‹ Scènes de la vie de théâtre (volume 2)Chapitre 52 sur 56 · AUX FOLIES-PLASTIQUES · texte numérisé non relu

AUX FOLIES-PLASTIQUES

Il y a foule devant le petit théâtre des Folies- Plastiques.

On attend le schah de Perse.

Comment le schah de Perse a-t-il eu l'idée d'aller aux Folies-Plastiques, c'est ce que personne ne pourrait dire, mais il est certain qu'on l'attend. Une rampe de gaz illumine la façade du théâtre ornée de drapeaux aux couleurs de toutes les nations, et sous ce numéro en chiffres de feu : 149 (c'est le nombre de représentations atteint par la pièce du jour, les Dames de Mabillé) on a accroché à un fil de fer ingénieusement tordu, une série de petites veilleuses jaunes, bleues, vertes et rouges»

dont l'assemblage représente à peu près la silhouette du lion persan. Les passants, arrêtés devant ce spectacle féerique, encombrent

la rue et les gardiens de la paix arrivent difficilement à établir autour du théâtre un cordon que les privilégiés, c'est-à-dire les personnes munies de billets, peuvent seuls franchir. Dans l'espace resté vide, un homme portant l'habit et la cravate blanche, le claque à la main, les cheveux aux vents, va, vient, s'agite, poussant et interpellant des ouvriers qui placent des pots de rhododendron sur les marches du vestibule : c'est M. Montléry, l'honorable directeur du théâtre des Folies- Plastiques.

— Plus bas ! plus bas, encore !... Là... c'est ça... à gauche !... Non ! vous n'y êtes pas !.,. à droite!. ..tirez un peu à vous... allez en arrière.. . Faites donc attention, sacrebleu ! Je vous dis à droite! Vous ne savez pas où est votre droite î Mâtins, va !

Et, joignant l'action à la parole, l'honorable M. Montléry se précipite sur les marches du vestibule pour rectifier l'alignement des pots de fleurs. Puis il se tourne vers les braves gardiens occupés à contenir le flot des curieux, et, avec cet air que donne l'habitude du commandement :

— Qui est-ce qui est chargé du service d'ordre? L'officier de paix!... où est l'officier de paix?

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— Il n'y en a pas !

— Comment ! il n'y à pas d'officier de paix... un jour comme celui-ci i C'est inconcevable!

— Nous sommes trois hommes et un brigadier...

— Où est-il, le brigadier

Le brigadier s'approche et salue.

— Ah! c'est vous, brigadier... Vous avez vos hommes? Bien... Comment les placezvous?

— Comme ils sont... Voyez.

~r- Très bien ! Mais les voitures? Par où arriveront les voitures?...

— Par ici... Il y a de la place.

— C'est que vous aurez beaucoup de Toitures... je vous en préviens! Prenez garde d'être débordés!

— Nous ferons pour le mieux.

— Vous serez débordés, c'est évident. Vous n'êtes pas assez nombreux.*.

— Dame ! pour cela... nous ne savons pas, n'est-ce pas ?♦., On nous envoie...

— Parfaitement, mon ami, ce n'est pas votre faute. C'est celle du commissaire de police qui aurait dû prévoir... Enfin, j'espère que je ne serai pas forcé de me plaindre au préfet.

Et M. Montléry s'éloigne majestueuse^ ment, laissant le brigadier ébloui et inouiet.

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C'est un beau jour pour M. Montléry, que le jour où il peut commander ainsi à la force publique. Il n'est plus l'imprésario d'un c théâtre à femmes » ; il s'élève au rang de directeur subventionné, il reçoit les souverains, il a son petit gala, lui aussi; il peut se moquer d'Halanzier. Quelle joie !

Son secrétaire, le jeune Fortunatus, du Paris-Cascade, ne voulait pas y croire, et, la veille encore, il avait cherché à le dissuader de son projet.

— Inviter le schah de Perse à venir voir les Dames de Mabille ! c'était insensé. Le schah n'y consentirait jamais. On se moquerait d'eux, etc., etc.

Mais M. Montléry s'était obstiné, déclarant que le schah allait partout, qu'il avait visité les bureaux du Scapin, qu'il s'était fait faire un « complet » aux Docks de l'habillement, et qu'il n'y avait pas de raison pour qu'il n'assistât pas à une représentation des Folies- Plastiques, où les héritiers présomptifs de telle ou telle couronne avaient souvent passé leur soirée.

Il s'était donc rendu au Grand Hôtel.

Là, le gardien des appartements réservés aux souverains avait fait quelque difficulté pour le laisser passer; mais que peut- on dire

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à un homme qui porte si bien la cravate blanche et qui écarte les huissiers d'un seul geste, avec ces simples mots jetés vivement : « Je suis attendu. Affaire urgente. »

Tout le monde, du reste, était attendu ce jour-là par S. M. le schah de Perse. Les couloirs étaient encombrés d'individus de tout rang, de tout âge et de tout sexe : commis, ouvrières, apprentis, placiers, commissionnaires, dames en deuil, vieillards décorés; les uns avec des paquets, des boîtes, des cartons, des portefeuilles, des objets de forme inconnue cachés sous une serge opaque; les autres ayant les mains vides, froissant des papiers ou boutonnant fiévreusement des gants trop étroits, tous attendaient une réponse ou une audience et s'accrochaient aux basques des gens de service pour obtenir la faveur d'être introduits immédiatement auprès des différents personnages composant la suite de Sa Majesté. Ces personnages sortaient de temps en temps pour appeler quelqu'un, et, par la porte laissée entrouverte, on pouvait apercevoir un commis déballant des marchandises, un monsieur expérimentant quelque machine nouvelle : Baratte de salon, Glacière de voyage, Appareil pour faire son café soi-même ; ou un autre monsieur essayant un instrument quel-

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conque : le Piano-flûte, Y Accordéon-guitare, le Trombone-orchestre... Du bruit, de la musique, des supplications en toute langue et des injures en persan, voilà ce qu'on entendait dans les couloirs du Grandrlîôtel quand Montléry y fit son entrée.

L'intelligent directeur des Folies-Plastiques comprit tout de suite qu'il n'aurait aucun avantage à se perdre dans la foule des solliciteurs, et il s'approcha d'un groupe d'hommes basanés qui, couchés le long d'une porte et insensibles au spectacle bruyant qui se donnait près d'eux, fumaient tranquillement l'opium dans de magnifiques narguilés.

— Pardon, messieurs, leur dit Montléry, avec une politesse exquise, j'ai une communication des plus importantes à faire à votre auguste maître. Puis-je entrer?

Les hommes basanés levant sur Montléry des yeux remplis d'extase, il prit ce regard pour un signe d'acquiescement et, passant sur le corps des fumeurs, il entra dans un petit salon où un autre homme basané était aux prises avec un individu qui lui présentait une paire de bottes d'une main et une facture de l'autre.

— Trop cher! trop cher! Moi pas payer, criait l'homme basané.

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Le bottier répliquait d'une voix dolente :

— J'en demande bien pardon à votre Excellence; mais quand Votre Excellence est entrée hier au magasin, je lui ai dit le prix; ainsi...

— Bon, pensa Montléry, une Excellence !

un des ministres du schah ! Voilà mon affaire.

Et comme l'Excellence, apercevant ce nouveau venu, le regardait avec inquiétude, Montléry prit les devants :

— Que Votre Excellence daigne m'excuser, dit-il en s'avançant. Je suis M. Montléry, directeur des Folies- Plastiques, et je viens prier Votre Excellence d'être mon interprète auprès de Sa Majesté pour la supplier d'agréer l'hommage de mes humbles respects et de m'accorder l'insigne faveur que je sollicite, en lui demandant d'honorer de sa présence une des représentations de mon théâtre...

— Ah ! vous, théâtre ? fit l'homme basané.

— Oui, moi, théâtre, répéta Montléry par obéissance.

Et reprenant sa phrase apprise par cœur :

■ — Je me flatte de l'espoir...

— Vous, billets?

— Oui, moi, billets... — de l'espoir que Sa Majesté...

— Donnez billets.

— C'est inutile; Sa Majesté n'a pas besoin...

Mais l'Excellence tendait toujours la main, si bien que Montléry finit par comprendre ce qu'on attendait de lui.

Le schah voulait bien assister à une représentation des Folies-Plastiques, mais incognito, comme y avaient assisté les héritiers présomptifs dételle ou telle couronne, et, par conséquent, il tenait à présenter son billet au contrôle, comme le premier spectateur venu.

Comment Montléry, homme de tact autant qu'artiste de talent, n'avait-il pas compris cela tout de suite ?

Il sentit sa faute et s'en excusa avec un (jrand bonheur d'expressions :

— L'incognito de Sa Majesté sera scrupuleusement respecté, dit-il en remettant à l'Excellence un coupon de loge sur papier rose ; avec ce billet, votre auguste maître et les personnages de sa suite n'auront qu'à se présenter au théâtre des Folies- Plastiques, sans craindre qu'aucune manifestation extérieure ne les signale à l'attention du public; mes ar* tistes et moi-même nous jouerons comme si nous n'étions pas en présence d'un des pot en* tats de ce globe, et rien, honnis les battements de notre cœur, ne viendra trahir nos sentiments de vive gratitude et d'ardent respect.

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