‹ Scènes de la vie de théâtre (volume 2)Chapitre 36 sur 56 · LES FOLLES DANSEUSES · texte numérisé non relu

LES FOLLES DANSEUSES

Ici, une voix grave intervient :

— Madame Chenu !

Madame Chenu se tourne vivement vers son mari.

— Eh bien, quoi?... Ce n'est donc pas vrai, ce que je dis ?

M. Chenu fronce le sourcil.

— C'est possible, mais tu n'as pas besoin de mêler la politique...

— Alors, tu trouves bien que ta fille gagne neuf cents francs au lieu de douze?

— Il ne s'agit pas...

— Ah ! parbleu, oui ! Ça ne ttnquiète guère... T'es pas ambitieux... c'est une justice à te rendre...

Puis, à Evelina :

— Et toi,... qu'est-ce que tu attends?... File à ta leçon!

Évelina a fourré dans un petit sac de cuir une paire de bas, des chaussons de danse, un corset, une chemisette, un peigne, une glace, . un tire-bouton, une boîte de poudre de riz, un morceau de pain, deux sardines, des pommes et une bouteille d'eau rougie. Elle a pris son manteau, son chapeau, son en-tout-cas; elle embrasse son père et sa mère, et la voilà partie.

Mais la fillette revient aussitôt.

— Allons, bon ! Qu'est-ce qu'elle a encore oublié?

— Maman, c'est mes médailles!

Et, tout essoufflée, Evelina se précipite dans (e petit cabinet où elle a fait sa toilette et en rapporte trois médailles de saintes, deux petites croix et une corne de corail suspendues à un cordon qu'elle se passe autour du cou.

Ce sont les fétiches de la danseuse.

Évelina est maintenant armée de pied en cap. Elle s'en va le nez au vent, descend des hauteurs de Montmartre, suit la rue Lepic, traverse les boulevards extérieurs, longe la rue Pigalle; la Chaussée-d'Antin et arrive à l'Opéra.

Il est neuf heures moins un quart. La petite danseuse passe vivement devant le concierge, grimpe cinq étages et débouche dans la loge où s'habillent ses camarades du premier quadrille. En cinq minutes, elle a revêtu son costume de classe : chemisette décolletée à manches courtes, jupe de mousseline, bas rosés, chaussons de satin très défraîchis ; comme parure (facultative) : ruban au cou et ceinture bleue; et, cachées dans le corset, les médailles, les fameuses médailles!...

Evelina monte deux autres étages pour arriver dans la salle d'études, une grande pièce

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carrée qui se trouve sous la coupole de l'Opéra, et dont le parquet est légèrement incliné : une chaise pour le professeur, une seconde chaise pour le violon accompagnateur, et des barres d'appui scellées aux murs composent tout l'ameublement de cette pièce.

— En place, mesdemoiselles !

A cet appel du professeur, la danseuse est allée se placer à Tune des barres, et, se tenant tantôt de la main gauche, tantôt de la main droite, elle se plie, s'étire, se renverse, se tourne dans tous les sens, posant sa jambe sur la barre à la hauteur de son épaule, la rejetant en arrière, la lançant en avant, se disloquant enfin, pendant vingt minutes, pour se préparer à la leçon proprement dite. Après ces exercices, le professeur appelle les élèves au milieu de la classe, et c'est alors que se font les développés, les attitudes, les arabesques, les relevés, les ports de bras, les fouettée, les ballonnés, les temps de cuisse, les temps de pirouette, les temps de pointes, les changements de pied, les pas de bourrée, les glissades, les assemblés, les jetés, les pirouettes renversées, les cabrioles, les entrechats, et enfin les enchaînements, composés de tous ces « temps ».

Voilà en quoi consiste la leçon ; mais Eveli-

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na, « qui veut arriver, » ne se contente pas de ce dur travail, et pendant les instants de répit accordés par le professeur elle passe à une autre série de dislocations. Elle saisit d'abord une chaise, la couche sur le dos, et, plaçant son pied entre les barreaux, le force à se tendre et à se cambrer. Puis elle va s'asseoir par terre, près du mur. colle ses deux, semelles Tune contre l'autre, les pointes très ouvertes, les pieds rapprochés du corps, et prie une de ses camarades de vouloir bien lui monter sur les genoux..,

La leçon est finie. Il est onze heures. Evelina, toute haletante, rentre dans sa loge pour changer de linge. Après quoi, elle tire de son sac les provisions qu'elle a apportées et les dépose sur la table, où elle va déjeuner avec ses camarades.

Chacune d'elles en fait autant, et ce sont des exclamations et des interpellations à n en plus finir :

— Oh! du jambon! — Ce n'est pas du jambon, c'est du bœuf conservé. — Donne-m'en, dis? — Qui est-ce qui a du sel? — Agathe, rends-moi mon pain! — Fermez donc la fenêtre! — Je vends mes radis... — Ah! ma chère... Fannj qui a du poulet!

Puis, ce sont des échanges. Évelina troque

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une de ses sardines contre un cornet de pommes de terre frites, et elle s'associe avec Marie Bourgard pour acheter les radis que Pauline Ardoujn veut vendre.

Mais on sonne déjà pour la répétition. Il faut descendre au théâtre et achever son déjeûner sur la scène, pendant que le régisseur fait lappel et que le maître de ballet s'entretient avec le compositeur.

— Allons, mesdemoiselles, quand vous voudrez!

Les danseuses se groupent.

— Qui est-ce qui manque là?

— C'est Bertrand première...

— Toujours la même, Bertrand première !...

Où est Chenu?

— Voilà, m'sieu I

— Prends sa place !

Puis, à une autre :

— Et toi, tu manges encore?

— Je ne mange pas, m'sieu... c'est des grains de café.

Le régisseur hausse les épaules.

— Allons... à nous ! crie le maître de ballet en frappant avec son bàtott*

Les musiciens attaquent une ritournelle et la répétition commence.

Évelina fait de son mieux pour remplacer

ibî SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.

dignement, quoique provisoirement, la coryphée Bertrand première. Elle marche, court, danse, se mêle à des groupes, s'agenouille, se relève... et recommence.

— Allons, mesdemoiselles... encore une petite fois...

Et, de petites fois en petites fois, la répétition est poussée jusqu'à quatre heures.

Les danseuses remontent dans la loge. Évelina se déshabille, remet sa toilette de ville et quitte POpéra.

. Il est cinq heures quand elle arrive à Montmartre.

Madame Chenu est devant la maison.

— Ah! te v'ià? Vrai! ce n'est pas dommage!...

— Mais, maman, la répétition vient de Unir!

— Allons donc!... c'est toujours la même chose!... Je suis bien sûre que tu as encore flâné!...

— Mais, maman...

— « Mais, maman... mais, maman... » Dépêche-toi de retirer ton chapeau et viens m'éplucher mes pommes de terre.

Évelina regimbe :

— J'ai mes chaussons à piquer. . .

— Tu les piqueras tout à l'heure.

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Et madame Chenu retourne près de son fourneau.

Evelina, tout en bougonnant, épluche les pommes de terre...

Quand elle a fini, elle tire de son sac une paire de chaussons de danse et va les repriser dams la cour pour prendre un peu l'air.

Il est six heures. On va se mettre à table.

Evelina n'a que le temps de se débarbouiller, de dîner, et de retourner au galop à l'Opéra. On joue cinq actes; elle paraît dans le premier, elle fait un page dans le second, et elle est du grand divertissement du troisième.

Pendant le quatrième acte, elle reste dans sa loge, où elle se repose en faisant des garnitures de crochet pour orner ses corsages.

Mais l'avertisseur parcourt les couloirs :

— Mesdames... le quatrième est fini!

Evelina n'a que le temps de revêtir son dernier costume... Patatras! pif! paf! pouf...

rapatapataplan... C'est l'explosion de la fin qui commence et Evelina va manquer son entrée. Elle descend les escaliers quatre à quatre, se précipite en scène et arrive juste à point pour disparaître dans les dessous avec les Filles d'enfer que le baryton vient d'anéantir.

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Le rideau tombe. Évelina regagne sa loge, se déshabille encore, se rhabille de nouveau et part, cette fois pour tout de bon.

Il est près d une heure du matin quand la danseuse sonne à sa porte.

C'est madame Chenu qui lui tire le cordon.

— Enfin ! s'écrie la concierge... te voilà... la dernière... comme toujours ! Tous les locataires sont déjà rentrés*

Évelina ne répond pas, elle n'en peut plus.

Elle se traîne jusqu'au buffet, prend du pain, du vin, du fromage, boit et mange tout en se déshabillant, remonte son échelle, se couche, fait sa prière et s'endort.

La danseuse a fini sa journée.

Paris, 24 octobre.

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