III. — CHEZ GASTON
Gaston est assis devant une table chargée de papiers. Une jeune femme, ornée d'une chevelure rutilante, s'appuie familièrement sur son dos.
GASTON. — Mais laisse-moi donc travailler, Antonia !
f\6 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
ANTONiA. — Des bêtises... Qu'est-ce qui te prend encore?
GASTON, sévèrement. — Je t'ai dit que je faisais un travail sérieux.
ANTONIA. — Quel travail?
GASTON. — Un drame en vers.
ANTONIA, riant. — Un drame en vers ! Tu fais des pièces, à présent? Te voilà auteur!... Ah bien ! elle est bonne, celle-là !
GASTON, très froid. — Quand tu auras fini de rire !...
ANTONIA, doucement. — Ça te fâche? Ah bien ! écoute, tu as tort. Je n'ai pas voulu te vexer, moi. Je sais bien qu'au fond tu es capable de aire des pièces aussi bien que n'importe qui.
GASTON, — Je ne dis pas cela, mais...
ANTONIA. — Tupeuxledire, va! J'en connais, des auteurs — et joliment! — qui sont encore moins forts que toi. Tous des pannes. ! '
GASTON. — Il ne s'agit pas...
ANTONIA. — Si! si! va donc! Ça les embêtera que tu écrives des pièces comme eux. Comment est-elle intitulée, la tienne?
GASTON. — Romulus.
ANTONIA. — Romulus... c'cst un cheval,
ça
GASTON. — Non ! c'est le fondateur de Rome. ANTONIA. — Tiens! quelle drôle d'idée!...
Enfin, c'est peut-être joli tout de même.... Lismoi ça.
GASTON. — C'est trop long.
ANTONiA. — Rien qu'une scène...
GASTON. — Veux-tu que je te lise la scène où Romulus reçoit la vestale Marcia?
ANTONIA. — Ça m'est égal.
GASTON, lisant:
Prêtresse de Vesta, que viens-tu faire ici? Ta présence me trouble et j'en suis tout saisi. A ta vue un grand feu sacrilège m'agite. O vestale, va-t'en, de grâce, va-t'en vite !...
ANTONIA, transportée. — Oh! c'est très bien, ça! Cette femme qui vient et l'autre qui la renvoie... Mais, dis-moi donc, qu'est-ce que tu appelles une vestale ?
GASTON. — Les vestales étaient de jeunes vierges qui entretenaient un feu perpétuel sur l'autel de la chasteté.
ANTONIA. — Est-ce qu'elles avaient un joli costume ?
GASTON. — Une tunique blanche avec des fleurs dans les cheveux.
ANTONIA. — C'est ça qui m'irait ! moi qui ai toujours rêvé un rôle en blanc... Est-ce que je ne pourrais pas la jouer, ta pièce?
GASTON. — Tu es folle ! c'est une pièce pour la Comédie française.
ANTONiA. — Ah ! ouiche ! compte là-dessus. GASTON. — Mais...
ANTONIA. — Tu sais bien comme on vous fait traîner dans ces théâtres-là... Ils n'en finissent pas... Oh! non, vois- tu, à ta place, je ne ferais ni une, ni deux; je donnerais ma pièce au directeur qui pourrait me la jouer tout de suite.
GASTON. — C'est que je ne vois pas...
ANTONIA. — Avec ça que les directeurs sont si riches en ce moment! Ils ne savent que monter... Si tu voyais ce qu'on nous a lu hier!
GASTON. — Aux Folies - Plastiques!... Tu crois que je vais faire jouer mon drame dans un théâtre à femmes?
ANTONIA. — Mais non! Es-tu bête! Je dis cela pour te montrer oii en sont les directeurs... Tu en trouveras dix pour un. Veux-tu que je t'envoie Trubert?
GASTON. — Qui est-ce, Trubert ?
ANTONIA. — C'est le directeur du Prytanée- Dramatique ; il sera enchanté de prendre ta pièce.
GASTON. — Si tu crois . qu'elle puisse lui convenir...
ANTONIA. — Parbleu! quand il saura que je dois créer le principal rôle...
GASTON. — Tu es très bien dans les Princesses du Macadam, mais pour jouer la tragédie...
ANTONiA. — Justement! Ça me va comme un gant, la tragédie! Demande plutôt à M. Talbot... Il m'a donné des leçons pendant deux ans... J'ai été sur le point d'entrer à l'Odéon.
GASTON. — Oui, mais en attendant tu es engagée aux Folies-Plastiques...
ANTONIA. — Alors, je ne jouerais pas dans ta pièce? Ce serait fort!
GASTON. — Tu ne peux pas rompre ton engagement...
ANTONIA. — Je vous demande bien pardon ! Je peux le rompre quand je le voudrai, mon engagement; c'est une affaire à arranger avec mon directeur... (Mouvement de Gaston.) Tu n'as même pas à t'en occuper; ça regarde Trubert.
GASTON. — Tantmieux,parceques'ilfallait...
ANTONIA. — Grosse bête, va! comme si j'étais capable de te faire dépenser de l'argent... Est-ce que je t'ai jamais demandé un sou, dis ?
GASTON. — Il ne s'agit pas...
ANTONIA. — Si! si ! Je vois bien où tu veux en venir... Tu as peur que cette affaire-là ne te coûte quelque chose...
GASTON. — Non ! seulement...
ANTONIA. — Eh bien, tu as tort ; si tu donnes
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5o SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
mille francs pour l'arrangement de ma loge, ce sera tout le bout du monde...
GASTON. — C'est toujours mille francs...
ANTONiA. — Allons, allons, embrassons notre petite femme... et plus vite que cela! (Elle s'assied sur les genoux de Gaston.) Pense donc, mon chien, comme ce serait gentil d'avoir une pièce jouée sur un grand théâtre ! c'est ça qui ferait rager tes amis!...
GASTON, souriant. — Le fait est qu'ils ne s'attendent guère...
ANTONIA. — Achille, surtout! Tu sais? ce grand qui me fait la cour ?...
GASTON. — Comment! Achille...
ANTONIA. — Il veut toujours m'embrasser. En voilà un qui est jaloux de toi !
GASTON. — Vraiment! Tu crois que...
ANTONIA , se levant. — Ne perdons pas de temps! Je t'envoie Trubert et je passe aux Folies pour leur dire de ne plus compter sur moi.
GASTON. — Alors, tu es bien sûre...
ANTONIA. — Mais oui ! mais oui ! Tu n'as à t'occuper de ri en; ça regarde Trubert. Au revoir ! Ne te dérange pas.
Elle sort vivement. — Gaston se remet au travail.