LA REPRISE
C'était à une répétition de la pièce nouvelle qui devait passer « incessamment » au Théâtre-Populaire. Les auteurs, Robinet et Cerneuil, étaient à l'avant-scène, et Stéphane venait de dire pour la cinquième fois : « Ah! madame... fasse le ciel que je n'arrive pas trop tard ! » lorsque Robinet le pria de recommencer ' cette phrase.
C'est à ce moment que Saint-Phar haussa les épaules...
Il faut vous dire qu'il y avait un froid entre Saint-Phar, l'intelligent directeur du Théâtre- Populaire, et ceux qu'on appelait « les heureux
auteurs du Comte Edouard ». Après le vif succès de ce drame à la Renaissance- Historique, Saint-Phar avait demandé une pièce aux heureux auteurs. Ceux-ci la lui avaient promise; ils avaient justement une idée admirable... et quel titre ! La Ceinture defer,cmq actes et huit tableaux, avec un rôle magnifique pour Stéphane; c'était deux cents représentations assurées; avant quinze jours ils auraient livré le manuscrit, etc.. Et, six mois après cette promesse, on n'avait pas encore lu les deux derniers actes de la Ceinture de fer> tandis que les trois premiers, sans cesse remportés et rapportés pour les changements faits en scène, surexcitaient depuis plusieurs semaines les nerfs des auteurs, des acteurs et du directeur. Le directeur avait pris le parti « de ne plus rien dire ». Il restait à sa place, immobile et muet, se contentant de mordiller le bout " de ses doigts et de tenir ses yeux fixés sur les toiles du haut, lorsque Robinet se levait pour ' faire une nouvelle observation.
Voilà où en étaient les choses, lorsque le directeur du Théâtre-Populaire se laissa aller au susdit mouvement d'épaules.
Robinet l'avait vu. Il se tourna vivement vers lui:
— Vous dites, monsieur?
11 y eut un silence. Saint-Phar, impassible, regardait le plafond. Robinet reprit d'une voix étranglée par l'émotion :
— Vous m'avez parlé, je crois?
Saint-Phar, au temps où il était acteur, avait
joué les rôles de dignité. Il excellait dans l'art de se contenir; et c'est avec le plus grand calme, d'un air souverainement poli et froid, qu'il répondit :
— Nullement, monsieur... nullement.
Robinet, lui, n'était pas calme. 11 répliqua :
— C'est qu'il m'avait semblé...
— Quoi, monsieur?
— Que vous haussiez les épaules.
Un imperceptible sourire éclaira les lèvres de Saint-Phar.
Robinet n'y tint plus :
— Et je n'aime pas cela, entendez- vous Cerneuil s'était levé. Il avait compris que le
moment était venu de soutenir son collaborateur.
— Nous n'aimons pas cela, ajouta-t-il... et nous ne le souffrirons pas !
Saint-Phar se leva à son tour :
— Pardon, messieurs, fit- il sans se départir de sa'dignité, je vous ferai observer que vous êtes ici sur mon théâtre et que, sauf moi, personne n'a le droit d'y élever la voix.
7a SCÈNES DE LA VIE DE THÉÂTRE.
— Allons donc!
— Je dis : personne!
Et sur ce mot : personne, accentué nettement, Saint-Phar regarda les auteurs de la 'Ceinture de fer avec un air de suprême autorité.
Rctoinet éclata le premier :
— Ah! c'est ainsi que vous le prenez? Eh bien, restez-y sur votre théâtre! nous n'y mettrons plus les pieds.
— Ah ! mais non, par exemple !
— Dirigez-le comme vous pourrez...
— Ce n'est pas ndus qui vous y aiderons !
Saint-Phar sourit de'nouveau et murmura :
— Je l'espère bien !
Robinet bondit :
— Qu'est-ce que vous espérez?
— Que vous ne m'aiderez pas à me ruiner.
— Nous?
— Oui... vous!
— Et comment cela, s'il vous plaît?
— En m'apportant des pièces comme celles que vous faites.
Saint-Phar, si calme d'abord, commençait à s'échauffer. Il continua :
— Des pièces qu'on répète pendant un an sans pouvoir en sortir.
— C'est trop fort !
— Oui... c'est trop fort! Dire que trente personnes s'échinent depuis trois mois sur trois malheureux actes auxquels on ne comprend rien...
— Oh!
Vous n'y comprenez rien vous-mêmes...
Savez-vous seulement ce que vous voulez?
Non, vous ne le savez pas !
Robinet blêmissait ; Saint - Phar , rouge comme un coq, allait toujours :
— Où sont vos deux derniers actes? Vous deviez les apporter hier... Mais ils ne sont pas faits, vous ne les ferez jamais... et il faut que nous soyons là, acteurs, régisseur et directeur, prêts à subir tous vos caprices et obligés de supporter vos ridièules observations ?... Eh bien non ! non ! ! non ! ! ! J 'ai trente ans de théâtre, et ce n'est pas après trente ans de théâtre qu'on se laisse conduire par des auteurs tels que vous !
Ces derniers mots, lancés d'une voix éclatante, avec un geste hautement dédaigneux, allaient produire un effet énorme. Cerneuil vit le coup et se précipita devant son ami :
— Tais-toi,^ dit-il, ne nous commettons pas
avec ce monsieur !
Et se tournant vers Saint-Phar, qui se
tenait campé, les bras croisés, les yeux fixes, les narines frémissantes.».
— La Société des auteurs dramatiques appréciera l'injure faite à deux de ses membres;
Saint-Phar n'avait pas bougé.
Cerneuil échangea un regard avec Robinet.
— En attendant, ajouta-t-il, nous retirons notre pièce.
Sur ce mot, Saint-Phar passa de Fmdignation au ricanement.
— Ah! ah! fit-il, c'est donc ceftr! Voilà où vous vouliez en venir? au retrait delà pièce... Il fallait le dire tout de suite. Vous nous auriez épargné une rude peine!
— Nous faisons toutes nos réserves au sujet de l'indemnité.. «
— Oui... oui... reprenez votre pièce, allezl Cest ce que vous avez de mieux à faire.
— Et nous déférerons à la Société des auteurs dramatiques...
— Tout ce que vous voudrez. Aller, me»
sieurs, allez !... Je ne vous retiens pas.
Les auteurs ainsi congédiés étant partis, Tes acteurs assemblés pour la répétition ayant disparu à leur tour, il ne restait plus que trois personnes en présence : le vieux souffleur UlriC) immobile sur sa chaise; Te régisseur Roseval, debout, tremblant, attendant des
ordres ; et ML Saint-Phar, arpentant la scène, sombre, agité, silencieux...
Tout à coup, le directeur s'arrêta et dit à haute voix:
— Qu'allbns-nous faire, m«Hntenaniî?
Saint-Phar n'avait pas l'habitude de consulter ses inférieurs. Cette interrogation ne s'adressait qu'à lui-même, estait un lambeau de monologue.
Pourtant, Roseval pensa qufti pouvait y ré* pondre. Il glissa timidement ces deux mots :
— Une reprise...
— Une reprise! rugit Samt-Phai- en se tournant brusquement vers le pauvre régis 1 seur, mais laquelle? Je vous le demande! laquelle ?
Et il se remit à marcher, comme Napoléon dans les pièces de l'ancien Cirque-Olympique*
Ce fut le vieux souffleur qui rompit le silence.
— Dites donc, Roseval f fit-il en interpellant son camarade, d'un air dégagé, vous rappelez-vous les Forçats de V honneur?
Cette simple phrase prcdbisit l'effet attendu. Le directeur s'arrêta de nouveau.
— Les Forçat» de V Honneur , raurmura-t-il, c'est une pièce qui a eu un grand succès autrefois...
— Et <jui n'a pas été reprise, ajouta le souffleur.
— Vous croyez?
— J'en suis sûr... On n'a jamais pu trouver un acteur pour le rôle de Fontenoy...
— Ah 1 c'était Fontenoy?
— Et madame Paul. Ils avaient une scène au troisième acte!... Ah! quelle scène! Je n'ai rien vu de plus beau au théâtre... Et le cinquième acte, donc ! Quand M. de Solange arrivait et disait au banquier qui croyait l'avoir assassiné :
« Excusez-moi, monsieur, de vous avoir fait un peu attendre... » Je vois encore Montléry dans ce rôle-là !
— Montléry jouait ?
— Je crois bien! c'était son plus beau rôle... c'est là-dedans qu'il a débuté. Et le père Simonnet, qui figure aujourd'hui aux Délassements-Lyriques, c'était lui qui jouait le banquier. Moi, j'ai créé le rôle de l'officier de marine, M. de Versac... Ah ! c'était le bon temps.!
— Quand a-t-on joué cela?
— En 38.
— Quarante et un ans ! La pièce a dû vieillir.
— Mais non ! pas trop... vous verrez. Il y a quelques mots à éplucher par-ci par-là... des
LA REPRISE DES FOkÇAtS DE L'HONNEUR. 77
cheveux blancs; mais le fond est très empoignant...
Qui est-ce qui pourrait jouer cela? Croyezvous que Stéphane...
— Parfaitement. Stéphane sera bon. Il n'a pas la chaleur de Fontenoy, il manque de souffle, il sera gêné dans les passages de force... mais il a du sentiment, de la tenue, et il est surtout très aimé du public. Pour moi, il peut jouer le rôle... Dame, ce ne sera pas Fontenoy !
Saint- Phar avait laissé parler le vieux souffleur sans l'interrompre. Il en savait assez maintenant; le moment était venu de reprendre son rang.
— C'est bien, mon ami, dit-il à Ulric... j'aviserai.
Et il se retira, laissant ses deux employés saisis de crainte et de respect.
Deux jours après, les journaux de théâtre publiaient la note suivante :
9 Par suite d'arrangements intervenus entre la direction du Théâtre-Populaire et les auteurs de la pièce qui était en cours de répétitions, la première représentation de la Ceinture de fer se trouve indéfiniment ajournée.
> En attendant la pièce qui devait passer après celle-ci et qui sera signée d'un nom cher
au public, M, Saint-Phar va reprendre un drame de feu Palagniez et Destourville, deux auteurs qui ont eu leur heure de célébrité et qui ont fait pleurer bien souvent les hommes de la génération précédente.
» Les Forçats de l'Honneur furent joués pour la première fois le ia avril i83$,* au théâtre des Jeux-Dramatiques et littéraires, une ancienne salle bâtie sur l'emplacement qu'occupent aujourd'hui les grands magasins du Progrès universel. La pièce eut cent cinquante représentations, ce qui était énorme pour l'époque; depuis elle n'a jamais été reprise.
» Le rôle de Gercourt, une des belles créations de Fontenoy, sera joué par Stéphane, qui s'y montrera, dit-on, sous un jour absolument nouveau; le principal rôle de femme, £elui d'Emmeline, créé par madame Paul, servira aux débuts de mademoiselle Cordelia Ruber, la jeune première qui a obtenu dernièrement tant de succès au théâtre de Bruxelles.
» On voit que la première représentation des Forçats de l'Honneur joindra au vif attrait d'une résurrection littéraire tous les éléments de curiosité qu'on est habitué à rencontrer dans le théâtre si intelligemment dirigé par M. Saint-Phar, *
t-A REPRISE DES FORÇATS DE L'HONNEUR. 79
Cette note tomba sous les yeux de feu Des* tourville~. qui n'était pas mort. Palagniez était seul entré dans l'immortalité; Destourville ^vait encore et portait très allègrement ses soixante-dix-neuf ans.
Il depaeurait au cinquième étage d'une maison située rue des Moines, aux Batignoiles, et les habitu é s du square -connaissaient parfaitement ce jpetit vieillard propret, qui venait s'asseoir tous les jours à la même place et qui décrivait des cercles sur le sable avec un magnifique jonc à pomme d'or.
Mais ils ignoraient, par exemple , que ce brave homme était l'auteur d'environ soixante drames ou vaudevilles^, joués jadis au boulevard du Temple, et qu'il avait eu, comme disaient les journaux, son heure de célébrité* Tout le monde l'ignorait d'ailleurs, sauf trois ou quatre vieux amis de Destourville, anciens auteurs ou acteurs, aussi inconnus que lui.
Depuis plus de vingt ans, son répertoire avait •été complètement abandonné; les quelques théâtres de banlieue qui pendant longtemps lui avaient été fidèles ne jouaient plus que les drames du jour, et la province elle-même, convertie à l'opérette, avait oublié les noms de ses plus fameux succès : Paquot et Pâquerette, v Pierre le voleur, le Marquis de Saint-Elme,
So SCENES DE LA VIE DIS THEATRE.
les Nuits du Belvédère, Léontine Bernard, l'Usurier gentilhomme, et son plus grand titre de gloire : les Forçats de V Honneur, une pièce que l'Académie française avait failli cou* ronner comme ouvrage utile aux mœurs.
Vous pensez si Destourville fut surpris en lisant la note du Courrier des Spectacles! Surpris et froissé. Certes il avait renoncé à toute prétention, ce pauvre Destourville ; il savait fort bien que son temps était passé et que d'autres légnaient à leur tour dans les théâtres où il avait trôné jadis. Mais qu'on allât jusqu'à le croire mort, comme son collaborateur, non ! c'était trop fort. Passe encore pour feu Palagniez; il n'avait plus le droit de réclamer, celui-là, et puis, il avait si peu travaillé à la pièce... mais feu Destourville !
L'auteur des Forçats de l'Honneur résolut d'adresser une lettre au directeur du journal, une lettre spirituelle; c'était la meilleure manière de prouver qu'il était bien vivant.
Il prit sa bonne plume et écrivit :
« Monsieur le rédacteur,
» La nouvelle que vous publiez dans votre journal, toujours si bien informé, au sujet de la prochaine reprise des Forçats de T Honneur,
est exacte de tous points... sauf en ce qui me concerne.
» Dussé-je contrarier vivement ceux de mes confrères qui se réjouissaient déjà de ma disparition, je suis forcé de leur avouer que la Camarde n'est pas encore venue frapper à ma porte.
» Mon « heure de célébrité » a sonné depuis longtemps, il est vrai; et je ne vais plus au spectacle; mais j'assiste de loin à celui que nous donnent nos novateurs littéraires, et je m'y amuse trop pour avoir envie de le quitter.
» Sur ce, monsieur le rédacteur, je retourne dans la tombe que vous aviez si vite refermée sur moi, et je vous prie d'agréer l'hommage de ma parfaite considération. »
Le Courrier des Spectacles inséra la lettre en la faisant précéder de ces réflexions :
« Il paraît que nous avons contristé, sans le vouloir, l'un des auteurs de la pièce qu'on va reprendre au Théâtre-Populaire. Les Forçats de V Honneur ont deux pères que nous avions crus morts tous deux. Nous nous trompions de moitié. Celui qui a survécu, M. Destourville, nous fait l'honneur de nous écrire pour
réclamer contre cette fâcheuse supposition.
8* SCÈNES DE Ll TIE DE THEATRE.
» Aucune rectification ne pouvait nous être plus agréable, et nous insérons la lettre de l'honorable M. Jiestourville avec un plaisir que ne gâte même pas la petite pointe d'amertume dont notre correspondant n'a pu s'affranchir. L'auteur des Forçats de X Honneur a bien tort de croire qu'on se réjouissait de sa disparition; pour notre part, nous ne nous en étions même pas aperçus,.. Maisaaous sommes heureux d'apprendre que M. Destourville est encore de et monde, et usas (applaudissons de grand cœur à la résurrection du drame que les « novateurs littéraires » avaient si méchamment enterré. »
Cette réplique fit un certain bruit. On en parla le soir au café des Variétés.
— Avez-vous vu, dit Robinet, comme le Courrier des Spectacles a mouché ce pauvre Destourville?
Ce qui valut à Robinet cette réponse :
— Le plus ridicule des deux n'est pas celui qu'on pense. Destourville est un brave homme qui n'a pas l'habitude d'écrire aux journaux et qui s*en tire à sa façon ; et Trie-Trac fait son métier de journaliste en s'escrimant en vingt lignes sur tme lettre qui n'en valait pas deux.
— Eh bien, alors, le plus ridicule?...
LA REPRISE DES FORÇATS DE LJiONNE UR. 83
— Le plus ridicule, c'est vous, qui vous mêlez de ce qui ne vous regarde pas.
Là-dessus, Robinet s'était fâché, on en était venu aux mots, les amis avaient dû intervenir, et, en fin de compte, on avait éreinté l'auteur des Forçats de V Honneur^ cause involontaire du débat.
Pendant ce temps, les répétitions de la pièce se poursuivaient activement.
Destourvilk, après avoir attendu vainement durant plusieurs jours un bulletin de convocation, se présenta enfin au Théâtre-Populaire.
La concierge ne voulut pas le laisser passer.
— Où allez-vous? lui cria-t-elle de cette voix particulière aux concierges de théâtre.
Destourville aurait pu répondre : Je suis l'auteur de la pièce qu'on répète en ce moment. Mais il se complaisait dans son incognito, comme le petit caporal devant le fameux factionnaire, et il voulait jouir de la confusion de la concierge, lorsqu'elle apprendrait le nom de l'homme à qui elle avait interdit l'entrée des coulisses.
Il ne répondit donc pas, et monta vivement l'escalier qui se trouvait devant lui.
La concierge, furieuse, s'était élancée sur ses pas, et criait :
84 SCÈNES DE IsX VIE DE THÉÂTRE.
— Eh! monsieur! monsieur! oui!... vous, là-bas!...
Ce tumulte interrompit la répétition. Saint- Phar se leva.
— Qu'est-ce donc? fit-il.
La concierge, tout essoufflée, montra Destourville :
— C'est ce monsieur qui veut forcer la consigne.
Tout le monde regardait l'auteur des Forçats de VHonneur. C'était le moment de produire son effet.
— Je suis M. Destourville, dit-il en souriant.
— Ah! fit Saint-Phar.
Et ce fut tout. A. peine un léger salut pour marquer que ce nom était connu du directeur.
Quant à la concierge, elle n'avait exprimé aucune confusion, et s'était contentée de redescendre à sa loge en grommelant : « Trouville !... Trou ville!... Ce n'est pas une raison pour passer impoliment devant le monde ! »
Il y eut un moment de silence.
Saint-Phar regarda Destourville :
— Vous veniez me demander quelque chose?
— Moi?... non, fit le bonhomme tout troublé. C'est-à-dire... si... Est-ce que... est-ce qu'il n'y a pas de répétition?
Saint-Phar le regarda de nouveau.
— C'est pour cela que vous venez?... Il appela le régisseur.
— Roseval, donnez une chaise à monsieur!
Et se tournant vers Destourville :
— Excusez-moi, ajouta-t-il, mais nous sommes horriblement pressés.
Les acteurs avaient repris leurs places. La répétition continua. Destourville, assis près du directeur, écoutait depuis quelques minutes, lorsqu'il fit un soubresaut.
— Mais c'est le troisième acte que vous jouez là !
— Certainement, répondit Saint-Phar. Vous voulez qu'on recommence le prologue? Nous n'avons pas le temps.
— Quand jouez-vous donc?
— Dans huit jours.
Dans huit jours! une pièce de cette importance ! qui était si difficile à apprendre, dont la mise en scène était si compliquée î On la répétait comme un acte de revue !
Le pauvre auteur n'en revenait pas.
Et la répétition continuait toujours. Stéphane, debout derrière Cordelia Ruber, lui adressait à voix basse des propos rapides ei entrecoupés. C'était la fameuse scène d'amour entre Gercourt et Emmeline, celle que Fontenoy et madame Paul jouaient avec tant de
passion, et dont un critique avait dit qu'elle était écrite avec une plume trempée dans l'encrier de Shakespeare !
— Ce n'est pas possible, pensa Destourville, ils ne jouent pas, ils répètent pour la mémoire»
Et prenant la parole ;
— Pardon, monsieur.., pardon, mademoiselle.,. Vous allez peut-être me trouver bien indiscret... mais cette scène est la scène capitale... je serais très curieux de l'entendre, et vous m'obligeriez infiniment en la jouant «comme vous la joueriez le soir.
Un lapin se présentant seul au milieu d'une assemblée de chasseurs n'aurait pas produit plus d'étonnement.
— Je ne comprends pas, dit Stéphane.
— Moi non plus, ajouta Saint-Phar.
Destourville se troublait, rougissait, perdait
pied...
— Enfin... je veux dire... si vous pouviez donner un peu plus de voix,.. Certainement, -c'est très bien comme cela, mais j'aimerais mieux...
— Ah ! fit Stéphane en souriant, je vois ce que veut monsieur. Monsieur voudrait m'entendre vibrer?
— Non ! pas précisément.., mais c'est une scène de passion ; et alors. . .
— Alors il faudrait agiter les bras en l'air, rouler des yeux furibonds et pousser des soupirs comme un soufflet de forge? C'est comme cela, n'est-ce pas, que vous comprenez la passion?
— — Pardon.*., je.,.
— Ce n'est pas mon genre, malheureuse*meaït ; mon genre, à moi, c'est l'émotion contenue, rémotion naturelle, et, permettez-moi de vous le dire, le public aime assez ce genre-là.
— Je ne conteste pas...
— Pourtant, si vous pensez que je ne suis pas l'homme du rôle, je suis prêt à renoncer...
Saint-Phar s'était levé. Il intervint.
— Maôs pas du tout I Qu'est-ce que vous me chantez avec votre rôde! Il vous va parfaitement. Est-ce que vous vous figurez que je vais le donner à un autre?»..
— Si monsieur estime..,.
— Monsieur n'a rien à estimer du tout. Il vous fait les observations qui lui plaisent, vous jouez le rôle comme vous l'entendez, et tout le monde est d'accord.
Et se tournant vers Desftourville :
— Je vous demande pardon, cher inon- . sieur... mais vous comprenez? si nous nous
arrêtons à chaque instant, il n'y a plus de répétition possible.
L'auteur ne pouvait pas se tenir pour battu.
Il répliqua d'un air piqué :
— Je croyais rendre service aux artistes en leur indiquant la tradition...
— Oui... oui... c'est convenu, fit Saint-Phar* Je la connais aussi, la tradition. Je l'ai jouée dans le temps. Mais elle n'est plus de mode aujourd'hui, et il faut suivre la mode... Allez, Stéphane!
Destourville se rassit sans répondre et écouta, d'un air navré, la fin de sa scène d'amour. Tous les effets sur lesquels il avait compté, tous ces mots à panache que Fontenoy lançait jadis de sa voix puissante, se noyaient dans la diction sourde et monotone qui caractérisait ce que Stéphane appelait son « émotion contenue ».
Il y avait une phrase, pourtant, dont l'éclat ne pouvait être amorti, une phrase que tous les jeunes gens de i838 avaient apprise par cœur et qui faisait courir des frissons dans la salle, lorsque Fontenoy la disait à l'oreille de madame Paul. C'était celle-ci :
« Je suis de ces hommes qui portent un monde dans leur poitrine et qui étreignent leur amante avec des bras dont la morsure ne s'efface pas!... »
Destourville attendit cette phrase ..
LA REPRISE DES F0RÇA1SDE L'HONNEUR. 89
Elle ne vint pas.
On passa à la scène suivante.
Pour le coup, le pauvre auteur n'y tint plus. Il se leva, tremblant.
— Mais la phrase? dit-il... Vous passez la phrase !
— Quelle phrase? fit Saint-Phar.
— « Je suis de ces hommes qui... »
— Ah! oui... les cheveux blancs? Nous les avons coupés.
Destourville pâlit; puis, d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme :
— Cest bien... dit-il. Je vois que ma présence ici est inutile... je m'en vais.
Et il partit, sans que personne fît un pas pour le retenir. On était blasé, au Théâtre-Populaire, sur Tamour-propre des auteurs qui ne pouvaient pas supporter une observation.
Destourville, rentré chez lui, se demanda s'il ne devait pas protester publiquement par une lettre adressée à tous les journaux... Mais non ! on ne le comprendrait pas, on se moquerait encore de lui. Il valait mieux ne rien dire et protester par son absence, en n'assistant pas à la représentation.
C'est pourquoi, le soir de la première étant arrivé, Destourville se dirigea vers le ïhéâtre- Populaire.
go SCÈNES. DE LA "VIE DE THEATRE.
Il avait réfléchi... Ne pas aller aux répétitions, c'était bien; sa dignité lai en faisait un devoir; mais ne pas assister à la première représentation, c'eût été trop. En somme, il ne risquait rien; personne ne le Terrait; il se tiendrait caché dans la salle, et il n'irait sur le théâtre que si la pièce avait un grand succès, — ce qui, après tout, était possible.
Ce qui était même probable : il n'osait pas se l'avouer à lui-même, mais la confiance lui était revenue et il commençait à croire que les changements faits à sa pièce ne lui nuiraient pas autant qu'il l'avait craint. Les journaux annonçaient que la répétition générale avait marché admirablement; on parlait d'une mise en scène magnifique : Saint-Phar s'était surpassé et il y avait au quatrième acte un clou qui ferait courir tout Paris...
Ce clou avait intrigué Destourville.
— Qu'est-ce que ça peut être? pensait-il. Le quatrième acte, c'est l'acte de la diligence... Il n'y avait pas de clou... Enfin, nous verrons bien; puisque la répétition générale a eu du succès, .la représentation peut réussir également.
C'est dans ces dispositions qu'il arriva au théâtre, où ces mots, Les Forçats de V Honneur, resplendissaient en lettres de feu. Des-
tourville prit une stalle de parterre et alla se placer au dernier rang, devant une baignoire inoccupée.
On commença à huit heures, — l 'affiche disait : 7 heures 1/4 très précises, — devant *me salle à moitié vide. Elle se garnit pendant le premier acte, au bruit des petits bancs, des portes «'ouvrant et se fermant avec fracas, des -« chut! * et des * taisez- vous donc! *
Ce premier acte s'acheva sans encombre.
£/ exposition parut un peu traînante; on ne Toyai± pas encore où l'auteur voulait aller, mais «comme le disait un grand critique à son voisin de l'orchestre, ces prologues laborieux étaient du goût de nos pères, .qui avaient besoin de bien connaître le sujet avant de se décider à le suivre.
Ce sujet se dégagea clairement au second acte. Les Forçats de l'Honneur étaient les fils d'un banquier qui avait détourné la fortune d'un de ses clients; pour réparer le crime de leur père, sans être obligés de le dénoncer, ils s'étaient expatriés, avaient endossé la blouse de « l'artisan » et entrepris une vie de luttes et de travail.
On applaudit plusieurs fois et assez vive* ment. C'est à peine si quelques sourires se ^dessinèrent sur les lèvres des spectateurs,
exhortés par Stéphane à marcher, comme lui, c à la conquête de l'honneur ! » La salle était visiblement sympathique. On éprouvait le besoin de réparer l'injuste oubli dans lequel le répertoire de Destourville avait été laissé si longtemps, et l'on ne demandait « qu'à faire un succès » aux Forçats de V Honneur.
L'occasion, d'ailleurs, était excellente pour réagir contre les tendances dites naturalistes qui se manifestaient dans les pièces du jour, et le public, agacé du tapage que faisaient les coryphées de la nouvelle école, se promettait d'accueillir chaleureusement tout ce qui appartiendrait, suivant l'expression de ces messieurs , au « tralala de la friperie romantique ».
Le second acte finit donc sur une salve d'applaudissements, et le courant de sympathie qui avait gagné presque tous les spectateurs se répandit dans les couloirs pendant l'entracte.
Debout contre la porte d'une loge, entouré d'un petit cercle de journalistes, le grand critique qui avait excusé tout à l'heure les lenteurs de l'exposition, constatait maintenant l'effet de cette action si péniblement engagée.
— Eh bien, voilà ! disait-il, c'est du théâtre , ça! C'est le vieux jeu, c'est poncif, c'est tout
LA REPRISE DES FORÇATS DE L'HONNEUR, tf
ce que vous voudrez; il y a des phrases à couper au couteau... mais ça empoigne, enfin c'est du théâtre !
Et tout le monde, de répéter autour de lui :
— Évidemment... c'est du théâtre !
Dfestourville, en passant devant les groupes, recueillait directement ces témoignages d'admiration dont il avait perdu l'habitude, et s'en nourrissait comme d'une manne réconf tante.
— A. la bonne heure! pensait-il. Le public me comprend encore, lui! Il est plus intelligent que MM. Saint-Phar et Stéphane. Et Ton dit que le goût a changé I... Ce n'est pas vrai! Le goût du public est toujours le môme... Ce sont les acteurs qui changent.
Le vieil auteur se réjouissait aussi de pouvoir garder l'incognito. Si sa figure avait été connue, il n'aurait pas pu circuler dans les couloirs comme il le faisait, et il ne se serait pas rendu compte par lui-môme de la bonne impression que sa pièce avait produite.
Il se complaisait dans ces réflexions, lorsqu'un jeune homme s'approcha de lui et, souriant d'un air moitié aimable, moitié goguenard :
— Eh bien, monsieur Destourville... vous êtes content?
Destourville voulut saluer»
— Non! non ! fit le jeune homme, restez:
couvert. Je n'ai que quelques petits renseignements à vous demander. D'abord, quel âge avez- vous?
Destourville crut avoirmal entendu. Il mit la main à son oreille;
— Je vous demande, dit le jeune homme surun ton plus haut, si vous avez quatre-vingtdeux ou quatre-vingt-trois ans. On pariait devant moi pour quatre-vingt-trois.
— J'en ai soixante-dix-huit, murmura Destourville en rougissant, mais je ne vois pas l'intérêt...
— C'est juste. Vous ne me connaissez pas* \ oîci ma carte.
Et le jeune homme tendit au vieillard une carte ainsi disposée :
OCTAVE FLÉCHINOT
(ariel) Rédacteur? au PARiS-CASCADE
Destourville jeta les yeux sur la carte.
— Ah.! très bien, fit-il', vous êtes journaliste?... Je comprends.
Mais, à la vérité, il ne comprenait pas du tout. Pourquoi ce jeune homme tenait-il à savoir son âge ?
— J'ai rîntentîbn cfe vous consacrer ma « soirée », dit Fléchinot,
Destourville le regarda avec stupeur.
— Votre soirée ?
— Oui, reprit le journaliste, je parlerai de vous. Il faut donc que vous me donniez des détails... des anecdotes, surtout Vous devez en avoir de drôles !
— Sur quoi?
— Sur n'importe quoi. Pariez-moi de votre jeune temps... Vous avez été très lié avec mademoiselle Mars, me dit-on?
Le vieillard balbutia :
— Mais, monsieur...
— Oh! fît Te jeune homme en riant, il n'y a plu$ cTïndïserétïon maintenant ! Je ne vous demande* bien entendu, que ce que le public peut savoir...
Puis, prenant son carnet :
— Voyons, nous disons : soixante-dix-huit ans; a connu mademoiselle Mars... Vous avez été aussi garde du corps, je crois ?. .. Ah ! tiens ! « garde du corps! * Cest un mot. Je le met-
trai... Et où demeurez- vous? Comment vivezvous?...
L'auteur des Forçats de l'Honneur comprit alors ce que M. Fléchinot entendait par cette « soirée » qu'il voulait lui consacrer. C'était un de ces articles qu'un chroniqueur parisien avait mis à la mode et qui étaient devenus l'accompagnement obligé de tous les comptes rendus de théâtre. On demandait aux journalistes qui s'en chargeaient beaucoup d'esprit ou beaucoup de détails... Et Octave Fléchinot y mettait ce qu'il pouvait se procurer le plus facilement.
Destourville, ayant répondu de son mieux aux questions du jeune « indiscrétionniste », rentra dans la salle pour écouter son troisième acte, le plus beau, suivant lui, l'acte de la scène d'amour. Si le public était toujours aussi bien disposé, l'effet allait être énorme.
Dans cet acte, Gercourt, le fils aîné du banquier infidèle, venait travailler comme maçon chez le frère de l'homme que son pèr# avait dépouillé, et s'y rencontrait avec la fille de celui-ci, Emmeline, qui avait été son amie d'enfance, et qui, en le retrouvant sous ce nouveau costume, s'éloignait avec dédain. Gercourt la retenait par un mot suppliant, et c'est alors que commençaitla grande scène d'amour.
Il sembla à Destourville que le public se montrait plus froid. La toile était levée depuis un quart d'heure et on n'avait pas encore applaudi. Quand Gercourt s'était jeté aux pieds d'Emmeline en criant : « Ah ! ne craignez pas de frôler cette blouse ; elle est le symbole du travail ! » l'auteur avait cru percevoir quelques rires étouffés, mais il n'en était pas sûr; la baignoire placée derrière lui venait de s'ouvrir, et les deux dames qui l'occupaient, avec deux messieurs cravatés de blanc, riaient, chuchotaient, parlaient haut; il n'y avait plus moyen d'entendre la pièce.
La scène d'amour passa inaperçue. Stéphane, fidèle à sa théorie de « l'émotion contenue », la murmura plutôt qu'il ne la joua.Les propos brûlants qu'il devait adresser à Cordelia Ruber restèrent connus d'elle seule; et lorsque la claque lui répondit par une bordée d'applaudissements, le public témoigna, par son abstention, qu'il entendait rester étranger aux confidences du Forçat de V Honneur.
— C'est bien ce que je craignais, pensa Destourville. La scène n'a pas porté... Comment porterait-elle, jouée de cette façon?... Si encore ils avaient dit la phrase !... c'était un effet considérable...
Le troisième acte s'acheva tant bien que mal
g8 SCÈNES DR LA VIE DE THÉÂTRE.
ati milieu dej'indifférence générale, et le rideau s'étant levé à la demande de la claque, Stéphane et Cordelia mirent un certain temps ï saluer le public. Cordelia* restée au fond du théâtre, faisait des signes désespérés à Stéphane qui se refusait à venir en scène... Enfin, il se présenta et salua le public avec un de ces gestes d'abattement qui veulent dire : c Vous sa ver, j'ai soutenu l'auteur tant que j'ai pu..., mais vraiment, avec cette pièce-là, il n'y a pas moyen de faire mieux ! »
Dans les couloirs, les spectateurs se communiquaient des impressions fâcheuses.
— - Ce n'est pas bien gai, disait l'un.
— Un peu long, répondait un autre.
— Trop de maçonnerie I ajoutait un troisième.
Et l'opinion générale se résuma dans ce mot du jeune Gontran Souchard, membre du cercle des Balanceurs:
— Cest crevant !
Quelques âmes compatissantes essayèrent de combattre cette impression.
Le grand critique s'évertuait à défendre Destour ville:
— Mais ouï!... Je ne vous diâ pas... Cest assez ennuyeux... Mais ça ne Test pas plus qu'une opérette... II y a quelques situations,
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au moinsL.. Maintenant,c'estsi mal joué ! Que voulez- vous ? ces jeunes gens n'ont plus la tradition du drame.- Ah 1 si Ton se remettait à jouer des drames !
Les farceurs faisaient des mois.
Comme on demandait au critique s'il tsnnptait rester jusque la fin de la pièce :
— Parbleu! fit quelqu'un*.. Vous servez bien qu'il est le forçat de l'honneur !
On sonna pour le quatrième acte.
Destourville regagna sa place en essayant de maîtriser l'inquiétude qui le gagnait.
— Après tout, pensait-il, il n'y a que le troisième acte qui ait mal marché... le quatrième tableau peut tout remettre sur pied... puisque c'est là quils ont placé leur fameux. clou*
La toile se releva.*. Mais, aux premiers mots dits par Stéphane d'un air rechigné, tm vit bien que le public n'était plus avec lui. Le murmure des conversations devenait de plus en plus bruyant; les spectateurs se retournaient pour causer avec leurs voisins; on se mouchait, on toussait... il était clair que la soirée allait mal finir.
Mais, comme disait Destourville, le clou pouvait tout raccrocher^
Hélas ! c'était un triste cIouj! Il consistait
dans la substitution d une vraie locomotive, avec de vrais rails et de la vraie vapeur, à la diligence traditionnelle que des malfaiteurs, conduits par le banquier, devaient attaquer sur une grande route. On n'attaquait plus la diligence, on faisait dérailler la locomotive.
Saint-Phar n'avait trouvé rien de mieux pour rajeunir le drame de Palagniez et Destour ville. C'était ce qu'il appelait « donner la note moderne ». Et pour accentuer cette note moderne, il avait modifié le dialogue. Au lieu de : « Jetez- vous à la tête des chevaux !» le banquier devait dire à ses complices : « Jetezvous à la tête du chauffeur ! » Mais, dans le feu de la bataille, l'acteur perdit la mémoire et s'écria : « Jetez-vous à la tête de la locomotive !»
Ce fut le signal de la débâcle. On se mit à imiter le sifflet de la locomotive ; un titi cria : Lâchez la vapeur! La claque eut la bêtise d'applaudir à tout rompre, le public se joignit à elle, ce fut une joie folle dans toute la salle, et le pauvre Destourville, pâle, hébété, trempé d j sueur, n'entendit que ces mots, sortis de la baignoire :
— Non ! Henri... tais-toi !... je ris trop... je t'en prie. . . tais-toi ! . . .
L'auteur des Forçats de V Honneur s'échappa comme un fou.
LA REPRISE DES FORÇATS DE L'HONNEUR. toi
Le surlendemain, le Courrier des Spectacles annonça que les répétitions de la Ceinture de fer, momentanément suspendues pour cause d'indisposition, allaient être reprises au Théâtre-Populaire avec la plus grande activité.
Et quinze jours après, Destourville avait repris sa place accoutumée au square des Bâtignolles. Il s'amusait, comme d'habitude, à tracer des cercles sur le sable, et saluait toujours d'un air gracieux les personnes qui passaient près de lui; mais on remarqua que sa figure souriante s'assombrissait de temps en temps; il lui arrivait de brandir sa canne comme pour menacer un ennemi invisible, et quelqu'un l'entendit s'écrier un jour avec colère : S'ils avaient dit la phrase, encore! S'ils avaient dit la phrase l