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DE BALZAC
Rnport 1,024 20
Change de place à un et un quart pour cent sur 1,024 20 13 25
Mille trenle-sept francs quarante-cinq centimes, de laquelle somme nous nous remboursons en notre traile à vue sur monsieur Metivier, rue Serpente, à Paris, à l'ordre de monsieur Gannerac, de L'Houmeau.
Angoulême, le deux mai mil huit cent vingt-deux. CoiNTET frères.
Au bas de ce petit mémoire, fait avec toute l'habitude d'un praticien, car il causait toujours avec Doublon, le grand Coinlet écrivit la déclaration suivante :
« Nous soussignés, Po^tol, maître pharmacien à L'Houmeau, et Gannerac, commissionnaire en roulage, négorians en celte ville, certifions que le change de notre place sur Paris est de un et un quart pour cent.
« AngOHlôme, le trois mai mil huit cent vingt-deux. »
— Tenez. Doublon, faites-moi le plaisir d'aller chez Poslel et chez Gannerac les prier de me signer cette déclaration, et rapportez-la-moi demain matin.
Et Doublon, au fait de ces instrumens de torture, s'en alla, comme s'il se fi\t agi de la chose la plus simple. Evidemment le protAt aurait été remis, comme à Paris, sous enveloppe, tout AngouU^me devait être instruit do l'état malheureux dans lequel étaient les affaires de ce pauvre Séchard. Et de combien d'accusations son apathie ne futelle pas l'objet ! Les uns le disaient perdu par l'amour excessif qu'il portait à sa femme ; les autres l'accusaient de trop d'affectior«^)our son beau-lière. Et quelles atrnces conclusions chacun ne tirait-il pas de ces prémisses I on ne devait jamais épouser les intérAts de ses proches 1 On approuvait la dureté du père Séchard envers son flls, on l'admirait.
Maintenant, vous tous qui, par des raisons quelconques, oubliez de faire honneur à vnx engagement, examinez bien les procédés parfaitement légaux par lesquels, en dix minutes, on fait en banque rapporter vingt-huit francs d'intérêt ?i un capital de mille francs I
Le premier article de ce compte de retour os' ,a sculo chose incontestable.
Le deuxième article contient la part du lise r l'y l'huissier. Les six francs que perçoit le domaine C '•^.regislrant le chagrin du di'biteur et fournissant le r ,' .ex timbré feront vivre l'abus encore pendant IoiikI - ,ps ! Vous savez d'ddieurs (lue cet arlicli' donne un b»^ -,-iice d'un franc cinquante centimes au banquier à causo de la remise faite par Doublon.
La commission d'un demi pour cent objet du troisième nrtiile, est prise sous ce pr(''texle ingénieux, ipie ne pas recevoir son paiement équivaut, en banque, à escompter un ed'i't. Quoique ce soit absolument le contraire, rien de plus semblable (]ue de donner mille francs ou du no pas li-s encaisser. Quiconque a pn-si^nlé des etl'ets h l'escompte sait qu'outre Ir's six pour cent dus légalement, l'escompteur ()rélève, sous l'humble nom de commission, un tant pour cent (|ni re|)rcsente les intérêts que lui donncv au-dessus du taux |(';.',d, le génie avec leijuel il fiil valoir ses fonds. Plus \\ peut ga;,'ner d'argent, plus il vous lui demande. Aussi faut- il esconqiler chez les sols, c'est moins cher. Mais en bnncpie y a-t-il di's soisî...
La loi oblige l(! banquier /i faire cerlilier par un asrenl do change le taux du cliaii;,'e. D.iiis les villes assez mallieureuscs [loiir ne pas avoir de bourse, l'agi'ul de change r'sl sii(ipl('i' pîir deux négocians. I.a commission ilite do cour- Ufc'o duo h l'agi-nl est (Ixijo \\ un quart pour cent de la somme exprimée rlans l'effet («roteste. L'usage s'est introduit de compter celte eornrnission comme donnée nilX ni''gocians qui rent|p|aceril l'a^iiil, el le banquier la net ifiiil simplemi-nt dans sa e.iisse. lie là |i> Iruisieme arliclu du eu churmoul cuinplu.
Le quatrième article comprend le coût du carré de papier timbré sur lequel est rédigé le compte de retour, el celui du timbre de ce qu'on appelle si ingénieusement la retraite, c'est-à-dire la nouvelle traite tirée par le banquier sur son confrère, pour se rembourser.
Le cinquième article comprend le prix des ports rie lettres et les inlérèls légaux de la somme pendant tout le temps qu'elle peut manquer dans la caisse du banquier.
Enfin le change de place, 1 objet môme de la banque, est ce qu'il en coûte pour se faire payer d'une place à l'autre.
Maintenant épluchez ce compte, oi!i, selon la manière do supputer du polichinelle de la chanson napolitaine si bien jouée p.iT Lablache, quinze et cinq font vingt-deux 1 Evidemment la signature de messieurs Poslel et Gannerac était une afi'aire de complaisance : les Cointct certifiaient au besoin pour Gannerac ce que Gannerac certifiait pour les r.oinlet. CV?sl la mise en pratique de ce proverbe connu : Pa:iSfZ-moi la rhubarbe, je vous passerai le séné. MM. Coinlet frères, se trouvant en compte courant avec Metivier, n'avaient pas besoin de faire traite. Entre eux, un efiet refourné no produisait qu'une ligne de plus au crédit ou au débit.
Ce compte fantastique se réduisait donc en réalité à mille francs dus, au protêt de treize francs, et à un demi pour cent d'intérêt pour un mois de retard, en tout peut-être mille dix-huit francs.
Si une grande maison de banque a tous les jours, en moyenne, un compte de retour sur une valeur de mille francs, elle touche tous les jours vingt-huit francs par la grâce de Dieu et les constitutions de la banque, royauté formidable inventée par les juifs au douzième siècle, et qui domine aujourd'hui les trônes el les peuples. En d'autres ternies, mille francs rapporlenl alors à celte maison vingthuit francs par jour, ou dix mille deux cent vingt francs pnr an. Triplez la moyenne des comptes de retour, el vous apercevrez un revenu de trente mille francs donné par ces capitaux fictifs. Aussi rien de plus amoureusement cultivé que les comptes de retour. David Séchard serait venu payer son effet le trois mai, ou le lendemain même du protêt, messieurs Coinlet frères lui crussent dit : « Nous avons retourné votre ell'iit à monsieur Mélivier ! » quand même l'elfi't se fût encore trouvé sur leur bureau. Lo compte de retour est acquis lo soir même du protêt. Ceci, dans lo langage de la banque de province, s'ajipello faire ituer les éfliis. Les seuls ports de lettres produisent quel(iuo vingt mille francs à la maison Keller (lui correspond avec lo monde entier, et les comptes de retour paient la loge aux Italiens, la voiture et la toilette do madame la baronne do Nui ingen. Le port de lettre est un abus d'autant plus effroyable, que les ban(|uiers s'occupent de dix all'airessemlilabli's en dix lignes d'une lettre. Cliose étrange 1 le fisc a sa [lart dans cette prime arrachée au malheur, et le trésor |)ul>lie s'enfle ainsi des infortuiu^s commerciales. Quant à la bauijue, elle jette au diUiiteur, du haut de ses comptoirs, d'Ile parole pleine <le raison : — Pourquoi n'êles-vous pas en mesure? <i laquelIcMiialheureuseinent on ne peut rien H'ponilre. Ainsi le compte de retour est un conte plein do fictions terribles pour lesijuelles les débiteurs (jui réfiéchiront sur celle page iuslruclivo éprouveront désormais un ellVoi salutaire.
1.(1 quatre mai. Mélivier recul de messieurs Coinlet frères le compte de retour, avec un onln» de poursuivre à outriinco ix l'.iris unmsieur Lucien Chardon dit do UubiMnpré.
Quelques jours après, Eve reçut, <'n ri'iumse à 1,» lettro c|u'elle écrivit U monsieur Melivier, le petit mut suivant, qui la rassura conq)lélenient.
<( A M. SUCIIAni) l'ILS, IMl>niMEUR A ANGOULÊME.
)> J'ai reçu en son temps volni estimi'e du 5 courant. .l'ai coni|Mis, d'après vos explications relativement à lellét ini|inyi'' du 30 avril dernier, ipie vous aviez obli^i'^ volio lieau-liere, monsieur de »ubenq)ré, qui fait assez de ilépeiiH s puur que ce soit vous rendre service que do lo
EVE ET DAVID
contraindre à payer : il est dans une situation à ne pas se laisser longtemps poursuivre. Si votre honoré heau-frèro ne payait jioint, je ferais fond sur la loyauté de voire vieille maison, et me dis, comme toujours,
» Votre dévoué serviteur,
» MÉTTVIER. »
— Eh bien ! dit Eve à David, mon frèro saura par cotte poursuite que nous n'avons pas pu payer.
Quel changement celte parole n'annonçait-elle pas chez Eve? L'amour grandissant que lui inspirait le caractère de David, de mieux en mieux connu, prenait dans son cœur la place do raiî'ection fraternelle. Mais à combien d'illusions ne disait-elle pas adieu I...
Voyons maintenant tout le chemin que fit le compte de retour sur la place de Paris. Un tiers-porteur, nom commercial de celui qui possède un effet par transmission, est lihre, aux termes de la loi, de poursuivre uniiiueinent celui des divers débiteurs do cet eltet ijui lui présente la chance d'ôtro payé le plus promptement. Kn vertu de cette faculté, Lucien fut poursuivi par l'huissier de monsieur Métivier. Voici quelles fun^nt les phases do cette action, d'ailleurs entièrement inutile. Métivier, derrière lequel se cachaient les Cointel, connaissait l'msolvahililé do Lucien; mais, toujours dans l'esprit de la loi, l'insolvabilité de fait n'existe en droit qu'après avoir été constatée. On constata doncl'impossihilitéd'obtenirde Lucien lepaicmentd(^l'ell'et do la manière suivante. L'huissier de Métivier dénonça le 5 mai \(i compte de retour k\.\o protêt d'Angoulême à Lucien, eu l'assignant au tribunal d(! commerce de Paris pour entendre dire une foule do choses, entre autres qu'il serait coudamné par corps comme négociant. Quand, au milieu do sa vie de cerf aux abois, Lucien lut ce grimoire, il recevait la siifnilication d'un ji^tremcnt ohtenu contre lui par défaut nu Irihunal de commerce. Coralio, sa maîtresse, ignorant ce dont il s'agissait, imagina que Lucien avait obligé son beau-frère ; elle lui donna tous les actes en';emble, trop tard. Une actrice voit trop d'acteurs en huissiers dans 1rs vaudevilles pour croire nu papier timhn'". Lucien eut des larmes aux yeux, il s'apitoya sur Si'chard, il eut honte do son faux, et il voulut payer. Naturelleminl, il consulta ses amis sur ce qu'il devait faire pour gagner du tem[)s. Mais quand Lousieau, liloiidel, liixiou, Nathan, eurent instruit l.urien du peu de ras i|u'un poi'ti> devait faini clu Irihunal de commerce, juridiction élalilio pour k'S bnutii|uiers. In poète se trouvait déjii sous le coup d'unn saisie. Il voyait à sa porto celte petite aflichn jaune dont la couleur déteint sur les portières, cpii a la verlu la plus astriiiKenln sur le crédit, qui porte l'elfroi dans le rnnir de^s moitidre.s fournisseurs, et ipii surtout glace le sang dans les veines des poêles assez stinsibles pour .s'atlacher ù ces morceaux do bois, h ces gu(!nilles de soie, h ces las de liiinn coloriée, h Ces brimhoiifins np()el(''s mobilier. (,)uand on vint pour enlever les nieuMes de Cor.ilie, l'auteur des Viiii/urrilrt (dia trnuver un ami de Hixiou, Desroches, un premier clerc qui venait de traiter d'une élude, et qui se mit /i riro en voyant tant d'ell'roi cîiez Lucien pour si peu de chose. — (;<i n'i'st rien, mon cher; vous voulez gagner du leiiips? — Le plus [los-il.le. — Eh bien | (i|iposez-vous h ri'xéiiilion du Jugenii'lil; allez trouver un de mes «mis, Siguol, uil agréé; porlez-hii vos pièces, il n'Uniivellern l'opposllion, se présentera pour vous, et di'-clinerM la compiMenre du Irihunal île commerce. V.m't ne fera pas la nuumlrc illfdrullé, vous êtes un jriurnalisle assez connu. Si vous <>lrs n'isitrni'' devant le Irihunal civil, vous vii'udrez nio voir, çn me rr'gardern ; je me charge de l'aire priuneii(>r ceux ipil veident clia).;riner la helleconilie. Le iiS mal, Lucien, assigné devant II! Irilitinal civil, y fut condamné plus prompli'menl que ne |i' iien-.!!!! Di'sroches , car ou pmirsuivjiil Lucien It outr.ince. (,)iwind une nouvelle saisie fut prn'iqui'o , lorsque r^illicle' Jaune vint ('iieore (birer les pilastres do la polle de Coralie, ot qu'oil Voulul «idever l«
mohilier, De.sroches, un peu -.ni .le »'.ii.' Iiti'i f>it)crr inir
son confrère (telle fut son expression), s'y opposa, prétendant, avec raison d'ailleurs, que le mobilier appartenait K mademoiselle Coralie : il introduisit un référé. Sur le référé, le président du Irihunal renvoya les parties à l'audience, où la propriété des meubles fut adjugée à l'aclrico par un jugement. Métivier, qui appela de ce jugement, fut débouté de son appel par un arrêt le 30 juillet.
Le 7 août, maître Cachan reçut par la diligence un énorme dossier intitulé :