‹ Scènes de la vie de théatreChapitre 13 sur 57 · IV. — LE LENDEMAIN. — MÊME DÉCOR · texte numérisé non relu

IV. — LE LENDEMAIN. — MÊME DÉCOR

GASTON. — Alors, mon drame vous plaît?

TRUBERT. — Oui. Cc ii'est pas la pièce qui conviendrait tout à fait à mon théâtre; elle est un peu trop littéraire...

GASTON. — Vous trouvez?

TRUBERT. — Mais c'est peut-être une chance de succès. Sait-on jamais ce que veut le public? Et puis, il y a de grandes qualités dans votre pièce ; l'action est assez intéressante, les caractères sont bien tracés... Par exemple, est-ce que vous tenez beaucoup au décor du temple de Mars? Il vous coûtera très cher, ce décor-là...

GASTON. — C'est moi qui dois le payer?

TRUBERT. — Certainement ! vous payez tout, puisque vous faites les frais... Mlle Antonia ne vous a donc pas dit?...

GASTON. — Elle ne m'a rien dit du tout.

TRUBERT. — La combinaison est pourtant bien simple : vous louez mon théâtre, c'està-dire que vous devenez votre propre entrepreneur...

GASTON. — Ah! je deviens...

TRUBERT. -- Votre propre entrepreneur, et

VOUS n'avez à m'abandonner qu'une très faible part sur les bénéfices que vous percevez intégralement., Vous comprenez?

GASTON. — A peu près... mais si les frais dépassent les bénéfices?

TRUBERT. — Ce n'est pas possible. Je vais vous faire votre compte. Vous avez :

Location de la salle 3oo fr.

Gaz 112

Machinistes Go

Garçons de théâtre 24"

Lampistes : 24

Contrôle et buraliste 40

Location du matériel et des décors 100

Location des costumes 80

Gardes et pompiers 34 20

Affiches 57

Part proportionnelle sur les'impôts et assurances 5o

Total 88120

' GASTON — Pour un mois?

TRUBERT, riant. — Mais non! par soirée... Pour un mois, ça vous fait (Comptant.) 881 fr. 20 centimes multipliés par 30=126 486 francs. Voilà pour les frais généraux. Maintenant nous avons les appointements des artistes; mettons 40 000 francs... GG /,3G... Avec mon indemnité et les frais accessoires, vous pouvez compter de 70 à 80 000 francs par mois.

GASTON. — C'est une grosse somme !

TRUBERT. — Eh bien, et les recettes? Vous ne comptez pas les recettes... La recette maximum est de 6 ooo francs... Prenons la moitié comme moyenne... Vous ferez bien 3 ooo francs en moyenne?

GASTON, doucement. — Je ne sais pas.

TRUBERT. — Mettons 2 5oo.. . c'est le moins que vous puissiez faire... (Comptant). % 5oo par 3o... 73 ooo... Vous voyez bien que vous ne risquez pas grand'chose.

GASTON. — Tant mieux! Et comment réglonsnous la distribution des rôles i*...

TRUBERT. — C'est facile. D'abord, pour le rôle de Marcia, nous avons mademoiselle Antonia... Elle y sera parfaite...

GASTON, flatté. — Vous croyez?

TRUBERT. — J'en réponds ; c'est une nature si artistique ! Maintenant, pour le rôle de Romulus, je vous donnerai Gaudru.

GASTON. — Est-ce que je le connais, ce Gaudru?

TRUBERT. — Vous ne devez pas le connaître. C'est un garçon qui arrive de province; il a beaucoup de talent.

GASTON. — Et pour Faustulus?

TRUBERT. — Pour Faustulus, vous aurez Alexis.

GASTON, — Je ne le connais pas non plus, celui-là ?

TRUBERT. — Comment! vous ne connaissez pas Alexis, du concert Popincourt? Alexis, qui a créé le Monsieur de Madame, la chanson à la mode?

GASTON. — Ah! bon... Mais c'est un comique !

TRUBERT. — Justement. Faustulus est un rôle comique.

GASTON , suffoqué. — Faustulus ? Le vieux berger qui revient aveugle au quatrième acte ?

TRUBERT. — On peut le jouer sérieusement si l'on- veut, mais au fond il est comique.

GASTON. — Oh!

TRUBERT. — Du reste, la question n'est pas là. ..Alexis est un garçon très souple. Il jouera le rôle comme vous l'entendrez.

GASTON. — Pourtant...

TRUBERT. — Ne vous luquiétez donc pas de ces détails... Laissez-moi faire! Je suis intéressé autant que vous au succès de la pièce, n'est-ce pas? Par conséquent, rapportez-vousen à moi; vous serez bien joué.

GASTON. — Alors , vous vous chargez dé distribuer les autres rôles ?

TRUBERT. — Je me charge de tout... Là, êtes-vous content?

GASTON. — Je le serai, si nous réussissons.

TRUBERT. — "Vous en doutez?... Ah! jeune homme! jeune homme! Est-ce à votre âge qu'on doit se laisser aller à ces idées de découragement?...

GASTON. — Je ne me décourage pas, mais...

TRUBERT. — A la bonne heure!... Il faut avoir foi dans son étoile. Il faut enlever le succès, morbleu! Et nous l'enlèverons! C'est moi qui vous le dis.

GASTON. — Dieu vous entende !

TRUBERT. — A propos, pouvez-vous me donner un acompte sur les premiers frais?

GASTON. — Ah ! il y a des frais?...

TRUBERT. — Pour Commencer, naturellement. Vous comprenez que je ne peux pas faire l'avance...

GASTON. — Bien, bien! Combien vous faut-il?

TRUBERT. — Trois ou quatre mille francs... (Mouvement de Gaston.) Mais deux mille me suffiront pour aujourd'hui.

GASTON. — Les voici. Vous n'avez pas autre chose à me demander?

TRUBERT. — Non! je vous écrirai pour vous fixer le jour de la lecture (Lui serrant la main.) A bientôt! Et bon courage!

Il sort. — Gaston, resté seul, réfléchit un instant, puis se met à son bureau.

GASTON, écrivant. — a Ma chère mère, je te remercie de ta bonne et tendre lettre. Tout ce que tu me dis au sujet de la nécessité d'une carrière m'avait frappé depuis longtemps. Aussi, pour ne pas rester inactif, et au risque de t'imposer quelques sacrifices dont tu t'applaudiras plus tard, j'en ai la ferme conviction, je me suis engagé dans une affaire... »

Gaston continue à écrire.

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