MÉTIVIER
En n'entendant plus parler de rien, Eve, peu savante en droit commercial, pensait que son frère avait réparé son crime en payant les billets fabriqués.
— Mon ami, dit-elle à son mari, cours avant tout chez Petit-Cluud, explique-lui notre position, et consulte-le.
— Mon ami, dit lo pauvre imprimeur en entrant dans lo cabinet de son camarade, chez lequel il avait couru précipitamment, je no savais pas, quand tu es venu m'annoncer ta nomination en m'oll'rant tes services, que je pourrais on avoir sitôt besoin.
Pctit-Claud étudia la belle figure de penseur que lui pré- .sonta cet homme assis dans un fauteuil en face de lui, car il n'écouta pas lo détail d'aflaires ([u'il connaissait mieux que ne les savait celui qui les lui expli(|uait. lîn voyant entrer Séchard in(iuiet, il s'était dit : — Le tour est fuit ! Cette scène se joue assez souvent au fond du cabinet dos avoués. — Pourquoi les Cointct lo pers{'Culont-ils? se demandait Petit-Cliiud. Il est d.ins l'esprit des avoués de pénétr<'r tout aussi bien dans l'Ame de leurs clients que dans (l'Ile des adversaires : ils doivent connaître l'envers aussi biin que l'endroit de la trame judiciaire.
— Tu veux gagner du temps, répondit enfin Petil-Claud 'i Séchard quand Si';chard (^ut lini. Que te faut-il? quelque chose comme trois ou (]uatr(! mois? — Oh I quatre mois, je .suis sauvé I s'écria David, à (pii l'elit-Claud parut être im ange. — Eh bien 1 l'on no touchera à aucun do tes m'M.blcs et l'on ne pourra pas t'ant^ler avant trois ou quatre mois... Mais cela to coûtera bien (^lier, dit l'elit- Clauil. -- l!li ! qu'est-ce que cela mo faill s'c'cria Si'cliard. —Tu attends des rentrées, en es-tu sûr?... d('manda l'avoué presque surpris ili! la facilité! avec l(i(|uelle son client entrait (Ijins la macliinatiim. — Dans trois mois j(! serai riilie, répondit l'inventeur avec une assurance d'inventeur. — Ton père n'est [)aH encore en pré, ré[)oii(lit l'etit-C.laud ; il lient h rester dans les vignes. — Esl-c(! ipie je comfile sur la mort de mon pènrï... lépomlit David. Je suis siii' la trace d'un secret iudnslriel ipii me permelira de fabriquer .vins un brin de- colon nu papier jiussi solidi' que le papier de Hollande, et h cinquanle pour (;ent nu-dessous du prix de revient arluol do la pûtcdo colon...— C'est une fortune I
s'écria Petit-Claud, qui comprit alors le projet du grand Cointet. — Une grande fortune, mon ami, car il faudra dans dix ans d'ici dix fois plus do papier qu'il ne s'en consomme aujourd'hui. Le journalisme sera la folie do notre tempsl — Personne n'a ton secret?... — Personne, excepté ma femme. — Tu n'as pas dit ton projet, ton programme à quelqu'un?... aux Cointet, par exemple? — Je leur en ai parlé, mais vaguement, ja crois I
Un éclair do générosité passa dans l'âme enfiellée de Petit-Claud, qui essaya de tout concilier, l'intérêt des Cointet, le sien, et celui de Séchard.
— Ecoute, David, nous sommes camarades de collège, je te défendrai ; mais sache-le bien, cette défense à rencontre des lois te coûtera cinq à six mille francs !... Ne compromets pas ta fortune. Je crois que tu seras obligé de partager avec un de nos fabricans. Voyons 1 tu y regarderas à deux fois avant d'acheter ou de faire construire uno papeterie... Il te faudra d'ailleurs prendre un brevet d'invention... Tout cela prendra du temps et voudra de l'argent. Les huissiers fondront sur toi peut-être trop tôt, malgré les détours que nous allons faire devant eux... — Je tiens mon secret 1 répondit David avec la naïveté du savant. — Eh bien I ton secret sera ta planche de salut, reprit Petit-Claud , repoussé dans sa première et loyale intention d'éviter un procès par une transaction, je ne veux pas le savoir ; mais écoute-moi bien : tâche de travailler dans les entrailles de la terre, que personne ne to voie et ne puisse soupçonner tes moyens d'exécution, car ta planche to serait volée sous tes pieds... Un inventeur cache souvent sous sa peau un jobard I Vous pensez trop à vos secrets pour pouvoir penser à tout. On finira par se douter de l'objet de tes recherches ; tu es environné de fabricans ! Autant de fabricans, autant d'ennemis I Je te vois comme le castor au milieu des chasseurs, no leur donne pas ta peau... — Merci, mon cher camarade, je me suis dit tout cela, s'écria Séchard ; mais jo te suis obligé de mo montrer tant do prudence et do sollicitude I... Il ne s'agit pas de moi dans cette entreprise. A moi, douze cents francs do rente me suffiraient, et mon père doit m'en laisser au moins trois fois autant quelque jour... Je vis par l'amour et parma pensée !... une vie céleste... Il s'agit do Lucien et do ma femme; c'est pour eux quo je travaille... — Allons, signe-moi ce pouvoir, et no t'occupe plus que de ta découverte. Le jour où il faudra to cacher à cause de la contrainto par corps, je le préviendrai la veille; car il faut tout prévoir. Et laisse-moi to dire do no laisser pénétrer chez toi personne de qui tu ne sois sûr comme do toi-même. — Cérizet n'a pas voulu continuer lo bail do l'exploitation do mon imprimerie, et de là sont venus nos petits chagrins d'argent. Il no reste donc plus chez moi que Marion, Kolb, un Alsacien qui est comme un caniche pour moi, ma femme et ma belle-mère. — Ecoute , dit Petit-Claud, défie toi du caniche... — Tu ne le connais pasl s'écria David. Kolb, c'est comme moi-mêcne. — Veux-tu mo le laisser éprouver?...— Oui, dit Séchard. — Allons, adieu; mais envoiemoi la Ix^lle madame Séclianl, un jiouvoir do ta fennne est indispens'ible. Et. mon ami, songe bien quo lo feu est dans tes all'aires, dit Petit-Claud .'i son camarade en lo prévenant ainsi do tous les malheurs judiciaires qui allaient fondro sur lui. — Mo voilà donc un pied en Bourgogne et un pied en Cliampaguo, se dit Pelil-l'.laud après a\(iir reconduit son ami David Séchard jusi|u'à la porte de l'elinle.
lin proie aux chagrins cpio cause le manque d'argent, aux peincvs quo lui donnait l'état do sa fennne, assassinée pur l'inlamie de Lucien, David cliercliait toujours son proliliMMc 1... Or, loiit en all'iiit de chez lui clir/. l'rlit-Claud, il av.iil mAelii! p.ir (lislraclioii uno li^;o d'orli(ï «pi'il avait mise diiiis de r(>au pour arriver à un rouissage (|uelconi|uo des li^es employées comme matière de sa pAte. Il voulait remplacer les divi'rs briseniens opénVs par In maci^ration, |iar le lissii^'e, eiiliii par l'usag(! d(^ tout ce i|ui devient 111, linge, cliilloM. (,)oand il alla par les rues, assez coulent do sa conlereiice avec son unu Petit-CInud, il se trouva dans les dents uno boulo do pftto : il la prit sur .sa main,
EVE ET DAVID
rét?ndi(. et vit une bouillie supérieure à toutes les composilions qu'il avait obîonuos ; car le principal inconvérieiit (les p:Ves obtiii los des végétaux est un défaut de liant. Aifi-i 1.1 paille donne un papier cassani, quasi métallique et soiior.'. O-s liasjrd-là nu sont rencontrés que par k's audacieux chercheurs des causes naturelles !
— Je vais, se disail-il, remplacer par lelfet d'une machine et d'uu agi'nt chimique l'opéralion que je viens de faire macliinalement.
Et il apparut à sa femme dans la joie do sa croyance à on (riomphe.
— Oh ! mon ange, sois sans inquiétude ! dit David en «"oynnt que sa femme avait pleuré. Pelit-Claud nous garantit pour quehiucs mois de tranquillité. L'on m" fera des frais ; mais, comme il me l'a dit en me reconduisant : — Tous les Français ont le droit de faire attendre hurs créanciers, pourvu qu'ils linissenl par leur payer capital, intérêts et Irais!... Eh bien ! nous paierons... — Et vivre?... dit la pauvre Eve qui pensait à tout. — Ah! c'est vrai, répondit David en portant la main à son oreille par un geste inexplicable et fanr'li r à tous !es gens emh.iri'assés — J!a mère gardera notre petit Lucien, et je puis me remettre ?» travailler, dit-elle. — Eve ! ô mon Eve 1 s'écria David, les larm's ûux yeux, en prenant sa femme et la serrant sur son cœur, Eve I à deux pas d'ici, h Saintes, au seizième siècle, un des plus grands hommes de la France, car il ne fut pas seulement l'inventeur des émaux, il fut aussi le glorieux précurseur do Buffon et do Cuvier, il trouva la géologie avant eux, ce naif bonhomini; ! Bernard de Palissy souffrait la passion des chercheurs de secrets, mais il voyait sa femme et ses enfans, tout un faubourg contre lui. Sa femme lui vendait ses outils... H errait dans la campagne, incompris!... pourchassé, montré au doigt !... Mais, moi, je suis aimé... — Bien aimi", répondit Eve avec une sainte et placide expression. — On peut soulfrir alors tout ce qu'a soufrertcc pauvre Bernard de Palissy, l'auteur des faïences d'Écouen, et que Charles IX excepta de la Saint-Barthi-lemy, qui fit enfin à la f.iec de l'Europe, vieux, richf cl honoré, des cours publies sur sa science des Icrrcs, coinmr il l'appelait. — Tant que mes doigts auront la force de tenir un fer h re|iasscr, tu no manqueras do rien I s'écria la pauvre ii-'iiiine avec l'accent du dévoûment le plus profond. Dans le lemps (jue j'étais première demoiselle chez madame Prieur, j'avais prmr amie une petite tille bien sage, la cousine h Po.stel, Basino Clergrl ; eli bien ! Basino vient do m'annoncer, en m'apporlaut mon linge fin, qu'elle succède h madame Prieur; j'irai travailler chez elle !... — Ah I tu n'y travailleras pas longtemps! répondit Sécliard. J'ai trouvé...
Pour la premièro fois la sublime croyance ou succè.s, qui soiilietit les inventeurs et leur donne le courage d'aller ( n avant flans les foriMs vierges du pays des découvertes, fut arcueillii' iiar Eve avec un sourire presque triste, cl D.ivid biissa la lêii« par un mouveiueut funèbre.
— Oh I mon omi, je ne me moque pas, jn no ris pas, jo IV' dijule pas I s'iatria la bidle Eve en so niellant h genoux di'vant .sou mari. Miis je von coniliieii lu avais raison de garder li' plus pndiind silence sur les essais, sur 1rs espérances. Oui, inoii ami, \<s inveiil' urs doivent vaelnT l- péndiln enlantenii'iil il.- leur gloire tt toul le momie, même h Il iirs r>niini's!... Une fenmii) esl toujours femme. Ton Eve n'a pu .s'empCcIn r de sourire en l'onlendanl diro : J'ai trouvé I... pour la dixsrplième foi.s depuis un inoi.i.
Davi.l se mil rt rire si l'ranrhi nient de lui même qu'Eve lui |inl la maui et la baisa SJiinleiiieul. Ce lui un niumenl di'licieur, une ,|n r"S roses d'amour el de lendre.^w qui ll> iiri'vent au boni de.s plus arides chemins do la nii^TC, < I qiii'lq lelo's nu fond de.-» pr''ci(iice.s,
Eve rrdoiiiil I de ourai^ntMi vnyont le malheur rodonMer de finie. 1 il crui le.ir di' son mari, sa iiaivele d'in\enleur, les hrnie-. quille suipril p.irfois dnn.s les yeux de cet liomillit de cuMir el du poésie, loul di'iveloppa elle/, elle une force de résistance inouïe, liilo cul «"nconi une fol-» recours
DU O.M.ZaC, — II. (lÀlriiil île la Coi
au moyen qui lui avait déjà si bien réussi. Elle écrivit à monsieur Mélivior d'annoncer la vente de l'imprimerie, en lui offrant de le payer sur le prix qu'on en ob'icndrait, et en le suppliant de ne pas ruiner David en frais inutiles. Devant celle let're sublime Mélivier fit le mort : son premier commis répondit qu'en l'absence de monsieur Mélivier il ne pouvait pas prendre sur lui d'arrêter les poursuites. Telle n'élait pas la coutume de son patron en affaires. Eve proposa de renouveler les effets en payant tous les frais, et le commis y consentit, pourvu que le père do David Séchard donnât sa garantie par un aval. Eve se rendit alors à pied à Marsae, accompagnée de sa mèreel de Kolb. Elle afironta le vieux vigneron; elle fit charmante, elle réussit à dérider cette vieille figure. Mais quand, lo cœur tremblant, elle parla de l'aval, elle vil un changement complet et soudain sur celle face soûlagraphique.
— Si je laissais à mon fils la liberté de meHre la main à mes lèvres, au bord de ma caisse, il la plongerait jusqu'au fond de mes entrailles ! s'écria-l-il. Les enfans mangent tous ?» même dans la bourse paternelle. El ronmicnl ai-jo fait, moi? Jo n'ai jamais coi'ilé un liard à mes parens. Vo'''e i;i)primerie esl vide. Les souris et les rais sont seuls à faire des impressions. Vous êtes belle, vous, jo vous aime ; vous êtes une femme travailleu,se et soigneuse. Mais mon fils!... Savez-voas ce qu'est David? Eh bien! c'est un fainéant de .savant. Si je l'avais lairré comme on m'a lairré, sans .se connaître aux lettres, et que j'en eusse fait un Ours comme sou père, il aurait des rentes... Oh 1 c'est ma croix, ce garçon-l.'i, vovez-vous ! El. par malheur, il est bien unique, car sa reliralion n'existera jamais! F.nfin il vous rend malheureuse... (Eve protesta par un geste de dénégation absolue.) Oui, reprit-il en répondant à co geste, vous avez été obligée de prendre une nourrice, lo chagrin vous a lari votre iait. Je s;iis toul. allez! vousôles au tribunal el tambourinés par la ville. Je n'étais qu'un Ours, je ne suis pas savant, jo n'ai pas élé proie chex messieurs Didol, la gloire lie la typographie; mais jamais je. n'ai reçu de papier timbré 1 Savez-vous ce que je me dis en allaiitdans mes vignes, les soinnanl el recollant, cl faisant mes petites affaires?... Je médis: a Mon pauvre vieux, tu te donnes bien du mal, lu melsécu sur écu, lu lairreras de beaux biens, ce sera pour les llui^>i<•rs. (lOiir lesavoués... ou pour les chimères... pour les idées...» Tenez, nuiii enliml, vous des mère de ce petit garçon, qui m'a eu l'air d'avoir la truffe de son grand-père au milieu du viniro quand je l'ai tenu sur les fouis avec madame Cliarduii. eU bien! pensez moins ft Si'-chard qu'.i ce pelil ilr.Me 1 1... Jo n'ai cnnllanco qu'en vous... Vous pourriez empêclu r la disSipatiiin de mes biens... de mes pauvres biens. — Mais, mou cher pa(in Séchard, votre llls M-ra votre Kb'iri', et vous le verrez un jour riche par lui-nu^me ol avec la croix do la Li'giou d'honneur h la bmitonnière... — Que «pu fera donc pour cela? deinanila le vicnerui. — Vous le verrez!... Mais, eu allcmlanl, mille eciis vous ruinerainil-ilsT Avec mille écus, vous feriez cesser les poursuites... ! Il bien I si vous n'avez pas rondaïue en lui, prtVerIrs nioi, je vous les leiidrai, je vous les hypotluiiuerni sur ma dot, sur mou travail... — David SVhard e>t donc iKMinuMT s'écria le \i;;iieron étonné d'apprendri' que n> qu'il < r.^.iil une calomnie é;ail vrai. VuilA <" que ce^i que de s-iMur .'Ikuit son nom! .. El mes loyers!... Oh! it fiui, m.i pelile fille, qun jailie h Amt.mlème me nieilre eu n'-Kie el c.nsiillcr lailiin. mon iivimé. V.vm nv/ Jolinii-nl bien lui de \eiiir. lui lii)Uime«ver;> ^
Après un • liille de deu\ be . Mijit'e de Von
j||i r. balliie par cet orK'iniruI I ' ■ f non. s
n't ideudeul lien nu\ allairei». \iMiue r
d • réussir, E«e r-fll le chemin de pr. sque PriMS'. l.u reiilraul.cl'
pour recevoir la Mk'uiilc.iiion • '
Sé.liari 11 loul iuyer n Meiivi
d'un huissier <l U jmrle duie '•
mais Doublon veunil U'auroin -
ejiiK (cinps pour que lo voiMU'i,' n- o i . . -. !••■ «-^
iii/'itl» liuiiininr.) • •"*
DE BALZAC
Eve n'osait-elle plus sortir de chez elle, elle avait peur d'entendre dos chucholemens à son passage.
— Oh ! mon frère, mon frère! s'écria la pauvre Eve en se précipitant dans son allée et montant les escaliers, je ne puis te pardonner que s'il s'agissait de ta... — Hélas! lui dit Séchard, qui venait au-devant d'elle, il s'agissait d'éviter son suicide. — N'en parlons donc plus jamais, répondit-elle doucement. La femme i|ui l'a emmené dans ce jzoufl're de Paris est bien criminelle!... et ton père, mon David, est bien impitoyable!... Soulïrons en silence.
Un coup frappé discrètement arrêta quelque tendre parole sur les lèvres de David, et Marion se présenta remorquant à travers la première pièce le grand et gros Kolb.
— Madame, dit-elle, Kolb et moi nous avons su que monsieur et madame étaient bien tourmentés, et, comme nous avons à nous deux seize cent francs d'économies, nous avons pensé qu'ils ne pouraient pas être mieux placés qu'entre les mains de madame. — Te matame, répéta Kolb avec enthousiasme. — Kolb, s'écria David Séchard, nous ne nous quitterons jamais; porte mille francs à compte chez Cachan, l'avoué, mais en demandant une quittance ; nous garderons le reste. Kolb, qu'aucune puissance humaine ne l'arrache un mot sur te que je fais, sur mes heures d'absence, sur ce que tu pourras me voir rapportrr, et quand je t'enverrai chercher dos hfrbes, tu sais, qu'aucun œil humain ne te voie. On cherchera, mon bon Kolb, à te séduire, ou t'ofl'rira peut-être des mille, des dix mille francs pour parler... — On m'ovrirait pien tes millions, queu clieu ne tirais bas une moite! Est-ce que clio nei gonnais boind la gonzigne milidaire? — Tu es averti, marche, et va prier monsieur Petit-Claud d'assister à la remise do ces fonds chez monsieur Cachan. — Ui, fit l'Alsacien, cheshère cdro assez riche cin chour pire lui domper sire le gazaquin, à ced ômo te chisticel Ch'aime bas .sa fisache! — C'est un bon homme, madame, dit la grosse Marion, il est fort comme un Turc et doux comme un mouton. En voilà un qui ferait le bonheur d'une femme. C'est lui pourtant qui a eu l'idée do placer ainsi nos gages, <]u'il appelle di's cac/iesl Pauvre houimc! s'il parle mal, il pi'nse bien, et je l'entends tout do même. Il a l'idée d'aller Ij-availler chez les autres pour ne nous rien cuiller. — On deviendrait riche uniquement pour pouvoir récompenser ces braves gens-là, dit Séchard en regardant sa femme.
Eve trouvait cela tout simple, elle n'était pas étonnée do rencontrer des Ames à la hauteur de la sienne. Son atlitudc eût expliqué toute la beauté do son caractère aux Ctres les plus slupides, et même à un indillérent.
— Vous serez riche, mon cher monsieur, vous avez du pain do cuit, s'écria Marion, votre père vient d'acheter uno ferme, il vous en fait, allez 1 des rentes...
Dans la circonstance, ces paroles, dites par Marion pour diminuer en queliiuo sorte le mérite de .son aciion, no trahissaient-elles pas une exquise délicatesse?
Comme toutes \<a choses humaines, la procédure française a des vices. Néanmoins, do même c|u'uue arme à doux tranclians, elle sert aussi bien à la d('iens(! (ju'à l'atla'jue. En oulre, elle a cela de plaisant, qu(! si deux avoués s'entendent (et ils peuvent s'entendre sans avoir besoin d'échanger deux mois, ils .se comprenru'iit [lar la seule inarctirMlc! leur proci-dure!) un ()roii's res>;eiiil)l(' alors fila (j'ui-rro coiiwni; la fiisiiit le premier man'chal d(^ Ulron, a qui .son (ils proposail, uu siégi; de Uouen, un moyen do prendre la ville en deux jours. — Tu es donc bien pressé, lui ilit-il, d'aller piailler no:-: choux! Deux gén''raiix (Kiuveiit élernisrT la guerres m n'arrivant /i rien ile décisif et méti.'iKr'aiii leurs troupes, selon la mé'iliode des généraux aulrirliiiiis, ipie le conseil aulique ne n'-primande jamais d'avoir fait manquer une combinaison pour laisser matij;er la .soupe h leurs soldais. Malin; (.achnn, Pelil-Cland et Doublon so comportèrent encore mieux ipie dfs gi'-néranx (lulrichiens, ils .se modclèreut sur un Autrichien do l'anli- «luitt-, sur Fabius Cunctulorl
Pelil-(;iuud, rnalicii'ux comme un mul.-t, t'ut bienliM re-
connu tous les avantages do sa position. Dès que le payement des frais à faire était garanti par le grand Cointet, il se promit de ruser avec Cachan, et de faire briller son génie aux yeux du papetier, en créant des incidens qui retombassent à la charge de Mélivier. Mais, malheureusement pour la gloire de ce jeune Figaro de la basoche, l'historien doit passer sur le terrain de ses exploits comme s'il marchait sur des charbons ardens. Un seul mémoire de frais comme celui fait à Paris sulfit sans doute à l'histoire des mœurs contemporaines. Imitons donc le style des bulleiins de la grande-armée , car, pour l'intelligence dn récit, plus rapide sera l'énoncé des faits et gestes de Petit-Claud, meilleure sera cette page exclusivement judiciaire.
Assigné le 3 juillet au tribunal de commerce d'Angoulème, David fit défaut ; le jugement lui fut signiQé le 8.
Le 10 Doublon lança un commandement, et tenta le 12 une saisie à laquelle s'opposa Petit-Claud en réassignant Mélivier à quinze jours. De son côté, Métivier trouva co temps trop long, réassigna le lendemain à bref délai, et obtint le 19 un jugement qui débouta Séchard de son opposition. Ce jugement, signifié raide le 21, autorisa un commandement le 22, uno signification de contrainte par corps le 23, et un procès-verbal de saisie le 24. Cette fureur de saisie fut bridée par Petit-Claud, qui s'y opposa en interjetant appel en cour royale. Cet appel, réitéré le 15 juillet, traînait Mélivier à Poitiers.
— Allez I se dit Petit-Claud, nous resterons là pendant quelque temps.
Une fois l'orage dirigé sur Poitiers, chez un avoué do cour royale à qui Petit-Claud donna ses instructions, ce défenseur à double face fit assigner à bref délai David Séchard, par madame Séchard, en séparation de biens. Selon l'expression du Palais, il dUigentade manière à obtenir son jugement de séparation le 28 juillet ; il l'inséra dans le Courrier de la Charente, le signifia dûment, et, le leraoût, il se faisait par-devant noiaire une li(]uidation des reprises de madame Séchard, qui la constituait créancière de son mari pour la faible somme dedix mille francs, que l'amoureux David lui avait reconnue en dot par le contrat de mariage, et pour le payement de laquelle il lui abandonna le moliilicr de son imprimerie et celui du domicile conjugal.
Pendant que Petit-Claud mettait ainsi à couvert l'avoir du ménage, il faisait triompher à Poitiers la prétention sur lai|uell« il avait basé son appel. Selon lui, David devait d'nulanl moins être passible des frais faits à Paris sur Lucien de Rubempré, que lo tribunal civil do la Seine les avait, par son jugement, mis à la charge de Métivier. Ce système, adopté par la Cour, fut consacré dans un arrêt qui cuntlrina les condamnations portées au jugement du tribunal de commerce d'Angoulême contre Séchard fils, en faisant disiraclion d'une somme de six cents francs sur les frais de Paris, misa la charge do Mélivier, en compensant (juelipies frais entre les parties, eu égard à l'incident qui motivait l'apiiel de Séchard. Cet arrêt, signifié le 17 iwùlh Si^hanl fils, se traduisit, le 18, en un commandement do [layer le capital, les inlérèls, les frais dus, suivi d'un procès-verbal de .saisie, lo 20. Lh, Petit-Claud intervint, au nom de madame Séchard, et revendiqua le mobilier comme appartenant h l'épouse, dflment séparée. De plus, Pelitc.laud lit aiiparaîlre Séchard père, devenu son clionL 'Voici pourquoi.
Li; lendemain do la visite que lui fit sn belle-fille, le vigneron était venu voir son avom'; d'Aiigoulênie, m;iître Cachan, au(piel il demanda la manière de recouvrer ses loyers compromis dans la bagarro où son llis était ongag(''.
— Je no |>uis pas nrriijirr pour le père lorsque je poursuis le (ils, lui dit Cachan, mais allez voir Pelit-Claud, il est très-habile, et il vous .servira peut-être encore mieux <jur> je ne lu ferais...
Au Palais, Cachan dit h Pelit-Claud :
— Je t'ai envoyé le père Séchard, occiz/ie [lour moi à charge de revanche.
Eve et DAVID.
Entre avoués, ces sortes de services se rendent en province comme à Paris.
Le lendemain du jour où le père Séchard eut donné sa confiance à Pctit-Claud, le grand Cointet vint voir son complice, et lui dit :
— Tâchez de donner une leçon au père Séchard! Il est homme à ne jamais pardonner à son fils de lui coûtor mille francs; et ce débours séchera dans son cœur toute pensée généreuse, s'il en poussait !
— Allez à vos vignes, dit Petit-Claud à son nouveau client, votre fils n'est pas heureux, ne le grugez pas en mangeant chez lui. Je vous appellerai quand il en sera temps.
Donc, au nom de Séchard, Petit-Claud prélendit que les presses élant scellées devenaient d'autant plus immeubli's par destinolion, que, depuis le règne de Louis XIV, la maison servait à une imprimerie. Cachan, indigné pour le compte de Rlélivier, qui, après avoir trouve à Paris les meubles de Lucien appartenant à Coralie, trouvait enroro à Angouir-me les meubles de David appartonant h la fi^inmo et au père (il y eut là de jolies choses dites à l'audioncel, assigna le père et le fils pour faire tomber de telles prétentions. « Nous voulons, s'écria-t-il, démasquer les fraudes de ces hommes qui déploient les plus redoutables forlificalions de la mauvaise foi; qui, des articles les plusinnocens et les plus clairs du Code, font des chevaux de frise pour se défendre! et de quoi, de payer trois mille francs I pris où?... dans la caisse du pauvre Mélivier. Et Ion ose accuser les escompteurs I... Dans quel temps vivons-nous!... Enfin, je le demande, n'est-ce pas à qui prendra l'argent do son voisin?... Vous ne sanctionnerez pas une prétention qui ferait [lassnr rimmoralil»! au coiur de la justice!... » Le tribunal d'Angoult'me, ému par la belle pl.iidoirie do Cachan, rendit unjugement contradictoire entre toutes les parties, qui donna la firopriété des meubles meublans seulement à madame Séchard, re[)oussa les prétentions do Séchard père et le condamna net à payer quatre cent trente-quatre francs soixanieeinq centimes de frais.
— Le p«Te Sécliard est bon, se dirent en riant les avoués, il a voulu mettre la main dans le plal (ju'il paye!
Le 26 août, ce jugement fut signifié de manière h pouvoir saisir les presses et les accessoires de l'imprinierii' le, 28 aortt. On apposa les alticlies!... On obtint, sur reipièle, un jugement pour pouvoir vendre sur les lieux niéwies. Oa inséra l'annonce de la venle dans les journaux, et Doublon se fialla rie [louvoir procéder au récolement cl h la vente le 2 septembre.
En ce moment, David Séchard devait, par jugement en règle et par exécutoires levés, bien lé-galemenl, i\ Mt-livier la somme totale <le cinr| mille deux cent soixante quinze francs vinul-einq centimes, non conqiris les inlcr/^ls. Il devait il l'rlil-Claiid douze cents franis et les honoraires, dont le cliiM're était lais>é, suivant la noble coiilianre des cochers <|ni vous onl conduit rondemr'iit, h mi gi'ni'rosilé. Madame Sécliard drvait h l'.lit-ilauii environ Irois cent rinqiianle francs, et des honoraires. Le pèri> Si'cliard devait ses quatre cent Irenterjuaire francs soixante-rinq reiiliines, et l'elil-Claiid lui (jciiiandait ceiil (Vus d'honornires. Ainsi, II- tout pouvait alIrrJi du mille francs.
A part l'utilili' de r es fiocunirtis |ioiir les nations étrangères (|ul [loiirronl y voir In j''U île l'arlillerie judiciaire ch l'rance. il est iiiVessaire que je le;,'islileur. .si Kuili'lois lu léxislaleur a le temps di« lire. ronnni--M< jiisqu'oii peut aller l'abus (le la ()roccdure. Ne devrail-on pas liAcliT une petite loi ipii, dans rerlains ea>i, interilirail aux a\(iU"S do Mir|iasser en frai» la soiiiiik! 'pii fait l'obj''! du procès? N'y n-l-il pas rpielipic rliose de ridicule b soumellro une pioprii'té d'un centiare aux ronnalil('s (jui ri'K'^senl iino terre d'un niillion? On comprendra parce! rxpoMMrès-scc île toutes II s phases pir lesipielles p;issail le delul.' In valeur de Ces lilnls : lu fnniif, In juflirr, le» fraill dont lie se doute pas l'iiiiinciise niiijorib^ des l'rantui». Voilii ce ipii s"a|ipe||e en argot de Palais mettre le feu dans les air.iires d'un hoiiiino. Les caractères do ritiipriincrle pesant cm |
milliers valaient, au prix de la fonte, deux mille francs. Les trois presses valaient six cents Irancs. Le reste du matériel eCtt été vendu comme du vieux fer et comme du vieux bois. Le mobilii;r du ménase aurait produit tout au plus mille francs. Ainsi, de valeurs appartenant à Séchard fils et représentant une .somme d'environ quatre mille francs. Cachan et Peiit-Claud en ava.ent fan le préti-xle de sept mille francs de frais, sans compter l'avenir don*, la fleur promettait «'assez beaux fruits, comme on va le voir. Certes, les praticiens de France et de Navarre, ceux de Normandie même, accorderont leureMime et leur ai^miralion à Pelit-Claud ; mais les gens de cœur n'accorderont-ils pas une larme de .sympalhic à Kolb et à Marion?
Pendant celte guerre, Kolb, assis à la porte de l'allée sur une chaise tant^que David n'avait pas besoin de lui, rem plissait les devoirs d'un chien de garde. H recevait les actes judiciaires, toujours surveilles d'ailleurs par un cleicdo Petit-Claud. Quand des affiches annonçaient la vente du matériel composant une imprimerie, Kolb les arrachait aussitiH que laflicheur les avait apposées, et il courait par la ville les ftter, en s'écriant : — Les yaquins ! dotirinander ein si prafe ômel Ed Hz abellent ça de la chi!>lice\ Manon gagnait pendant la matinée une pièce de dix sous dansuno papeterie et l'employait à la dépense journalière. Madanio Chardon avait recommencé .«ans murmurer h's fatiganti s veilles de son état de garde-malade, et apportait à sa fille son salaire <à la fin de cha(|ue semaine. Elle avait déjà fait deux neuvaincs, en s'étonnant de trouver Dieu sourd h ses prières, et aveugle aux clartés des cierges qu'elle lui allumait.
Le 2 septembre, Eve reçut la .«cule lettre que Lucien écrivit après celle par laquelle il avait annoncé la mise en circulation des trois billets à son beau-frère, et q(iO David avait cachée à sa femme.
— Voilà la troisième lettre que j'aurai eue do lui depuis son départ, .se dit la pauvro sœur en hésitant 5 décacliolcr le fatal papier.
En ce moment, elle donnait à boire h son enfant, elle le nourrissait au biberon, car elle avait élé forcée de renvoyer la nourrice par éconoinio. On peut juger dans (pei état la mil la lecture de la lettre suivante ainsi que David, qu'elle fit lever. Après avoir passé la nuit à faire du papier, l'inventeur s'était couché vers le jour.
» Paris, 29 août.
« Ma chère sœur, il y a deux jours, à cinq heures du matin, j'ai rei^u le dernier soupir d'une des plus belles créatures d(' Dieu, la seule femme qui puinait m'aimercoinino tu m'aimes, connue m'aiment Daviil et nia mère, en joignant à ces senliinens si dé^uili-resses ce qu'une mère ol une so'ur ne sauraient donner ; toute.'» les lelicités de l'onioiirl Après rn'avoir tout sacrilii'. peut-<*tre In pauvre Coralie est-elle morte pour nini ! pour moi qui n'ni pus ru ce moment de quoi la faire enterrer... Elle tn'ertt roiisoU* de la vie ; vous mmiIs, mes clieps nuK'es, pourrez me cmisnler d(< sa mort. Cette innocente lille n, je le crois, éli^ uhsoule par Dieu, car elle l'.sl mor'e chrelieniienient. Olil paris!... Mo» Eve, Paris est h la fois toute la gloire (oiito rinfamie de In France ; j'y ni (b'jà |ktiIii bien des illusions, et je vais eu perdre encore d'iiulres en y tnendi.iiil le peu d'arf^enl dont j'ai U'.soin |iourni(Mtreeii lerro »aiiito lu curiis d'un ungu I
Ton nialhcunux frère,
LuciBf.
a P. S.— J'ai ilO le cnuKcr bien des rhsftrins par iiio legèrel(', lu saur«s (oui uu Jour, el lu nretriis-rn^. D'ailN nr», lu dois t^lre tranquille : en nous voranl M l'Uirineiiie», i orulie et moi, un brave néKocmnl A (pu j'nifail de rniel» soucis, monsieur Cimusol, s'e»! chargL^ d'arranger, o t II dit, celle nlfiiiro. •
— Ij\ lellre est encore humide de ^ ^ David en le regarilanl avec (anl do p :
ses yeux quelque rliov» du sou aie n ..■■ , -f
DE liALZAC.
L„ricn. — Pauvre garçon ! il a dû bien souffrir, s'il était aimé comme il le dit !... s'écria l'heureux époux d'Eve.
Et le mari comme la femme oublièrent toutes leurs douleurs devant le cri de cette douleur suprême. En ce moincut, Marion se précipita, disant :— Madame, les voilà!... l?s voilà I... — Qui ? — Doublon et ses hommes, le diable, Kolb se bat avec eux, on va vendre. — Non, non, l'on ne vendra pas, rassurez-vous ! s'écria Petit-Claud, dont la voix retentit dans la pièce qui précédait la chambre à coucher, je viens de signifier un appel. Vons ne devez pas rester sous le poids d'un jugement qui taxe de mauvaise foi. Je ne me suis pas avisé de me défendre ici. Pour vous gagner du temps, j'ai laissé bavarder Cachan, je suis certain de triompher encore une fois à Poitiers... — Mais combien ce triomphe coûtera-t-il ? demanda madame Séchard. — Des honoraires si vous triomphez, et mille francs si nous perdons. — Mon Dieu ! s'écria la pauvre Eve, mais le remède n'est-il pas pire que le mal ?
En entendant ce cri de l'innocence éclairée au feu judiciaire, Petit-Claud resta tout interdit, tant Eve était belle. Le père Séchard, mandé par Pclit-Claud, arriva sur sosentre'aites. La présence du vieillard dans la chambre à coucher de ses enfans, où son petits-fils au berceau souriait au malheur, rendit cette scène complète. — Papa Séchard, dit le jeune avoué, vous me devez sept cents francs pour votre intervention ; mais vous les répéterez contre votre fils, en les ajoutant à la masse des loyers (jui vous sont dus. Le vieux vigncrou saisit la piquante ironie que Petit-Claud mit dans son accent et dans son air en lui adressant celle phrase. — Il vous en aurait moins coûté pour cautionner votre fils ! lui dit Eve en quittant le berceau pour venir emitra'ser le vieillard...
David, accablé par la vue do l'attroupement qui s'était fait devant sa maison, où la lutte de Kolb et des gens de Doublon avait attiré du monde, tendit la main à son père sans lui dire bonjour. — Et comment puis-je vous devoir sept cents francs? demanda le vieillard à Petit-Claud.— Mais parce que j'ai, d'abord, occupé pour vous. Comme il s'agit de vos loyers, vous êtes vis-à-vis de moi solidaire avec votre déhiieur. Si votre fils ne me paye pas ces frais-là, vou^ me les payerez, vous... Mais ceci n'est rien : dans quelques heures on voudra mettre David en prison, l'y laisserez-vous aller?— Que doit -il ? —Mais quelque chose comme cinq à six mille francs, sans compter ce qu'il vous doit et ce qu'il doit à sa femme.
Le vieillard, devenu tout défiance, regarda le tableau touchant qui se présentait à ses regards dans celte chambre bleue et blanche : une belle lemme en pleurs auprès d'un berceau, David fléchissant enfin sous le poids de ses clia!,Tiiis, l'avoué. <|ui -fjeui-Otre l'avait attiré là comme dans un [lié^^o ; l'Ours crut alors sa paternité mise en jeu par eux, il eut peur d'être exploité II alla voir et caresser l'enfant, qui lui lendit .ses petites mains. Au milieu do tant de soins, l'enfant, soigné conmie celui d'un pair d'Anglclerre, avait sur la tCte un petit bonnet brodé doublé do rose. — Eh ! (jue David s'( n tire comme il pourra, moi je ne pense qu'à cet on(unt-là ! s'écria In vieux gr.ind-père, et s.'i miTo m'approuvera. David est si sav mt, ipi'il doit savoir comtnenl payer ses dettes. — Voilà, dit rdvou('; d'un air iT!oqMi-ur, la véritable expression de vos sentimens. Tenez, papa Sécliard.vous êtes jaloux de votre fils. Ecoulez la vénli'-: v(.us avez mis David dans la portion où il est, en lui vrndaiil votre iniiirirni'rie trois fois ci- (pi'clle valait, et rn l(! ruinanl [lour vousf.iire pajer ce [irix usinaire. Oui, nr' branlez pas la lêle : le journal vendu aux Cointet et dont le prix a été cm[>oclié par vous en entier, était loulo la valeur de votre imprimerie... Vous haïssez votre (Ils p.irre (pie vous l'avez dé[)onillé, parce ipie vous en avez fiil lin lioiiinie nii-ilessus de vous. Vous vous donnez le t,'eiiro d'ainfr prddiKii'UM'iuenl votre petit lils pour masquer In banqueroute iW. s>-ntimons (|iie vons f'iile» h votre (IK et h votre bru, <|ul vous rouleraient d'î l'argent tiic ri nuiie, tandis que votre pelii-llls n'a besoin de voire nilci'lion que in extremis. Vom aimci co pelil gars-là pour
avoir l'air d'aimer quelqu'un de votre famille, et ne pas êlre taxé d'insensibihté. Voilà le fond de votre sac, père, Séchard... — Est-ce pour entendre ça que vous m'avez fait venir? dit le vieillard d'un Ion menaçant en regardant tour à tour son avoué, sa belle-fille et son fils. — Mais, monsieur, s'écria la pauvre Eve en s'adressant à Petit-Claud, avez-vous donc juré notre ruine? Jamais mon mari ne s'est plaint de son père...
Le vigneron regarda sa belle-fille d'un air sournois.
— Il m'a dit cent fois que vous l'aimiez à votre manière, dit-elle au vieillard en en comprenant la défiance.
D'après les instructions du grand Cointet, Petit-Claud achevait de brouiller le père et le fils, afin que le père ne fît pas sortir David de la cruelle position où il se trouvait. — Le jour où nous tiendrons David en prison, avait dit la veille le grand Cointet à Petit-Claud, vous serez présenté chez madame de Sénonches. L'intelligence que donne l'affection avait éclairé madamç Séchard, qui devinait cette inimitié de commande, comme elle avait déjà senti la trahison de Cérizet. Chacun imaginera facilement l'air surpris de David, qui ne pouvait pas comprendre que Petit- Claud connût si bien et son père et ses alTaires. Le loyal imprimeur ne savait pas les liaisons de son défenseur avec les Cointet, et d'ailleurs il ignorait que les Coinlet fassent dans la peau do Métivier. Le .'^ilence de David était uno injure pour le vieux vigneron; aussi l'avoué profita-t-il de l'élonnement do son client pour quilter la place.
— Adieu, mon cher David, vous êtes averti, la contrainte par corps n'est pas susceptible d'être infirmée par l'appel, il ne reste plus que cette voie à vos créanciers, ils vont la prendre. Ainsi, sauvez-vous!... ou plutiM, si vous m'en croyez, tenez, allez voir les frères Cointet, ils ont des capitaux, et. si votre découverte est faite, si elle tient ses promesses, associez-vous avec eux ; ils sont après tout liès-bons enfans... — Quel serr't? demanda le père Séchard. — Mais croyez-vous votre fils assez niais pour avoir abandonné son imprimerie sans penser à autre chose? s'écria l'avoué. li est en train, m"a-t il dit, de trouver le moyen de fabriquer pour trois francs la rame de papier qui revient en ce moment à dix francs. — Encore uno manière do ni'attraperl s'écria le pèreSéchanl. Vous vous entendez tous ici comme des larrons en foire. Si David a trouvé cela, il n'a pas besoin de moi, le voilà millionnaire! Adieu, mes petits amis, bonsoir. Et le vieillard de s'en aller par les escaliers. — Songez à vois cacher, dit à David Pelil-Claud, qui courut après lo vieux Séclurd pour l'exaspérer encore.
Le petit avoué retrouva lo vigneron grommelant sur la place du Mûrier, le reconduisit justju'à L'Iloumeau, et lo quitta en le menaçant do prenilro un exécutoire pour les frais qui lui étaient dus, s'il n'était pas payé dans la semaine. — Je vous paye si vous me donnez les moyens do d(''>liériter mon fils sans nuire à mon [util-lilsetà ma bru I... dit le vieux Sécliard eu ijuittant brusi|Ueineiit Pelit-Claud. — Comme lo grand Cointet connaît bien son mondo 1... Ah ! il me le disait bien : ci-s sept cents francs à donnerrmprelieront le jièro de payer les sept mille francs de son fils, .s'i'criait le petit avoué en remontant à Angoulême. ^éanmoins ne, nous laissons j.as enfoncer ]>:\r ce vieux linaïui de papetier, il est temps de lui demander autre chose qno des paroles. — Eh bien ! David, mon ami, que couiples-lu faire? dit Eve à son mari ipiaiid le père Séchard et l'avoiu) les eurent laissés. — Mets ta plus grande marinile nu feu, mon enfant 1 s'écria David en regardant Marion, je tiens mon affaire 1
Va entendant ces paroles, Eve prit son rhapi^au, son chille, .ses souliers, avec une vivacité li-brile. — llahillezvous, mon ami, dit-elle à Kolb, vous allez m'accompagner, car il faut que je sac'hi! s'il existe un iiioyt'ii de sortir de ci enfer... — Monsieur, s'écria Marion (juand Eve lut sortie, .soyez donc raisonnable, ou madame mourra de cliagriii. Gagnez del'argenl pour |)ayercec|ue vousdevez, el, après, vous cheKîlierez VOS tn-sorsà votre aise... — Tnis-loi, Manon, nv 'udii David, la dernièri; dil'dcullé S''ra vuiucuo.
Eve et DAVID.
J'aurai lout à la fois un brevet d'invenlion et un brevet do pcr:'ectionnement.
La plaie des inventeurs, en France, est le brevet de perfectionnement. Un iionime passe' ilix ans de sa vie h chercher un secret d'indu^^trie, une machine, une découverte quelconque : il prend un brevet, il se croit maître de sa ctioso ; il est suivi par un concurrent qui, s'il n'a pas tout prévu, lui perfectionne son invention par une vis, et la lui ôte ainsi des mains. Or, en inventant, pour fabriquer le papier, une pâte à tion marché, tout n'était pas dit! D'autres pouvaient perfectionner le procédé. David Péchard voulait tout prévoir afin de ne pas se voir arracher une forfunc cherchée au milieu de tant de contrariétés. Le papier de Hollande (ce nom reste au papier fabriqué tout en chiffon do fil de lin, quoique la Hollande n'en fabrique plu»-) est légf'-rement collé ; mais il se colle feuille à feuille par une main-d'œuvre qui renchérit le papier. S'il devenait possible de coller !a pQte dans la cuve, et par ime C"ll(! peu dispendieuse (ce qui se fait d'ailleurs aujourd'hui, mais imparfaitement encore), il ne resterait aucun perfectionnement à trouver. Depuis un mois, David cherchait donc à coller en cuve la pûte de son papier. Il visait h la fois deux secrets.
Eve alla voir sa mère. Par un hasard favorable, madame Chardon gardait la femme du premier substitut, laquelle venait de donner un héritier présomptif à l'illustre famille des Milaud de Nevers. Eve, en défiance de tous les officiers ministériels, avait inventé de consulter sur sa position le défenseur légal îles veuves et des orphelins, de lui demander si elle pouvait libérer David en s'obligeant ; en vendant ses droits ; mais elle espérait aussi savoir la vérité sur la conduite ambiguë de Petit-Claud.
Le magistral, surfiris de la beauté do madame Séchard, la reçut, non-seulement avec les égards dus à une femme, mais encore avec une espf'ce de courtoisie à laquelle Eve n'élait pas habituée. Elle vil enfin dans les yr'uxdu magistrat cette expression que, depuis son mariage, elle n'avait plus trouvée ijue chez Kolb, et qui, pour les femmes belles comme Eve, est îe critérium avec lequi'l rllcs jugent les hommes. Quand une passion, qii.md l'inli-n'^t ou l'ik'e glacent dans les yeux d'un homme le pélillement de l'obéissance absolue qui y flambe au jeune Age, une femme entre alors en di-liaiire de cet homme et se met h l'observer. Les Cointel, l'itil-Claud, Cérizel, tous les g.ns en qui elle avait deviné des eniuMnis, r.ivairnl regardi' cl'un hmI sec et froid. Elle se sentit donc h l'aise avec le substitut, (|ui, tout in l'accueillant avec gr.lce, délrui--it en peu de mois toutes ses espérances. — Il n'est pas certain, madame, lui dit-il, que la cour royale n'fornu' le jugement qui reslmnl aux meubles meublaiis rab.uidnn ipie vous a fait voire mari de lout co qu'il possc'dait pour vous renqjlir do vos repri • se«. Votre privilège ne doit pas servir .'i couvrir une fraude. Mais, comme vous serez admise en qualili- do cn-ancière au partage, du ()rix des objets saisis, tpie \o\u\ heau-piV,^ doit exercer l'galeiniMil son privili'-ge pour U .somme ries loyers dus. il y (. ni. l'arri^l de la cour une fois nudii, malière (1 il'autres conleslalions, i\ propos de ce qu" niuisiqi- |i!ons, en (ennes de droit, une nmlriliulinii. — Mais nioii- 8ii!ur l'olil-tliud nous ruine diuu^"?... s'écrin-l-elle. — l.i conduit" de IMit Claud, reprit le mnKJslral, est ronformo au niandal donné par vrjlrr mari, qui veut, ilil snn avimé, gagner ilu leiiqis. Si'loii moi, peul-<^lre vaudrai! d niii ux fcc dési>l(r de l'appel, el vous fendre acqui-reurs il la vente, vous et votre lu au-pf-re, des usiensilc s les plus liécevsai rcs h votre exploilalion. vous dans la liiiiili' ite ce (|ui iluil vous revenir, lui pour la soniui" de si's levers .. Mais ce .sérail nlliT trop piumplcment au but. I.i-h avoui's vous ({riigeiill... — Je MTais alors dans les mains de monsieur Séeli ird |H''re, h qui j(> devrais le loyer divs ustensiles elcilili (II! I.i maison ; mou mari n'eu resterait pas moins sniis le coup de-; poursuites de iiio sieur Mi'-livii'r, qui u'aur.iil pir-qur riiMi eu... — Oui, madame. — l.li bii'ilt ieit|i'|iiisitioii .seroil pire que celle otl uous sommes... — La iorro de la loi, mu'Iuine, npoorlicnl oD déllnilire nu cri'ancier.
Vous avez reçu trois mille francs, il faut nécessairement les rendre... — Oh ! monsieur, nous croyez-vous donc capables de...
Eve s'arrêta en s'apercevant du danger que sajustification pouvait faire courir à son Irère.
— Oh ! je sais bien, reprit le magistrat, que cette affaire est obscure, et du côîé des débiteurs, qui sont probes, délicats, grands même!... et du côté du créancier, qui n'est qu'un prête-nom...
Eve, épouvantée, regardait le magistrat d'un air hébété.
— Vous comprenez, dit-il, en lui jetant un regard plein de grosse finesse, que nous avons, pour réfléchir à ce qui se passe sous nos yeux, lout le temps pendant lequel nous sommes assis à écouler les plaidoiries de messieurs les avocats.
Eve revint au désespoir de son inutilité.
Le soir, à sept heiins, Dou'.ilon apporta le commandement par lequi'l il dénonçait la contrainte par corps. A celle heure, i,i poursuite arriva donc à son apogée.
— A comp'er de demain, dit David,| je no pourrai plus sortir que pendant la nuit.
Eveel madami' Ciiardon fondirent en larmes. Pour elles, se cacher était un déshonneur.
Eu apprenant ipie la lihi rlé de leur maître était menacée, Kolb et Marion s'alarmf'rent d'autant p'us ipie. depuis longtemps, ils l'avaient jugé déniii' (le toute malice; el ils tremblèrent tellement pour lui, (pi'ils vinrent Irouvi-r madame Chardon, Eve el Davi I, sou^ prétexte de savoir à qiini leur dévouement pouvait être utile. Ils arrivèrent au moment où ces trois êtres, pour qui la vie avait été jusqu'alors si simple, pleuraient en apercevant la néce.ssilé de cacher David. Mais comment échapper aux espions invi.sihles qui. dès à présent, devaient olxerver les moindres démarches de et homme, malheureusement si distrait?
—Si inalamefeut aildenlreein Ledit quart d'hire, che fuis bousser eine regonnai.ssanze tans le gampe ennemi, dit Kolli, el vis ferrez <pie che m'y gonnais, qiioicpie chaie|ralr d'ein llalleniante ; domine cli(< suis ein frai Vrançais, chai engor le la malice.— Oh ! madame dit Marlon, laissez-le aller, il no pense (ju'h garder monsieur, il n'a imsd'aulres idées, Kolb n'est pas un Alsacien. C'est... quoi?... un vrai lerre-neuvien î— Allez, mon bon Kolh, lui dit David, nous avons encore le temps de prendre un |>.irti.
Kolb couru! chez l'huissier, oii les enneint^ île David, réunis en con.-eil, avisaient aux moyens do s'emparer de lui.
L'arrestation des débiteurs est, en provinro, un failpxorbitanl, anormal, s'il en lut jimais. D'abord, rlincun s'y rniiiiail trop bii'H pour (pii» personne emploie jaunis un moyen si mlieux. On doi( .se trouver, rréaiiiirrs et ilélu- |rui-s, face h fari^ pendant loule la vie. Puis quand u:i comuiiTç ml, un ban iiieroute r i...iir^, v.-rvir d'-s exiircisioiisdi'la province, qui ne li^ ur ci'Hi« rsji^co
lie vol légal, mélile une vas' - lui mt! .!.< n«-
l'iig '. l'.iris esleli qui'l'pie seiti I i 1'- ■■;
on y Iroiiveil s relr.iili-s pr-sque le ; i-
dat lie l'huissier pnursunani i» i i-
ridiction. Il est d'aiiln-M en
Ainsi, In loi qui ron^ 'çn- 1 (e "»
MUS excepl'iiii I rumine à l'.irK, y venir s^imt !•
cepler Paris, h cauM> di- la r ' s
f.iinJlle.H dans l.i niêin<' i»>'i "f
violer le doiliii lie du d '. ^'>
l.iiri- ossisliT du juge ■! '
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Juges do |Mili, on «loti dm' «p
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((iMliCis. Il est I lirore
Ves.el qui lo idi ni h ni '•'
do la loi -sur lu onilraluiv imi «vii-, mj l.ta.uuUi= uiunr»
DE BALZAC
qui change souvent les lois au point de les annuler. Dans les grandes villes, il existe assez de misérables, de gens dépravés, sans foi ni loi, pour servir d'espions ; mais dans les petites villes chacun se connaît Irop pour pouvoir se mettre aux gages d'un huissier. Quiconque, dans la classe infime, se prêterait à ce genre de dégradation, serait obligé de quitter la ville. Ainsi, l'arrestation d'un débiteur n'étant pas, comme à Paris ou comme dans les grands centres de population, l'objet de l'industrie privilégiée des gardes du commerce, devient une œuvre de procédure rxcessivement difiicile, un combat do ruse entre le débiteur et l'huissier , dont les inventions ont quelquefois fourni do très-agréables récits aux faits-Paris des journaux.
Cointet l'aîné n'avait pas voulu .se montrer ; mais le gros Cointet, qui se disait chargé de cette aflaire par Métivier, était venu chez Doublon avec Cérizet, devenu son prote, et dont la coopération avait été acquise par la promesse d'un billet de mille francs. Doublon devait compter sur deux de ses praticiens. Ainsi, les Cointet avaient déjà trois liiniers pour surveiller leur proie. Au moment do l'arrestation, Doublon pouvait d'ailleurs employer la gendarmerie, i|ui, aux termes des jiisemens, doit son concours à l'huissier qui le requiert. C^s cinq personnes étaient donc en ce moment même réunies dans le cabinet de maître DouWon, situé au rez-de-chaussée do la maison, ensuite de l'étude.
On entrait à l'étude par un assez large corridor dallé, qui formait comme une allée. La maison avait une simple porte bâtarde, de chaque côté de laquelle se voyaient les panonceaux ministériels dorés, au centre desquels on lit en lettres noires : huissier. Les deux fenêtres de l'étude donnant sur la rue étaient défendues par de forts barreaux do fer. Le cabinet avait vue sur un jardin, où l'huissier, amant do Pomone, cultivait lui-même avec un grand succès les espaliers. La cuisine faisait face à l'étude, et derrière la cuiMne se développait l'escalier par lequel on montait à l'étage supérieur. Cotte maison se trouvait dans une petite rue, derrière le nouveau palais do Juslico, alors en construction, et qui no fut fini qu'après 1830. Ces détails ne sont pas inutiles îi rintelligenc(! do ce iiui advint à Kolh. L'Alsacien avait inventé do se présenter à l'huissier, sous prétexte de lui vendre son maître, afin d'apprendre ainsi quels seraient les [liéges «ju'on lui ten'lrait, et de l'en préserver. La cuisinièn^ vint ouvrir, Kolb lui manifesta le désir de [larler .i monsieur DoubliMi pour affaires. Contrariée d'être dérangée pendant (ju'ello lavait sa vaisselle, cette femme ouvrit la porte de l'iMudo en disant à Kolb, qui lui litait inconnu, d'y altondro monsieur, pour le moment en conférence dans son cabinet; puis, elle alla prévenir son maître qu'un homme voulait lui parler. Cotte expression, nn homme, signifiait si bien un [jaysan, ipie Doublon dit ;
— Qu'il allondi!! Kolb s'assit auprès de la porto du cabinet.
— Ah çh 1 comment comptez-vous procéder? car, si nous pouvions l'empoigner domain matin, ce serait du temps do gagné, disait le gros Cointet. — Il n'a pas voU; son nom do Na'if, rien ne .sera plus facile ! s'écria Cérizet.
Eu reconnaissant la voix du gros Cointet, mais surtout on entendant ces deux phrases, Kolh devina .suf-lo-champ qu'il s'agissait di^ son maître, et .son étonnemeut alla crois- -anl quand il distingua la voix de Cérizet. — Eino knrson qui a manche .son hain, .s'écria-1-il fra[ipé d'épouvante. —
— Mes eiifans, dit Doublon, voici co qu'il faut f.iiie. Nous l'chelonnerons notre monde îi de grandes <lislaucos, depuis la rue de Deauliou et In place du Ml^rior, dans tous les sens, de manière ii suivre lo Naïf, ce surnom mo plaît, s,insi|u'il liuisses'en njiercovoir ; nous no |(; (piilierons pas qu'il no soit entré dans lu miiisoii oli il so croira cacln' ; nous lui lfliss< rons (|iielque.sJours de sécurité, puis nous l'y rencontrerons qiiijiiue jour nvaiil le levor ou le couclior du soloii. — Mais i-ii ce moment que faililï il peut nous échapper, dit lo gros Ci.itilot. — Il est cboz lui, dit miillnî Doulilon; .s'il .sortait, j'' lo saurais. J'ai l'un do mes [iralicioiis sur la \i\i\c.c (lu Mûrier en olisi-rvalion, un autre au odin du l'jilais, et un autre h trente pas do nwi in.iivon. Si iiolro lionimo sorluil, il» silfleruiuiil ; <i il n'iiurait pas lait trois
pa«, que je le saurais déjà par cette communicalion télégraphique.
Les huissiers donnent à leurs recors le nom honnête do praticif'ns. Kolb n'avait pas compté sur un si favorable hasard, il sortit doucement de l'étude et dit à la servante : — Monsieur Doublon est occupé pour longtemps, je reviendrai demain malin de bonne heure. L'Alsacien, en sa qualité do cavalier, avait été saisi par une idée qu'il alla sur lechamp mettre à exécution. Il courut chez un loueur de chevaux de sa connaissance, y choisit un cheval, le fit seller, et revint en toute hâte chez son maître, où il trouva madame Eve dans la plus profonde désolation. — Qu'y at-il, Kolb? demanda l'imprimeur en trouvant à l'Alsacien un air à la fois joyeux et effrayé. — Vus êdes endourés de goquins. Le plis sire ede te gager mon maîdro. Montumo a-d-elle bensé à meddre monzièie quelque bard?...
Quand l'honnête Kolb eut expliqué la trahison de Cérizet, les circon va Mations tracées autour de la maison, la part que le gros Cointet prenait à cette affaire, et fait pressentir les ruses que méditeraient de tels hommes contre son maître, les plus fatales lueurs éclairèrent la position de David. — C'est les Cointet qui te fxoursuivent, s'écria la pauvre Eve anéantie, et voilà pourquoi Métivier se monjrait si dur... Ils sont papetiers, ils veulent ton secret. — Mais que faire pour leur échapper? s'écria madame Chardon. — Si montamo houd affoir ein hedid entroid à meddro monzière, demanda Kolb, cho bromets le l'y gontuire znns qu'on le zache chamais. — N'entrez que de nuit chez Basine Clerget, répondit Eve. j'irai convenir de tout avec elle. Dans cette circonstance, Basine est une autre moi-même, — Les espions te suivront, dit enfin David, qui recouvra quelque présence d'esprit. Il s'agit de trouver un moyen de prévenir Bazino sans qu'aucun de nous y aille. — Montame beud y hâler, dit Kolb. Foissi ma gonipinazion : che fais sordir afi'ec monzière, nus emmènerons sir nos draces les sivieurs. Benlant ce dcmps, malame ira chez matemoisello Clorchct, èie ne sera pas zuifie. Chai ein gefal. che prents monzière en groube ; ed, ti liaple, si l'on nus addrabe ! — Eh bien! adieu, mon ami, s'écria la pauvre femme on se jetant dans les bras do son mari ; aucun de nous n'ira te voir, car nous pourrions te taire prendre. Il faut nous dire adieu pour tout le temps que durera cette pri.^on volontaire. Nous correspondrons par la poste. Basiuo y jettera tes lettres, et je t'('crirai sous .son nom.
A leur .sortie, David et Koll) entendirent les siftlomens, et menèrent les espions jusqu'au bas de la porte Palet, où demeurait le loueur do chevaux. Là, Kolb prit son maitre en croupe, en lui recommandant di> se bien tenir il |yj. — Zilfloz, zilfloz, mes pons liâniisl Ch(> me moj,'ue de vus dousl s'écria Kolli. Vus n'uddrabcrez bas ein lieux gafalior.
Et lo vieux cavalier piipia des deux dans la campagne nvoc une ra|iidité qui devait nielln^ v\ cpii mit les espions d.iMS l'impossibilité do les suivre, ni de savoir où ils allaient, l.vv alla chez Poslel sous le prétexte assez ingénieux de le consulter. Après avoir subi les instilles do colle pilié (pii no prodigue ipie des paroles, elle (luilta lo ménage Postel, et [Mit gagner, sans être vue, la maison do ll.isine, à (pii elh^ confia ses clm;;rins n\ lui dom.ind.int secours et protection. Basine, ipii, [lour plus dodiscn'Iion, avait fait entrer Kvo dans sa cli.imbro, ouvrit la porto d'un cabini't couligii dont le jour vouait d'un châssis à tabaiièro, et sur lequel aucun O'il ne pouvait avoir d(^ vue. Los deux amies d(''b(iuchèronl une polite cheuiiiU'e dont li' tuyau longeait foliii do la cheinini''o do l'atelier, où les ouvrières onlreten.iiont du fou pour leurs (ers. Eve et Basine étemlireut de mauvaises couvertures sur le carreau pour assourdir lo bruit, si David vn faisait par mégardo ; elles lui mirent un lit de sangle pour dormir, un fourneau pour s(>s expériences, une table et une chaise pour s'assenir et pour écrire. It.isiiio promit de lui donner à manger la nuit; et, cotiuno perscuiiie ne pi'iiéirait jamais dans sa clinmliro, Daviil pcuivait iti'-ller Inus SOS eiuieniis, et iuêiu(> la police. — Iviilii;, ditlivo eu emhrassdiit .son amie, il est en si^reté.
EVE ET DAMD.
Eve retourna chez Postel pour éelaircir quelque doute qui, dit-elle, la ramenait chez un si savant juge du tribunal de commerce, et elle se ût reconduire par lui chez elle en écoutant ses doléances. — Si vous m'aviez épousée, en seriez-vous là?... Ce sentiment était au fond de toutes les phrases du petit pharmacien. Au retour, Postel trouva sa femme jalouse de l'admirable beauté de madame Séchard, et, furieuse de la politesse de son mari, Léonie fut apaisée par l'opinion que le pharmacien prétendit avoir do la supériorité des petites fi'mmes rousses sur les grandes femmes brunes, qui, selon lui, étaient comme de beaux chevaux, toujours à l'écurie. Il donna sans doute quelques preuves de sincérité, car le lendemain madame Postel le iiiignardait. — Nous pouvons être tranquilles, dit Eve à sa mère et à Marion, qu'elle trouva, selon l'expression de Marion, encore saisies. — Oh 1 ils sont partis, dit Marion, quand Eve reganJa machinalement dans sa chambre. — U vaud-il nus diriger?... demanda Kolb quand il fut à une lieue sur la grande route de Paris. — AMarsac, répondit David ; puisque tu m'as mis sur ce chemin-là, je vais faire une dernière tentative sur le cœur do mon père. — Ch'aimerais mié monder à l'assaut t'uno padderio te ganons, barce qu'il n'a boind do cuer, mcanesier fùdre bère...
Le vieux pressier ne croyait pas en son fils; il le jugeait, comme juge le peuple, d'après les résultats. D'abord, il no croyait pas avoir dépouillé David ; puis, sans s'arrêter à la diflérenre des temps, il se disait : — Je lui mis à cheval sur uni^ imprimerie, comme je m'y suis trouvé moi-même ; et lui, (|ui en savait mille fois plus que moi, n'a pas su marcher I Incapable do comprendre son fils, il le condamnait, et se donnait sur cette haute inlelligenco une sorte de supériorité en so disant : — Je lui conserve du pain. Jamais les moralistes ne parviendront à faire comprendre toute l'influence que les sentimens exercent sur les intérêts. Cette influence est aussi puissante que celle des intérêts sur les sentimens. Toutes les lois de la nature ont un double cfTet, en sens inverso l'un de l'autre. David, lui, comprenait son père, et il avait la sublime charité de l'excuser. Arrivi's b huit heures à Marsac, Kolb et David surprirent le bonhomme vers la lin de son dîner, qui so r^pprochail forcément de; son coucher. — Je t(! vois par autorité de justice, dit le père h son fils avec un sounnjamer. — Gommand, mon maîdre et fus, boulfez-vus vus rengondrer... il foyago tans les cieux, et vus êdes turhurs dans les fignes... s'('rria Kolb indigné. Bayez, bayez! c'ed.lo fiVlre édat te bèn-..- — Allons, Knlh, va-l'en, mets le cheval chez madame Courtois, atin de ne pas eu embarrasser mon père, cl sache que les pères ont toujours raison.
Kolb s'en alla grommelant comme un chien qui, grondé par son maltn; pour sa prudi-nce, proteste encore eu obéissant. David, sans dire si'S secnsls, offrit alors h sou (lère de lui donner la preuve In plus évidente de sa découverte, en lui proposant un intérêt dans cette affaire pour prix des sommes (|ui lui dcivenaienl nécessaires, soit pour sehbr-rer Immédiatement, soit pour so livrera l'exploiLilion de sou scerel. — Eh! rominenl me prouveras-lu cpie lu jieiix fiiiro avec rien du beau papier <|ui ne coilterienT demanda l'ancien typograplu^ en lançant h son (Ils un reganl aviné, mois fin, curieux, avide. Vous eussiez dit un éclnir sortant d'un nuage pluvuux, car li> vieil Ours, fidèle ù ses traditions, n(! se couihail jamais s.ins être cniffc di' nuit. Son boniU'ldo nuit couslslait en deux bouleilles d'exeellelll vni vieux que, selon son expression, il tiroliiit. — lllen de plus simple, ré|iondil David. Je n'ai pas de papier sur moi, je suis venu par ici pour fuir Doublon; rt, nii> voyant sur la route de M.irsac, j'^n pensi' cjiie Je pourrais bien irou\er ( liiv. vous les facilités que j'mirais chez un usurier. Je n'ai rien sur moi que mes hnbils. Enl'ernie/-moi dans un Ioim' bien f lo.H, où (lersonne ne pulssi> pénétrer, où pers(uiiie ne puisse me voir, cl... — i ommeni, dit le vii'dl.ird l'ii jelnnl h son fils un ellroyable regard, lu ne me l.os>erns pfl» to voir Inisjint les opérniions.., — Mon|èri', répondit Uovid, vous m'avez prouvé qu'il n'y nvinl pas
de père dans les affaires... — Ahl tu te défies de celui qui t'a donné la vie. — Non, mais de celui qui m'a ôté les moyens de vivre. — Chacun pour soi, tu as raison I dit le vieillard. Eh bien! je te mettrai dans mon cellier.— J'y entre avec Kolb, vous me donnerez un chaudron pour faire ma pâte, reprit David sans avoir aperçu le coup d'oeil que lui lança son père, puis vous irez me chercher des tiges d'artichaut, des liges d'asperges, des orlies à dard, des roseaux que vous couperez aux bords de votre petite rivière. Demain malin, je sortirai de votre cellier avec du magnifique papier... —Si c'est possible!... s'écria l'Ours en laissant échapper un hoquet, jeté donnerai peut-être... je verrai si je puis te donner... bah !... vinjt-cinq mille francs, à la condition de m'en faire gagner autant tous les ans...
— Meltiz-nioi à lepreuve, j'y consens ' s'écria David. Kolb, monte à cheval, pousse jusqu'à Mansie, achètes-yun grand tamis de crin chez un boisselicr, de la colle chez un épicier, et reviens ea toute liAte. — Tiens, bois... dit lo père en meilaut devant son tils une bouteille do vin, du pain, et des restes de viandes fro'.des. Prends des forces, je vais l'aller faire les provisions de chiffons verts; car ils sont verts, les chiffons ! j'ai môme peur qu'ils no soient un peu trop verts.
Deux heures après, sur les onze heures du soir, le vieillard enfermait son tils et Kolb dans une petite pièce adossée à son cellier, couverte en tuiles creuses, et où se trouvaient les ustensiles nécessaires à brûler les vins de l'Angoumois qui fournissent, comme on s;iil, toutes les eaui-de-vie dites de Cognac. — Obi mais je suis là comme dans une fabrique... voilà du bois et des bassines, s'écria David. — Eh bien! à demain, dit le père Séchard, je vais vous enfermer, cl je lâcherai mes deux chiens, je suis sût qu'on no vous apportera pas de papier. !Uonlre-moi des feuilles demain, je te déclare que je serai Ion associé, les alTairos seront alors claires et bien menées.
Kolb et David se laissèrent enfermer et passèrent deux heures environ à briser, à préparer les tiges, en se servant de deux madriers. Le feu brillait, l'eau bouillait. Vers deux heures du matin, Kolb, moins occujié que David, entendit un soupir tourné comme un hoquet d'ivrogne ; il pril une des deux chandelles et se mil à reganler [larlout ; il aprrçut alors la ligure violacée du (lère S<'cliard <iui n-mplissail uno pelilo ouverture carrée, pratiipiée nu-dessus de la porte par laquelle on comniuni(|uait du c<'llier au brûloir cl cachée par des fuljiilles vides. ix> malicieux vieillard avait introduit .son lils et Kolb dans .son brûloir (kir la perle exl^ rieure qui servait h passer les pièces pour les livnT. t eUo autre porte inli-rieure perniett.iil de rouler les poinçons du cellier dans le brûloir sansfjiiri' le tour pnriarour. — Ahl hnlia, ceci n'ed Ims de dieu, fus foulez vilouder (Mm viN... Safez-vus ce que vus vnides, quand fus (>ufe/ eine |>oudeille le bon linT Vus apprenO z ein gH"|uin. — Ohl num père! dit David. — Je venais savoir si vous n»-ie« Itesoin «le ijuelque chose, dit le vigneron «pinsi degriM^. — Hl c'cdde bar indi'rêd |iir nus (pie lus ntlei bris ein bedide egrlIoT dit Kolb qui ouvrit la porte après en avoir (l<>l>nrTavj' l'entn-e, et qui trouva le vieill.irii monté sur une iVIielIn courte, en chemise. — Hisipier votre >nnlél s'iVriii D.tvid.
— Je crois que Je suis soinniimbule, dit li>vieillnnl houleux en desceiidaiil. Ton défaut di> «onllnnre en Ion |>^n' ni'n fnil rêver, Ji< songeais que lu l'entendai» nvec le dinliln piuir n'nlisi'r l'nupossililp. — |.n Impie, r'i'il fodre Imssion pire les beiliis clinuiiels! N'écria Kolb. — Aile» »ou<i n <<micher, iiioii iM're, dit IVivId ; nufirmi-x-noin M vou» voulez, niiiW épnrgiiez-vouH la peine de revenir : Kolb vn Tnin' M'nluellf.