IV. — REPETITION AU THEATRE
La scène est éclairée par deux quinquets. — Le directeur-, les auteurs et le souffleur sont assis devant la rampe. — Les artistes se tiennent sur les côtés et dans le fond.
LE RÉGISSEUR. — Voyons,place au théâtre!... Nous allons reprendre la scène des Agences de courses.... A toi, Galachet!
GALUCHET, cinquante ans, joue le compère. —
« Mais quelle est cette femme ? »
LE RÉGISSEUR. — A VOUS, Clara !
CLARA, vingt-cinq ans, petite brune piquante. — a h' Agence de courses! on me traque de toutes parts,.. y>
GALUCHET. — «. Vous voulez dire qu'on vous détraque... »
sÉRicouRT, se levant. — Pardon, mon ami..., c'est un mot, cela... Faites-le valoir!
GALUCHET. — Oh! je veux bien, moi! (Reprenant.) oc Vous voulez dire qu'on vous détraque.^
CLARA. — « Oui, monsieur; après m'avoir renvoyée du champ de courses, on me chasse de chez moi, on saisit mon mobilier, on confisque mes enjeux, on s'empare de ma personne, on me traîne devant les tribunaux et on me condamne à retourner en Angleterre I »
GALUCHET. — oc Ah ! c'cst affreux ! »
CLARA. — «c C'est révoltant ! »
LE RÉGISSEUR. — A toi, Fanuy!... (Personne ne répond.) Eh bien 1 où est-elle donc ?
UN GARÇON DE THÉÂTRE. — Mam'zcUe Fannj'? Elle n'est pas arrivée.
LE RÉGISSEUR. — Comment! à deux heures!
BOULINGRIN, doucement. — Elle est sans doute malade.
CLARA, avec aigreur. — Je ne crois pas... Comme je l'ai vue passer tout à l'heure... dans sa voiture...
l'envers d'une revue. i5
BOULINGRIN. — VoyoRs... continuoiis...
CLARA. — Oui... oui... fais semblant de ne pas entendre, va!...
GALUCHET, fredonnant :
Jardins de l'Alcazar, Délices des rois maures...
BOULINGRIN, à Galuchet. — Qu'est-ce qui vous prend, à vous?
GALUCHET. — Rien, monsieur. (Avec intention.) Je chante la Favorite.
LE GARÇON DE THEATRE. — La Voiciî... Tout le monde rit.
FANNY, entrant. — Eh bien, quoi?... Qu'estce qu'ils ont donc tous à rire?... Sont-ils bêtes !
BOULINGRIN, sévèrement. — Vous êtes en retard, mademoiselle.
FANNY. — En retard?... moi?...
BOULINGRIN. — Vojons... placez-vous... A votre réplique, mademoiselle Clara !
CLARA. — a C'est révoltant. »
FANNY, continuant. — « Révoltant! Mais ce qui m'arrive l'est encore plus!... »
GALUCHET. — a Que VOUS arrive-t-il donc? »
Valfleury entre à ce moment.
l6 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
FANNY. — Tiens, voilà Valfleury... (Elle va à lui.) Bonjour, Valfleury.
LE RÉGISSEUR. — Mademoiselle... je vous en prie, restez en scène.
FANNY. — On n'a donc plus le droit de dire bonjour à ses auteurs?...
ÉvARisTE. — Sacré Edouard, va !... Il ne vient jamais que pour nous déranger.
VALFLEURY. ■ — Ne faites pas attention à moi... Qu'est-ce qu'on répète?
FANNY. — La scène du boulevard.
VALFLEURY. — Mais elle est coupée !
TOUS, ensemble. — Allons donc !
VALFLEURY. — La ccnsurc n'en veut pas.
ÉVARISTE. — Et tu ne nous l'as pas dit?...
VALFLEURY. — J'ai cru que vous le saviez.
FANNY. — Alors, je n'ai plus de rôle, moi ?
VALFLEURY. — Dame !
FANNY. — Et vous crojez que j'accepterai cela?
BOULINGRIN. — Il le faut bien!...
FANNY. — Mais c'est une infamie! on n'a pas idée d'une horreur pareille !
ÉVARISTE. — Voyons, ma chère , ne vous échauffez pas; je vous ferai un autre rôle.
FANNY. — Un autre rôle !... un autre rôle !... Est-ce que vous me remplacerez ma toilette ?... Faites donc des frais...
L ENVERS D UNE REVUE. I7
BOULINGRIN. — Vouspourrcz l'utiliser, votre toilette.
FANNY. — Ah! elleest forte, celle-là!... Estce que vous vous figurez que j'use mes vieilles robes?
BOULINGRIN. — Si c'est une vieille robe...
FANNY, furieuse. — Non ! monsieur, c'est une robe neuve, toute neuve, que j'ai fait faire exprès pour jouer dans votre sale revue î
EXCLAMATIONS DIVERSES. — Oh ! — Sale revue! — Attrape! — C'est indigne! — Cette femme ose tout! — Qu'est-ce qu'elle a dit?...
BOULINGRIN, sévèrement. — Mademoiselle, ceci passe les bornes... et je vous déclare...
FANNY, changeant de ton. — Ah! puis... tu sais? si tu n'es pas content...
Nouvelles rumeurs. — Rires. — Tapage. — Désordre général.
ÉVARiSTE. — Et dire que c'est tous les jours comme cela!
sÉRicouRT. — Mais autrefois on n'aurait pas tolère un pareil scandale. Tenez, quand j'ai fait jouer Tout Paris en omnibus, il y avait au théâtre Montansier une nommée Rosa- Jinde...
BOULINGRIN, aux auteurs. — Mes chers amis,
je VOUS en prie, continuez sans moi... Je vais essayer de la calmer... (Il emmène Fann3\)
sÉRicouRT. — Continuez... continuez... Ça lui est facile à dire, maintenant que notre scène est coupée par la censure.
TRÉzARD, gravement. — Il faut la remplacer...
SÉRICOURT. — Certainement.... Mais par quoi?
ÉvARisTE. — Si nous faisions une scène sur la femme-médecin?
SÉRICOURT. — C'est cela! avec un couplet sur l'air de l'Apothicaire...
VALFLEURY. — Moi, je préférerais une scène sur le phylloxéra.
ÉVARISTE, criant. — Mais c'est de l'année dernière, le phylloxéra... Entends-tu?... C'est de l'année dernière !
VALFLEURY. — Puisqu'il a reparu cette année...
SÉRICOURT. — Enfin... nous chercherons autre chose... Passons au quatrième tableau. Quelle est la réplique?
LE SOUFFLEUR, lisant sur le manuscrit. — « Toutes les nouveautés littéraires... »
LE RÉGISSEUR. — AUoRs! sileuce!
GALUCHET. — J'entre par la droite, n'est-ce pas?
LE RÉGISSEUR. — Oui.., avcc VActuaUté.
l'envers d'une revue. 19
sÉRicouRT. — Où est-elle V Actualité'^
LE RÉGISSEUR. — Ne m'en parlez pas !... C'est comme un fait exprès... Ordonnance du médecin.
VALFLEURY. — Ah bah ! . . . Est-cc que?...
LE RÉGISSEUR. — Tout justc! La voilà obligée de rendre son rôle... C'est bien sa faute, par exemple!... Je lui avais prédit ce qui arriverait.
SÉRICOURT. — Comment pouviez-vous savoir?...
LE RÉGISSEUR. — Avec Cela que nous ne connaissons pas le coupable... Il n'en fait jamais d'autres!...
CLARA, soupirant. — Oh! Oui...
LE RÉGISSEUR. — Clara peut vous le dire... c'est la perte du théâtre, cet homme-là...
SÉRICOURT. — Bien! Bien!... Continuons, s'il vous plaît !
Entrée de plusieurs jeunes actrices.
BOULINGRIN, revenant à sa place. — Allez, Galuchet !
LE COMPÈRE. — œ Ohîles jolies personnes! ;a l'une d'elles.) Qui étes-vous, ma belle enfant?
LA BELLE ENFANT. — « Je suis la Femme gènantede Gustave Droz, l'enfant chéri de la Vie parisienne. »
sÉRicouRT, à Évariste. — Dites donc ! si au lieu de la Vie parisienne nous mettions le Figaro?...
ÉVARISTE. — Mais ça n'aurait plus de sens!
SÉRICOURT. — Qu'est-ce que ça fait? un journal ou l'autre... (Au souffleur.) Mettez le Figaro.
LE COMPÈRE, reprenant. — « Et ces deux jeunes filles? »
LE SOUFFLEUR, lisant le rôle de V Actualité. — «. Elles représentent l'héroïne d'un roman à sensation : Chaste et infâme. »
PREMIÈRE JEUNE FILLE, s'avançant en roulantdes yeux furibonds. — a Infâme ! »
BOULINGRIN. — Bravo !
DEUXIÈME JEUNE FILLE, sur le même ton. —
« Chaste ! »
BOULINGRIN. — Mais uou, mon enfant, il ne faut pas dire œ Chaste » comme votre camarade dit a Infâme. » Baissez les yeux et prenez un air innocent comme ceci : « Chaste ! » LA JEUNE FILLE, d'un air dégagé. — a Chaste ! » BOULINGRIN. — Ce n'cst pascela... Vous jetez le mot, comme s'il vous brûlait... Il faut prononcer lentement, en douceur... « Chaaasste! »
LA JEUNE FILLE. — « Chast ! »
BOULINGRIN. — Très mauvais!... Vous n'a-
L ENVERS D UNE REVUE
vez pas compris. Et elle n'a qu'un mot à dire !
ÉVARisTE. — C'est peut-être justement cela qui la gêne... Elle dirait mieux une phrase... (A la jeune fille.) Voyons... dites : œ Je suis chaste. »
LA JEUNE FILLE, imitant madame Judic. — a Je suis chaste! »
BOULINGRIN, sautant sur sa chaise. — Horrible ! . . . Elle ne le dira jamais. (Prenant la jeune fille par le bras.) Sapristi !... Ce n'est pourtant pas difficile. (Criant.) œ Je suis chaste ! «
LA JEUNE FILLE, pleurant. — Mais, monsieur... je... je... je le dis comme je le sens !
VALFLEURY. — Elle a raison... Laissez-la donc tranquille, cette enfant! Ne pleure pas, va, ma fille... C'est moi qui t'apprendrai à dire oc Je suis chaste. »
BOULINGRIN, au régisseur. — Qu'est-Ce qui vient après Chaste et infàine ?
LE RÉGISSEUR. — Un changement à vue pour le ballet suisse.
sÉRicouRT. — Mais il y a le Chalet pour la réplique du changement !
BOULINGRIN. — C'est juste... Le Chalet des Sapins... (Au régisseur.) C'est la petite des Variétés, n'est-ce pas?
LE RÉGISSEUR. — Oui.
BOULINGRIN. — Eh bien, appelez-la !
LE RÉGISSEUR, criant. — Le Chalet des Sapins!... où êtes-VOUS donc?... (A Boulingrin.) Elle doit être cachée dans quelque loge... (On entend le bruit d'une porte qui se ferme.) Tenez, je parie que c'est elle.;. (Cherchant à percer l'obscurité de la salle.) Voulez -VOUS répondre?
LE CHALET DES SAPINS, accourant.— Voilà!
voilà!...
LE RÉGISSEUR. — Ah! enfin!
BOULINGRIN. — Pourquoi ne restez-vous pas en scène, mademoiselle?... Qu'est-ce que vous avez à faire dans la salle?...
LE CHALET DES SAPINS. — C'est ma bottiue qui était délacée...
BOULINGRIN. — Elle sc délace bien souvent, votre bottine. (On rit.) Faites-y attention!... Allons, suivons !
LE COMPÈRE. — oc Oh! le joli montagnard! Qui es-tu? »
LE CHALET DES SAPINS. — « Le Chalet des Sapins,un nouveau livre destiné à la j eunesse. »
LE COMPÈRE. — a Et que nous montres-tu? »
LE CHALET DES SAPINS. — <t Ce quc je montre?... Regarde!... »
BOULINGRIN. — C'cst ici que vient le changement à vue ?
sÉRicouRT. — Oui... Le trouvez-vous bien amené ?
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BOULINGRIN. — Très bien.
ÉVARISTE. — Mais vous oubliez que le Chalet des Sapins se passe dans les Vosges?...
sÉRicouRT. — Qu'est-ce que ça fait? La Suisse ou les Vosges... c'est la même chose. Allons, place au théâtre pour la répétition du ballet.
Entrée des danseuses en costume de classe : jupe de tarlatane blanche, corsage de fantaisie. — Deux violons répétiteurs viennent se placer dans le coin du théâtre et commencent à jouer.
t.E MAITRE DE BALLET, pendant la ritournelle.
— Attention, mesdames, vous descendez en courant, vous vous placez en cercle, et vous formez le groupe que-je vous ai indiqué hier. Une, deux... une... Allez!... Pas mal, le groupe... Vous, là-bas, levez la jambe en attitude... Je vous ai dit de ne pas terminer le groupe avant le dernier entrechat-six des sujets... Attention, maintenant, à la ligne en biais... Allongez la jarnbe en quatrième devant... levez les bras et courbez le corps... Bon... Pas d'exagération! de la souplesse... de la souplesse!...
VALFLEURY, à Boulingrin. —Elles ne vont pas mal, ces petites.
BOULINGRIN. — Mais non!
VALFLEURY. — Comment s'appelle donc la troisième à gauche?
BOULINGRIN. — Ah ! VOUS VOUS 3'' intéressez?
VALFLEURY. — Oul... j'adore la danse.
LE MAITRE DE BALLET, à une jeune danseuse. —
Tiens, mon petit chat, ce n'est pas difficile. Tu arrives avec ta corbeille... Bien... Tiens ton genou demi-plié en terre... C'est cela... Tu avances ta corbeille hardiment... — ne la garde pas sous ton nez... — et tu souris au seigneur... sans perdre le public du regard... Allons, allons! plus franc, ce sourire... Boif... A vos places! (Au directeur.) Ça ira, n'est-ce pas?
BOULINGRIN. — Oui, c'est tout cc qu'il faut pour un ballet suisse.
Le maître de ballet fait un signe; toutes les danseuses s'envolent.
BOULINGRIN. — Continuons!... (Appelant.) Galuchet!
GALUCHET. — Présent !
BOULINGRIN. — Suivcz, moii petit... C'est l'acte des théâtres.
GALUCHET. — Nous reprenous l'acte des théâtres?... Eh bien, merci!... Qu'on nous donne des matelas, alors!
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BOULINGRIN. — Quelle heure est-il donc?
LE régisseur. — Cinq heures.
BOULINGRIN. — Déjà !
GALUCHET. — Comment! déjà?... vous n'en avez pas assez?
UN ACTEUR. — Je commence le spectacle, moi.
BOULINGRIN. — Eh bien, allez-vous-en...
Nous répéterons demain à une heure. Vous entendez, Crochard?
LE RÉGISSEUR. -^ Oui, mousieur.
BOULINGRIN, aux auteurs. — Maintenant, vous me referez une scène pour Fanny? (Mouvement des auteurs.) Ah ! voyons, VOUS ne pouvez pas lui refuser cela! C'est une femme qui a beaucoup d'action sur le public... Demandez plutôt à Valfleury. .. Tiens, où est-il donc?
sÉRicouRT. — Je ne sais pas... Il a disparu pendant que vous parliez au régisseur.
BOULINGRIN. — Il doit être au foyer... Allons-y.
Ils sortent. — La scène reste vide. — Moment de silence.
LA VOIX DE VALFLEURY, derrière un portant. —
Allons, dis-le encore : a Chaste... je suis chaste. »
1i6 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.