jamais échangé ni peines ni plaisirs, ces liens si forts qui nous brisent par mille points quand ils se rompent, parce qu'ils touchent à toutes nos fibres, parce qu'ils se sont attachés dans les replis de notre cœur, en môme temps qu'ils ont caressé l'âme qui sanctionnait chacune de ces attaches. L'hostilité do Madeleine me fermait Clochegourde. Cette dure jeune fille n'était pas disposée à pactiser avec sa haine sur le cercueil dû sa mère, et j'aurais été horriblement gêné entre le comte, qui m'aurait parlé de lui, et la maîtresse de la maisou, qui m'aurait marqué d'invincibles répugnances. Être ainsi, là où jadis les fleurs mêmes étaient caressantes, où les manlics drs perrons ('(aient éloquentes, où tous mes souvenirs revêtaient do poésie les l)alcons, les margelles, les balustrades et les terrasses, les arbres et les points do vue; être haï là où tout m'aimait : je ne supportais point cette pensée. Aussi, dès l'abord mon parti fut-il pris. Hélas I tel était donc le dénoûmeut du [ilus vif amour qui jamais aitatteiul le cœur d'uu homme. Aux yeux des étrangers, ma conduite allait être coudanmal)le, mais elle avait la sanction de ma conscience. Voilà conuneul finissiMit les plus beaux seutimens et les plus grands drames de la jeunesse. Nous partons presqui; tous au malin, comme n\oi do Tours pour Clocliogourde, nous emparant du monde, le camr all'amé d'amour; jiuis, quand nos richesses ont passé par le creuset, quand nous nous sommes mêlés aux hommes et aux événenions, tout se rapetisse insensiblement, nous trouvons |)eu d'or p.urni beaucoup do lendros. Voilà la vie 1 la vie telli^ qu'elle est : de grandes prélenlious, do petites réalités. Ji; nu'ditai longuement sur moi-môme, en me demandant en que j'idiais l'aire après un coup qui fauchait toutes mes fleurs. Je résolus de m'élaucer vers la politique et la science, ilans les sentiers tortueux de l'ambition, d'Ater la femme de ma vie et d'être uti homme d'Etal, froid et sans passions, de demeurer lidèle à la sainto que j'avais aimée. Mes moditations allaient à porte do vue, * |ieiidaul que mes yeux restaient attaclu's sur la magnifique tapisserie des chênes dorés, aux cimos sévères, aux pii-ifi de bronze : je nw demandais si la vertu d'Ilenriolle n'avait pas (ité de l'ignoranoo, si j'étais bien couiiable do sa mort. Je me di''liallais nu milieu de mes romiinis. Mnllii, par un suavi- iiMili (l'aulonino, un de ces dorniors sourires du ciel, si beaux en Touraine, je lus sa lollro que, suivant su rtv

LE LYS DANS LA VALLÉE

commandalion, je ne devais ouvrir qu'après sa mort. Jugez de mes impressions en la lisant.

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