‹ Scènes de la vie de théatreChapitre 37 sur 57 · AU FOYER DU THEATRE-POPULAIRE · texte numérisé non relu

AU FOYER DU THEATRE-POPULAIRE

ux ACTEUR. — ... Et quand a-t-il lieu, ce bénéfice?

DEUXIÈME ACTEUR. — Après-demain. Tu n'as donc pas vu les affiches?

PREMIER ACTEUR. — Oh! ma foi, non! Je ne m'en occupe pas, des affiches ; surtout des affiches comme celle-là; c'est trop bête.

DEUXIÈME ACTEUR. — Qu'cst-ce qui est bête?

PREMIER ACTEUR. — L'importauce qu'on donne à ce bénéfice! Une affiche de trois mètres de long sur deux mètres de large... Pourquoi ne pas couvrir la colonne Vendôme pendant qu'on y est?

TROISIÈME ACTEUR, riant. — Fontenoy ne demanderait pas mieux...

'premier ACTEUR. — Ah! je crois bien... En voilà un qui n'a pas peur des vedettes! As-tu vu cela? FONTENOY... Des lettres hautes comme des maisons... Il n'y en a que pour lui.

DEUXIÈME ACTEUR. — Dame! ça se comprend... une représentation de retraite!...

PREMIER ACTEUR. — Et puis après? Est-ce qu'on n'en donne pas tous les jours, des représentations de retraite? Est-ce que Ligier n'a pas eu la sienne aussi? Et Beauvallet?

LE BENEFICE DE FONTENOY. inj

et Samson? et Régnier? Ils valaient bien M. Fontenoy, je suppose !

DEUXIÈME ACTEUR. — Je ne te dis pas; ce n'est pas le même genre...

PREMIER ACTEUR. — Et Frédérick-Lemaitre?

Qu'est-ce. qu'on a fait pour Frederick -Lemaître?,.. Hein! dis-Je-moi, qu'est-ce qu'on a fait?...

DEUXIÈME ACTEUR. — Il ne s'agit pas...

PREMIER ACTEUR. — Il s'agit de faire la part de chacun et de ne pas commettre de scandale.

DEux-iÈME ACTEUR. — Permets...

PREMIER ACTEUR, avec force. — Cette affiche est un scandale!...

TROISIÈME ACTEUR. — Le fait est que...

PREMIER ACTEUR, crescendo. — C'est un scandale révoltant. Je ne comprends pas comment le comité des artistes dramatiques, présidé par M. le baron Taylor, a pu tolérer une chose pareille.

DEUXIÈME ACTEUR. — Le barou Taylor n'y est pour rien.

PREMIER ACTEUR. — Eh bien, jc VOUS dis, mof, monsieur, que le baron Taylor s'est conduit dans cette circonstance comme il n'aurait pas dû se conduire...

VOIX DIVERSES. — C'est évident ! — Permettez... — Le baron Taylor...

PREMIER ACTEUR. — Et je le lui dirai, à luimême, entendez- vous? à lui-même...

UNE ACTRICE. — Voyous, voyoRS, messieurs, ne nous fâchons pas.

LE RÉGISSEUR. — D'autant plus que ça ne vous empêchera pas de souscrire pour la couronne.

l'acteur. — Quelle couronne?

LE RÉGISSEUR. — Celle que nous offrons à Fontenoy. Tous les théâtres en donnent une.

l'acteur, avec ironie. — C'est charmant ! Et que met-on sur cette couronne?

LE régisseur. — Au doyen des comédiens français, à notre cher camarade Fontenoy, les artistes du Théâtre-Populaire.

l'acteur. — Alors, pour vous, Fontenoy est notre doyen?

le régisseur. — Dame!... on le dit.

l'acteur, souriant. — A merveille ! (D'une voix terrible.) Eh bien... et Chansard?

le régisseur, ahuri. — Hein?... quoi?... quel Chansard ?

* ■ l'acteur. — Chansard, le grime de l'ancienne Renaissance, qui a créé Paquot et Pâquerette, et qui est aujourd'hui agent d'assurances à Melun!... Vous n'en parlez pas, de celui-là !

LE régisseur. — J'avoue que je ne connaissais pas...

l'acteur, éclatant. — Ah ! voilà î on ne les connaît pas, ceux-là ! On ne connaît que les Fontenoy... Qu'est-ce que Chansard ?... Mais Chansard a eu quatre fois plus de talent que Fontenoy, quatre fois plus! Il avait le nerf... Fontenoy n'a pas le nerf... Fontenoy joue en dedans; il ne se livre pas; c'est mou, c'est terne, ça manque de ton... Il fallait voir Chansard dans la Nonne repentante ; c'est là qu'il mettait l'autre dans sa poche !

le régisseur. — Enfin, mon cher, il y a un fait certain : c'est que Chansard n'a pas réussi, tandis que Fontenoy...

l'acteur. — Tandis que Fontenoy a réussi, n'est-ce-pas? Eh bien, si c'est là ce que vous appelez réussir...

LA VOIX DE l'avertisseur, au dehors. — En scène pour le troisième acte !

l'acteur. — Si c'est là ce que vous appelez réussir...

l'avertisseur. — Monsieur Flambardet, on a frappé.

l'acteur. — Bien, mon ami, j'y vais (Au régisseur.) Il faut s'entendre sur la question d'art, voyez-vous; pour moi, la question d'art...

LE RÉGISSEUR. — Prends garde, mon petit, tu vas manquer ton entrée.

l3o SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.

l'acteur. — Il n'y a pas de danger. Je voulais dire simplement que Fontenoy...

UNE VOIX DANS LA COULISSE, — Voyons donc, Flambardet !...

l'acteur. — Voilà!... voilà!... (Se précipitant

en scène.) œ Ta maîtresse est-elle visible, ma belle enfant?... »

AUX FANTAISIES-COMIQUES ■ (soirée du 12 avril)

Le spectacle est annoncé pour sept heures et demie précises. A huit heures on n'a pas encore commencé. Le public nianifeste son impatience. L'ami du bénéficiaire, l'âme de la représentation, celui qui a tout prévu et tout organisé, Stanislas enfin est en proie à une 'agitation extraordinaire. Il parcourt les coulisses en interpellant les machinistes, le régisseur, les acteurs...

— Eh bien, voyons, sommes-nous prêts?... Où est M. Moireau ?

M. MOIREAU, devant le trou delà toile. — Voilà!... voilà !

STANISLAS. — Ah! bonjour, cher ami... On peut frapper, n'est-ce pas ?

LE BÉNÉFICE DE FONTENOY. t3i

M. MOiREAU. — Déjà?,.. Il n'y a encore personne !

STANISLAS. — On viendra tout à l'heure.

MOIREAU, froissé. — Quand nous aurons fini? C'est parfait.

STANISLAS, — Dame!,,, que voulez-vous?

Il faut bien commencer par le lever de rideau.

MOIREAU. ^ De mieux en mieux. Nous ne jouons pas une pièce, nous jouons un lever de rideau; je vous remercie...

STANISLAS. — Vous ne me comprenez pas,.,

MOIREAU. — Si fait, je vous comprends parfaitement.,. Ce n'est pas comme artiste que je suis ici, c'est comme essuyeur de banquettes,

STANISLAS. — Oh!

MOIREAU, — Eh bien, on les essuiera,..

STANISLAS. — Mon cher Moireau,,,

MOIREAU, — Je saurai ce qu'il en coûte de vouloir rendre un service,..

M. Moireau n'a pas le temps d'achever. Le régisseur a frappé les trois coups, La toile se lève. M, Moireau est obligé d'entrer en scène pour jouer C'était Gertrude, avec madame Doliva Moireau.

Après Citait Gertrude, entr'acte de vingtcinq minutes pour laisser au public le temps

l32 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.

d'arriver. Mais le public n'arrive pas. 11 y a trois rangs de fauteuils vides à l'orchestre, le balcon est presque désert et les loges sont inoccupées.

En revanche, les petites places sont bondées de spectateurs qui réclament la toile avec une insistance des plus flatteuses.

Dans les coulisses, l'animation est au comble. On attend la Comédie-Française. A chaque instant, Stanislas se précipite dans la loge du concierge :

— La Comédie-Française n'est pas encore arrivée ? Il y a eu un malentendu. Ce n'est pas possible autrement! Courez donc au théâtre!

Bruit de voitures.

— Ce sont eux?... Ah! enfin, ce n'est pas malheureux !... Montez vite.

— Mais nous ne sommes pas en retard!...

— Non! rien qu'une heure...

— Permettez... On nous a dit...

— Oui... oui. Dépêchez-vous !

— Mais, monsieur...

La Comédie-Française se rebiffe. Discussion avec Stanislas. Fontenoy intervient :

— Mes chers camarades... je vous en prie... Voyons, mes chers camarades...

La Comédie-Française se calme et l'on joue le Bonhomme Jadis.

LE BENEFICE DE FONTENOY. l33

Après le Bonhomme Jadis, nouvel entr'acte de vingt-cinq minutes. Le public recommence à trépigner.

Fontenoy, qui est allé s'habiller pour l'à-propos, descend de sa loge.

FONTENOY. — Eh bien... qu'est-ce qu'on attend?

STANISLAS. — Les choeurs de l'Opéra.

FONTENOY. — Ils ne sont pas encore là? Tu n'as donc pas dit à Halanzier...

STANISLAS. — Pardon ! je le lui ai très bien dit : « Huit heures pour le quart. » •

FONTENOY. — Il en est neuf!

STANISLAS. — A qui la faute?

FONTENOY. — Pas à moi, pour sûr !...

STANISLAS. — Ni à moi !

FONTENOY. — lls vout peut-étre arriver... Commençons toujours l'intermède.

STANISLAS. — Alors, uous changeons l'ordre?

FONTENOY. — Naturellement... Qu'est-ce que ça fait?

STANISLAS. — Bon ! bon ! comme tu voudras. Moi, j'étais pour l'ordre... Mais puisque tu en as décidé autrement... Tu es le maître!

FONTENOY. — Ah! si tu te fâches...

STANISLAS. — Je ne me fâche pas!... Je constate seulement qu'il est bien inutile de se donner toutes les peines d'une organisation pour

l3/, SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.

qu'on vienne, après cela, vous faire des reproches...

FONTENOY. — Moi ! je t'ai fait des reproches?..

STANISLAS. — Certainement! Tu as l'air de dire...

Rumeurs dans la salle.

FONTENOY. — Ticus ! le public s'impatiente... Nous nous expliquerons plus tard... Frappez !

On frappe. Murmures de satisfaction dans la salle.

FONTENOY. — Qui est-ce qui commence l'intermède ?

Personne ne répond. Stanislas affecte d'examinerle programme qu'il tient à la main.

FONTENOY, à Stanislas. — Voyons!... tu sais cela, toi!... Par quoi commence-t-on?

STANISLAS, froidement. — J'avais marqué Pendant l'orage...

FONTENOY. — Ah! parfaitement. .. Penc?a7rf l'orage, par mademoiselle Julia... Où est-elle, mademoiselle Julia?

UNE VOIX DANS l'oMBRE. Ici !

FONTENOY. — Ah!... Eh bien, allez, mon enfant!

JULIA. — Ce n'est pas malheureux!..

STANISLAS, toujours froid. — Il serait bon aussi de prévenir le pianiste.

FONTENOY. — C'est juste!... Nous oublions le pianiste!... Où est le pianiste?...

LE BÉNÉFICE DE FOXTENOY. l3S

Le régisseurse met à la recherche du pianiste.

— Monsieur Lehissec!... Avez-vous vu monsieur Lehissec?

— Il était là il n'y a qu'un instant.

— Monsieur Lehissec !

— Ah! le voici... Venez vite, cher monsieur... On n'attend que vous!

Le régisseur entraîne le pianiste sur la scène.

— Voici M. Lehissec!

— Ah! très bien...

Fontenoy prend la main de mademoiselle Julia :

— Nous y sommes?... Au rideau!

On va lever le rideau...

— Arrêtez ! crie le régisseur.

Fontenoy se retourne :

— Qu'est-ce qu'il y a?...

— Les chœurs de l'Opéra!

— Ils sont là?

— Ils montent l'escalier...

Fontenoy regarde Stanislas :

— Les attendons-nous?

— Naturellement!... Il vaut mieux suivre l'ordre.

Mais mademoiselle Julia intervient :

— Alors, je n'entre pas, moi !

— Si, mademoiselle... après les chœurs.

— C'est agréable !

l36 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.

L'orage gronde dans la salle.

— Frappez une seconde fois!... crie Stanislas.

Le régisseur refrappe trois coups. Pendant ce temps M. Sapin et les choristes se sont placés sur la scène. On lève le rideau.

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