‹ Scènes de la vie de théâtre (volume 2)Chapitre 53 sur 56 · UN GALA AUX FOLIES-PLASTIQUES. I«S · texte numérisé non relu

UN GALA AUX FOLIES-PLASTIQUES. I«S

Ayant dit ces mots, M. Montléry s'inclina profondément et disparut.

Voilà pourquoi Fortunatus s'était borné à faire publier dans les journaux que « le succès des Dames de Mabille s'affirmant de plus en plus, S. M. le schah de Perse avait manifesté le désir d'assister à une représentation de la charmante pièce de MM. Séricourt et Luchot », et voilà pourquoi Ton avait illuminé la façade des Folies-Plastiques.

Voyons maintenant ce qui se passe dans les coulisses.

On ne s'y tient pas d'aise, et le régisseur «st obligé de rappeler de temps en temps au silence celles de ces dames qui vont avoir l'honneur d'attirer les premiers regards du schah de Perse :

— Ah ! ma chère, j'ai tellement peur que je vais manquer mon entrée.

— En voilà une bêtise !

— Que veux-tu? c'est plus fort que moi; je suis émue.

— Parce que le schah est dans la salle? c'est un homme comme un autre.

— Merci ! un souverain ! tu appelles ça un homme comme un autre ?... Tu n'as pas vu ses diamants à son bonnet?... Ah ! ma chère... «avec un seul on achèterait les Tuileries !

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— Il n'y a plus moyen, on va les démolir.

— Pourquoi ? parce que nous n'avons plus de souverains. C'est ça qui me platt dans le schah de Perse; c'est un souverain !

— Et puis après ?

— Après ? Ça me console de la République»

— Et puis après ?

— C'est la République qui a perdu la France.

— Et puis après ?

— Ah! flûte!

— Flûte toi-même ! en voilà une andalouse d'occasion !

— Comment as-tu dit?., andalouse?

— Oui...

— Répète-le encore !

— Voyons, voyons, mesdames ! Un peu de silence, je vous prie !

Dans le cabinet directorial, Montléry a réuni les auteurs de la pièce et leur tient le discours suivant :

— Vous comprenez, mes enfants, ce que je vous en dis, ce n'est pas pour moi, mais pour vous. Je-crois que vous ferez bien d'ajouter un couplet en son honneur. Ça le flatterait et il vous en saurait gré.

— Mais puisqu'il veut garder l'incognito !

— Raison de plus !.. ça n'en serait que plus délicat. Ce n'est pas un compliment que vous

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lui adressez en pleine figure, c'est une allusion

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Il aurait bien voulu rester * en homme du monde » ce pauvre Montléry, mais on lui a fait observer qu'il ne pouvait se trouver au même moment à l'entrée du théâtre et sur le théâtre. Il est du commencement de la pièce ; s'il attend le schah de Perse dans le vestibule, comme il en avait l'intention, il n'aura plus le temps de « faire sa figure » et le schah sera obligé d'attendre que Montléry soit prêt pour qu'on lève le rideau. Il y aurait bien un moyen : faire jouer le rôle de Brosse-à-dents par un autre... mais non I Ce rôle que Montléry a marqué de son empreinte ne peut pas être confié à une doublure, et Montléry jouera Brosse-àdents : le directeur s'effacera devant l'artiste. Seulement, qui remplacera le directeur, qui conduira l'auguste spectateur à sa loge? Il faut quelqu'un pour cette cérémonie. L'incognito du souverain a beau être scrupuleusement respecté, on ne peut pas dire au schah de Perse, qu'on sait être le schah de Perse : « Passez ! L'escalier à droite ! » Quel est l'homme qui aura d'assez bonnes manières pour représenter dignement M. Montléry, l'ancien jeune premier du théâtre d'Auxerre, le père noble du Gymnase de Bordeaux? M. Montléry a pensé à son contrôleur en chef, le père Brossard, un ancien employé de la maison de Louis-Phi-

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lippe, qui tenait le vestiaire aux bals de la Cour et qui, en dernier lieu, remplissait les fonctions de maître des cérémonies adjoint à l'administration des Pompes funèbres. Cet ljomme-là doit savoir comment on reçoit les grands personnages.

M. Montléry l'appelle donc pour faire la répétition de l'arrivée :

— Voyons, Brossard... montrez-moi un peu comment vous procéderez tout à l'heure.

— Dame, monsieur... je m'avancerai et je dirai...

. — Non! non! malheureux! vous ne devez rien dire du tout.- Vous vous inclinez tout simplement, le plus bas possible, vous m'entendez ? le plus bas possible !

— Bien, monsieur...

— Mais vos gants sont sales, mon ami !

Qu'est-ce que c'est que ces gants-là ?

— Ce sont des gants que l'habilleur m'a donnés.

— De quoi se mêle-t-il, l'habilleur ? Vous n2 pouvez pas garder ces gants-là !

— Mais...

— Je vous répète que vous ne pouvez pas garder ces gants-là!... Ah! mon Dieu! mon Dieu! dire que je ne puis me reposer sur personne !... sur personne ! Ah!!!

Et en disant « ah ! », M. Montléry jette à terre, avec un beau geste de violence, la patte de lièvre qu'il tient à la main.

On frappe à la porte. Brossard disparaît»

M. Montléry ramasse sa patte de lièvre :

— Qu'est-ce que c'est, Léon?

— Monsieur, on m'envoie du contrôle pour vous dire que les voitures commencent à arriver.

— Et nous ne sommes pas prêts ! Enfer!!

Sur cet « enfer! », M. Montléry va pour

jeter une seconde fois sa patte de lièvre au milieu de la loge, mais il se ravise et il achève de se grimer.

Dès qu'il est prêt, il descend sur le théâtre pour donner son coup d'œil, ce coup d'oeil auquel rien n'échappe :

— Voilà un portant qui est mal placé ! Reculez-moi ce châssis. Vous voulez donc mettre le feu au théâtre ?... Et vous, là- bas, qu'est-ce que vous faites avec votre faucille ?

— Monsieur, je suis du chœur des moissonneuses.

— Ce n'est pas une raison pour percer le décor ! Allons, retirez- vous ! On vous rappellera.

Brossard arrive tout essoufflé :

— Monsieur!...

Montléry ne fait qu'un bond :

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