‹ Scènes de la vie de théatreChapitre 38 sur 57 · LES SEIGNEURS · texte numérisé non relu

LES SEIGNEURS

... avec son déshonneur.

On baisse le rideau.

FONTENOY. — Comment! c'est déjà fini?...

STANISLAS. — Qu'est-ce que tu veux de plus?

FONTENOY. — Je crojais que c'était plus long...

STANISLAS. — Le fameux chœur de la Favorite? Tu ne le connais pas, alors!...

FONTENOY. — Si!... mais il me semblait... comme nous l'avions annoncé en grosses lettres... enfin...

STANISLAS. — Enfin, j'ai eu tort de le mettre sur l'affiche?... Voilà ce que tu veux dire?

FONTENOY. — Nou, mais...

STANISLAS. — Il fallait refuser le concours des artistes de l'Opéra?

FONTENOY. — Je ne dis pas...

STANISLAS, avec éclat. — Ah! tiens... tais-toi! Tu me ferais perdre tout mon sang-froid... et Dieu sait si j'en ai besoin !.. .

Stanislas s'éloigne pour garder son sangfroid. Le régisseur accourt, et demande si l'on fait un entracte.

— Mais non!... mais non!... pas d'entr'acte!

— C'est que le public sort...

— Il ne faut pas qu'il sorte!. .. Frappez !... Frappez vite!

On frappe. Fontenoy appelle mademoiselle Julia. Elle est partie.

— Partie !

— Oui... elle est obligée d'être à l'Eldorado à dix heures. Elle n'a pas pu attendre.

— Et vous n'avez pas essayé de la retenir ! . . . Fontenoy se désole... Mais le public gronde

de nouveau. Il faut commencer coûte que coûte.

Un monsieur cravaté de blanc et portant une brochette de médailles s'approche du bénéficiaire :

— Si vous voulez, monsieur... je suis prêt.

— Ah!.,, c'est vous qui dites la Grève des forgerons... M. Talien?

— Non!... pas Talien!... Chevalrogé!

— Comment?...

— Chevalrogé... directeur de la Lyre ba-

l38 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.

tignollaise... C'est moi qui conduis la Retraite.

— Ah!... bien... Mais c'est plus tard, la Retraite!... C'est beaucoup plus tard.

— Mes hommes sont là... Alors, je pensais...

— Oui... oui... merci!... Tout à l'heure. Le public rugit.

— Frappez! crie Fontenoy.

— Mais je ne fais que cela ! répond le régisseur.

Au même instant on apporte une lettre très pressée. C'est mademoiselle Heilbronn qui s'excuse de ne pouvoir se rendre au théâtre. Fontenoy tombe accablé.

— JFaut-il lever le rideau?

— Ah! je ne sais plus !... Faites ce que vous voudrez !

Mais Stanislas est accouru. Il a oublié les torts de son ami et il reprend le gouvernail :

— Au rideau !... Allez! — M. Talien... vous êtes là? — Boni... entrez!.,. — Vous après, mademoiselle... — Et M. Piter?... cherchez M. Piter... — Caron! ne bougez pas, mon cher ami! — Ah ! voici Lavignac... — Ce n'est pas intitulé les Tourterelles?... — Ça ne fait rien; vous jouerez autre chose... • — Bravo! mademoiselle Chevalier, bravo!... — A vous, Anatole! — Donnez une chaise à madame Judicl

LE BÉNÉFICE DE FONTEXOY. iS^

— Restez, Caron! — Non! laissez passer la Reine de Chypre... — Où est le jeune Salowski?... — Très bien, Lavignac!... — Pas maintenant, la Retraite!... Après le spectacle!... — Attendez, Caron!

On exécute à peu près ainsi toutes les parties de l'intermède. L'ordre du programme n'est plus observé ; mais Stanislas en refait un autre sur le terrain même... Il veille à tout, poussant celui-ci, appelant celle-là, faisant passer Curaçao-Polka avant les Rameaux, remplaçant les Tourterelles par VIcl mon opinion...

Mademoiselle Heilbronn seule n'est pas remplacée. Fontenoy en fait l'observation à Stanislas, qui sourit et s'élance sur la scène :

— Mesdames et messieurs... Nous recevons une fâcheuse nouvelle... (Sensation.) Mademoiselle Heilbronn, qui devait chanter le grand air du Bravo, vient de se trouver subitement indisposée... (Légères rumeurs.) Mais M. Anatole, du Pavillon de l'Horloge, nous offre de dire les Pieds dans Vplat... (Mouvement.) Si vous voulez bien accepter...

— Oui ! oui! oui!

On applaudit, et Anatole vient dire les Pieds dans Vplat... qu'on lui fait bisser. C'est un triomphe.

Le rideau tombe. Il est une heure et demie.

l4o SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.

Un grand nombre de spectateurs s'en vont. Les autres restent afin de voir la Soirée chez Fontenoy : c'est l'attrait de la représentation. Tous les artistes de Paris doivent défiler devant la rampe pour aller serrer la main de leur vieux camarade. On ne peut pas manquer ce spectacle-là.

Sur la scène, Stanislas donne ses derniers ordres :

— Le fauteuil! apportez le fauteuil!... — Viens, Fontenoy... Tu te placeras comme ceci, face au public... — Vous avez les couronnes, Martin?... Bon! remettez-les à ces messieurs... — Approchez, messieurs!.,.

Une vingtaine de comédiens et de comédiennes répondent à l'appel de Stanislas.

— Placez-vous en ordre!... La Comédie- Française, d'abord...

— Mais il n'y a personne de la Comédie- Française!...

— Personne ? Eh bien, les artistes qui j oua ient le Bonhomme Jadis ?

— Il y a longtemps qu'ils sont partis. Fontenoy se lève :

— Et je ne les ai pas remerciés !

Stanislas l'arrête :

— Laisse donc!... Est-ce qu'ils n'auraient pas dû attendre?... Ils savaient bien qu'ils étaient

LE BÉNÉFICE DE FONTENOY. i ^l

de la fin... Mais ces messieurs n'ont pas jugé à propos de t'apporter une couronne. Tu es trop petit pour eux!... Ah! c'est ignoble! '

— Stanislas !...

— Oui... oui... tu as raison ! Il faut que je me contienne... — Où sont les artistes de l'Opéra?... Ah! c'est vous, Caron! Vous êtes seul?... Placez-vous là à côté du Gymnase... — Le Vaudeville ici! — Pardon, monsieur... vous êtes du Vaudeville ?

— Non, monsieur! Gélinard, du théâtre de Soissons...

— Ah! parfaitement!... Vous avez votre couronne ?

— On ne m'avait pas dit...

— Bon, bon, ça ne fait rien ! Au rideau ! On joue la Soirée chez Fontenoij, c'est-à-dire

que Stanislas échange quelques répliques avec le bénéficiaire pour amener la scène des couronnes... et la toile tombe.

A ce moment, M. Chevalrogé se précipite en scène.

— Eh bien... et nous? Vous nous oubliez?... Stanislas fait un saut.

— Ah! sapristi!... je n'y pensais plus... Frappez! Non! ne frappez pas!... Où sont vos hommes?... Bien! Groupez-les... C'est cela... Au rideau ! - '

I42 SCÈxNES DE LA VIE DE THEATRE,

La toile se relève, mais la salle est déjà vide^ et les Enfants d'Arpajon, unis aux membres de la Lyre batignollaise, exécutent le chœur de la Retraite devant une quarantaine de spectateurs occupés à endosser leurs pardessus et cinq ou six ouvreuses qui étendent des toiles grises sur le rebord des loges et sur les fauteuils de la galerie.

Fontenoy, resté seul avec Stanislas, examine les comptes de la soirée.

La recette s'élève à i Goj francs. 11 y a I 341 fr. 75 de frais. Bénéfice net : 2G3 fr. aj...

Et Stanislas s'aperçoit que le bouquet de mademoiselle Heilbronn n'a pas été compté !

— Liaa ! Lina î veux-tu descendre '^

Un long bâillement se fait entendre dans la soupente. Un bras sort du lit, s'allonge, puis retombe lourdement.

Madame Chenu, debout au bas de l'échelle, frappe plusieurs fois sur le bois de lit avec son manche à balai.

— Voyons, Lina!... Il est six heures... Lina ! !

Cette fois, Évelina a entendu. Elle enfile un jupon et une camisole, elle dégringole l'échelle, et la voilà debout au milieu de la loge; elle est encore toute fardée de la veille et, en se frottant les yeux, elle étale le noir resté sur ses sourcils.

— Eh bien, t'es propre! s'écrie madame Chenu... Je te demande un peu si tu n'aurais pas pu défaire ta figure hier au soii:...

lA4 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.

— Je n'avais plus de cold-eream...

Madame Chenu bondit :

— Tu n'avais plus de cold-cream ! Je t'en ai acheté une once avant-hier... Qu'est-ce que t'en fais, alors? tu le manges?

— Marie Bourgard n'en avait pas... Je lui en ai prêté.

— C'est ça ! il faut que j'en ragète, moi ! Tu ne pouvais pas lui prêter ta chemise aussi, pendant que tu y étais ?

— Elle m'a bien donné de son savon...

— Pour ce qu'il lui coûte, son savon!... ses parents en vendent.

— Enfin, je...

— Enfin, tu te feras toujours gruger, voilà ce qu'il y a de sûr!

-^ Mais, maman...

— Allons, pas d'histoires!... A l'ouvrage et plus vite que ça !

Évelina sort de la loge en traînant le balai que sa mère lui a mis dans les mains. Elle balaye la cour, puis elle va à la pompe, tire 'deux seaux d'eau, les verse dans la fontaine et aide madame Chenu à faire les escaliers.

Pendant ce temps, M. Chenu s'est levé. Il est sorti pour aller chercher le lait et a pris son verre de vin blanc avec l'épicier du coin. 11 revient, il allume le feu, il fait chauffer Ïq

LES FOLLES DANSEUSES. l/jS

lait dans un poêlon, il prépare le café et les rôties, met deux bols sur la table, et appelle sa femme.

— Madame Chenu!... quand tu voudras!

Madame Chenu descend, suivie d'Évelina...

Elle prend un des deux bols, et s'installe avec son mari devant la table, tandis qu'Évelina, assise sur une chaise basse, le poêlon entre les genoux, trempe une longue tranche de pain dans sa part de café au lait.

Le déjeuner fini, Evelina passe dans l'alcôve pour s'habiller; madame Chenu fait son ménage ; M. Chenu s'assied les jambes croisées sur son établi et, avant de se mettre à la couture,parcourt les journaux que le facteur vient d'apporter.

— Allons, bon !... encore un attentat !

— Où donc? fait madame Chenu.

— Rue de Puébla... Une femme qu'on a trouvée assassinée dans sa cuisine.

— Comment qu'on l'appelle ?

— Le journal met la fille V... C'est probablement le pendant du passage Saulnier !

— Ainsi, voyez à quoi ces femmes-là s'exposent !

Evelina s'est rapprochée tout en nattant ses cheveux. Madame Chenu, l'apercevant, lui flanque une taloche.

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— Oh ! maman !

— Quoi ... a Oh ! maman » ? T'es pas honteuse d'être encore là à cette heure-ci !... Et ta leçon?

— Je ne suis pas en retard !

— Non, c'est le chat... En attendant, dépêche-toi de t'habiller, ou je vas t'aider, moi !

Un locataire entre dans la loge :

— Comment! madame Chenu, vous grondez encore votre demoiselle ?

— Ne m'en parlez-pas !... Faut toujours être après elle... Si ce n'est pas désolant! Une grande fille qui va sur ses quatorze ans !

— Déjà? Comme ça pousse!

— Ça pousse... et ça nous repousse. C'est le <;as de le dire.

— Et l'Opéra?... Vous êtes toujours contente?

— Contente... contente... Il n'y a rien de trop... Voilà cinq ans qu'elle est dans la danse.

— Cinq ans !

— Mais oui ! entrée à huit ans et demi... Et ■elle n'est encore que du premier quadrille,... 'Comme si elle ne devrait pas être déjà passée acoryphée !

— Comment ça se fait-il ?

— Ça se fait qu'il y a des injustices, par- 'bleu !... Ce sont les protections qui font tout... Et on appelle ça être en république !

Ici, une voix grave intervient :

— Madame Chenu !

Madame Chenu se tourne vivement vers son mari.

— Eh bien, quoi?... Ce n'est donc pas vraf, ce que je dis ?

M. Chenu fronce le sourcil.

— C'est possible, mais tu n'as pas besoin de mêler la politique...

— Alors, tu trouves bien que ta fille gagne neuf cents francs au lieu de douze?

— Il ne s'agit pas...

— Ah! parbleu, oui! Cane t'inquiète guère... T'es pas ambitieux... c'est une justice à te rendre...

Puis, à Évelina :

— Et toi,... qu'est-ce que tu attends?... File à ta leçon!

Evelina a fourré dans un petit sac de cuir une paire de bas, des chaussons de danse, un corset, une chemisette, un peigne, une glace, un tire-bouton, une boîte de poudre de riz, un morceau de pain, deux sardines, des pommes et une bouteille d'eau rougie. Elle a pris son manteau, son chapeau, son en-tout-cas; elle embrasse son père et sa mère, et la voilà partie.

Mais la fillette revient aussitôt.

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— Allons, bon ! Qu'est-ce qu'elle a encore oublié?

— Maman, c'est mes médailles!

Et, tout essoufflée, Évelina se précipite dans le petit cabinet où elle a fait sa toilette et en rapporte trois médailles de saintes, deux petites croix et une corne de corail suspendues à un cordon qu'elle se passe autour du cou. Ce sont les fétiches de la danseuse.

Évelina est maintenant armée de pied en cap. Elle s'en va le nez au vent, descehd des hauteurs de Montmartre, suit la rue Lepic, traverse les boulevards extérieurs, longe la rue Pigalle, la Chaussée-d'Antin et arrive à l'Opéra.

Il est neuf heures moins un quart. La petite danseuse passe vivement devant le concierge, grimpe cinq étages et débouche dans la loge où s'habillent ses camarades du premier quadrille. En cinq minutes, elle a revêtu son costume de classe : chemisette décolletée à manches courtes, jupe de mousseline, bas rosés, chaussons de satin très défraîchis; comme parure (facultative) : ruban au cou et ceinture bleue; et, cachées dans le corset, les médailles, les fameuses médailles!...

Evelina monte deux autres étages pour arriver dans la salle d'études, une grande pièce

LES FOLLES DANSEUSES. l/»9

carrée qui se trouve sous la coupole de l'Opéra, et dont le parquet est légèrement incliné : une chaise pour le professeur, une seconde chaise pour le violon accompagnateur, et des barres d'appui scellées aux murs composent tout l'ameublement de cette pièce.

— En place, mesdemoiselles !

A cet appel du professeur, la danseuse est allée se placer à l'une des barres, et, se tenant tantôt de la main gauche, tantôt de la main droite», elle se plie, s'étire, se renverse, se tourne dans tous les sens, posant sa jambe sur la barre à la hauteur de son épaule, la rejetant en arrière, la lançant en avant, se disloquant enfin, pendant vingt minutes, pour se préparer à la leçon proprement dite. Après ces exercices, le professeur appelle les élèves au milieu de la classe, et c'est alors que se font les développés, les attitudes, les arabesques, les relevés, les ports de bras, les fouettés, les ballonnés, les tejnps de cuisse, les temps de pirouette, les temps de pointes, les changem.ents de pied, les pas de bourrée, les glissades, les assemblés, les jetés, les pirouettes renversées, les cabrioles, les entrechats, et enfin les enchaînements, composés de tous ces a temps ».

Voilà en quoi consiste la leçon; mais Éveli-

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l5o SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.

na, a qui veut arriver, » ne se contente pas de ce dur travail, et pendant les instants de répit accordés par le professeur elle passe à une autre série de dislocations. Elle saisit d'abord une chaise, la couche sur le dos, et, plaçant son pied entre les barreaux, le force à se tendre et à se cambrer. Puis elle va s'asseoir par terre, près du mur. colle ses deux semelles l'une contre l'autre, les pointes très ouvertes, les pieds rapprochés du corps, et prie une de ses camarades de vouloir bien lui monter sur les genoux...

La leçon est finie. Il est onze heures. Évelina, toute haletante, rentre dans sa loge pour changer de linge. Après quoi, elle tire de son sac les provisions qu'elle a apportées et les dépose sur la table, où elle va déjeuner avec ses camarades.

Chacune d'elles en fait autant, et ce sont des exclamations et des interpellations à n'en plus finir:

— Oh! du jambon! — Ce n'est pas du jambon, c'est du bœuf conservé. — Donne-m'en, dis? — Qui est-ce qui a du sel? — Agathe, rends-moi mon pain! — Fermez donc la fenêtre! — Je vends mes radis... — Ah! ma chère... Fanny qui a du poulet!

Puis, ce sont des échanges. Évelina troque

une de ses sardines contre un cornet de pommes de terre frites, et elle s'associe avec Marie Bourgard pour acheter les radis que Pauline Ardouin veut vendre.

Mais on sonne déjà pour la répétition. II faut descendre au théâtre et achever son déjeuner sur la scène, pendant que le régisseur fait l'appel et que le maître de ballet s'entretient avec le compositeur.

— Allons, mesdemoiselles, quand vous voudrez !

Les danseuses se groupent.

— Qui est-ce qui manque là?

— C'est Bertrand première...

— Toujours la même, Bertrand première!... Où est Chenu?

— Voilà, m'sieu !

— Prends sa place !

Puis, à une autre :

— Et toi, tu manges encore ?

— Je ne mange pas, m'sieu... c'est des^ grains de café.

Le régisseur hausse les épaules.

— Allons... à nous ! crie le maître de ballet en frappant avec son bâton.

Les musiciens attaquent une ritournelle et la répétition commence.

Évelina fait de son mieux pour remplacer

iba SCENES DE LA VIE DE THEATRE.

dignement, quoique provisoirement, la coryphée Bertrand première. Elle marche, court, danse, se mêle à des groupes, s'agenouille, se relève... et recommence.

— Allons, mesdemoiselles... encore une petite fois...

Et, de petites fois en petites fois, la répétition est poussée jusqu'à quatre heures.

Les danseuses remontent dans la loge. Evelina se déshabille, remet sa toilette de ville et quitte l'Opéra.

Il est cinq heures quand elle arrive à Montmartre.

Madame Chenu est devant la maison.

— Ah ! te v'ià ? Vrai ! ce n'est pas dommage!...

— Mais, maman, la répétition vient de tinir !

— Allons donc!... c'est toujours la même chose!... Je suis bien sûre que tu as encore flâné!...

— Mais, maman...

— ce Mais, maman... mais, maman... » Dépêche-toi de retirer ton chapeau et viens m'éplucher mes pommes de terre.

Évelina regimbe :

— J'ai mes chaussons à piquer...

— Tu les piqueras tout à l'heure.

LES FOLLES DANSEUSES. l53

Et madame Chenu retourne près de son fourneau.

Évelina, tout en bougonnant, épluche les pommes de terre...

Quand elle a fini, elle tire de son sac une paire de chaussons de danse et va les repriser dans la cour pour prendre un peu l'air.

Il est six heures. On va se mettre à table. Évelina n'a que le temps de se débarbouiller, de dîner, et de retourner au galop à l'Opéra. On joue cinq actes: elle paraît dans le premier, elle fait un page dans le second, et elle est du grand divertissement du troisième.

Pendant le quatrième acte, elle reste dans sa loge, où elle se repose en faisant des garnitures de crochet pour orner ses corsages.

Mais l'avertisseur parcourt les couloirs :

— Mesdames... le quatrième est fini!

Evelina n'a que le temps de revêtir son dernier costume... Patatras! pif! paf! pouf... rapatapataplan... C'est l'explosion de la fin qui commence et Evelina va manquer son entrée. Elle descend les escaliers quatre à quatre, se précipite en scène et arrive juste à point pour disparaître dans les dessous avec les Filles d'enfer que le baryton vient d'anéantir.

l54 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.

Le rideau tombe. Évelina regagne sa loge, se déshabille encore, se rhabille de nouveau et part, cette fois pour tout de bon.

Il est près d'une heure du matin quand la danseuse sonne à sa porte.

C'est madame Chenu qui lui tire le cordon.

— Enfin ! s'écrie la concierge... te voilà... la dernière... comme toujours ! Tous les locataires sont déjà rentrés.

Évelina ne répond pas, elle n'en peut plus. Elle se traîne jusqu'au buffet, prend du pain, du vin, du fromage, boit et mange tout en se déshabillant, remonte son échelle, se couche, fait sa prière et s'endort.

La danseuse a fini sa journée.

Paris, 24 octobre.

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