DR DAL7AC. — H
(Fiilr.iil "le In C'^nn'dU hiimninr.)
DE BALZAC
faut appeler sa fatale semaine. Pour Napoléon, cette semaine fut la retraite de Moscou. Ce cruel moment était venu pour Lucien. Tout s'était trop heureusement succédé pour lui dans le monde et dans la littérature; il avait été trop heureux, il devait voir les hommes et les choses so tourner contre lui. La première douleur fut la plus vive et la plus cruelle de toutes, elle l'atteignit là où il se croyai* invulnérable, dans son cœur et dans son amour. Coralio pouvait n'être pas spirituelle; mais, douée d'une belle âme, elle avait la faculté de la mettre en dehors par ces mouvemf'ns soudains qui font les grandes actrices. Ce phénomène étrange, tant qu'il n'est pas devenu comme une habitude par un long usage, est soumis aux caprices du caractère, et souvent à une admirable pudeur qui domine les actrices encore jeunes. Intérieurement naïve et timide, en apparence hardie et leste comme doit être une comédienne, Coralie encore aimante éprouvait une réaction de son cœur de femme sur son masque de comédienne. L'art de rendre les sentimens, celte sublime fausseté, n'avait pas encore triomphé chez elle de la nature. Elle était honteuse de donner au public ce qui n'appartenait qu'à l'amour. Puis elle avait une faiblesse particulière aux femmes vTaies. Tout en se sachant appelée à réguer en souveraine sur la scène, elle avait besoin du succès. Incapable d'affronter une salle avec laquelle elle ne sympathisait pas, elle tremblait toujours en arrivant en scène; et, alors, la froideur du public [louvait la glacer. Cette terrible émotion lui faisait trouver dans chaque nouveau rôle un nouveau début. Les applaudissemens lui causaient une espèce d'ivresse, inutile à son amour-propre, mais indispensable à son courage : un murmure de désapprobation ou le silcnre d'un public distrait lui ôtaient si^s moyens; une salle pleine, attentive, dos regards admirateurs et bienveillans réleclri^aienl;ello so mettait alors en communication avec les qualités nobles de toutes ces âmes, et se sentait la puissance do les élever, de les émouvoir. Co double cllet accusait bien et la nature nerveuse et la cons^tulion du génie, en trabissantaussi les délicatesses et la tendresse de celte pauvre enfant. Lucien avait fini par apprécier les trésors que renfermait co cœ.ur, il avait reconnu combien sa maîtresse était jeune fille. Inhabile aux faussetés do l'actrice, Coralie était incapable de so défendre contre les rivalités et les manoouvres des coulisses auxquelles s'adonnait Florine, fille aussi dangereuse, aussi dépravée déjà (juo son amie était simple et généreuse. Les rôles devaient venir trouver Coralie ; elle était trop fièro pour implorer les auteurs et subir leurs déshonorantes conditions, pourso donner au premier journaliste qui la menacerait do son amour cl de sa plume. Lo talent, déjà si rare dans l'art exiraordinaire du comédien, n'est (|u'une condition du succès, ((■ talent est m^me longtemps nuisible s'il n'est accompagruWi'un certain giinio d'intrigue qui manquait absolument n Coralio. Prévoyant les soullVances qui attendaient son amie à son début au Gymnase, Lucien voulut à tout prix lui procurer un Irioniplie. L'argent qui restait sur le prix du mobilier vendu, celui que Lucien gagnait, tout avait pQVié aux co'.tumes, h l'arrangement de la log(>, à tous Us irais d'un ilébul. Quelques jours auparavant, l.ucien fit une démarche humilianln h laquelle il se résolut par amour : il (iril les l)illi>ts do Fendant et Cavalier, se rendit rue des Uourdonnaii, ou Cocou-d'or, pour en propoer l'eseomiilo h Cainu-iol. Lo poiite n'était pas encore tellement corrompu qu'il pdt aller froidement à dit assaut. Il laissa bien des douleurs sur le chemin, il le pava des plus terribles pen- Hik'.sen SI) disant alternativement : — ouil — non! Mais il arriva néanmo ns au petit cahinet froid, noir, éclairé pur l'ue cour iulériouro, où sii^grait gravement non plus l'amoureux de (ktralie, le di'bonnaire, lo fainéant, lo lihiTn, lincréduli! ('«mu.ïol qu'il connaissait; mais le sérieux pèro do fumilln, |i' ui'koi ianl poudn'^ de ruses et do vertus, ma-<|u6 de lu pruilcrii' judiciaire d'un magistrat du Iribunulde commerce, cl did. ndu pur la Iroidi'ur patronale d'un cliul do mai4o;i. eiiloun'; de ( oauuis, de ruissi^rs, do curions verts, do luclures cl d'éi hantlllons, bai(lé do sa
femme, accompagné d'une fille simplement mise. Lucien frémit de la tête aux pieds en l'abordant, car le digne négociant lui jeta le regard insolemment indifférent qu'il avait déjà vu dans les yeux des escompteurs.
— Voici des valeurs, je vous aurais mille obligations si vous vouliez me les prendre, monsieur 1 dit-il en se tenant debout auprès du négociant assis.
— Vous m'avez pris quelque chose, monsieur, dit Camusot, je m'en souviens.
Là, Lucien expliqua la situation de Coralie, à voix basse et en parlant à l'oreille du marchand de soieries, qui put entendre les palpitations du poëte humilié. Il n'était pasdans les intentions do Camusot que Coralie éprouvât une chute. En écoutant, le négociant regardait les signatures et sourit : il était juge au tribunal de commerce, il connaissait la situation des libraires. Il donna quatre mille cinq cents francs à Lucien, à la condition de mettre dans son endos valeur reçue en soieries. Lucien alla sur-le-champ voir Braulard, et fit très-bien les choses avec lui pour assurer à Coralie un beau succès. Braulard promit de venir et vint à la répétition générale afin de convenir des endroits où ses romains déploieraient leurs battoirs de chair et enlèveraient le succès. Lucien remit le reste de son argent à Coralie en lui cachant sa démarche auprès de Camusot; il calma les inquiétudes de l'actrice et de Bérénice, qui déjà ne savaient comment fiiire aller le ménage. Martinville, un des hommes do co temps qui connaissaient lo mieux lo théâtre, était venu plusieurs fois faire répéter le rôle de Coralie. Lucien avait obtenu de plusieurs rédacteurs royalistes la promesse d'articles favorables, il ne soupçonnait donc pas le malheur. La veille du début de Coralie, il arriva quelque chose do funeste à Lucien. Lo livre de d'Arthez avait paru. Lo rédacteur en chef du journal d'Hector Merlin donna l'ouvrage à Lucien comme à l'honmiele plus capable d'en rendre compte : il devait sa fatale réputation en ce genre aux articles qu'il avait faits sur Nathan. Il y avait du monde au bureau, tous les rédacteurs s'y trouvaient. Martinville y était venu s'entendre sur un point de la polémique générale adoptée par les journaux royalistes contre les journaux libéraux. Nathan, Merlin, tous les collaborateurs du Réveil s'y entretenaient de l'influenco du journal semi-hebdomadaire de Léon Giraud, influence d'autant [dus pernicieuse que le langage eu ('lait prudent, sage et modéré. On commençait à parler du cénacle de la rue des Quatre-Vents, on l'appelait une Convention. Il avait été décidé que les journaux royalistes feraient une guerre à mort et systc'-matiquo à ces dangereux adversaires, qui devinrent en effet les metteurs en œuvre de la doctrine, celte fatale secte qui renversa les Bourbons, dès lo jour où la plus mesquine des vengeances amena le plus tirillant écrivain royaliste à s'allier avec elle. D'Arlhez, dont les opinions absidutistes étaient inconnues, enveloppé dans l'analhèmo prononcé sur le cénacle, allait être la première victime. Son livre devait être échiné, srion lo mot classique. Lucien refusa de faire l'article. Cend'us excita le plus violent scandale parnn les hommes considérables du parti royaliste venus à ce rendez vous. Ou déclara nettement à Lucien qu'un nouveau converti n'avait pas de volonté,; s'il ne lui convenait pas d'appartenir à la monarchie et à la ridigion, il pouvait retourner à son premier camp : Merlin et Martinville le prirent à part et lui firent amicnleinenl observer qu'il livrait Coralie à la hainiMiuo les journaux libéraux lui avaient vouée, et qu'elle n'aurait pl'is les journaux royalistes (d ministérUds pour se di't'enilro. L'actrice allait donner lieu sans doute à une polémi(|U(^ ardente ipii lui vauilr.iit cette renonunée après laquelle soupirent toutes les fiMumes de lliéiltre.
— Vous n'y connaissez rien, lui dit Martinville; elle jouera pondant trois mois au milieu des feux croisi^s de nos articles, et trouvera trente mille francs en iirovince dans ses trois mois di- congé. Pour un do ces scrupules cpii \o\\% cmpêclieront d'être un homme polili(pie, l't ipi'en doit fouler aux pieds, vous allez tuer Coralie et votre avenir, vousjc'Iez votre gngne-pain. Lucien so vit forcé d'opter en-
UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS
tro d'Arthez et Coralie : sa maîtresse était perdue s'il n'égorgeait pas d'Arltiez dans le grand journal et dans le Réveil. Le pauvre poëte revint chez lui, la mort dans l'âme; il s'assit au coin du feu dans sa ctiambre et lut ce livre^ l'un des plus beaux de la littérature moderne. Il laissa des larmes de page en page, il hésita longtemps, mais enfia il écrivit un article moqueur, comme il savait si bien en faire, il prit ce li\Te comme les enfans prennent un bel oiseau pour le déplumer et le martyriser. Sa terrible plaisanterie était de nature à nuire au livre. En relisant cette belle œuvre, lous les bons sentiraons de Lucien se réveillèrent : il traversa Paris à minuit, arriva chez d'Arthez, vit à travers les vitres Irembln» la chaste et timide lueur qu'il avait si souvent regardée avec les senlimens d'admiralion que méritait la noble constance de ce vrai grand homme; il ne se sentit pas la force de monter, il demeura sur une borne pendant quelques inslans. Enfin poussé par son bon ange, il frappa, trouva d'Artlie2 lisant et sans feu.
— Que vous arrive-t-il? dit le jeune écrivain en apercevant Lucien et devinant qu'un horrible malheur pouvait seul le lui amener.
— Ton livre est sublimel s'écria Lucien les yeux pleins de larmes, et ils m'ont commandé do l'attaquer.
— Pauvre enfant! lu manges un pain bien dur, dit d'Arthez.
— Je ne vous demande qu'une grâce : gardez-moi le secret sur ma visite, et laissez-moi dans mon enfer à mes occupations de damné. Peut-être ne parvient-on à rien sans s'être fait des calus aux endroits les plus sensibles du cœur.
— Toujours le mémo I dit d'Arthez.
— Me rroyoz-vous un lâche? Non, d'Arthez, non, jo. suis un enfant ivre d'amour.
Et il lui expliqua sa position.
— Voyons l'arliclo, dit d'Arthez ému par tout ce que Lucien venait de lui dire de (".oralio.
Lucien lui lendit le manuscrit, d'Artlicz lo lut, ot no put s'empAcher de sourire :
— Quel fatal emploi de l'esprit! s'écria-t-il; mais il Si^ lut en voyant Lucien dans un fauteuil, accablé d'une douleur vraie. — Voulez-vous me lo laisser corriger? je vous le renverrai demain, reprit-il. Ia plaisanterie déshonore une œuvre, une crilique grave et sérieuse est parlois un éloge, je saurai rendre voiro article plus hononihle et pour vous et pour moi. D'ailleurs, moi seul jo connais bien mes fautes I
— En montant une cAlo nride, on trouve quelquefois un fruit po\ir apaiser les ardeurs d'une .soif horrible ; ce fruit, le voil/i I dit Lucien, qui se jeta dans les bras d(> d'ArlIiez, y (lieura, cl lui b.iisa lo front en disant : — Il me semble que jo vous conflo ma conscience pour mo la rendre un jouri
— Je reprnrdo le repentir périodique comme une grnmle hypocrisie, dit solniuiellenienl d'Arthez, le re[)enlir est aiors ime prime dnmiée aux tnniivaises nclions. I.(^ repentir est une virginité .juo notre Ame doit U Hn-u : un lionune qui se re[ient deux dm est donc un horrililo syropliniile. J'ai peur quo lu nn voies que des nbsolulion» dans lo» ro- |)enlir> I
('es paroles foudroyèrent Lucien, qui revint h pas lenls fue de la Lune. Le lendemain, le pnélo pnria nu Journal son nrlirji», renvoyé et remanié pir d'Arlhez : mai*, tlepnis ce jour, il fui dévoré par une mi'lnncolio qu'il no «ni pas toujours déguiser.
Quand le soir il vit l-i salle du OymnnHO pleine, il éprouva les lerrlblrs émoi ions que doniw un di'-bul nu Iheftlre, et qui s'aRrandireiil cliez lui de toute In puissance de son amonr. Toutes ses vanilén étaient en jeu, son rep.ird ciiibras'-nit tontes les pliyslonomie* comme crlni d'un nrruM* embrasse les (Igiires di's jun-s el de-» Jiities • un mnrnuiro iillnil le f/iire lres^nillir; nn petit Inridenl .sur la seèin-. les eiilrées et lessorllesde Coralie, les (noindri's InfleMims rie voix devaient l'agiter ilémesnrémcni. I.n pi^ceo(l di'liul.iil r.orall« ••inil une do rellnuqnl tomtienl, mai» qui rrhondw-
sent, et la pièce tomba. En entrant en scène, Coralie ne fut pas applaudie et fut frappée par la froideur du parterre. Dans les loges, elle n'eut pas d'autres applaudissemens que celui de Carausol. Des personnes placées au balcon et aux galeries firent taire le négociant par des chut 1 répétés. Les galeries imposèrent silence aux claqueurs, qu;ind les claqueurs se livrèrent à des salves évidemment exagérées. Marlinville applaudissait courageusement, et l'hypocrite Florine, Nathan, Merlin, l'imitaient. Une fois la pièce tombée, il y eut foule dans la loge de Coralie ; mais celte foule aggrava lo mal par les consolations qu'on lui donnait. L'actrice revint au désespoir moins pour elle que pour Lucien.
— Nous avons été trahis par Braulard, dit-il.
Coralie eut une fièvre horrible, elle était atteinte au cœur. Le lendemain, il luifut impossible de jouer: elle se vit arrêtée dans sa carrière ; Lucien lui cacha les journaux, il les décacheta dans la sallo à manger. Tous les feuilletonistes atlribuaiont la chute de la pièce à Coralie : elle avait trop présumé de ses forces ; elle, qui faisait les délices des boulevards, était déplacée au Gymnase; elle avait été pausséo là par une louable ambition, mais clic n'avait pas consulté ses moyens, elle avait mal pris son rôle. Lucien lut alors sur Coralie des tarlims composées dans lo système hypocrite do ses articles sur Nathan. Dno rage digne do Milon de Crotone, quand il se sentit les mains prises dans le chêne (ju'il avait ouvert lui-même, éclata chez Lucien, il devint blême ; ses amis donnaient à Coralie, dans une phraséologie admirable do bonté, de complaisance el d'intérêt, les conseils les plus perfides. Elle devait jouer, y disait-on, des rôles que les perfides auteurs do ces fcuillelons infâmes savaient être entièrement contraires à son talent. Tels étaient les journaux royalistes serinés sans doute par Nathan. Quant aux journaux libéraux et aux petits journaux, ils déployaient les perfidies, les moqueries que Lucien avail pratiquées. t;oralie entendit un ou deux sanglots, ollo saula de son lit vers Lucien, aperçut bs journaux, voulut les voir, et les lut. Aprè^ cette lecture, elle alla se recoucher, et garda le silence. Florino était de la conspiration, elle en avait prévu l'issue, elle savait le riMe de Coralie, elle avait eu Nathan pour répétiteur. L'administration, qui tenait h la pièce, voulut donner le rAle de Coralie h Florine. Le direcli'ur vint trouver la pauvre actrice, elle était en larmes et abattue : mais quand il lui dit devant Lucien (|ue Florino savait le rrtio el c)u'il était impossible do no pas donner la pièce le soir, elle se dressa, saula hors du lit.
— Jo jouerai I cria-l-elle.
Elle tomba évanouie. Florine eut donc le rêle ot s*y fll une ré|iulation, car elle releva la pièce ; elle eut ^nns loui« les journaux uno ovation .'i partir du laquelle elle fut cotte graïKle aclrico que vous .sivez.
Le triomphe do Florino exaspéra Lucien au plus haut degré.
— l'un mist^rable h laquelle tu o^ mis le pain h la maint Si le Ciymnase le veut, il piut rnr.hiilor Ion engnijomenl. Je Mirai roinio do Rubempré, je ferai lortuuu clt'é(KMi- .serai.
— Quello Kotliso I dit CAiralio on lui Jetant un Tcgaj\\
— Une .sollisel cria Lucien. Eh bien I dans quelque» jour» lu h.iliiteras une belle maison, lu aura» un tVjui|«m',et je te ferai un riMe I
Il prit deux mille francs et rounit h FnsrfltI. 1/^ mallieur.iix y resta sept heure- dévnn* |,nrde«Kiiriri. le vl.M-
Ki' r.iluie el froid en i |. . s- et
une pirlie de In iiiill. '»•'
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Quand il n>vlnl. il trouva Iiii.il •pu I aiuiii.l.iil pour .noir »c« /)c»i7< arlirU: I urien commit la faute d- w pl.iinilre.
Ahl tout n'eut I - ' ' ' • ■ *■ - ■'"'«
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DE BALZAC
d'un camp dans un autre sans s'être fait un bon lit où l'on se console des pertes auxquelles on doit s'attendre ; mais, ians tous les cas, un homme sage va voir ses amis, leur expose ses raisons, et se fait conseiller par eux son abjuration, ils en deviennent les complices, ils vous plaignent, et l'on convient alors, comme Nathan et Merlin avec leurs camarades, de se rendre des services mutuels. Les loups ne se mangent point. Vous avez eu, vous, en cette affaire, l'innocence d'un agneau. Vous serez forcé de montrer les dents à votre nouveau parti pour en tirer cuisse ou aile. Ainsi, l'on vous a sacrifié nécessairement à Nathan. Je ne vous cacherai pas le bruit, le scandale et les criailleries que soulève votre article contre d'Arthez. Marat est un saint comparé à vous. Il • prépare des attaques contre vous, votre livre y succoni.,.ra. Où en est-il, votre roman?
— Voici les dernières feuilles, dit Lucien en montrant un paquet d'épreuves.
— On vous attribue les articles non signés des journaux ministériels et ullras contre ce petit d'Arthez. Maintenant, tous les jours les coups d'épingle du Réveil sont dirigés contre les gens de la rue des Quatre-Vcnts, et les plaisanteries sont d'autant plus sanglantes, qu'elles sont drôles. Il y a toute une coterie politique, grave et sérieuse, derrière le journal de Léon Giraud, une coterie à qui le pouvoir appartiendra tôt ou tard.
— Je n'ai pas mis le pied au Réveil depuis huit jours.
— Eh bien 1 pensez à mes petits articles. Faites-en cinquante sur-le-champ, je vous les payerai en masse ; mais faites- les dans la couleur du journal.
Et Finot donna négligemment à Lucien le sujet d'un article plaisant contre le garde des sceaux en lui racontant une prétendue anecdote qui, lui dit-il, courait les salons.
Pour ré[)arer sa perte au jeu, Lucien retrouva, malgré son afl'aissempnt, de la verve, de la jeunesse d'esprit, et composa trente articles de chacun deux colonnes. Les articles finis, Lucien alla chez Dauriat, sûr d'y rencontrer Finot, auquel il voulait les remettre secrètement ; il avait d'ailleurs besoin de faire expliquer le libraire sur la nonpublication des Marguerite!;. 11 trouva la boutique pleine do ses ennemis. A son entrée il y eut un silence complet, tes conversations cessèrent. En .se voyant mis au ban du journalisme, Lucien .se sentit un redoublement do courage, et se dit en lui-mi^me comme dans l'alléiî du Luxembourg: — Je triomplierai 1 Dauriat no fut ni protecteur ni doux, il se montra goguenard, retranché dans son droit : il ferait paraître hs Marguerites à sa guise, il attendrait que la position du Lucien en assurAt le succès, il avait acheté l'entière propriété. Quand Lucien objecta que Dauriat était tenu de publier ses Marguerites par la nature mém(^ du contrat et de la qualité dos contrarlans, le libraire soutint U) conlrairo, et dit que judiciairenii'nt il ne pourrait èlre contraint à une opération qu'il jugeait mauvaise ; il ('tait seul juge (l(! l'opporluniti!'. Il y avait d'ailleurs une solution que tous les triiiunaux admettraient: Lucien était maître do r(>ndie les mille écus, de reprendre son œuvre et do la faire publier par un libraire royaliste.
Lucien se retira [ilus pi(|ué du ton modéré (juc Dauriat avait pris (|u'il ne l'avait été de sa ponifie autocratique h leur première entrevue. Ainsi les Marguerites iw seraient sans doute publii-es qu'au moment où Lucien aurait pour lui les forces auxiliaires d une camaraderie puissante, ou deviendrait formiilable par lui-mf'fiK!. Le poi-le revint chez lui letilirmiil, l'u proie îi un (lécourag(!menl qui le menait ou suii;ide, si l'a^ lion eût suivi la pen.sée. Il vil Coralie au lit, pAlo et soutirante.
— Un rôl((, ou elle meurt I lui dit Hi'rc'nice pendant (|uo Lucien s'habilliiit pour aller rue du Rlonl-Itlanc chez niademoisi'lle des Touctie.s, qui donnait \ine grandi! .soirée où il devait trouver îles Lnpe.iulx, Vignon, Ijlondel, madame d'Ivspiird et iiiiidnnir' de D.irgi'lon.
|ji .soirfe t'iiùl donnée [.our Conti, lo grand compositeur qui possédait l'une des voit le-i plus célèbres en dehors fie In scène, pour la CInli, la l'asta, (J.ireia, Liivnsseur, et deux ou trois voix illustre» du beau inondr), Lucien se glissa jus-
qu'à l'endroit où la marquise, sa cousine et madame de Montcornet étaient assises. Le malheureux jeune homme prit un air léger, content, heureux; il plaisanta, se montra comme il était dans ses jours de splendeur, il ne voulait point paraître avoir besoin du monde. Il s'étendit sur les services qu'il rendait au parti royaliste, il en donna pour preuve les cris de haine que poussaient les libéraux.
— Vous en serez bien largement récompensé, mon ami, lui dit madame de Bargeton en lui adressant un gracieux sourire. Allez après-domain à la chancellerie avec le Héron et des Lupeaulx, et vous y trouverez votre ordonnance signée par le roi. Le garde des sceaux la porte demain au château ; mais il y a conseil, il reviendra tard : néanmoins, si je savais le résultat dans la soirée, j'enverrais chez vous. Où demeurez -vous?
— Je viendrai, répondit Lucien, honteux d'avoir à dire qu'il demeurait rue de la Lune.
— Les ducs de Lenoncourt et de Navarreins ont parlé de vous au roi, reprit la marquise, ils ont vanté en vous un de ces dévouemens absolus et entiers qui voulaient une récompense éclatante, afin de vous venger des persécutions du parti libéral. D'ailleurs, le nom et le titre des Rubempré, auxquels vous avez droit par votre mère, vont devenir illustres en vous. Le roi a dit à Sa Grandeur, le soir, de lui apporter une ordonnance pour autoriser le sieur Lucien Chardon à porter le nom et les titres des comtes de Rubempré, en sa qualité de petit-fils du dernier comte par sa mère. — Favorisons les chardonnerets du Pindc, a-t-il dit après avoir lu votre sonnet sur le lis, dont s'est heureusement souvenu ma cousine, et qu'elle avait donné au duc— Surtout quand le roi peut faire le miracle de les changer en aigles, a répondu monsieur do Navarreins.
Lucien eut une eflusion de cœur qui aurait pu attendrir une femme moins profondément blessée que ne l'était Louise d'Espard de Nègrepelisse. Plus Lucien était beau, plus elle avait soif de vengeance. Des Lupeaulx avait raison, Lucien manquait de tact : il ne sut pas deviner que l'ordonnance dont ou lui parlait n'était qu'une plaisanterie comme savait en faire madame d'Espard. Enhardi par ce succès et par la distinction flatteuse que lui témoignait mademoiselle des Touches, il resta chez elle jusqu'à deux heures du matin pour pouvoir lui parler en particulier. Lucien avait appris dans les bureaux des journaux royalistes (]uo mademoiselle des Touches était la collaboialrice. secrète d'une pièce où devait jouer la grande merveille du moment, la petite Fay. Quand les .salons furent déserts, il emmena mademoiselle des Touches sur un sofa, dans lo boudoir, et lui raconta d'une façon si touchante lo malheur de Coralio et le sien, quo celte illustre herniapbrodito lui promit de faire donner lo rôle principal à Coralio.
Le lendemain de cette soirée, au moment où Coralio, heureuse do la promesse de mademoiselle des Touches à Lucien, revenait à la vie et déjeunait avec son poëte, Lucien lisait lo journal de Lousteau, où se trouvait lo récit épigrammatique de l'anecdocle inventée sur le garde des sceaux et sur sa femme. La méchanceté la |)lus noire s'y cachait sous l'esprit le plus incisif. Le roi Louis XVIll y était admirablement mis en scène et ridiculisé sans quo lo partiuet pût intervenir. Voici le fait amiuel le parti libéral essayait de donner l'apparence de la vérité, mais qui n'u fait (jue grossir \i^ nombres do .ses spirituelles calomnies.
La passion de Louis XVllI pour uno correspondanco galante et mus()ii('e, pleine do madrigaux et d'étincelles, y était interprétée comme la dernière expression do son amour, <]ui devenait doctrinaire : ilpn.ssait, y disait-on, du lait à l'idée. L'illnslre niaîlres.se, si cruellement atta(]uéo par lii'iaiiger sous le nom d'Octavie, avait conçu les craintes les |ilus sc-rieuses. La correspondance angoissait. Plus ( )ilavie (b'ployait d'esprit, plus son amant ta montrait froid et terne. Octavie avait Uni par di'i ouvrir la cause dosa di'faveur, son pouvoir était menacVî par leu prémices el les é|)icos d'une nouvelle cornwpondance dj royal écrivain avec la lemme du garde des sceaux. C.elto excellente ùnnmc était sujiposéo incapable d'écriro un (jillet, elle devait
UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS
être purement et simplement l'éditeur responsable d'une audacieuse ambition. Qui pouvait être cachti sous cette jupe ? Après quelques observations, Octavie découvrit que le roi correspon.lait avec son ministre. Son plan est fait. Aidée par un ami fidèle, elle retient un jour le ministre à la Chambre par une discussion orageuse, et se ménage un tête-à-tête où elle révolte Tamour-propro du roi par la révélation do cette tromperie. Louis XVIII entre dans un accès do colère bourbonnienne et royale, il éclate contre Octavie, il doute : Octavie offre une preuve immédiate en le priant d'écrire un mot qui voulût absolument une réponse. La malheureuse femme surprise envoie requérir son mari à la Chambre : mais tout était prévu, dans ce moment il occupait la tribune. La femme sue sang et eau, cherche tout son esprit, et répond avec l'esprit qu'elle trouve. — Votre chancelier vous dira le reste, s'écria Octavie en riant du désappointement du roi.
Quoique mensonger, l'article piquait au vif le garde des .sceaux, sa femme et le roi. Des Lupeaulx, à qui Finot a toujours gardé le secret, avait, dit-on, inventé l'anecdote. Ce spirituel et mordant article fit la joie des libéraux et celle du parti de Monsieur; Lucien s'en amusa sans y voir autre chose qu'un très-agréable canard. Il alla le lendemain prendre des Lupeaulx et le baron du ChAtelet. Le baron venait remercier Sa Grandeur. Le sieur Chûtclet, nommé conseiller d'Etal en service extraordinaire, était fait comte avec la promesse de la préfecture de la Charente, dès que le préfet actuel aurait fini les quelques mois nécessaires pour compléter U\ temps voulu pour lui faire obtenir le maximum de la retraite. Le comte du ChAtelet, car Uidu fut inséré dans l'ordonnance, prit Lucien dans sa voiture et le traita sur un pied d'égalité. Sans IcsarliclesdeLuciin, il ne serait peut-être pas parvenu si promptemcnt; la persécution des libéraux avait été comme un piédestal pour lui. Des Lupeaulx était au ministère, dans le cabinet du secrétaire général. A l'aspect de Lucien, ce fonctionnaire fit un bond d'élonnement et regarda des Lupeaulx.
— Comment ! vous osez venir ici, monsieur ? dit le secrétaire général à Lucien stupéfait. Sa Grandeur a déchiré votre ordonnance^ préparée, la voici I II montra le premier papier venu d('cliiré en (]uatre. Le mii'.istre a voulu connaître l'auteur de l'épouvantable article d'hier, et voici la copie du numéro, dit le secrétaire général en tendant à Lucien les feuillets d(; son article. Vous vous dites royaliste, mr)nsieur, et vous êtes collaborateur de cet infilme journal (|ui fait blanchir les cheveux aux ministres, qui chagrine les centres et nous enlraîni" dans un abîme. Vous déjiHinez du Cormire, du Miroir, du CniiflilHlionnel,<\u Courrier ; vous dînez de la Quotidienne, du Réveil, et vous soupez avec Martinville, le [ihii lerribli- antagoniste du ministère , et qui [)ous>e le roi vers l'absolutisme , ce (|ui l'amènerait à uni' rt'voUition tout aus>i promptemeni i|uo s'il se livrai! .'i l'extrême gauche ! Vous êtes un très-spii ilu(d journaliste, mais vous ne serez jamai^ un liomine |iolitic|U('. Li! ministre vous u di-nonci! conmie l'auteur do l'article au roi, qui, dans sn colère, n grondé monsieur le duc, de Navarreins, .son premier getdiiiomme de service. Vous vous êles f.iit des eiuieiius d'autant plus puissans qu'ils vous ('laientplus favorahles! Ce (pu chez un eunenn semble naturel est ('ipouvanlablc! chez un ami.
— Mai» vous êles donc un l'nfani, mon ( Iier7 dit des Lu(ieaulx. Vous m'avez compromis. Mesdames irii.s[)nrd el de llargelon. m.hlanie de Mdulcoruet, ()ui nvaicnl ri''pondu de vou^, doivent èlii^ l'urieuses ; le ckli' a dû faire reluniher
.sa colère sur la marquisi', el la marquise a drt gronder sa cousine. N'y niiez pas 1 Atti'iidi'Z.
— Voici Sn Grandeur, sortez 1 dit lo secriUtiire Rénr*ral. Lucien se trouva sur la pl.ice Vendi'line, (n'hélé COMII. le
un homme à (pu l'un \ienl île diinni-r sur la li'^le un co ip d'.issoniiiiiiir. Il revint h piiil |i.ir les boulevanlseii essjiyi ni de se juger. Il se vil le jouet d'Iniiiiines envieux, nvide. cl peilides. Qn'élait-il dans ci» moiidi' d'ambitions? un eiif. ni qui cournil n|.n''s les plaisirs i-l les jouissnnces rie la vnn. lé, leur sacrillanl loul ; im poète saus réflexion profoudr, il-
laut de lumière en lumière comme un papillon, sans plan fixe, l'esclave des circonstances, pensant bien et agissant mal. Sa conscience fut un impitoyable bourreau. Enfin, il n'avait plus d'argent, et se .sentait épui-é de travail et do douleur. Ses articles ne passaient qu'après ceux de Merlin et de Nathan. Il allait à l'aventure, perdu dans ses réflexions ; il vit en marchant, chez quelques cabinets littéraires qui commençaient à donner des livres en lecture avec les journaux, une affiche oîi, sous un titre bizarre à lui tout à lait inconnu, brillait son nom : Par monsieur Lucien Chardon de Rubemprc. Son ouvrage paraissait, il n'en avait rien su : les journaux se taisaient. Il demeura les bras pendans, immobile, sans apercevoir un groupe do jeunes gens les plus élégans, parmi lesquels étaient Rastignac, de Marsay, el quelques autres de sa connais-sance. Il ne fit pas attention à Michel Chrcstien el à Léon Giraud, qui venaient à lui.
— Vous êtes monsieur Chardon? lui dit Michel d'un ton qui fit résonner les entrailles do Lucien comme des cordes.
— Ne me connai.ssoz-vous pas? répondit-il en pâlissant. Michel lui cracha au visage.
— Voilà les honoraires de vos articles contre d'Arthez. Si chacun dans sa cause ou dans celle de ses amis imitait ma conduite, la pres-e resterait ce qu'elle doit être : un sacerdoce respectable et respecté I
Lucien avait chandlé ; il s'appuya sur Rasiignac en lui disant, ainsi qu'à do Marsay : — Messieurs, vous ne sauriez refuser d'être mes témoins. Mais je veux d'abord rendre la partie égale et l'adaire sans remède.
Lucien donna vivement un soufflet h Michel, qui ne s'y attendait pas ; les dandys et les amis de Michel se jelèrent entre le républicain el lo royahsle, afin ijue cette lutte ne prît pas un caractère populacier. Rastignac saisit Lucien el l'emmena chez lui, rue Tailboui, à deux pis de cette scène, <iui avait lieu sur U' boulevard de Gand, à l'heuro du dîner. Cette circonstance évita les rassemt)lemens d'usage en pareil cas. Di- Mar.say vint chercher Lucien, que les deux dandys forcèrent à dîner joyeusement avec eux au café Anglais, où ils se grisèrent.
— Etes-vous fort à l'épée 1 lui dit do Marsay. — Jo n'en ai jamais manié. — Au pi>tilel? dit Rastignac. — Je n'ai pas dans ma vie lin'" un seul coup de fiistolet. — Vous avez pour vousio hasard, vous êles un terrible adversaire; vous pouvez tuer votre homme, dit île .Mar.say.
Lucien trouva fort heureusement Corniio nu lit pi endormie ; l'actrice avait joiu' dans une petite pièce h l'improvisle, elle avait repris ,s;i revanche en uhlenaiit des np- [ilau li.ssemens léj;itinies el non stipeiiiiii''<. Ci-tie soirée, h laquelle ne .s'attendaient pas .ses ennemis, déterminn le directeur h lui donner h* principal rêli< dans la p èce île Camille Mau[)in ; car il nvail fini par découvrir la cause de l'uisuccrs de Cor.die à son ilt'hut. Courroucé (wir les intrigues de Florine et de Nathan pour fairi' tonilHT une nclrit n h laquelle il tennil, le directeur avnit promis h Cornlio la protection de l'adminislrnlion.
A cinq heuresdii malin, R.islignac vint rhrrclier I.ndpn.
— MiMi cher, vous êles loge dans le système de »olM rue, lui dit-il pour tout conipliinenl. Soynns les pn<miers au rendez-vous, sur le cli(<nun de Cligiianrourl. r'r»l do bon goill, el iiousdevons de bons exemples.— Voici le programme, lui dit lie Marsjiy dèsipie le ll.icre roulo dans lo fauliiuirg S.iiiil Oeiiis. Vous vous battez nu pislolel, h vin;;lciii'i pas, inarrhnnl îi volonté l'un sur Tniilre Jus<)u'A une iljstniice de quili/e pas. Vous nve« r lianin niiq pas A f.iiro cl trois coups A llrer, |ian davantage. Qu.m qu'il arrive, vcms vous ell;^lgez h en n'sier 1.^ l'un el rnuln-. Nous chnrpoon» les pidolets de voln> ndversnin-, ri ses témoins fhnrgi-nl lesviMres; les nrnies ont l'-li^ rlieisies p.ir Ips qualre I<^ m(uns leiiiiis chez un nnuurier. Ji- vous pnunel^ que nou« «vous nidé le hasir.l : vous ovcx des pislolel.'» do mv»lerio.
Pour Lurleii, In vie élall devenue un mauvais r^vp ; il lui élall iuJilTéri'nl do vivn' ou do mourir ; Ip courig"
ils
DE BALZAC
particulier au suicide lui servit donc à paraître en grand costume de bravoure aux yeux des spectateurs de son duel. Il resta, sans marcher, à sa place. Cette insouciance passa pour un froid calrul : on trouva ce poëte très fort. Michel Chrestien vint jusqu'à sa limite. Les deux adversaires firent feu en même temps, car les insultes avaient été regardées comme égales. Au premier coup, la balle de Chrestien effleura le menton de Lucien, dont la balle passa à dix pieds au-dessus de la tèlc do son adversaire. Au second coup, la balle de Michel se logea dans le col de la redingolta du poëte, lequel était heureusement piqué et garni (ie bougran. Au troisième coup, Lucien reçut la balle dans le sein et tomba. — Est-ilmort ? demanda Michel. — Non, dit le chirurgien, il s'en tirera. — Tant pis, répondit Michel. — Oh! oui, tant pis! répéta Lucien eu versant des larmes.
A midi, co malheureux enfant se trouva dans sa chambre et sur son lit; il avait fallu cinq heures et de grands ménagemens pour l'y transporter. Quoique son élat fût sans danger, il exigeait des précautions : la fièvre pouvait amener de fâcheuses complications. CoraiieétoulTa son désespoir et ses chagrins. Pendant tout le temps que son ami fut en danger, elle passa les nuits avec Bérénice en apprenant ses rôles. Le danger de Lucien dura deux mois. Cette pauvre créature jouait quelquefois un rôle qui voulait de la gaîté, tandis qu'intérieurement elle se disait : — Mon cher Lucien meurt peut-être en ce moment !
Pendant ce temps, Lucien 'fut soigné par Bianchon : il dut la vie au dévoûment de cet ami si vivement blessé, mais à qui d'Artiiez avait confié le secret de la démarche de Lucien en justifiant le malheureux poêle. Dans un moment lucide, car Lufien eut une fièvre nerveuse d'une haute gravité, Bianchon, qui soupçonnait d'Arthez de quelquo générosité, questionna son malade ; Lucien lui dit n'avoir pas fait d'autre article sur le livre de d'Arthez que l'arliclo sérieux et grave inséré dans le journal d'Hector Merlin.
A la fin du premier mois, la maison Fendant et Cavalier déposa son bilan. Bianchon dit à l'actrice de cacher co coup affreux h Lucien. Le fameux roman de i'.'lcc/ier <Z« Chartes IX, publié sous un titre bizarre, n'avait pas eu le moindre succès. Pour se faire de l'argent avant de déposer le bilan, Fendant, à l'insu de Cavalier, avait vendu cet ou- \Tage en bloc à des épiciers, qui le revendaient à bas prix au moyen du colfiortagc. En ce moment le livre de Lucien garnis'-ait les parapets des ponts et les quais do Paris. La librairie du quai des Augustins, qui avait pris une certaine quantilé d'exemplaires de co roman, so trouvait donc p'Tdre une somme considérable par suite de l'avilissement iubit du prix : les quatre volumes in-12 qu'elle avait achetés quatre francs cinquanic centimes étaient donnés pour cinquanlesous. Le coinmercfijet<iit les haulscris, et les journaux continuaient à garder le |ilus profond silence. Barbet ii'avait pas prévu co lavage; il croyait au talent de Lucien; rontrairemenl à ses habiludes, il s'était jeli- sur deux cents i:xi'mplaires, et la perspedive d'une perte le rendait fou : il disait des horreurs d<! Lucien. Barbet prit un parti héroïque : il mil ses exemplaires dans un coin do son magasin par un (intêlemont particulier aux avares, et laissa ses confrères .s(! débarrasscT des leurs à vil prix. Plus lard, en 'iHZi, quand la belle préface do d'Arthez, le mérite du livre, et d<nix articles faits par Li-on Giraud, eurent ren<lii .'i cell<i aruvro .sa valeur, Darhet vendit .ses exemplaires un par un iiu prix de dix francs. Mal^^ré les précaulions do Ilérénicf) cl do Coralie, il fut im[ios-.ililed'emp(^clier Hector .Merlin de venir voir .son ami mourant ; et il lui fit boiro K'outle h goutto lo calice! nmer de ce ImuHInn, mot en usago dans la lilirairii? [>our peindro l'opiTallon funeste fi laquelle s'élaiiinllivn''* l'endaiitfîl Cavalier en (ndilianl le livre d'un débulanl. Warlinvillr-, .seul fidèloà Lucien, lit un magninque .irticle en faveur il'' IVruvro; mais l'exaspération était telle, • ■l (liez les libéraux c-t riiez les rriinislériels, contre In n''ilacti'iir en chef de \'Antlarf/iir, d(! VOtiflamme cl du Ura- 'fitaii blanc, que les olforls de ce courageux atliléle, ipij rendit toujours dix insultes pour un- au libiT.iliMiie, nui-
sirent à Lucien. Aucun journal ne releva le gant de la polémique, quelque vives que fussent les atlaques du Bravo royaliste. Coralie, Bérénice et Bianchon fermèrent la porto à tous les soi-disant amis de Lucien, i|ui jetèrent les hauts cris ; mais il fut impossible de la fermer aux huissiers. La faillite de Fendant et de Cavalier rendait leurs billets exigibles en vertu d'une des dispositions du code de commerce la plus attentatoire aux droits des tiers, qui se voient ainsi privés des bénéfices du terme. Lucien se trouva vigoureusement poursuivi par Camusot. En voyant ce nom, l'actrice comprit la terrible et humiliante démarche qu'avait dû fiiire son poëte, pour elle si angélique ; elle l'en aima dix fois plus, et ne voulut pas implorer Camusot. En venant chercher leur prisonnier, les gardes du commerce I3 trouvèrent au lit, et reculèrent à l'idée de l'emmener ; ils allèrent chez Camusot avant de prier le président du tribunal d'indiquer la maison de santé dans laquelle ils déposeraient le débiteur. Camusot accourut aussitôt rue de la Lune. Coralie descendit, et remonta tenant les pièces de la procédure, qui, d'après l'endos, avait déclaré Lucien commerçant. Comment avait-elle obtenu ces papiers do Camusot? quelle promesse avait-elle faite? Elle garda le plus morne silence, mais elle était remontée quasi morte. Coralie joua dans la pièce de Camille Maupin, et contribua beaucoup à ce succès de l'illustre hermaphrodite littéraire. La création de ce rôle fut la dernière étincelle de cette belle lampe. A la vingtième représentation, au moment où Lucien rétabli commençait à se promener, à manger, et parlait de reprendre ses travaux, Coralie tomba malade : un chagrin secret la dévorait. Bérénice a toujours cru que, pour sauver Lucien , elle avait promis de revenir à Camusot. L'actrice eut la mortification de voir donner son rôle à Florine. Nathan déclarait la guerre au Gymnase dans le cas où Florine ne succéderait pas à Coralie. En jouant le rôle jusqu'au dernier moment pour ne pas le laisser prendre par sa rivale, Coralie outrepassa ses forces ; le Gymnase lui avait fait quelques avances pendant la maladie de Lucien, elle ne pouvait plus rien demander à la caisse du théâtre ; malgré .son bon vouloir, Lucien était encore inca[iable do travailler; il soignait d'ailleurs Coralie afin de soulager Bérénice ; ce pauvre ménage arriva donc h une détresse absolue. Il eut cependant le bonheur de trouver dans Bianchon un médecin habile et dévoué, qui lui donna crédit chez un pharmacien. La situation do Coralie et de Lucien fut bientAi cdiuiue des fournisseurs et du propriélaire. Les meubles furent saisis; la couturière et lo tailleur, ne craignant plus lo journaliste, poursuivirent ces deux bohémiens à outrance. Enfin il n'y eut plus que le pharmacien et le charcutier qui fissent crédit h ces malheureux enfans. Lucien, Bérénice et la malade furent obligés pendant une semaine environ do ne manger que du porc sous toutes les formes ingénieuses et variées que lui donnent les charcutiers. La charcuterie, assez inflammatoire de sa nature, aggrava la maladie de l'actrice. Lucien fat contraint par la misère d'aller chez Lousteau réclamer les mille francs que cet ancien ami, ce traître, lui devait. Ce fut, au milieu de ses malheurs, la démarche ipii lui coûta le pins. Lousteau ne pouvait plus rentrer chez lui rue de la llarpe ; il couchait chez ses amis, il était poursuivi, tra'pié comme un liJ'vre. Lucien no put trouver .son fatal inlrodiicleur dans le monile littéraire i|ue chez Flicoteaiix. Lousteau dînait i"i la même table où Lucien l'avait rencontré, pour son malheur, le jour où il s"('tait éteigne de (r.\rlhez. Lousteau lui offrit h dùier, et Lucii>n accepta. Quand, en sortant do chez Flicotaux, Claude Vignon,qui y mangeait co jour-l.'i, Lousteau, Lucien <>t le grand inconnu qui remisait .sa ganle-rohe chez Samnnon, voulurent aller au calé Voltaire prendn> du café, jamais ils ne purent faire Irenle .sous en réunissant le billon qui relenlissail dans leurs poclies. Ils flânèrent nu Luxembourg, espi'Tant y rencontrer un libraire, et ils virent en olfel un des plus l'ameiix inipriiiieiirs de ce temps, auquel Lousteau demanda quarante francs, et ipii les donna. Lousteau partagea la sonnne en quatre portions ('gnle.s, et chacun des
m GRAND HOMME D£ PROVINCE A PARIS.
écrivains en prit une. La misère avait éteint toute fierté, tout sentiment ctiez Lucien ; il pleura devant ces trois artistes en leur racontant sa situation ; mais chacun de ses camarades avait un drame tout aussi cruellement horrible à lui dire : quand chacun eut paraphrasé lo sien, le poëte se trouva le moins malheureux des quatre. Aussi tous avaier.t-ils besoin d'oublier, et leur malheur et leur pensée, qui doublait lo malheur. Lousteau courut au Palais- Royal y jouer les neuf francs qui lui restèrent sur ses dix francs. Lo grand inconnu, quoiqu'il eût une divine maîtresse, alla dans une vile maison suspecte se plonger dans le bourbier des voluptés dangereuses. Vignon se rendit au Petit Hocher do Cancale dans l'intention d'y boire deux bouteilles de vin de Bordeaux pour abdiquer sa raison et sa mémoire. Lucien ijuitta Claude Vignon sur le seuil du restaurant, en refusant sa part de ce souper. La poignée de main que le grand homme de province donna au seul journaliste qui no lui eût pas été hostile fut accompagnée d'un horrible serrement de cœur.
— Que faire ? lui demanda-t-il.
— A la guerre comme à la guerre I lui dit le grand critique. Votre livre est beau, mais il vous a fait des envieux; votre lutte sera longue et difficile. Le génie est une horrible maladie. Tout écrivain porto en son cœur un monstre qui, semblable au ténia dans l'estomac, y dévore les sentimens à mesure qu'ils y éclosent. Qui triomphera? la maladie de l'homme, ou l'homme do la maladie? Certes, il faut être un grand homme pour tenir la balance entro son génie et son caractère. Le talent grandit, lo cœur se dessèche. A meins d'être un colosse, à moins d'avoir des épaulcii d'Hercule, on reste ou sans cœur ou sans talent. Vous êtes mince et fluet, vous succomberez, ajouta-l-ii en entrant chez le restaurateur.
Lucien revint chez lui en méditant sur cet horrible arrêt dont la profonde vérité lui éclairait la vie littéraire.
— Do l'argent I lui criait une voix.
II fit lui-même, à son ordre, trois billets de mille francs chacun à un, deux et trois mois d'échéance, en y imitant aver, iHio admirable perfection lu signature do Daviil Sécliard, et il les endossa ; puis, lo lendemain, il les porta chez Mi'livier, le marchand de papier de la rue Serpente, qui les lui escompta sans aucuno difficulté. Lucien écrivit aussit<H h son beau-frère, on le prévenaut do la ntressité où il avait élé de commettre co faux , ou se trouvant dans l'impossibilité de subir les délais do la poste; mais il lid promettait do faire les fonds à l'échéance. Les dettes de Coralie et celles de Lucien payées, il resta trois cents francs, que lo |ioëto remit entre les mains de Iliirénicc, en lui rlisant de ne lui rien donner s'il demandait do l'argent : il craignait d'êtn^ saisi par l'envie d'aller au jeu. Lucien, animé d'une rajço sombre, froide et taciturne, se mit il écrire ses plus spirituels ortii les h la lueur d'une lampe <!n veill.int Coralii'. Quand il chercliail ses idi-os, il voyait celle (n'aturo ador('e, blaïulie comme mie jiorcolaine, belle de la beauté des mourantes, lui souriant dn deux lèvres pilles, lui montrant îles yeux brlllans comme lo sont ceux de toutes les femmes qui succombent autant h la maladie qu'au chagrin. Lucien envoyait ses articles aux journaux; mus comme il nu pouvait pas aller dans Irs bureaux pnur tourmenter les rédacteurs en chef, 1rs articles no paraissaient pas. Quand il se rlécidait h venir nu journal, Théodore Gaillard, qui lui avait fait Jivs avances, et qui, plus tiird, [irulllu do ces diamans liltéruire», lo rcrovoit iroidiiueut.
— Prenez gardo h vous, nioii cher ! vous n'avez plus il'espril, ne vous laissez pas abattre, oyez do la verve I lui disait-il.
— Ce petit Lucien n'avait que son roman et .ses premiers arlii:le', dans In veiiire, .s't'cTiuii'nl KéliiicMi Vrrnuu, Merlin, et tous ceux (pii le liaissjiieiit ijuaud il était (lueslioii di< lui chez Daurlat ou au Vaudeville. Il nous envoie des chose!» fiiloynliles.
Ko rien avoir dan* le ventre, mol consacré don.H l'argot du journalisme, eonslitue un orrêl souvernln dont il
est difiicile d'appeler, une fois qu'il a été prononcé. Ce mot, colporté partout, tuait Lucien, à l'insu do Lucien.
Au commencement du mois de juin, Bianchon dit au poëte que Coralie était perdue, elle n'avait pas plus de trois ou quatre jours à vivTe. Bérénice et Lucien passèrent ces fatales journées h pleurer, sans pouvoir cacher leur larmes à cette pauvre Clle au désespoir do mourir à cause do Lucien. Par un retour étrange, Coralie exigea que Lucien lui amenAt un piètre. L'actrice voulut se réconcilier avec l'Kglise, et mourir en paix. Elle fit une fin clirélienne, son repentir fut sincère. Celte agoaie et cette mort achevèrent d'ùter à Lucien sa force et son courage. Le poète demeura dans un complet abattement, assis dans un fauteuil, au pied du lit do Coralie, en ne cessant de la regarder, jusqu'au moment où il vit les yeux de l'^ictrice tournés par la main do la mort. Il était alors cinq heures du matin. Un oiseau vint s'abattre sur les pots do fleurs qui se trouvaient en dehors de la croisée, et gazouilla quelques chants. Bérénice, agenouillée, baisait la main do Coralie, qui so refroidLssait sous ses larmes. H y avait alors onze sous sur la cheminée. Lucien sortit, poussé par un désespoir qui lui conseillait de demander l'aumône pour enterrer sa mattresse, ou d'aller se jeter aux pieds de la marquise d'Espard, du comte du Chàtelet, do madame de Hargeton, do mademoiselle des Touches, ou du t<^rritile dandy do Marsay : il ne so .•■entait plus alors ni fierté ni force. Pour avoir quelque argent, il se serait engagé soldat! Il marclia de cette allure affaissée et décomposée que connaissent les malheureux jusqu'à l'hùlel de Camille Maupin ; il y entra sans faire attention au désordre do ses vèlemens, et la Ut prier do lo recevoir.
— Mademoiselle s'est couchée à trois heures du matin, et personne n'oserait entrer chez elle arant qu'elle n'ait sonné, répondit le valet de chambre.— Qirand vous sonnet-elle? — Jamais avant dix heures.
Lucien écrivit alors une do ces lettres épouvantables où les malheureux ne ménagent plus rien. Un soir, il avait mis en iloute la po^siliilitt" de ces abaissemeiis, quand Lousteau lui parlait des demandes faites par de jeunes talens à Finot, et sa plume l'emportait peut-être alors au <le|h des limites où l'infortune avait jeté ses préiléccsseurs. Il revint las, imiM'cile et fiévreux |>ar les boulevards, .sans so douti-r do l'Iiorrilile clief-d'oMivre que venait do lui dicter lo désespoir. Il renconira Barbet.
— Darbel, cinq cents francs I lui dit-il en lui tendant la main. — Non, deux cents, répondit le libraire —Ah 1 vous avez donc un crpurl— Oui, mais j'ai aussi des atT.iiri>.3.Vous me faites perdre bien de l'argent, ojouta-l-il après lui ovoir raconli- la failllti- de Fendant cl do Cavalier, faites m'en donc gaL'iier. Lucien frissonna.
— Vous êtes poêle, vous devez .««voir faire toutes sortes de vers, dit I"' libraire en continuant. Fn ce momeiil, j'ai besoin de chansons privoi^es pour les nii'^ler A (juclques chaiisuns prises à dill'ereiis auteurs, allu de no jkis Olrn jiiiursuivi comme contrefacteur, el pouvoir vendre dans les mes un joli recueil de chansons h dix sous, ^i vous voulez m'envoyer demain ilix bonnes chansons h boin- ou croustilleuscii... Ih... vous savez! Jo vous donnerai deux cents flancs.
Lucien revint chez lui : il y trouva Cornlio (^tendue droilo ri rnide sur un lit de sangle, enveloppée dans un niiVImnl dM|> >le lit que rousail Ri^n'Mtre en pleurant, l.n t.Ti>^>./« Normande avait allumé quatre rhaïKlellis au\ quatre « oiin de ce lit. Sur lo vi.srtKi' do Coralie élincelnil celte fleur do beauté qui iiarlr .si haut aux vivnns on leur l'xprimaii! un calme absolu, elle ressemblait h ces jeunes Mlles qui ont la maladie di-s \Mi", couleurs ; il M-inMail pir monieiit que .ses deux lèvre» violelles allnieiil s'ouvrir et niumiurr I.» nom d" l.iirlen. r<< mot qui, mêlé h celui do nieu, n'<ii« précédé son dernier soupir. Lucien dit h ft'nWiir»» d'aller romiiiandir aux pompes fuiiMiros un convoi qui no rofliAl (MIS plus de deux ciMii'* Iraiici. en y rompreiwinl lo mtvico à la rhelivo ckIIv de ll<ume-Nouvelle.
Dès quo Ih'rénict» lai 'orlic le |H.ele so mil n m latdo,
DE BALZAC
auprès du corps de sa pauvre amie, et y composa les dix chansons qui voulaient des idées gaies et des airs populaires. Il éprouva des peines inouïes avarft de pouvoir travailler; mais il finit par trouver son intelligence au service de la nécessité, comme s"il n'efit pas souffert. Il exécutait déjà le terrible arrêt de Claude Vignon sur la séparation qui s'accomplit entre le co'ur et le cerveau. Quelle nuit que celle où ce pauvre enfant se livrait à la recherche de poésies à otTrir aux goguettes en écrivant à la lueur des cierges, à côté du prStre qui priait pour Coralie !...
Le lendemain matin, Lucien, qui avait achevé sa dernière chanson, essayait de la mettre sur un air alors à la mode. Bérénice et le prêtre eurent alors peur que ce pauvre garçon no fût devenu fou en lui entendant chanter les couplets suivants :
Aftiis, la morale en chanson
Me fatigue, ei m'ennuie ; Doit-on invoquer la Raison
Quand on sert la Folie?
D'ailleurs tous les refrains sont bons Lorsqu'on trinque avec des lurons :
lipicure l'atteste.
N'allons pas chcrclier Apollon Quand Bacclius est notre échanson ; Rions, buvons !
Et moquons-nous du reste.
Ilippocrale à tout bon buveur
Promettait 14 centaine.
Qu'importe, après tout, pai- malheur,
Si la jambe incerlame Ne peut plus iioursui\Te un tendron.
Pourvu qu'à vider un flacon
I,a main soit toujours leste?
Si toujours, en vrais biberons, Jusqu'à soixante ans nous trinquons, Rions ! buvons !
Et rnoquons-nous du reste.
■Veut-on savoir d'où nous venons?
La chose est très facile :
Mais, pour sav(]ir oi'i nous irons,
Il fauili-ait èlru bahilc.
Sans nous iniinii'icr, i-iilin.
Usons, ma fm! ju~(|u'a la fin
De la Ik.iiH' o'k'ste.
Il est certain qur imus iimurrons; Mais il est sûr (luc nuus vivons :
Rions! buvons I
Et moquons-nous du re.-le.
Au moment où le poëtc chantait cet (épouvantable dernier couplet, Blanchon et d'Arthez entrèrent, et le trouvèrent dans lo paroxysme de rabattement ; il versait un torrent de larmes, et n'avait plus la force de remellro ses chansons au net. Quand, à travers ses sanglots, il eut expliqué sa situation, il vit des larmes dans les yeux de ceux qui l'écoutaient.
— Ceci, dit d'Arthez, efface bien dos fautes I
— Heureux ceux qui trouvent l'enfer ici bas 1 dit gravement le prClre.
Lo spectacle do cette belle morte .souriant à l'éternité, la vue de son amant lui achetant une tombe avec des gra'velures, Itarbet payant un cercueil, ces quatre chandelles autour de cette actrice dont la h.isquine et les bas rouges h coins verts faisaient nn;,'uiTc palplirr lout(! une salle, puis sur la porto le prCire qui l'avait n-roncilii-e avec Dieu retournant .'i l'église pour y dire uni; messe en faveur do ••(•Ile qui avait tant aimé! ces grandeurs et ces infamies, ces douli'urs écrasées sous la nécessité , glacèrent le grand écrivain et le grand médecin, qui s'assirent sans pouvoir prof.Ter une parole. Un valet apparut et annonra mademoisellr- des Touches. C.r'tle bdln ot sublime lllle comprit tout ; elle alla vivement h Lucien, lui serra la main, et y f,'|jssa deux bill.'Ls de mille francs.
— Il n'est plus temps, dit-il on lui jetant un regard d(> inouront.
L'ArlIiez, biam lion ot modomoiseiln des Ti)uches ne
quittèrent Lucien qu'après avoir bercé son désespoir des plus douces paroles, mais tous les ressorts étaient brisés chez lui. A midi, le cénacle, moins Michel Chrestien, qui cependant avait été détrompé sur la culpabilité de Lucien, se trouva dans la petite église de Bonne-Nouvelle, ainsi que Bérénice et mademoiselle des Touches, doux comparses du Gymnase, l'habilleuse de Coralie et Camusot. Tous les hommes accompagnèrent l'actrice au cimetière du Père- Lachaise. Camusot, qui pleurait à chaudes larmes, jura solennellement à Lucien d'acheter un terrain à perpétuité, et d'y faire construire une colounette sur laquelle on graverait : Coralie, et au-dessous : Morte à dix-neuf ans.
Lucien, demeura seul, jusqu'au coucher du soleil, sur cette colline d'où ses yeux embrassaient Paris. — Par qui serai-je aimé? se demanda-t-il. Mes vrais amis me méprisent. Quoi que j'eusse fait, tout de moi semblait noble et bien à coUo qui est là! Je n'ai plus que ma .sœur, David, et ma mère I Que pensent-ils de moi, là-bas?
Lo pauvre grand homme do province revint rue de la Lune ; et ses impressions furent si vives en revoyant l'appartement vide, qu'il alla se loger dans un méchant hôtel de la môme rue. Les deux mille francs de mademoiselle dus Touches payèrent toutes les dettes ; mais en y ajoutant le produit du mobilier, Bérénice et Lucien eurent dix francs à eux, qui les firent vivre pendant dix jours, que Lucien passa dans un accablement maladif: il ne pouvait ni écrire ni penser ; il se laissait aller à la douleur, et Bérénice eut pitié de lui.
— Si vous retournez dans votre pays, comment irezvous? répondit-elle un soir à une exclamation de Lucien, qui pensait à sa sœur, à sa mère et à David Séchard.
— A pied, dit-il.
— Encore faut-il pouvoir vivre et se coucher en route. Si vous faites douze lieues par jour, vous avez besoin d'au moins vingt francs. — Je les aurai, dit-il.
Il prit ses habits et .son beau linge, ne garda sur lui que le strict nécessaire, et alla chez Samanon, qui lui offrit cinquante francs de toute sa défroque. Il supplia l'usurier de lui donner assez pour prendre la diligence : il no put le fléchir. Dans sa rage, Lucien monta d'un pied chaud à Frascati, tenta la fortune, et revint sans un liard.
Quand il se trouva dans sa misérable chambre, rue de la Lune, il demanda le châle de Coralie à Béréuice. A quel- (jucs regards, la bonne fille comprit, d'après l'aveu que Lucien lui fit de la perle au jeu, quel était le dessein de ce pauvre poète au désespoir : il voulait se pendre.
— Etes-vous fou, monsieur? dit-elle. Allez vous promener, et revenez à minuit : j'aurai gagné votre argent . mais restez sur les boulevards, n'allez pas vers les quais.
Lucien .se promena sur les boulevards, hébété de douleur, regardant les équipages, les pas.sans, se trouvant diminué, seul, dans cette foule qui tourbillonnait, fouettée par les mille inlérêls parisiens. En revoyant par la pensée les bords de sa Charente, il eut .soil des joies de la famille; il eut alors un do ces éclairs do force qui trompent toutes ces natures à demi féminines : il ne voulut pas abandonner la partie avant d'avoir déchargé son cœur dans le co'iir (le David Séchard, et pris conseil des trois ang^s (jui lui restaient. En flilnant, il vit Bérénico endimanchée causant avec un homme, sur 1» boueux boulevard Bonne- Nouvelle, où elle stationnait au coin de la rue de la Lune.
— Que fais-tu? dit Lucien é[>ouvanlé par les soupçons (ju'il conçut à l'aspecl d(> la Normandie.
— Voila vingt francs (|ul ptMivent coûter cher, mais vous partirez, répondit-elle en coulant ()uatre pièces do cent sous dans la main du poi'te.
DiTénice se sauva sans ipie Lucien pût .savoir par où elle avait p,Ls>;i' ; car, il faut le dire à sa liuiange, C(>t argent lui brillait In inaiii, et il voulait le ri'iiilre ; mais il fut forcé do le garder coniine un lieriiier sligniatu do la vio parisienuo.
IIN m V (.11 \M) HOMMi; llK l'IKtM.NCIi A l'MIIS.
l'orli. — liiiprIiiii'riL'J. Yuinvrnvl . tO, me du CioUaiiil.
SttttCô îrt (a Vk ïre ÎJwfînw.
EVE ET DAVID
Lo lendemain, Lucien fit viser son pas-so-port, acheta une canne de houx, prit, h la place do la rue d'Enfer, un coucou qui, moyennant dix sous, le mil h I.onjumeau. Pour première t'Iape, il coucha dans l'i-curii' d'une ferme à deux iieui's d'Arpajon. Quand il eut atteint Orléans, il se trouva déji'i hicn las et hien fali^ué; mais, pour trois francs, un batelier le descz-ndit à Tours, et pendant le trajet il ne dt'pensa que deux francs pour sa nourriture. Do Tours à Poitiers, Lucien marrha pendant cinq jours. Bien au-delà do Poitiers, il xw (losséiait plus ipie cent sous, mais il rassembla [lour continuer s,i roule un reste de force. Un jnur, Lucien fut surpris [lar la nuit dans une pldine, où il résolut de hivaquer, ipiand, au loud cl'un ravin, il aperçut une calèche montant imec/Me. A l'insu ilu postillon, des voyageurs et d'im valet de chambre piacti sur le si(''Ke, il put se blottir diTrièn» entre di'ux paquets, et s'endormit en se [daçaiil de manière h [)ouvoir nVsisler aux cabots. Au malin, réveilli! par Ift soh'il qui lui frappait les yeux el par un bruit de voix, il ri'ronnut MhusIc, cettn petite ville où, dix-huil mois au[iaravant, il élail allé atli-ndrc madame de llarnelon, le c(nur plein d'amour, d(s|MTanni cl do joie. Sn voyant couvert do poussière, lui nuhru d'un cercle île curieux et de ()oslillons, il rompril qu'd d(^vail élre l'objol d'une accusation ; il saula sur ses piods, el nllait jiarler, quand deux voyii^i'urs sortis do U iNdècho lui coupèri'nl la (lande : il vil lo nouveau pri-fol do lu Cbarenlo, lo comte Sixiedu ChAtolet et sn fenuno, l.(Uiiso ilo NrKropeli.sso.
— Si nous avions su i\w\ compaKiioii lo hasjird nous avait donnél dit la ronilosse. Mnnloz avec nous, monsiour.
l.ucii'ii salua froidonionl ce couiilo l'ii lui jolant un regard l\ la fois biimble et menaçant ; Il so perdit dans un chemin d<> Iravorso en avant do Mainle, nlln de Kanner un« foruio où il plU doj.iiiior avec du pain cl du l.iil, se reposer cl délibérer en silenee sur son nvenjr. Il nvail i-nci'ro Irois trnnta. L'auteur dos Margucrilea, poussé par la ll^\ rc, courut pendant longlemp» ; il dosrondlt lo cour.< do la ri- 1)1 II M./; u:. — II. (luirait do Ia
vi^re on examinant la disposition des lieux qui devenaient de plus en plus pittoresques. Vers le milieu du jour, il atteignit h un endroit où la nappe d'eau, environnée do saules, formait une espèce de lac. Il s'arrêta pour contempler ce frais et touPru bncafre dont la grilce champêlm a^'it sur son ,1mc. Une maison attenant h un moulin assis sur un bras de la rivière m<U)trait entn» les tètes il'arbres son toit de chaume orné de joubarbe, ('elle naïve larade avait pour seuls ornemens quelques buissons de jasmin, de cbèvnv feuillo et do houlilon, el tout alentour brillaient les fleurs du flox el des plus splendiiles plantes i;rass<>s. Sur l'empierrenienl releiiu par un pilotis (jrossiiT, qui maintenait la rhausséi» nu-ilessus des plus Krandes crues, il aperçut des filoi.s étemlus au soleil. Dos canards nageaienl dans lo bassin clair (pii s(> trouvait au-<lolA du moulin, eniri' les deux courants d'eau mugissant ilans les vannes. Le moulin faisait eiileiKlro son bruit agaçant. Sur un banc riistii|iie, lo po('|i> .ipcrçul une b(U)negr<'ss<< ménagère tricotant et surveillant un enfant qui leurnienlait «tes poules.
— Ma bonne femme, dit Lucien en s'avnnçant. Je s«l< bien fatigué, j'ai la lièvre, et n'nl «jne trois tVnncs ; voulez-vous me nourrir de pain bis el de lail. me coucher sur la paille pendant une semnineT j'aurai eu lo temps il'iVrire l\ mes parons, (jui m'enverront do l'argent ou qui vien liront me cbercher ici.
— Volontier.H, dil-ello, si loulcfbts mon mari lo veut. FJil petit honnne T
le inounior sortit, regarda Uirlen et s'rtin sa pipe de l.i boiirho pour dire : — Tnus francs, une scnialne T autant no vous rien prendre. — l'eut être flniral-je garçon mou nier, rimIII le poète en ronlonipinni ce délicieux (wi)vigti avant de so coucher dans lo bl que lui lit la meunier»', el où il dormit do manière A elTrayor *es \\M>'*. — < onrloi», va donc voir si ci' jeune homme esl mort ou riviinl, rolcl qualor/c heures qu'il esl couché, je n'.>w> pas y aller. illlU motinièro lo lendoniain vers midi. — Je croK ré(K)ndil In Cinédn *i<m<ii>K.) 7 — 1«
DE BALZAC
meunier à sa femme on achevant d'étaler ses filets et ses engins à prendre le poisson, que ce joli garçon-là pourrait bien être queli-[ue gringalet de comédien, sans sou ni maille. — A quoi vois-tu donc cela, petit homme 1 dit la meunière. — Damel ce n'est ni un prince, ni un ministre, ni un député, ni un évêque ; d'où vient que ses mains sont blanches comme celles d'un homme qui ne fait rien ? —Il est alors Ijien étonnant que la faim ne l'éveille pas, dit la meunière, qui venait d'apprêter un déjeuner pour l'hôte que le hasard leur avait envoyé la veille. Un comédien? reprit-elle. Où irait-il? Ce n'est pasencere le moment de la foire à Angoulême.
Ni le meunier ni la meunière ne pouvaient se douter qu'à part le comédien, le prince et l'évêque, il est un homme à la fois prince et comédien, un homme revêtu d'un magnifique sacerdoce, le poëte, qui semble ne rien faire, et qui, néanmoins, règne sur l'humanité quand il a su la peins dre,
— Qui serait-ce donc 1 dit Courtois à sa femme. — Y aurait il du danger à le recevoir? demanda la meunière. — Bah I les voleurs sont plus dégourdis que ça, nous serions déjà dévalisés, reprit le meunier.— Je ne suis ni prince, ni voleur, ni évêque, ni comédien, dit tristement Lucien, qui se montra soudain, et qui, sans doute, avait entendu par la croisée le colloque de la femme et du mari. Je suis un pauvre jeune homme fatigué, venu à pied de Paris ici. Je me nomme Lucien de Rubempré, et suis le fils de monsieur Chardon, le prédécesseur de Postel, le pharmacien de L'Houmeau. Ma sœur a épousé David Séchard, l'imprimeur de la place du Mûrier, à Angoulême. — Attendez donc! dit le meunier. C't imprimeur-là n'est-il pas le fils du vieux malin qui fait valoir sou domaine de Marsac? — Précisément, répondit Lucien. — Un drôle de père, allez I reprit Courtois, Il fait, dit-on, tout vendre chez son fils, et il a pour plus de deux cent mille francs de bien, sans compter son esguipot !
Lorsque rûmo l't le corps ont été brisés dans une longue et douloureuse lutte, l'heure où les forces sont dépassées est suivie ou de la mort ou d'un anéantissement pareil à là mort, mais où les natures capables de résister reprennent alors des forces. Lucien, en proie à une crise de ce gi'nre, parut près do succomher au moment où il apprit, quoique vaguement, la nouvelle d'une catastrophe arrivée à David Sécliard, son beau-frère.
— Oh I ma sœur I s'écria-l-ll, qu'ai-jo fait, mon Dieu! Je suis un infâme I
Puis il se laissa tomber sur un banc do bois, dans la pâleur et l'affaissement d'un mourant. La meunière s'empressa do lui apporter une jnlto do lait, qu'elle le força de boire ; mais il pria le meunier de l'aider à se mettre sur son lit, en lui demandant pardon do lui donner l'embarras de sa mort, car il ( rut sa dcrnièro heure arrivée. En apercevant le fanlômc de la mort, ce gracieux poète fut pris d'id(;e.s religieuses : il voulut voir le ruré, se confesser e'' recevoir les sacremens. De telles plaintes exhalées d'une voix faible par un garçon doué d'une cliarmanlo figure et aussi bien fuit que Lucien louchèrent vivement madame Courtois.
— Dis don'', [lOtit homme, monte à cheval, et va donc quérir monsieur Marron, le médecin dcsMarsac; il verra ce <|u"û ce jeune homme, (jui n(! mo paraît point en bon étal, et lu ramèneras aussi lo curé. Peut-être sauront-ils rniinx rpie Uji ce ipii en est de c(!t imprimeur do la place du Mûner, pi'isqu(^ l'osloi est le gendre de monsieur Marron.
Courtois parli, la meunière imhue, comme tous les gens delà campagne. Je celte' id('e (|lio la maladie exige do la nourriluri-, nvslaura Lucien, qui se laissa faire en s'ubandunriiiiil alors moins h sa prostration qu'6 do violons remord».
. 1^) moulin do Courtois se trouvait h une lieue do Marsac,
' ciiel-licu de carilou, silui- h iiii-clii'min de Maiisle et d'An-
((uuli'iiio ; mais In brave nu'unii.'r ruuu'na d'autant plus
prompleint^nl lo miulocfn l'I le cur^' do Morsoc, que l'un et
l'autre avaient entendu parler de la liaison de Lucien avec madame de Bargeton, et que tout le département de la Charente causait en ce moment du mariage de cette dame et de sa rentrée à Angoulême avec le nouveau préfet, le comte Sixte du Châtelet. Aussi, en apprenant que Lucien était chez le meunier, le médecin comme le curé brûlèrent-ils du désir de connaître les raisons qui avaient empêché la veuve de monsieur de Bargeton d'épouser le jeune poêle avec lequel elle s'était enfuie, et de savoir s'il revenait au pays pour secourir son beau-frère David Séchard. La curiosité, l'humanité tout se réunissait si bien pour amener promptement des secours au poète mourant, que, deux heures après le départ de Courtois, Lucien entendit sur la chaussée pierreuse du moulin le bruit de ferraille que rendait le méchant cabriolet du médecin de campagne. Messieurs Marron se montrèrent aussitôt, car le médecin était le neveu du curé. Ainsi Lucien voyait en ce moment des gens aussi liés avec le père de David Séchard que peuvent l'être des voisins dans un petit bourg vignoble. Quand le médecin eut observé le mourant, lui eut tâté le pouls, examiné la langue, il regarda la meunière en souriant.
— Madame Courtois, dit-il, si, comme je n'en doute pas, vous avez à la cave quelque bonne bouteille de vin, et dans votre sentineau quelque bonne anguille, servez-les à votre malade, qui n'a pas autre chose qu'une courbature ; et, cela fait, il sera promptement sur pied ! — Ah ! monsieur, dit Lucien, mon mal n'est pas au corps, mais à l'âme, et ces braves gens m'ont dit une parole qui m'a tué, en m'annonçantdes désastres chez ma sœur, madame Séchard I Au nom de Dieu, vous qui, si j'en crois madame Courtois, avez marié votre fille à Postel, vous devez savoir quelque chose des affaires de David Séchard 1 — Mais il doit être en prison, répondit lo médecin, son père à refusé de le secourir... — En prison ! réprit Lucien, et pourquoi ? — Mais, pour des traites venues de Paris, et qu'il avait sans doute oubliées, car il ne passe pas pour savoir trop ce qu'il fait, répondit monsieur Marron. — Laissez-moi, je vous prie, avec monsieur lo curé, dit le poëte, dont la physionomie s'altéra gravement.
Le médecin, le meunier et sa femme sortirent. Quand Lucien se vit seul avec le vieux prêtre, il s'écria : — Je mérite la mort que je sens venir, monsieur, et je suis un bien grand misérable qui n'a plus qu'à se jeter dans les bras do la religion. C'est moi, monsieur, qui suis lo bourreau de ma sœur et do mon frère, car David Séchard est un frère pour moil J'ai fait les billets que David n'a pas pu payer... Je l'ai ruiné. Dans l'horrible misère où je me suis trouvé, j'oubliais ce crime...
Kl Lucien raconta ses malheurs. Quand il eut achevé co poi'mo digne d'un poëte, il supplia le curé d'aller à Angoulême et do s'omiuérir auprès d'Eve, sa sœur, ot do sa mère, madame Chardon, du véritable état des choses, afin qu'il sût s'il pouvait encore y remédier.
— Jus(]u"à votre retour, monsieur, dit-il en pleurant à chaudes larmes, je pourrai vivre. Si ma mère, si ma sœur, si IJavid. no me repoussent pas, je no mourrai point!
La fiévreuse éloquence du Parisien, les larmes do ce repentir effrayant, ce l)eau jeune homme pAI(> el (]uasi mourant de son désespoir, lo récit (rniCortniies qui di'passaieiil les forces humaines, tout excita la pitié, l'iniérèt du curé.
— En province comme à Paris, monsieur, lui ré[iondit-il, il ne laul croire que la moitié do ce (|u'on dit ; ne vous épouvantez pas d'une rumeur (jui, à trois lieues d'Angoulénii', doit être très-erronée. Le vieux Séchard, notre voisin, a quitté Marsac depuis «luelques jours; ainsi jirobablomrnt il s'occupe ,1 pacifier lesafl'aires de .son llls. Je vais à Angoulême el reviendrai vous dire si vous pouvez rentrer dans votre faniille, auprès de la(iu<'lle vos aveux, votre ro- [iculir, m'aideront à jilaider votre cause.
Le curé 110 savait pas (pie, depuis dix-huit mois, Lucien s'était iHiildo liiis rep(Mili, cpio son repentir, (pielipie v\olint qu'il \'\\\, n'avait d'uulro valeur (pie c(^llo d'une scène liarfaitement jouée, el jouée cucoro île bonne loi I
Au curé succéda lo médecin. En reconnaissant chez lo
EVE ET DAVID
malade une crise nerveuse qui pouvait devenir funeste, le neveu fut aussi consolant que l'avait été l'oncle, et finit par déterminer son malade à se restaurer.
Le curé, qui connaissait le pays et ses habitudes, avait gagné Mansie, où la voiture de Ruffec à Angoulôme ne devait pas tarder à passer et dans laquelle il eut une place. Le vieux prêtre comptait demander des rcnseignemens sur David Séchard à son petit-neveu Postel, le pharmacien de L'Houmeau, l'ancien rival de l'imprimeur auprès de la belle Eve. A voir les précautions que prit le pelit pharmacien pour aider le vieillard à descendre do l'affreuse patache qui faisait alors le service de Ruffec à Angoulême, le spectateur loplus oblus eût deviné que monsieur et madame Postel hypothéquaient leur bien-êlre sur sa succession.
— Avez-vous déjeuné, voulez-vous quelque chose? Nous ne vous attendions point, et nous sommes agréablement surpris...
Ce fut mille questions à la fois. Madame Postel était bien prédestinée à devenir la femme d'un pharmacien do L'Houmeau. Delà taille du petit Postel, elle avait la figure rouge d'une fille élevée à la campagne; sa tournure était commune, et toute sa beauté consistait dans une grande fraîcheur. Sa chevelure rousse, plantée très bas sur le front, ses manières et son langage approprié à la simplicité gravée dans les traits d'un visage rond, des yeux presque jaunes, tout en elle disait qu'elle avait élé mariée pour ses espérances de fortune. Aussi déjà commandait-elle après un an de ménage, et paraissait-elle s'iMre entièrement rendue maîtresse de Postel, tro|) heureux d'avoir trouvé cette héritière. Madame Léonie Poslel, née Marron, nourrissait un fils, l'amour du vieux cun-, du méilerin et de Postel, un horrible enfant, qui ressemblait à son père et h sa mère.
— Lli bien ! mon oncle, que venez-vous donc faire à Angoulême, dit Léoni(s puisque vous no voulez rien prendre et que vous parlez do nous quitter aussiliM entré?
Dès que le digne ecclésiastique eut prononcé le nom d'Eve et d(^ David Séchard, Postel rougit, et ],éonie jeta sur le petit homme ce regard de jalousie obligée qu'une f'cnmio enlièremenl maîtresse de son mari ne manque jamais à exprimer pour le passé, ilnns l'intérêt de son avenir.
— Qu'est-ce qu'ils vous ont donc fait, ces gens-là, mon oncle, pour (|ue vous vous mêliez do leurs affaires, dit Léonie avec une visible aigreur.
— Ils sont m.rlluureux, ma fillo, répondit lo curé, (juj peignit à Postel l'état dans lequel so trouvait Lucien chez les Courtois.
— Ah ! voil.'i dans (pu'l éipiipago il revient do Paris! sVcria Postel. Pauvre gareou 1 il avait do l'esprit cepemlanl, et il était ambilieux! Il allait chercher du grain, et il revient sans paille. Mais ipie vient-il faire ici P Sa so'ur est dans la plus nlfreuse misère, car touscesgénies-l.'i.ce David tout comme Lucien, ta ne .so connaît guère on roninierce. Nous avons parlé dn lui au Irihurinl, et, comme juge, j'ai drt .signer sou jux'Uient!... Ça m'a lait un mal I Je ne sais pas si Lucien pourr.i, dans lescircunslaMcesacluclli's, aller chez sa .so-ur ; mais, en tout cas, la petite chanihro qu'il occupait ici est libre, et je la lui oirrn volonlierii.
— Bien, Postel, dit le prêtre en meltnnl .son tricorne et so disposant h ipiitler la liouliquc après avoir embrassé l'enfiUit ipii donnait dans les bras de Lé-onie.
— Vous dînerez .sans douto avec nous, mon onrio, dit madamn Poslel, car vous n'aurez (la»; proinptenu-iil Uni, si vous voulez débrouiller les affaires d(^ re.s gei;>.-l.'i. Mon mari vous reconduira dans sa carriole avec son petit cheval.
Les deux (5poux regardèrent leur précieux Krond-onrlo y'on allant vers Angoulême.
— Il vn bien toutdn mémo pour son Age, dit le pharmacien.
pendant (|ue le vénérable sieulungéiinire monte les rampes (rAiigoulêine, \\ ii'i si pas nullité d'explicpierduns ipiel l.ic.is d'inlérûLs il .illiil melire le pied.
Après lo déport do .son bc0ulrèro pour Paris, David S*- I
chard, ce bœuf, courageux et intelligent comme celui que les peintres donnent pour compagnon à l'évangélisle, n'eut qu'une idée, celle de faire une grande et rapide fortune, moins pour lui que pour Eve et pour Lucien, ces deux charmans êtres auxquels il s'était consacré. Mettre sa femme dans la sphère d'élégance et de richesse où elle devait vivre, soutenir de son bras puissant l'anftilion de sou frère, tel fut le programme écrit en lettres de feu devant ses yeux. Ce patient génie mis par Lucien sur la trace d'une invention dont s'était occupé Chanlon le père, et dont la nécessité devait se faire sentir de jour en jour, se livra, sans en rieu dire à personne, pas même à sa femme, à celte recherche pleine de difficultés. Après avoir embrassé par un coup d'œil l'esprit de son temps, le possesseur de la pauvre imprimerie de la rue du Mûrier, écrasé par les frères Cointel, devina le rôle que l'imprimerie allait jouer. Les journaux, la politique, l'immense développement de la librairie et de la littérature, celui des sciences, la pente à une discussion publique do tous les intérêts du pays, tout le mouvement social qui se déclara lorsque la Restauration parut assise, exigeait une production de papier presijue décuple comparée à la quantité sur laquelle spécula le célèbre Ouvranl au commencement de la Révolution, guidé par do semblables motifs. En 1822, les papeteries étaient trop nombreuses en France pour qu'on pût espérer de s'en rendre le possesseur eschisif, tomme fit Ouvr.mi, qui s'enqiara iU'i^ principales usines après avoir accaparé leurs produits. David n'avait d'ailleurs ni l'audace, ni les capitaux ni>cessaires à de pareilles spéculations. Or, tant que pour ses fabrications la p.ipeterie s'en tiendrait au cliitfon. le prix du papier ne pouvait que hausser. On ne force pns la production du chill'on. Le chillon-est le résultat de l'u.sago du linge, et la population d'un pays n'en donne qu'une quantité déterminée. Celte quanlité ne peut s'accroître <;ue par une augmentation dans le chillre des naissances. Pour opt^ rer un changement sensible dans sa population, un pays veut un quart de siècle et de grandes révolutions dans les mœurs, dans le commerce ou dans ragricullure, Si donc les besoins de la papeterie devenaient supérieurs h ce que la France produisait di' chitl'on, joit du double, soit du triple, il fallait, pour maintenir le papier à bas prix, introduire dans la labrication du papier un éli'iuenl autre que lo eliill'on. Ce raisonnement repos.iit d'ailleurs sur les faJLs. Les papeteries d'Angoulême, les dernières où se l.ibriquèreiil des papiers avec du cliiiron di< lit, voyaient le coli m cn- Vdliissant la pAto dansuue progression otrrayanle. lin mémo temps que lonlStanhope inventait la pre.sseen fer.et quon parlai! des presses inr-caiiiques de l'Amérique, laméciMKjuo à taire le papier de toute longueur coiuinen^'ailù fonclHiniier en Angleterre. Ainsi lesiniiyens s'adaplaii<iitaux besoins de la civilisation rraiieaisearluelle, qui repose sur la diM-ussjoii étendue à (oui, et sur une perp«>tiielle inatiifeslalion delà pen-^i'e individuelle, un vrai nialheurl ciir les (x'uple.squi déliU'reiil agissent lrè-% peu. l.li<is<< élraugi- 1 (h'|i<IiIIi1 qiiu Lucien eiiliMil dans les rouages de riiiiiiieiiM- iiiiu lune ilu journalisme, au risipie d'y laisser sou liuiiiieur clsoii iulelligi'ni;e eu litnilM>.uix, David N-ibard, du fond de .vm imprimerie, enibrnssail 1(1 niouvciuent de la presse iH^ruxlii|ue dans se> couséipiences m.ilérielles. Ariiu' (Mt Lucien lie l'idée preiuièn» que inoii.sieur ( hiirduil père .tv.iîI en) sur lu sululiou de ce problème d'iiiiluslrie, il v .<
les moyens va iMiniioiiie avec le re^ullitl \'
liait l'esprit du sièile, eiilin il vo)nil jusli : ;i
une fortune dau5 la rubruatiuii du (Mipier h i>a.i prix, car r(''vi''iieiucTit a jiistilié 1.1 (iri''M«y.ii)re du sffp.iee ini('nM"Mir d'AiiKOulènie. l'en ' ' >-
reau rliaïK'é des . i
plus de cent rcpiè . ,
lances tt introduire dan» In t.ilinr.iiKui du («l'ier.
Ce dévoué jeune lioinmo. cerlam Hk l'iihliuk .le rrll* «Wcoiiverte.sansiVlal. in.iis d'un 1' ' ' ' ",
après le diqiarl de son be.iulri
tante préorcuputioii que dev.iii •'
Ihinùllo noluliou. Connue II awiil t'pui.M' loul».* h* r«.i>M)ur.
DE BALZAC
ces pour se marier et pour subvenir aux dépenses du voyage de Lucien à Paris, il se vit, au début de son mariage, dans la plus profonde misère. Il avait gardé mille francs pour les besoins de son imprimerie, et devait un billot do pareille somme à Postel, le pharmacien. Ainsi, pour ce profond penseur, le problème fut double. Il fallait inventer, et inveiUer promptement ; il fallait enfin adapter les profits de la découverte aux besoins de son ménage et de son commerce. Or, quelle épithète donner à la cervelle capable do secouer les cruelles préoccupations que causent et une indigence à cacher, et le spectacle d'une famille sans pain, et les exigences journalières d'une profession aussi méticuleuse que celle de l'imprimeur, tout en parcourant les domaines do l'inconnu, avec l'ardeur et les enivremens du savant à la poursuite d'un secret qui, do jour en jour, échappe aux plus subtiles recherches? Hélas I comme on va le voir, les inventeurs ont bien encore d'autres maux à supporter, sans compter l'ingratitude des masses à qui les oisils et les incapables disent d'un hommo de génie : — Il était né pour devenir inventeur, il no pouvait pas lairo autre chose. Il ne faut pas plus lui savoir gré de sa découverte qu'on ne sait gré à un homme d'être né prince : il exerce des facultés naturelles! et il a d'ailleurs trouvé sa récompense dans le travail même.
Le mariage cause à une jeune fille de profondes perturbations morales et physiques; mais, en se mariant dans les conditions bourgeoises de la classe moyenne, elle doit, do plus, étudier des intérêts tout nouveaux, et s'initier à des affaires; de \h, pour elle, une phase où nécessairement elle reste en observation sans agir. L'amour de David pour sa femme en retarda malheureusement l'éducation ; il n'osa pas lui dire l'état des choses, ni le lendemain des noces, ni les jours suivans. Malgré la détresse profonde à laquelle le condamnait l'avarice de son père, le pauvre imprimeur ne put se résoudre à gâter sa lune do miel pour le triste apprentissage de sa profession laborieuse et par les enseignemens nécessaires à la femme d'un commerçant. Aussi, les mille francs, le seul avoir, furent-ils dévorés plus par le ménage que par l'atelier. L'insouciance do David et l'ignorance de sa femme dura trois mois 1 Le réveil fut terrible. A l'échéance du billet souscrit par David à Postel, le ménaso se trouva sans argent, et la cause de cette dette était assez connue à Eve pour qu'elle sacrifiât iison acquittement et ses bijoux de mariée et son argcnlerie.Le soir même du payement de cet effet, Évo voulut faire causer David sur ses affaires, car elle avait remarqué qu'il s'occupait do toute autre choro que do son imprimerie. En effet, dès le second mois de son mariage, David passa la majeure partie do son temps sous l'appentis situé au fond de la cour, dans une (K'tite pièce qui lui si'rvailà fondre ses rouleaux. Trois mois après son arrivée h Angoulême, il avait substitué, aux pelot<'S à tamponner les caractères, l'encrier h table et à cylindre, où l'encre se façonne; et se distribue au moyen do rouleaux composés de colle forte et de mélasse. Ce premier perfectionnement de la lypograjjhie fut tellemeni incontestable, (ju'aussitrtt après en avoir vu l'effet, les frères Cointel l'adoptèrent. David avait adossé au mur mitoyen do celle csfx'Te de cuisine im fourneau h hassiiuî en cuivre, sous prélextf; do dépenser moins de charbon pour refondre ses rouleaux, dont les moules rouilh's ('taient rangi's l« long de In muraille, cl qu'il ne refondit pas deux fois. Non-sj'ulement il mit a celle [lièce une solide porte en chêne, iutiTieiireraeiit garnie en lOle, mais («ncore il remplaça les siiles carri'ai-x du chrtssis d'où venait la luniièro parties riires r^n verrez (^•llmeli'', [lour empêcher dn voir du dfliorn l'objel de ses occupations. Au premier mol que dit Eve li D.ivirl au sujet d(; l(Mir .'«venir, il la regarda d'un air inquii'l ei l'arrêlu par ci's paroles :
— Mon enfant, je sais tout ce (jun doit l'inspirer la vue d'un nieller désert el l'es[ièce d'anéantissement commercial où je resU(; mais, vois-tu, rejiril il eu r;iinenanl à la feiièire de leur chamlire, e| lui montrant le n'duit my^li'-rieiiT, nolr(! fortune est là... Nous aurons h souffrir eiiron! pendant quelques mois; mais soulIVons avec pulience, et
laisse-moi résoudre un problème d'industrie qui fera cesser toutes nos misères.
David était si bon, son dévouement devait être si bien cru sur parole, que la pauvre femme, préoccupée, comme toutes les femmes, de la dépense journalière, se donna pour tâche de sauver à son mari les ennuis du ménage. Elle quitta donc la jolie chambre bleue et blanche où ello se contentait de travailler à des ouvrages de femme en devisant avec sa mère, et descendit dans une des deux cages de bois situées au fond de l'atelier pour étudier le mécanisme commercial de la typographie. Durant ces trois mois, l'inerte imprimerie de David avait été désertée par les ouvriers jusqu'alors nécessaires à ses travaux, et qui s'en allèrent un à un. Accablés de besogne, les frères Cointet employaient non-seulement les ouvriers du département, alléchés par la perspective do faire chez eux de forles journées, mais encore quelques-uns de Bordeaux, d'où venaien surtout les apprentis qui se croyaient assez habiles pour se soustraire aux conditions de l'apprentissage. En examinant les ressources que pouvait présenter l'imprimerie Séchard, Eve n'y trouva plus que trois personnes. D'abord l'apprenti que David se plaisait à former chez les Didot, comme font presque tous les prêtes qui, dans le grand nombre d'ouvriers auxquels ils commandent, s'attachent plus particulièrement à quelques-uns d'entre eux; David avait emmené cet apprenti, nommé Cérizet, à Angoulême, où il s'était perfectionné; puis Marion, attachée à la maison comme un chien de garde; enfin Kolb, un Alsacien, jadis homme de peine chez messieurs Didot. Pris par le service militaire, Kolb se trouva, par hasard, à Angoulême, où David le reconout à une revue, au moment où son temps de service expirait. Kolb alla voir David, et s'amouracha de la grosse Marion en découvrant chez elle toutes les qualités qu'un hommo do sa classe demande à une femme : cette santé vigoureuse qui brunit les joues, cette force masculine qui permettait à Marion do soulever une forme de caractères avec aisance, cette probité religieuse à la(iuelle tiennent les Alsaciens, ce dévouement à ses maîtres, qui révèle un bon caractère, et enfin cette économie à laquelle elle devait une petite somme de mille francs, du linge, des robes et des effets d'une propreté provinciale. Marion, grosse et grasse, âgée de trente-six ans, assez flatlée de se voir l'obfet des attentions d'un cuirassier haut de cinq pieds sept pouces, bien bâU, fort comme un bastion, lui sug^'éra naturellement l'idée de devenir imprimeur. Au moment où l'Alsacien reçut son congé définitif, Marion et David en avaient fait un Oiirs assez distingué, qui no savait néanmoins ni lire ni écrire.
La composition des ouvrages dits de ville ne fut pas tellement abondante pendant ce trimestre, que Cérizel n'eût pu y suflire. A la fois compositeur, metteur en pages, et proie de l'imprimerie, Cérizet réalisait ce que Kant appelle une triplicité phénoménale : il composait, il corrigeait sa composition, il inscrivait les commandes, el dressait les factures; mais, le plus souvent sans ouvrage, il lisait des romans, dans sa cage au fond do l'atelier, attendant la commando d'une affiche ou d'un billet de /"n/rc ;w)7. Marion, formée par Séchard père, façonnait le papier, le trempait, aidait Kolb ;'i l'imprimer, retendait, le rognait, et n'en f.iisait pas moins la cuisine, en allant au marché do granil matin.
Quand Evo se fit rendre compte do ce premier trismeslro par C('rizet, elle trouva (jue la recette était de quatre cents francs. La d("|iense, fi raison de trois francs par jour pour ('.('■rizel et Kolb, ipii avaient pour Nnir Jovirnée, l'un deux et l'aulre un franc, s't'levait h trois (mmiIs fVaru's. Or, connno le prix des fourniluros exigées par les ouvrages fabriqués et livn's se montait A cent et (juclipu-s francs, il fut clair pour l'ive ipie, pendant les trois premi(>rs mois de son mariage, David avait perdu ses loyers, l'inh'rêt des capitaux repri'sentés par la valeur do son matériel et de son liH!vet, lesga;,'es de Marion, l'encn', el enfin li's brMU'Hci's (pio doit faire un imprimeur, ce monde do choses exprimées, en langage d miprimerie, par le mol <*/<>/'/''">, expression
EVE ET DAVID
due aux draps, aux soieries employées à rendre la pression do la vis moins dure aux caractères par l'interposition d'un carré d'étofTe (le bhnchel) entre la platine de la presse et lo papier qui reçoit l'impression. Après avoir compris eu gros les moyens de l'imprimerie et ses résultats, Eve devina combien peu de ressources offrait cet atelier desséché par l'activité dévorante des frères Cointet, à la fois fabricans do papier, journalistes, imprimeurs, brevetés de l'évèché, fournisseurs de la ville et de la préfecture. Le journal que, deux ans auparavant, les Séchard père et llls avaient vendu vingt-deux mille francs, rapportait alors dix-huit mille francs par an. Eve reconnut les calculs cachés sous l'apparente générosité des frères Cointet, qui laissaient à l'imprimerie Séchard assez d'ouvrage pour subsister, et pas assez pour qu'elle leur fît concurrence. En prenant la conduite des affaires, elle commença par dresser un inventaire exact de toutes les valeurs. Elle employa Kolb, Marion et Cérizet à ranger l'atelier, le nettoyer et y mettre de l'ordre. Puis, par une soirée où David revenait d'une excursion dans les champs, suivi d'une vieille femme qui lui portait un énorme paquet enveloppé de linges, Eve lui dcmnmla des conseils pour tirer parti des di'bris que leur avait lais- .sés lo père Séchard, en lui promettant do diriger à elle seule les affaires. D'api^s l'avis de son mari, madame Séchard employa tous les restans do papier qu'elle avait trouvés et mis par espèces, à imprimer sur deux colonnes et sur une seule feuille ces légendes populaires coloriées que les paysans collent sur les murs de leurs chaumières : l'histoire du Juif-Errant, Robcrt-Ie- Diable, la belle Maguelonne, le récit de quelques miracles. Eve fit de Kolb un colporteur. Cérizet ne perdit pas un instant, il composa ces pn^es naïves et leurs grossiers ornemrns de|iuis lo malin jusqu'au soir. Marion suffisait nu tirage. Madame Chardon se chargea de tous les soins domestiques, car Eve coloria les gravures. En deux mois, gnlceà l'activité de Kolb et fi sa probité, madame Séchard vendit, h douze lieues à la rondo d'Angûuli''me, trois mille feuilles qui lui coûtèrent trente francs ?i fabriquer, et qui lui rapportèrent, h raison do deux sous pièce, trois cents francs. Mais, quand toutes les chaumières et les cabarets furent tapissés do ces légendes, il fallut songer l\ quelque autre spiTulatinTi, car l'Alsacienne fioiivait fins voyager nii-dclh du dt'fiartcmrnt. Ivve, qui remuait tout dans l'imprimerie, y trouva la collection des figures nécessaires à l'impression d'un almanach dit des nerger.i, où les choses sont représenl('>es par des signes, par des images des gravures en rou^'e, en noir ou on bleu. Le vieux Si'chard, ipii nr' savait ni lire ni écrire, avait Jadis gagné beaucoup «l'argent h ini|>rimer ce livre, destiné a ceux qui ne savent pas lire. Cet almanach, qui se vend un .sou, consiste en une feuille pliée sDixanle-qnntre fois, ccMjui Cunstilu<> un iii-r/i décent vinRl-huil paRcs. Tout lii'uri'uso (lu succès (lo ces (cuillcs volantes, industrie h l(iiiU(^ll(> s'adonnent surtout les petites imprimeries (le (irovinee, madame Si'chard entreprit VÀlmanarh den Berger» sur une grande échelle on y lonsacraiil ses béniWiccs. Le papier dil VAlmanarh dru llrrgrrs, dont plusieurs millions d'cTemplairi's se vendeiil annue leinenl en Trance, est plus (,tossier ((lie celui de VAlmtwarh l.ii'grnin, et cortie environ qiialre francs la rame IinpriiîK'c, (elle rnnu', (pil contient (■iu(| cents lèuilles, se vend donc, h raiMin d'un sou la feuille, vingt cin(| (rane^. Madame Séchard résolut d'employer cent rames à un premier tirage, ce (|ui laisiiit cin- (pwinte mille almaiiac.hs /i placer, ol deux mille francs do liéni'lice h renu illir.
yuoi(l(iii distrait ( oumie devait l'/^lrn un homme si profondément occupé, David fut surpris, on donnaul un coup d'o'il II .son nielicr, d'rntendre ^roKHor niw presse, Ol de voirCiVizel toujours debiuil, cniiiposaiit sous la dirorlion (le niadauie St-chard. Le jour où il y erdra pour surveiller les opérations entreprises par Eve, (e fut un I" au Iriomnhe pour elle (pie rap|>robatioii do suii miiri, (|ui trouva l'airnirede riilnianacli oxcelleiilo. Au-wi Dnvid promil-ilses conseils [loiir l'emploi des onrrPH de «llverHos couleurs (pie uécos-silenl les cDiiIigurnlions (Je cel aimnnneli, où tout
parle aux yeux. Enfin, il voulut refondre lui-mâme les rouleaux dans son atelier mystérieux, pour aider, autant qu'il le pouvait, sa femme dans celte grande petite entreprise.
Au milieu de cette activité furieuse, vinrent les désolantes lettres par lesquelles Lucien apprit à sa mère, à sa sœur et à son beau-frère son insuccès b\ sa delres.se à Paris. On doit comprendre alors qu'en envoyant à cet enfant gâté trois cents francs, Eve, madame Chardon et David avaienr offert au poëte, chacun de leur côté, le plus pur do leui sang. Accablée par ces nouvelles, et désespérée de gagner si peu en travaillant avec tant de courage, Eve n'accueillii pas sans effroi l'événement qui met le comble à la joie des jeunes ménages. En se voyant sur le point do deveni mère, elle se dit : — Si mon cher David n'a pas atteint le but de ses recherches au moment de mes couches, que deviendrons-nous?... Et qui conduira les affaires naissantes de noire pauvre imprimerie?
VAImanach des Bergers devait être bien fini avant le premier janvier; or, Cérizet, sur qui roulait toute la composition, y mettait une lenteur d'autant plus désespérante, que madame Séchard ne connaissait pas assez l'imprimerie pour le réprimander. Elln se contenta d'observer ce jeune Parisien. Orphelin du grand hospice des EnHins-Trouvés de Paris, Cérizet avait été placé chez messieurs Didol comme apprenti. De quatorze à dix-sept ans, il fut le séide de Séchard, qui le mit sous la direction d'un des plus habiles ouvriers, et qui en fit son gamin, son page typographique; car David s'intéressa naturellement h Cérizet on lui trouvant de l'intelligence, et il conijiiitson affection en lui procurant quelques plaisirs et des douceurs que lui inlerdisaii son indigence. Doué d'une assez jolie petite figure chafouine, à chevelure rousse, les yeux (l'un bleu trouble, Cérizet importa les mœurs du gamin de Paris dans la capitale do l'Angoumois. Son esprit vif o( railleur, sa malignité, l'y rendirent redoutable. Moins surveillé par David h Aiigouléme, soit que, plus .Igé, il insiiirât plusde rontinnce à son mentor, soit iiue l'imprimeur comptât sur l'influenc de la province, Cérizet devint, à l'insu de son luleur. lo don Juan en casquette de troisou quatre petites ouvrières, et se déprava complètement. Sa moralilt'. fille des cabarets parisiens, prit l'intérêt personnel pour uniijue loi. D'ail, leurs, Cérizet, qui, selon l'expression populaire, devait tirer à la conscription l'anni'i» suivante, se voyiiil sans carrière; aussi fit-il des dettes on ponsinl que dans six m(>is il deviendrait soldat, et qu'alors aucun de ses cr<<anc!ers ne pourrait courir après lui. David conservait iiuehjue autorité sur ce garçon, non pas b caiisi» do son litre de malin», non pas pour s'i'^lrt* init'ressé ii lui. mais |sirce ipio l'oignmin de Paris reconnaissait en David une linulo ingenre. C.i'rizet fraternisa bienti'^l avec les ouvriers desCointellitet, attiré vers eux par la pniss.inre «le la vesle, de la blouse, eiiliii par l'espril de ror|>s, plus inOurnl poul-t^lre dan-i les classes inft'rieures (jue dans les rlavios supérieures. Iwns cette (r('i|uenlnlion, ("éri/el perdit l<> |iou de bonnes dotMrines <iu(> David lui avait inrul(iuées; m'annioinn quand on le plaisjmlnil sur les $aboH de son niolier, lenno de mépris donné par les Ours aux vieilles pn>v^s <!«» S<*. chard, en lui montrant IcÀ ni. Il ' .• ,
niimhrede dou/e. 'pil f.mrlio! ■
lier des (Minitel, où la seuli- pr. il
h faire les épreuves, il pn-nail iiuore le puii de Diitid, o Jetait avec orgueil ces paroles nu ne* «les hliigumri : — Avec ses sjibots. mon Naïf ira plus loin <|ue 1 ^ ' ' leurs bilboquets en 1er, d'o'i il ne sort ip mes^ol II rlii<r<-ho ini .secret <pd fera la qu' imprimeries de l'rnnc(> et de Navnrri'l... - i hk'h haut proie h (pinrnnle wmk, lu ns pour i '
rep.i'seiisel lui riq>imdnil-on. —Tiens, rlle ■-! j.. ■ . |ili<pi.iil Ci'ri/el, et r'pst plu» agréable h voir ipie I' .« WH/Jrude VO.S lunirKOOls. — KiU-o (pio In vue «le .VI li'mino lo iiourrilî
Do la splu^ro du rnhnrol ou do |.i porlo Ao l'tmpnmerio. où ros disputes amicale» nvaieni luu, quel<|ti''i lueur» p:ir
DE BALZAC
vinrent aux frères Coinlet sur la situation do l'imprimerie Séchard ; ils apprirent !a spéculation tentée par Eve, et jugèrent néressairc d'arrêter dans son essor une cntreprîse qui pouvait mettre cotte pauvre femme dans une voie de prospérité.
— Donnons-lui sur les doigts, afin de la dégoûter du commerce, se dirent les deux frères.
Celui des doux Cointet qui dirigeait l'imprimerie rencontra Cérizet, et lui proposa de lire dos éprouves pour eux, à tant par épreuve, pour soulager leur correcteur, qui no pouvait suffire à la lecture de leurs ouvrages. En travaillant quelques heures de nuit, Cérizet gagna plus avec les frères Cointet qu'avec David Sécliard pendant sa journée. Il s'ensuivit quelques relations entre les Cointet et Cérizot, à qui l'on reconnut de grandes facultés, et qu'on plaignit d'Atrc placé dans une situation si défavorable à ses intérêts.
— Vous pourriez, lui dit un jour l'un des Cointet, devenir prote d'une imprimerie considérable où vous gagneriez six francs par jour, et avec votre intelligence vous arriveriez à vous faire intéresser un jour dans les atfaires. — A quoi cela peut-il me servir d'être un bon prote? répondit Cérizet, je suis orphelin, je fais partie du contingent do l'année prochaine, et, si je tombe au sort, qui est-ce qui me paiera un homme?... — Si vous vous rendez utile, répondit le riche imprimeur, pourquoi no vous avanceraiton pas la somme nécessaire à votre libération ? — Ce ne sera toujours pas mon Naïf, dit Cérizet. — Bah 1 peut-être aura-t-ii trouvé le secret qu'il cherche...
Cette phrase fut dite de manière à réveiller les plus mau- ^^ises pensées chez celui qui 1 écoutait ; aussi Cérizet lança-t-il ou fabricant de papier un regard qui valait la plus pénétrante interrogation. — Je ne sais pas do quoi il s'occupe, répondit-il prudemment en trouvant le bourgeois muet, mais ce n'est pas un homme à chercher dos capitales dans son bas de casse' ! — Tenez, mon ami, dit l'imprimeur en prenant six fouilles du Paroissien du diocèse, et les tondant à Cérizet : si vous pouvez nous avoir corrigé cela pour demain, vous aeroz domain dix-huit francs. Nous ne sommes pas méchans , nous faisons gagner do l'argent au proie do notre concurrent ! Enfin, nous pourrions laisser madame Séchard s'engager dans l'afTairo do VAlmanach des Bergers, et la ruiner; eh bien! nous vous pormoitons do lui dire que nous avons entrepris un Almanach des Vergers, et do lui faire observer qu'elle n'arrivera pas la première sur la place...
On doit comprendre niaiiUemnt pourquoi Cérizot allait si lentement sur la composition do l'almanach. En apprenant que les Cointet troublaient sa pauvre petite spéculation, ICve fui saisie do terreur, et voulut voir une preuve d'alla(;liemenl dans la communication, assez hypocritement faite par Cérizi't, de la concurrence qui l'altondait; mais elle surprit bientôt chez son unique compositeur rpiel(|ues indices d'une curiosité trop vive qu'elle voulut atlrihuer h son fl^îo.
— CiTizel, lui dit-elle un matin, vous vous posez sur le pas de la porto, et vous atlondez M. Sécliard au passage n(ln d'examiner ce qu'il cache, vous regarJi'z dans la cour quand il sort de l'ulcliiT h fondn» les rouleaux, au li(^u (l'achever In com[)osilion di; noire almanach. Tout cela n'est pashien, surtout quand vous me voyez, moi, sa femme, respectant ses secrets, et me donnant tant de mal pour lui laisser la liberté de s(! livrer h ses travaux. Si vous n'aviez pas perdu lanl de lenips, l'idinanach serait fini, Kolb en vendrai! di'-j'i, lis l'.oiiili'l ne pouirairnl nous faire aucun tiirl. — l'.li I iriadiiine, n'-pomlit Cérizid, pour cpiaranto sous par jour que je ^aj^iie Ici, croyez-vou.s quf! ce no soit |)a.s assez de vous faire pour cent sou.s de composition? Main .si je n'avais pas des épreuves h lire le soir pour les iii'TM Coinlel, j(! pourrais bien me nourrir d<i son, — Vous êtes ingrat de hiinne lii'iin-, vous jerez viilre chemin, n';- (londil live, nlt^'iiili! un ru'ur moins jiar li'S reproches de I érizel que par la gros'-ièrelé ili^ .son ucceni, par.sanieiiuïonle «lliludc et [lar l'agression do se» regards. — Ce uo
sera toujours pas avec une femme pour bourgeois, car alors; le mois n'a pas souvent trente jours.
En se sentant blessée dans sa dignité de femme, Eve jota sur Cérizot un regard foudroyant et remonta chez elle. Quand David vint dîner, elle lui dit : — Es-tu siV, mon ami, de ce petit drôle de Cérizet? — Cérizet ? rèpondit-il. Eh ! c'est mon gamin, je l'ai formé, jo l'ai eu pour teneur de copie, jo l'ai mis à la casse, enfin il me doit d'être tout ce qu'il est 1 Autant demander à un père s'il est sûr de son enfimt...
Eve apprit à son mari que Cérizet lisait des éprouves pour le compte des Coinlet.
— Pauvre garçon I il faut bien qu'il vive! répondit David avec l'humilité d'un maître qui se sentait en faute. — Oui; mais, mon ami, voici la difiërence qui existe entre Kolb et Cérizot; Kolb fait vingt lieues tous les jours, dépense quinze ou vingt sous, nous rapporte sept, huit, quelquefois neuf francs de feuilles vendues, et ne me demande que ses vingt sous, sa dépense payée. Kolb se couperait la main plutôt que de tirer le barreau d'une presse chez les Coinlet, et il ne regarderait pas les choses que tu jettes dans la cour, quand on lui oflVirait mille écus; tandis que Cérizet les ramasse et les examine. ^
•Les belles âmes arrivent difficilement à croire au mal, à l'ingratitude ; il leur faut de rudes leçons avant de reconnaître l'étendue do la corruption humaine; puis, quand leur éducation en ce genre est faite, elles s'élèvent à uno indulgence qui est le dernier degré du mépris.
— Bah 1 pure curiosité de gamin do Parisl s'écria donc David. — Eh bien ! mou ami, fais-moi le plaisir de desce»dre à l'atelier, d'examiner ce que ton gamin a composé depuis un mois, ot do me dire si, pendant ce mois, il n'aurait pas dû finir notre almanach.
Après lo dîner, David reconnut que l'almanach aurait dû Cire composé en huit jours ; puis, en apprenant que les Cointet en préparaient un semblable, il vint au secours de sa femme : il lit interrompre à Kolb la vente des feuilles d'images, et dirigea tout dans son atelier; il mit entrain lui-même une forme que Kolb dut tirer avec Marion, tandis que lui-même tira l'autre avec Cérizot, en surveillant les impressions en encres do diverses couleurs. Chaque couleur exige une impression séparée. Quatre encres dilVérenlos v(-ulcnt donc quatre coups do presse. Imprimé quatre fois pour une, VAlmanach des Bergers coûte alors tant à établir, qu'il se lalirique exclusivement dans les ateliers de province, où la main-d'œuvre et les intérêts du capital engage dans l'imprimerie sont prosijue nuls. Ce produit, ([uelquo grossier qu'il soit, est donc interdit aux inifirimories d'où sortent de beaux ouvrages. l'ourla première fois depuis la nMraite du vieux Séchard, on vil alors deux presses roulant dans ce vieil atelier. Quoique l'almanach l't^l , dans son genre, un chef-d'œuvre, néanmoins Ev(i lut obligée de le donner h deux liards, car les frères Cointet donnèreni le leur à trois centimes aux colporteurs; elli' fil ses frais avec lo colportage, elle gagna sur les venrles directement faites par Kolb : mais sa spéculation fui manquéo. En se voyant devenu l'objet de la défiance dosa belle palronno. Cérizet se posa dans son for intérieur en adversaire, el il se dit : — Tu me sinipeonnes, je me vengerai 1 L(> gamin d(> Paris est .'liiisi fiit. C('rizot nccopla diinc de MM. Coinlet frères des (■'iiuilumens évideniiiieiil Inip forts pour la lecture dos ('preuves (pi'il allait cherclK'r à leur bureau tous les soirs, (H (pi'il leur rendait tous les matins. En causant tous l(!S jours davantage avi^c eux, il se familiarisa, finit par apercevoir la possibilité de .se li- |j('rer du service niililaire, ipi'ou lui présentait connue uppAt; et, loin d'avoir?! le cnrromiiro, les Coinlet entendirent di^ lui les pr(wniers mots relalivemeiit h respionnage et h rcX|iloilati()n du secret ipii^ cliercliail David. liKpiiète en voyant cmiibicn elle devait peu ((nnpter sur CiTizet, et diiiis riiiipiissiliilil(i (l(( trouver un autre Kidb, l''ve nVsolut d(^ renvii)cr ^ulliqu(^ coinposileur, en (|ui sa se(-onde vue d(3 feiiiuK^ almanU* lui lit voir un tratire ; mais, commo c'était la mort de .sou imprimerie, elle prit uno résolution
EVE ET DAVID
virile : elle pria par une lettre monsieur Métivier, le correspondant de David Séchard, des Cointet, et de presque tous les fabricans de papier du département, de faire mettre dans le Journal de la Librairie, à Paris, l'annonce suivante :
« A céder, une imprimerie en pleine activité, matériel 0 et brevet, située à Angoulôme. S'adresser, pour les cou- » ditions, à monsieur Métivier, rue Serpente. »
Après avoir lu le numéro du journal où se trouvait cette annonce, les Cointet se dirent : — Cette petite femme ne manque pas de tête, il est temps de nous rendre maîtres de son imprimerie en lui donnant de quoi vivre ; autrement, nous pourrions rencontrer un adversaire dans le successeur de David, et notre intérêt est de toujours avoir un œil dans cet atelier.
Mus par celte pensée, les frères Cointet vinrent parler h David Séchard. Eve, à qui les deux frères s'adressèrent, éprouva la plus vive joie en voyant le rapide effet do sa ruse, car ils ne lui cachèrent pas leur dessein de proposer à monsieur Séchard défaire des impressions h leur compte : ils étaient encombrés, leurs presses ne pouvaient suffire à leurs travaux, ils avaient demandé dos ouvriers à Bordeaux, et se faisaient fort d'occuper les trois presses de David.
— Messieurs, dit-elle aux deux frères Cointet, pendant que Cérizet allait avertir David de la visite de ses confrères, mon mari a connu chez messieurs Didot d'excellens ouvriers, probes et actifs, il se choisira sans doutf; un successeur parmi les meilleurs... Ne vaut-il pas mieux vendre son établisisement une vingtaine do mille francs, qui nous donneront mille francs do rente, que de perdre mille francs par an au métier que vous nous fuites faire ? Pourquoi nous avoir envié la pauvre petite spéculation de notre alnianach, qui, d'ailleurs, appartenait à celte imprimerie ? — Eh I pourquoi, madame, ne pas nous en avoir prévenus? nous ne serions pas allés sur vos brisi''es, dit gracieusement celui des deux frères qu'on appelait le grand Cointet. — Allons donc, messieurs, vous n'avez commencé votre almanach qu'après avoir appris par Cérizel que je faisais lo mien.
En disant ces paroles vivement, elle regarda celui qu'on appelait lo grand Cointet, et lui fit baisser les yeux. Elle acquit ainsi la prouve de la trahison de Cérizet.
Ce Cointet, le directeur do la papeterie et des afliiires, était t)eaucoup plus habile commerranl (|uoson Irère Jean, (|ui conduisait d'ailleurs rim[irimene avec une grande intelligence, mais dont la capacité pouvait se comparer?! celle d'un coloni'l ; tandis cpie Boniface était un général, auquel Jean laissait le commandement en rhel. Bonifare, hoiiuiio vec l'I maigre, à ligure jaune comme un cierge, et marbri'e d(! plaques rouges, à bouche sern-e, et dont les yeux avaient de la ressemblance avec ceux des chats, n» .s'emportait jatrais ; il écoulait avi-c le calme d'un dé-vot les plus grosses injures, et réfiondalt d'une voix doiK e. Il allait h la messe, il c(inless(>, el counnumail. Il r.ielwiil sons .SOS manières patelines, .■•ous un extérieur presque mou, la ténacité, l'ambition du pr*^lro el l'avidité du négociant dévoré par la soif fle< richesses et des honneurs. Dès lKi2<). le grand Coinlel voulait tout ce ipie la lioiirgeoisie a llui [lar obtenir ii la Uivolulfoii de IH.'K). l'Ieui di' haine contre l'arislorratii'. inchllen ni en matière dereliginn, ilétalldi'viil rom me Bonaparte fut monlngnanl. Son épine dorsale llérhissait avec une merveilleuse lleiiilillilé devant la noblesse el l'iidniinislralion, pour les.pielles il se laivail peljl, humble et complaisanl. Etilln, [mur [n'imlre ci't hiaïune p.ir un Irait dont la valeur sera bien npprécli'e par des gms liabilnés ,"i traiter les aflaires, il pnriail des roiivrves/i verres blei s ,î l'aide desipielles il cachait son regard, s<nn prétexte de préserri-r su vue de I'i'm lalanln ri-verbéralinii de la lumière dans uno vdie u\\ la terre, où le< construitions sonl lii.iii. r.hes, et oii rinteiisib- ilti jour est augmenli'e pir la grande élévalioTi du Aol. (,»ucjlipie s» taille ne lut qu'un peu nu-
dessus de la moyenne, il paraissait grand à cause de sa maigreur, qui annonçait une na'ure accablée de travail; une pensée en continuelle fermentation. Sa physionomie jésuitique était complétée par ime chevelure plate, grise, longue, taillée à la façon de celle des ecclésiasliques, et par son vêtement qui, depuis sept ans, se composait d'un pantalon noir, de bas noirs, d'un gilet noir, et d'une lévite (lo nom méridional d'une redingotle) en drap couleur marron. On l'appelait lo grand Cointet pour le distinguer de son frère, qu'on nommait le gros Cointet, en exprimant ainsi le contraste qui existait autant entre la taille qu'entre les capacités des deux frères, également redoutablesd'ailleurs. En ellet, Jean Cointet, bon gros garçon à lace flamande brunie par le soleil de l'Angouniois, petit et court, pansu comme Sancho, le sourire sur les lè\Tes, les épaules épaisses, produisait une opposition frappante avec son aîné. Jean ifo ditlérait pas seulement de physionnomie et d'intelligence avec son frère, il profe>sait des opinions presque libérales, il était centre gauche, n'allait ù la messe que les dimanches, el s'entendait à merveille avec les commerçans libéraux. Quelques négocians de L'Houmeau prétondaient que cette divergence d'opiiHons était un jeu joué par les deux frères. Lo grand Cointet exploitait avec hal)il(>té l'apparente bonhomie de son frère, il se servait de Jean comme d'une massue. Jean se chargeait des paroles dures, des exécutions qui répugnaient à la mansuétude do son frère. Jean avait le département des colères, il s'emportait, il laissait échapper des propositions inacceptables, qui rendaient celles do son frères plus douces ; et ils arrivaient ainsi, tôt ou lard, à leurs lins.
Eve, avec le lact particulier aux femmes, eut bienli>t liéviné le caractère des deux frères ; aussi resta-t-elle sur sos gardes en pn-seiice d'adversaires si dangereux. David, déj?> mis au fait par sa femme, écouta d'un air proibndément distrait les propositions de ses ennemis.
— Entendez-vous avec ma femme, dit-il aux deux Cointel en sortant du cabinet viln'' pour n>tourner dans son (M>lil laboratoire, elle est plus au fut de mon uupruuerie que je ne lo suis moi-même. Je m'occupe d'une alVaire qui sera plus lucrative quo ce pauvn' établissement, el au moyen de lai|uello je ri'parerai les perles que j'ai laites avec vous... — Et comment? dit le gros Cointet en riant.
Evo regarda son mari pour lui rccoHimandor la prudence.
— Vous serez mes tributaires, vous el tous roux qui consomment du papier, répondit David. — Et que cherchrivous donc? demand.i Benoll-llonirace Coinlel.
Quand Bonifare eut Iflché sa demande d'un Ion doux el d'une façon insinuante, Eve regarda d(< nouveau son mari [lour l'engager i\ ne rien réjiondre ou î» n'poiulro quelque chose «pu ne lill rien.
— Je cherche à lliliriipier le papier U cinquante pour renl au-dessous du ()rix actuel de revient...
El il s'en alla sans voir le n-gard que les deux frères éçhanKèrent, el par leipiel ils se disaient : — Cet homino devait être lin iii\enleiir : on no pournil pas avoir son encolure et resl.roisiri — l':T(loilons-le, disait Bonifhre. — El comment? disait Jean.
— David agil avec vous comme avec moi, dil niad.iine Sérhanl. Quand je faN la curieuse, il se délie s.ins dtuiie de mon nom, et me jolie celle phrase ipii n'es! ayti"* tout ipi'iiu progaiume. — Si votre m.iri pe\il rénli«>r c<> programme. Il lera c«rtniiionienl fortune plusTnpiilrmrnt i]nr par rimi>rinierie, et je ne m'étonne plus île I
gor cet elatilivsomeiil, reprit Boiulaceen se i l'atelier di*serl où Koll) assis sur un nls IV.i!; , i
avec une gousse d'flil ! mais II nous conviendrai p^u <K> voir colle im|<riiuerii> aux iiiaiin iriin ine.-ntuiil .iriif. r--niiianl. ainbiheut, el |MUl-êln» pouri '
nous eiilrndre. m, |>nr eXoni(>le. voi, I
pour uno ci-rlniiio somme voim niaieip i vriers, qui Irnvnillernil pour nous, wuis »oin« it»-"», comme cela se fait * rnris. nous orcuprrioiis. »'*<'«'* gar*-m pour lui i-ruieiin» .le vous psyer «u lrj»-boo
DE BALZAC
loyer et de réaliser de petits profits. — Cela dépend de la somme, répondit Eve Séciiard. Que voulez-vous donner? ajouta-t-elle en regardant Boniface de manière à lui faire voir qu'elle comprenait partaitemrnt son plan. — Mais quelles seraient vos prétentions? répliqua vi- ■yement Jean Cointet. — Trois mille francs pour six mois, dit-elle. — Eh I ma chère petite dame, vous parliez de vendre votre imprimerie vingt mille francs, répliqua tout doucettement Boniface. L'intérêt de vingt mille francs n'est que de douze cents francs à six pour cent.
Eve resta pendant un moment tout interdite, et reconnut alors tout le prix de la discrétion en affaires.
— Veus vous servirez de nos presses, de nos caractères, avec lesquels je vous ai prouvé que je savais faire encore de petites affaires, reprit-elle, et nous avons des loyers à payer à monsieur Séchard le père, qui ne nous comble pas de cadeaux.
Après une lutte de deux heures. Eve obtint deux mille francs pour six mois, dont mille seraient payés d'avance. Quand tout lut convenu, les deux frères lui apprirent que leur intention était de faire à Cérizet le bail des ustensiles de l'imprimerie. Eve ne put retenir un mouvement de surprise.
— Ne vaut-il pas mieux prendre quelqu'un qui soit au fait de l'alelier ? dit le gros Cointet.
Eve salua les deux frères sans répondre, et se promit de surveiller elle-même Cérizet.
— Eh bien ! voilà nos ennemis dans la place 1 dit en riant David à sa femme quand au moment du dîner elle lui montra les actes à signer. — Bah I dit-elle, je réponds do l'attachement de Kolb et de Marion ; à eux deux, ils surveilleront tout. D'ailleurs, nous nous faisons quatre mille francs de rente d'un mobilier industriel qui nous coîitait do l'argent, et je te vois un an devant loi pour réaliser, tes espérances I — Tu devais être la femme d'un chercheur d'inventions ! dit Séchard en serrant la main do sa femme avec tendresse.
Si le ménage de David eut une somnrie suffisante pour passer l'hiver, il se trouva sous la surveillance de Cérizet, el, sans le savoir, dans la dépendance du grand Cointet.
— Ils sont il nous 1 dit en sortant le directeur de la papeterie à son frère l'imprimeur. Ces pauvres gens vont s'haiiituer à recevoir le loyer de leur imprimerie ; ils compteront là-dessus, et ils s'endetteront. Dans six mois nous ne renouvellerons pas le bail, et nous verrons alors re que cet homme do génie aura dans son sac, car nous lui proposerons de le tirer de peine en nous associant pour exploiter sa di'couverte.
Si quelque rusé commerçant avait pu voir le grand Coinlel pronmicf-ant ces mots : en nous associant , il aurait comfiris ijue le danger du mariage est encore moins grand h la mairie qu'au tribunal do Commerce. N'(îlait-co pas trop déjà que ces ft-roces chasseurs fussent sur les traces do leur gibier? David et sa femme, aidiVs par Kolb et i)ar Marion, étaient-ils en état do résister aux ruses d'un Boniface rx)intet?
Quand l'époque des couches do madame Si-chard arriva, le billet (le cinq cents francs envoyi^ par Lucien, joint nu second payement de ('.(•rizet, permit (I(î sullire h toutes les dépenses. Eve, .sa mère et David, (jui se croyaient oublit's pur Lucien, éprouvèrent alors une joie égalo à cf-llo (|uo leur doiinaienl les premiers succès du poêle, dont les débuts dans le journalisme firent encore plus do tapage à Angoulénu) t\u'ii Paris.
Ivndormi dans uni; sécurili- Irompeuse, David chancela sur ses jambes en recevant do son beau-frère ce mot cruel.
« Mon cher David, j'ai négocié, chez Mélivier, trois bil- IrLs signés de loi, ffiits à mon ordrr-, h un, deux el trois moii (iV'cliénnce. ICnlre cello négociation cl mon suicide, jni choisK'.clle liorrilii() res.^ourcd qui, sans doute, le gênera beaucoup. Je fexplifpierai dans quelle nécessité je me trouve, ci Je (Achorai d'ailleurs do l'envoyer les fonds ù l'échédiico.
« Brûle ma lettre, no dis rien ni à ma sœur ni à ma » mère, car je t'avoue avoir compté sur ton héroïsme bien » connu de
» Ton frère au désespoir,
» Lucien de Rubemprê. »
— Ton pauvre frère, dit David à sa femme, qui relevait alors de couches, est dans d'affreux embarras, je lui ai envoyé trois billets de mille francs, à un, deux et trois mois ; prends-en note.
Puis il s'en alla dans les champs afin d'éviter les explications que sa femme allait lui demander. Mais en commentant avec sa mère cette phrase pleine de malheurs, Eve, déjà très-inquiète du silence gardé par son frère depuis six mois, eut de si mauvais pressentimcns, que, pour les dissiper, elle se résolut à faire une de ces démarches conseillées par le désespoir. Monsieur de Rastignac fils était venu passer quelques jours dans sa famille, et il avait parlé do Lucien en assez mauvais termes pour que ces nouvelles de Paris, commentées par toutes les bouches qui les avaient colportées, fussent arrivées jusqu'à la sœur el à la mère du journaliste. Eve alla chez madame de Rastignac, y sollicita la faveur d'une entrevue avec le fils, à qui elle fit part de toutesses craintes en lui demandant la vérité sur lasiluation de Lucien à Paris. En un moment, Eve apprit la liaison de son frère avec Coralie, son duel avec Michel Chrestien, causé par sa trahison envers d'Arthez, enfin toutes les circonstances de la vie de Lucien, envenimées par un dandy spirituel, qui sut donner à sa haine et à son envie les livrées de la pitié, la forme amicale du patriotisme alarmé sur l'avenir d'un grand homme, et les couleurs d'une admiration sincère pour le talent d'un enfant d'Angoulôme, si cruellement compromis. Il parla des fautes que Lucien avait commises et qui venaient de lui coûter la protection des plus hauts personnages, de faire déchirer une ordonnance qui lui conférait les armes et le nom do Rubemprê.
— Madame, si votre frère eût été bien conseillé, il serait aujourd'hui dans la voie des honneurs et le mari de madame de Bargeton; mais que voulez-vous ?... il l'a quittée, insulté ! Elle est, à son grand regret, devenue madame la comtesse Sixte du Chûtelet, car elle aimait Lucien. — Est-il possible !... s'écria madame Séchard. — Votre frère est un aiglon que les premiers rayons du luxe et do la gloire ont aveuglé. Quand un aigle tombe, qui peut savoir au fond do quel précipice il s'arrêtera : la chute d'un grand hommo est toujours en raison do la hauteur à laquelle il est parvenu.
Eve revint épouvantée avec cette dernière phrase, qui lui traversa le cœur comme une flèche. Blessée dans les endroits les plus sensibles do son Ame, elle garda chez elle le plus profond silence; mais plus d'une larme roula sur les joues et sur le front de l'enfant (lu'cllo nourrissait. Il est si difficile do renoncer aux illusions que l'esprit do famille autorise el qui naissent avec la vie, ([u'Evc so défia d'Iùigèno de Rastignac ; elle voulut entendre la voix d'un vi'rilablo ami. Elle écrivit donc une lettre touchante à d'Arthez, donl l'adresse lui avait été donnée (lar Lucien, au temps oii Lucien ('tut enthousiaslo du Cénacle, et voici la n''ponse (lu'elle reçut :
« Madame, » Vous nu! demandez la vérilii sur la vio que mèno à Paris monsieur votre fièro, vous touUîz être éclairée sur son av((nir : et, pour m'engager à vous répondre franchomenl, vous me répéti'z ce qu(! vous en a <lil monsieur do Ilasti({nac, en me deniaiidant si de tels faits sont vrais. Eu C(^ ijui me coiiceriKs niadaiiii', il faut reclilier, à l'avanlago de Lui ieii, les ciinlideiices dt! monsieur dt^ Itaslignac. Votre frère a épmuvé des remords, il est venu me montrer la critique de nidii livr(>, en me disant ipi il no pouvait so résoudre à la publier, malgrt'î li^ danger (|U0 sa di'sobéissanco aux ordres de son p.uli taisait courir à une personno bien chère. Hélas 1 inadanui, lu lAclio d'un écrivain est
ÈVÉ ET DAVID.
de concevoir les passions, puisqu'il met sa gloire à les exprimer : j'ai donc compris qu'entre une maîtresse et un ami, l'ami devait être sacrifié. J'ai facilité son crime à votre frère, j'ai corrigé moi-même cet article UhelUcide et lai complètement approuvé. Vous me demandez si Lucien a conservé mon estime et mon amitié. Ici, la réponse est difficile à faire. Votre frère est dans une voie où il se perdra. En ce moment, je le plains encore ; bientôt je l'aurai volontairement oublié, non pas tant à cause de ce qu'il a déjà fait que do ce qu'il doit faire. Votre Lucien est un homme do poésie et non un poëte, il rêve et ne pense pas, il s'agite et ne crée pas. Enfin c'est, permettez-moi do le dire, une femmelette qui aime à paraître, lo vice principal du Français. Ainsi Lucien sacrifiera toujours le meilleur do ses amis au plaisir do montrer son esprit. Il signerait volontiers demain un pacte avec le démon, si ce pacte lui donnait pour quelques années une vie brillante et luxueuse. N'a-t-il pas déjà fait pis en troquant son avenir contre les passagères délices de sa vie publique avec une actrice? En ce moment, la jeunesse, la beauté, le dévouement do cctto femme, car il en est adoré, lui cachent les dangers d'une situation que ni la gloire, ni le succès, ni la fortune, no font accepter par le monde. Eh bien I à chaque nouvelle séduction, votre frère ne verra, comme aujourd'hui, que les plaisirs du moment. Rassurez-vous, Lucien n'ira jamais jus(|u'au crime, il n'en aurait pas la force ; mais il accepterait un crime tout fait, il en partagerait les profits sans en avoir partagé les dangers : ce qui semble horrible à tout le monde, niAme aux scélérats. Il se méprisera lui-même, il se repentira ; mais, la nécessité revenant, il recommencerait, car la volonté lui manque : il est sans force contre les amorces do la volupté, contre la satisfaction do ses moindres ambitions. Paresseux comme tous les hommes à poésie, il se croit liabilo en escamotant les difficultés au lieu de les vaincre. Il aura du courage à telle heure, mais à telle autre il sera lûche. Et il no faut pas plus lui savoir gré <le son courago quo lui reprocher sa lAcheté : Lucien est uno harpe dont les cordes se tendent ou s'amollissent au gré des variations de l'atmosphère. Il pourra faire un beau livre dans uno phase de colère ou d(; bonlieur, et no pas être scnsiblo au succès, après l'avoir cepenilnnt désiré. Dès les premiers jours do son arrivée à Paris, il est !omb(! dans la d(!ponilance d'un jeune homme sans moralit('', mais dont l'adressi" et rex[}éri('nce au milieu des difficultés de la vie litli'raire l'ont ('bldui. Ce prestidigitateur a complètement si'duil Lucien, il l'a entraîné d.ins une existence sans dignité, sur laquelle, mallieurensemcnt pour lui, l'amour a jetii ses [iresliges. Trop facilement accordée, l'admiration est un signe de faiblesse : on ne doit pas payer en même monnaie un danseur <le corde et un poilte. Nous avons ('-lé Ions blessc's de la préfiTcnce accordée à l'intrif^iuiet à la frqioniw'rie lilirTaire sur le courago cl sur l'honneur de ceux ()ui conseillaient h Lucien d'accepter In combat au lir'U do di'rober lo succès, do sti jeter dans l'arène nu lieu de s<^ Inire un des trompettes de l'orclieslie. La société, madame, est, par uni' bizarrerie singulière, pleine d'indulgence pour les jeune; ^-ens de retle naluro ; elle les nime, elle se laisse prendre aux beaux semblnns do leurs dons extérieurs; d'eux, elle n'exige rien, elle excuse toutes leurs fautes, elle nccordn les bénéllres des natures complètes en ne voulant roir quo leurs avanlages,elle en l'ait enlin ses enfans k.IIi's. Au C(iiilr.iin\ elle ost d'une si'vénté sons bornes pour les natures fortes et complètes. Dans celle conduite, In sociiMt', si viiileiiiinimt injustn en apparence, e.si i)(<iil-êlro sublime : elle s'amuse des bouffons sans leur demander nuire rlios(M|ue du plaisir, et les oublie proinpteiiienl ; tandis ipie, pour plier le genou devant la grandeur, elli> lui dernaii te toutes ses diviiii's iM.'ignillrenres. A cluique chose, sa loi : l'r'Iernel diamant iloil êlresnns tarlie, In crénliou mnmenlnm^e de la moiliMi le droit d'êlre [('«ère, bi/.irre et snns roiisislaiii-e. Aussi, milgri' ses erreur^, peul-<^lre Lucien n'iissirn-t il h inervi'ille, il lui sufllrn de prulller de cpie|(|ue veine heureuse, ou de sn trouver en boiino coinpnRnie j mais, .s'il
DP. BALZAC. — II. ll.xirail de la Comiiu liumaxnc)
reiicontre un mauvais ange, il ira jusqu'au fond de l'enfer. C'est un brillant assemblage de belles qualités brodées sur un fond trop léger; l'âge emporte les fleurs, il ne re>to un jour quo le tissu; et, s'il est mauvais, on y voit un haillon. Tant que Lucien sera jeune, il plaira ; mais, à trente ans, dans quelle position sera-t-ilî telle est la question que doivent se faire ceux qui l'aiment sincèrement. Si j'eusse été seul à penser ainsi do Lucien.peut-ôtrc aurais-je évité de vous donner tant de chagrin par ma sincérité; mais, outre qu'éluder par des banalités les questions posées par votre sollicitude me semblait indigne do vous, dont la lettre e't un cri d'angoi?se, et de moi, dont vous faites trop d'estime, ceux de mes amis qui ont connu Lucien sont unanimes en ce jugement : j'ai donc vu l'accomplissement d'un devoir dans la manifestation de la vérité, quelque terrible qu'elle soit. On peut tout attendre de Lucien en bien comme en mal. Telle est notre pensée, en un seul mot, où se résume cette lettre. Si les hasards de sa vie, maintenant bien misérable, bien chanceuse, ramenaient ce poète vers vous, usez de toute voire inlluencc pour le garder au sein de la famille ; car, jusqu'à co que son caractère ait pris do la fermeté, Paris sera toujours dangereux pour lui. Il vous appelait, vous et voiro mari, ses anges gardiens, et il vous a sans doute oubliés ; mais il se souviendra de vous au moment où, battu par la tempête, il n'aura plus que sa famille pour asile, gardez-lui donc votre cœur, madame, il en aura besoin.
« Agréez, madame, les sincères hommages d'un homme à qui vos précieuses qualités sont connues, et qui respecte trop vos maternelles ini]uiétudes pour ne pas vous offrir ici ses obéissances en se disant :
» Votre dévoué serviteur,
» D'Arthez. o
Deux jours après avoir lu cette réponse, Eve fut obligée de prendre uno nourrice : son lait tarissait. Après aviiir fii un dieu descHi frère, elle le voyait dépravé par l'exercice des plus belles ficullés; enfin, pour elle, il roulaitdans la Imue. Celle noble créature ne savait pas transiger avec la probité avec la tlélicatesse, avec toutes les religions domestiques, cultivées au foyer de la famille, encore si pur, si rayonnant, nu fond de la province; David avait ilonc eu raison dans ses pn-visions. tjuand le chagrin qui incitait sur son front .si blanc des teintes do plomb fut confié par Eve h .son mari, dans une de ces lim|iides conviTs itioiis où lo mi'iiage de (l(>ux amans peut tout .se dire. Daviil fit entendre d(( consolanles [laroles. Quoiipi'il eùl les larmes aux yeux en voyant le beau sein de sa femme tari par la douleur, et Cette mère au désespoir de ne pouvoir accomplir sou (Buvre maiernelle, il rassura .sa femme en lui donnant qiicli|ues espi'rances.
— Vois-tu, mon entant. Ion fWren piVIié [vir l'imnginalion. Il est .si naturel h un po<'le de vouloir .sa robe de pourpre et il'nzur, il court nvniil tant d'enipn^soinrnl «ux fêti's I Cet oi.seaii so prend A l'éclat, au luxe. n\cf tant ilo iMiniie loi, qui^ Dieu l'excuse \h (u'i la 'onélé l(> condamne I — Mais il nous lui< I... s'irrin la pauvre (euune. — Il noiiv lue aujoiid'liui connne il nous viuvail il y a quelques mois en nous envoyant les prémices d(< sou gain I n'ponilil lo Ih)ii Daviil, qui eut l'esprit de comprendre quo le désespoir menait sa femme nu-«lel/» des bornes, et qu'elle n-vieiulrail bionl'M h son .'iiuour pour l.urii'u. Mercier disait «Inni .son Tiililriiii de l'arh, il y n environ rinquanle nns, que In lilli-rature, In poésie, les lettres et les vieiires, que li's cn*.!-
liiMis du cerveau ne poiivnieni jamais imurrir un lioiunie; et Lucien, en sn qualité de pi i'te. n'n pas rru ^ l'expi^rien ce de cinq siècles. Ij'S nioivsoils nm>sées d'encn» ne M> (ont (qiiniiil elles m> fiml) que du ou douïe nn« npK-s le» semailles, el Lucien n pris I lierlx* |iour In (t<'''l>e. Il nurn du moins nppris In vie. Après avoir été In diipo d'une reuiine, il devait être In dupe du nioiule el des laiiss.'s amitiés. L'expérience qu'il n (tnKIlcV Os| rlièn'tnenl |s1.vée, rol-
\l\ tout. Nos oncêlres disnlenl : Pourvu qu'un liN île Inmlllo revienne nvec ses deux oreilles et l'honneur Muf. tout «fX
DE BALZAC
bien... —L'honneur!... s'écria la pauvre Eve. Hélas I à combien de vertus Lucien a-t-il manqué 1... Ecrire e.oiitrc sa conscience 1... Attaquer son meilleur ami!... Accepter l'argent d'une actrice !... Se montrer avec ellel... Nous mettre sur la paille !... —Oh 1 cela, ce n'est rien !... s'écria David, qui s'arrêta.
Le secret du faux commis par son beau-frère allait lui échapper, et malheureusement Eve, en s'apercevant de ce inouveinent, conserva de vagues inquiétudes.
— Comment rien ! répondit-elle. El où prendrons-nous de quoi payer trois mille francs? — D'abord, reprit David, nous allons avoir à renouvelf>r le bail de l'exploitation de notre imprimerie a\ec Cérizet. Depuis six mois, les quinze pour cent que les Coinlel lui allouent sur les travaux faits pour eux lui ont donné six cents francs, et il a su gygner cinq cents francs avec des ouvrages de ville.
— Si les Cointet savent cela, peut-être no recommenceront-ils pas le bail. Ils auront peur de lui, dit Eve ; car Cérizet est un homme dangereux. — Ehl que m'importe! s'éciia Séchard, dans quelques jours nous serons riches I Une fois Lucien riche, mon ange, il n'aura que des vertus...
— Ah ! David, mon ami, mon ami, quel mol viens-tu de laisser échapper! En proie à la misère, Lucien serait donc .sans force contrôle mal! Tu penses de lui tout ce qu'en pense monsieur d'Arthès ! 11 n'y a pas de supériorité sans force, et Lucien est faible... Un ange qu'il ne faut pas tenter, qu'est-ce?... — Eh I c'est une nature qui n'est belle que dans son milieu, dans sa sphère, dans son ciel. Lucien n'est (jQS fait pour lutter, je lui épargnerai la lutte. Tiens, vois : je suis trop près du résultat pour ne pas finilier aux moyens. 11 sortit <ie sa poche plusieurs feuillets do papier blanc de la grandeur d'un in-octavo, les hrandit victorieusement et les apporta sur les genoux de sa femme. — Une rame de ce papii-r, format grand-raisin, ne coûtera pas plus de cinq francs, dit-il en faisant manier les échantillons à Eve, qui laissait voir une surprise enfantine à l'aspect d'une si petite chose apportée comme preuve de résullals si grands.
A une question de sa femme, qui no savait pas ce quo voulait dire ce mot grand-raisin, Séchard lui donna sur la papeterie des rcnseignemens qui ne seront point déplacés dans une œuvre dont l'existence matérielle est due aufmt au papier qu'à la presse.
Le papier, (iroduit non moins merveilleux qun l'impression à laquelle il sert de base, existait depuis longtemps en Chine, quand, par les Jilières souterraines du commerce, il {larvint dans l'Asie Mineure, où, vers l'an 750, selon quelciues traditions, on faisait usag(^ d'un papier de coton bruyé et réduit en bouillie. La néeesslti- do rmiplacer le [lartlK^niin, dont le prix était excessif, lit trouver, [lar une imilatinn du papier bombycien {U)\ fut le nom du papier de colon en (jj iiiil), le papier de chillon, les uns disent à BAIe, en 1170, par desGrecs réfugiés; lesautres disent à Parloue, en l.'JO), par un Iialien nommé Pax. Ainsi le papier se per- Icclioiiiia linlement et ohscurément ; mais il est certain que déj.'i sous Charles VI on fabriquait h Paris la pAle des caries h jouer. l.or-<iue les immortels Faust, CoSlor et GutlembcTg eurent inventé; le Liviœ, des artisans, iiicomius comme tant de grands artistes do cette ('poque, approprièrent la papeterie aux besoins de la lyiiographie. Dans ce 'piln/.ièriie siècle, si vigoun^ux et .si naïf, les noms des diffiTeiis formats de papir^r, do niCmo (jue les noms donnés aux caractères, porièrenl l'empreinte do la naïveté du temps. Ainsi le raisin, le jésiis, le colombier, h; pa|)ier (lot, r<'":ii, lo coquille, jo couronne, furent ainsi nomiiu's do la grappe, do limage (le Nolre-Srigneur, de la couronne, do IV'in, du pot, enlin du filigranes marqué an milieu do la feuille, conifrie plus taril, sous Napoléon, on y mit un uigle, d'où le pnfiier dit grand-aigle. De nrôme, on appela les canicl^ros cicéro, sainl-augustni, gros-canon, des livres de lilurKie, dosfi'uvns, lliéolugiqneetde traite (|(> Cicéron auxquels ère carnclèn.'* funut d'ah ,rd empl()y('S. L'ilfilii/iir fut iiiveiiti' par les Aide, ii Venise : iji; |,'i son nom. Avant l'invention du papier mécanique, dunl la longueur est .sans limites,
les plus grands formats étaient le grand-jésus ouïe grandcolombier ; encore ce dernier ne servait-il guère quo pour les allas ou pour les gravures. En efVet, les dimensions du papier d'impression étaient soumises à celles des marbres de la presse. A l'époque où Séchard cherchait à résoudre le problème de la fabrication du papier à hon marché, l'existence du papier continu paraissait une chimère en France, quoique déjà Denis Robert d'Essone eût, vers 1799, inventé pour le fabriquer une machine que depuis Didot-Saint-Léger essaya de perfectionner. Le papier vélin, inventé par Ambroise Didot, ne date que de 1780. Ce rapide aperçu démontre in\ inciblement que toutes les grandes acquisitions de l'industrie et de l'intelligence se sont faites avec une excessive lenteur, et par des agrégations inaperçues, absolument comme procède la nature. Pour arriver à leur perfection, l'écriture, le langage peut-être I... ont eu les mêmes tàtonnemens que la typographie et la papeterie.
— Des chiffonniers ramassent dans l'Europe entière les chiffons, les vieux linges, et achètent les débris de toute espèce de tissus, dit Séchard à sa femme en terminant. Ces débris, triés par sorte, s'emmagasinent chez les marchands de chitïons en gros, qui fournissent les papeteries. Pour to donner une idée de ce commerce, apprends, mon enfant, qu'en 1814 le ban(iuier Cardon, propriétaire des cuves do Buges et do Langlée, où Léorier de l'isle essaya dès 1776 la solution du problème dont s'occupa ton p^re, avait un procès avec un sieur Proust à propos d'une erreur de deux millions pesant de chitïons dans un compte de dix millions de livres, environ quatre millions de francs. Le fabricant lave ses chiffons cl les réduit en une bouillie claire qui so passe, absolument comme une cuisinière passe une sauce à son tamis, sur un châssis en fer appelé forme, et dont l'intérieur est rempli par une étoffe métallique au milieu do laquelle se trouve le filigrane qui donne son nom au papier. De la grandeur de la forme dépend alors la grandeur du papier. — Eh bieni comment as-tu fait ces essais? dit Eve à David. — Avec un vieux tamis en crin que j'ai pi'u à Marion, répondit-il. — Tu n'es donc pas encore content? demanda-t-clle. — La question n'est pas dans la fabrication, elle est dans le prix de revient de la pâle; car je no suis qu'un des derniers entrés dans cette voi(; difficile. Madame Masson, dès l79-'r, essayait de convertir les papiers imprimés en papier blanc; elle a réussi, mais à quel prixl En Angleterre, vers 18U0, le marquis de Salisbury tentait, ()n même temps quo Séguin en 1801, en France, d'employer la paille à la fabricalioti du papier. Une foule de grands esprits a tourné autour do l'idée que je veux réaliser. Dans h) temps où J'étais chez messieurs Didol, on s'en occupait (li'jà comme on s'en occupe encore; car aujourd'hui lo perfectionnement cherché par ton père est deveim l'une des nécessités les plus impérieuses de ce temps-ci. Voici pourquoi. Le linge de 1>1 est, à cause de sa cherté, remplacé par le linge do coton. (Jiioiiiuo la durée du lil, eom- Iiarée h celle du coton, reud(! en définitive le lil moins cher quo le coton, comme il s'agit toujours pour les pauvres de sorlir une somme quelconque do leurs poches, ils pr('fèrenl donner moins que plus, et subissent, en vertu du vœ riclis I des pertes énormes. La classe bourgeoise agit comme le pauvre. Ainsi le linge de fil va manquer, et l'on sera forcé de .se servir de cbillnns de coton. Aussi l'Angleterre, où le coton a remplacé le fd chez les (juatn^ cin- (lujènies de la population, a-t-elle connnencé h fabriquer le papier de coton. Ce papier, (jui d'abord a l'inconvénient d(;,sis couper et do se cass(>r, se dissout dans l'eau si lacilenient, qu'un livre en papier de colon s'y mellrait en bouillie en y reslant un (piart d'heure, tandis qu'un vieux livre ni! serait pas pi^du en y restant deux heures. On ferait sécher le vl(!ux livre; et, (pu)i(|uo jauni, passé, lo texte en serait enron; lisible, l'auivre ne serait pas di'lnute. Nous arrivons à un lenqis oîi, les forlunes iliminnaiit par Irur (■'Kalisalion. tmd s'apfiauvrira : nous voudrons ilu Ini^^i^ et des livr.\s à bon marclii', (-onuiie on eoinmeiici^ ;i vouleir do petits tableaux, faute» d'espac(>poureu placer de grands.
EVE ET DAVID
Les chemises et les livres ne dureront pas, voilà tout. La solidité des produits s'en va de toutes paris. Aussi le problème à résoudre est-il de la plus haute importance pour la littérature, pour les sciences et pour la politique. Il y eut donc un jour dans mon cabinet une vive discussion sur les ingrédieus dont on se sert en Chine pour fabriquer le papier. Lit, grâce aux matières premières, la papeterie a, dès son origine, atteint une perfection qui manque à la niMre. On s'occupait alors beaucoup du papier de Chine, que sa légèreté, sa finesse, rendent bien supérieur au nôtre, car ces précieuses (jualités ne l'empêchent pas d'être consistant; et, quelque mince qu'il soit, il n'ofVre aucune transparence. Un correcteur très instruit (à Paris il se rencontre des savans parmi les correcteurs : Fourior et Pierre Leroux sont en ce moment correcteurs chez Lachevardièrc!);donc le comte de Saint-Simon, correcteur pour le moment, vint nous voir au milieu do la discussion. Il nous dit alors que, Sflon Kempfer et du Halde, le hromsonatia fournissait aux (Chinois la matière de leur papier tout végétal, comme lo nôtre d'ailleurs. Un autre correcteur soutint que lo pafiier de Chine se fabriquait principalement avec une matière animale, avec la soie, si abondante en Chine. Un pari se fit devant moi. Comme messieurs Didot sont les imprimeurs de l'Institut, naturellement le débat fut soumis à des membres de cette assemblée de savans. Monsieur Marcel, anrien directeur do l'imprimerie impériale, désigné rommo arbitre, renvoya les deux correcteurs par-devant monsieur l'abbé Grozier, bibliothécaire à l'Arsenal. Au jugement do l'abbé Grozier, les correcteurs perdirent tous deux leur pari. Lepapirr de Chine no se fabrique ni avec do la soie ni avec lo hrousaonatia ; sa pDte provient des fibres du bambou triturées. L'abbé Grozier possédait an livre chinois, ouvrage îi la fois iconographique et technologi()uo, où se trouvaient do nombreuses figures représentant la fabrication du papier dans toutes ses phases, et il nous montra les liges do bambou peintes en las dans le coin d'un atelier à papier supérieurement dessiné. Quand Lucien m'a dit rjue Ion père, par une sorte d'intuition particulière aux lionnnes de talent, avait entrevu le moyen de remplacer les di'bris du linge par une matière vég('lale excessivcnient commune, immédiatement prise h la production territoriale» comme font les Chinois en se servant do liges fibreuses, j'ai classé tous les essais tentés par mes pn'décesseuTS en les répétant, et je me suis mis enlin h étudier la question. Le bambou est est un roseau : j'ai naturellement penséaux roseaux de notre p;iys. Notre roseau commun, Varundo phragmilis, a fourni les feuilles do papier que lu liens. M'iis je vais ernpIoyiT les (tfties, les rlinnlons; car [lour maintenir le bfin marché do la matière première, il faut s'adresser h des substances régélales qui pui-senl venir dans Ins marécages et dans les mauvais terrains ; elles seront h vil prix. Le secret gfl tout entier dans une [iréparalion h donner à ces liges. V.n ce moment mon procédé n'est pas r-ncorn assez simple. I>a main-d'aïuvro n'est rien en Cliin(( ; une journée y vaut trois sous; aussi les Chinois penvi ril-ils, au sortir de la forme, npfiliquer leur papirr fi'Milli' h fiMiille entre de-i tables di' purccliine Minrho rhaulTi'es, au moyen desquelles ils le pres'.' ?il el lui donnent ce lustre, celte coiisislnnce, cette légèreté, cette douo'iir de sntin, qui en font l^ (>rf'mli'r papier du monde l'Ii liii'ul il l'.Hil ri'MipIarer les procéilés du clîinois par qneli|ue marhin"'. On arrive par des mncbiiK's à résoudre le prolilènic <lu bon marchti que pro( ure ft la Chine l« Ims prix de sa niain-d'reuvro. SI iu)us (inrveiiion.» \\ fiibrhiuer .'i bus prix du [ia|(ier d'une ipialilé send)lnhle ?i relui do In ihiiifi, nous (liminiiorinns de plus de moitié lr> poids et ri''|i(ii'.<i'Mr des livres. Un Vollaire reiii-, ipii, sur nos pn- |iiers vi'hns, pèse deux rent rinquanle livres, n'en pèserait pas rinquanle sur papier de cjiliio. Ll voil"), certes, nue (■onqnêlc. |>nq)lncemeni nécewdre nux iMbliolliè.pies sera uneipiestion de plus en plus ilifllcile h résoudre.'! une i'|ioipie où le rapelissemi'nl gi'néral île» cliovs el îles liotnmesntleint loul, jiisqii'ft leurs habilnlionv A Paris. |.s j^KMiiJs hôtels, les grands nppiirlemeiis «eriml tôt ou l.inl
démohs ; il n'y aura bientôt plus de fortunes en harmonio avec les constructions de nos pères. Quelle honte pourno- Ire époque de fabriquer des livres sans durée 1 Encore dix ans. et le papier de Hollande, c'est-à-dire le papier fait en chiftbn de fil, sera complètement impossible. Je veux y aviser et donner à la fabrication du papier ou France lo privilège dont jouit notre littérature, enfrnre un monopolo pour notre pays, comme les Anglais ont celui du fer, do la houille ou des poteries comiEunes. Je veux être le Jacquart do la pap"terie.
Eve se leva, mue par un enthousiasme et par une admiration que la simplicité de David excitait ; clic ouvrit ses bras et lo serra sur son cœur en penchant sa tête sur son épaule.
— Tu me récompenses comme si j'avais d^à trouvé, lui dit-il.
— Pour toute réponse, Eve montra sa belle figure (eut inondée de larmes, et resta pendant un moment sans pouvoir parler.
— Je n'embrasso pas l'homme de génie, dit-elle, mais
10 consolateur 1 A une gloire tombée tu m'opposes une gloire qui s'élève. Aux cliagrins que me cause l'abaissement d'un frère tu opposes |,i grandeur du mari... Oui. I:i seras grand comme les Graindorge, les Uouvet, les Van Robais, comme le Persan qui nous a donné la garance, comme tous ces hommes dont tu m'as parlé, dont les noms restent obscurs, parce qu'en perfectionnant une industrie ils ont fait le bien sans éclat.
— Que font-ils à cette heure? disait Bonifacc.
Le grand Cointet se promenait sur la place du Mûrier avec Cérizet, en examinant les ombrrs de la femme el du mari qui se dessinaient sur les rideaux de mousseline ; car il venait causer tous les jours à minuit avec Cérizet. charg'> de surveiller les moindres démarches do son ancien patron.
— Il l(ft montre sans doute les papiers qu'il a fabriqu.i> ce matin, rr'piMidit i.iTizet. — De quelles suljslances s'e.slil servi ï demanda lo fabricant de papier. — Impossible d" le deviner, répondit Cérizet : j'ai troué le toit, j'ai BTini|>é dessus, et j'ai vu mon Naïf, pendant la nuit dernière, faisant bouillir sa pAlo dans la bassine en cuivre; j'ai eu be.m examiner ses approvisionemens amonc^dés dans un coin, tout ce que j'ai [pu remarquer, c'e-sl que les matières premières ressemblent à des tas de lilassps... — N'allez pas plus loin, dit llonifaco Cointet d'une voix patcluie h M^n Pipion, C8 serait improbe!... iMadame Séfhard vous proposera de renouveler voire bail de l'exploitatidit do l'iniiirimerie, dites que vous voulez vous faire imprimeur, ollre* la moitié do ce ipio valent le brevet el lo matériel, et si l'on y consentait, venez me trouver. En loul cas, iratncz en longueur... ils sont suis argent. — Sans un .sou. dit cr-rizel. — Sans un sou! n'péla le grand Cou»U<l. Ils .sont à moi, se dit-il.
Li maison Métivier el la maison CAiinlel (rèros joiKnnienI la qualité de banquiers h leur métier d«< roiiinii\Monnnims
en pap'-terieetde p.ii>eliers-iîupriineii^ .... ..- \ i n^
se gird. lient bien d'ailleurs de p. iMT , 'XS
encore iroiiM- le moyen de ronlrôler !• ' •
les au point de forcer tous ceux qui ùnii "•
la banque à prendre jwileiilo «le iMiiquier, ».
par exemple, rortie clini cents frnms. M... r h
Collitel et MétiVier, pour étn< re q i OU np|>.|le rt la ll.iur.v> des miirnms, n'en reiiiuuiiMil pas moiiiM'nlre eux nuelque» cenliiiiii's de mille francs par Iriuiesire .sur les plflco tl« Paris, de Bordeaux el irAngoiiléine. Or. d.iiis la Miin*c iii*^me, la maison Cxiinlel frères avait n-^u de Pans le» trois mille francs d'eirels faux fabriqué!» |i.ir Lucien. I.P Kroiul Cointet avait nifvsilôi brtli wir cetU« dette nue foniùnl'le
mai I diriKée, loinnie on va lo voir, conirele imii. ut el
pauvre iuTentoiir.
Le leiid-Mnaui. h sepl heun"' -l" " .iloi. Iiomi.i. •■ i nile se promenait le |iMi(i de la pi '*
\asle i.,'i|.rlerio, el lUillt le br- *
11 y atlendailiin jeune homme ,i^.' i' » i'. ' o ■' .*«»•
DE BALZAC
puis six semaines avoué près le tribunal de première instance d'Angoulême, et nommé Pierre Pctit-Claud.
— Vous étiez au collège d'Angoulême en même temps que David Séchard, dit le grand Cointet en saluant le jeune avoué, qui se gardait bien de manquer à l'appel du riche fabricant. — Oui, monsieur, répondit Petit-Claud en se metlant au pas du grand Cointet. — Avez-vous renouvelé connaissance? — Nous nous sommes rencontrés deux fois tout au plus depuis son retour. 11 ne pouvait pas en être autrement : j'étais enfoui dans l'étude ou au palais les jours ordinaires, et le dimanche ou le jour do fête je travaillais à compléter mon instruction, car j'attendais tout de moi-même...
Le grand Cointet hocha la tête en signe d'approbation.
— Quand David et moi nous nous sommes revus, il m'a demandé ce que je devenais. Je lui ai dit qu'après avoir fait mon droit à Poitiers j'étais devenu premier clerc de maître Olivet, et que j'espérais un jour ou l'autre traiter de celte charge. Je connaissais beaucoup plus Lucien Chardon, qui se fait maintenant appeler de Rubcmpré, l'amant do madame de Bargeton, notre grand poète, enfin le beau-frère do David Séchard. — Vous pouvez alors aller annoncer à David votre nomination et lui offrir vos services, dit le grand Cointet. — Cela ne se fait pas, répondit le jeune avoué. — I! n'a jamais eu de procès, il n'a pas d'avoué, cela peut se faire, répondit Cointet, qui toisait à l'abri de ses lunettes le petit avoué.
Fils d'un tailleur de L'Houmcau, dédaigné par ses camarades de collège, Pierre Pelil-Claud paraissait avoir une certaine portion do fiel extravaséo dans le sang. Son visage offrait une de ces colorations à teintes sales et brouillées qui accusent d'anciennes maladies, les veilles de la misère, et presque toujours des sentimcns mauvais. Le stylo familier de la conversation fournit une expression qui peut peindre ce garçon en deux mots : il était cassant et pointu. Sa voix fêlée s'harmoniait à l'aigreur de sa face, à son air grêle, et à la couleur indécise de son œil de pie. L'œd de pie est, suivant une observation do Napoléon, un indice d'improbilé. — Regardez un tel, disait-il à Las-Cazes à Sainte- Hélène en lui parlant d'un do ses confidens qu'il fut forcé de renvoyer pour cause de malversations, je ne sais pas comment j'ai pu m'y tromper si longtemps, il a l'oeil d'une pie. Aussi, (juand le grand Cointet eut bien examiné ce petit avoué maigrelet, piqué do petite vérole, à cheveux rares, dont le front et le cnlne se confondaient d('jà, quand il liî vit faisant déjà poser à sa délicatesse le poing sur la hanche, se dit-il: — Voilà mon homme. En elfol, Pclit- Claud, abreuvé do dédains, dévoré par une corrosive envie de parvenir, avait eu l'audace, (pioique sans fortune, d'acheter la charge de son patron trente mille francs, en comptant sur un mariage pour se libérer; et, suivant l'usage, il comptait sur son i)atron pour lui trouver une femme, car le prédécesseur a loi.'jours intérêt à marier son successeur, pour se faire payer sa charge. Petit-Claud comptait encore plus sur lui-même, car il no manquait pas d'une certaine supériorité, rare en province, mais dont le principe était dans sa liame. Grande haine, grands efforts.
Il .se trouve uno grande diiïérenco entre les avoués do Paris cl les avoués de ()rovince, et le grand Cointet était trop habile pour ne pas mettre » profit les |)eliles passions nuxquelles obéiss(iit ces petits avouf-s. A Paris, un avoué reninri|iiîib'e. et il y en a beaucoup, comporte un peu des qualités qui distinguent le diplomate : lo nombre des affaires, la grandeur des intérêts, l'étendue desijuestionsqui lui sont con(ii''cs, !e dispensent d(! voir dans la procédure lin moyen dr- fortune. Arin<' offensive f)u di'fensivc, la procédure n'est plus [lour lui, comme autrefois, un objet de lucre. Fil (irovince, au contraire, les avoués cultivent ce. qu'on np|ielln ilims les éludes rie Paris la hrniilille, cette foule (le pelils nctrs qui surcharKeiil li's im-iuoires do frais r-lconsfiinmenl du pnpi'T timbré. Ces bagatelles occupent l'avoué de province, il voit dis frais h faire l?i où l'avoué ilo Purin ne se préoccupa que dis liiiiioraires. L'honoraire e ,1
ce que le client doit, en sus des frais, à son avoué pour la conduite plus ou moins habile de son affaire. Le fisc est pour moitié dans les frais, tandis que les honoraires sont tout entiers pour l'avoué. Disons-le hardiment! Les honoraires payés sont rarement en harmonie avec les honoraires demandés et dus pour les services que rend un bon avoué. Les avoués, les médecins et les avocats de Paris sont, comme les courtisanes avec leurs amans d'occasion, excessivement en garde contre la reconnaissance de leurs cliens. Le client, avant et après l'affaire, pourrait faire deux admirables tableaux de genre, dignes de Meissonnier, et qui seraient sans doute enchéris par des avoués-honoraires. 11 existe entre l'avoué de Paris et l'avoué de province une autre difierence. L'avoué de Paris plaide rarement, il parle quelquefois au tribunal dans les référés; mais en 1822, dans la plupart des départemens (depuis, l'avocat a pullulé), les avoués étaient avocats et plaidaient eux-mêmes leurs causes. Do cette double vie il résulte un double travail qui donne à l'avoué de province les vices intellectuels de l'avocat, sans lui ôtor les pesantes obligations de l'avoué. L'avoué do province devient bavard, et perd cette lucidité de jugement si nécessaire à la conduite des affaires. En se dédoublant ainsi, im homme supérieur trouve souvent en lui-même deux hommes médiocres. A Paris, l'avoué, ne so dépensant point en paroles au tribunal, ne plaidant pas souvent le pour et le contre, peut conserver de la rectitude dans les idées. S'il dispose la balistique du droit, s'il fouille dans l'arsenal des moyens que présentent les contradictions de la jurisprudence, il garde sa conviction sur l'affaire à laquelle il s'efi'orce de préparer un triomphe. En un mot, la pensée grise beaucoup moins que la parole. A force de parler, un homme finit par croire à ce qu'il dit; tandis qu'on peut agir contre sa pensée sans la vicier, et f lire gagner un mauvais procès sans soutenir qu'il est bon, comme le fait l'avocat plaidant. Aussi le vieil avoué de Paris peut-il faire, beaucoup mieux qu'un vieil avocat, un bon juge. Un avoué de province a donc bien des raisons d'être un homme médiocre : il épouse do petites passions, il mène de petites aft'aircs, il vit en faisant des frais, il abuse du Code do procédure, et il plaide! En un mot, il a beaucoup d'infirmités. Aussi, quand il se rencontre parmi les avoués do province un homme remarquable, est-il vraiment supérieur!
— Je croyais, monsieur, que vous m'aviez mandé pour vos aftaircs, répondit Petit-Claud, en faisant do celte observation une épigrammo par le regard qu'il lança sur les impénétraliles lunettes du grand Cointet.
— Pas d'ambages, répliqua Bonit'aco Cointet. Écoutezmoi...
Après co mot, gros do confidences, Cointet alla s'asseoir sur un banc en invitant Petit-Claud h l'imiter. — Quand monsieur du Ilautoy passa par Angoulême en 1804 pour aller h Valence en qualité de consul, il y connut nuulamo de Sénonches, alors mademoiselle zr'[ihirine, et il en eut une fille, dit Cointet tout bas à l'oreille de son interlocuteur... Oui, reprit-il en voyant faire un haut-le-corps à Petit-Claud, le mariage de mademoiselle /.éphirine avec monsieur do Sénonches a suivi [iromptement cet accouchement clandestin. Cette fille, élevée à la campagne chez ma mère, est mademoiselle Françoise do La Haye, dont prend so n madaini^ de Sénonches, qui, selon l'usage, est sa marranie. Connue ma inèri», fermière de la vieille madame do Cardanet, la grand'mère do mademoisello Zé- [ihirine. avait lo secret do l'iiniiiue héritière des Cardanet et des Sénonches do la liraucho aînée, on m'a chargé de fiire valoir la petite soinine ipu- inoiisieur du Ilautoy desliua dans le temps à sa fille. Ma fortune s'est f'aileavec ces dix mille francs qui se inontenl ii treille mille francs aujourd'hui. Madame de SiMionches donnera bien le Irous- .seaii, l'argenterie et quelque mobilier fi sa [lupille ; moi, je puis vous l'.iire avoir la fille, mon garçon, dit Cointet eu frappant sur le genou de pelil-Claud. lui ('•piiusanl l'r.inçoisi^ de l.a Haye, vous augmenterez votre clientèle de eelle d'une grande partie de l'arislociatie d'Ainjniilême. Cetlo
EVE ET DAVID
alliance par la main gauche vous ouvre un avenir majrnifique. La position d'un avocat-avoué paraîtra suffisante : on ne veut pas mieux, je le sais. — Que (aut-il faire ?... dit avidement Petit-Ciaud, car vous avez maître Cachan pour avoué. — Aussi ne quitlerai-jo pas brusquement Cacha») pour vous, vous n'aurez ma clientèle que plus tard, dit finement le grand Cointet ; ce qu'il faut faire, mon ami? eh mais I les afi'aires de David Séchard. Ce pauvre diable a mille écus de billets à nous payer, il ne IfS paiera pas, vous le défendrez contre les poursuites de manière à faire énormément de frais... Soyez sans inquiétude, marchez, entassez les inridens. Doublon, mon huissier, qui sera chargé de l'actionner, sous la direction de Cachan, n'ira pas de main morte. A bon écouteur un mot suffit. Maintenant, jeune homme?...
Il se fit une pose éloquente pendant laquelle ces deux hommes se regardèrent.
— Nous ne nous sommes jamais vus, reprit Cointet, je no vous ai rien dit, vous ne savez rien do monsieur du Uautoy, ni de madame de Sénonchès, ni de mademoiselle de La Haye ; seulement, quand il en sera temps, dans deux mois, vous demanderez celte jeune personne en mariage. O'iai'i nous aurons h nous voir, vous viendrez ici le soir. Necrivons point. — Vous voulez donc ruiner Séchard? demanda Petit-Claud. — Pas tout à fait; mais il faut le tenir pendant quelque temps en prison... — Et dans quel but ?... — Mo croyez-vous assez niais pour vous le dire ? Si vous avez lesprit do le deviner, vous aurez celui de vous taire. — Le père Séchard est riche, dit le Petit-Claud en entrant d(')h dans les iilées do Bonifaco, et apercevant une cause d'insuccès. — Tant que le père vivra, il ne donnera pas un liard à son fils, et cet ex-typographe n'a pas encore envie do faire tirer son billet de mort...— C'est entendu 1 dit Petit-Claud, qui se décida promplement. Je ne vous demande [las de garantie, je suis avoué ; si j'étais joué, nous aurions à compter ensemble. — Lo drôle ira loin, pensa Cointet en saluant Petit-Claud.
Le lendi'main do cette conférence, les frères Cointet firent présenter lo premier des trois billets fabriiiués par Lucien. Par malheur, l'ell'et fut remis h la pauvre^ madame Sijcliard, (|ui, en reconnaissant l'imilation do la signature de son mari par Lucien, appela David et lui dit à brillepourpoint : — Tu n'as pas signé ce billet?... — Non, lui dit-il. Ton frèro était si pressé (|u'il a signé pour moi...
Eve rendit lo liillet au garçon de cais.se de la maison Cointet frères en lui disant : — Nous ne sommes pas en mesure.
Puis, on so sentant défaillir, ollo monta dans sa chambre, cil David la suivit.
— Mon ami, dit fcve ?i Séchard d'une yoix mourante, cours chez messieurs Coititet; ils auront des i^gards pour loi. Prie-les d'attendre, et d'ailleurs, fuis-li.-ur observer qu'au renouvellement du bail do Cérizet, ils te devront mille francs.
Daviil alla sur-le-champ chez .ses ennemis.
Un prote peut toujours devenir imprimeur, mnis il n'y n f)as toujours un négociant chez un habile lypoxraplie. Aussi David, qui connaissait peu les nll'airrs, re>la-t-il court devant le grand Cuinli't lor«(|ue, après lui avoir. In Rorgo .scMn-e et II' ro'ur palpitant, ass(.z mal di'bili' se» excuses et fornudi! sn rcpi'^te, il en reçut celle réponse : — Ceci ne nous reganle f'ii rien; nous tenons le billet ilo Milivier, Mélivier nous paiera. Adressez-vous h monsii'\ir Mi'livuT.
— Oh 1 (lit Eve en apprennnl celle réponse, du moment oii le liilli'i retourne A monsieur Mélivier, nou.n pouvons <^lre tranquilles.
Le lendemain, Viclor-Ange-Ilermi'iiéjîilde Doublon, hnissirr de messieurs Coiiit"!, lit le prot'''t h deux heures, heure (lii 1.1 place du Mrtriiresl plénum d(« monde; el.m.ilgri' lesoMi qu'il eul deciusersur la porte de l'alli'e avec Manon et kolli, |n proli'^t n en l'ut pas moins coiuui de (ont le ronnuerie irAngoulènie dans la .soin'"-. D'adleuri, les formes liy()i)- (■nles de mallr(>. Doublon, h qui le «rauil Cunlel nvnil recoMiinnndù les plus grands égards, pouvaieiil-clle^ .Miu\er
Eve et David de l'ignominie commerciale qui résulte d'une suspension de paiemens? qu'on en juge. Ici les longueurs vont paraître trop courtes. Quatre-vingt-dix lecteurs sur cent seront aflriolés par les détails suivans comme par la nouveauté la plus piquante. Ainsi sera prouvée encore une fois la vérité de cet axiome : 11 n'y a rien de moins connu que ce que tout le monde doit savoir, la loi !
Certes, à l'immense majorité des Français, le mécanisme d'un des rouages do la banque, bien décrit, ollrira l'intérêt d'un chapitre de voyage dans un pays étranger. Lors()u'uu négociant envoie de la ville où il a son établissement un de ses billets à une personne demeurant dans une autre ville, comme David était censé l'avoir fait pour obliger Lucien, il change l'opération si simple, d'un ell'et souscrit entre uégociansde la même ville pour afi'aires de commerce, en quelque chose qui ressemble à la lettre de change tirée d'une pl.ict sur une autre. Ainsi, en prenant les trois ell'ets à Lucien, Mélivier était oMigé, pour en toucher lo monlaut, de liv envoyer à messieurs Cointet frères, ses correspondans. De là une première perte pour Lucien, désignée sous le nom do commission pour change de place, et qui s'était traduit» par un tant pour cent rabattu sur chaque eflV-t, outre l'escompte. Les (ITjIs Séchard avaient donc passé dans la catégorie des affaires de banque. Vous ne sauriez croire à quel point la (jualiié de banquier, jointe au titre auguste de créancier, change la condition du débiteur. Ainsi, m banque (saisissez bien cette expression !), dès qu'un cllet Iran -mis de la place de Paris à la place d'Angoulème est impayé, les banquiers se doivent à eux-mêmes de s'adresser ce que la loi nomme un compte de retour. Calembour à part, jamais les romanciers n'ont inventé de conle plus invraisemblable tpie celui-l.i ; car voici les ingi-nieuses plaisanteries à la Mascarille qu'un certain article «lu code de commerce autorise, et dont l'explication vous démontrera combien d'atrocités so cachent sous ce mol lerriblo : la légalité !
Dès (lue maître Doublon eut fait enregistrer son protêt, il l'apporta lui-même h MM. Cointet frères. L'huissier était en compte avec ces loups-rerviers d'Anu-oulênie, el leur faisait un crédit de six mois (pie le grand i.oinlel menait h un an par la manière donl il le soldait, tout en disant de mois en mois à ce sous-loup-cervier : — Doulilon, vous faut il d(> l'argent ? Ce n'esl pas (oui encore 1 Doublon favorisait d'une remise celle puissante maisiui, <|ui gak'nait ainsi ipielipie chose sur cha(pie acte, un rien, une misire. un franc rinipianle centimes sur un protêt:... l.e grand Cointet se mil h .son bureau Iranquillemenl. y prit un petil carré do papier timbré de trenle-cinq centimes tout m causant avec Doublon de manière h savoir de lui des rensi ipnemens sur l'état vrai des commerçans.
— Eh bien 1 êles-voiis content du petit GannerarT... — Il ne va pas mal. Daniel un roulage... — Ah ! le f.iil est ipi'il n du tiragi<. Ou m'a dit (|ue si feninie lui rnu.viil beaucoup de dépen.ses... — A lui?... .s'écria IHiublon «l'un air nanpiois.
Il le loup-rervier, qui Tonail d'nrhevcr do roK'^r .M>n papier, écrivit en rondo le .sinistre lulilulé sur lei)uel il dressa lo compte suivant. (Sic.)
coMiiK Di; nFToi'n et fhai».
A un elTel do MII.I.R tn\M.<, dnié d'Anpoulême lo «h» février nul huii nnt vinj.'l'li'ii\. sousrrii \mt >h> luiin lit», /i l'ordre de Lkikm Ciunno?! dit hk IIi ni mi'Iii:. |>.iss4» A l'ordre de M».TiviMi. el à noire ordr»-, échu le Ireiile mnl dernier, prolesté (Hir Doi di.om, huilier, le premier mm mil huit cent vingt-doux.
Pnndpal <.«*» •
proiêi 12 5,-.
Coiiiniission A un demi p"iir cni .... .1 ••
( oiiiiiiisMonderoiiri.ii.-e>r(inqu.ut pourrenl. 'J '<«•
Timbre de noire retraite el du pî-enl ... 1 ^'<
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