I. — PROLOGUE
Le cabinet du directeur. — Ameublement sévère* — Sur la pendule, un bronze quelconque, Homère ou Sapho, avec cette inscription : « Offert par les artistes du théâtre de Château- Landon à leur ancien directeur et ami J, Boulingrin. » — Coffre-fort imposant. — Bureau immense. — Le fauteuil du directeur est placé dans l'ombre, celui des visiteurs est en pleine lumière. — Sur un guéridon, une pile de journaux avec leurs bandes non décachetées, pour montrer qu'on dédaigne les critiques. — Çà et là quelques manuscrits non déroulés, pour éloigner les jeunes auteurs.
BOULINGRIN, directeui du Théâtre International
a SCÈNES DE LA VIE DE THÉÂTRE.
cinquante ans, l'air d'un homme désabusé, œil moi ne; ÉVARISTE, auteur dramatique; trente ans; a renoncé au grand art pour embrasser les affaires.
boulingrin. — Alors, combien serez- vous?
évariste. — Nous serons trois : Séricourt, Valfleury et moi.
boulingrin. — Et Trézard?
évariste. — Trézard n'en est pas.
boulingrin. — Ah! pardon ! Il faut qu'il en soit. C'est lui qui a eu l'idée.
évariste. — La belle affaire 1... Tout le monde Ta eue, lidéel On sait bien qu'il vous faut une revue.
boulingrin. — C'est possible, mais...
évariste. — Enfin, soit... Nous n'avons pas le temps de discuter. Je prends Trézard.
Ce n'est pas lui qui nous gênera... Pour ce qu'il fait!...
boulingrin. — A propos, vous avez un titre?
évariste. — Oui et non... Que diriez-vous de : Tout le monde sur le pont?
boulingrin. — Peuh!...
évariste. — Et: On rend l'argent?
boulingrin» — C'est bien vieux, ça !
évariste. — Aimeriez-vous mieux : Les Folies de Vannée ï
l'envers d'une revue.
boulingrin. — Trop simple.
évariste. — Ou encore : Je vas Vdire à ton père?
boulingrin. — Vous trouvez ça drôle, vous?
évariste, froissé. — Drôle... drôle... Ça dépend comme on le dit... Si vous le dites mal....
boulingrin. — Enfin» nous trouverons le titre plus tard. Combien avez-vous de tableaux?
évariste. — Tant qu'il vous en faudra.
Combien avez- vous de femmes?
boulingrin. — Vingt à vingt-cinq.
évariste. — Une goutte d'eau... Vous ne pouvez rien faire avec ça. Il vous en faut au moins soixante.
boulingrin. — Peste ! comme vousy allez !...
Soixante femmes ! . . .
évariste, riant. — Oh ! pour ce qu'elles vous coûtent!...
boulingrin. — Ce ne sont pas les appointements, parbleu! ce sont les costumes.
évariste. — Si vous avez déjà peur...
boulingrin. — Maisnon! Je n'ai pas peur...
je calcule; voilà tout.
évariste. — Et vous engagez Rosita?
boulingrin. — Mais Rosita demande trois cents francs par représentation...
évariste. — Eh bien! vous les lui donnerez.
boulingrin. — Jamais de la vie!
évariste. — Voyons, mon cher, ce n'est pas sérieux. Nous faisons une affaire ou nous ne la faisons pas. Si vous ne voulez rien risquer pour réussir...
boulingrin, avec amertume. — Hélas! j'ai déjà couru tant de risques! Quand m'apporterez-vous votre manuscrit?
évariste. — C'est aujourd'hui le dix... A la fin du mois.
boulingrin. — J'y compte... Mais venez me revoir. Nous causerons de tout cela.
évariste. — C'est convenu... A bientôt, (il va pour sortir.) Sérieusement, vous tenez à Trézard?
boulingrin. — Je vous l'ai dit : Je suis engagé.
évariste. — Pauvre ami !... Heureusement que vous allez gagner de l'argent avec nous.
boulingrin. — Je l'espère bien. (Évaiiste sort. — On frappe.) Entrez !
l'huissier. — Monsieur... c'est ce monsieur qui est déjà venu trois fois.
boulingrin. — Dites-lui d'attendre.
l'envers d'une revue.