‹ Scènes de la vie de provinceChapitre 45 sur 45 · VI. lit .r..|.l.|in l.ii.l · texte numérisé non relu

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DE BALZAC

francs au ministère. A onzo hfurcs du soir, Lnrien. f^a sœur, sa mère et le père Séchard, Marion cl Kolb. furent réveillés par la musique de la ville, à laquelle s'élail réunie celle de la garnison, et trouvèrent la place du MOrier pleine do monde. Une sérénade fut donnée à Lucien Chardon de Rubempré par les jeunes gens d'Augouléme. Lucien se mit à la fenêtre de sa sœur, et dit au milieu du plus profond silence, après le dernier morceau : — Je remercie mes compatriotes de l'honneur (ju'ils me font, je lâcherai de m'en rendre digne ; iU me pardonneront de ne pas en dire davantage : mon émotion est si vive, que je ne saurais continuer. — Vive Tailleur de l'^rcAer </e Charles IX!...

— Vive l'auteur des Marguerites I — Vive Lucien de Rubempré!

Après ces trois salves, criées par quelques voix, trois couronnes et des bouquets furent adroitement jetés par la croisée dans l'appartement. Dix minutes après, la place du Milrier était vide, le silence y régnait. — J'aimerais mieux dix mille francs, dit le vieux Séchard, qui tourna, retourna les couronnes et les bouquets d'im air profondément narquois. Mais vous leur avez donné des marguerites, ils vous rendent des bouquets, vous faites dans les fleurs.

— Voilà l'estime (juc vous faites des honneurs que me décernent me? concitoyensi s'écria Lucien, dont la physionomie offrit une expression entièrement dénuée de mélancolie, et qui vérilablcmcnt rayonna de salisfiiction. Si vous connaissiez les hommes, papa Séchard, vous verriez qu'il ne se rencontre pas deux momens semblables dans la vie. Il n'y a qu'un enthousiasme véritable à qui l'on puisse devoir de .semblables triomphes!... Ceci, ma chère mère et ma bonne sœur, effiice bien des chagrins. Lucien embrassa sa sœur et sa mère comme ''on s'embrasse dans ces momens où la joie déborde h flots si larges qu'il faut la jeter dans le cceur d'un ami. (Faute d'un ami. disait un jour Bixiou, un auteur, ivre de son succès, embrasse son portier.) — Eh bien I ma chère enfant, dit-il à Eve, pourquoi p|eures-tu?... — Ahl c'est de joie... — HélasI dit Kvc h ta mère avant de se recoucher, et quand elles lurent. seules, dans un poêle il y a, je crois, une jolie femme do la pire espèce... — Tu as raison, répondit la mère en hochant la 161e. Lucien a déjh tout oublié, non-seulement do .ses maliieurs, mais des ni^tres.

la mère et la fille se séparèrent sans oser se dire toutes leurs pensées. Dans les pays dévorés par le .sentiment d'insubordination sociale caché sous le mol égalité, tout lriom[)he est un de ces miracles qui no va pas. comme certains miracles d'ailleurs, sans la coopération d'adroits machinistes. Sur dix ovations oblenues [lar des hommes vivans, et décernées au soin de la patrie, il y en a neuf d()nl les causes .sont étrangères h l'Iiommi'. Le triomphe de Voltaire surk» planches du Tln-Alre-rrançais Ti'i'tuil-il pas celui de la ptiiloso[>liie de son siècle? En France, on ne peut triompher qut; ipiaiid tout le monde se couronne sur la I6le du triomphateur. Aussi les deux femmes avaientelles raison dans leurs pressentimens. Le siiccè-: du grand liornrne rie province était trop antipalhique aux nireurs immobiles iV Sn^onMrni' pour ne pas avoir éti' mis en scène par des inlérf'ls ou par un macliiiiisie passionné, collaborations é:.'alcmenl perlldi's. Eve, cimime la plupart des I' nulles irailleurs, se déliait par seiilimenl et sans pouvoir SI- juslilicr il elle-m/^me sa di-llanc". Ille si> dil en s'endorniaiit : — Qui donc aime nssi«z ici mon frère pour avoir exiîilé le pays?... Les Marguerites ne sont d'ailleurs pas encore puliliées, comment prul-on le li'liciler d'un succès A venir?... O» triomphe éiail, en ellet, ro'iivre di^ Pelit- Claiid. I,e jour où le curé de IMaisac lui annonça le reloiir dn LucifTi, l'avoué dînait |ioiir la première fois chez madame de Sédonclies, qui devait recevoir offlriellemenl la demande de la main de sa ()ii[iille. Ce fut un de ces dîners de famille dont la solennité se Iraliil plus [lar li's loilelles que par le nombre lies convives. ynolipTrii CamiPe, on se sait en repn'senlHlion, et les intentions perrenl dans toutes les l'onlenances. Françoise l'Iail mise comme en i-tnlage. Madame <Jo Séuonuhfs avait arbore les pavillons de ses toi-

lettes les plus recherchées. Monsieur du Hautoy était en habit noir. Monsieur de Sénonches. à qui sa femme avait écrit l'arrivée de madame du ChAtelel, qui devait se montrer pour la première fois chez elle, et la présentation officielle d'un prétendu pour Françoise, était revenu de chez monsieur Pimentel. Coinlet, vêtu de son plus bel habit marron à coupe ecclésiastique, offrit aux regards un diamant de six mille francs sur son jabot, la vengeance du riche commerçant sur l'aristocratie pauvre. Petit-Claud. épilé, peigné, savonné, n'avait pu se défaire de son ,Nîtit air sec. Il était impossible de ne pas comparer cet avvMé maigrelet, serré dans ses habits, à une vipère gelée; mais l'espoir augmenlait si bien la vivacité de ses yeux de pie. il mil tant de glace sur sa figure, il se gourma si bien, qu'il arriva juste à la dignité d'un petit procureur du roi ambitieux. Madame de Sénonches avait prié ses intimes de ne pas dire un mot sur la première entrevue de sa pupille avec lin prétendu, ni de l'apparition de la préfèie, en sorte qu'elle s'attendit à voir ses salons pleins. En etl'et, monsieur le préfet et sa femme avaient fait leurs visites officielles par cartes, en réservant l'honneur des visites personnelles comme un moyen d'aclion. Aussi l'aristocratie d'Angoulème était-elle travaillée d'une si énorme curiosité, que plusieurs personnes du camp de Chandour se proposèrent de venir à l'hôtel Bargeton, car on s'obstinait à nn pas appeler celte maison l'hôtel de Sénonches. Les preuves du crédit de la comtesse du Châtelet avaient réveillé bien des ambitions ; et d'ailleurs, on la disait tellement changée à son avantage, que chacun voulait en juger par .soimême. En apprenant de Cointet, pendant le chemin, la grande nouvelle de la faveur que Zéphirine avait oblenuo de la préfète pour pouvoir lui présenter le futur de la chère Françoise, Pelit-Claud se flatia de tirer parti de la fausse [losiiion où le retour de Lucien mettait Louise de Nègrepelis^e.

Monsieur et madame de Sénonches avaient pris des engagemens si lourds en achetant leur maison, qu'en gens de province ils ne s'avisèrent pas d'y faire le moindre changement. Aussi, le premier mot de Zéphirine h Louise fut-il, en allant à sa rencontre, quand on l'annonça : — Ma clière I ouise, voyez... vous files encore ici chez vous !... en lui montrant le petit lustre à p.mdeloques, les boiseries et le mobilier qui, jadis, avaient fasciné Lucien. — C'est, ma chère, ce que je veux le moins me rappeler, dit gracieusement madame la pn'lète on jetant un regard autour d'elle pour «examiner l'assemblée.

Chacun s'avoua ipie Louise do Nègreiielisso ne .se ressemblait pas à elle-même. Le monde iiarisicn, où elle était resti'c^ pendant dix-huit mois, les premiers bonheurs do son mariag(<, qui transformaient aussi bien la femme que Paris avait transformé la provinciale, l'espèce de dignité que donne le pouvoir, tout faisait do la comtesse du (;hâtelet une femme qui ressemblait à madame do Bargeton comme une fille de vingt ans ressemble fi .sa mère. Kilo portait un charmant bonnet de dentelles et de fleurs négligemment altachi^ |iar une l'iiingle il tête de diamant. Ses cheveux fi l'anglaise lui acconipagnaii'iit bien la figure et la rajeunissaient en en cachant les contours. Lille avail une robe en foulard. ?i corsage en pointe, délicieusement l'rangi'e, et dont la façon, due à la ('t'ièbre Viclorine, faisait bien valoir sa taille. Ses (■'pauli\s, couvertes d'un fichu dn blonde, étaient il peine visibles sous iino écharpe do gazo adroitement mise autour de son cou Iro,) long. Enfin ello jouait avec ces jolies bagatelles dont le maniemenl est recueil des femmes de province : une jolie cassolette pendait à sou hraeeli'l pur une (liiîne; elle tenait dans uno main son éventail et son mouchoir roulé sans en ti\w eniharrassi'e. Le gorti exquis des moindres détails, la pose et les manières copiées do madame d't'spard révélaient en Louise une savante étude du faubourg Sainl-Hi'rmain. Oiiaiit au vieux beau de l'ijnplre, le mariage l'avait a\aucé comme ces melons ipii, île veris encore lu veille, devii'iinenl jaunes dans une seule nuit, lin ri>trouvaii1 sur le viiugo épanoui do aa Iciiinie la verdeur que Sixlo «vuit por-

EVE ET DA^TD

dne, on se fit, d'oreille, à oreille, des plaisanlerics de province, et d'autant plus volontiers, que toutes les femmes enrageaient de la nouvelle supériorité de l'ancienne reine d'Angouli'^me: et le tenace intrus dut payer pour sa femme. Excepté monsieur de Chandour et sa femme, feu Bargeton, monsieur de Pimentel et les Ra.^tignac, le salon se trouvait à peu près aussi nombreux que le jour où Lucien y fit sa lecture, car monseigneur l'évoque arriva suivi de ses grands vicaires. l'etit-Claud, saisi par le sjiectacle do l'aristocratie angoumoisine, au cœur de laquelle il désespérait de se voir jamais quatre mois auparavant, sentit sa haine contre l»s classes supérieures se calmer. Il trouva la comtesse Cliûtelet ravissante en sa disant : — Voilà pourtant In femme qui peut me faire nommer sub^litut I Vers le milieu de la soirée, après avoir causé pendant le même temps avec chacune d^s femmes, en variant le ton de son entretien selon l'importance de la pi-rsonne ei la conduite qu'elle avait tenue à propos de sa fuite avec Lucien, Louise se retira dans le Liouilolr avec monseigneur. Zéiihirine prit alors le bras Ac Petit-Claud, à qui le cœur battit, et lamena vers ce boudoir où les malheurs de Lucien avaient commencé, et oii ils allaient se consommer.

— Voii i monsieur Petit-Claud, ma chère, je te le recommande ii'auiant plus vivement, (juc tout ce que lu fir.is po\ir lui profitera .sans doute à ma pu[iille. — Vous Aies avoué, monsieur? dit l'auguste fille des Nègrepelisse en toisant Petit-Claud. — Hélas! oui, madame la comtesse- (.lamais le fils du tailleur de L'iloumeau n'avait eu, dans toute sa vie, une seuli! fois l'occasion de se .servir de ces trois mots; aussi sa bouche en fut-elle comme pleine.) Mais, reiirit-il, il dépend de madame la comte.sse de me faire tenir debout au (iar(]uet. Monsieur Miiaiid va, dit-on, à Nevers... — Mais, reprit la comtesse, n'est-on pas second, puis premier substitut... Je voudrais vous voir sur-leohamp premier substitut... Pour m'occuper de vous et vous obtenir celte faveur, je veux quelque certitude de voire Uévouemeiii h la li'gilimilé, à la reliijinn, et surtout h monsieur de VilK'Ie. — Ah 1 madame, dit Petit-Claud en s';ipproehanl de son oreille, je suis homme à obéirahsolument au pouvoir. — C'esl rv rpi'il noua faut aujourd'hui, ré(iliqua-t-i'lle on se reculant pour lui faire rompri-ndre qu'elle ne voulait plus rien s'entendre dire h l'on'ille. Si vous convenez toujours .'i marlame de Sénonche.s, comptez sur moi, ajouta ■t-ell(? en fais.uit un tresie royal avec son l'-venlail. — Aladome, dit Petit Clauri, h qui Coii tel se montra en arrivant ft la porliMlu boiidoir, Lucien est id. — I.libieiil monsieur? .. n-pondil la comtesse d'un ton qui eût nrn'^lé toute espère de parole dans le gosier d'un honnnn ordin.iirr». — Madame la comtesse ne me comprend pa»;, reprit Prlit-Claud l'U se servant de la formule la plus ri'^pi clueuse. ji- vi'ux lui donner iino preuve de mon dt'voui'nienl à .sa personne. Oimiiieut madame la conitesM' veut-elle que le f;rand homme qu'elle n l'ait Miii reçu dans Angoub^nie? Il n'y a pas d(! milieu : il doit y Otre un objet ou de mépriii ou de (,'loirn.

Louise de Nèzrepeljsse n'avait pas pensé h re dilemme, auquel elle ('tait ('•viili'mmriil itit('ress<''e plu.n A cause du pa.ssé que du ()ri-.eul. Or, di's scnlimi-ns que lii iinulasHo portait ncliiejtenii-nl h Lucien dépendait In ri'ussiU) du plan rcuiçu par l'avoui' pour mener h bii'n l'arre.slnlion de SiTliard. — Miuisieur Petil-Llaud, dil-elle eu pri'Uiint une altitudi< de hiuileurel d<- digniu't, vouh voulez appirli uir au gouveriiem< ni, .saehi'/ que .son premier priniipe diiil Mre de n(t jiiniiii< avoir eu tort, <<l ipn' |i<n leirunnx ont encore, mieux que le.sKoiiveriieinens, l'insiinr.t du pouvoir et le .^eMliluenl de leur digiiili' — (yesl liii'ii |/| ce que je pens.ils, iiiud.iine, répoinlil-d vivi-menl en (ibservaut la romlesso nvre. une ntleiilmn aussi |.rofuli<le que peu visible. Lucien ariive ici dans la plu^ grande uum re. Mais, s'il doit y recevoir une ovation. Je puis au.tsi li' coiilraiiidre,/i cause di< l'ovation niAini', A quitter Angnulèiiie, où Kl Mf iir et Min beau Irùre, David SécliorU, •ont .sous lo coup (In piuirsuile.s anlenles...

Luui»! do NJ'grupeh.sso laiwa voir Kur «on vi»atfi< allier

un léger mouvement produit par la réprc.-sion mi^me de son plaisir. Surprise d'être si bien devinée, elle regarda Petit-Claud en dépliant son éventail, car Françoise de La Haye entrait, ce qui lui donna le temps de trouver une réponse. — Monsieur, dit-elle avec un sourire significatif, vous serez prompiement procureur du roi... N'était-ce pas tout dire .sans se compromettre ? — Oh ! madame, s'écria Françoise en venant remercier la prélète, je vous devrai donc le bonheur de ma vie. Elle lui dit à l'oreille en se penchant vers sa protectrice par un petit geste do jeuno fille : — Je serais morte à petit feu d'être la femme d'un avoué de province...

Si Zéphirine s'était ainsi jelé^ sur Louise, elle y avait été poussi'e par Francis, qui ne manquait pas d'une certaine connaissance du monde bureaucratique. — Djus les premiers jours de tout avènement, que ce joit celui d'un préfet, d'une dynastie ou d'une exploitation, dit l'aneien consul général à son amie, on trouve les gens tout feu pour rendre service ; mais ils ont bientôt reconnu les inconvéniens de la protection, et devieimenl de place. Aujourd'hui Louise fera pour Petit-Claud des démarches que, dans trois mois, elle ne voudrait plus faire pour voire mari. — Madame la comtess(> pense-t-elle, dilPelit-Cllaud, ft toutes les obligations du triomphe de notre poëte? Elle devra recevoir Lucien pendant les dix jours que durera notre V ngouement.

La préfète fit un signe do têt" afin do congédier Petit- Claud, et si leva pour aller causer avec madame do Pimentel, qui montra sa tête à la porte du lioudoir. !>aisio parl.i nouvelle de l'élévation du bonhomme de Nègrepelisso h la pairie, la marquise avait jugé nécessiiire de venir caresser une femme assez habile pour avoir augmenté .son infiuence en f.iisanl une faute. — niles-moi donc, ma cbére, pourquoi vous vous êtes donné la p(>ino de metiru voire père h la chainbr' liante ?dil la marquise au nnlieu d'une conversation confidentielle où elle pliait le genou devant la supt'riorité de «a cher» Louise. — Ma chère, on m'a d'autant mieux accord'" celle faveur que mon \ti'T9 n'a pas d'enfans, et volera toujours pour la couroine; mais, >i j'ai des garçons, Je compte bien que mon «Iné si^ra substitué au titre, aux armes et à la pairie do .sou graiui-|ière...

.Madame de Pimente] vil avec chagrin qu'elle no pourrait pas employer h ri'uliser son désir de faire élever monsieur di^ Pimentel h la pairie une mère dont l'ambitiuii s'i'-tend.ul sur les eufniis h venir. — Je tiens la pn fêle, disait Pelil-l.laud h ( ointet en sortant, et je vous proiuei» Votre acte de .société... Jo serai diin.>» un mois pn-niier subsiitui, et vous, vous serez, niallre de StVIiard. TArhet maiiiletianl de me trouver un surce.vseur pour mon étude, j'en ai Cul en cinq mois la première d'AiiKoulêino.— Il nn f.illail ipie voii'i nivllrn i\ cheval, dil Coinlcl, prcmiuo jaloui de son (niivn;.

ChacMii peut maintenant ropiprendri» la r.iusedu IrinmphA de Lucien dans son pays. A la manière de ro rv»j de I ranco i|Ui ne vengeait |>,is le duc d'Orleoiis. Loune ne viuil.tll |><i« s souvenir des injures reçues h Paru* p.ir madame do llargelon. Llle voulait |Kitroiiiier Lucli'ii. ^e^•^fl^^r de .vi prolerliuil, ri s'en déliiirrnwr honn/trmtnl. Mim< nu f.iit d' loiile l'inlrigim de P.iro |wir Nn c iiiiinera>;r«. Prlil- I laiid avnil bien ilevilii* la li.iiiie viv.iff que le\ femme» portent h riioinme qui n'a (wn mi les ainifr h l'heure ou

«lies ont eu l'envie d'être •init*«''. I e len-b-nim dr. I ora-

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tit-C.lnud, pour arheviT de », m»

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vvuilaieiil donner nu grand lui! *•

— liens, r'evi loi, Peint Inud I » rrrin Luinit.— 1* i.(.li«o ici. lui dit Pelil-i Iflud. « Minuilé nolm amour propre. iiuuB nou» somme» pIquA» U'hoimeur, noui imni* wiujmc

DE BALZAC

cotisés, et nous te préparons un magnifique repas. Notre proviseur et nos professeurs y assisteront ; et, à la manière dont vont les choses, nous aurons sans doute les autorit^^s.

— Et pour quel jour? dit Lucien. — Dimanche prochain.

— Cela me serait impossible, répondit le poêle ; je ne puis accepter que pour dans dix jours d'ici... Mais alors ce sera volontiers... — Eh bien 1 nous sommes à tes ordres, dit Petit-Claud ; soit, dans dix jours !

Lucien fut charmant avec ses anciens camarades, qui lui témoignèrent une admiration presque respectueuse. Il causa pendant environ une demi-heure avec beaucoup d'esprit, car il se trouvait sur un piédestal et voulait justifier lopinion du pays : il se mit les mains dans les gous- .sets, il parla tout à fait en homme qui voit les choses de la hauteur où ses concitoyens l'ont mis. Il fut modeste et bon enfunt, comme un génie en déshabillé. Ce fut les plaintes d'un athlète fatigué des luttes à Paris, désenchanté surtout. Il félicita ses camarades de ne pas avoir quitté leur bonne province, etc. Il les laissa tout enchantés de lui. Puis il prit Polit-Claud à part, et lui demanda la vérité sur les affaires de David, en lui reprochant l'état de séquestration où se trouvait son beau-frère. Lucien voulait ruser avec Petit-Claud. Petit-Claud s'cfTorçd de donner à son ancien camarade cette opinion que lui, Petit-Claud, était un pauvre petit avoué de province, sans aucune espèce de finesse. La constitution actuelle des sociétés, infiniment plus compliquée dans ses rouages que celle des sociétés antiques, a eu pour effet de subdiviser les facultés chez l'homme. Autrefois, les gens éminens, forcés d'être universels, apparais- .saient en petit nombre et comme des flambleaux au milieu des nations antiques. Plus lard, si les facultés se spécialisèrent , la qualité s'adressait encore à l'ensemble des choses. Ainsi un homme riche en cautèle, comme on l'a dit de Louis XI, pouvait appliquer sa ruse à tout; mais aujourd'hui la qualité s'est elle-même subdivisée. Par exemple, autant de professions, autant de ruses différentes. Cn rusé diplomate sera très bien joué dans une afl'aire, au fond d'une province, par un avoué médiocre ou par un paysan. Le plus rusé journaliste peut se trouver fort niais fn matière d'intérèls commorciaux, et Lucien devait être et fut le jouet do Petit-Claud. Le malicieux avocat avait naturellement écrit lui-même l'article où la ville d'Angoulême, compromise avec son faubourg do L'Iloumeau, se trouvait obligée de f'ter Lucien. Les concitoyens de Lucien venus sur la place du Mûrier étaient les ouvriers do l'imprimerie et de la papeterie des Cointet, accompagnés dos clercs de Petil-Cluud, do Cachan, (^t de quelques camarades de collège. Redevenu pour le poète le copia du collège, l'avoué pensait avec raison que son camarade laisserait échapper, dans un temps donni', le secret do la relraite do liavid. Et si David périssait par la faute do Lucien, Aiigoulôme n'était pas tenabic pour le poète. Aussi, pour mimix assurer son influence, se posa-l-il comme l'inférieur do Lucien.

— Comment n'aurnis-jo pas fait pour le mieux, dit Petit- Claud.') Luci(!n. Il s'agissait de la sœur de mon copin; mais au palais il y a des positions où l'on doit périr. David m'a demandé, le [)rcmier juin, de lui garantir sa tranquillité r>endaiil trois mois ; il n'est en dangir ipi'en se[)tembre, et incore ni-je su soustraire tout son avoir à ses cn-anciers ; carjn g;ignerai l(! procès en cour royale; j'y ferai juger que le privil(-ge de lu lètnme (st absolu, (pie, dans l'es- (.f'ce, il ne couvre aucune fraude... Quant h toi, lu reviens mnlheureux, mais tu es un hoiiime île génie... (Lucien lit un geste comme d'un lioiiiiiie ii (jni l'eiiiensoir arrive trop près du nez ) Oui, luoii cher, reprit Petit-Claud, j'ai lu VArclirr ilc Cliailo l.\, et c'est plus (ju'un ouvrage, c'est lin livre I La prèluco n'a pu Ctro écrite quo par doux hommes : Cliate;ni|,riiind ou toi I

Lucien accepta rei éloge sans dire que cette pn-fiicn était de d'ArIhez. Sur cent imli'urs français, (|uatrevingl-(lixiieureussenl agi comme lui.— i:ii |,ii*n 1 ici l'on n'avait pas l'air de le roriiiallre, reprit l'elil-CJniid en jouant l'iiidi- Biialion. Quand J'ai vu l'inditrOrciicc générale, jo mo suis

mis en tête de révolutionner tout ce monde. J'ai fait l'articlo que tu as lu... — Comment 1 c'est toi qui... s'écria Lucien. — Moi-même... Angoulôme et L'Iloumeau se sont trouvés en rivalités, j'ai rassemblé des jeunes gens, tes anciens camarades de collège, et j'ai organisé la sérénade d'hier; puis une fois lancé dans l'enthousiasme, nous avons lâché la souscription pour lo dîner. « Si David se cache, au moins Lucien sera couronné I » me suis-je dit. J'ai fait mieux, reprit Petit-Claud, j'ai vu la comtesse Châlelet, et je lui ai fiiit comprendre qu'elle se devait à elle-même de tirer David de sa position ; elle le peut, elle le doit. Si David a bien réellement trouvé le secret dont il m'a parlé, le gouvernement ne se ruinera pas en lo soutenant ; et quel genre pour un préfet d'avoir l'air d'être pour moitié dans une si grande découverte par l'heureuse proteclion qu'il accorde à l'inventeur ! On fait parler de soi comme d'un administrateur éclairé... Ta .sœur s'est effrayée du jeu do notre mous'jucterio judiciaire, elle a eu peur de la fumée... La guerre au palais coûte aussi cher que sur les champs de bataille ; mais David a maintenu sa position, il est maître de son secret : on no peut pas l'arrêter, on ne l'arrêtera pas. — Je te remercie, mon cher, cl je vois que je puis te confier mon plan, tu m'aideras à le léaliser.

Petit Claud regarda Lucien cn donnant à son nez en vrille l'air d'un point d'interrogation. — Je veux sauver Séchard, dit Lucien avec une sorte d'importance, je suis la cause de son malheur, jo réparerai tout... J'ai plus d'empire sur Louise... — Qui, Louise? — La comtesse Cliâleletl... Petit-Claud fit un mouvement. J'ai sur elle plus d'empire qu'elle ne le croit elle-même, reprit Lucien ; seulement, mon cher, si j'ai du pouvoir sur voire gouvernement, je n'ai pas d'habits. Petit-Claud fil un autre mouvement comme pour offrir sa bourse. — Merci , dit Lucien cn serrant la main de Petit-Claud. Dans dix jours d'ici, j'irai faire une visite à madame la préfète, et jo te rendrai la tienne.

Et ils se séparèrent en se donnant des poignées de main de camarades. — Il doit êlro poète, se dit en lui-même Petit-Claud, car il est fou. — On a beau dire, pensait Lucien en revenant chez sa sœur ; en fuit d'auiis, il n'y a (juc les amis do collège. — Mon Lucien, dit Eve, que l'a donc promis Petit-Claud pour lui léniuiguer tant d'amitié? Prends garde à lui.! — A lui? s'écria Lucien. Croule. E.ve, repritil en paraissant obi'ir à une réflexion, lu n^ crois plus en moi, lu te défies de moi, tu peux bien ti^ defiir do Petit- Claud ; mais dans douze ou quinzi; jours tu changeras d'opinion, njoula-t-il d'un petit air fat.

Lucii u remonta dans sa chambre, et y écrivit la lettre suivante à Lousteau.

« Mon ami, de nous deux, moi seul puis me souvenir du billet de mille francs que jo t'ai lU'ôlé ; mais jo connais trop bien, hélas 1 la situation où tu seras en ouvrant ma lettre, |)0ur ne pas ajouter aussitôt que je iiu te les redemande pas en espèces d'or ou d'argi'iil ; non, je le l(>s demande en crédit comme on les demaiidiiuil à Morine eu jdaisir. Nous avons le même tailleur, tu peux donc nie faire confectionner sous le plus bref délai un lial)illement complet. Sans être précisément dans le costume d'Adam, je ne puis me montrer. Ici, les honneurs dèparteiueutaux dus aux illusti-atioiis [larisii'inics m'altend, lient, à mon grand étonnemeiil. Je suis le lii'ros d'un banquet, ni plus ni moins qu'un di'puté de la gauche ; comprends-tu inaintenanl la iii'cessilé d'un habit noir? Promets le |)aiement ; charget'en ; l'iisjcuer la réclame; eiiliii Iro'ni^ une sci-ne iiiédile de don .liiaii avec, monsiciir Hiiiianclie, cu' il l'aiit m'endimanclicr h tuul prix. Je n'ai rien (pie des haillons : pars do là I Nous .sommes eu .septembre, il fait un temps magni- (1(1110 ; ergo, veille h ce (pin je reçoive, à la lin do celte semaine, un ('li.innaiil hahillement du matin : petite rediiif.'n\i\ virl-lii-(pii/e rduci-, trois (filets, l'un couleur soufre, l'autre (le liiiilaisie, genre écossais, le troisième d'une eiilièro blancheur ; plus, trois paiilulons ù faire des femmes, l'un blune éiolVo anglaise, l'autre nankin, lo troisième eu

EVE ET DAVID

léger Casimir noir ; enfin un habit noir et un gilet de satin noir pour soirée. Si tu as retrouvé une Fionne quelconque, je me recommande à elle pour deux cravates de fantaisie. Ceci n'est rien, je compte sur loi, sur ton adresse : le tailleur m'inquiète peu. Mon cher ami, nous Tavons maintes fois déploré : l'inlelligence do la misère, qui certes est le plusaelif poison dont soit travaillé l'homme parexcclli-nce, le Parisien 1 cette intelligence dont t'aciivité surprendrait Satan, n'a pas encore trouvé le moyen d avoir à crédit un chapeau ! Quand nous aurons mis à la mode des chapeaux qui vaudront mille francs, les chapeaux seront possibles : mais jusque-là nous devrons toujours avoir assez d'or dans nos poches pour payer un chapeau. Ah! qui'l mal la Comédie-Franeaise nous a fait avec ce : — La fleur, tu mettras de l'or dans mes poches ! Je sens donc profondément loutf's les difllcultés de l'exécution de celle demande : Joins une paire de bottes, une paire d'escarpins, un chapeau, six paires de gants, à l'envoi du tailleur I C'est demander l'impossible, je le sais. Mais la vie litléraire n'estelle pas l'impossible mis en coupe réglée?... Je ne te dis qu'une seule chose : opère ce prodige en faisant un grand article ou quelque petite infamie, je le quille et décharge do la detle. Et c'est une dette d'honneur, mou cher, elle a douze mois de carnet : tu en rougirais si tu pouvais rougir. Mon cher Lousteau, plaisanterie à part, je suis dans des circonsLinces graves. Juges-en par ce seul mot : la Sèche est engraissée, elle esl devenue la femme du Héron, et le Héron est préfet d'Angoulôme. Cet affreux couple peut beaucoup pour mon beau-lVôre, que j'ai mis dans une situation affreuse; il est poursuivi, caclié, sous le poids do la lettre de change I... Il s'agit de reparaître aux yeux de madame la préfète, et de reprendre sur elle quelque empire à tout prix. N'est en pas ellVayaiit à penser (luo la fortune do David Séchard dépende d'une jolie paire de bottes, de bas de soie gris à joiir (ne va pas les oublier), et d'un chapeau neuf!... Je vais me dire malade et souffrant, me mettre au lit comme (il Duvicquct, pour mi! dispenser de répondre à l'empresiorni-nt de mes concitoyens. Mes concitoyens m'ont donné, mon cher, une très belle sérénade. Je commence à me dcmandi-r combien il faut clesoLs pour coiriposrr œ mol : mes conciloyens. depuis qu(! j'ai su que ^enthou^iasme de la capitale de l'Angoumois avait eu quelques-uns do mes camarades do collège pour boute-entrain.

» Situ pouvais meltro aux Fai7«- Pari* quelques lignes sur ma réception, lu me (jr.indirais ici de plusieurs Liions de botte. Je for.iis d'ailleurs sentir ii la Sèche (|uej'ai, sinon des amis, du moins quelque crédit dans la presse parisienne. Comme je ne renonce à rien de mes csiiéranccs, |n te revaudrai cela. S'il le fallait un bel article dci foiiils pour un ri;cu' il quelroinju ■, j'ai le temps d'en tnédiier un à loisir. Je ne te dis plus iju'un mot, mon cher nmi : je compte sur toi, comme lu peux compter sur celui (jui so dit:

» Tout à loi, I.rciLN iir. II. »

» P.-S. Adresse-moi le loul par les diligences, bureau restant. »

Celle lellro, cil Lucien reprenait In Ion dosiipérioriléqun son succès lui iloniiait interii'ii''emenl, lui ra|ipe|,i INiris. Pris de()uis SIX jours par le calnin absolu «le la province, sa pensée se reporta vers ses bonnes misères ; il eut des regn;ts vagues, il resta pendant Iniile une seiiMinn préoccupé d(! la cuiiitesse C.tiAtelel ; cnllii i! ailnclia innl d'inipoi'lnnce h sa réapparition que, ipiaiid il ilescendil, h \a nuit lonibuMle, h l/lloiimeaii, elierrher au burinii des lillgences les (laqnels qu'il altendail de {'ans, il i^proiivait louti.'s l(!S «UK'oissrs de l'iiicerlitinle, coiiiiii" min femme qui n mis ses dernières espr-rancen sur une toilelle, cl (|ui désespère de l'avoir. — Ah I LoiisIimu. jn te p;irdonne (en (raliisuiis, se dit- il en remarquant par la furme îles pnqiH-lH que l'envul devait cuntenlr tout co qu'il iivail ileinandé.

Il trouva la lettre suivaiilo dans lo corlun h rlmpean.

«Mon cher enfant, le tailleur s'est très bien conduit; mais, comme ton profond coup d'oeil rétrospectif te le faisait pressentir, les cravates, le chapeau, le.s bas de soie à trouver ont porté le trouble dans nos cœurs, car il n'y avait rien à troubler dans notre bourse. Nous le di-ions avec Blondet : il y aurait une fortune à faire en établissant une maison où les jeun.'s gens trouveraient ce qui coûte peu de chose ; car nous finissons par payer très cher ce que nous ne payons pas. D'iiilleurs, le grand Napoléon, arrêté dans sa course vers les Indes faute dune paire do bottes, l'a dit : Les affaires faciles ne se font jamais I Donc tout allait, excepié la chaussure... Je le voyais liabillé sans chapeau, gileté sans souliers, et je pensais à l'envoyer une paire do mocassins qu'un Américain a donné par curiosité à Floriue. Florine a oll'erl une masse de quarante francs à jouer pour loi. Nathan, Blondet et moi, nous avons été si heureux en no jouant plus pour notre compte, que nous avons été assez riches pour emmener la Torpille, l'ancien rat de des Lupeautx, à souper. Frascati nous devait bien cela. Florine s'est chargée des acquisitions ; elle y a joint trois belles chemises. Nathan l'offre une canne. Blondet, qui a gagné trois cents francs, t'envoie une chaîne d'or. Le rai y a joint une montre en or, grande comme uuo pièce de quarante francs, qu'un imbécili! lui a donnée, et qui no va pas. « C'est de la pacotille comme ce qu'il a eu 1 » nous a-t-elle dit. Bixiou, qui nous est venu trouver au Il cher de Cancale, a voulu mettre un flacon d'eau de l'oilugal dans l'envoi que le fait Paris. Notre premier c<>mique a dit : « Si cela peut faire sou bonheur, i|u'il lo soit ! » avec cet accent de basse-taille cl celte iiiiporlance bourgeoise qu'il peint si bien. Tout cela, mon cher enfant, te prouve combien l'on aime ses amis dans lo malhrur. Florine, h <|ui j'ai eu la faiblesse de pardonner, tp prie do nous envoyer un arlicle sur lo dernier ouvrage de Nathan. Adieu, mon fils I Je no puis que W plaindre d'être retourué dans le bocal d'où tu sortais quand tu t'es fait un vieux camarade do

s Ton aral , Etiemib L. »

— Pauvres garçons! ils onl joué pour moi, se dilil tout ému.

Il vient des pays malsains ou do ceux où l'on a lo plus ïOufTerl des bouffées qui re.sscniblenl aux s<*iileurs du paradis. Dans une vie tiède, le voiiveiiir des souftranco» «si comme une jouissance indélinissable. Kve lut sluin'failo quand son frère descendit ilaiis ses véteniens neufs; ello ne le reronnai-sjiil pas — Je puis inamien mt m'alli r promener ft Beaulieu, s'écrii-l-il ; on ne dira pis de moi : Il est revenu en haillons 1 Tiens voila une moiilre qur Je le renurai, cas elle est bien h moi ; (luij elle me ressemble, iffi' est di'Ira |uée. — (Jiiel eiif.inl tu es!... dil Kve. On no p ut t'en vouloir de rien. — Croirais-lu iloiic, nm chèro fille, que j'aie ilemande loiit retn d.in< l.i ix-umv «svi niaise de briller aux yeux d'AngouK^iiie. doni jo me miiicio romiiie de < ila t dit- il en roiiellniil l'air avec .m r.inn» t pomme d'or ciselée. Je veux n*,Hirer lo mal quo j'ai fdll, et je iiii< SUIS nus sous les arme-..

Le succès de Lucien comme éli^^janl fui lo soûl Irfompho réel cpi'il ublinl, mais il fui Iinniens4<. L'ciivir diMio aulml de l.iiiRues (lue rnlinirniioii en gincc. Lt'y femmes ralTol^ri'iil de lui. les hommes en niislinnl, ol II put serrirr comiiie lerliailsonnier : Onuvi hiibil, qu* l* I* rtmrrci»' Il alla inetlre deux cartes il la prefe. lure, el l|l e^Mteieiil uito visite à IVIll-rl.Uld. qu'il lie Iniuvfl pis. I.« lenlem«in, jour du banquet, les journau» de IMri» ronlciuiirnt tou*, à la rubrique d'Angoulôme, Im Iikhos Miivanle» ;

« ,\:s(;oii.*«r.. — 1.*' n-lour d'un jmno poéli» dont loi

■ ilèlmls ont <»ié si btlllnns. de l'aulrur do \ Arr)>*r 4* D ( harifi l\, l'unique romnn historique fnil on rr«nr«

> vins iiiiilalioii du K'-nre de W.illor S.ol(. n deni l.i ifrt-

■ f.ireesl un é»éneiiien» liln»r«ir<', n OiO nKinti* |>»r une » ovation nuxsi lliUcus*» (Miur m vill • que |i,.iir nimiMeur

> l.uneii de nubvmpré. Lo villo »'c»l cmpresscn d« lui

ou UALZAC. — 11.

iLilrait Jo la Cvin/ilf* humain*.}

DE BALZAC

» offrir ira banquet patriotique. Le nouveau préfet, à peine )■ installé , s'est assoriii à la manifestation publiijue en )i fêlant l'auteur de- Margnerifeif, dont lo talent fat si » vivement encouragé à ses débuts par la comtesse Chà- » telet. »

Une fois l'élan donné, personne ne peut plus l'arrêter. Le colonel du régiment en garnison offrit sa musique. Le maître d'hôtel de la Cloche, dont les expéditions de dindes truffées vont jusqu'en Chine et s'envoient dans les plus magnifiques porcelaines, le fameux aubergiste de L'Houmeau, chargé du repas, avait décoré sa grande salle avec des draps sur lesquels des couronnes de laurier on- Iremêlées de bouquets fiisaient un etlet superbe. A cinq heures, quarante personnes étaient réunies là, toutes en liabit de cérémonie. Une foule de cent et quelques liabitans, attirés principalement par la présence des musiciens d^ns la cour, représentait les concitoyens. — Tout Angoulême est là, dit Petit-Claud en se mettant h la fenêlre. — Je n'y comprends rien, disait Poslel à sa femme qui vint pour écouter la musique. Comment 1 le préfet, le receveur général, le colonel, le directeur do la poudrerie, notre député, le maire, lo proviseur, le directeur de la fonderie de Ruelle, le président, le procureur du roi, monsieur Milaud, toutes les autorité-; viennent d'arriver!...

Quand on se mit à table, Torchestro militaire commença par des variations sur l'air de Yùe le roi, vue la Irance 1 <|ui n'a pu devenir populaire. Il était cinq heures du soir. A huit heures, un dessert de soixante-cinq plats, remarquable par un Olympe en sucreries surmonté de la France i-n chocolat, donna le signal des toast. — Messieurs, dit le pp'fet en se levant, au roi 1... à la légitimité ! N'est-ce pas à la paix que les Bourbons nous ont ramenée que nous devons la fîénération de poètes et de penseurs qui maintient dans les mains de la France le sceptre de la littérature ?... — Vive le roil crièrent les convives, parmi lesquels les ministériels étaient en force. Lo vénérablo proviseur se leva. — Au jeune poëte, dit-il, au héros du jour, (|ui a su allier à la grâce et î» la poésie de Pétrarque, dans un genro •[uo Doileau déclarait si difficile, le talent du prosateur ! — Pravol bravo! Le colonel se leva. — Messii^urs, au royaliste I car le héros de celto fête a eu le courage de défendre l"s bons principes ! — Bravo! dit lo préfet, qui donna lo Ion aux applaudissemens. Petit-CI;:ud se leva. — Tous les camaradi's do Lucien à la gloire du collège d'Angoulême, •TU vénérable proviseur (jui nous est ei cher, et à (jui nous «levons reporter tout ce qui lui appartient dans nos suc- <ès! Le vieux proviseur, qui no s'attendait pas h ce toast, .s'essuya les yeux. Lucien .se leva, lo plus profond silence s'établit, cl lo poi'lc devint blanc. En ce moment le vieux proviseur, qui se trouvait à .sa gauche, lui posa sur la télé une couroruie do laurier. On battit des mains. Lucien eut de» larmes dans les yeux et dans la voix.— Il est gris, dit h l'elit-Claud If! futur [irocureur du roi de Nevers. — Ce n'est pas lo vin (jui l'a grisé, répondit l'avoué. — Mes clier.s compalriolcs, me» chers camarades, dit enfiij Lucien, je voudrais avoir la Franco entière pour témoin do celle .scène. C.'esl ainsi qu'on élève les hommes, et (ju'on oblieut dans notre pays les grandes rr'uvres el 1rs grandes aclidiis. Mois voyant le peu qur; j'ai fait cLIc grand honneur que j'en reçois, jo no puis que mo trouver confus, et m'en reincUreJi l'avenir du soin de justifier l'accueil d'aujourd'hui. 1,0 .souvenir de co moment me rendra des forces au milieu <io luttes nouvelles. Permelti'z-moi de signaler .'i vos lionimnges coll(M)ui lulelma première musr> (il ma proleclrico, «le boire niissi i\ m:i ville nalale : dimc, h la helhi ccimlesso Sixli'du Chillelet, el à la nobio ville d'Angoulémel — Il np .Ven o.sl pas mal lire, dit lo proiiurcur du roi, (|ui hocha la Ifilo en sik'ue dafipruhalion ; car nos loasl (jlaieiit pn-pnré.s, i;l li^ suti est improvisé.

A dix heures les ciitivives s'en allèrent par groupes. Daviil Stjcliard, entiuidaril celle musi pie exliaordliiaire, dll à Ka.sino : •— yug 8o pasMj -Hl donc i\ L'IlounieaiiV — I-'cm vi^dKio, répoiidil-i'llc, uiinirie ^ volrn hwiu-l'ièroLucii n.

— Je suis sflr, dit-il, qu'il aura dû regretter de ne pas m'y voir I

A minuit, Petit-Claud reconduisit Lucien jusque sur la place du Mûrier. Là Lucien dit à l'avoué : — Mon cher, entre nous c'est à la vie, à la mort. —Demain, dit l'avoué, l'on signe mon contrat de mariage, chez madame de Sénonches, avec mademoiselle Françoise de La Haye, sa pupille ; fais-moi le plaisir d'y venir ; madame de Sénonches m'a prié de t'y amener, et tu y verras la préfète, qui sera très flattée de ton toast, dont on va sans doute lui parler.

— J'avais bien mes i<iées, dit Lucien. — Oh I tu sauveras David ! — J'en suis sûr, répondit le poêle.

En ce moment David se montra comme par enchantement. Voici pourquoi. Il se trouvait dans une position assez difficile : sa femme lui défendait absolument, et de recevoir Lucien, et de lui fiiire savoir le lieu de sa retraite, tandis que Lucien lui écrivait les lettres les plus affectueuses en lui disant que sous peu de jours il aurait réparé le mal. Or, mademoiselle Clerget avait remis à David les deux lettres suivantes en lui disant le motif do la fêle dont la musique arrivait à son oieille.

« Mon ami, fais comme si Lucien n'était pas ici ; no t'inquiète de rien, et grave dans ta chère tête cette proposition : notre sécurité vient tout entière de l'impossibilité où sont les ennemis de .savoir où tu es. Tel est mon malheur, que j'ai plus de confiance en Kolb, en Marion, en Basiue, qu'en mon frère. Hélas ! mon pauvre Lucien n'est plus lo candide et tendre poëte que nous avons connu. C'est précisément parce qu'il veut se mêler de tes affaires el qu'il a la présomption do faire payer nos dettes (par orgueil, mon David !...) (juo je le crains. Il a reçu de Paris do beaux habits et cinq pièces d'or dans une belle bourse. Il les a mises à ma disposition, et nous vivons de cet argent. Nous avons enfin un ennemi de moins : tgn père nous a quilles, et nous devons son départ à Pefil- Claud, qui a démêlé les intentions du père Séchard, et qui les a. annihilées en lui disant quo lu no ferais plus rien sans lui ; quo lui, Petit-Claud, ne te laisserait rien céder de ta découverte sans uno indemnité préalable de trente mille fi-ancs : d'abord quinze mille francs pour le liquider, quinze mille francs que lu toucherais dans tous les cas, succès ou insuccès. Petit-Claud est inexplicable pour moi. Je l'embrasse comme une femme embra.sse son mari malheureux. Noire petit Lucien va bien. Quel spectacle que celui do celle fleur qui se coloro et grandit au milieu do nos tempêtes domestiques 1 Ma mère, comme toujours, prie Dieu, et t'cmbrasso presque aussi tendrement que » Ton Eve. »

Petit-Claud cl les Cointel, cfi'rayés do la ruse paysanne du vieux Séchard, s'en étaient, comme on voit, d'autant mieux débarrassés (]uo ses vendanges lo rappelaient îi ses vignes do Marsac. La lettre do Lucien, incluse dans celle d'Eve, élail ainsi conçue :

« Mon cher David, tout va bien. Jo suis armé de pied en cap ; j'entre en cam|)agne aujourd'hui, dans d(Hix jours j'aurai fail bien du chemin. Avec ipiel plaisir je l'embrasserai (|uand lu seras libre et qidlle île mes dettes! Mais je suis ble.ssé pour In vie et au cœur de la défiance que ma ■sneur el ma mère continuent à me témoigner. No sais-je pas déjà qui- tu te caches chez B.isine? Toutes les fois que Itasine vient h la maison. J'ai de les nouvelles et la réponse h mes lettres. Il est d'ailleurs ('viilent que ma so^ur no pouvait compter que sur son amie d'ateluM'. Aujourd'hui je Serai bien près de toi, et rruelleinent marri ili> ne pas to faire assister .'i la fête que I'(M1 me donne. L'amour-propre d'An;;oulêine m'a valu un [lelil triomphe qui dans qiielipies jours sera enlièrement oublié, mais où la joie aurait éti^ la seule de sincère. I^ulin, encore ipiebpies jours, et lu pardonneras loul à celui qui complo pour plus quo toutes les (;liiires du riiondo d'être

» Ton frère, Lucien. »

EVE ET DAMD.

David eut In cœur vivement tiraillé par ces deux forces, quoiqu'elles fussent inégales ; car il adorait sa femme, et son amitié pour Lucien s'élait diminuée d'un peu d'eslime. Mais dans la solitude la force des senlimens change enlièrement. L'homme seul, et en proie à des préoccupations comme celles qui dévoraient David, cède h des pensées contre lesquelles il trouverait des points d'appui dans le milieu ordinaire de la vie. Ainsi, en lisant la lettre de Lucien au milieu des fanfares de ce triomphe inattendu, il fut profondément ému d'y voir exprimé le regret sur lequel il complaît. Les Ames tendres ne résistent pas à ces petits effets du sentiment , qu'ils estiment aussi puissans chez l's autres que chez eux. N'est-ce pas la gouUo d'eau qui tomho do la coupe pleine? .Aussi, vers minuit, toutes les supplications do Basine ne purent-elles emptVher David d'all(>r voir Lucien. — Personne, lui dit-il, ne so promène à cette heure dans les rues d'Angoulérae, on no me verra jias, l'on no peut pas m'arrôtcr la nuit ; et, dans le cas ofi je serais renroniré, je puis me servir du moyen inventé par Kolb pour revenir dans ma cachette. Il y a d'ailleurs irop longtemps que je n'ai embrassé ma femme et mon enlànt.

Basino céda devant toutes ces raisons assez plausibles, et laissa sortir David qui criait : — Lucien ! au moment ofi Lucien et Pctil-Claud se disaient bonsoir. lU les deux Irèrcs se jetèrent dans les bras l'un do l'autre en pleuranl. Il n'y a pas beaucoup do momens semblables dans la vie. Lucien senlait l'effusion d'une de ces amitiés quand même, avec lesquelles on no compte jamais, et qu'on so reproche d'avoir Iromix'cs. David é[)rouvait le besoin de pardonner. Ce généreux et noble inventeur voulait surtout sermonner Lucien, et dissiper les nuages qui voilaient l'affection de la sœur et du frère. Devant ces considéraiions de sentiment, tous les dan;,'i'rs engendrés par le di'faut d'argent avaient dis|)aru. Pelit-(;iau<l dit à son client : — Allez chez vous, profitez au moins do votre imprudence, embrassez votre f'-mme et voire enfant, et qu'on ne vous voie pasi — Qu(>l malheur I se dit Petit-Claud, <|ui resta seul sur la place du Mûrier. Ah 1 si j'avais là Cérizel...

Au moment où l'avoué se parlait h lui-mOmc lo long de l'enc'einto en planches failo aulour de la place oh s'élève orgui'illeusement le palais de Justice, il entendit cogner derrière lui sur une jilanche, comme ipi.ind quelqu'un cogne du doigt à une porte. — J'y suis, dit ('.('rizet, dont la voix passait entre deux planches m.il joii (es. J'ai vu David sorlantde L'iloumr.iii. Je comnienc.iis A soupronner |i> lieu de sa retraite, maliilcnant j'en suissi^r, et sais où le pincer; mais pour lui tendre un pii'ge, il est ni'cessaire que je sache ()uel(|U0 chose des (irojels de Lucien, et voilA (|U0 vous les faites rentrer. Au moins restez Ih sous lin pn-texle quelconque. Quand David et i.ui'ien .-ortironi, nini'iiez-les près d<! rniii : ils su cniiront scids, et j'iMilcndrai li's dcrwwiA mots de Icurudiiu. — lu es un nuiître tliablel dit tout bas Pelil-Cloud. — Nom d'im petit bonhomme ! s'écria Cérizit, qiio iK! ferait-on pas jiuur nvoir co que vous m'avez |>r()niis I

petit ilauil quitta les planches et se promena sur la place du Millier en regardant les fenêtres de l.i cliundtrn oii la liinulle était réunie, et peii.sant k mui nvinir coiiinie pour se donner du cour.ige ; car l'adresse île Céri/el lui |K'rinellait de frappiT lo dernlT coup. Pelil-C.laud élnil un de n'H lioniines |>rof(jii(ir'iiieiil ntors et liallreusemeiit double-;, qui ne se laissent jamais prilidre aux amorce» ilii iiri^seiit m aux Iruriiis4l'iiucuii iiltarlieiiiiiil, upirs nvoir observé lis chaiigruiens du cieur liumnin et la slral<'k'ie de» iiil»^ n'ts. Aussi aVHil-il d'aboid peu compli- .sur lltinti'l. D.ilis le cas uii T'eiivre lie Sun niarinK» auiiiil iiiaiiqui; tvins qu'il ertt le droit d'accii.si'r le grainl C/Jintel de InitlriM', il s'i^l.iil nus en mi'snre de le rhaKriiier ; iiinis, depuis <oil snoes h riiôtil de Uorgiton, l'i'lil i Ijiuil jouiiil fraïu. jeu. Situ nrrlère-traiiic, devenue innlile. einil daiiKcreusn pour la sltualiiiii pnliliqiie /i liiqiiilti' il aspirait. Voirj je)» baM's sur lesqiiellns il voulait (i-hcoir Miii miportniire fuluro. iJ.iiuhrai: et quelques gros iiégotian» coninicnçnieiil * (oriiier

dans L'Houmcau un comifé libéral qui se rattachait par les relations du commerce aux chefs de l'opposition. L'avénement du minislèie Villèle, accepté par Louis XVIII mourant, était le signal d'un changement de conduite dans l'opposition, qui, depuis la mort de Napoléon, renonçait au moyen dangereux des conspiralioHs. Le parti libéral organisait au fond des provinces son système de résistance légale . il tendit à so rendre maître de la matière électorale, afin d'arriver à son but par la conviction des masses. Enragé libéral et fils de L'IIoumeau, Pelil-Claud fut le promoteur, l'àme et le conseil secret de l'opposition de la b isse ville, opprimée par l'arislocralie de la ville haute. Le premier il Ut apercevoir le danger de laisser les Cointet disposer h eux seuls de la presse dans le département do la Charente, où l'opposition devait avoir un organe, afin de ne pas rester en arrière des autres villes. — Qw chacun de nous donne un billet de cinq cents francs h Gannerac, il aura vingt et quelques mille francs pour acheter l'imprimerie Séchard, dont nous serons alors les maîtres en en tenant le propriétaire par un prêt, dit Pctit-Claud.

L'avoué lit adopter cette idée, en vue de corroborer ainsi sa double position vis-à-vis de Cointet et do Séchànl, et il jeta naturellement les yeux sur un dnMe de l'encolure do Cérizet pour en faire l'homme dévoué du parli. — Si In peux découvrir ton ancien bourgeois et le metin* entre me.<» mains, dit-il à l'ancien prote de Séchard, on le pr<^tera vingt mille francs pour acheter son impri.merie, et probablemont tu seras à la tète d'un journal. Ainsi, marche.

Plus sûr de l'aclivilé d'un homme comme Cérizetquo do celle do tous les Doublon du monde, Pelit-Claud avait nlors promis au grand Cointet l'arreslalion de Séchard. Mais depuis que l'etil-Claud c ares^ait l'espérance d'i-ntrer dans la magistrature, il prévoyait la nécessité de tourner le dos aux libéraux, et il avait si bien monté les esprits h L'IIoumeau, que les fonds néce.-.sain'S i*! l'acquisition de l'imprimerie étaient réalisés. Polil-Claud résolut «le l,nss.'r aller 1rs choses à leur cours naluR'l. — Ilali I se dit-il, Cérizet commettra (pielqne délit de prevse, et j'en proliterai pour montrer mes taleiis...

Il alla vers la porto do l'imprimerie, ot dit à Kol^, «juî faisait sentinelle : Monte avenir David de profilirde riieum pour s'en aller, et prenez bien vos fin-c^uiions; je m'en vais, il est une heure... Lorsque Kolb quitta le fus de la porte. Marion vint prendre su place, Liiflen et David ili .sci-nlireiit, Kolb les pn'ceda de cent pas en nvnnt, cl .Marion les suivit de cent pas eu arrière. 0'"«'"' 1*^* <•'*<•« fières passèrent le Imiu,' di's plani-b'-s Lucien parlait iiv<"c chaleur h Daviil. — Mon ami, lui dit-il. num pliui i-st d'um» excessive stniplicili" ; mais comuieul en parler dev.ml K»o, qui n'en comprendrait jamais les moyens T Je suis si^r que l.ouisu a dans le f.ind du cipur un di-.ir que Je .«siurnt n^ \cill<'r, je lu veux iiniqui-menl pour me venger de rel jmlipcile do pn'-fel. Si imus nous (liin.'n^. ne Mt rr qu'une .semaine, Je lui lerni dniian hr nu i ni-

geineiil de vingt mille flaiirs (hier '. 'il

ri'tle créature dans ce petit lM>ud"ii . l'iit

I «immei.ci-, et oil. M'Iim l'etiH Imi.l. il H y a lien de rlmn|ri» t j'y Jouerai la cumi- II'-. \it^si. .tvr«- .lomi^»?! ni.mn, •«• terutjM remettre par H' ''"*

silfl''... Qui sait ' '"

in.iiiiti'ijaiil |M.in.| j ■ l • ' '«

n'i'M jwis en h iilloiis quon peut Jnucr fnmmir.

A six heures du iiiîilin. rert-nt r>ii« v..(r |>em Hnnd. — Deinniii, rt muli. i '"""

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|ii ciililrnt ; nmii ihhh ».ii-ms l-ti ii .i.iiè- 1. liles conventions : rfonnitnl, rf<i*))ii»/ Mi' »(itr m iiiii M' pnvsern ch<'/ inudum" <l« N • •

DE BALZAC

Lucien et madame la comtesse du Cliâlelet, car tout est là... Si Lucien espère réussir par la préfèle, je tiens David. — Vous serez, je crois, garde des sceaux, dit Cointet. — Et pourquoi pas? Monsieur de Peyronnet l'est bien! dit Pelit-Claud, qui n'avait pas encore tout à fait dépouillé la peau du libéral.

L'état douteux de mademoiselle de La Haye lui valut la présence de la plupart des nobles d'Angoali^^me à la signature de son contrat. La pauvreté de ce futur ménage, marié sans corbeille, avivait l'intérêt que le monde aime à témoigner ; car il en est de la bienfaisance comme des triompties : on aime une charité qui satisfait l'amourpropre. Aussi la marquise de Pimentel, la comtesse du Châielet, monsieur de Sénonches, et deux ou trois habitués de la maison, firent-ils à Françoise quelques cadeaux dont on parlait beaucoup en ville. Ces Jolies bagatelles réunies au trousseau préparé depuis un an par Zéphirine, aux bijoux du parrain, et aux présens d'usage du marié, consolèrent Françoise, et piquèrent la curiosité de plusieurs mères, qui ami^nèrent leurs filles. Petit-Claud et Cointet avaient déjà remarqué que les nobles d'Angoulème les toléraient l'un et l'autre dans leur Olympe comme une nécessité : l'un était le n^gisseur do la fortune, le subrogétuteur de Françoise; l'autre était indispensiible à la signature du contrat comme le pendu à une exécuiion ; mais le lendemain de son mariage, si m^idanie Pelit-Claud conservait le droit de venir chez sa marraine, le mari s'y voyait difficilement admis, et il se promenait bien de s'imposer à ce monde orgueilleux. Rougissdut de ses obscurs parens, l'avoué fit rester sa mère à Man-ile, où elle s'éiait retirée ; il la pria de .se dire malade, et de lui donner son consentement par écrit. Assez humilié de se voir sans parens, sans protecteurs, sans signature de .son côté, Petit-Claud se trouvait donc très heureux de présenter dans l'homme célèbre un ami acceptable, et que la comtesse désirait revoir. Aussi vint-il prendre Lucien en voilure. Pour cette mémorable soirée, le poëk; avait fait une toilette qui devait lui donner, sans conlcstaiion, une sufiériorilé sur tous les hommes. Madame do Sénonches avait d'ailleurs annoncé le héros du moment, et l'entrevue des deux amans brouillés était une de ci's scènes dont on est parlicuHèrcment friand en province. Lucien était passé à l'état de lion. On le disait si beau, si cliangi', si merveilleux, que les femmes de l'Angouli^me noble avaient toutes une velléité de le revoir. Suivant la mode de celle époque, à laquelle on doit la Iransaclion de l'ancienne culotte de bal aux ignot)les pantalons actuels, il avait mis un pantalon noir collant. Les hommes dessinaient encore leurs formes, au grand désespoir des gens maigres ou mal faits ; et celles de Lucien élaieiil appollonieiines. Ses bas de soie gris à jour, s<:s petits souliers, son gilet de satin noir, .sa cravate, tout fut scrupuleusement iiré,rollé, pour ainsi dire, sur lui. Sa blonde et abondinte chevelure frisée faisait valoir Sun front blanc, autour duquel les boucles se relevaient avec unegrûcecherchée. Ses yeux, pleins d'orgueil, eii "Celaient. Ses petites mains de femme, belles sous le gant.nedevaient pas .se lais.ser voir di'gantées. Il copia son maintien sur celui de do Marsiiy, le fameux dandy parisien, en tenant d'une main sa canne et son chapeau, qu'il iw qnilta pas, el il se servit do l'autre pour faire des gestes rares, à l'aide desquels il commenta ses phrases.

Lucien aurait bien voulu so glisser dans lo salon h la manière de res gens célèbres qui, par une fauss(> modestie, M) t)nis.seraient sous la porto Saint Denis. Mais l'élit- laud, qui n'avait qu'un ami, r^n abusa. O: fut pres(jue pompeusemont qu'il amena Lucien jusqu'."! madame deSénonchcvs au milieu de In soirée. A son passage, le poète entendit des murmures qui jîidis lui eussent fait perdre la If le, et qui le trouvèrent frojil : il était sûr de valoir <'i lui si'iil tout l'olympe d'Angouli^iiie. — Madame, dii-il à iiiadairie de Siinoiiches. j'ai déj/i félicilé mon ami l'elil Chiud, qui est de l'étolfe dont on lait les gaules des .sreaiix, d'avoir le biiiiheur de vous nfipHrlenir, (|ueli|u() f.nbles que soient les liens cntro une marraine et sa filleule (ce fut dit d'un air

épigrammatique très bien senti par toutes les femmes qui écoutaient sans en avoir l'air). Mais, pour mon compte, je bénis une circonstance qui me permet de vous offrir mes hommages.

Ce fut dit sans embarras, et dans une pose de grand seigneuren visilechezdepetiiesgens. Lucien écouta la réponse entoriillée que lui fit Zéphirine en jetant un regard de circumnavigation dans le salon, afin d'y préparer ses effets. Aussi put-il saluer avec grâce et en nuançant ses sourires Francis du Hautoy et le préfet, qui le saluèrent ; puis il vint enfin à madame du Châtelet en feignant de l'apercevoir. Celte renconire était si bien l'événement de la soirée, que le contrat de mariage où les gens marquans allaient mettre leur signaiure, conduits dans la chambre à coucher, soit par le notaire, soit par Françoise, fut oublié. Lucien fit quelques pas vers Louise de Nègrepelisse, et, avec cetio grâce parisienne, pour elle à l'état de souvenir depuis son arrivée, il lui dit assez haut : — Est-ce à vous, madame, que je dois l'invitation qui me procure le plaisir de dîner après demain à la préfecture?... — Vous ne la devez, monsieur, qu'à votre gloire, répliqua sèchement Louise, un peu choquée de la tournure agressive de la phrase méditée par Lucien pour blesser l'orgueil de son ancienne protectrice. — Ah! madame la comtesse, dit Lucien d'un air à la fois fin et fat, il m'est impossible de vous amener l'homme s'il est dans votre disgrâce. Et, sans aliendre de réponse, il tourna sur lui-même en apercevant levêque, qu'il salua très noblement. — Votre Grandeur a été presque prophète, dit-il d'une voix charmante, et je tâcherai qu'elle le soit tout à fait. Je m'estime heureux d'être venu ce soir ici, puisque je puis vous présenter mes respects.

Lucien entraîna monseigneur dans une conversation qui dura dix minutes. Toutes les femmes regardaient Lucien comme un phénomène. Son impertinence inattendue avait laissé madame du Chùlelet sans voix ni réponse. En voyant Lucien l'objet de l'admiration de toutes les femmes; en suivant de groupe en groupe le récit que chacune se faisait à l'oreille des phrases échangées où Lucien l'avait comme aplalie en ayant l'air de la dédaigner, elle fut pincée au cœur par une con raclion d'aniour-propre.— S'il ne venait pas demain après cetie phrase, quel scandale ! pensa-t-elle. D'où lui vient cetio lierlé? Mademoiselle des Touches serait-elle éprise de lui?... Il est si beau ! Ou dit qu'elle a couru chez lui, à Paris, le lendemain de la mort de l'actrice 1... Peut-êlrc est-il venu sauver son beau-frère, et s'est-il trouvé derrière notre calèche, à Mansle.par un accident de. voyage. I> matin-là, Lucien nous a singulièrement toisés. Sixte et moi. Ce fut une myriade de pensées, et, malheureusemenl pourLouise,elles'y laissaitalleren regardant Lucien, ()ui causait avec l'évôiiuo comme s'il eût élé le roi du salon : il ne saluait personne, et attendait qu'on vînt à lui, promenant son regard avec une variété d'expression» avec une aisance digne diï Màrsay, son modèle. Il ne (juitta pas le prélat pour aller saluer monsieur de Sénonches, qui so fit voir à peu de dislance.

Au liout de dix minutes, Louise n'y tint plus. Elleseleva, marcha jusqu'à l'évêquo cl lui dit : — (,iue vous dit-on donc, mouM'igneur, pour vous fiiro si souvent sourire Lucien .se recul.i de (Quelques pas pour laisser discrèlement madame du (Cliâlelet av(>c le prélat. — Ah I mad.ime la comtesse, ce jeuntihommea tiien de l'esfiritl... il m'expliquait comment il vous devait toute .sa force... — Je no suis pas ingrat, moi, madame 1 dit Lucien, en lançant un regard de reproche ipii charma la comtesse. — lùilendonsnous, dit-elle en ramenant h elle Lucien par un geste d'éventail, venez, avec nionseigneur, par ieil... Sa Grandeur sera notre juge. Et elle montra le boudoir en y entraînant ri^vi^iiiue. — Elle fjiil fiire un driMe di> métier .'i monseigneur, dit une lemine du camp C.handoiir assez haut fionr <^lre entenilue. — Noire jugi^ !... dit Lucien en regardunt tiiur à tour le |iri'l,it et la pn'l'ète, il y aura donc un coupable?

Louise de Nè;,'repelisse s'assit sur le canapé de son ancien boudoir. A|)rè3 y avoir fiit asseoir Lucien à cùlé d'ello

E\'E ET DAVID

et monspignpur de l'autre côté, elle se mit à parler. Lucien fit à son ancienne amie l'honneur, la surprise et le bonheur de ne pas écouter. Il eut l'attitude, les gestes de la Pasta dans Taiicredi, quand elle va dire : Opalria !... Il «hanta sur sa physionomie la fameuse cavatine del Rizzo. Enfin, l'élève de Coralie trouva moyen de se faire venir un peu do larmes dans les yeux. — Ahl Louise, comme je t'nimaii! lui dit-il à l'oreille sans se soucier du prélat ni do la conversation au moment où il vit que ses larmes avaient été vues par la comtesse. — Essuyez vos yeux, ou vous me periirie/, ici, encore une fois, dit-elle en se retournant vers lui par un aparté qui choqua l'évêque. — Et c'est assez d'une, reprit vivement Lucien. Ce mot de la cousine de madame d'Espard sécherait toutes les larmes d'une Madeleine. Mon Dieu!... j'ai retrouvé pour un moment mes souvenirs, mes illusions, mes vingt ans, et vous me les...

Monseigneur rentra brusquement au salon, en comprenant que sa dignité pouvait Aire compromise entre ces deux auciens amans. Chacun affecta de laisser la prélèleet Lucien seuls dans le boudoir. Mais un quart d'heure après. Sixte, à qui les discours, les rires et les promenades au seuil du boudoir d('pliirenf, y vint d'un air plus que soucieux, et trouva Lucien et Louise très-animés. — Madame, dit Sixte à l'oreille de sa femme, vous qui connaissez mieux que moi Angouléme, ne devriez-vous pas songer îi madame la préfète et au gouvernement? — Mon cher, dit Louise en toi'^ant son édilour respon-able d'un air de hauteur qui le fit trembler, je cause avec monsieur do Rubempré de choses imporlantes riour vous. 11 s'agit de sauver un inventeur sur le point d'être victime des manœuvres les plus basses, et vous nous y aiderez... Quant à ce que ces dames peuvent penser de moi, vous allez voir comment je vais me conduire pour glacer le venin sur leurs langues. Elle sortit du boudoir appuyée sur le bras do Lucien, cl le mena signer le contrat en s'affirhant avec une audace de grande dame. — Signons ensemble!... dit-elle en tendant la plume à Lucien.

Lucien se laissa montrer par elle la place où elle venait de signer, afin que leurs signalures fussent l'une auprès de l'aulre. — Monsieur de S('iionclies, auriez-vous reconnu monsieur de llubcmpré? dit la comtesse on forçant l'impertinent chasseur h saluer Lucien.

Elle ramena Lucien nu salon, elle le mil entre elle et Zéfi!''rine sur le reiloulabli» canapi- du milii'U. Puis, comme uiii> reine sur son IrAne, elle commença, d'abord h voix basse, une conversation évidemmenl épigrammaliiiue, h laquelle se joignirent (|ue|(|ues-uns di- ses anciens amis et plusieurs f'mnies qi.i lui faisaient la cour. BientcM Luciendevenu le Imtos d'un cercle, fut mis par la comtesse sur la vie de P.iris, dont la satire fui im()rovisi''e nvcv une verve incroyable, et semée d anecdotes sur les gens célèbres, v(''rilables frian lises de conversatiini don! sont excessivement avides les (irovinciaiix. On aclmira l'esprit comme on avait admiré j'homnie. Madame la comtesse Sixte Iriompbnil si patiemment lie I,in-ie;i, elle en jouail si bien en femme enchanlée de son choi\. elle lui fournissjiil bi réplique avec tan! d'.'i propos, elle qm^lait pour lui des npprolialiiuis par ries regards si coinfiromellaiiH, cpie plusieurs femmes cimimenrèrenl/i voir dans In coïncidi'nre du rr'loiir de 1 nuise et de Lucien un profond amour victime de (|uelqiie double nii'piise. Un dépil aval! peiil-^lre ameiH- le malencontreux mariage de Cbiliejei, contre leqiii 1 il se faisait alors une réaction. — Eh bien I dit Louise h une heure ilu malin et h voix basse à Lucien avant de se lever, nprès-demnin. faites m')i In plaisir d'i^ire exact...

La préfèle laissa L irien en lui mimant «ne petite inrlination de li^le excessivement amicale, et alla dire i|iiel(|uei mois au romie Sixte, qui rlierclui son chapeau. — Si ri» ipie madame du C.h.llelel vient de me dire est vrai, nmn cher Lucien, comptez sur moi, dit le pri-fel en se niellant h la poursuite de si femme, qui parlait sflns lui, romine h \\>r\<. Dès CM soir, voire bean-ffère peiil si- re^fardef comme hors d'altaire. — Monsieur le roinio nie doit bien cela, ré-

pondit Lucien en souriant. — Eh bien ! nous sommes fumés... ditCointet à l'oreille de Petit-Claud, témoin de cet adieu.

Petit-CIaud, foudroyé par le succès de Lucien, stupéfai par les éclats de son esprit et par le jeu de sa grâce, regar dait Françoise de La Haye, dont la physionomie, pleine d'admiration pour Luc'cn, semb'ait dire à son prélendu : Soyez comme voire ami. Un éclair de joie passa sur la figure do Pelit-Claud. — Le dîner du préfet n'est que pour après-demain, nous avons encore une journée à nous, ditil, je réponds de tout. — Eh bien! mon cher, dit Lucien à Pelit-Claud, à <ieux heures du matin, en revenant à pied je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu! Dans quelques heures, Séchard sera bien heureux. — Voilà tout ce que je voulais savoir, pensa Petit-Claud. Je ne te croyais que poêle, et tu es aussi Lauzun, c'est être deux fois poète, répondit-il en lui donnant une poignée de main, qui devait Olre la dernière. — Ma chère Eve, dit Lucien en réveillant sa sonir, une bonne nouvelle 1 Dans un mois, David n'aura plus do dettes... — Et comment? — Eh bien ! madame du Ch.ltelet cachait sous sa jupe mon ancienne Louise; et elle m'aime plus que jamais, et va faire faire un rapport au ministère de l'intérieur par son mari, en fiveur<ie notre dtVouverle!... Ainsi, nous n'avons pas plus d'un mois à souffrir, le tenijis de me venger du préfet et do le rendre le plus heureux des époux.

Eve crut continuer un rêve en écoutant son frère. — En revoyant le petit salon gris où je tremblais comme un enfant, il y a deux ans; en examinant ces meubles, les peintures et les figures, il me tombait une taie des yeux ! comme Paris vous change les idéesl — Est-ce un bonheur?... dit Eve en comprenant enfin son frère. — Allons, lu dors; h demain, nous causerons apri's déjeuner, dit Lucien.

Le [)laii de Cérizel était d'une excessive simplicité. Quoiqu'il apparlienne aux ruses <lont se servent les huissiers de province pour arrêter leurs dc'biteurs, et dont le succès est liypothétique, il devait réussir; car il reposait aulnnl sur la connai«.sance des caractères de, Lucien et «'e David que sur leurs espérances. Parmi les peliies ouvrières dont il ét-iil le don Juan, et qu'il goureniait en les opims^nl les unes aux autres, le prote des Coinlet. pour le niomenl en service exiraordinaire. avait disliii,i,'ui'' l'une des re|Kisseuses de Rasine Clergel, une tille presque aussi belle (pie madame Séchard, ap|)elée llrnrietle Miu-non. et doni les p.in-ns élaieiit de petits vignerons vivant dans leur bien A deux lieues d'Angoulème, sur la rouli< de S;iinles. Les Mit-'imn, comme tous les gens de la canipnu'ne. ne se trouvaieiil |ms assez riches pour garder leur unique enfant avec eux. el il» l'avalent deslini'e ti entrer en maison, c'est A dire devenir femme de chambre. En province, une femme de chambre doit savoir blaiicbir et ri'passer le Iiiikc lin. In répii'.iliou de m.'iil.ime Prieur, a qui llasine siircèilnil, élnil telle, i)iie les Mignon y mirent leur lllle en api'renliss,i;;o en y i nv/inl pension pour la nourrilun< el le loRenienl Mr.dnine l'neiir ap|Mirleeiail ii celle race de vii-illcs iii.iliresses ipii, iinis li-» provinces, .se croient substituées aux (Wirens I ' ■ > i- • i . n famille avec .ses apprenties, elle II s niciiail surveillait ronsciencieiisenienl. Ilenrielte V brune bien decoiiplér, h l'n'il liardi, a i

lou^'iie. était tilanclio coiiinie son! '

Midi, di- la blancheur d'une fleur de 11 ... ri.'IlK fulelle une des preinièn<!i crivUei que viwi ».eriiei! mais, comme elle nppir'en.ttl h <\h'>i'^^tr> rutU><%lf»r'. rllo ne ci'da que vain ■ > '■

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éirtieni b'i quand l'eiil < l.o"t i<" h"' ' taire de rinipriin'Tii' S« linnl. en bu de ronimalKllIo de vI'IbI mille fraie s t" " • "

DE BALZAC

licou. Cet avenir éblouit lo proie, la tête lui tourna, madenioiselle Mignon lui parut un obstacle à ses ambitions, et il négligea la pauvre Ûlle. Henriette, au désespor, s'allacha d'aulaiit plus au petit protc des Cointet, qu'il semblait la vouloir quitter. En découvrant que David si^ cachait chez niadcnioi^elle Clerget, le Parisien changea d'idées à l'égard d'Henriette, mais sans changer de conduite; car il se proposait de faire servir à sa fortune l'espèce de folie qui travaille une fille quand, pour cacher son déshonneur, elle doit épouser son séducteur. Pendant la matinée du jour où Lucien devait reconquérir sa Louise, Cérizet apprit à Henriette le secret de Basine, et lui dit que leur fortune et leur mariage dépendaient de la découverte de l'endroit où se cachaient David. Une fois instruite, Henriette n'eut pas de peine à reconnaître que l'imprimeur ne pouvait être que dans le cabinet de toilette de mademoiselle Clerget, elle ne crut pas avoir fait le moindre mal en se livrant à cet espionnage; mais Cérizet l'avait engagée déjà dans sa trahison par ce commencement de participation.

Lucien dormait encore lorsque Cérizet, qui vint savoir le résultat do la soirée, écoutait dans le cabinet de Petit- Claud le récit des grands petits événemens qui devaient -oulever Angoult'me. — Lucien vous a bien écrit un petit mot depuis sou retour? demanda le Parisien après avoir lioché la tête en signe de satisfaction quand Petit-Claud eut fjpi. Voilà le seul que j'aie, dit l'avoué, qui tendit une lettre où Lucien avait écrit quelques lignes sur le papier à lettre dont se servait sa sœur. — Eh bien! dit Cérizc!, dix minutes avant lo coucher du soleil, que Doublon s'enibusquo à la porlo Palet, qu'il cache ses gendarmes et dispose Son monde, vous aurez noire homme. — Es-tu sftr de ton ,.llaire?dit Petit-Claud en examinant Cérizet.— Je m'adresse au hasard, dit l'ex-gamin do Paris, mais c'est un fier drôle, il n'aime pas les honnêles gens. — Il faut réussir, dit l'avoué d'un ton sec — Je réussirai, dit Cérizet. C'est vous qui m'avez poussé dans ce las do boue, vous pouvez bien uie donner quelques billets do banque pour m'essuyer... Mais, monsieur, dit le Parisien en surprenant une expression qui lui déplut sur la figure de l'avoué, si vous m'aviez trompé, si vous ne in'uchelez jjas l'imprimerie sous liuit jours... Eh bien! vous laisserez une jeune veuve, dit tout bas le gamin do Paris en lançant la mort dans son regard. — Si nous écrouons David à six heures, sois à neuf heures chez monsieur Gaunerac, et nous y lerons Ion olfaire, répondit péremptoirement l'avoué. — C'est entendu I vous si rez servi, bourgeois ! dit Cérizc^t.

Cérizcl connaissait déjà l'industrie (jui consiste à laver lo papier, et qui met aujourd'hui les intéiêls du fisc en péril. Il lava les quatre lignes écrites par Lucien, et les remplaça |)or celles-ci, en imil;int l'écriture avec une perfection désolante pour l'avenir social du proie.

« Mon cher David, tu peux venir sans crainte chez lo prefi-l, ton ad'aire est faite; et d'ailleurs, a cilto heure-ci, lu p(!ux sortir, je viens au-devant do loi, pour t'expli(iuer comment tu dois to conduire avec lo préfet.

» Ton frère, Lucien.

A midi, Lucien écrivit une leltro h David, où il lui apprenait le succès de la soirée, il lui donnait l'assurance dr la lirolertiuii du prél'el, ipu, ilit-d, faisait aujourd'hui même un' rapport nu ministre sur la découverle dont il était enihousiasli'.

Au moment oîi Marion nppnrto celle lellrn h mademoi-' selle It.ixiiie, sous prétexte de lui donner h lilanrhir lescliemisi'sde Lucien, Cérizcl, insiruil (lar l'clil-i laud iU\ la firoliObililé de celte Ir-ltri-, emmi'un madeinoisclle Mignon et alla SI) proriicner avec l'ili- sur le liord de la (.liareiile. Il y 1 ut sans doule un roinliiit où rtioiiiiMi'li'' d'IliTiriclle se di'-- I •uilit pendant lniinlcnip'*, car la proiiicii.ido dura deux heures. Non-seuleni'iil l'iniérfl d'un (•idiuil ('liiil on jeu, mais encore tout un avi'iiir de honliiMir, une forluiie; ('ti'o que demandait Cérizet élnil une bagatelle, il se garda liicji (i'oillours d'en dire les conséquences. Soulenienl le prix

exorbitant de ces bagatelles effrayait Henriette. Néanmoins, Cérizet finit par obtenir de sa maîtresse de se prêter à son stratagème. A cinq heures, Henriette dut sortir et rentrer en disant à mademoiselle Clerget que madame Séchard la demandait sur-le-champ. Puis, un quart d'heure après la sortie de Basine, elle monterait, cognerait au cabinet et remettrait à David la fausse lettre de Lucien. Après, Cérizet attendait tout du hasard.

Pour la première fois depuis plus d'un an, Eve sentit se desserrer l'étreinte de fer par laquelle la nécessité la tenait. Elle eut de l'espoir enfin. Elle aussi! elle voulut jouir de sou frère, se rnonlrer au bras do l'homme fêté dans sa patrie, adoré des femmes, aimé de la fière comtesse du Chàtelet. Elle se fit belle et se proposa de se promener à Beaulieu, après le dîner, au bras de son frère. A celte heure, tout Angoulême, au mois de septembre, se trouve à prendre le frais.

— Oh 1 c'est la belle madame Séchard, dirent quelques voix en voyant Eve. — Je n'aurais jamais cru cela d'elle, dit une femme. — Le mari se cache, la femme se montre, dit madame Poslel assez haut pour que la pauvre femme l'entendît. — Oh ! rentrons, j'ai eu tort, dit Eve à son frère.

Qnelques minutes avant le coucher du soleil, la rumeur que cause un rassemblement s'éleva de la rampe qui descend à L'Houmeau. Lucien et sa sœur, pris de curiosité, se dirtgèrent de ce côté, car ils entendirent quelques personnes qui venaient de L'Houmeau parlant entre elles, comme si quelque crime venait d'être commis.

— C'est probablement ini voleur qu'on vient d'arrêter... Il est pAle comme un mort, dit un y assant au frère et à la sœur en les voyant courir au-devant de ce monde grossissant.

Ni Lucien ni sa sœur n'eurent la moindre appréhension. Ils regardèrent les trente et quelques enfans ou vieilles femmes, les ouvrie.rs revenant de leur ouvrage qui précédaient les gendarmes, dont les chapeaux bordés brillaient au milieu du principal groupe. Ce groupe, suivi d'une foulo d'environ cent personnes, marchait comme un nuage d'orage.

— Ah ! dit Eve, c'est mon maril — David! cria Lucien. — C'est sa femme I dit la foulo en s'écarlant. — Qni donc t'a pu faire sortir? demanda Lucien. — C'est ta lettre, répondit David pfdc et blême. — J'en étais sûre, dit Eve, qui tomba raide évanouie.

Lucien releva sa sœur, que deux personnes l'aidèrent h transporter chez elle, où Marion lu coucha. Kolb s'i-lança pour aller chercher un méiiecin. A l'arrivée du docteur, Eve n'avait pas encore repris connaissance. Lucien fut alors forcé d'avouer à sa mère qu'il étiil cause th» l'arrest;iliou di> David, car il ne pouvait pas s"explii)uer le (piiproquo produit par la lellre fausse. Lucien, loudroyé par un regard de sa mère, qui y mil sa malédiction, monta dans sa cliambro cl s'y enf(>rma.

V.n lisant cette lettre écrite au niiliou de la nuit et interrompue de moinens en momens, chacun devinera, par les [ihrases jetées comme une à une, toutes les agitations do Lucien.

<( Ma sœur bien-aimée, nous nous sonnnes vus tout ii l'heure pour la dernièi-e lois. Ma ri'solulion est sans app(>l. Vdiii (loiirquoi : dans beaucoup d<< familles, il se rencoulro un êlre fatal (pii, pourl.i famille, est une sorte de maladli-. Je suis cet êlre-là pour vous. Cetlo obsi'rvalion n'est jias ilo moi, mais d'un honniie qui a beaucoup vu li^ monde. Nous s()ii|.i(iris uu soir eulie amis, nu Itocher de Cancale. Eniro les mille plaisanleri(vs qui s'i-cbangent alors, rediplomalo nous dit (pie telle jeune personne ipi'on voyait avec étonnenienl n sier tille l'Init tualade rfc «o» /icrc. Et alors, il nous dévelop|ia sa tlii-orie sur les malailii-s diH'aiiiille. Il nous expliqua commeni, sans telle» mère, lello maison eiU pidspiTé, commeni loi lils avait ruiné son père, comnient tel père avait délriiil l'avenir cl In considération de .ses enlims. Quoique souleiiuo en riant, cette Ihè.se .sociale fut on

EVE ET DAMD.

dix minutes appuyée de tant d'exemples que j'en reslai frappé. Celle vérité payait tous les paradoxes insensés, mais spirituellement démontrés, par lesquels les journalistes s'amijsent entre eux, quand il ne se trouve là personne à mystifier. Eh bien! je suis l'être fatal de noire famille. Le cœur plein de tendresse, j'agii comme un ennemi. A tous vos dévouemens, j'ai répondu par des maux. Quoique involontairement porté, le dernier coup est do tous le plus cruel. Pendant que je menais à Paris une vie sans dignité, pleine de plaisirs et de misères, prenant la camaraderie pour l'amitié, laissant de véritables amis pour des gens qui voulaient et devaient m'oxploiler, vous oubliant et ne me souvenant de vous que pour vous rausrt- du mal, vous suiviez l'humble sentier du travail, allant péniblement mais sûrement à celle fortune qun je tentais si follement de surprendre. Pendant que vous deveniez meilleurs, moi je metlais dans ma vie un élément funeste. Oui, j'ai des ambitions démesurées, qui m'empêchent d'accepter une vie humble. J'ai des goûts, des plaisirs dont la souvenance empoisonne les jouissances qui .sont à ma portée et qui m'eussf nt jadis satisfait. 0 ma chère Eve ! je me juge plus sévèrement que qui ce soit, car je me condamne absolument et sans pitié pour moi-même. La lutte à Paris exige une force conslanle, et mon vouloir ne va que par accès, ma cervelle est iiitermiltente. L'avenir m'ellYaie tant que je ne veux pas de l'avenir, et le présent m'est insupporlable. J'ai voulu vous revoir, j'aurais mieux fait de m'expatriera jamais. Mais l'expatriation sans moyens d'existence serait une folie, et je ne l'i^jouterai [>as b toutes les autres. La mort me semble préférable à une vie incomplète; et, dans quelque posilion que Je me suppose, mon excessive vanité me ferait commettre des sottises. Cerlains êtres sont comme des zéros, il leur faut un chifl're qui les précède, et leur néant aniuiert alors une valeur décuple. Je ne puis acquérir de valeur que par un mariage avec une volonté forte, impitoyable. Madame de Bargelon était bien ma femme, j'ai manqué ma vie en n'abandonnant pasCoralio pour elli!. David et toi vous pourriez être d'excellens pilotes pour moi ; mais vous n'êles pas assez foris pour dompter ma faiblesse, (juj se dérobe en quelque sortf h la domination. J'aime une vio facile, sans ennuis; et, pour me débarrasser d'une cnntrariélé, je suis d'une lAchelé qui peut me mener très-loin. Je suis né prince. J'ai plus de de.Tlérité d'esprit qu'il n'en faut pour parvenir, mais je n'en ai que pendant im niomi'iil. et le prix dans une carrière parcourue (lar tant d'ainbilieuxest à celui (jui n'en d(''ploie (|ii<' le nécessaire cl (|ui .s'(!n trouve encore assez au bout de la journée. Je ferais le mal comme je viens de le faire ici, avec les meilleures inlentionsdu monde. Il y a des hommes-rhêne, je ne suis peut-être qu'un arbuste élégant, et j'ai la pn-tenlinn d'être un cèdre. Voilà mon bilan t'-cril. Ce désncrord <>nlre mes moyens el mes désirs, ce di-faut d'équilibre nnmdera toujours mes edorts. Il y a beaucoup do ces caractères dans la classe lettrée h cause des dispro|)orlions roTilinui'llesenlrr- l'iiilelliKi-nce et le caractère, entre le vouloir et le désir, (.tui'l serait mondcsiinî je puis le voir par avance en me souvenant de (luelipics vieilles Klolns (Hirisicnni's f|ue j'ni vues oiiMm-cs. Au seuil île la vieilIcsM-, je serai plus vn-ux que mon ARe, siins forlune el sans considération.Toiil mon être aclinl repousM» une parrilli- virillesse : je ne veux pas être un bâillon social. C.lièrr» scpiir, ndori'e nulani pour tes dernières ri^urursque piuirlcs premières tendresses, si nous nvoiM payi- cher le plaisir qim j'ai eu h le revoir, loi el David, plim Innl vous pensen/ peut-être (pu- nul prix n'élail lro|> élc-vé pour les dennèreH lelicilés d'un pauvre être qui vous uiinail I... Ne faile.H nilruiie n'cherclie ni de moi ni de nia ile-linée : nu iiiiuns mon esprit m'aura-lil servi dans Icxi'iiitiou de Hies volontés. La ri'siKnalion, mon niiKe, est un simlde quotidien, moi le n'ai de résinnalion que pour un jour, jevai-icu pioliter aujourd'liiii... »

Deux heures.

• Oui, je l'ai bien résolu. Adlflii donc pour Juujoiint, mn

chère Eve. J'éprouve quelque douceur à penser que je ne vivrai plus que dans vos cœurs. Là sera ma tombe... jo n'en veux pas d'autre. Encore adieu 1 C'est le dernier de ton frère,

LCCIEÎf. B

Après avoir écrit cette lettre, Lucien deseendif sans ftîre aucun bruit, il la posa sur le berceau de son neveu, déposa sur le front de sa sœor endormie un dernier baiser trempé de larmes et sortit. Il éteignit son bougeoir au crépuscule, et, après avoir regardé celte vieille maison une dernière fois, il ou\Tit tout doucement la porte de l'allée; mais, malgré ses précautions, il éveilla Kolb, qui couchait sur un matelas par terre dans l'atelier.

— Qui fa là?... s'écria Kolb. —C'est moi, dit Lucien, je m'en vais, Kolb. — Vus auriez mieux vait le ne chamais fenir, se dit Kolb à lui-même, mais as^ez haut pour que Lucien l'entendît. — J'aurais bien fait de ne jamais venir au monde, réfiondit Lucien. Adieu. Kolb, je ne t'en veux pas d'une pensée cpiej^ai moi-même. Tu diras à David que ma dernière aspiration aura été un regret de n'avoir pn l'embrasser.

Lorsque l'Alsacien fut debout et habillé. Lucien avait fermé la porte de la mai.«on. el il descendait vers la Charente, par la promenade de Beaulieu, mis comme s'il allaU à une fête, car il s'était fait un linceul de ses habits parisiens et de son joli harnais do dandy. Frappé de l'accent et des dernières paroles de Lucien, Kolb voulut aller savoir si sa maîtresse était instruite du départ de .«on frire, et si elle en avait reçu les adieux ; mais, en trouvant la maison plongée on un profond silence, il pen«R que ce départ était sans doute convenu, et il se recoucha.

On a, relativement à la gravité du sujet, écrit lr{«e-peu sur le suicide ; on ne l'a pas observé. Peut-être celle maladie est-elle inobservable. Le suicide est l'effet d'un sentiment que nous nommerons, si vous voulez. Ve'liwr df toinifnie, pour ne pas le confondre avec le mot honneur. Ix> jour où l'homme se méprise, le jour oîi il se voit mépri'si', le moment où la réalité de la vie est en désaccord avec ses espi'rances, il se lue, el rend ainsi hommage ."i la sorb'lé, devant laquelle il ne veut pas rester déshabillé de sei vertus ou de sa splendeur. Quoi qu'on en dise parmi les nlh<K>s (il faut excepter le chrétien du suicide), les l.lche* <w»\s acceptent une vie di^shonon'e. Le suicide est de inii» natures : il y a d'abord le suicide qui n'est que le dernier nrci^ d'une longue maladie el qui reries appartient à la pathologie ; puis le suicide pmr désespoir, enfin le siiiride par raisonnement. Lucien voulait se tuer jvir désespoir et par raisonnenient, les deux suicidts dont on peut revenir, car il n'y n d'irrévocable que le suicide pathologique : mais souvent les trois causes se réunissent, comme chez Jean- Jacipies Housseau.

Lucien, une fois sa résolution prise, tomba dan^ la Ht* libération des moyens, el le poète voulut finir poéiiniement. Il avait d'abonl pensé (oui Niiinenient h s'aller jrirr dans la Charente : mais, en i|e«ren'lanf \i"> rnmpno dn lle.iiitleu pour la dernière fois, i! ' ' ' , •(*

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DE BALZAC

être retrouvé. — Voilà, s'était dit le poëte en admirant ce joli petit paysage, un endroit qui vous met l'eau à la bouche d'une noyade. Ce souvenir lui revint à la mémoire au moment où il atteignit L'Houmeau. Il chemina donc vers Marsac, en proie à ces dernières et funèbres pensées, et dans la ferme intention de dérober ainsi le secret de sa mort, de ne pas êlre l'objet d'une enquête, de ne pas être enterré, de ne pas être vu dans l'horrible état où sont les noyés quand ils reviennent à fleur d'eau. Il parvint bientôt au pied d'une de ces côtes qui se rencontrent si fréquemment sur les routes de France, et surtout entre Angoulème et Poitiers. La diligence de Bordeaux à Paris venait avec rapidité, les voyageurs allaient sans doute en descendre pour monter cotte longue côte à pied. Lucien, qui ne voulut pas se laisser voir, se jeta dans un petit chemin creux et se mit à cueillir des fleurs dans une vigne. Quand il reprit la grande roule, il tenait à la main un gros bouquet de sedum, une fleur jaune qui vient dans le caillou des vignobles, et il déboucha précisément derrière un voyageur vêtu tout en noir, les cheveux poudrés, chaussé do souliers en veau d'Orléans à boucles d'argent, brun de visage, et couturé comme si, dans son enfance, il filt tombé dans le feu. Ce voyageur à tournure si patemment ecclésiastique, allait lentement et fumait un cigare. En entendant Lucien, qui sauta de la vi^ne sur la route, l'inconnu se retourna, parut comme saisi de la beauté profondément mélancolique du poëte, de son bouquet symboliiiue et de sa mise élégante. Ce voyageur ressemblait à un chasseur qui trouve une proie longtemps et inutilement cherchée. Il laissa, en style do marine, Lucien arriver, et retarda sa marche en ayant l'air de regarder le bas de la côte. Lucien, qui fit le mémo mouvement, y aperçut une petite calèche attelée de deux chevaux et un postillon à pied.

— Vous avez laissé courir la diligence, monsieur, vous perdrez votre place, à moins que vous ne vouliez monter dans ma calèche pour la rattraper, car la poste va plus vite que la voiture publique, dit le voyageur à Lucien en prononçaut ces mois avec un accent très-marquô d'espagnol, et eu mettant à son offre une exquise politesse.

Sans attendre la réponse de Lucien, l'Espagnol tira do sa poche un étui à cigares, et le présenta tout ouvert à Lucien pour qu'il en prît un. — Je ne suis pas un voyageur, répondit Lucien, cl je suis trop près du terme do ma course pour me donner le plai-ir do tumor. — Vous êtes bien sévère envers vous-même, reparlit l'Espagnol. Quoique chanoine honoraire de la calhédralo de Tolède, je me passe de temps en temps un petit cigare. Dieu nous a donné lo tabac pour emlormir nos passions cl nos douleurs... Vous me scmblez avoir du chagrin, vous en avez du moins I'imiseigncèla main, comme letrisle dieu de l'Iiymen. Tenez! .. tous vos chagrins s'en iront avec la fumée... Et le prêtre retondit sa boîto en paille avec une sorte de .séduction, en jetant ."i Lucien des regards animés de charilé. — Pardon, mon père, répliqua .sèchement Lucien, il n'y a pas de cigiires qui puissent dis>ipi'r mes chagrins.

En disant cela, les yeux do Lucien se mouillèrent de larmes. — Oh! jiMme liomme, est-ce donc la providence divine qui m'a fiiit di'sirer de secouer par un peu d'exercico 0 pjf^d lo sommeil dont sont saisis au matin tous li's voyageurs, afin que je pusse, en vous consolant, obéir à ma mission ici-bas?... Et(|uels grands chagrins pouvez-vous avoir à votre ûgo7 — Vos consolations, mon père, seraient bien inutiles: vous êtes Esfiagnol, je suis Frone.iis; vous croyez aux (•Diiiniandemens d(! l'I^glise, moi, je suis ulliéc. — SaïUa Virgcn del Piliirl... Vous êtes alliéi's s'écria lo prêlro en passant son bras sous cc^lui do Lucien avec un ompressemciit maternel. I':h I voilà l'une d(vscuriosiléI que Jo m'étais [iromis d'oliserv(T .'i P.iris. Ivn Fspagne, nous no croyons pas aux alliées... Il n'y « (|u'en l'ratici' où, /i dixneuf ans, ou puiss(' avoir de pareilles opinions. — Oh ! je suis un alliée au «nmplet ; je uc. crois ni en Dieu, ni à la hociélé, ni au lionluur Uegardez-moi donc bii-n, mon père ; car dans quelque» heure, ji: no .serai plus. Voifi num dernier soleil !... dit Lucien avec une sorte d'empli.i eea

montrant lo ciel.— Ah çà ! qu'avez-vous fait pour mourir? qui vous a condamné à mort? — Un tribunal souverain : moi-même ! — Enfant I s'écria le prêtre. Avez-vous tué un homme? l'échafaud vous attend-il? Raisonnons un peu. Si vous voulez rentrer, selon vous, dans lo néant, tout vous est indifTérent ici-bas. Lucien inclina la tête en signe d'assentiment. — Eh bien ! vous pouvez alors me conter vos peines I II s'agit sans doute de quelques amourettes qui vont mal ?... Lucien fit un geste d'épaules très-signifîcalif.

— Vous voulez vous tuer pour éviler le déshonneur, ou parce que vous désespérez de la vie? eh bien ! vous vous tuerez aussi bien à Poitiers qu'à Angoulême, à Tours aussi bien qu'à Poitiers. Les sables mouvans do la Loire ne rendent pas leur proie... Non, mon père, répondit Lucien, j'ai mon aft'aire. Il y a vingt jours, j'ai vu la plus charmante rade où puisse aborder dans l'autre monde un homme dégoûté de celui-ci. — Un autre monde !... vous n'êtes plu', athée. — Oh 1 ce que j'entends par l'autre monde, c'est ma future transformation en animal ou en plante. — Avezvous une maladie incurable? — Oui, mon père.. — Ah ! nous y voilà, dit le prêtre, et laquelle ? — La pauvreté.

Le prêtre regarda Lucien en sourianl, et lui dit avec une grâce infinie et un sourire presque ironique : — Le diamant ignore sa valeur. — Il n'y a qu'un prêtre qui puisse flatter un homme pauvre qui s'en va mourir ! s'écria Lucien. — Vous ne mourrez pas, dit l'Espagnol avec autorité.

— 3'ai bien entendu dire, reprit Lucien, qu'on dévalisait les gens sur la route, je ne savais pas qu'on les y enrichît.

— "Vous allez le savoir, dit le .prêtre après avoir examiné si la dislance à laquelle se trouvait la voiture leur permettait de faire seuls encore quelques pas. Ecoulez-moi, dit le prêtre en mâchonnant son cigare, votre pauvreté ne serait pas une raison pour mourir. J'ai besoin d'un secrétaire, le

)«mien vient de mourir à Iiun. Je me trouve dans la situa lion où fut le baron de Goërtz, le fameux ministre de Char les XH, qui arriva sans secrétaire dans une petite ville en allant en Suède, comme moi je vais à Paris. Le baron rencontra le fils d'un orfèvre, remarquabhî par une beauiéqui no pouvait certes pas valoir la vôtre... Le baron de Goërlz trouve à ce jeune homme de l'intelligence, comme moi je vous trouve de la poésie au front ; il le prend dans sa voiture, comme moi je vais vous prendre dans la mienne ; et de cet enfant condanmé à brunir des couverts et à fabriquer des bijoux dans une petite ville de province comme Angoulême, il en fait son fiivori, comm.e vous serez le mien. Arrivé à Stockholm, il installe .son secrétaire et l'accable de travaux. Le jeune secrétaire passe les nuits h écrire ; et, comme tous les grands travailleurs, il contracte un(! habitude, il se met à mâcher du pafiier. Feu monsieur de Malesherbes faisait, lui, des camouflets, et il en donna, par parenthèse, un à je no sais quel personnage dont lo procès dépendait do .son rapoorl. Notre! be;m jeune homme commence par du papier l)lane, mais il .s'y accoutume et passe aux papiers écrits (|u'ii trouve plus savoureux. On no fumait pus encon; comme aujourd'hui. Enfin le petit secrétaire en arrive, di^ saveur en saveur, à mâchonner des parchemins et h li's manger. On s'occupait alors, entre la Russi(! et la Suède, d'un traité de paix qu(^ les Etats imposaient à Charles XII, coiinne en 181i ou voulait forcer Nafioleon h traiter do la paix. La base des négociations étail le Irailé f.ut entre les deux puissances à propos do la Finlande; Goërtz en confie l'original h .son secrétaire : mais, ipiand il s'agit do soiiineltro le projet aux lilals, il se rencontrait celle pet le dil'iieulli'', (jue le triiilé ne, .se trouvait plus. Les I'"lats imaginent ipie li^ niinisln', pour servir les passions du roi, s'est avisé de faire disparattn! celle! pièce, l(t baron do Goërlz est accusé : son secrétaire avoue alors avoir mangé le Irailé... On instruit im procès, le fait est prouvi!, I(! .secrétaire est rondaimié h mort. Mais, coiiinie vous n'eu êtes [)as là, prenez un cigare, et fumez-le en atlendant noire calèche.

Lucien prit un cigare et riilluina, comme cela se fait en Espagne, au ci^'aro du fnêlre, en se disant: — Il a raison, j'ai toujours lo temps de me luer. — C'est souvent, n-jirit

Eve et damd.

rEspngnol, au moment où les jeunes gens désespèrent le plus de leur avenir, que leur fortune commence. Voilà ce que je voulais vous dire, j'ai préféré vous le prouver par un exemple. Ce beau secrétaire, condamné à mort, était dans une position d'autant plus désespérée que le roi de Suède ne pouvait pas lui faire grâce, sa sentence ayant été rendue par les Eiats de Suède ; mais il ferma les yeux sur une évasion. Le joli petit secrétaire se sauve sur une barque avec quelques écus dans sa poche, et arrive à la cour de Courlaiide, muni d'une lettre de recommandation de GoërtE pour le duc à qui le ministre suédois expliquait l'aventure et la manie de son protégé. Le duc place le bel cifant comme secrétaire chez son protégé. Le duc était un dissipateur, il avait une jolie femme et un intnndant, trois causes de ruine. Si vous croyiez que ce joli homme, condamné à mort pour avoir mangé le;traité relaiif à la Finlande, se corrige de son goftt dépravé, vous ne connaîtriez pas l'empire du vice sur l'homme ; la peine do mort ne î'arrAte pas quand il s'agit d'unejouissance qu'il s'est créée! D'où vient cette puissance du vice? est-ce une force qui lui soit propre, ou vient-c|ie delà faiblesse humaine? Y a-t-il des goûts qui soient placés s\ir les limites do la folie ? Je ne puis m'empÇcher de rirr des moralistes qui veulent combattre de pareilles maladies avec de belles phrases!... Il y eut un momenl où le duc, effrayé du refus que lui fit son intendant à propos d'une demande d'argent, voulut des comptes, une sottise! Il n'y a rien de plus laeile que d'écrire un compte, la difficullé n'est jamais là. L'intendant confia toutes les pièces à son secrétaire pour établir le bilan de la liste civile de Courlande. Au milieu de son travail et do la nuit où il le finissait, notre petit mangeur de papier s'aperçoit qu'il niHchp une quittance du duc pour une somme considérable: la peur le saisit, ils'arrèU', à moitié de la signature, il court se jeter aux pieds de la duchesse en lui expliquant sa manie, en implorant la protection do la souveraine, et Tmifilorant au milieu de la nuit. La beauté du jeune commis fit une telle impression sur cette femme, qu'elle l'épousa lorsqu'elle fut veuve. Ainsi, en plein dix-huitième siècle, dans un pays où régnait le blavon, le fils d'un orfèvre devint prince souverain... Il est devenu quelque cho-io de mieux!... Il a l'Ié r(''gent h la mort de la première Catherine, il n ffouvemé l'impératrice Anne, et voulut Atre le Hichelieu de la Uus-iie. Eh bien I jeune homme, sachez une chose : c'est que, si êtes plus beau que Biren, moi je vaux bien, quoii|ue simple chanoine, le baron de Goi-rlz. Ainsi montez! nous vous trouverons un duchi'' do Courlamle h Paris, et, à défaut de duché, nous aurons toujours bien la durhes-;e.

L'Espagnol passa la main sous le bras de Lucien, le força littéralement à monter dans sa voiture, et le posidlon referma la [lortière.— iM.iintetiant parlez, je voii-; écoute, dit le eh^itioiiie d(^ Tolède à l.\i(ien stM()éfail. Je suis un vieux pr(^tre à qui vous pouvez tout dire satis danger. Vous n'avez sans doute encore mangé que votre palruiKtiiie ou l'argent de votre ma'i\an. Vous aurez lait votre petit Inui h la hine, et nous avons de l'honneur juMpi'jiu bout de nos joli(!S petites hottes fines... Allez, confessez-vous hardiment, ce sera absolument conimn si vous vous parliez ft voiismâmo.

Lucien sn trouvait dans In .siluation do ro pOcheur d*» je no sais quel ronio nnibe qui, voulant se noyiT en plein océan, tumbe nu milieu de contrées sous-marines et y devient roi. Le pri^lre espagnol piirai>->.nil si vt-riialileinenl iiffertiieux, «pie le poète u'Inslla (i.ih ft lui ouvrir son c«nir; Il lui racoiit.i doue, d'Aiigoulènie a UulVec. toute sa vie. en n'oiiiellanl aucune de ses fautes, et IIiiismiuI par le dernu-r désastre (lu'il vennil (l(« causer. Au momenl où il lermimdl ce n'-cil, d'iiulaiit plus pneiii|iiemenl di'liilé que Lucien le n''(ii''tiiit pour la troisième fois depuis quiiui> inurs, il arrivait au point ofi, sur lu route, près île UulVec, se trouve |o domaine de la faiinlle de Unslignnc. ilont le nom. l.i première fois (pi'il le prononça, (Il faire un moinernenl fi l'Espajfnol.— Voici, dit-il, il'où est parti le jeunn Hn'.iignac, qui ne me vaut reries pas, et qui n eu plus de lioiiheiirque

ni BALZAC. — H.

(rtirnil lie Ia Cmn/dit humain*.)

moi. — Ah! — Oui, celte drôle de gentilhommière est la maison de fon père. Il est devenu, comme je vous le disais, l'amant de madame de Xucingen, la femme du fameux banquier. Moi, je me suis laissé aller à la poé.sie ; lui, plus habile, a donné dans le solide...

Le prêtre fit arrêter sa calèche; il voulut, par curiosité, parcourir la petite avenue qui de la route conduisait h la maison, et regarda tout avec plus d'intérft que Lucien n'en attendait d'un prêlre espagnol. — Vous connaissez donc les Rastignac?... lui demanda Lucien. — Je connais tout Paris, dit l'Espagnol en remontant dans sa voilure. Ainsi, faute de dix ou douze mille francs, vous alliez vous tuer. Vous êtes un enf int, vous ne connaissez ni les hommes ni les choses. Une destinée vaut tout ce que l'homme l'estime, et vous n'évaluez votre avenir que douze mille francs; eh bien! je vous achèterai tout à l'heure darantage. Quand à l'emprisonnement de votre beau-frère, c'est une vétille : si ce cher monsieur Séebard a fait uue découverte, il sera riche. Les riches n'ont jamais été mis en prison pour dettes. Vous ne me paraissez pas fort en histoire. Il y a deux histoires; l'histoire orficielle, menteuse, qu'on enseigne, l'histoire ad ufian delphini ; puis l'histoire secrète, où sont les véritables causes des événemens, une histoire honteuse. Lais=ez-moi vous raconter en trois mois une autre historiette que vous ne connaissez pas. l'n ambitieux, prêtre et jeune, veut entrer aux all^iires publiques, il se fait le chien couchant du favori, le favori d'une reine; le favori devient son bienlaiteur, et lui donne le rang de ministre en lui donnant place au conseil. Un soir, un de ces hommes qui croient rendre service (ne rendez jamais un .service qu'on ne vous demande pas! ) écrit au jeune ambitieux que la vie de son bienfaiteur est menacée. I.0 roi s'est courroucé d'avoir un maître, demain le favori doit êiro tué s'il se rend ou palais. Eh bien ! jeune homme, qu'auriez-vous fait en recevant cette lettre? — Je serais allé sur-le-champ avertir mon bienfaiteur 1 s'tVrin vivement Lucien. — Vous êtes bien encore l'enlanl que ri'vèlo le récit de votre existence, dit le prêtre. Notre homme s'est dit : Si le roi va justpi'au crime, mon bienfaiteur est (>erdu. Je dois nvoir reçu cette lettre trop tard. El il a dormi lusqu'à l'heure où l'on tuait le favori... — C'est un monstr«< I dit Lucien, qui soufiçonna chez le prêlre l'intention de l'éprouver. — Il s'appelle te Cardin il d»' Richelieu, répondit le chanoine, et son bienfaiteur a nom le mnriV-bal d'Ancre. Vous voyez bien que vous ne connaissez pas voire histoire de France. N'avais-je pas raison de vous dire que rili.STOiBK enseigné!^ dans les roll(''i;es«»s| une colInMion dp dates et de faits, excessivement douteuse d'aU^nl, mai'» .s.iiis la moindre portée? A quoi vous si-rt il de s.ivoir que Jeanne d'.\rc a existé? Kn avez -vous jamais tiré celle conchi<ion, ipie. si la France avait niors accepté la dynastie an;.evino des P!nntai;ene|s, 1rs deux peuples n'imis niirnient aujourd'hui l'empire du monde, et que les deux Iles ,ù •«• lorjfrnl 1rs Iroubles publics du ronlinenl seraient deux proviiiri>« Irançaises?... Mais nvez-vous éludlé les Dioveii* |sir lesquels les Médicis, de simples ninrcbaiiiN, --onl nm^^^ à être grands durs de ToscnneT — Un |io«'le, on Franco, n'est (tas tenu d'êlro un bém^lirlin, dit I.urien.— FI» liienl jeune homme, ils vont devenus «ran I* ducs comme Itlchelieu devint mini''lre. Si vous aviez rherché d.m» l'hl»loire lesrnuM's humaines des événemein, nu lien .f. n «p. prendre («r nrur li*s éUi|uelle.s, vous 1 •• 'es

priceples pour voln- rondiiite. !>' re que '<•

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comme l»ieu même relui qui. pincé plu- I 1 M qe \..us. peut vous être Ulde, cl ne le quille» pis qu'il Uml j-l"*

très cher votre servilité. IMns la roinmerro du m.ui.lc, soyez eiilln rtpn- conimo le juif ol Im« ooninm lui : lull*^ pour la puldsiinrel.MiIro qu'il fit» r-iur !•?«•%'■"• M>.s«i><isl n'ayez pns (dus de vmci >|e I i '"

Iniimis existé. Savez vous |.

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DE BALZAC

pas ? il faut commencer par lui obéir et le bien étudier. Les savans étudient les livres, les politiques étudient les hommes, leurs intérêts, les causes génératrices de leurs actions. Or le monde, la société, les tiommes pris dans leur ensemble, sont fatalistes; ils adorent l'événement. Savezvous pourquoi je vous fais ce petit cours d'histoire? c'est que je vous crois une ambition démesurée... — Oui, mon père ! — Je l'ai bien vu, reprit le chanoine. Mais en ce moment vous vous dites : Ce chanoine espagnol invente des anecdotes et pressure l'histoire pour me prouver que j'ai eu trop de vertu!...

Lucien se prit à sourire en voyant ses pensées si bien devinées.

— Eh bien I jeune homme, prenons des faits passés à l'état do banalités, dit le prêtre. Un jour la France est à peu près conquise par les Anglais, le roi n'a plus qu'une province. Du sein du peuple deux êtres so dressent : une pau\Te jeune fille, cette môme Jeanne d'Arc dont nous parlions; puis un bourgeois nommé Jacques Cœur. L'une donne son bras et le prestige de sa virginité, l'autre donne son or : le royaume est sauvé. Mais la fille est prise I... Le roi, qui peut racheter la filîe, la laisse brûler vive. Quanta l'héroïque bourgeois, le roi le laisse accuser de crimes capitaux par ses courtisans, qui en font curée. Les dépouilles de l'innocent, traqué, cerné, abattu par la justice, enrichissent cinq maisons nobles... Et le père de rarchevêquo de Bourges sort du royaume, pour n'y jamais revenir, snns un sou de ses biens en France, n'ayant d'autre argent à lui que celui qu'il avait confié aux Arabes, aux Sarrasins en Egypte. Vous pouvez dire encore : Ces exemples sont bien vieux, toutes ces ingratitudes ont trois cents ans d'instruction publique, et les squelettes de cet ûgc-là sont fabuleux. Eh bien 1 jeune homme, croyez-vous au dernier demidieu de la France, à Napoléon? Il a tenu l'un do ses généraux dans sa disgrâce, il ne l'a fait maréchal qu'à contrecœur, jamais il ne s'en est servi volontiers. Ce maréchal se nomme Kellcrmann. Savez- vous pourquoi?... Kcllcrmann a sauvé la France et le premier consul à Marengo par une charge audacieuse qui fut applaudie au milieu du sang et du feu. Il ne fut même pas question do cette charge héroïque dans le bulletin. La cause de la froideur de Napoléon pour Kellermann est aussi la cause de la disgrûce do Fouché, du prince de Talleyrand : c'est l'ingratitude du roi Charles VU, do Richelieu, l'ingratitude... — Mais, mon père, à supposer que vous me sauviez la vie et (juo vous iasàioz ma fortune, dit Lucien, vous me rendez ainsi la reconnaissance assez légère. — Petit drôle, dit l'abbé souriant et prenant l'oreille do Lucien pour la lui tortiller avec une familiarité quasi royale, j^i vous étiez ingrat avec moi, vous .seriez alors un honinic fort, et je ne vous en voudrais pas; mais vous n'en ôles pas encore là ; car, simple écolier, vous avez voulu passer trop tôt maître. C'est le délaut des Français dans votre époque. Ils ont été gûtés tous par l'exomplo do Napoléon. Vous donnez votre démission parce que vous no pouvez pas obtenir l'épauletto ijue vous souhaitez... Mais avez-vous rapporté tous vos vouloirs, toutes vos actions h une idée ?...— lliHasI non, dit Lucien. — Vous avez été ce <|U0 les Anglais a[)pel|i'nt inconsiatent, reprit le chanoine on .souriant.— (,)u'ifnporte c(! (jue j'ai éU;, .si je ne puis plus rien Cire ! ri'poiidit Lucien. — Qu'il so Iroiive (ierriiTe toutes vos hellrs (puilil(';s une force scmpcr rire«», dit le prftre vu tenant à moiilrer qu'il savait un peu de latin, ol rii^ri no vous résistera dans le tnomle. Jcs vous uime assez déjà... Lucien sourit d'un air d'incrédulili-.

— Oui, ri'prit l'inconnu en rf'pondaiit iiu sourire di? Lucien, vous m'iiiléresM'z comme m vous (-liez mon (ils, cl je suis as^cz puissant |iour vous |)arler a cœur ouvcri, comme vous venez de me parler. Savez-vous co tpii nie plaît de vous?,,. Vous «ver, lait en vous-mAmn table rase, et vou< pouvez alors enli'ndro un cours do morale i|ui ne se fait nulle pnrl: car les liomirKs, ravsemblés en troupe, sont encore plus hyiHKTile» qu'ils ne le sont quand leur intérêt les ohliKo h jou»r la remédie, Ausii passe-l-on une bonne purlie de sa vie II Barder co <|ue l'on a laissé pousser dans sou

cœur pendant son adolescence. Cette opération s'appelle acquérir de l'expérience.

Lucien, en écoutant le prêtre, se disait : — Voilà quelque vieux politique enchanté de s'amuser en chemin. Il so plaît à faire changer d'opinion un pauvre garçon qu'il rencontre sur le bord d'un suicide ; et il va me lâcher au bout de sa plaisanterie... Mais il entend bien le paradoxe, et il me paraît tout aussi fort que Blondet ou que Lousteau. Malgré cette sage réflexion, la corruption tentée par ce diplomate sur Lucien entrait profondément dans cette âme assez disposée à la recevoir, et y faisait d'autant plus de ravages qu'elle s'appuyait sur de célèbres exemples. Pris par le charme de cette conversation cynique, Lucien se racrochait d'autant plus volontiers à la vie, qu'il se sentait ramené du fond de sou suicide à la surf;ice par un bras puissant. En ceci, le prêtre triomphait évidemment. Aussi, de temps en temps, avait-il accompagné ses sarcasmes historiques d'un malicieux sourire.

— Si votre façon de traiter la morale ressemble à votro manière d'envisager l'histoire, dit Lucien, je voudrais bien savoir quel est en ce moment le mobile de votre apparente charité? — Ceci, jeune homme, est le dernier point do mon prône, et vous me permettrez de le réserver, car alors nous no nous quitterons pas aujourd'hui, répondit-il avec la finesse d'un prêire qui voit sa malice réussie.— Eh bien! parlez-moi morale I dit Lucien, qui se dit en luimême : Je vais le faire poser. — La morale, jeune homme, commence à la loi, dit le prêtre. S'il ne s'agissait que do religion, les lois seraient inutiles : les peuples religieux ont peu de lois. Au-dessus de la loi civile, est la loi politique. Eh bien I voulez-vous savoir co qui, pour un homme politique, est écrit sur le front de votre dix-neuvième siècle? Les Français ont inventé, en 1793, une souveraineté populaire qui s'est terminée par un empereur absolu. Voilà pour votro histoire nationale. Quant aux mœurs : madame Tallien et madame de Beauharnais ont tenu la môme'conduite. Napoléon épouse l'une, en fait votre impératrice, et u'a jamais voulu recevoir l'autre, quoiqu'elle fût [irincesse. Sans-culottocn 1793, Napoléon chausse la couronne de fer en 180i. Les féroces amans de VEgaUté ou la Mort do 1792, deviennent, dès 1806, complices d'une aristocratie légitimée par Louis XVIII. A l'étranger, l'aristocratie, qui trône aujourd'hui dans son faubourg Saint-tîermain, a fait pis : elle a été usurière, elle a été marchande, elle a fait des petits pûtes, elle a été cuisinière, fermière, gardeuse de moutons. En Franco donc, la loi politique aussi bien que la loi morale, tous et chacun ont démenti le début au point d'arrivée, leurs opinions par la conduite, ou la conduite par les opinions. Il n'y a pas eu de logique, ni dans le gouvernement ni chez les particuliers. Aussi, n'avcz-vous plus de morale. Aujourd'hui, chez vous, le succès est la raison suprême de toutes les actions, quelles qu'elles soient. Le fait n'est donc plus rien en lui-même, il est tout entier dans l'idée que les autres s'en forment. Do là, jeune homme, un second précepte : ayez do beaux dehors! cachez l'envers do votre vie, et présentez un endroit très brillant. La discrétion, cette devise des ambili(uu, est colle do notre ordre : faites-en la vôtre. Les grands commettent pn>sque autant de lAchelés ([uo les misérables; mais ils les commettent dans l'ombre et font paraiie do leurs vertus : ils restent grands. Les petits dé|iloieiit leurs vertus dans l'ombre, ils exposent liuirs misères au grand jour: ils sont méprisés. Vous avez caché vos grandeurs et vous avez laissé voir vos plaies. Vous avez eu publiqueuKMitpour maîtres.so uno adiiee, vous avez vécu chez elle, uxcc elle : vous n'étiez iinllenieiit n'préliensilile, chacim vous trouvait l'un et l'autre pnriaitement Vdnv; mais vous rompiez en visièro aux idé'us du monde et vous n'avez [las eu la considération que lu inonde accorde à ci'ux ijui lui obéissent. Si vous aviez laissé C.oralie à ce monsieur C.amusol, si vous aviez caché vos ri'lations avec elle, vous auriez épousé madanio di^ Uargelon, vous seriez pridet d'Augoulême et marcpus de Uubempré. Changez de conduite : mettez en dehors votro beauté, vos grûces, voire esprit, votre poésie. Si vous

EVE ET DAVID

vous permettez de petites infamies, que ce soit entre quatre murs : dès lors vous ne serez plus coupable de faire tache sur les décorations de ce grand théâtre appelé le monde. Napoléon appelle cela : Jaier son linge sale en famille. Du second précepte découle ce corollaire : tout est dans la forme. Saisissez bien ce que j'appelle la forme. 11 y a des gens sans instruction qui, pressés par le besoin, prennent une somme quelconque, par violence, à autrui : on les nomme criminels et ils sont forcés de compter avec la justice. Un pauvre homme de génie trouve un secret dont l'exploitation équivaut à un trésor, vous lui prêtez trois mille francs (à l'instar de ces Coiuletquisc sont trouvé vos trois q^lle francs entre les mains, et qui vont dépouiller voire beau-frère), vous le tourmentez do manière à vous faire céder tout ou partie du secret, vous ne comptez qu'avec votre conscience, et voire conscience ne vous mène pas en cour d'assises. Les ennemis de l'ordre social proGlent do ce contraste pour japper après la justice cl se courroucer au nom du peuple do ce qu'on envoie aux galères un voleur de nuit et de poules dans une enceinte habitée, tandis qu'on met en prison, à peine pour quelques tnois, un homme qui ruine des familles ; mais ces hypocrites savent bien qu'en condamnant le voleur les juges maintiennent la barrière entre les pauvres et les riches, qui, renversée, amènerait la Cn do l'ordre social ; tandis que le banqueroutier, l'adroit capteur do successions, lo banquier qui tue une atluire à son profit, ne produisent que des déplacemens de fortune. Ainsi, la société, mon fils, est forcée de distinguer, pour son compte, co que je vous fais distinguer pour le vôtre. Le grand point est de s'égaler à toute la société. Napoléon, Richelieu, les Medicis, s'égalèrent à leur siècle. Vous, vous vous estimez douze mille francs!... Votre société n'adoro plus lo vrai Dieu, mais le veau d'orl Telle est la religion do votre charte, qui ne tient plus compte, en polili(jue, que do la propriélé. N'est-ce pas dire à tous les sujets : Tâche/ d'étro riches 1... Quand, après avoir su trouver légalement une fortune, vous serez riche et marquis do Rubempré, vous vous pern>eltrez lo luxe de l'honneur. Vous ferez alors profession du tant de délicatesse, que personne n'osera vous accuser d'en avoir jamais manqué, si vous en manquiez toutefois cn faisant fortune, ce quu jo ne vous conseillerais jamais, dit le prêtre en prenant la main de Lucien et la lui tapotant. Que devez-vous donc meilro dans colto belle tête?... Uniquement lo thème que voici : So donner un but éclatant et cachiT sesmoyi'ns d'arriver, tout en cachant sa marche. Vous avez agi en enlMiil, soyez liennne. soyez chasseur, mettez-vous ù l'allùl, enibusiiui'z-vous dans lo monde parisien, attendez une proie t;t un hasard, no ménagez ni votre pfjrsonne ni ce qu'on appelle la ilignilé; car nous obéissons tous à «pielque chose, l\ un vice, à une néci'ssiti!, mais observe/ la loi suprême : le secrel I —Vous mellrayez, mon pènU s'i-iria I.utu'u. c<'(i nie .semble une théorie de grande roule. — Vous ovez raison, dit le chanoine, mais elle ne vient pas de moi. Voil.'i comnient ont raisonnt- les parvenus, lu iniison d'Aulnclie ronnne la mai.son de France. Vous n'avi-z rien, sw\s êtes duns la silualion des Médi>is, de Hit liehi-u, de Napolnm mi delml de leur ambition; ces fc'ens-lii, mon pelil, ont esliini^ liur avenir au prix de l'iuKratilude, de la trahison et des rontrudiclions Us plus violenles. il laiit tout oser imur tout avoir. Itaisoniioiis. Qn/ind vous vous asseyez il une lahie de bouillotle, cn diwule/ vous les rondilionsY l.<s rèrth'H sont là, vous le.s acceptez. — Allons, pensa Lii(i<'ii. il ronnutl la bouillolte. — t-omnieiit vous coiidiiisez-voiiH h In bouillotle?.. . dit le piêlre. y pralppiez-vous In plus belle desveiliH, lu liaihhi.eï Nonseuleimnl vous lacliex voir» jeu, mais envoie vous tAiliezdo lairo croire, i|iinnil von» Otes sur de IriouiphiT, que vouH allez (oui perdre. I iilin, vous dissimule/, n'rst-ci' pnsT... Vous meule/ poufK.e iht cinq louisl... Que diiieivoiis d'un joueur o»sez (rem reo» pour pnnemr les mitres ipi'il n brelun rarrc? Mi bien! l'ambitieux qui veut hiller nvic les préceplivi de In veriu, dans une currlôro où sci aiiiagouistv!! Ven privent, est un

enfant à qui les vieux politiques diraient ce que les joueui^ disent à celui qui ne profite pas de ses brelans : — Monsieur, ne jouez jamais à la bouillotte... Est-ce vous qui faites les règles dans le jeu de l'ambition? Pourquoi vous ai-je dit de vous égaler à la société!... C'est qu'aujo<ird'hui, jeune homme, la société s'est insensiblement arrogé tant de droits sur les individus, quo l'individu se trouve obligé de combattre la société. 11 n'y a plus de lois, il n'y a quo des mœurs, c'est-à-dire des simagrées, toujours la (orme.

Lucien fit un geste d'étonnemcnt.

— Ah I mon enfant, dit le prêtre en craignant d'avoir révolté la candeur de Lucien, vous attendiez-vous à trouver l'ange Gabriel dans un abbé chargé de toutes les iniquités de la contre-diplomatie de deux roisi (je suis J'intermédiaire entre Ferdinand VII et Louis XVIII, deux grands... rois qui doivent tous deux la couronne à de profondes... combinaisons)?... Je crois on Dieu, mais je crois bien plus cn notre ordre, et notre ordre ne croit ((u'au (louvoir temporel. Pour rendre le pouvoir temporel très fort, notre ordre maintient l'Eglise apostolique, callioliquo d romaine, c'est-à-dire l'ensemble des senlimens qui tiennent le peuple dans l'obéissance. Nous sommes les Templiers modernes, nous avons une doctrine. Comme le Temple, nolrt» ordre fut brisé par les mêmes raisons : il s'était égalé au monde. Voulez-vous être soldat, jo serai votre capitaine, Obeissez-moi comme une femme obéit à son mari, comme un enfant obéit à sa mère, je vous garantis qu'en moins de trois ans vous serez marquis de Rubempré, vous épouserei une des plus nobles tilles du faubourg Saint-Germain, et vous vous assiérez un jour sur les bancs de la p.iirie. En ce moment, si je ne vous avais pas anm.sé [xir ma conversation, quo seriez-vûus? un c;ulavre introuvable dans un profond lit de vttsel eli bien! faites un effort do po«'siol... (Là Lucien regarda son protecteur avec curiosité.) — Lo jeune homme qui se trouve assis là, dans celtp calèche, k coté de l'abbé Carlos llerrera, chanoine honoraire du chapitre de Tolède, envoyé secret do Sa Majesté l-eniinand VU à Sa Majesté le roi dt> France, pour lui ap|X)rter une dé|>fiche oii il lui dit peut-être : « Quand vous m'aurez délivitS faites pendre tous ceux i)ue je caresse en ce moment I » Co jeuno homme, dit l'inconnu, w'a plus non de commun avi'C le poêle qui vient de mourir. Je vous iii perhé. je voua ai rendu la vie, et vous m'appartenez comme In rnValure est au tréati'ur, comme, dans les contes de fiMvs, l'AIVile est nu génie, comme l'icoRlan est au sultan, romoio le corps est ,1 l'rtme ! Je vous m;<inliendrai, mol, d'une main puissante dans la voie du pouvoir, et je vous promets néanmoins une vie de plaisirs, d'honneurs, de fêles civntinuelles... Jamais l'argent ne vousmampiern... Vous brillerez, vous paraderez, pendant que, courbé dans In Unie des fondation'», j'assurerai le tirill.inl imulce de voln> fortune. J'aime lo pouvoir pour le pouvoir, moi I Jo ^-ml toujours heureux de vos joui-viiires, ipii me st»ni Inlrnlite.M, i:iilin, jeme ferai voiisl... Idilueii! le jour où ce |iaclo d'Iiomiiio a démon, d'enftini à diphuiiale. no vous mnviendrn plus, vous pourreu toujours (jIIit rlierrhor un p<»l<lrn' droit, comme celui dont vou<i ( nrl'e!-. pour mvis noyer t

vous serez lill peu plus ou li:i *'''»

aujourd'hui, nxilheon'Ut on ■ is

une hoiiielio de l'an'hevêque .. en

en voyant la r aln'lie arrên'o * uno |msU'. — Jo no mih |M« quel nom voui donne/ \ ci'ltn insiroriv.n •.f>nin>a(r<\ mon IIIh, car jo vo\n «.loplo et Omi «lo v ■ ii«

c'est lo civlo de Inmlnlion. I os Oln. Itl

iinmlin». Il n'y n pas de rliol» : ou i lu

rioliro (et Vous y relrouvo/ Miuveiii lo n '»,

ou II Poil .irreplcf <N' o«v|i> — IV>iil-;»tr»> \a .V.

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110/ l.l p.irlle nu moMielil ou ^

vous y pn'^'iilox nviv un jiir' avoir le de»ir do pn-ndn' uie i

DE BALZAC

n'éprouvez pas l'envie de monter sur le dos de ceux qui vous ont chassé de Paris.

Lucien frissonna comme si quelque instrument de bronze, uB gong chinois, eiit fait entendre ces terribles sons qui frappent sur les nerfs.

— Je ne suis qu'un humble prêtre, reprit cet homme en laissant paraître une horrible expression sur son visage cuivré par le soleil do l'Espagne; mais si des hommes m'avaient humilié, vexé, torturé, trahi, vendu, comme vous l'avez été par les drôles dont vous m'avez parlé, je serais comme l'Arabe du désert !... Oui, je dévouerais mou corps et mon âme à la vengeance. Je me moquerais de iînir ma vie accroché à un gibet, assis à la garrot, empalé, guillotiné, comme chez vous; maisje ne laisserais prendre ma tète qu'après avoir écrasé .mes ennemis sous mes talons.

Lucien gardait le silence, il ne se sentait plus l'envie de faire poser ce prêtre. — Les uns descendent d'Abel, les autres Je Gain, dit le chanoine en terminant ; moi je suis un sang mêlé : Gain pour mes ennemis, Abel pour mes amis, et malheur à qui réveille Gaïnl... Après tout, vous êtes

Français, je suis EspHgnol, et, de plus, chanoine I —

Quelle nature d'Arabe ! se dit Lucien en examinant le protecteur que le ciel venait de lui envoyer.

L'abbé Garlos Herrera n'offrait rien en lui-même qui révélât le jé-<uite. Gros et court, de larges mains, un large buste, une force herculéenne, un regard terrible, mais adouci par une mansuétude de commande ; un teint de bronze qui ne laissait rien passer du dedans au dehors, inspiraient beaucoup plus la répulsion que l'attachement. De longs et beaux cheveux poudrés à la façon de ceux du prince de Talleyrand, donnaient à ce singulier di[)lomate l'air d'un évêqiie, et le ruban bleu h>éré de blanc auquel pendait une croix d'or indiquait d'ailleurs un dignitaire ecclésiastique. Ses bas do soie noire moulaient des jambes d'athlète. Son vêtement, d'une exquise propreté, révélait Ce soin minutieux de la personne que les simples prêtres ne prennent pas toujours d'eux, surtout en Espagne. Un tiicorno était posé sur le devant de la voiture armoriée aux armes d'ii.spa^cne. Malgré tant de causes de répulsion, des manières à la fois violentes et patelines atténuaient Tiffet de la physionomie ; et, pour Lucien, le prêtre s'était évidemment fuit coi|uot, caressant, presque chat. Lucien examina les moindnvs choses d'un air soucieux. Il sentit qu'il s'agissait en ce moment de vivre ou do mourir, car il se trouvait au second relais après Ruffec. Les dernières phrases du prêtre; espagnol avaient remué beaucoup de Curd(;s dans son cœur : et, disons-lo à la honte de Lucien et du prêtre, qui, d'un œil perspicaci', étudiait la belle figure du poêle, ces cordes étaient les plus mauvaises, celles qui vibrent sous l'altaquo desscnllrnens dépravés. Lucien revoyait Paris, il ressaisissait les rênes de la domination, que ses malus inhabiles avalent lâchées, il .se vengeait ! La comparaison do la vie ilo province cl de la vie do Paris, qu'il venait de faire, la plus agissante dos causes do sou suicide, disparaissait : il allait se retrouver dans son milieu, mais protégé par un politique profond jus(|u'à la scélér.iies.se de Cromwell. — J'étais seul, nous serons deux, W! diviit-il.

Plus il avait découvert do fautes dans .sa conduite antérieure, (ilus reci;lésiasli(|ue avait monlni d'intérêt. La charité de cet hofnine .s'était acf;ru(! en raison du malheur, et il ne s'("loniwiit de rirn. Ni'anniolris, Lucien se demanda quel était !(■ rnohde de ce meneur d'uilngues royales. Il se paya d'abord d'uni' raison vulgaire : les Espagnols .sont généreux I L'Esjiagnol est généreux, comme l'Italien est cmpoisfjimeur cl jaloux, couune le Français est léger, comme rAlliiiiand est franc, comme le Juif est ignoble, conimo l'Anglais est riMhle. Henverscz ces prciposilions : vous arriverez au vrai. I.i-s juifs ont accaparé l'or, ilsiTrivent /ff>hcit le Diiilile, ils jouent l'hétlre, ils cliarilenl (iitillaume 'J'ell, ils cornniandefil ile.s lidile.iui, ils élèvent des palais, ils érrivenl /JcMiV;i7der et d'admirables poésies, ils sont plus pui&saiis que jamais, leur roii((loa est acceptée, culla ib

font crédit au pape ! En Allemagne, pour les moindres choses, on demande à un étranger : — Avez-vous un contrat? tant on y fait de chicanes. En France, on applaudit depuis cinquante ans, à la scène, des stupidités nationales; on continue à porter d'inexplicables chapeaux, et le gouvernement ae change qu'à la condition d'être toujours le même !... L'Angleterre déploie à la face du monde des perfidies dont l'horreur ne peut se comparer qu'à son avidité. L'Espagnol, après avoir eu l'or des deux Indes, n'a plus rien. Il n'y a pas de pays du monde où il y ait moins d'empoisonnemens qu'en Italie, et où les mœurs soient plus faciles et plus courtoises. Les Espagnols ont beaucoup vécu sur la réputation des Maures. Lorsque l'Espagnol remonta dans la calèche, il dit au postillon ces paroles à l'oreille :

— Le train de la malle, il y a trois francs do guides. Lucien hé.silait à monter, le prêtre lui dit : — Allons

donc I et Lucien monta, sous prétexte de lui décocher un argument ad hominem. — Mon père, lui dit-il, un homme qui vient de dérouler du plus beau sang froid du monde les maximes que beaucoup de bourgeois taxeraient de profondément immorales... — Et qui le sont, dit le prêtre, voilà pourquoi Jésus-Christ voulait que le scandale eût lieu, mon fils. Et voilà pourquoi lo monde manifeste une si grande horreur du scandale. — Un homme do votre trempe ne s'étonnera pas de la question que je vais lui faire ! —Allez, mon fils!... dit Carlos Herrera, vous ne me connais.sez pas. Croyez-vous que je prendrais un secrétaire avant de savoir s'il a des principes assez sûrs pour ne me rien prendre? Je suis content de vous. Vous avez encore toutes les innocences de l'homme qui se lue à vingt ans. Votre question.... — Pourquoi vous intére.ssez-vous à moi? quel prix voulez-vous de mon obéissance?... Pourquoi me donnez-vous tout? quelle est votre part?

L'Espagnol regarda Lucien et se mit à sourire. — Attendons une côte, nous la monterons à pied, et nous parlerons en plein veut. Le vent est discret. Le silence régna pendant quelque temps entre les deux compagnons, et la rapidité de la course aida, pour ainsi dire, à la griserie morale de Lucien. — Mon père, voici la côte, dit Lucien en se réveillant comme d'un rêve. — Eh bien ! murrhoHs, dit le prêtre en criant d'une voix forte au postillon d'arrêter. Et tous doux ils s'élancèrent sur la route.

— Enfant, dit l'Espagnol on prenant Lucien parle bras, as-tu médité la V'e/nse sauvée d't)lway? As-tu compris cette amitié profonde, d'homme à honune, qui lie Pierre à Jaffier, qui fait pour eux d'une femme une bagatelle, et qui

change entre eux tous les termes sociaux? Eh bieni

voilà pour le poëto. — Le chanoine connaît aussi le théâtre , se dit Lucien eu lui-même. Avez-vous lu Volt.iire?... lui demanda-t-il. — J'ai fait mieux, répondit le chanoine, je In mets en pratique.— Vous no croyiez pas en Dii'u?...

— Allons, c'est moi qui suis l'athée, dit lo prêtre en souriant. Venons an positif, mon petit !... J'ai quarante-six ans, je suis l'enfant naturel d'un gnuid seigniMu-, par ainsi sans famille, et j'ai un cœur... Mais a[)iirends ceci, grave-le dans ta cervelle, encore si molln : l'honnue a horreur de la solitude. Et, de toutes les solitudes, la .solitude morale est celle (pii l'épouvante le plus. Les [iremiers anarhorèles vivai(Mit avec Dieu, ils habitaient le mondes le plus peuph', l(; mnnil(! spirituel. Les avares habitent le momie de la fantriisio et des jouissances. L'avare a tout, jusqu'à .son sexe, dans lo cerveau. La première pensée de l'hoiimie, qu'il .soit lé[ireux ou forçat, infâme ou malad(>, est d'avoir un conq)llce de sa destinée. A satisfaire ce sentiment, qui est la vie niêm(>, il eniploi(! toutes ses forces, toute .sa puis- .saneii, la verve do sa vie. Sans ce désir .souverain, Satan

nurait-il pu trouver des compagnons? Il y a tout un

I)()i'me à l'aire, (|ui .serait ravanl-scène du l'aradh perdu, (pil n'es! que l'apologie de la n'volte. — Celui-là .serait l'Iliade de la ciirrnption, dit Lucien.— Eli bien ! ji^ suis seul, je vis seul. Si j'ai l'Iiahit, je n'ai pas le co'ur du prêtre. J'aime à nie dévouer, j'ai ce vice-là. Je vis par le dévouement, voilà poiinpiol ji; suis prêtre. Je no crains pus l'Iigrulilude, clje suis recounaissuul, L'Jigliso u'esl rien iiuuf

EVE ET DAVID

moi, c'est une idée. Je me suis dévoué au roi <i"Espagne; mais on ne peut pas aimer le roi d'Espagne, il me protège, il plane au-dessus de moi. Je veux aimer ma créature, la faronner, la pétrir à mon usage, afin de l'aimer comme un père aime son enfant. Je roulerai dans ton tilbury, mon garçon, je me réjouirai de tes succès auprès dos femmes, je dirai : — Ce beau jeune homme, c'est moi ! ce marquis de Rubempré, je l'ai créé et mis au monde aristocratique ; sa grandeur est mon œuvre, il se tait ou parle à ma voix, il me consulte en tout. L'abbé de Vernon était cela pour Marie-Antoinette. — Il l'a menée à l'échafaud I — 11 n'aimail pas la reine I répondit le prêtre. — Dois-je laisser derrière moi la désolation? dit Lucien. — J'ai des trésors, tu y puiseras. — En ce moment, je ferais bien des choses pour délivrer Séch^rd, répliqua Lucien d'une voix qui ne voulait plus de suicide. — Dis un mot, mon fils, et il recevra domain matin la somme nécessaire à sa libération. — Comment ! vous me donneriez douze mille francs 1... — Eh! enfant, ne vois-tu pas que nous faisons quatre lieues à l'heure? Nous allons dîner à Poitiers. Lti, si tu veux signer le pacte, me donner une seule preuve d'obéissance, la diligence de Bordeaux portera quinze mille francs à ta sœur... — Où sont-ils?

Le prêtre espagnol no répondit rien, et Lucien se dit : — Le voiià pris, il se moquait de moi. Un instant après, l'Espagnol et le poëlc étaient remontés en voiture silenri"usement ; et, silencieusement, le prêtre mit la main à la poche de sa voilure, il en tira ce sac de peau fait en gibecière, divisé en trois comp.irtimens, si connu des voyaiieurs : il ramena cent portugaises, en y plongeant trois lois de sa large main, qu'il ramona chaque fois pleine d'or. — Mon père, je suis à vou*;, dit Lucien, ébloui de ce flot d'or. — Voici le tiers de l'or qui se trouve dans ce sac, trente mille francs, sans compter l'argent du vovage. — Et vous voyagez seul?... s'écria Lucien. — Qu'est-ce que cela ! fit TEspagnol. J'ai fiour plus do cent mille écus de traites sur Paris. Un di[)lomaie sans argent, c'est ce que tu étais tout à l'heure, un poète sans volonté.

Au momi'ni où Lucion inonlail en voilure avec le prétondu di[)lomate espagnol, Eve se levait pour donnera boire à son fils, elle trouva la fal;ile lettre, et la lut. Une sueur froide glaça la moiteur que cause le sommciil du malin, elle eut un éblouissoment, elle appela Manon et Kolb. A ce mot: — Mon frère est-il sorti? Kolb répondit : — Oui , monlame, afaiit le chour I — (jardi'/-moi le plus profond S(3cr(^t sur ce (juo je vous roiilio, dit Evt! aux di'ux doniesliques: mon Irère est sans doute .sorti pour nuttri- llii à ses jours. Couriez tous les deux, preni-z ilos inforiiiations avec prudenco, et surveillez le cours de la rivière.

Eve resia seule, dans un état de stupeur horriliU; k voir. Co fut au milieu du trouble où ellii so (roiivnll qiio, surles sept h"iiros du malin, pflit-C.laiid v pn-soiita pour lui parler d'afl'airos. D.ins cos moiiii'ns-l.i, l'on écoule tout le monde. —Madame, dit l'avoué, noire pauvre chère David est en prison, et il arrive h la siluntion que j'ai prévue nu début do l'olto aflairo. Jo lui coiiM-illais alors de ,s'f.s.Honor |jour IVxploilalion do sa découvorU! nvec ses ronciirrons, les C.oiiilot, <iui liennont outre leurs miiiiis les moyens d'oxécuter ce qui, choz votre mari, n'est (|u"n l'élut de concrplioii. Aussi, dans la soiréo d'hier, niissiliM que In nou.ello do son arroslnlion m'i'st parvenue, qu'ni-ji' lait? je suis nllé Irouvor inossieiirs Coinlol avec J'iiiloiiiKui dn linrdeux des concessions qui pussonl vous .s.ilisfnire. In voiiîanl di*fondro cillo découverte, voIre vie va continuer dVire re ipi'elln est : une vie du chicnticH où vous MiccoinliiTe*. où vous Unirez, epui.si's et niour.ms, par faire, Ji vulie délti-

meiit peut-<*lre, nvec un lioiiii r.irK<'nl, ce que je yeux

vous voir faire, h voiro nvnnlJiKo, di-s aujourd'liul, nvvf messieurs Coinlel frères. Vous écoiioniisero/ mnsl les pri- ', allons, les nii«ois.se.H du ronili/il de j'invenleur contre l'nvidilé du (apilalisle el l'indilliTonce de In vM-iéti'-. Voyons!

si mos.siours Coinlol paionl vos délies s|, vos délies

payi'os, il.s vous doiiiient eiiCor<< une somme (|ui ymis soil acqui.se, quel quo soil le meule, rovciiir ou In pu.ssibihlc

de la découverte, en vous accordant, bien entendu, toujours une certaine part dans les bénéfices de l'exploitation, ne serez-vous pas heureux?... Vous devenez, vous, madame, propriétaire du matériel de l'imprimerie, el vous la vendrez sans doute, cela vaudra bien vingt mille francs, je vous garantis un acquéreur à ce prix. Si vous réalisiez quinze mille francs, par un acte de société avec n;essieurs Coinlot , vous auriez une fortune de trente-cinq mille francs, et, au taux actuel des rentes, vous vous ferez deux mille francs de rente... On vit avec deux mille francs do rente en province. Et, remarquez bien que, maiamo, vous auriez encore les éientual lés de votre association avec messieurs Cointel. Je dis éventualités, car il faut supposer l'insuccès. Eii bien ! voici ce que je suis en mesure de pouvoir obtenir : d'abord, libération complète de David, puis quinze mille francs remis à titre d'indemnité de ses recherches, acquis sans que messieurs Coinlel pui>seul en faire l'objet d'une revendication à quelque titre qui-' ce soil, quand même la découverte serait iin|iroductivc; enfin une société formée entre David el messieurs Coint^ l pour l'exploitation d'un brevet d'invention à prendre, après une expérience faite en commun el secrètement de son procédé de fabrication sur les bases suivantes : Messieurs Coinlel feront tous les frais. La mise de fonds de David .sera l'apport du brevet, et il aura le (juart des bénéfices. Vous oies une femme pleine de jugement et très raisonnable, ce qui n'arrive pas souvent aux très iMdIes femmes; réntKliissez à ces propositions, el vous les trouverez très acceptables... — Ah I monsieur, s'écria la pauvre Eve au dési'.spoir cl fond.int on larmes, pourquoi n'ôle.s-vous pas venu hier au soir me proposer cette transaction? Nous eussions évité lo déshonneur, el... bien pis... — .Ma dis<'ussion avec les Coinlel, <iiii, vous av(>z dû vous en douter, se cade ni dorrièro Mi'tivior, n'a fini qu'à minuii. Mais (pi'i'sl-il donc arrué depuis hier soir qui soil pire que l'arreslntion de notre pauvre David? demanda Petit-i Ijud. — Voici l'aflrenso nouvelle que j'ai Ircnivée à mon réveil, n'pon<lil-elle ea tendant h Pelit-Claud la lettre do Lucien. Vous me prouvez en ce moment que vous vous intéressez h nous, voiist^tiv l'ami de David et de Lucien, je n'ai pas besoin de vous demander lo srcrel... — Soyez sans aucune in.|nié!u lc>. dil Petit-Claud en rendant la li'tire apn'-s l'.ivoir lui-. Luiien no se tuera pas. Après avoir élé la c.uee do Tarn sialion do son beau-frère, il lui fait. lit une raison pour vous quitter, et je vois \h comme une tirade de .sortie, eu slyle do cou-

lisM'S.

Los Coinlel élnionl arrivés h leurs fln.^. Apr{« avoir torturé l'invriileiir el .sn fnimllo, ils snisis^nieiil le moinenl do celle lorlure où In lassitude fait désirer «)U" I que t< po^. Tous les cherclienr» de .si-crels ne lieiinenl pas du IkiuIodo;,'U'', (|uj meurt sn proie entre les denis, l't les ("ouilel av. lient s,iv.immi'iit èiiidit- le rnrnclère do leurs victimes, pour le gr.ilid Coiulel, larrcsl.ilion de David l'Iail l.i di-rnière scèiii" du premier n< le de ce drnllie. Le s<i oiid acte roiiiiiic ni.nil |».ir la pro|M>silioii que IN til-( l.iud veii.nl r.iim. Eu Kraiid maître, l'avoui' reR.ir l.i ••• ■■■"'• ■'■ '■'' • •'■ I «mon colllini' une de ces cliaiires ine^ |t.ir-

lie. nclièvenl dr la décider. Il Vit I • ' "•'«-

li'-e pareil évi'nement. qu'd réMilui il ■ HUIT !•» ronllalire, <ar il n>nil liui i«nr do la femme sur le mari. IK)nr, nu lu u me Si'charil plus avant ilans le de.si'>|M>ir, li ■ r.is-unr, i-l l^ l.i dtr>u—.i 'rôs !>:tl«d"m"ni vr» U \

polir »ous el (Miur > VC que ce vr "Il ui ■ Ce K.iri.i)!!^ 1' l.'allilude :

.siiiiis sur .Min I

liante |Miur convertir le wleine il' d'avs. nlinienl. — Ain.'»i, dnn» cef !>'H(jtl plus quo Uo voua cl <lv Vw»re

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DE BALZAC

savoir si deux mille francs de rente suffisent à votre bonheur, sans compter la succession du vieux Séchard. Voire beau-père se fait, depuis longtemps, un revenu de sept à huit mille francs, sans compter les intérêts qu'il sait tirer de ses capitaux ; ainsi vous avez, après tout, un bel avenir. Pourquoi vous tourmenter?

L'avoué quitta madame Séchard en la laissant réfléchir sur cette perspective, assez habilement préparée la veille par le grand Cointet. —Allez leur faire entrevoir la possibilité de toucher une somme ijuelconque, avait dit le loupcervier d'Aiigoulème à l'avoué <]uand il vint lui annoncer l'arrestation; et, lorsqu'ils se seront accoutumés à l'idée de palfier une somme, ils seront à nous : nous marchanderons, et, petit à petit, nous les ferons arriver au prix que nous voulons donner de ce secret.

Celte phrase contenait en quelque sorte l'argument da second acte dé ce drame financier. Quand madame Séchard, le cœur brisé par ses appréhensions sur le sort de son frère, se fut habillée, et descendit pour aller à la prison, elle éprouva l'angoisse que lui donna l'idée de traverser seule les rues d'Angoulème. Sans s'occuper de l'anxiété de sa cliente, Pelit-Cla'ud revint lui offrir le bras, ramené par une pensée assez machiavélique, et il eut le mérite d'une délicatesse à laquelle Eve fut extrêmement sensible ; car il s'en laissa remercier sans la tirer de son erreur. Celle petite attention, chez xm homme si dur, si cassant, et dans un pareil moment , modifia les Jugcmens que madame Séchard avait jusqu'à présent portés sur Petit-Claud. — Je vous mène, lui dit-il, par le chemin le plus long, mais nous n'y rencontrerons personne.

— Voici la première fois, monsieur, que je n'ai pas le droit d'aller la léte haute! on me l'a bien durement appris hier... — Ce sera la première et la dernière. — Oh I je ne resterai certes pas dans cette ville. — Si votre mari consentait aux propositions qui sont à peu. près posées entre les Cointet et moi, dit Petil-flnud à Eve en arrivant au seuil de la prison, faites-le-moi savoir, je viendrais aussitôt avec une autorisation de Cachan qui permettrait à David de sortir ; et, vraisemblablement il ne rentrerait pas en prison...

Ceci, dit en face de la geôle, était ce que les Ilaliens appellent une comUnaifon. (^liez eux, ce mot exprime l'acte indéfinissable où se rencontre un peu do perfidie mOléo au droit, l'à-propos d'une fraude permise, une fourberie quasi li'gitimo et bien dressée ; selon eux, la Saint-Barthéleiny est une combinaison politique.

Par les causes exposées ci-dessus, la détention pour dettes est un fait judiciaire si rare en [jrovincc, que, dans la [ilupart des villes de France, il n'existe pas de maison d'arrêt. Dans ro cas , le débiteur est écroui'; à la prison où l'on incarcère les inculpés, les prévenus, lis accusés et les rondamné.s. Tels sont les noms divers que prennent légalement et successivement ceux que le [)eiiplo appelle génériquemenl des crimiuch. Ainsi David fut mis provisoirement dans une d( s chambres basses de la prison d'Angoul/^me, d'où, peut-Ctre, quel(]ue condamné venait de .sortir après avoir fait son temps. Une fois écroué avec la .somme décrétée par la loi pour les nlimens du prisonnier pendant un mois, David se trouva devant un gros homme qui, pour les captifs, devient un pouvoir plus grand (|uo celui du roi : logei^lierl Eti province, on ne connaît (las (h) geôlier maigre. D'abord, cette [ilace est presque une sinécure; puis, un geôlier est comme un aubergiste qui n'aurait pas do maison fi payer, il se nourrit très bien en nourrissant très rnal ses prisonniers, (|u'il loge, d'ailleurs, commis liit l'aubergisle, selon leurs moyens. 11 connais- .sail David <le nom, ô cause de .son pèn? surtout, et il eut la confiance do l<! bien coucher pour une nuit, quoi<|ue l)avid rùt .sans un .sou. la prison d'Aiigonlôuie d.iln du Hioyen-flge, et n'a pas subi [ilus de changeincns (jue la calhf'ilrnle. lîncnre appcliSt maison de justice, elle est adossée h l'ancien iiré^idial. I.e guichet est classique, c'est la porte rloulée, .solide en n[)pnrence, u.sée, basse, ft de conslruction d'autant plus cyclopéenne, (|u*cllo a comme un

œil unique au front dans le judas par où le geôlier vient reconnaître les gens avant d'ouvrir. Un corridor règne le long de la façade au rez-de-chaussée, et sur ce corridor ouvrent plusieurs chambres, dont les fenêtres, hautes et garnies de hottes, tirent leur jour du préau. Le geôlier occupe un logement séparé de ces chambres par une voûto qui sépare le rez-de-chaussée en deux parties, et au bout de laquelle on voit, dès le guichet, une grille fermant le préau. David fut conduit par le geôlier dans celle des chambres qui se trouvait auprès de la voûte, et dont la porte donnait en face do son logement. Le geôlier voulait voisiner avec un homme qui, vu sa position particulière, pouvait lui tenir compagnie. — C'est la meilleure chambre, dit-il en voyant David stupéfait à l'aspect du local.

Les murs de cette chambre étaient en pierre et assez humides. Les lenêtres, très élevées, avaient des barreaux de fer. Les dalles de pierre jetaient un froid glacial. On entendait le pas régulier de la sentinelle en faction, qui se promenait dans le corridor. Ce bruit, monotone comme celui de la marée, vous jette à tout instant cette pen.sée : — « On te garde 1 tu n'es plus libre I » Tous ces détails, cet ensemble de choses agit prodigieusement sur le moral des honnêtes gens. David aperçut un lit exécrable ; mais les gens incarcérés sont si violemment agités pendant la première nuit, qu'ils ne s'aperçoivent de la dureté de leur couche qu'à la seconde nuit. Le geôlier fut grccieux, il proposa naturellement à son détenu de se promener dans le préau jusqu'à la nuit. Le supplice do David ne commença qu'au moment de son coucher. Il était interdit de donner de la lumière aux prisonniers, il fallait donc un permis du procureur du roi pour exempter le détenu pour dettes du règlement qui ne concernait évidemment que les gens mis sous la main de la justice. Le geôlier admit bien David à son foyer, mais il tallut enfin le renfermer à l'heure du coucher. Le pauvre mari d'Eve connut alors les horreurs de la prison et la grossièreté de ses usages qui le révolta. Mais, par une de ces réactions assez familières aux pen.seurs, il s'isola dans celte solitude, il s'en sauva par un de ces rêves que les poètes ont lo pouvoir de faire tout éveillés. Le malheureux finit par porter sa réflexion sur ses afl'aires. La prison pousse énormément à l'examen d9 conscience. David se demanda s'il avait rempli ses devoirs de clief do famille? quelle devait être la désolation do sa femme? pourc|uoi, comme le lui disait Marion, ne pas gagner assez d'argent pour pouvoir faire plus tard sa découverte à loisir?

— Comment, se dit-il, rester à Angoulêmo après un pareil éclat? Si je sors de prison, qu'allons-nous devenir? où irons-nous? QucKpies doutes lui vinrent sur ses [irocédés. Ce fut une de ces angoisses qui ne peut être comprises quo par les inventeurs eux-mêmes. De doute en doute, David en vint à voir clair à sa situation, et il se dit à luimême ce que les Cointet avaient dit au père Séchard, co que Petit-Claud venait do dire à Eve : En su()posant quo tout aille bien, que sera-ce à l'application? 11 mo faut un brevet d'invention, c'est do l'argent 1... 11 mo faut uno fabriijue où faire mes essais en grand, co sera livrer ma découverte! Oh! comme Petit-Claud avait raison!

Les prisons les plus obscures dégagent do très vives lueurs.

— liah I dit David en s'cndormant sur l'espèce do lit do camp où se trouvait un horrible matelas en drap brun très grossier, je verrai .sans doute Petit-Claud demain matin.

David s'était doue bien imparé lui-mê.-aie à écouter les propositions cpie sa liMiiinr lid apportait d(^ la part doses ennemis. Après (ju'elle eul cmbra.ssé son mari et se fut nssi.se sur le pied du Ut, car il n'y avait qu'une cliai.se en bois de la plus \ ili! csiièce, le n'gard de la lemnie tomba sur l'allreux baipii't mis dans un ciiiu et sur les murailles par- .scnii'es de nnnis et d'apoplithegmes écrits par les prédéce.Hseur.s cl(^ David. Alors, de .ses yeux rougis, li\s pleurs reconimencèrenl à couler. Elle eut encore des larmes après loiiles relies (ju'elle avait versées, eu voyant sou mari dan* lu position d'un criminel.

EVE ET DAVID

— Voilà donc où peut mener le désir do la gloire!... s'écria-t-pUo. Ohl mon ange, abandonne cette carrière... Allons ensemble le long de la route battue, et ne cherchons pas une fortune rapide... Il me faut peu de chose pour élre heureuse, surtout après avoir tant souffert !... Et si tu savais î cette déshonorante arrestation n'est pas notre grand malheur I... tiens!

Elle tendit la lettre de Lucien, que Da\'id eut bientôt lue ; et, pour le consoler, elle lui dit l'aûreux mot de Petil-Claud sur Lucien.

— Si Lucien .s'est tué, c'est fait en ce moment, dit David ; et si ce n'est pas fait en ce moment, il ne so tuera pas : il ne peut pas, comme il le dit, avoir du courage plus d'une matinée...

— Mais rester dans cette anxiété I s'écria la sœur, qui pardonnait presque tout i\ l'idée de la mort.

Elle redit 5 son mari les propositions que Petit-Claud avait soi-disant obtenues des Coinlet, et qui furent aussitôt acceptées par David avec un visible plaisir.

— Mous aurons do quoi vi\TC dans un village auprès do L'Hounieau, cù la fabrique dos Coinlet est située, et je ne veux plus (juo la tranquillitél s'écria l'inventeur. Si Lucien s'est puni par la mort, nous aurons assez de fortune pour attendre celle de mon père ; et, s'il existe, le pauvTO garçon saura .so conformer à notre médiocrité... Les Coinlet profiteront certainement de ma di'couverte; mais, a[irès tout, que suis-je relativement à mon pays?... Un homme. Si mon secret profite à tous, eh bien! jo suis content! Tiens, ma obère Eve, nous no sommes faits ni l'un ni l'autre pour Cire des commerçans. Nous n'avons ni l'amour du gain ni cette difllculté de lAcher toulc espèce d'argent, mtlnie le plus légitimement dû, qui sont peut-Glre les vertus du négociant, car on nomme ces deux avarices : prudence et génie commercial I

Enchantée do celte conformité do vues, l'une des plus douces fleurs do l'amour, car les intérêts et l'esprit peuvent no pas s'accorder chez deux Cires qui s'aiment, Eve pria le geôlier d'envoyer chez l'clit-Claïui un mot par lequel elle lui disait de délivrer David, en lui annonçant leur mutuel consentement aux bases de l'arrangement projeté. Dix minutes après, Petit-Claud entrait dans l'horrible chanil)redo David, et disait h Eve : — Retournez chez vous, madame, nous vous y suivrons,..

— Eh bien! mon cher ami, dit Petit-Claud, lu t'es donc laissé prendre? Et comment as-tu pu commellro la faute de sortir?

— El comment no scrais-jo pas sorli î voici co quo Lucien m'écrivait.

David remit/» Petit-Claud la lettre do Cérizel; Pelil-CIaud la prit, la lui, la regarda, lûta le papier, et causa d'atVaircs en pliant la li'tiro comme par distraction, et il In mil dans sa poche. Puis l'avoué- |)ril David jiar le bras, elsorlilavec lui, car la décharge de l'Iiui.ssier avait été apportée nu gi-ôlier pendant celto conversation. V.u rcntranl chez lui, Da- \id se crut dans lo ciel, il pleura connue un pnl'aril «'m einlirns^iant son petit Lucien, et .se retrouvant dîns sa chambre h coucher après vingt jours de driention, dent les dernières Iwuri's élaienl, .selon les mn-urs de la provinir, .lé>hon(irantes. Kolb et Mariou élaienl revenus. Mnrion a(ipiit à l.'llounieau que Lucien avait élé vu marchanl iur lu roule de Paris, nu del.'i de Marsac. La mise ilii dandy fut remnn|uée par les gens de la cam|Mignequi npportnienl desdenrée.sà la ville. Après s'être l:ini»\ /i rlieral sur le grnnd ( Iumuii, Kolh avait Uni pir savoir à M.insie que Lucien, re( onnu par monsieur îklarron, voyoge.ui dans une rnlèrlie do poste.

— yue vous disûls-jct 8'écrin Pelil-Cl/iud. Co n'c*l pas un pdi'te, ce garrnnl.'i, c'est un roman cuiillnuel.

Lu poste! (tis.iit l'ive, el où vn-l il enrore, cellofoiHT

— Mainleii.ini, tlil l'elil (.laud A David, venez rhei messieurs C.oiiilel, ils vous nllendonl.

— Ah I monsieur, «'écrin la belle madame Pitclinrd. Jn vous en prie, défendez bien nos iulérCIs, vous nvejt l-ml nuire avenir entre les mnins.

— Voulez-vous, madame, dit Petit-Claud. que la conférence ail lieu chez vous? je vous laisse David. Ces messieurs viendront ici ce soir, el vous verrez si je sais défendre vos intérêts.

— Ah I monsieur, vous me feriez bien plaisir, dit Eve.

— Eh bien I dit Petit-Claud, h ce soir, ici, sur les sept heures.

— Je vous remercie, répondit Eve avec un regard et on accent qui prouvèrent à Petit-Claud combien de progrès il avait fait dans la confiance de sa cliente.

— Ne craignez rien ; vous le voyez, j'avais raison, ajouta-t-il, voire frère est à trente lieues de son suicide. Enfin, peut-Ctre ce soir aurez-vous une petite fortune. II se présente un acquéreur sérieux pour votre imprimerie.

— Si cela était, dit Eve, pourquoi ne pas attendre avant de nous lier avec les Cointet ?

— Vous oubliez, madame, répondit Petit-Claud, qui vil le danger do sa confidence, que vous ne serez litire de vendre vohre imprimerie qu'après avoir payé monsieur Métivier, car tous vos ustensiles sont toujours saisis.

Rentré chez lui, Polil-Claud fil venir lérizet. Quand le prote fut dans son cabinet, il l'emmena dans une embrasure de la croisée.

— Tu seras demain soir propriélaire de l'imprimerie S<?chard, et assez puissamment protégé pour obtenir In transmission du brevet, lui dit-il dans l'oreillo ; mais lu neveux pas finir aux galères?

— De quoi!... de quoi, les galères I fil Céri/el.

— Ta lettre h David est un faux, et jo la tiens... Si l'on interrogeait Henriette, que dirait-elle?... Je neveux pas lo perdre, dit aussitôt Potil-Claud en voyant p;llir Ci'hzi'l.

— Vous voulez encore quelque chose do moil s'écria le Parisien.

— Eh bien I voici ce que j'attends de (cl, reprit Polil- Claud. Ecoule bien : lu seras imprimeur à AncouK'mo dans deux mois..., mais tu de\-Tas ton imprimerie, el tu no l'aurns pas payée en dix nnsl... Tu lrav;iillera< lonirlemps pour tes ca|iilalistesl el île plus In sera-, obligé d'èlre k' prCle-nom ilu p.irli libéral... Col moi (pn Te.1i);er*i ion acte do connnanilile avec r.anneroc : je le fer.ii de manière que lu pui'^ses un jour avoir l'imprimerie .i loi... Mai*, .«'il cn'e un journal, si tu en es lo pérant, m je suis ici premier substitut, lu t'entendras avec le t,'r,iiid C.iiiiei pour melire dans ton journal des nrlicles de uature a le taire sai.sinl supprimer... Les Cointet le payeront larnemenl pour leur rendre co .sorvico-là... Je sois Im-u que lu seras c.o»damnè. quo lu mangeras do la priMin, mais lu (WJsMras pour lui homme imp(>rlaut el pi'rM'cuté'. Tu deviendras un (htxhiliuge du parti libéral, un serjc ni MercuT, un raul-Lo'ii-: Courier, un Manuel iiii petit pied. Je ne te l.iisscrai piuais retirer Ion brevet. Ijillii, le jour «ni lo journal sera supprimé, JO brill< r.ii celte li'tlre devant loi... Ta forluuo no le colUeM pas cher.

Les «eus du jieupln fini des uU^s l^^l• orfonéeji KUf les disliiirlions braies du fflii\. el Cériiel, qui wi vojTâil dt'gl .sur li's I1.1UCS do la rourU'iisxses, reiipira.

— Jo s«>rai, dan» trois mis du», procureur «lu roi à An- Roiilème, reprit IVliW;l,iud, lu p*mrTtt» avoir Ix"»!!! «•« moi, .stiKKe.s-y I

— C'est enieiulu, dil Cérixol. M»>s vo«« no me roniMi»s(>/. pas : brAlej rvlle lellft» ilcvanl inoi, n'i»ril-il, lle*-v(Mi« à ma reumiiais-sniice.

Il,,|,, f I ... I , .r I . I'.'. I I .. K.l 111, .1.1 . ... .tlll'll ll'<V I

h .ni- |.e|.n

l'Iioiiiiii. -jui mil .ilors .ses >rrlus en iI.j1.iK'' *>'"' "">'"'■' un spi'ilar.le.

l'elil-CInud ne répondit rien i 'i iIm"" mie t.,>iial<« ri brûla In Inim en v disiiil : — 1 ''''

— Voas nvex h vnns hm- Hw

Davi.l nltendnil .>> '

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1rs rnbricnn» allaient avoir do m» ir***u». » >" Uuui^ii

DE BALZAC

dans la situation de l'auteur dramatique devant ses juges. L'amour-propre de l'inventeur et ses snxiétés au moment d'atteindre au but faisaient pâlir tout autre sentiment. Enfin, sv.T les sept lieures du soir, à l'instant où madame la comtesse Châtelet se mettait au lit, sous prétexte de migraine, et laissait faire à son mari les honneurs du dîner, tant elle était affligée des nouvelles contradictoires qui couraient sur Lucien I les Cointet, le gi'os et le grand, entrèrent avec Petit-Claud chez leur concurrent, qui se livrait à eux. pieds et poings liés. On se trouva d'abord arrêté par une diflîcullé préliminaire : comment faire un acte de société sans connaître les procédés de David? Et les procédés de David divulgués, David se trouvait à la merci des Cointet. Petit-Claud obtint que l'acte serait tait auparavant. Le grand Cointet dit alors à David de lui montrer quelquesuns de ses produits, et l'inventeur lui présenta les dernières feuilles fabriquées, en en garantissant le prix de revient.

— Eh bien 1 voilà, dit Petit-Claud, la base de l'acte toute trouvée; vous pouvez vous associer sur ces données-là, en introduisant une clause de dissolution dans le cas où les conditions du brevet ne seraient pas rempiles à l'exécution on fabrique.

— Autre chose, monsieur, dit le grand Cointet à David, autre chose est de fabriquer, en petit, dans sa chambre, avec une petite forme, des échantillons de papier, ou de se livTcr à des fabrications sur une grande échelle. Jugcz-en par un seul fait : nous faisons des papiers de couleur, nous achetons, pour les colorer, des parties de couleur bien identiques. Ainsi, l'indigo pour llenter nos coquilles est pris dans une caisse dont tous les pains proviennent d'une même fabrication. Eh bien! nous n'avons jamais pu obtenir deux cuvées de teintes pareilles... Il s'opère dans la préparation de nos matières des phénomènes qui nous échappent. La quantité, la qualité de pâle changent sur-le ■ champ toute espèce de question. Quand vous teniez dans une bassine une portion d'ingrédiens que je ne demande pas à connaître, vous en étiez le maître, vous pouviez agir sur toutes les parties uniformément, les lier, les malaxer, les pétrir, à votre gré, leur donner une façon homogène... Mais qui vous a garanti que sur une cuvée do cin(i cents rames il en sera de môme, et que vos procédés réussiront 7...

David, Eve et Petit-Claud so regardèrent en se disant bien des choses par les yeux.

— Prenez un exemple qui vous offre une analogie quelconque, dit le grand Cointet après une pause. Vous coupez environ deux bottes de foin dans une prairie, et vous les mettez bien sern'i's dans votre chambre sans avoir laissé les herbes jeter leur fi'u, comme rlisent les paysans ; la fermentation a lieu, mais elle ne cause pas d'accident. Vous appuycriez-vous de cette expérience pour entasser deux mille bottes dans une grange bâtie im bois?... vous sjivez bien que le feu prendrait dans ce Toin et que votre grango brûlerait comme une allumette. Vous êtes un homme instruit, dit Coiiiti'l à David, concluez!... Vous avez, en co moment, roui)é d(Mix bottes de foin, et nous crai^fnons de mettre le feu h notre papeterie en en serrant deux mille. Nous pouvons, en d'autri'S termes, [lenlre [)lus d'une cuvée, faire des perles, et nous trouver avec, rien dans les mains, après avoir (iépen.si! beaucoup d'argent.

David ét.iit altcrn''. La pr.ilique [larlait son langage positif à la théorie, dont la paroli! e-.l toujours au l'utiir.

— Du diable si je signe un pareil acte de sociéti'-l s'i'-cria brutalenienl le gros Cointet. Tu perdras Ion argent si lu veux, noniface, moi je garde le mien... J'offre do payer les detti'sde iiioiisicMirSéchard.elsix millefranrs... Encore trois mille franc» (Il billets, dit-il en se repreiiiint, otù douze et qiiifize mois... Ce sera bien assez des risques à courir... Nous avons douze mille francs h prendre sur notre compte avec Métivier. Cela lera quinze millir francs!... Mais c'est tout ce que jr- paierais le sccft pour rexjiloiter à moi tout seul. Alil voilà celle trouvaille dont tu nu^ (larlais, Iloni-

face... Eh bien 1 merci, je te croyais plus d'esprit. Non, ce n'est pas là ce qu'on appelle une affaire.

— La question pour vous, dit alors Petit-Claud sans s'effrayer de cette sortie, se réduit à ceci : Voulez-vous risquer vingt mille francs pour acheter un secret qui peut vous enrichir ! Mais, messieurs, les risques sont toujours en raison des bénéfices... C'est un enjeu de vingt mille francs contre la fortune. Le joueur mot un louis pour en avoir trente-six à la roulette, mais il sait que son louis est perdu. Faites de même.

— Je demande à réfléchir, dit le gros Cointet ; moi, je ne suis pas aussi fort que mon frère. Je suis un pauvre garçon tout rond qui ne connais qu'une seule chose : fabriquer à vingt sous le Paroissien que je vends quarante sous. J'aperçois dans une invention qui n'en est qu'à sa première expérience une cause de ruine. On réussira une première cuvée, on manqu'^ri la seconde, on continuera; on se laisse alors entraîner, et quand on a passé le bras dans ces engrenages-là, le corps suit... Il raconta l'histoire d'un négociant de Bordeaux ruiné pour avoir voulu cultiver les landes sur la foi d'un savant ; il trouva six exemples pareils autour de lui dans le département de la Charente et de la Dordogne, en industrie et en agriculture ; il s'emporla, no voulut plus rien écouter; les objections de Petit-Claud accrois-saient son irritation au lieu de le calmer. — J'aime mieux acheter plus cher une chose plus certaine que cette découverte, et n'avoir qu'un petit bénéfice, dit-il en regardant son frère. Selon moi, rien ne paraît assez avancé pour établir une affaire, s'écria-t-il en terminant.

— Enfin, vous êtes venus ici pour quelque chose? dit Petit-Claud. Qu'offrez-vous ?

— De libérer monsieur Séchard, et de lui assurer, en cas de succès, trente pour cent do bénéfices, répondit vivement le gros Cointet.

— Eh ! monsieur, dit Eve, avec quoi vivrons-nous pendant tout le temps des expériences 1 mon mari a eu la honte de l'arrestation, il peut retourner en prison, il n'en sera ni plus ni moins, et nous paierons nos dettes...

Petit-Claud mit un doigt sur ses lèvres en regardant Eve.

~ Vous n'êtes pas raisonnables, dit-il aux deux frères. Vous avez vu le papier, le père Séchard vous a dit que son fils, enfermé par lui, avait, dans une seule nuit, avec des ingrédiens qui devaient coûter peu de chose, fabriqué d'excellent [lapier... Vous êles ici pour aboutira l'acquisition. Voulez-vous acquérir, oui ou non?

— Tenez, dit le grand Cointet, que mon frère veuille ou ne veuille pas, je risque, moi, le paiement des dettes de monsieur Séchard ; je donne six mille francs , argent comptant, et monsieur Séchard aura trente pour cent dans les bi'iiéfices; mais écoulez bien ceci : si dans l'espace d'un an il n'a pas réalisé les condilions qu'il posera lui-même dans l'acte, il nous rendra les six mille francs, le brevet nous restera, nous nous en tirerons comme nous pourrons.

— Es-tu sûr de toi ? dit Pelit-Claud en prenant David b part.

— Oui, dit David, qui fut pris à celte tactique des dous frères, et qui Iriiiiblait de voir rompre au gros Cointet cetti conléi'enic d'où son avenir dépendait.

— Eh bien I je vais aller rédiger l'acte, dit Petit-Claud aux Cointet et à Eve ; vous en aurez chacun un double pour ce soir, vous le UM'iliterez peiiilant toute la matinée; puis, demain soir, à ijualre heures, ,iu .sortir de l'audience, vous le signerez. Vous, me.Nsiciirs, ri'tirez les pièces do Mi'livier. Moi, j'i-crirai d'arrêter le [irocès en cour royale, ot nous nous signifierons les désisleniens réciproques.

Voici quel fut l'énoncé des obligations de Séchard.

a Entre les soussignés, e(c.

n Monsieur David .Séchard fils, imprimeur à Angnulêmo, n af firiiiiint avoir trouvé le nioveii de coller égaleiiient h- 1) pa[>ii r m euve, i\[ le moyen de réduire le prix .le l'.ibri- )i calion de foute e.siièco do papier de plus de ciiiquaiilij

EVE Eî DAVID.

» pour cent par l'introduction de matières végétales dans » la pâte, soit en les mêlant aux chiffons employés jusqu'à » présent, soit en les employant sans adjonction do chif- » fon ; une société pour l'exploitation du brevet d'inven- » lion à prendre en raison de ces procédés, est formée cn- » tre monsieur David Séchard fils et messieurs Cointet frè- » les, aux clauses et conditions suivantes...»

Un des articles de l'acte dépouillait complètement Dand Séchard de ses droits dans le cas où il n'accomplirait pas les promesses énoncées dans ce libellé soigneusement fait par le grand Cointet et consenti par David.

En apportant cet acte le lendemain matin à sept heures et demie, Petit-Claud apprit à David et à sa femme que Cérizet oflrait vingt-deux mille francs comptant de l'imprimerie. L'acte de vente pouvait se signer dans la soirée. — Mais, dit-il, si les Cointet apprenaient cette acquisition, ils seraient capables do no pas signer votre acte, do vous tourmenter, de faire vendre ici. — Vous êtes sûr du paiement? dit Eve étonnée de voir se terminer une affaire de laquelle elle désespérait, et qui trois mois plus tiM eût tout sauvé. —J'ai les fonds chez moi, répondit-il nettement. — Mais c'est de la magie 1 dit David en demandant à Petit- Claiid l'explication de ce bonheur. — Non, c'est bien simple, les négocians do L'Uoumeau veulent fonder un journul, dit Petit-Claud. — Mais je me lo suis interdit I s'écria David, — Vous! mais votre successeur... D'ailleurs, repritil, ne vous inquiétez de rien, vendez, empochez le prix, et laissez Cérizet se dépêlrer des clauses de la vente, il saura se tirer d'ad'aire. — Oh ! oui, dit Eve. — Si vous vous files interdit de faire un journal àAngoulômc, reprit Petit-Claud, les bailleurs de fonds de Cérizet le feront à L'Uoumeau.

Eve, éblouie par la perspeclivc do posséder trente mille francs, d'ôtrc au-dessus du besoin, ne regarda plus l'acte d'as.sociation que comme une espérance secondaire. Aussi mon.sieuret madame Séchard cédèrent-ils sur un point do l'acte .social qui donna matière h une dernière discussion. Le grand Cointet exigea la facultt; de mettre en .son nom le brevet d'Invention. Il réussit à établir que, du moment où les droits utiles do Daviil élaient parfaitement définis dans l'acte, le brevet pouvait Aire indill'érenunont au nom d'un des associ(-s. Son frère finit par din? : — C'est lui qui donno l'argent du brevet, qui fait les frais du voyage, et c'est encore deux mille francs? qu'il le prenne en son notn, ou il n'y a rien de fait.

Le loup-cervier triompha donc sur fous les points. L'acle de société fut signi'^ vers ipiatre heures et demie. Le grand Cointet oflrit galamment à madame S('chnr<l six douzaines de couverts h lllets et un beau chûle Ternaux, en manière d'épingles, [lourlui faire oublier les liclats de la discussion, dit-il. A peine les doubles élaient-ils (■(•hang('-s, ù peirio (Cachai! avait-il (ini de remettre .'i Prtil-Claud les dcTliarKOS (t les pièces, ainsi que les trois terribles ell'els fubrii|ués par Lucien, que la voix de Kolb retentit dans l'cscdlier, après le bruit aviourdissant d'un caitnun du bureau des Messageries qui s'am'^la devant la porte.

— Mniil.imel monlamel (|uiMCo mille vranr.sl... crin-lil, euloyi'.s t(î Uoidirrs (Poitiers) en frai arclinnt, bnrniennessier l.icieii. — (.tuiii/e mille francs ! s'écria I-ve en levant les bras. — Oui, ni.idanie, dit le fadeur en .so \<\v- .sentnnt ; quinze mille francs apportés par lu diligenco de Borrleaux, qui en avait sn clinrKO, nlloï I J'nl l/i deux liomm(s en bas qui montent les sacs, ('a vous e.sl ei|4dii» par monsieur Lucien Chardon de Uubempré... Je voii.H moiiliun petit.sacde pi'au il.ins l.-qiwl d ya pnur vous cinq conls iLincs on or, cl vraisembldbleinenl une lettre.

i;vo crut rOvor on lisant la lollre .suivante :

« Ma (hère .sfrur.'voici quinze nillle francs. Ku lion ilo nie tuer, j'ai vendu nui vir. Je nn m'nppnriien» plu» : Jo suis le secrélairo d'un ilipli>ninln espn^rioL

n Je ricoinmenco une oxltl»nco ollreuso. Peut iHrt! ourail-il mi' ux valu nu< uoyer.

» Adieu, Davnd sera libre, et avec quatre mille francs il pourra sans doute acheter une petite papeterie et faire fortune. Ne pensez plus, je le reux, à votre pau\Te frère

» LCCIEX. »

— Il est dit, s'écria madame Chardon, qui vînt voir entasser les sacs, que mon pauvre fds sera toujours fatal, comme il l'écrivait, môme en faisant le bien. — Nous l'avons échappé belle ! s'écria le grand Cointet quand il fut sur la place du Mûrier. Une heure plus tard, les reflets do cet argent auraient éclairé l'acte, et notre homme se sérail effrayé. Dans irois mois, comme il nous l'a promis, nous saurons à quoi nous en tenir.

Le soir, à sept heures, Cérizet acheta l'imprimerie cl la paya, en gardant à sa charge le loyer du dernier trimestre. Le lendemain, Eve avait remis' quarante mille francs au receveur général pour faire acheter, au nom do son mari, deux mille cinq cents francs de rente. Puis elle é( rivit ù son beau-père do lui trouver à Marsac une petite propriété de dix mille francs, pour y asseoir sa fortune personnelle.

Le plan du grand Cointet était d'une .simplicité formidable. Du promiir abord, il Jugea le collage en cuve impossible. L'adjonction do matières végétales peu coûteuses à la paie de chiffon lui parut lo vrai, le seul moyen de fortune. Il se proposa donc de regarder comme rien le l>on marché de la pAle, et de tenir énormément au collage en cuve. Voici pourquoi. La fabrication d'Angoulème s'occupait alors [presque uniquement des |papiers à l'crire diLs écu, poulet, écolier, coquille, qui naturellement sont fous collés. Ce fut longtemps la gloire de la papeterie d'Anpoultîme. Ainsi, la spécialité monopolisée par les fabrican.^d'Angoulémc depuis longues années doimail gain de cnu^e h l'exigence des Cointet ; et le papier collé, comme on va lo voir, n'entrait pour rien dans sa spéculation. La fourniture des papiers à écrire est excessivement bornée, tandis r|ue celle des papiers d'impression non collés est prescpie sans limites. Dans lo voyage qu'il fit h Paris pour y prendre le brevet à son nom , le grand Cointet pensait à conclure des affaires <\w délermineraienl île grands rhangemcns dans son mode de fabrication. Logé chez Mélivier, Cointet lui donna des instructions pour onli-ver, dans l'esiwre d'un an, la fourniture des journaux aux |»a|>eli('rs qui l'exploitaient, en liaissant le prix de la rami> à un ln"X auquel nulle fabricpie ne pouvait arriver, et prnmeur ' journal nn blanc et des qualités supérieurs .-n. sortes employées jusqu'alors. ConiHie les i; journaux .sont à terme, il fallait une certaine p'inMie o» travaux souterrains avec les a<lministrntions pour arriver il réali.ser ce mimopnle ; mai- Cointel calcula ipi'il .lur.iil le l' nips de s(< défaire de S'chard pendant ipie Méiivier ohlieiiilrait des Ir.iilés avec hs priiici|)aux journaux .1.- I'nri>, dont la consommalioii .s'élevait alors h deux lenls ranuvs par jour. Coinlet inlùn-ssi nalunlleunnt Mi-in f r. .I.ins une protiorlinn déterminée, A ces fouruilur- >.. (Uni d'.iroir un r<'|)rt''s.nlanl bal.ile sur In place de Pan>., ol ii<> jwn y perdre «lu temps i-n voy.iKes. |Ji f'Ttun' .1' M.vv. r. l'itnr» des plus considérables du roniin celte n(T.iire pour orii-'ine. Pi<ii

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Rtlrait do la Com/Jit humm»'

DE BALZAC

belles impressions, et dont se servit l'imprimerie Cointet pour uuc édition du Paroksien du diocèse. Les matières avaient été préparées par David lui-môme, en secret, car il ne voulut pas d'autres ouvriers avec lui que Kolb et Clarion.

Au retour du grand Coiplet, tout changea de face; il regarda les échantillons des papiers labriqués, il en fut médiocrement satisfait.

— Mon cher ami, dit-il à David, le commerce d'Angoulème, c'est le papier coquille. Il s'agit avant tout de faire de la plus belle coquille possible à cinquante pour cent audfssous du prix de revient actuel.

David es5aya de fabriquer une cuvéo de pâte collée pour coquille, et il obtint un papier rêcho comme une brosse, et oii la colle so mit en grumeleaux. Le jour où l'expérience lut terminée et où David tint une des feuilles, il alla dans un coin, il voulait être seul à dévorer son chagrin; mais le grand Cointet vint le relancer, et fut avec lui d'une amabilité charmante ; il consola son associé.

— Ne vous découragez pas, ditCointel; allez toujours! je suis bon enfant et je vous comprends ; j'irai jusqu'au bout.

— Vraiment, dit David à sa femme en revenant dîner avec elle, nous sommes avec de braves gens, et je n'aurais jamais cru le grand Cointet si généreux 1

Et il raconta sa conversation avec son perfide associé.

Trois mois se passèrent en expériences. David couchait à la papeterie, il observait les ellets des diverses compositions de sa pâle. Tantôt il attribuait son insuccès au mélange du chiilon et de ses matières, et il faisait une cuvée entièrement composée do ses ingrédiens. Tantôt il essayait de coller une cuvée eniièremenl composée de chiffons. Et, poursuivant son œuvre avec une persévérance admirable, et sous les yeux du grand Cointet, de qui le pauvre homme ne se déliait plus, il alla, de matière homogène en matière homogène, jusqu'à co qu'il eût épuisé la série do ses ingrédiens coinbinés avec toutes les diiférenti's colles. Pendant les six premiers mois de l'annéo 1823, David Séchard vécut dans la papi-'lerio avec Kolb, si ce fut vivre que do négliger sa nourriture, son vêtement et sa personne. Il se battit si dé.-;cspénMnent avec les diliieultés, que c'eût été pour d'autres honiiues que les Cointet un spectacle sublime, car aucune pensée d'inlérét no préoccupait ce hardi lutteur. Il y cul un moment où il ne dédira rien que la victoire. Il épiait avec une s/gacilé merveilleuse les effets si bizarres des substances transformées par Thonime en produiis à sa convenance, où la nature est en quelque sorte domptée dans ses résistances secrètes, et il en déduisit do belles lois d'industrie, on observant qu'on ne pouvait obtenir ces sortes do créations qu'en obéissant aux rapports iilliTicurs des choses, h ce qu'il appela la seconde nature d( s substances. Enfin il arriva, vers le mois d'août, à obl'iiiruii papier collé en cuve absolument send)lablo à celui (pj(! l'iiiduslrio fabrique en ce moment, et qui s'emploie comme papier d'épreuve dans les imprimeries, mais dont lf:.s sortes n'ont aucune uniformité, dont le collage n'est niènie pas toujours certain. Co résultat, si beau en 1S23, <u égaid à l'état do la papeterie, avait coûté dix niillo Ironrii, et David espérait résoudre les dernières ditlicultés du problème. Mais il so répandit alors dans Angoulémo et dans L'Ilouimau du singuliers bruits : David Sécliard ruinait les frères Cointet. Après avoir dévoré Ironie mille francs en expérience i, il obtenait enfin, disait-on, de trèsmauvui.s jjBpler. Ix'S outres fabricans effrayés s'en tenaient à l'^'ir.s anciens proci'dés; et, jaloux des Cointet, ils répandaient le bruit de la ruine (irociiaino do cette amhitieuso mai.ioM. Lu grand Cointet, lui, faisait venir les machines à fabriquer lo papier continu, tout en laissant croiro que ces iiiacliineg étaient nécessaires aux expérii^ncxjs do David Séchard. Mais 11' jésnilo jnèlail.'isa pflle les ingrédiens imliipiés par Séchard, uu l- poussant loujonrs h no s'occuper que du collage en cuve, cl il expédiait à Mélivier des milherH du rames du jiupier h journal. '

Au mois de septembre, le grand Cointet prit David S(S-

chard à part, et, en apprenant de lui qu'il méditait une triomphante expérience, il lo dissuada de continuer celle lutte.

— Mon cher David, allez à Marsac voir votre femme et vous reposer de vos fatigue?, nous ne voulons pas nous ruiner, dit-il amicalement. Ce que vous regardez comme un grand triomphe n'est encore qu'un point do départ. Nous attendrons maintenant avant de nous livrer à de nouvelles expériences. Soyez justel voyez les résultats. Nous ne sommes pas seulement papetiers, nous sommes imprimeurs, banquiers, et l'on dit que vous nous ruinez...

Daviil Séchard fît un geste d'une naïveté sublime pour protester de sa bonne foi.

— Co n'est pas cinquante mille francs de jetés dans la Charente qui nous ruineront, dit le grand Cointet en répondant au geste de David, mais nous ne voulons pas être obligés, à cause des calomnies qui courent sur notre compte, do payer tout comptant, nous serions forcés d'arrêter nos opéraiions. Nous voilà dans les termes de notre acte, il faut y réfléchir de part et d'autre.

— 11 a raison ! se dit David, qui, plongé dans ses expériences en grand, n'avait pas pris garde au mouvement do la ftibrique. Et il revint à Marsac, où depuis six mois il allait voir Eve tous les samedis soir et la quittait le mardi matin. Bien conseillée par le vieux Séchard, Eve avait acheté, précisément en avant des vignes de son beau-père, une maison appelée La Verborie, accompagnée do trois arpens de jardin et d'un clos de vignes enclavé dans le vignoble du vieillard. Elle vivait ave« sa mère et Mariou très-économiqucmenf, car elle devait cinq mille francs restant à, payer sur le prix de cette charmante propriété, la plus jolie de Marsac. La maison, entre cour et jardin, était bàlie en tuffeau blanc, couverle en ardoises et ornée de sculptures que la facilité de tailler le lull'eau permet de prodiguer sans trop de frais. Le joli mobilier venu d'Angoulôme paraissait encore plus joli à la campagne, où personne ne déployait alors dans ces pays le moindre luxe. Devant la liieade du côté du jardin il y avait une rangée de grenadiers, d'oranscrset de plantes rares que le précédent propriétaire, un viiuix général mort de la main de mousieur Marron, cultivait lui-même. Co fut sous un oranger au moment où David jouait avec sa femme et son petit Lucien, devant son père, que l'huissier de Mansie apporta lui-même une assigualion des frèies Coindt à leur associé pour constituer le tribunal arbitral devant lequel, aux termes de leur acte do société, devaient se porter leurs contestations. Les frères Cointet demandaient la restitution des six mille francs et la propriété du brevet, ainsi que les futurs conlingens de son cxploilation comme indemnité des exorbitantes dépenses faites par eux sans aucun résultat.

— Ou dit que tu les ruines I dit lo vigneron à son fils. Eh bien ! voilà la seule chose que tu aies faite qui mQ soit agréable.

Le lendemain, Evo et David éiaient à neuf heures dans l'anliehambre de monsieur l'elit-Claud, deviwiu le défenseur de la veuve, lu lulenr do l'orphelin, ok dont les conseils leur parurent les seuls à suivre.

Le magistrat reçut ù merveille sesanciens cliens, et voulut absolument que monsieur et madame Séchard lui fissent lo plaisir do déjeuner avec lui.

— Les Cointet vous réclaniont six millo francs? dit-il en souriant. Quo devez-vous cncoro sur lo prix de la Verberie?

— Cinq millo franco, monsieur j mais j'en ai deux mille, répondit Eve.

— Gardez VOS deux millû franc», répondit l'otit-Claud. Viiyuiis, ein<| mille!.,, il vous faut encore dix millo francs (idùr vous hi.ji inslaller là-bas. Eh bien! dans deux heures les (^i)iulet vous appnrleronl «luiiuo millo Irancs.

Iwo Ut un geste de suipjise.

— ... Contre voire renonciation à tous les béiiéliccs de l'aele do suciiSlo quo vous dissoudrez h l'amiahle, dit lu inagisiral. Cela vous vu-l-ilï

EVE ET DAVID

— Et ce sera bien légalement à nous? dit Eve.

— Bien légalement, dit le magistrat en souriant. Les Cointet vous ont fait assez de chagrins, je veux mettre un terme à leurs prétentions. Ecoulez, aujourd'liui je suis magistrat, je vous dois la vérité. Eh bien! les Cointet vous jouent eu ce moment; mais vous êtes entre leurs mains- Vous pourriez gagner le procès qu'ils vous intentent, en acceptant la guerre. Voulez-vous être encore au bout de dix ans à plaider? On multipliera les expertises et les arbirages, et vous serez soumis aux chances des avis les plus contradictoires... Et, dit-il en souriant, et je ne vous vois point d'avoué pour vous défendre ici... Tenez, un mauvais aiTangemcnt vaut mieux qu'un bon procès.

— Tout arrangement qui nous donnera la tranquillité me sera bon, dit David.

— Paul ! cria Petit-Claud à son domestique, allez chercher monsieur Ségaud, mon successeur... Pendant que nous déjeunerons, il ira voir les Cointet, dit-il à ses anciens cliens, et dans quelques heures vous partirez pourMarsac, ruinés, mais tranquilles. Avec dix mille francs, vous vous ferez t ncore cinq cent francs de rente, et dans votre jolie petite propriété vous vivrez heureux.

Au bout de deux heures, comme Pelit-Claud l'avait dit, maître Ségaud revint avec des actes en bonne forme signés des Cointet, et avec quinze billets de mille francs.

— Nous te devons bcaufoup, dit Sécliard à Pelit-Claud.

— Mais je viens de vous ruiner, répondit Pctit-Claud à ses anciens cliens étonnés. Je vous ai ruinés, je vous le répète, vous le verrez avec lo temps; mais je vous connais, vous préférez votre ruine à une fortune que tous auriez peut-être trop tard.

— Nous ne sommes pas intéressés, monsieur, nous vous remercions de nous avoir donné les moyens du bonheur, dit madame Eve, et vous nous en trouverez toujours refonuaissaiis.

— Mon Dii'u ! ne me bénissez pas, dit Pelit-Claud, vous me donnez des remords ; mais je crois avoir aujourd'hui tout réparé. Si je suis devenu magistrat, c'est grâce à vous ; cl si quelqu'un doit être reconnaissant, c'est m.oi... Adieu.

Eu 1S29, au mois de mars, lo vieux Sécliard mourut, laissant environ deux cent mille francs do biens au soleil, qui. réunis /i La Verberio, en liienl une magniûquo propriété très-bien régie par Kolb depuis deux ans.

Avec le temps, l'Alsacien char)gea d'opinion sur lo comple du père Si'i liard, (pii, di- son C(Mi'!, prit l'Alsacien en ad'eclion en le trouvant comme lui sans aucune notion des lel- Iri'S ni do l'c-criturr, et facile h t;riser. L'ancien Ours apprit .'i l'ancien cuirassier à gérer le vignoble et ,i eu vendre les proiluils, il lo forma daus la pensée do laisser un hommo (ie lêlc h ses ciifans; car, dans ses derniers jnurs, ses craintes furent grandes et pui-riles sur le sort de ses biens. Il avait pris Courtois le meunier pour son ronlident.

— Vous verrez, lui disait-il, connue (nul ir.i chez mes (îulans (juand je serai dans le Irou. Ah ! mon Dieu, leur ovenir rue fait trembler.

David et sa fennne trouvèrent prè.sdo cent mille ëcus en or (liez leur père. La voix publique, comme toujours,

grossit tellement le trésor du vieux Séchard, qu'on l'évaluait à un million dans tout le département de la Charente. Eve et David eurent à peu près trente mille fiancs de rente] en joignant à cette succession leur petite fortune; car ils attendirent quelque temps pour faire l'emploi de leurs fonds, et purent les placer sur l'Etat à la RévoluUon do juillet.

Après 1830 seulement le département de la Charente et David Séchard surent à quoi s'en tenir sur la fortune du grand Cointet. Riche de plusieurs millions, nommé député,

10 grand Cointet est pair de France, et sera, dit-on, ministre du commerce dans la prochaine comrdnaison. Eu 1837, il a épouM- la fdle d'un des hommes d'Etal les plus influens de la dynastie, mademoiselle Popinot, fille do monsieur Anselme Popinot, député de Paris, maire d'un arrondissement.

La découverte de David Séchard a passé dans la fibrication française comme la nourriture dans un grand corps. Grâce it l'introduclion de matières autres ijue le ciiiiluu. la France peut fabriquer le papier à meilleur marche qu'eu aucun pays de l'Europe. Mais le papier de Hollande, selon la prévision de David Sécliard, n'existe plus. Tùl ou tard il faudra sans doute ériger une manufacture royale de p,-ipier. comme on a créé les Gobelins, Sèvres, la Savonnerie et l'Imprimerie royale, qui jusqu'à présent ont surmonté les coups que leur ont portés de vandales bourgeois.

David Séchard, aimé par sa femme, esl père de deux enfans; il a eu lo bon goilt de ne jamais [varier de ses tentatives, Eve a eu Fespril de le faire renoncer à l'élat d'inventeur. Il cultive les lellres par délassement, mais il mène la vie heureuse et (larcsM'use du propriétaire fai.sanl valoir. Après avoir dit adieu sans retour à la gloire, il ne .saurait avoir d'ambition, il s'est rangé dans la classe îles nHcurs ei des collectionneurs : il s'adonne à l'entomologie, et n-cluTchercho les transformations jusqu'à présent si secrètes dts insectes que la science no connaît que dans leur dernier état.

Tout le monde a entendu parler des succès de Pelit- Claud comme procureur général, il est lo rival du fameux Vinet de Provins, et son ambition esl de devenir premier pr|■'^ident de la cour n.yale de Poitiers.

Cerizet,con<iamné Ji trois ans de prison pour délits politii|ues en 1827, fut oldigé de vendre .son impriiiurie d'Arigipulême. Il a l'ait beaucoup parler de lui, car il ftil un dtvs Enl'ans perdus du parti lilH-ral. A la névolulmn de jiiillel, il fut nowwiK'- sous-[irérel,el ne put restiT plus do ileux nioi.H dans sa sou>-prel'eeturi'. Après avair ('li' j;i'i,iiil ,i'iiii j..iirnal dynastique, il contracta dans la ]■•■■ luxe. S's bi'soins rr-nai^sAns l'ont ci nom dans une all'aire de mines en.

faits el ge^ll•s, le prospectus cl les di\ i

ont mérité une c<>nd;uiiiintinn ,i d.'i;\ lice rorrecliiiniiellc. Il i liiipielle il ultritme ce i

11 se dit iH'rs<cuié |)jir K.-. ;. , ......

v» Il r\ H I r iiiYin.

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II, nie du CroUMDi.

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