V. — REPETITION GENERALE
Sur le théâtre avant la répétition. — Les machinistes posent le décor. — L'allumeur essaie le gaz. — Le menuisier répare une trappe.
VALFLEURY, entrant. — Eh bien!... on ne dira pas que je suis en retard aujourd'hui!... A quelle heure, la répétition?
UNE VOIX ENROUÉE, dans l'ombre. — Au quart.
VALFLEURY. — Ah ! c'cst VOUS, Jules... Vous n'avez pas vu mademoiselle Octavie?
LA VOIX ENROUÉE. — Mam'zcUe Octavie?...
Connais pas!...
VALFLEURY. — Mais si!...Vous savez bien?... une grande blonde... C'est moi qui l'ai amenée...
LA VOIX ENROUÉE. — Ah! bon!... je vois qui vous voulez dire... Mais c'est plus Octavie qu'elle s'appelle... Elle a changé de nom.
VALFLEURY. — Tiens !
LA VOIX ENROUÉE. — C'est rapport à l'affiche. M. Boulingrin lui a observé qu'Octavie ne ronflait pas assez... Alors elle a pris le nom de mademoiselle d'Argenville.
VALFLEURY. — Peste !
t/envers d une revue. 27
LA VOIX ENROUÉE. — Elle a dit comme ça que c'était le nom de sa mère, qui est noble.
VALFLEURY, riant. — Elle est bien bonne!
LA VOIX ENROUÉE. — Tenez ! la v'ià qui vient !
VALFLEURY. — La pHucesse ? (Allant à elle.)
Bonjour, mon trésor.
ocTAviE. — Bonjour, mon chéri... (On s'embrasse.) Je te cherchais.
VALFLEURY. — Comme cela setrouve!... Moi aussi !
ocTAViE. — Dis donc, j'ai un service à te demander.
VALFLEURY, déclamant. — Oh! que je suis heureux!
Que béni soit le ciel qui te rend à mes vœux !
ocTAviE. — Voici la chose... J'ai un de mes amis qui voudrait assister à la répétition générale... J'ai essayé de le faire passer, mais il paraît que la consigne est sérieuse... Il faut un papier signé des auteurs et du directeur... Alors...
VALFLEURY, jouanf le drame. — Alors, VOUS ne craignez pas de me le demander à moi, ce papier terrible, et quand vous me l'aurez arraché à force de caresses et de séductions, froide
a8 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
sirène, vous le remettrez à ce monsieur de vos amis, à cet homme que je hais, car je le hais... Oh! oui... je le hais!
ocTAviE, riant. — Grand f OU, va!... Allons! donne-moi vite ce papier... On l'attend dans la voiture.
VALFLEURY, avec éclat. — Dans la voiture!.,. Cet homme a osé vous offrir une voiture!... Oh! c'est trop!... c'est trop!
Il s'éloigne à la façon des acteurs de mélodrame. V5CTAVIE. — Voyons... Valfleury...
Elle court après lui . — La scène se poursuit dans la coulisse. — Rires étouffés et propos interrompus.
— Un baiser... ou je dis tout!
— Non! voyons... pas de farces !
— Dis-moi que tu m'aimes.
— Est-il agaçant !
— ... gage de mon amour.
— Oh ! que c'est bête !
On sonne pour la répétition. — La scène et les coulisses sont pleines de monde. — Il y a trois cents personnes dans la salle.
BOULINGRIN, venant se placer à l'orchestre avec les auteurs, — Eh bien, tenez!... Qu'est-ce que je vous disais?... Nous avons laissé entrer vingt personnes... la salle est comble!
L ENVERS D UNE REVUE. 29
sÉRicouRT. — Qu'est - ce que ça fait ?... Pourvu qu'il n'y ait pas de journalistes...
BOULINGRIN. — Oh! pour cela, je n'ai pas cédé.
ÉvARisTE. — Vous avez eu raison... Les indiscrétions de la presse nous nuiraient beaucoup.
BOULINGRIN. — Je n'ai fait d'exception que pour le Figaro.
VALFLEURY. — Et pour le Gaulois aussi, j'espère?
BOULINGRIN. — Oui... et pour quelques autres à qui je n'ai pas pu refuser la même faveur... mais ce sont les seuls!
Entrée des inspecteurs. — Le directeur et les auteurs se lèvent. — On échange des poignées de main.
LES AUTEURS. — Ah ! bonjour ! comment allez-vous? — Et madame? — Tenez, placezvous ici, vous serez beaucoup mieux.
PREMIER INSPECTEUR. — ToUS VOS COStumeS
sont prêts, j'espère?
BOULINGRIN. — Oui, oui; il y en a encore deux ou trois à livrer, mais c'est si peu de chose...
ÉVARISTE, riant. — Comme vous nous avez maltraités!
3o SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
l'inspecteur. — Au contraire ! Nous avons été d'une bienveillance...
ÉVARISTE. — Toute une scène coupée...
l'inspecteur. — Pourquoi, aussi, recherchezvous les sujets scabreux?
ÉVARISTE. — Parce que je parlais du Capital ?
l'inspecteur. — Certainement.
sÉRicouRT. — Mais oui, mon cher... c'est à cause de vos tirades... Si vous aviez pris mon rondeau sur l'air de Rose et Marguerite, ces messieurs n'auraient rien dit... N'est-ce pas,, messieurs?
(Chantant.)
Le capital, enfants, c'est la sagesse.
C'est le bonheur, la force et la santé.
Ah! conservez toujours cette richesse
Qui vous assure la tranquillité!
Quant aux dangers auxquels il vous expose.
Évitez-les, mais ne les craignez pas ;
Car il faut bien...
Je ne me rappelle pas la suite.
LES INSPECTEURS, riant. — Tant pis ! — C'est charmant. — Bravo !
SÉRICOURT. — Maintenant, vous pouvez le chanter aussi sur l'air de « C'est en vain qu'Agcnor s'obstine. »
l'envers d'une revue. 3i
ÉvARisTE. — Comment dites-vous?
sÉRicouRT. — a C'cst cu vain qu'Agénor s'ohstine... » Vous devez connaître cela! c'est tiré des Trois Margots...
ÉVARISTE. — Non !
SÉRICOURT, renversé. — Vous ne connaissez pas les Trois Margots?..
On frappe.
Ah! on commence... Je vous les chanterai tout à l'heure.
Musique. — La toile se lève. On joue le premier acte.
A Paris!
A Paris!
Courons à Paris!
C'est un vrai paradis Oui, partons pour Paris!
La toile tombe.