‹ Scènes de la vie des États-UnisChapitre 5 sur 8 · LES ANGES DE LA TERRE · texte numérisé non relu

LES ANGES DE LA TERRE

Pourquoi les anges ne viendraient-rils pas du royaume de gloire — pour visiter la terre, comme ils faisaient dans les anciens jours, — dans les temps de TÉcriture suinte et de l'ancienne histoire? — Les cieui sont-ils plus éloignés, ou la terre est-elle devenue plus froide?

1. Miss Julia Wallace, de Waterbury, Vermont, est le véritable auteur de ces vers, qu'on peut compter parmi les plus beaux qu'ait produits la poésie américaine. Nous espérons que miss Wallace excusera la liberté que nous avons prise de les introduire dans ce récit, et que le lecteur nous saura gré de Tavoir fait.

Souvent j*ai regardé , pendant que les nuages , qui couvrent le soleil, — glissaient, ondoyants comme les bannières d'une armée qui passe, — pour saisir la Jueur de quelques blanches ailes qui se hâtaient — le long des confins du ciel ardent.

Et souvent, quand les étoiles de minuit, dans leur froid éloignement, — éclairaient tranquillement, j'écoutais longtemps et tard ; — mais le pouls de la nature bat avec un calme solennel — sans apporter aucun écho des chants du séraphin.

Est-ce que leur dernière hymne fut chantée à Tair de Bethléem , — quand d'autres astres se sont obscurcis devant cet astre-là? — Leur présence s'esl-elle manifestée pour la dernière fois dans la prison de Pierre, — là où les martyrs contents firent entendre leurs dernières hymnes?

Non ; la terre a des anges , bien que leurs corps soient pétris — de la même matière qui forme ceux qui sont sur celte terre ici-bas. — Bien que la voix leur manque et que leurs bridantes ailes ne soient pas déployées , — nous les reconnaissons à la lumière divine de leur front.

J'ai vu un ange dont l'éloquence entraînante — trouvait un puissant écho dans le cœur humain , — qui méprisait les caresses de la richesse et de l'aisance, — a6n que l'espérance pût atteindre les opprimés qui souffraient.

Et à côté de lui marchait une forme de beauté — qui jetait de douces fleurs sur le sentier de sa vie, — et que lui regardait: avec tendresse et amour comme le plus agréable des devoirs. — Je rappelais un ange; mais lui, il l'appelait sa femme.

Ohl maint esprit qu'on ne connaît pas marche sur la terre, — et, lorsque son voile de tristesse sera soulevé, —

il8 ACACIA.

s'élèvera vers le ciel avec des ailes libres , — et portera sa gloire comme une couronne d'étoiles ' I

Lucy fut vivement applaudie , et Deborah , charmée de ce succès, qui n'était pas dû enlièi'cment à ses vers, chercha des yeux le révérend John Lewis . pour lui faire partager son triomphe ; mais le docteur était parti sans avertir personne. Nous le retrouverons bientôt.

Acacia n'applaudit pas. Il était plongé dans une extase divine.

« Voilà, disait-il, la femme qu'il me faut. Seraije aimé d'elle ? »

Le souvenir de Julla traversa son esprit comme un remords.

« Bah ! elle se consolera. »

Ce fut le terme de ses réflexions. Il se livra tout entier au plaisir d'admii^r sa nouvelle idole

Quand elle eut chanté, Lucy descenditdansle jar-

1. Nous croyons devoir citer le texte anglais des deraière* strophes du poëme de miss Julia Wallace :

I bave seen one, whosc eloqudoco commandlng

Roused ihe rich echoes of ibe liuraan breast, The blandishment of wealth and eaae with standing,

That hupe might reaob tbe suffering and opprested.

And by bis side ihere moTed a forro o( b«attty,

Slrewing sweet flowers along bis patb ollife, And looking up witb meek and love-lest duly; I called lier angel, but be called btr wife.

, many a spirit walks tbe world unbeeded,

Tbat, when its veil of sadness is laid down, Sball soar aloft with pinions unimpeded,

And wear its glory like • sttry çrowo I

ACAGiA. ilD

din. Acacia la suivit , et marcha quelque temps en silence à côté d'elle.

« Ai-je bien chanté? dit-elle pour rompre le silence.

— Gomme ces anges dont vous parlez, » répondit Acacia.

lia réponse était vulgaire , mais l'accent indiquait quelque chose de plus qu'un compliment banal. Elle le sentit, et voulut détourner la conversation.

« Deborah est un grand poêle , et Ton trouve en elle quelque chose de l'inspiration des prophètes.

— Je vous crois sur parole : je connais trop peu les prophètes et la poésie pour en juger ; mais tous ceux qui ont entendu la musique Tonl trouvée admirablîe.

— Gomme la musicienne, n'est-ce pas ? dit Lucy en riant. Eh bienl la musique est de moi. Récriezvous, si vous voulez, sur mon génie. C'est du Beethoven tout pur, n'est-ce pas ?

— Miss Lucy , dit le Français avec émotion , me confondez-vous avec la foule des faiseurs de compliments î Suis-je si peu connu de vous ?

*— Je sais que vous êtes un ami véritable, et celui de tous que mon frère aime le mieux.

— Ne suis-je pas au^si des vôtres, miss Lucy î

— Quelquefois. Deborah a des préventions contre vous, et Deborah se trompe rarement. »

i20 ACACIA.

Acacia sentit son cœur battre fortement. Voici, pensa-t-il, le moment critique.

« Qu'est-ce qiie miss Deborah peut me reprocher ? dit'ii avec une feinte insouciance.

— Cherchez vous-même.

— Voyons, reprit-il, faisons mon examen de conscience. D'abord je suis né à Brives en Limousin, et non pas dans les vertes forêts du Kentucky. Ai-je deviné?

— Non, ce n'est pas cela.

— Je parle anglais comme les Anglais parlent français.

— Ce n'est rien. Cherchez encore.

— Je ne suis pas méthodiste.

— Vous pouvez être impunément baptisle, anabaptiste, morave ou quaker; elle passera condamnation sur ce chapitre.

— Malheur à moi ! Je suis né cathohque , apostolique et romain, et j e dine quelquefois avec l'abbé Bodini. Paut-il pour cela me mettre à mort? L'abbé est si bon convive, si gaij si aimable pour tout le monde ! En vérité, miss Lucy, me reprocher l'amitié que j'ai pour mes amis, c'est une cruauté abommable.

— On ne vous reproche pas cette amitié, quoiqu'elle soit condamnable aux yeux de Deborah ; on ne vous reproche même pas votre papisme, qui n'est pas trop invétéré; mais ma sœur se plaint que vous n'ayez pas de religion.

ACACIA. i21

— Quelle injustice I dit Acacia. Je les ai toutes.

— Ne riez pas , monsieur ; Thomme qui n*a pas de religion est comme un pilote sans boussole, qui navigue au hasard sur la mer agitée....

— Je reconnais le style de miss Deborah. Au nom du ciel , miss Lucy, ne vous laissez pas prendre à CCS accusations sans fondement. Je ne suis d'aucune secte; c*est la faute de mon siècle et de mon pays. La foi est un présent du ciel ; la vertu seule est l'œuvre de l'homme.

— Êtes-vous bien sûr d'être vertueux?

— Je ne sais. Quel est l'homme assez sûr de lui pour se rendre un pareil témoignage! J'ai fait du bien quelquefois , et je n'ai jamais fait de mal que pour ma défense personnelle : est-ce de la vertu î Je ne le crois pas, car il n'y a pas eu sacrifice, et je n'ai fait qu'obéir à l'instinct de ma conscience.

— Quoi I vous n'avez jamais trompé personne ?

— Non, personne.

— Ni homme ni femme ? Pas même miss Alvarez? »

La voix de Lucy tremblait ; son cœur était oppressé. Elle attendait la réponse d'Acacia avec une anxiété douloureuse. Tout le monde savait que Julia était la maîtresse du Français ; Lucy seule doutait encore, ou plutôt elle cherchait à douter. Acacia hésita quelques secondes. Devait-il mentir? devait-il avouer la vérilé et perdre à jamais toute espérance î

iSS ACACIA.

Plus d*un héros a subi cette épreuve , et ne s'en est pas tiré avec honneur.

« Pouvez*vous le croire? dlt*>il enfin. Miss Alva« rez est une amie tendre et dévouée, rien de plus. Je Tai tirée des mains de Oraig, c'est mi service que son âme généreuse n'oubliera Jamais. Je l'aime comme une sœur. »

Acacia était sincère. Au moment même où il par* lait, il croyait n'avoir jamais aimé Julia autrement, tant le nouvel amour avait effacé la trace de Tanoien* Cette demipsincérité ne satisfit pas entièrement la jeune fille , mais elle n'osa pas pousser plus avant ses questions. C'était déjà se hasarder beaucoup que de prononcer ce nom redouté de Julia ; c'était avouer un intérêt plus vif que la curiosité. Elle le sentit, et se repentit trop tard de son imprudence. Acacia s'en aperçut également, et en conçut un heureux au« guire* Tout en feignant de ne pas remarquer le trou* ble de miss Andersen, il s'étudia à la rassurer : il parla de miss Alvarez avec estime et amitié, mais froidement. Enfin il employa tout l'art dont il était capable pour la persuader, tl laissa voir, sans prononcer le mot d'amour, qu'il aimait passionné* ment Lucy; il dit tout et ne hasarda rieU' La nuit et la solitude donnaient plus de force et de chaleur à ses discours. Lucy Técoutait en silence, émuci troublée, mais non convaincue. Miss Alvarei était entre elle et le Français. Lucy voulait croire aux

paroles de son amant, et elle doutait invinciblement. Acacia se mit à genoux devant elle, et sans savoir comment, entraîné par sa passion , oubliant Julia et tout l'univers , lui demanda de le prendre pour époux. Elle s'enfuit sans répondre.

« Que dois-je espérer ou craindre ? dit-il en se voyant seul. S'est-elle enfuie parce qu'elle me craint, ou parce qu'elle m'aime ! Qui peut savoir ce qui se passe dans le cœur d'une femme î »

Au milieu de ces incertitudes, il rentra dans la maison et se perdit dans la foule des danseurs. Ses yeux cherchaient ceux de la jeune fille, qui prenait soin de l'éviter. Vers deux heures du matm , Jeremiah lui dit :

« Où est John Lewis ? Il a disparu subitement. Lui serait-il arrivé quelque malheur ? »>

Bientôt après, tout le monde prit congé de la famille Andersen. Le révérend n'était pas retrouvé. Acacia revint chez lui paisiblement. Il réfléchissait à la promptitude avec laquelle il venait de décider du destin de sa vie, et il en ressentait des remords.

« Comment ai-je pu oublier en un instant Julia ? se disait-il. A quoi donc tient l'amour le plus vrai et le plus solide î Ne l'ai-je pas aimée plus que tout l'univers ? N'ai-je pas été trois ans le plus heureux des hommes ? Julia n'est-elle pas la plus gaie et là meilleure des femmesî et, si Lucy n'existait pas, ne serait-elle pas la plus belle? Que deviendra-t-elle si

je l'abandonne? Ingrat! cœur dénaturé que je suis! Est-ce parce quelle a dans les veines quelques gouttes de sang noir? Que m'importe? En France, qui le saurait î Est-ce le Sherman qui me gêne? Le pauvre diable, depuis longtemps, ne gène plus personne. Qui m'oblige d'ailleurs de l'épouser?.,. Ah! Lucy, Lucy, je crains que vous ne m'ayez fait commettre une grande sottise et une odieuse ingratitude. »

Tout en rêvant , il marchait au hasard. La lune, qui était levée depuis une heure , éclairait tous les objets. Il entendit fermer avec précaution la porte de sa propre maison, et vit un homme qui se glissait le long du mur en cachant son visage. Aussitôt il craignit quelque complot de Craig, et voulut éclaircir l'affaire sur-le-champ. Il courut sur le fuyard, le saisit, le força de se retourner, et resta stupéfait en reconnaissant l'Anglais , dont la lune éclairait en plein le visage. Il eut le cœur serré d'un terrible soupçon , mais il dissimula sa pensée.

« Eh bien! cher John, dit-il, d'où venez-vous ainsi ? Pourquoi fuyez-vous les félicitations de miss Deborah et celles de vos amis ? »

Lewis perdit contenance.

« Êtes-vous muet, continua Acacia, ou ne parlezvous qu'en chaire ? Vous avez voulu voir la forêt au clair de lune. Elle est magnifique, n'est-ce pas?

— Magnifique, en effet, dit l'Anglais; je n'ai rien vu d'aussi beau.

— Est-ce que vous n'avez pas de lune, dans votre pays? Ah! John, prenez garde; ces sorties nocturnes feront tort à votre réputation. Voyons, avouezle, vous.venez de prêcher la doctrine de Swedenborg à quelque mulâtresse d'humeur ifacile. Entre hommes, cela peut s'avouer. N'ai-je*pas deviné?

— Mon cher monsieur, dit Lewis, permettez-moi de vous quitter. La nuit est froide , et je crains les rhumatismes.

— Une nuit de juillet! au Kentucky! Y pensezvous ? Croyez-vous être dans votre brumeuse Angleterre ?

— J'ai mal dormi la nuit dernière, dit l'Anglais en se dégageant des mains d'Acacia , je vais me coucher. Bonsoir, ou plutôt bonjour, car le soleil va paraître »

Et il s'enfuit. Le lingot soupira.

« Allons, dit-il, Julia se consolera plus aisément que je ne l'avais cru. Elle prend* les devants. Ah! fille folle, méritai?-tu d'être aimée? »

Qu'on explique si l'on peut cette contradiction. Acacia était bon homme , doux , gai , facile à vivre, modeste même, ni exigeant ni jaloux. A minuit il n'était préoccupé que de détacher de lui sans secousse la pauvre I Julia. A trois heures, il croit qu'elle s'est consolée d'avance, et il en est inconsolable.

, Il entra sans frapper dans la chambre de Julia.

iSa ACACIA.

Elle veillait eDCore, tout habillée. Au bruit » elle se retourna, et posa son livre sur la table.

« Je t'ai attendu toute la nuit, dit-elle d'une voix dolente. Pourquoi m'as-lu laissée seule si longtemps ?

— On m'a retenu. Deborah voulait valser, polker, rédower, que sais-je? J'ai tourné sur moi-même comme un derviche, et je reviens harassé. Quel livre lisais-tu là tout à l'heure ?

— C'est La Bruyère, auteur très-profond. Il a découvert que les hommes sont ingrats,

— Ne dit-il pas aussi que les femmes sont coquettes?

— Je n'ai pas lu ce passage-là.

— N'est-il venu personne?

— Eh ! qui pourrait venir voir une pauvre recluse ?

— Tout le monde; l'Anglais, par exemple.

— Qui ? ce grand swedenborgien aux favoris rouges ? Est-ce que cela compte ? Il m'a, je crois , honorée d'une visite et d'un long discours sur les puissances et les dominations , qui sont des esprits d'un ordre fort supérieur aux archanges et aux chérubins. Je me suis mise à b&iller» je ne sais pourquoi, car je n'écoutais paS| et j'ai failli me disloquer le nerf.,., comment appelles-tu cela, toi qui es savant ou qui as fréquenté des savants ?,.. ah ! j'y suis, le nerf zygomatique. Il s'en est aperçu.

et, pour me réveiller, il m'a parlé des volcans de la lune. Ma foi, cela m'a achevée. J'ai profité de ce qu'il était descendu dans un cratère pour en mesurer la hauteur et la largeur, et je me suis com«modément étendue dans mon fauteuil. Demande le reste à ma femme de chambre. Je m'éveille au bruit de tes pas. »

Ce petit discours fut débité d'un ton leste et aisé qui aurait trompé tout autre que le sage lingot. Malheureusement il avait trop d'expérience pour n'être pas défiant. Il feignit pourtant d'y croire, content peut-être d'avoir trouvé un prétexte pour rompre à volonté» Il baisa la main de Julia, et, sans prendre de repos , alla visiter sa fabrique de poudre.

Or, voici ce qui était arrivé à miss Alvarez pen» dant l'absence de son amant.

Le docteur John , insensible à l'amour de Deborah, avait tout d'un coup imaginé de déclarer sa flamme à miss Alvarez. L'amour est une maladie contagieuse comme le choléra. John songea que l'heure était favorable, que la nuit était sombre, que le Français était occupé à danser, que Julia» non invitée à la fête à cause de son origine africaine , devait être seule ; enivré du parfum des fleurs, de la musique, peut-être aussi des fumées du punch, il sortit, décidé à connaître son sort cette nuit même.

Il n'eut pas fait vingt pas dans la rue que cette ardeur soudaine se refroidit. Quel prétexte donnera-t-il pour se présenter chez miss Alvarez àrune heure aussi avancée ? Si elle l'aimait, peut-être lui pardonnerait-elle; mais quel gage avait-il de cet amour ? «« Et si elle est la maltresse d'Acacia, comme tout Oaksburg le prétend , pensait John , de quel œil me verra -t-elle, moi qui marche sur les brisées d'un ami ? Non ! s'écria-t-il , Julia est la plus pure des femmes. C'est sa malheureuse origine qui l'expose à tant de calomnies. Et s'il est vrai qu'elle ait un amant.... »

Il hésita. Tout le monde n*est pas d'humeur à inii ter ce personnage héroïque qui, suivant l'étonnante expression d'un grand poêle, refait avec son amour une virginité. Il hésita longtemps, mais l'amour l'emporta. «Jeraime,dit-il, et l'aimerai toute ma vie. Qu'importe le passé ? Je l'emmènerai dans l'Inde et nous vivrons heureux. Si elle était veuve d'un vrai mari, l'aimerais-je moins pour cela ? Oui, une créature si belle et si parfaite ne doit pas vivre plus longtemps dans cet abaissement. Je* veux rendre à Dieu une âme que l'ignorance seule et la faiblesse ont éloignée du devoir, et je vais l'enlever à la pernicieuse influence d'Acacia. Qu'importe l'opinion des hommes ? Je saurai braver leurs moqueries. Qui donc oserait insulter une Anglaise, femme d'un citoyen anglais ? »

ACACIA. i2d

Sur ce, ayant pris une résolution ferme de ne point reculer , il entra d'un pas rapide chez miss Julia.

Dick veillait.

« Puis-je voir miss Alvarez ? dit John.

— Monsieur, il est bien tard.

— Dis-lui que je viens pour une affaire importante.

— Est-ce qu'il serait arrivé quelque chose à M. Acacia î demanda Dick d'un ton d'inquiétude.

— Eh bien ! Dick, vous m'interrogez, je crois, » dit l'Anglais avec hauteur.

Dick offensé s'assit.

«Monsieur, dit-il, mon devoir est d'ouvrir la porte, et non pas de répondre aux questions du premier venu. Vous me traitez comme un laquais anglais. Je suis esclave, monsieur; je ne suis pas laquais, ni Anglais, grâce au ciel ! Demain, s'il plaît à Dieu, je puis être citoyen américain, et un citoyen américain vaux mieux qu'un lord. Je ne connais ici que ma maîtresse miss Alvarez, que je sers par pur dévouement, comme tous les nègres ^ qui sont ici , et M. Acacia, à qui nous devons tous d'appartenir à une si bonne maîtresse. »

Ayant tout dit, le mulâtre se croisa les bras de Tair d'un philosophe qui a lancé un argument sans réplique,

« Insolent I » dit l'Anglais en levant la main sur lui .

i90 ACACIA.

D'un bond, Dick fui hors de porlée.

«Monsieur, dit-il, grâce au ciel, personne ne m'a encore frappé. Ne donnez pas l'exemple. Je suis très-fort, et, s'il me plaisait de vous mettre en capilotade, l'opératiop ne durerait pas cinq minutes. Ma mère était forte comme un cheval, mon père était méchant comme un tigre, et moi «leur fils, j'ai la force de l'un et la férocité de l'autre. Ne me tentez pas, s'il vous plaît.

— Parbleu, pensa l'Anglais, je suis bien fou de menacer ce pauvre garçon. Que diraient les sociétés abolitionistes de Londres, si elles savaient comment je prêche d'exemple au Kentucky ? »

Cependant il voulut entrer dans l'intérieur de la maison. Dick, qui le guettait, se plaça tranquillement sur son chemin.

« Monsieur, dit-il, vous n'entrerez pas. »»

Ce mot ébranla le flegme de l'Anglais, et il se n)it dans la pose du boxeur. Dick l'imita, et ils allaient en venir aux mains, lorsqu'unç jeune fille de couleur parut.

« Eh bien! Dick, pourquoi barrez- vous le passage à ce gentleman ?

— Parce qu'il n'a pas voulu répondre à mes questions et qu'il m'a menacé de me battre,

— Laissez-le passer, Dick ; c'est miss Alvarez qui le veut. »

Le mulâtre céda la place en grognant. Cette scène

pourra paraître incroyable à ceux qui ne connais^ sent pas la fistmiliariié des nègres avec leurs mal Irôs aux États-Unis. Cette familiarité est la plus grande compensation de Tesclayage.

Miss Alvarez reçut John Lewis dans le salon, partagé en deux par une demi-cloison qui fait partie de la plupart des maisons confortables des États-Unis. Elle était assise devant son piano et jouait une symphonie de Haydn. John s'avança en saluant avec un certain embarras.

« Quoi ! c'est vous , monsieur ! dit-elle avec une feinte surprise. Quel bon vent vous amène î

-^ Le désir de vous voir, miss Alvarez, et de vous parler de choses qui intéressent votre bonheur.

— Asseyez-vous, monsieur, et dites -moi ces choses si intéressantes. Je meurs d'impatience de vous entendre.

— Miss Alvarez, dit l'Anglais d'un ton grave, êtes-vous heureuse î

— Assurément, monsieur, dit-elle en riant. Je suis jeune, je suis riche, je me porte bien, j'ai des amis que j'aime et dont je suis aimée. Que peut-on désirer de plus î

— Vous n'avez pas de peines secrètes ?

— Pour quoi faire ? Cela est bon pour les femmes nerveuses et phthisiques, qui tourmentent leurs maris de leur mauvaise humeur, qu'elles appellent poésie incomprise. Je ne suis pas si savante, et,

quand je suis heureuse , je remercie la Providence, et je ne lui demande que de me garder sa protection,

— Quoi ! votre cœur est toujours content, et votre conscience toujours tranquille ?

— Toujours. Mes peines de cœur durent cinq minutes, juste le temps de faire appeler M. Tabbé Bodini et de les lui confier. C'est le meilleur homme du monde et le plus gai. Il est toujours pourvu de petites recettes qui guérissent radicalement toutes les douleurs du corps et de l'esprit.

— Oui , les prêtres papistes ont des secrets merveilleux pour séduire lesprit des femmes crédules.

— Je vous remercie, monsieur, du compliment.

L'abbé Bodini n'a pas de secrets merveilleux ; il est bon homme, voilà tout. Quand il me voit pleurer, il prend son mouchoir et pleure avec moi , et plus que moi ; quand je suis gaie, il a toujours quelque bonne histoire à me conter qui nous fait rire aux éclats. Il aime ceux qu'il console ; il ne cite point la Bible : il ne dit les psaumes qu'à vêpres , et en latin, de peur d'attrister les gens; il mange et boit volontiers hors le temps du carême; enfin il est aimé de tout le monde : voilà tout son secret. J'ignore s'il est savant. Acacia, qui s'y connaît , dit qu'il cracherait du grec et du latin s'il le voulait, et qu'il parlerait exégèse et antinomie comme un savant allemand, mais qu'il se tait par discrétion. Je lui en

sais gré, sans le mettre à l'épreuve.... D'où viennent, je vous prie, toutes ces questions? Votre air grave m'épouvante. Auriez-vous dessein de me convertir ? Je me récuse. Je vous préviens que Swedenborg ne me plait pas du tout, et que la pensée de me trouver tout le jour en contact avec les esprits me fait tressaillir. Ce matin, vous avez dit de fort belles choses ; mais si vous deviez les répéter ce soir, vous me feriez beaucoup de peine. Il est minuit ; c'est l'heure des fantômes; ma provision d'eau bénite est épuisée , et je ne veux pas défier un ennemi insaisissable. »

delà fut dit avec une grâce parfaite et un sourire qui eût déridé tout autre que le docteur John; mais il avait résolu de pousser sa pointe, et rien ne pouvait l'arrêter.

€ Quoi ! dit-il, ne sentez-vous pas le vide de votre cœur î La jeunesse, la santé, la beauté, la richesse, suffisent-eUes à tous vos désirs , et votre âme immortelle n'aspire- 1 -elle pas à quelque chose de plus î

— J'aspire à la vie étemelle quand mon tour sera venu de quitter cette vie périssable. Est-ce là ce que vous voulez dire ?

— Miss Alvarez , avec une âme si bien faite pour aimer, ne connaîtrez- vous jamais l'amour ? »

Un nuage assombrit le visage riant et doux de la belle Julia.

K»Mi»8 AlvarcE, continua LeWis d'un ton passionné Je vous aime.

— Que dirait Swedenborg s'il vous entendait ? dit Julia. Son ombre vénérable n'en serait-^^Ue pas scandalisée ?

— Ne riez pas, chère miss Alvare2, dit l'Anglais. Oubliez que je suis ministre et protestant, et écou-* tez-moi. Au milieu de toutes les félicités dofit la Providence vous comble, une seule vous manque : c'est la famille. La jeunesse est rapide et fbit comme une flèche légère, traînant après elle la beauté. Que^ reste-t-il alors à la femme qui n'a ni mari ni enfants ? Dieu ne nous a pas faits pour Vivre seuls , mais pour glorifier son saint nom et perpétuer notre race, dont il a daigné faire l'humble in-» strument de ses desseins. Je vous aime, miss Julia, plus qu'une mère et qu'une sœur; je vous aime comme la seule personne qui réalise pour moi le divin accord de toutes les qualités qui sont nécessaires à l'épouse. Je suis venu au Kentucky pour prêcher l'abolilion de l'esclavage , et je me vois esclave à mon tour, esclave volontaire, il est vrai, mais d'autant plus asservi que j'ai moi^^méme forgé ma chaîne. »

Je ne rapporterai pas toute l'boméUe de Lewis ; elle pourrait ennuyer le lecteur. Le docteur John était un savant homme, mais sans bornes dans ses discours; il était, comme dit un sage, de ces ora*

AQACfA. i3$

leurs dont le$ phrases ne sont Béparée? que par ées virgules. Il fut logique , érudit> biblique, éloquent quelquefois > car il aimait d'un amour yrai, malgré l'épaisse cuirasse tbéologique dont il était revêtu* Si le cœur de Julia eût été libre, Letvis aurait gagné sa cause; mais la belle Espagnole aimait encore Acacia. Un instinct de coquetterie féminine lui défendait de donner nettement son congé à l'An* fiais, et la sincérité de son cœur l'empêebait de lui donner des espérances. Elle louvoya avec grâce, inanœuvrant adroitement pour ne heurter sa barque fragile contre aucun écueil; elle n'avoua pas qu'elle aimait ailleurs, elle promit encore moins de «e laisser fléchir; elle iilsinua tout, sans rien affirmer. Elle joua à merveille le rôle de Célimène, rôle admirable et difficile, que les Américaines jouent plus souvent et plus volontiers que toutes les autres femmes de la terre; mais elle le joua sans y mêler rien d*odieux ou de faux ; elle sut ne pas mentir et ne' pas dire toute la vérité. Tantôt sa molle langueur, sa grâce nonchalante, une certaine mélancolie dont elle savait user avec réserve et qui n'était chez elle qu'un attrait de plus, donnaient à Lewis l'idée d'une jeune fllle sensible et tendre qui n'avait pas encore rencontré le héros de ses rêves ; tantôt sa gaieté, son esprit vif et piquant, sa manière toute française (elle avait vécu deux ans à Paris avec M, Sherman et passait pour sa femme)

d*envisager la vie » lui prêtaient un charme inexprimable.; Elle jouait avec hewïs comme le chat avec la souris, le tournant, le retournant sous sa griffe charmante, puis le rebutant et le ramenant d'un mot. En deux heures , le bon docteur John était devenu comme une p&te molle qu'elle pétrissait à volonté : délicieuse enchanteresse qui dé* ployait dans un village du Kentucky des grâces et un esprit qui lui eussent donné l'empire de la mode à Paris, chef-lieu du monde civilisé.

Lewis sortit enfin, ravi, ébloui, fasciné, comme un enfant à qui l'on vient de montrer la lanterne magique.

«Quoi qu'il arrive, dit-il, Je vous aimerai jusqu'à la mort. »

C'est dans ces dispositions d'esprit qu'il rencontra son ami Acacia et qu'il voulut le fuir. On a déjà vu que ses précautions furent vaines.

Cette scène de coquetterie, que miss Alvarez croyait innocente , devait avoir des suites bien funestes. Acacia, qui se crut trahi , sentit se réveiller sa tendresse pour Julia ; il était trop fier cependant pour faire d'inutiles reproches. Il fut indigné de la conduite de l'Anglais, sans réfléchir qu'il lui avait laissé le champ libre , et que John Lewis , à qui il avait attesté l'innocence de sa liaison avec miss Alvarez, pouvait légitimement l'aimer. Sa première pensée fut de le punir d'une manière terrible; puis

il se dit qu'il devait à son ancienne maîtresse, qu^il voulait abandonner, de ne pas lui ôter son nouvel amant ou son mari. Il s'avoua qu'il était justement puni de son inconstance, que Julia était libre, et il résolut de ne pas gêner ce qu'il croyait être son bonheur. Le lingot alla trouver Jeremiah.

^ « Mon cher ami , dit-il , je pars dans une heure pour Cincinnati. Veille, je le prie, sur mes affaires et sur Craig. S'il arrive quelque chose de nouveau, tu m'avertiras par dépêche télégraphique. Je laisse à Lewis le soin de rédiger mon journal pendant mon absence. Prie-le de laisser à la porte du journal ses opinions abolitionistes et toutes ses excentricités bibliques. La moindre négligence pourrait causer des malheurs irréparables. »

Il donna les mêmes instructions à Lewis , sans lui témoigner aucun ressentiment. Le docteur John crut, à voir sa tranquillité, qu'il ignorait tout. Puis Acacia partit sans dire adieu à Julia ni vouloir la prévenir, dans la crainte de l'obliger à quelque mensonge. En sortant d'Oaksburg, il était à cheval, et tourna plusieurs fois les yeux sur la maison de miss Alvarez. C'est là qu'il avait vécu si heureux pendant trois ans. Pourquoi avait-il amené ce maudit Anglais, cause de tous ses malheurs ? il ne songea point à s'accuser lui-même d'infidélité. Quel est le juste qui examine attentivement ses fautes en même temps que celles d'autruî ?

Hélas ! il pouvait revenir. Un mot de Julia eût tout apaisé, tout réparé; mais le destin jaloux le voulait ainsi : Jupiter aveugle ceux qu'il veut perdre.

Miss Alvarez fut troublée jusqu'au fond du cœur en apprenant le départ de son amant. Pour la première fois, il partit sans lui dii:e adieu. Elle versa d'abondantes larmes, dont le pauvre Carlino luimême ne pouvait tarir la source.

c II ne m'aime plus, disait*elle, mon bon abbé. II ne m'aime plus, et je n'ai d'autre tort que de Ta* voir trop aimé. »

Carlino lui répondait par le mot de Panurge : Mariês^V(niê doneques. Impuissant remède quand Tamour s'en va l

Quelques jours après, elle reçut de Cincinnati la lettre suivante :

«< JuiUet 1856.

« Tu m'as trahi, Julia : adieu pour toujours. Je ne te reverrai que lorsque tu auras épousé ce Lewis. Perfide ! pourquoi ne pas m'avouer que tu l'aimais ? Je t'aurais rendu la liberté. Malheureuse-* ment tu as voulu me tromper. Serons-nous encore amis après avoir été si longtemps un seul et même cœur î Dans l'incertitude , je t'envoie un compte détaillé de ti fortune^ qui est de sept cent mille dollars. Adieu, Julia. »

Celte lettre mit le comble à la douleur de miss Alvarez. Elle écrivit sur-le-champ à son amant pour se justifier et le supplier de revenir ; mais Acacia ne devait jamais recevoir cette réponse. Le lendemain du jour où Julia écrivit, Jeremiah Andersen adressait au lingot à Cincinnati la dépêche télégraphique que voici :

« Oaksburg, 29 juillet 1856.

« Oaksburg est en feu. Miss Alvarez a disparu, le t'attends mercredi prochain* »

Un quart d'heure après, Acacia montait en checoin de fer.

c:::q«^cp

Liberté de la presse. — Théorie et pratique.

Aussitôt que le départ d'Acacia pour Cincinnati fut connu, Graîg et son complice Applelon firent leurs préparatifs pour enlever Julia.Il fut résolu que Craig accuserait Lewis d'être abolitioniste , qu'il exciterait contre lui une émeute formidable de tous les propriétaires d'esclaves, et qu'à la faveur du tumulte, et pendant la nuit , Appleton pénétrerait dans la maison de miss Alvarez. Une barque préparée d'avance devait servir à l'enlèvement.

« Que ferai-je de cette belle éplorêe ? dit Appleton.

— Ce n'est pas à moi de te dicter ta conduite, répondit Craig. C'est une belle fille , toute cousue de dollars, et tu seras bien maladroit si tu ne sais pas te faire épouser.

— Je vous entends, et je jure que de gré ou de force elle sera ma femme.

— Tu oublies l'essentiel.

— Quoi donc ? reprit Applelon avec un rire brutal; son consentement peut-être ? Je m'y prendrai de telle sorte qu'après qu'elle aura passé par mes mains, son amant lui-même ne voudra plus la revoir.

— Ce n'est pas cela, dit Craig. Tu oublies de me faire ma part dans l'entreprise.

— Dix mille dollars, est-ce assez ?

— Dix mille dollars l la femme seule en vaut douze , et sa fortune est de plus de sept cent mille dollars.

— Sept cent mille dollars ! C'est une jolie somme, dit Appleton* Eh bien 1 que dites -vous de cent mille ?

— J'en veux trois cent mille; sinon, rien de fait. Je te relire ma protection, et j'avertis miss Alvarez.

— Vous n'oseriez pas ! » dit le géant en grinçant des dents et tirant de sa poche un bowie-kmfe.

Isaïic se mit à rire.

« Il y a plaisir, dit-il, à rendre service à des amis qui sont toujours prêts à vous éventrer pour un mot. Grosse brute, ours au poil rebroussé, crânô sans cervelle, que feras-tu sans nloi î où trouveras-tu un asile î »

Appleton sentit la force de ces paroles.

« Pourquoi, dit-il en grognant, m'avez-vous menacé de me dénoncer ? »

; Craig le calma et lui fil signer un bon de trois

ikl ACACIA.

cent mille dollars, payable après le mariage. Bès le lendemaih, il attaqua violemment John Lewis dans le Herald of Freedém. Deux ou trois autres journaux du voisinage, payés par lui , accusèrent l'Anglais d'être venu au Kentucky pour soulever les esclaves contre leurs maîtres* Acacia fut représenté comme le complice naturel de cet horrible dessein. La France et l'Angleterre, jalouses de la prospéinté desËtats-^Unis, avaient résolu de ruiner les États du Sud par l'émancipation des nègres« Les gêné* reux citoyens du Kentucky, l'élite de l'Union américaine , devaient être les preiftières victimes de cette entreprise atroce. L'Europe, qui redoutait leur courage, voulait les faire égorger, et, sur leurs cadavres, fonder un nouvel empire d^Halti.

. Dès son premier sermon, Lewis avait trahi ses intentions perfides. Il avait déclaré l'esclavage une chose Immorale ; la prudence seule l'avait empêché d'aller plus loin : il tâchait d'accoutumer peu à peu les esprits à ces doctrines subversives de tout ordre social ; plus tard il jetterait le masque et proclame* rait la guerre civile dans ce noble pays qui lui don<« nait l'hospitalité. La conclusion naturelle de tous ces articles fut qu'une potence pouvait seule faire justice de geiis aussi dangereux que ce. Lewis et son ami Acacia, et que la plus haute potence serait la meilleure.

L'Anglais aurait dû, par prudence, mépriser ces

ACACIA. i43

attaques; mais Graig, sans le saNoir^ avait frappé juste. John Lewis , malgré quelques vues trop personnelles , où se trahissait le ministre protestant qui songe à sa fortune, avait la foi et le noble entêtement qui font les martyrs^ Il rêvait de convertir les Kentuckiens et d'afTranchir les enfants de Gham. Rebuté par miss Alvarez, qui le tenait à distance depuis le départ d' Acacia, insensible aux avances de la pauvre Deborah, il n*aspirait plus qu'à s'illustrer par son dévouement, dût-il compromettre ses meilleurs amis. Il fit part de son projet à Deborah, qui voyait en lui un héros, et qui attribuait sa froi-* deur aux préoccupations du génie. Miss Anderson Tencouragea dam ses visions, et ne sut pas lui re-* commander la prudence. Jeremiab , instruit de ce beau dessein» voulut en vain l'en détourner.

<( Non, dit Lev?is, je n'ai* pas cherché cette occa^ sien : c'est Dieu même qui me l'envoie; il veut que je glorifie son saint nom profané. La lumière ne m'est pas donnée pour que je la mette sous le bois^ seau» mais pour que je l'expose k la vue de tous les peuples» Hûâte à qui peut se réjouir et vivre dans l'abondance^ quand des millions de ses frères gémis* sent dans l'esdavagel «

Deborah le regardait avec admiration^ et tucy même ne pouvliit s'empêcher d'approuver son projet ; mais Jeremiah ne se laissa point séduire*

« Mon cher ami, lui dit-il» cela est fort beau et

fort bien pensé en Angleterre; ici vous serez infailliblement pendu ou goudronné. Ne voyez-vous pas le piège que Graig vous a tendu ? Il est si grossier, qu'un enfant ne s'y laisserait pas prendre.

— Je confesserai ma foi dans les supplices , dit Lewis avec enthousiasme , et je serai livré en proie aux bëtes féroces comme les premiers chrétiens. >

Jeremiah leva les épaules.

« Si vous avez tant d'appétit du martyre, aliez-y seul au moins, et n'entraînez pas vos amis dans l'a* b!me où vous êtes près de vous précipiter. C'est mal récompenser l'amitié d'Acacia et la nôtre.

— Vous avez raison, dit Lewis, et, puisque vous m'y faites penser, je vais sortir d'ici pour ne pas vous compromettre.

— Oh 1 mon frère ! s'écria Deborab, quelle parole avez-vous dite î Craignez-vous de donner l'hospitalité à un ami? Voulez-vous qu'on croie en Angleterre qu'un Kentuckien a livré son hôte ?

— Ma chère sœur, répliqua Jeremiah avec impatience, je me moque de ce qu'on croira en Angleterre et ailleurs ; je ne livre pas mon hôte, je l'avertis. Je veux le retenir et l'empêcher de se perdre lui-même. L'hospitalité ne m'oblige pas à me jeter

. par la fenêtre à la suite d'un fou. »

L'Anglais alla se. loger dans un hôtel; mais les avis de Jeremiah ne l'empêchèrent pas d'annoncer publiquement dans le Semi^Weekly Messenger que

ACACIA. i45

raccusation de Crai^ était fondée, qu'il était réellement abolilioniste, qu'il se croyait obligé, comme Anglais et comme membre de la famille humaine, d'avertir ses frères du crime qu'ils commettaient tous les jours , qu'il était prêt à verser son sang pour la sainte cause de la liberté des nègres, et qu'il ne cesserait d'élever ses mains et ses prières au ciel pour la conversion des Kentuckiens, comme Moïse sur la montagne.

A la lecture de cet article , Isaac Craig fut transporté de joie. Il courut aux bureaux du Herald of Freedom^ et se hâta de publier un numéro supplémentaire. Il citait les paroles de John Lewis , et les faisait suivre des réflexions que voici :

« Tout le Kentucky doit savoir maintenant si nous étions prophète quand nous avons dénoncé l'infâme trahison qui se préparait dans l'ombre. De perfides étrangers ont Faudace impie d'attaquer notre constitution nationale , l'arche de nos libertés , l'œuvre de Washington, de Jefferson, de tous ces grands hommes qui ont eu la Virginie pour berceau, et qui ont porté jusqu'aux extrémités du monde la gloire du nom américain. C'est au peuple maintenant de défendre ses droits par les armes et dé mettre la corde au cou de ceux qui ont voulu briser les tables de la loi. Oublions la clémence pour ne plus nous, souvem'r que de la jastice. »

Jeremiah lut ce supplément.

ik6 ACACIA.

« La bombe va éclater, pensa-J-il. 3§|fypns da moins ce (|i}'4p^ci^ aime le p)i)s. i

pt il cpurut chez Julia.

« Aliss 44vî^*ez, dit-jl, Je regrette 4g yoiîsappprler une mauvaise i^puy^llp.

— Acaci^ pgt wprt! s'écria-t-e|le ^p p41issfifl|.

— IJon, rg§sprez-vpu§; i| se pprte l^iep, |b| mes prêcaptiops pratpires n'ont pasl^ sepsçoaupun. Li-

• sez ceci. » •

£Ue prit le jop|:nal, et, après ravoir lu, regeirda Jeremia^ pour le questionner.

« Eh! dit le Kentuckien, ne voy^z-vous p;^ l'orage que l'incroyable entêtenient de cet Anglais attfre sur la tôte d'Acap|aî Toutle paonde le croira 4'acppï^ avec JoJjî\ Lewis. Avant ]^ pn dn Jpjir, i\ y aijr^ i|ne émeute à Q^ksburg^et yqus ^erezpeu(-^ff*e g^eoaci^e.

— Que voulez-vous qp^ j'y fasse î

' — Acacia nni'a copfié }e soin ^e s^ ^flaires. C'est ^ moi de you^ B^njef- Vepez d^ns fp^ Fpaf^opj fjerspnpe n'osera en fr^nc^p* ]b ^u|}, e^ ypi|g fgf*^ en sûreté jusqu'^ Ys^yrivée d'Acacia. »

L'inteption du bpp Jerpn^i^|i é^i^t e3(pe)|ent^, mais il comptais $^ns la j^usje 4e ipiss ^yafe^. (^ belje Espagpplene pi^tspppprter l'idée de devpjr spn s^lpt au frère de î^ucy, qp'elje regardait cpmrpp sa riyal§ L'orgueil l'emporfji spr l^ prpdpnpe.

a Protégée par missApdprçPP' ?^ dit-elje; niiepx vaut mourir. »

ACACJA. 147

Et elle refusa de suivre Jeremiah.

« Les femmes ont de singuliers caprices, 4it celuici en la quittant. J'ai fait mon devoir ; iji ne me reste qu'à prévenir Acacia. »

Comme il allait au bureau du télégraplie électrique, il entendit un grand bruit dans la r]^e. C'était le commencenient de l'émeutp préparée par Craig.

Celui-ci n'avait pas perdu de temps. Dès le matin, ses émissaires parcouraient les campagnes voisines, répandant ses proclamations et ameutant tous les fermiers du comté. Le rendez-vous général était ^ Oaksburg. En quelques heures le bruit courut partout qu'on avait rencontré un abolitioniste anglais porteur de pamphlets incendiaires, et que ce misérable, agent fie lord Palïnerstpn et de la perfide Angleterre, élaitjle chef d'un cpii|p)[ot organisé par les nègres pour regorgement des blancs. Plusieurs milliers d'homuies , ^rpiés 4e hachas, de carabines et de revolvers, se précipitèrent dans Daksburg, entraînant tout sur leur passage.

Dès qu'ils furent arrivés, sans lepr laisser le temps de se reconnaître , Craig , qui était capitaine de la compagnie de miUce des vétérans de ï<$ liberté, réunit cette compagnie, mit en télé une demi-douzaine de tambours, et marcha droit à l'imprinierie du Semi'Weekly Messenger. Une masse considérable de gens, hommes, femmes et enfants, suivait le cor-

I(i8 ACACIA.

tége, en criant : A bas les abolUionistes ! A bas VAn* glais! Vive la Constitution !

A ce bruîl, Lewis, qui travaillait dans les bureaux de rimprimerie, mit la tête à la fenêtre; mais il fut accueilli par des cris bien diflférênls de ceux qui l'avaient salué quelques jours auparavant. De toutes parts on cria : « A la potence le traître 1... » Les ouvriers de l'imprimerie s'enfuirent et le laissèrent seul.

Il voulut rester et tenir tête à l'orage. Il ferma solidement, la porte extérieure de la maison , et il essaya de parler au peuple, debout sur le bord de la fenêtre.

« Braves Kentuckiens!... » dit-il.

Craig ne lui laissa pas le temps de parler. Il ordonna aux tambours de battre un roulement , et la voix de Lewis s'éteignit parmi les ra et les fia. Il se croisa les bras et attendit d'un air dédaigneux que le silence fût rétabli ; mais Craig n'avait garde de perdre le temps en explications inutiles.

« En avant ! dit-il ; enfonçons la porte ! >»

Deux ou trois coups de hache mirent en pièces Fun des deux battants, et la foule se précipita par cette ouverture dans l'intérieur de la maison. En quelques secondes, le premier étage fut envahi; mais Lewis avait disparu. Les assaillants furieux le cherchèrent inutilement dans toute la maison ; ils brisèrent et lancèrent par les fenêtres tous les meu-

bles. Les caractères d'imprimerie suivirent hîenlôt les meubles , les papiers furent déchirés et brûlés, les registres jetés au vent, et tous ces débris furent précipités dans le ruisseau.

« Où est ce fils de Bélial? criait Appleton, un revolver à Ja main ; je veux lui brûler la cervelle !

— Que fais-tu là? lui dit Craig. La nuit va venir, et tu perds du temps. Sortons. Nous surprendrons miss Alvarez avant qu'elle soit sur ses gardes. » -

Le géant le suivit sans répliquer.

A peine étaient-ils sortis que Jeremiab survint, attiré par le bruit. C'était un vrai Kentuckien, hardi, plein de sang-froid et de résolution, prompt surtout à prendre son parti en toute rencontre, et ne s'étonnant de rien. Comme le dégât était déjà irréparable, il ne chercha pas à s'y opposer. Les mains tranquillement croisées derrière le dos, il regardait s'agiter la foule.

« Quelques dollars de plus ou de moins, pensaitil, qu'importe à mon ami Acacia? La première spéculation venue lui rendra cet argent avec usure. »

Tout en faisant cette réflexion philosophique , il s'inquiéta du sort de Levais.

« Est-ce que John Bull s'est échappé ? demandat-il à un fermier gros et gras, qui frappait consciencieusement à coups de hache sur les chaises et sur les tables.

' — Il faut qu'il se soit jeté dans le Kentucky , ré-

i80 ACACIA,

pondit le fermier sans interrompre sa besogne. Dès que nous sommes entrés dans la maison , il a disparu.

— La vieille Angleterre ne tiendra jamais contre la jeune Amérique, dit sentencieusement Jeremiah.

— N'est-ce pas, tnonsieur ? dît le fermier en serrant la main d'Andersoil. Vôiis êtes un vrai patriote, je le vois.

— Oui, monsieur ; le cœur qui bat dans ma poitrine est •celui d'un libre Américain, et mon sang coule plus fièrement dans mes veines quand je pense que je suis iin enfant dii noble Kentucky.

— C'est beau, cela! dit le fermier. Voxifez-vous boire un verre de sherry, camarade ?

— De grand cœur ! et non-seulement un verre, mais tuïe pinte i »

Tout en buvant, Andersen réfléchissait.

« Qu'est devenu ce niais? disait-il. Tout le monde le connaît à Oaksburg ; où va-t-il se réfugier ? »

Il quitta son nouvel ami et rentra chez lui. Persotine n'avait vii Lewis.

a II n'est pas assez foîi pour revenii* dans sa propre maison. »

ïout à coup une idée terrible traversa son esprit.

« té hialheureux aura cherché asile chez miss Alvarez. Tout est perdu !»

tl prit son revolver et courut chez Julia. La maison

était ouverte. Dick, curieux comme un nègre et comme un enfant , avait quitté son poste pour voir saccager l'imprimerie. Du haut en bas , Teremiah trouva la maison déserte. La chambre de Julia était en désordre; les meubles étaient renversés, les rideaux déchirés. Andersen eut un affreux pressentiment.

« Elle a été enlevée, s'écria-t-il, et l'on n'a détruit l'imprimerie que pour favoriser un plus grand crime. »

En ce thonient, bicJc retitrâil avec les autres nègres employés au service de Julia.

« Mâlheût-euk! dit Jeremiah, où est ta inaltresse?

— Ghèz elle, » répondit le mulâtre ; maïs il chercha ihtttileiheiii : éà femfne Ae chambre avait dispQvn bomtrie elle.

C'est alors qtie JeremiaH écrivît k sôii ami la dépêche télégraphique dont on a déjà parlé; pUis il brddhha â DîfcR fle cdhiiriêiicer des recherche^ avec totis lés autres enclaves de liUss Alvarez, et il allendH rârHvéë d'Acacia.

Infaillible moyen d'être aimé.

Pendant ce temps, Vinfortunée Julia était en proie au désespoir.

La lettre d'Acacia fut pour elle un coup de foudre. Elle ne pouvait imaginer que son amant la crût coupable, et l'eût condamnée sur un simple soupçon. Elle maudissait le swedenborgien et sa propre coquetterie, première cause de ses malheurs.

« Hélas ! disait-elle , comment ai-je pu écouter cet ennuyeux prêcheur? Il est prolixe dans ses discours, empesé dans sa cravate, gêné dans ses vêtements; il croit me faire grâce en me trouvant belle, et il me déclare son amour en récitant la Bible. Que ne va-t-il chercher fortune auprès de miss Deborah ou de miss Lucyî »

• Ce nom de Lucy alluma sa jalousie.

« Où vais-je chercher des excuses pour Acacia? Le perfide ! il m'accuse de trahison pour masquer

la sienne. C'est Luçy qu'il aime, et j'ai la simplicité

de m'accuser moi-même! »

• Au milieu de ces tristes réflexions, un malheur

plus grand que tous ceux qu'elle prévoyait vint la

surprendre.

Au premier bruit de l'émeute , tous ses domestiques l'ayant quittée pour jouir de ce spectacle, elle se trouva dans sa maison seule avec sa femme de chambre. Appleton et Isaac Crgiig, suivis de plusieurs bandits, entrèrent dans l'appartement de Julia. A la vue de Craig, elle comprit tout, et cria pour appeler du secours. Malheureusement, la maison était séparée des plus proches voisins par une grande prairie.

« Miss Alvarez, dit Craig avec un sang-froid glacial, faites vos préparatifs pour nous suivre.

— Dick! James! Sarah! cria Julia de toutes ses forces.

— Allons, Appleton, dit le Yankee^ cette canaille peut revenir; emporte-la. »

' Le géant voulut saisir Julia, mais elle se défendit avec l'énergie du désespoir, et se cramponna aux meubles et aux rideaux. Sa femme de chambre, jeune fille de couleur, voulut crier; Appleton la saisit violemment et la jeta par terre.

« Si tu dis un mot, je te tue. »

En même temps il l'ajusta avec son revolver. Elle garda le silence.

154 ÀCAGIÀ.

« Acacia I Acacia l* cria de tiouveau miss Alvarez.

Craig sourit.

« Votre alliant est loin, dii-il, et ne reviendra jamais. Voyez cette lueur rougeâlre qui s'élève audessus de la ville : c'est son imprimerie qui brûle. Qu'il vienne, s'il l'ose! Nous lui apprendrons à conspirer contre les lois du feenlucky. »

A cette nouvelle, Julia cessa de se défendre. Aitpleton en profita pour la bâillonner et l'emporter avec l'aide des bandits qui le suivaient.

« Emmène aussi cette iilulàtrésse, dit Craig; elle pourrait nous dénoncer. »

La jeune fille suivit sa maltresse sans résistance. Derrière la maison était un jardin immense, au bas duquel coulait le Kentucky. Le triste cortège se dirigea, par un chemin tortueux et difficile, vers le rivage. On s'embarqua sur un bateau préparé d'avance, et l'on descendit la rivière avec précaution. Les rameurs éclairaient leur roiite avec des torches.

A deux lieues plus bas, on mit pied â terre, et Julia fut forcée de suivre ses ravisseurs. On s'enfonça dans une épaisse forêt de grands arbres. Miss Alvarez était saisie d'une frayeur mortelle. « Veut-on me tuer ou me vendre? pensait-elle. Pourquoi n'ai-je pas suivi le conseil de Jeremiah et cherché un asile datis sa maison?»

Elle fit signe qu'on lui ôlât son bâillon. La forêt

ACACIA. i5îi

était déseriè: draîg, qui commandait rexpédition, y coiisentit.

« Isaac, dit-elle, que voulez-vous de moi?

— Vous lé saurez bientôt, dit-il en prettant plaisir à prolonger ses angoisses.

— Messieurs, dit-elle aux bâiidits qui l'entouraient, ^yez pitié d'une malheureuse femme qui n'a fait de mal à personne. Votilez-vous de l^argent? Raptienezmoî à Oaksburg, et je jiire que je vous en donnerai dix fois plus qu*oti ne vous en offre pour m'emmener câptiVe;» ^

Au mot d'argent, les bandiis parurent hésiter. Craig s'eri aperçut.

« Si quelqu'un d'entte voué, clit-ii, touche à cette femme , je la tùe sur-le-champ, et vous n'aurez rien de moi ni d'elle.

— Si tu le faiêais, dit un Irlandais, je te ferais sauter le crâne. »

Isaac atma son reiolver ; Appletdn saisit l'Irlandais par les deux bras pour l'empêcher de faire résistatice.

rf Jack, dît Clraig, ne mé mets pas en colère; tu n'es pas de force contre moi. Suis-nous tranquillement, et ne fais pas le héros ni le chevalier des dames , si td veux gagner tes cent dollars. >»

Jack obéit en grognant. Après trois heures de marche, on atteignit le pied d'une colline entourée de chênes et de tulipiers. A mi-côte était bâlie une

156 ACACU.

belle ferme qui appartenait h Craig. Arrivé là , le Fan^ congédia tout le monde, excepté Appleton, et' paya généreusement ses complices.

< Mes chers amis, dit-il, je n*ai pas besoin de vous dire que vous venez de faire une expédition qui peut tous mener à la potence ; je ne vous prêche pas la discrétion. >

Craig *et Appleton, restés seuls, firent entrer Julia et la jeune mulâtresse dans la maison. Un énorme chien de garde en défendait les approches.

•c Miss Mia, dit Isaac, aujourd'hui je prends ma revanche. Rendez-moi la fortune de M. Sherman.

— C'est de l'argent que vous voulez? dit Julia. Eh bien ! mettez-moi en liberté , et je vous donnerai pour rançon tout ce qui me vient de votre oncle.

— J'y compte, dit Craig; mais je veux être payé d'abord. Vous serez libre plus tard.

— Plus tard, répUqua-t-elle , vous m'assassineriez !

— Vous vous trompez, miss Julia; je suis votre ami plus que vous ne pensez, et, pour preuve, je veux assurer votre bonheur en vous donnant un mari de ma main. »

Appleton, qui écoutait la conversation en silence, se caressa le menton. Miss Alvarez se mit à trembler.

« Craig, dit-elle, au nom du ciel, épargnez-moi.

Vous m'avez déjà fait beaucoup de mal; n'achevez pas ma ruine. Laissez-moi vivre, je vous en supplie.

— Que dites-vous là, Juliaî interrompit le Yankee, Je vous propose un mari, -et vous croyez qu'on vous assassine! Justifiez-vous donc, Appleton; déployez les grâces que vous avez reçues de la nature; faites sentir à miss Alvarez qu'elle est entre les mains d'un honnête homme et d'un chevaleresque citoyen du Kentucky. Ce n'est pas à moi de faire pour vous la cour à cette jeune et aimable dame.

— Miss Alvarez, dit Appleton, je vais m'explîquer clairement avec vous. M. Craig, mon ami, ici présent, était riche du chef de son oncle. Vous ayez capté cette succession, à ce qu'il dit, et vous avez failli le ruiner. Deux cent cinquante mille dollars, avec les intérêts, font aujourd'hui une somme de trois cent mille dollars que vous lui devez. Quant à moi , vous m'avez fait chasser par ce maudit Français, qui est votre associé, et peut-être quelque chose de plus. Je pourrais vous en garder rancune; mais je suis bon et généi^eux, je suis un chevaleresque Kentuckien, comme dit si bien mon noble ami le préopinant, fih bien, j'ai décidé que vous m'épouseriez.

— Jamais ! s'écria Julia.

— Bon, je m'attendais à cela. Les femmes aiment la contradiction , mais elles finissent toujours par

iSg ACACIA.

céder, quand on sait s'y prendre. Je considère donc l'affaire comme faite. Ce soif voua serez madame Appleton, et dans trois jours mon noble ami le préopinant recevra ses trois cerit mille dollars, ou l'équivalent, taîssez-nous, ïsaac, j'ai quelque chose de particulier à dire à miss Alvarez. »

Julia, restée seule avec Appleton, chercha autour d'elle une arme pour se défendre; tlh howie-knife à demi rouillé était posé sur la cheminée. Elle s'en empara. Le géant se mit à rire et s'avança pour l'embrasser.

c Ne m'approchez pas, dit-elle, ou Vous êtes mort. »

En môme temps elle le frappa à la main. Appleton recula, étonné dé voir couler son sang. Cependant la blessure était légère.

« Ohl ohl dit-il, quelle héroïne! Rassurez-voùs, chère Julia. Je n'en veux pas à votre vie. Je vous aime, et je veux vous épouser. Convenez que je suis bon homme d'accepter ainsi pour femme la maîtresse de M. Acacia; maïs cela m*est égal. Vous êtes riche, vous êtes belle, et cela toe suffit.

— Vous ne m'épouserez pas malgré moi?

— Je m'en garderai bien, dit grossièrement Appleton. Ces sortes de mariages sont trop malheureux. Je veux que le mieti soit un mariage d'inclination, et que vous veniez à moi en disant : c Mon « bon petit Appleton, ami de mon cœur, ne résiste

« plus i mon impatience , et faisons la noce tout « de suite, tî

— Vous êtes foù.

— Je suis très-sage, et vous en aurez la pteùve tout à l'heure. Avez^vous jamais eu faim, fchèreiniss Juliaî Non, n'est-ce pas? M. Slierman vous ainiait trop pour vous laisser désirer quelque chose. ÈH bien! je vous préviens que vous ne mangerez pas avant la cérémonie nuptiale. Je parie qu'avant demain soir vous me sauterez ati cou. »

Et, sans sltiendre la réponse de miss Alvarez, Appleton ferma la porte et tîra les verrotis. Restée seule, Julia ouvrit la fenêtre, résolue à tout tenter pour sa fiiite. Elle eut eiivîe de se précipiter, mais un reste d'espoir la soutint. Il n'était pas possible qu'Acacia, prévenu de sa disparition, ne fît pas surle-champ des recherches. Il la retrouverait; il tuerait Appleton et Craig; s'il le fallait, il forcerait toutes les barrières et mettrait le feu à toiit le Kentucky plutôt que de ne pas la délivrer.

Le reste de la nuit se passa au milieu de ft-aycurs mortelles. Elle craignait toujours quelqde tentative nouvelle d' Appleton. Enfin le jour parut et dissipa ses inquiétudes.

Vers midi, le géant ouvrit la porte. •« Le ministre est prévenu, dit-il. Dans dîj minutes vous pourrez, si vous voulez, déjeuner tout à votre aise. »

Julia garda le silence. Elle calculait le temps qui

lui restait à demeurer enfermée avant qu'on découvrit sa retraite. * Dans deux jours, pensa-t-elle, Acacia sera ici. Qu'est-ce que deux jours de souffrance ? »

Appleton alla retrouver Craig.

c Eh bien! dit le Yankee^ à quelle heure le mariage ?

— Que l'enfer la confonde ! s'écria le géant. Elle m'a repoussé comme un chien.

— Le temps passe, dit Isaac. Si elle résiste encore vingt-quatre heures, tout est perdu. On retrouvera sa trace, et tu seras pendu. Prends garde au Français.

— Je donnerais mille dollars pour qu'il fût à portée de mon revolver.

— Que le ciel te maintienne dans ces dispositions ! Je pars pour Oaksburg.

— Vous m'abandonnez ?...

— Très -cher Appleton, vous êtes trop lent en affaires. Celle-là devait être expédiée du premier coup. Vous hésitez, tout est manqué* Je vais chercher un a/iôt.

— Que faire ?

— Tout ce qu'il vous plaira. Vos scrupules n'ont pas le sens commun. Vous la traitez comme une princesse , et elle vous accueille comme un chien : c'est fort bien fait ! Il faut mener les nègres à coups de bâton.

— Je jure, dit Appleton, qu'elle sera ma femme ou qu'elle mourra.

— Je m'en lave les mains. Adieu.

— Attendez encore un jour, dit le géant. Demain je ferai une nouvelle tentative. »

Craig y consentit ; mais ce retard devait amener de graves événements.

QlQ^iQi:;?

Comment un homme sans principes sauya un homme à principes.

En vingt-quatre heures, Acacia était de retour à Oaksburg. Il y entra sans être reconu, à la faveur de la nuit, et se présenta a*ab'ord chez Jeremiah Andersen. Toute la famille était réunie et prenait tranquillement le thé. Lucy et Deborah poussèrent un cri de surprise en le voyant II était pâle , fatigué et couvert de poussière.

« Je ne t'attendais que demain, dit Jeremiah; mais, puisque te voilà sain et sauf, tout est pour le mieux. Assieds-toi et soupe , nous avons le temps de causer.

— Où est miss Alvarez î dit Acacia.

— Elle vit ; rassure-toi. L'abbé Carlino croit être sur sa trace. Craig et Appleton l'ont enlevée....

— Pour la vendre dans le Sud ?

— Non. Je crois qu'ils veulent en tirer une rançon. »

AbÂGIA. i63

Acacia respira.

« Jeremiah, dit-il, je compie sur toi. Noua la chercherons et nous la délivrerons de gré ou de force. Oh ! rinfâme Craig I

— Tu ne demandes pas ce qu'est devenu Lewis ?

— Ôu*cin le pende !

— Monsieur, dit miss tiebôrah, vous devriez mieux parler de notre ami.

— Chère miss Âhderson , dit l'impatient Acacia, personne ne respecte plus que tnôi tout ce qui vous touche ; mais quand je songé que ce rare imbécile a causé la perle de Tune des riieilleures feitimes qu'il y ait au Rentucky, je sens des transports de rage dont je ne §uis pas malti-e. »

Les deux sœurs échangèrent uh regard et sortirent.

« Comme il l'aime encore ! » dît Lucy à demi- voix.

Le lingot l'entendit et fut offensé de ce mot. Il aimait Lucy d'un amour ptofôtid èi qui devait être éterild; mais ce n'était pas l'heure d*oiibîier celle qu'il avait aimée si longtemps , et qui se trouvait par sa fleiilte dàiié tin éï grand danger; Son cœur était dévoré de remords.

i En quelles riiSitiâ est-elle tdnihèe? dit-Il. Que reste-t-il à présent de cette beauté fière et charmante ? Elle detiehdraît le jbùet d'uii Craig et d'un Appletôn ! 6 Providetibë ! «»

11 mit sa tête dans ses mains comme pour réflé-

i6(i ACACIA.

chîr. Ses larmes coulaient à travers ses doigts. Jeremiah lui-même se sentit ému.

« Ami, dit tout à coup le Français en se levant, fais seller deux chevaux et partons. Les minutes sont des siècles. Elle se meurt peut-être à l'heure même où nous parlons. Grand Dieu ! si ces misérables ont touché à un cheveu de sa tête, je les égorgerai, fussent-ils au fond des enfers !

— Prends patience , dit Jeremiab. Nous ne pouvous pas partir avant demaid matin. Bodini est en quête de renseignements. Il croit que quelque Irlandais a trempé dans l'affaire.

— Pauvre abbé 1 dit tristement Acacia. C'était son meilleur ami. II ne l'a pas abandonnée, lui !

— Que pouvais-je faire ? répliqua Jeremiab. T'aver tir et faire des recherches.

— *Ami, pardonne à mon malheur. Je suis injuste envers toi,

— Je vais faire prévenir l'abbé Carlino, dit Anderson. En attendant, il faut arranger tes affaires et démentir les calomnies de Craig et la sotte propagande de l'Anglais. A propos, ne veux-tu rien faire pour lui ?

— Qu'il aille au diable ! répondit Acacia exaspéré.

— Il n'en est pas loin, » répliqua Jeremîah.

Il fit alors à Acacia le récit de l'émeute de la . veille.

« Ce pauvre Lewis , continua-t-U, a erré longtemps autour d'Oaksburg, à ce qu'il parait. Ce soir, pressé par la faim, il est rentré dans la ville et a voulu acheter des vivres. On l'a reconnu et poursuivi. Il s'est réfugié dans ta fabrique de poudre, et comme, grâce au ciel, il était armé, il se défend très-bien contre la foule qui l'assiège. »

Malgré sa tristesse, Acacia ne put s'empêcher de rire de l'odyssée de l'Anglais.

« Tu ne l'as pas secouru ? dit-il.

— A quoi bon ? reprit Anderson. C'est un fou qui ne sortira d'Oaksburg qu'après qu'on l'aura goudronné. L a le menton long et carré, signe d'un entêtement invincible. Je l'ai averti deux fois du danger : il a passé outre; qu'il se tire de là, s'il peut. J'ai des esclaves tout comme un autre, et ne suis pas bien aise qu'on vienne leur prêcher toutes sortes de choses subversives de la famille et de la propriété. S'il était mon hôte, la bienséance m'obligerait de me faire tuer pour lui; mais, grâce au ciel, il a quitté ma maison avant ses escapades.

— Tu as, ma foi, raison, » dit le lingot.

Pendant ce temps, Lucy et Deborah déploraient

le triste sort de Lewis. La pauvre Deborah craignait pour la vie de celui qu'elle aimait.

« Jeremiah est dur, dit-elle à Lucy. Il ne lèverait pas un doigt pour sauver son ami.

i66 ACACIA.

— Cependant, dit Lucy, il va partir avec M. Acacia pour (Jélivrer miss Alvarez.

— Lucy, dit ratnée,vous avez plus d'influence que moi sur le Françajs : demandez-lui de sauver John Lewis. C'est im homme de ressources^ et je suis sûre que Jeremiah le suiyr^.

— Hélas ! dit Lucy» mon influence est bien peu de chose; je vais néanmoins en faire l'essai* »

Elle rentra dans la salle où se ten^ei^f les deux amis, et ât sa demande au lingot. Jamais homme ne fut .plus désagréaWemept surpris. Il garda le silence, et Anderson se charge^ de la réponse.

« Acacia n'a pas de temps à perdre, dit-il. U faut qu'il parte dans quelques heurçs. »

Lucy ne répliqua rien, mais elle regarda le Français avec une telle expression de tristesse, que celiuci en fut frappé au coeur. Il crut qu'elle aiipait Lewis.

« Toutes deux ! pensa-t-il. Elles ciment ce maur dit Anglais ! Me voilà bien récompensé de l'avoir tiré des mains des rowdies ! Lucy ! ô Julia ! »

Cependant il hésitait.

« Ne ferez-rvous rien pour moi? »» dit Lucy en lui prenant la main.

Acacia ne résista plus.

« Eh bien ! pensa-t-il, si elle l'aipae, qu'il vive ! Je quitterai le Kentuc)ty pour n'être pas témoin de son bonheur.... J'y consens, » dit-il tout }}aut.

Lucy lui serra la main avec tendresse. Acacia se méprit au sens de ce geste, e\ crut y voir l'effet de Famour qu'elle avait pour Lewi3. Il voyait crouler toutes ses espérances : il n'en f^t pas ébranlé.

« Allons, disait-il, j'ai trente ^ijSj je suis riche. L'âge de Tamour est passé pour moj ; celui de la sagesse ya coinmencer. Je yoyager^i vipgf ans ; je resCer^i garçon, et j'irai vieillir à Brives. Je léguerai iqa fortune à (jyelcjue bibliothèque qui portera mon • nom, ou je ferai distribuer après ma piort des prix de vertu pour rencoiiragement des vieilles servantes et la satisfaction des lacadémiçiep^. »

Il se leva et sortit. Andersen voulut le Sfiivre. Il s'y opposa.

« Mon cher apnij dit-|l, ne mettons pas tops jios œufs d^ns le méjne panier. S\ l'on jpe fue, je veux que tu survives, pt que tu délivres piiss ^^Ivarçz, et que tu égorges Craig. I)'ail}eurs mop plan est fait, je n'ai pas besoijî de toi. 3^

La poudrière où s'était réfugié Joffp Lewis était située à l'extrémité de la ville, non loin de la maison de miss Alvarez, Pepuis troig heures , J' Anglais assiégé ^ttendiait ^yec ipqniétfjde ce que le hasard voudriait ordonner fje son sort, Une fqule nombreuse, armée de carabines et de revolvers, gardait toutes les issue? de la poudrière. On ne tjrait p^s, de peur de naettre le feu ^ux provisions immenses de poudre entassées par Acacia dans le? caveaux

de la fabrique ; mais on attendait que TAnglais , vaincu par la famine, se rendît à discrétion.

Acacia vit d'un coup d'œil que la fuite de Le>vis était impossible ; il prit une résolution hardie. Il traversa la foule et se h&ta d'entrer dans la maison avant d'être reconnu. A celte vue, le peuple poussa des cris de fureur : « A bas le Français ! A bas l'abolitioniste ! » Le chœur des méthodistes, conduit par Toby Benton , hurlait d'une voix puissante : « A bas l'athée !»

L'Anglais se jeta dans les bras d'Acacia.

« Que venez-vous faire ici, mon ami ?

— Vous le voyez; je veux vous tirer d'affaire. C'est miss Lucy qui m'envoie.

— Miss Lucy! dit l'Anglais. Ah! »

Acacia fut surpris de cette apparente indifférence; mais ce n'était pas le moment de s'expliquer.

« Donnez-moi une bougie, dit-i^ une vrille, et le petit baril qiie vous voyez dans ce coin. »

L'Anglais obéit, et alluma la bougie. Acacia parut alors à la fenêtre du premier étage. La foule le regardait avec curiosité. Les cris redoublèrent. Cependant on admirait son courage , et quelquesuns des assistants, moins animés que les autres par l'esprit de parti, auraient voulu le sauver.

« Messieurs et chers compatriotes, dit Acacia, prenez la peine de m'écouter. Je suis bien connu de vous tous.

— A bas Falhée! dit Toby Benlon.

— Maître Toby, reprit le lingot, prenez garde que je ne descende pour vous couper les oreilles. »

Cette réponse fit rire la foule, et la disposa d'une manière favorable à l'orateur.

« Vous savez, continua-t-il, que je suis capable de tout, et particulièrement de me faire sauter en l'air avec vous. »

Cette menace fit frémir tout le monde.

« Mes caveaux contiennent plus de deux cent mille livres de poudre, qui suffiraient pour faire sauter tout le Kentucky. J'ai du feu. Je suis maître de vous et de moi. Soyez prudents et redoublez d'attention.

— A bas l'abolitioniste ! cria encore Toby Benton.

— Abolitioniste toi-même! dit Acacia. Je ne le suis pas, et ne le serai jamais. Un de mes amis, un pauvre homme, il faut l'avouer, à qui j'avais laissé le soin de rédiger mon journal, a voulu s*amuser à vos dépens : il s'est dit abolitioniste. C'est faux : c'est une plaisanterie qui n'est pas bonne, j'en conviens, mais qui ne doit pas le faire pendre ni goudronner.

— Je suis abolitioniste et le serai toute ma vie, » cria John Lewis par-dessus l'épaule d'Acacia.

Celui-ci se retourna.

« Mon cher ami, dit-il, je ne veux pas vous sauver

no ACACIA.

malgré vous. S'il vous platt de vows jçter à l'eau, fixités, Yûu^étes libre; siqon, laissez-rqoi vous tirer d'un mauvçiisi p^a.

— J'aime mwt mourir, reprit ï^vjs, que de mentir ainsi.

-T^El^! mourcîç si Yoqs ep çive^ wvi^, dit le Français impatienté; Je m'en vM»* «

Lewis lui tendit la main.

« Adieu, ftmi, dit^il, je vpu^ remerciç. Soyez heureux I »

Acacia se sentit ému.

f Ab ! si miss I^ycy pe m'avait pf|s ordQPUé df^ vous sauver la vie, avec quel plaisir je vous ver^ rais griller tout vif!... Messieurs, dit -il en re^^ paraissant h la fenêtre, yqu? le vpypz, John Lewis est un brave homme à qui le dé^ dp martyre a brouillé la cervelle. Soye? plu» sages que lui, et laissex-le passer tranquillemept. Je dopue mçt parple qu'il sortira du Kentuç^y dans deux jours,

— Nop, point de gr4ce pour le sc^lér^tt dit une Ypi3^,

— Messieurs, reprit Acacia, IaQ^\^ est mon hôte. Je suis forcé de le défendre, et, si quel** qu'un l'attaque, je lui hrûlerai la cervelle, Une dernière fois, engage^-YOUs votre Pfirule, comme de braves et loyaux Kentuckieps, que VQur le res-

pectereat

ACAGU. 171

— Non l non ! » crièrept quelques-uns des amis de Oraig.

Cependant le plaidoyer d'Acacia faisait quelque effet sur la foule. On admirait son courage et sa générosité : on Teût admiré bien davantage, si l'on ayait su qu'il croyait sauver son rival. Acacia vit que le moment était décisif. Il prit le petit baril des mains de l'Anglais, fit un trou avec la vrille, et y plfinta un morceau de bougie allumée. Douze cents, tètes le regardaient avec inquiétude et curiosité.

« Ce petit baril, dit-il, contient vingt livres de poudre. Je vais y mettre le feu et le jeter dans la rue. Que tous les braves et généreux Kentuckiens se retirent!»

M même temps, il lança le baril. L'effet de cette nienace fut prodigieux : en un clin d'oedl, tout le monde disparut.

c Sortons, » dit Acacia.

L'Anglais le suivit, et tous deux, par des chemins détournés, gagnèrent )a maison de Jeremiah,

« C'est un très-bon tour, dit Andersen ; mais tu risquais de nous faire sauter en l'air comme des éclats d'obus* ^

Acacia se mit à rire.

f Est^e que tu crois au baril de poudre î dit-iL C'est un gallon de rhum que j'ai jeté sur les braves gens d'Oaksburg. L^ peur grossit et défigure les objets. »

Jeremiah fit atteler sur-le-champ une voiture.

« Partez vite, dit Acacia, et attendez-moi de l'autre côté de rOhio, à Indianapolis. »

L'Anglais voulut le remercier.

« Remerciez miss Lucy, » dit un peu sèchement le lingot^ qui n'oubhait pas ses griefs contre le swedenborgien.

• Lucy devina la jalousie d'Acacia.

K Ce n*est pas moi,- dit-elle un peu vivement, qui aurais osé demander à notre ami de risquer sa vie pour vous sauver : c'est Deborah qui m'a priée de le faire. »

Le regard et le sourire d'Acacia lui firent voir qu'elle était comprise. Les deux amants étaient réconciliés. Le Français fut ravi de voir qu'il n'avait pas de rival dans le cœur de la belle Kentuckienne, et heureux de pouvoir l'aimer sans remords.

« Puisque Julia me préfère John Lewis, se dit-il, qu'elle l'épouse. Ce bon Anglais vient fort à propos pour me tirer d'embarras. Ah ! perfide Julia , pouvais-tu trahir un amant si fidèle ! »

Il oubliait encore qu'il avait donné l'exemple. Qui de nous est jamais sincère, même avec sa conscience? Il profita de l'absence de Jeremiah et de l'Anglais, tout occupés des préparatifs du départ, et prenant la main de miss Anderson :

» Lucy, chère Lucy! » dit-il.

Elle leva les yeux sur lui et rougit.

« Je vais partir avec voire frère pour une expédition périlleuse, continua-t-il ; puis-je espérer que vous ferez des vœux pour le succès de nos armes ?

— Je ferai toujours des vœux pour les amis de nion frère, répondit-elle.

— Lucy, je vais délivrer ou venger miss Alvarez. Quand je reviendrai, me recevrez-vous si je vous dis : « Je vous aime, miss Anderson; voulez-vous c être ma femme ? »

— Revenez d'abord, dit-elle en souriant; vous aurez alors ma réponse. »

Le cœur de Lucy était rempli d'une joie sans mélange. Elle ne craignait plus miss Alvarez; elle croyait même, avec la sainte et noble crédulité de l'amour, n'avoir jamais eu de rivale. Julia n'était pour Acacia qu'une amie et qu'une associée. Tous les bruits qui couraient à son déshonneur n'étaient plus que d'infâmes calomnies. Comment Acacia, qui avait tant d'esprit et de goût, aurait-il pu aimer une négresse ? car, bien qu'elle fût blanche comme un lis, le sang noir qui coulait dans les veines de miss Alvarez suffisait pour en faire une créature inférieure. Lucy, qui aurait été jalouse d'une blanche, ne pouvait pas l'être d'une fille de couleur. Le mépris souverain des Américains pour la race noire ne leur permet pas la jalousie. Tels étaient les raisonnements de Lucy; on aime à se tromper soi-même.

i74 AGACU.

De son côté, John Lewis était allé remercier Deborah. L'austère méthodiste s'était retirée dans sa chambre à coucher et priait pour le salut du swedenborgien. En le voyant, elle poussa un cri de joie et courut à lui.

à Sauvé! dit'-elle. Béni soit le Dieu d'Israël, qui sait, quand il le faut» prêter au Juste et à l'innocent sa force inviticible !

— Miss Deborah, dit l'Anglais aVéË teiidreàse et gravité, je viens d'apprendre que je dois à votre amitié d'avoir été secouru, et la Vie in'eti est devenue plus chère. *

Deborah rougit, el, sans répondre, le regarda avec des yeux où se peignait l'amour le pltis pur et le plus ardent. Elle croyait comprendre cet éxorde, et toucher au terme d'un long et dtir Célibat. Son cœur, naturellement altier et un peu aigre, s'adoucissait à cette pensée. En quelques secondes, le monde entier changea d'aspect pour elle. Au lieu de l'impure Babylone, de la prostituée des Sept collines, où elle se plaignait de vivre, elle ne vit plus autour d'elle que des visages riants et purs, que des vieillards au maintien austère et plein de dignité^ de Jeunes hommes au frais Visage, à la démarche modeste, et des femmes dignes d'entrer à toute heure dans le sanctuaire. De son côté, John Lewis, plein d'estime pour Deborah et reconnaissant de l'amour qu'elle lui témoignait, aurait voulu la

détromper. Il cherchait uù détour habile pour lui apprendre cette fâcheuse vérité, et il ne trouva rien de mieux qu'un sermon en quatre points.

« Chère miss Deborah, dit-il après avoir toussé pour éclaircir sa voix et cacher sort embarras, je viens à l'objet principal de ina visite. J'ai toujours pensé que les tendances morales et religieuses étaient, de toutes les choses qui rendent une femme propre aU mariage, les plus précieuses et lés plus nécessaires, car là religion est la base de toute famille et de toute société. Il a été dit par l'apôlre saint Paul : « En vain tu bâtiras un temple ôt tu dê- « penseras des sommes immenses, si Dieu n'a posé « la première pierre. » L'amour de Dieu est donc la première et la plus indispensable condition de l'amour saint et sacré qui doit unir Thomme à la femme, et l'époux à l'épouse. D'un autre côté, la beauté corporelle et leâ avantages extérieurs, quelque fragiles qu'ils soient par l'essence même de notre nature périssable, ne doivent paâ être négligée dans ce contrat unique par lequel deux êtres humains s'engagent & propager leur espèce et à offrir au Seigneur des enfants qui soient dignes de le servir et prêts à l*adorer. »

tl est difficile de dire combien de temps aurait duré ce discotu's, dont la conclusion ttop sincère devait être cette dure parole : * Deborah, vous êtes « la piété tnême ; mais j'aime miss Alvarez, parce

i76 ACACIA.

c qu'elle est plus belle que vous, » si Jeremiah luimême n'était encore venu inlerrompre cette conversation fort à propos.

a Allons, mon cher Lewis, dit-il, vos adieux doivent être faits. Partons. Si vous laissez à vos ennemis le temps de délibérer et de vous retrouver, je n'oserai plus répondre de vous. En route, on route ! »

Deborah, malgré sa piété et son amour du décorum, donnait de bon cœur au diable la précipitation de Jeremiah et la sage et méthodique lenteur de l'Anglais. Hélas ! interrompre l'orateur si mal à propos 1 ce malheur n'était fait que pour elle. Pour la première fois, elle regretta que Lewis n'eût pas la vivacité du lingot. « Ce n'est pas Acacia, pensait-elle, qui s'embourberait dans son discours comme une charrette dans une ornière profonde. Ah! les gens extravagants ont quelquefois du bon ! »

Il fallut se contenter de ce tronçon de discours. Lewis n'était pas homme à retrancher une syllabe de ce qu'il avait résolu de dire. Son texte était prêt, ses citations des Pères étaient alignées et allaient défiler en colonne serrée , s» péror/iison devait résumer la harangue et en donner la morale. Pour un évèché il n'eût pas laissé échapper cette magnifique occasion d'édifier son prochain. Si l'on s'étonne qu'il pût avoir la pensée de dire clairement une

chose aussi offensante, je répondrai qu'il était Anglais , plein de confiance dans sa sagesse et dans son éloquence, qu'il était ministre du Seigneur et, à ce titre, habitué aux sermons et aux controverses. Le mariage lui paraissait une affaire de controverse, et il eût controversé, cité, commenté, ratiociné jusqu'au jugement dernier , pour peu qu'il eût trouvé des contradicteurs;

Le naturel de Deborah n'était guère moins porté aux longs discours; mais elle était fille, ennuyée de l'être , et impatiente d'en finir avec le célibat : de plus, le cas était pressant; elle sentait bien qu'il ne fallait pas laisser échapper le swedenborgien. Quand elle vit qu'il partait avec Jeremlah, elle lui serra la main d'une façon expressive et lui dit :

c John Lewis, partout où vous irez, souvenezvous de moi.

— Partout et toute ma vie, dit-il avec émotion.

— Revenez dès que les temps seront plus doux, ajouta-t-elle.

— Lewis, dit Jeremiah , tous ces adieux sont pathétiques; mais, si vous tardez plus longtemps, vous serez goudronné. »

Tous deux descendirent , et trouvèrent Acacia au parloir avec l'abbé Carlino Bodini et un Irlandais. L'abbé venait d'entrer.

« Miss Alvarez est retrouvée! cria- 1- il dès la porte.

i7S AGAClA.

— liiss AlvareE était perdue? » dit l'Anglais, qui ignorait tous les événements de la reille.

Anderson Tinsthiisit de la disparition de Julia. Acacia se jeta dans les bras du bon Garlino.

« Quoi! elle est reyeJiue! dit*il. Où est-elle? Favez- Yousvue?

— Hélas! non, répondit Tabbé ; mais voici quelqu'un qui vous en donnera des nouvelles. Approche ici, drôle ! »

A ces mots, Jack se présenta : c'était l'Irlandais que Craig avait menacé de mort ; il raconta tous les détails de l'enlèvement.

<c Comment sais-tu cela? dit Acacia.

— Le drôle y était, dit Tabbê. Après raflfeire, il a senti quelques remords, et m'a demandé l'absolution. Je ne l'ai donnée qu'à la condition quil raconterait publiquement ce que vous venez d'entendre* >•

A peine eut-il fini de parler qu'Acacia mit son revolver dans sa poche et courut à la voiture. • Où vas-tu? dit Jeremiah. Attends-moi.

— Partons, répliqua le lingot, ou je pars seul*

— Et Lev^ris ?

— Fais-lui donner Un cheval et un guide. Je n'ai > pas de temps à perdre*

— Je n'ai pas besoin de guide , dit l'Anglais. Je pars avec vous* Nous la délivrerons ou nous mourrons ensemble.

— fiien dit, » s'écria Jeremiah.

Ils montèrent dans la Voiture. L'abbé aurait voulu les suivre. Acacia l'en empêcha.

c ftestez ici, dit-il, et priez pour le succès de notre entreprise. Votre métier n'est pas de vous battre, et vous potivez nous rendre de grands services, faites imprimer sur-le-champ , tirer à vliigt mille exemplaires et répandre dans tout le comté Tafflche que voici. Visitez Tôm Cribb et la brigade iriahdaise ; dites-leur de se tenir prêts; les élections sont proches , et nous aurons besoin de leur courage. Ah ! coquin de Craig, cette fois tu ne m'échapperas pas. »

En même temps la voiture s'ébranla et partit au galop.

Voici le texte de l'affiche :

Mensonge I

Infernale trahison I

Scélératesse abominable t

« Peuple magnanime , on te trompe ! on te soulève contre tes meilleurs, tes seuls amis 1 Un misérable qu'on appelle Craig , et qu'on devrait-appeler Judas Iscariote , a calomnié indignement l'un des plus honnêtes et des plus loyaux gentlemen de tout le Kentucky. Non, M. Acacia n'est pas abolitionisle, et il ne le sera jamais ! Il a cette doctrine perverse en horreur et détestation. Sa vie passée répond de

ses principes politiques et moraux. Ce noble enfant de la France a sucé avec le lait de sa nourrice Tamour de Tordre et de la constitution. Son journal, le Semi- Weehly Messenger , est l'organe de tous les honnêtes gens et de tous les nobles et loyaux Kentuckiens. M. Acacia a l'honneur de prévenir le public et Isaac Craig qu'il se propose, à la première rencontre, de couper les oreilles dudit Isaac, et de les clouer sur la porte des bureaux du Herald of Freedom, pour l'exemple des scélérats et la joie de tous les amis de l'ordre. »•

Sans faire la moindre objection, Carlino fit imprimer et placarder cette^ affiche sur toutes les murailles d'Oaksburg. Il en envoya des exemplaires dans tout le comté et jusqu'à Louisville.

Qj^^^^ir:)

Mousquetades.

Pendant ce temps, les trois amis galopaient sur la route de Sugar-Maple : c'est le nom de la ferme de Craig. La voiture roulait dans des chemins affreux, sur des troncs d'arbre mal équarris, et tombait à tout moment dans des fondrières. Il ne manque pas de chemins pareils au Kentucky, surtout dans les forêts. On a plus tôt lait d'abattre un arbre , de le scier en planches et de l'étendre sur la route, que de faire un pavé régulier. D'ailleurs la pierre est rare dans cet État, le plus fertile peut-être de l'Union.

Enfin le jour parut, et un soleil magnifique éclaira la cime des chênes et des érables. A neuf heures du mutin, on aperçut la fumée du toit de Craig. Jeremiah, qui conduisait la voiture, fît halte.

c N'allons pas plus loin, dit-il. Il faut d'abord s'informer des forces et des dispositions de l'ennemi. »

i82 ACACIA.

Acacia mit pied à terre.

•« Restez ici, dit-il, et gardez les chevaux. Je vais revenir. Si vous entendez quelque coup de feu, venez à moi. »

Il se glissa sans être aperçu jusqu'à cinquante pas de la maison. Une barrière très-élevée entourait la maison et le jardin de Graig.

Acacia sauta par-dessus la barrière , et se trouva dans le jardin. Là , un obstacle se présenta , qu'il n'avait pas prévu. Deux chiens énormes , dressés à chasser les nègres, gardaient l'entrée de la maison. A la vue d'Acacia, ils s'élaticêtetit sur Itû. D'un coup de revolver, le lingot Cassa la Inâchoire au premier, qui s'enfuit en hurlant; un autre coup de pistolet tua roide le second.

A ce bruit, amis et ennemis accoururent. Craig et Appleton, qui déjeunaient tranquillement, se levèrent de table et prirent leurs armes.

c Eh bien! Appleton, dit Craig, masse hifbrme de chair, taureau , brute- sans intelligence et sahs cœur, voilà l'ennemi. Tu vas recevoir le prix de tes tergiversations.

— Parbleu 1 dit le géant, qui que ce Soit, je Tassomme. »

Au même instant. Acacia parut à l'entrée du vestibule. Appleton et Craig tirèrent à la fois sur lui, sans l'atteindre. U tira à son tour, et blessa Appleton. Celui-ci fit une seconde décharge, aussi précî-

AftAciA. 183

pitée et aussi mal diiigêe rjue la prettiière. Le Français riposta eniîot-ô, mais satis !$toc6ès. Le l-evôlver n'est pQfi une arme aussi meurtrière (Ju'on pouri*all le croire. Les Américains tit-ent trop Ylte et visent trop peu pour se faire beaucoup de mal , mêtne k une courte distancé.

« Bon! dit Jeremiah, Ydilâ ce fou d* Acacia qui va se faire tuer. J'étais sûr qu'il ferait quelque extravagance. Allons, John, êtes-vous'prêt?

•^ En avant pour la vieille Angleterre ! « dit le Bwedenborglen*

Tous deux s'élancèrent au pas de charge ; mais Jeremiah, plus leste et plus adroit, sauta le premiei* par-dessus la barrière, et, sans attendre son compagnon , courut vers la maison. Il arrivait trop tard.

Le bruit du combat avait averti Julia qu^il se passait quelque événement extraordinaire dans la maison. Elle ouvrit la fenêtre, et reconnut Acacia et Jeremiah. Son cœur bondit de joie.

* A moi l cria-t*eHe, à moi ! Paul ! *•

La jeune mulâtresse qu'on avait enlevée avec elle profita du trbublè général pour tirer le verrou. Julia ouvrit la porte et se précipita dans l'escalier. A cette vue, Appleton ne fut pas tnattre de sa rage.

c Craig , dit-il, continue le combat. Je vais remettre en cage ce bel oiseau* »

Craig ne l'entendait plus. A la vue de Jeremiah

i84 ACACIA.

et de l'Anglais , qui accourait aussi, quoique plus lentement, Isaac jugea la partie perdue; comme il n*était pas homme à s'opiniâtrer hors de propos, il s'échappa par une porte de derrière, monta à cheval, et courut du côté d'Oaksburg.

Personne ne pensait à le poursuivre. Appleton , s'aperce vaut .de sa fuite, fut saisi de fureur et de désespoir.

« Rends-toi, dit Acacia, je te donne la vie. »

Sans répondre, le géant tira son dernier coup^dq pistolet sur le Français et monta l'escalier. Son mouvement fut si prompt, que personne n'eut le temps de le prévenir. Julia fut saisie d'épouvante et voulut fuir; mais il l'atteignit et la frappa d'un coup de bome-knife dans la poitrine. Elle tomba, baignée dans son sang. 11 voulut redoubler, mais Acacia s'élança comme la foudre et le frappa luimême avec tant de force d'un coup de poignard au cœur, que le géant tomba roide mort, sans pousser un cri. Andcrson ef Lewis arrivaient trop tard.

Acacia se précipita vers le corps inanimé de sa malheureuse amie.

cJuUa! s'écria-t-il, Julia ! au nom* du ciel I réponds-moi !

— Hélas! dit Anderson , elle est morte. »

Jl se trompait. Les trois amis la portèrent sur son lit et visitèrent la blessure. Julia ouvrit les yeux et s'évanouit de nouveau.

c La blessure est mortelle, » dit TAnglais, qui se connaissait un peu en chirurgie.

À ces mots, Acacia fut saisi d'un violent désespoir. Il saisit la main de Julia et la baisa avec un tel transport de tendresse et de douleur, que ses compagnons ne purent retenir leurs larmes.

« Ah! malheureuse Julia, dit-il, pourquoi t'ai -je quittée ? Ne devais-je pas veUler sur toi toute ma vie et te faire un rempart de mon corps ? Hélas ! le coup qui t'a frappée sera pour moi un remords étemel. malheureuse amie! pourquoi m'as-tu trahi ? »

A ce mot, elle reprit ses sens.

c Cher Paul, dit-elle, j'ai toujours été fidèle à notre amour. »

Il tourna les yeux sur l'Anglais.

« Je n'ai aimé, dit-elle, et n'aimerai jamais que toi. Je sens bien, ajoula-t-elle avec un sourire désespéré , que je n'ai pas de grands efforts à faire pour te demeurer fidèle à l'avenir. La vie me quitte. Mourir si jeune, ah 1 Dieu ! »

Acacia était dévoré de remords. A ce moment suprême, il comprit qu'elle disait la vérité, et il eut horreur de lui-même. 11 se reprocha cruellement son égoïsme et son inconstance. Il maudissait l'Anglais et Appleton, et Craig, et lui-même. Il pleurait, il criait, il demandait pardon à Julia, gui ne l'entendait plus. Lewis n'était guère plus calme.

Jereiniah, qui seul avait conservé quelque sangfroid, sentit qu'il fallait agir et transporter Julia à Oaksburg.

« Deborah prendra soin d'elle, » dit-il à son ami.

On la porta dans la voiture après avoir bandé sa blessure à la hâte , et Ton reprit le chemin de la ville.

ciQ^orp

Mort dô Julia.

Le triste cortège entra dans Oaksburg au couehek* du soleil, et se dirigea vers la maison de JeretniahÀnderson. Déjà Topinion publique se prononçait en fa^ veur d'Acacia. Le défi qu'il portait à Craig atait pro^ duit le meilleur effet dans un pays où les querelles se vident plus souvent à coups de carabine que devant les tribunaux. On se promettait un spectacle intéressant, et Ton ne se trompait pas^ Le bon Garlino, par ses intrigues et celles de ses amis , avait en quelques heures obtenu des résultats merveilleux*

Deborah reçut Tinfortunée Julia dans sa propre chambre. Bien qu'elle eût pris ses grades aux États* Unis^ elle ne manquait pas de science médicale, et à coup sûr elle valait bien la plupart de ses confrères d'Oaksburg et des environs. L'austère méthodiste avait pensé se faire Un cas de conscience de recevoir une catholique sous son toit; mais la pâleur de Julia, le sang qu'elle perdait, la douleur du lingot

et, plus que tout peut-être, les instances de Jeremiah, la décidèrent à traiter miss Alvarez comme une enfant d'Israël, quoiqu'elle ne fût, à vrai dire, qu'une simple Madianite. Lucy, plus tendre et plus compatissante, se sentit profondément émue en voyant son ancienne rivale : elle respecta la douleur d'Acacia , et ne Tatlribua qu'à une amitié profonde, violemment interrompue par la mort; elle l'en aima davantage , car tout est prélexe d'amour pour ceux qui aiment, et de haine pour ceux qui haïssent.

Julia ne se fit pas illusion sur sa destmée. Pendant que Lucy cherchait à la consoler et à la rassurer , elle se sentait condamnée ; mais elle en était presque contente. Aux regards de Lucy, elle devina le secret de son amour.

« Je ne suis plus qu'un obstacle , pensa-t-elle. Acacia ne m'aime plus. Que ferais-je dans la vie ? ' Me résignerais-je à son amitié après avoir reçu de lui tant de serments, aujourd'hui violés ? »

Cette aimable et charmante Julia , si digne d'un meilleur sort, était la triste victime des préjugés de son pays. L'esclavage dès l'enfance l'avait asservie aux passions de M. Sherman , et, Iprsqu'elle devint libre et maîtresse d'elle-même , son déshonneur passé pesa sur toute sa vie. Acacia , qui 4'aurait épousée s'il avait été son premier amant, la regarda malgré lui comme une maîtresse ordinaire.

ACACIA. i80

et Don comme la compagne de sa vie. Où Tamour ne manquait pas, le respect manquait, et l'amour sans le respect de la femme aimée n'est pas de longue durée.

Julia ne fut pas aigrie par le malheur , et cette bonté divine, qu'elle garda toujours, fut comme un charme qui attirait à elle et séduisait tous ceux qui la connaissaient. Dès les premières heures, Lucy l'aima tendrement, et, malgré les avertissements de Deborah, elle la traita comme une sœur.

Cependant Acacia et Jeremiah délibéraient sur la manière de tirer vengeance de Graig.

m II faut, dit Andersen, le traduire devant le jury comme complice de meurtre et d'enlèvement.

— Ami, dit le Français, laisse-moi le soin de le punir. J'ai soif de son sang. Il mourra, et je veux qu'il meure de ma main. Laissons la justice toujours boiteuse à ceux qui sont trop faibles pour se faire justice, et sachons nous venger comme des hommes.

— Est-ce que tu veux l'assassiner ? Attends du moins que je sois nommé maire. Nous arrangerons l'affaire à l'amiable, et tu ne seras pas forcé de subir les lentes formalités d'un procès. Tous mes police^ men déclareront à l'envi qu'il a tiré le premier.

— Noh, répondit Acacia. Je veux que les chances soient égales. Nous aurons tous deux les mêmes armes; mais j'aurai de plus Julia à venger. Gepen-

dant, pour ne pas faire de tort k Ion élection, j'attendrai que tu sois non^mé maire. »

Le même jour, une guerre d'escarmouches commença entre le Herald ofFreedam et le Sem^Weekly Ulessenger. Graig, eQrayé d*abord de la mort d*Appleton et de son propre écbec, avait craint qu'on ne l'attaqu&t en justice, et déjà il prenait ses précautions. Dou^e gentlemen patentés , tous' dignes de foi , tous habitants d'Oçtksburgt étaient prêts à déclarer sous serment qu'il n*avaitpas quitté la ?iUe depuis un mois. Il se rassura bientôt en voyant qu'on ne l'attaquait pas, et posa sa candidature aux fonction^ de maire avec une audace inouKe. Il accusa de nouveau Acacia d'étrf s^rétement négrophile, il en accusa Jérémiab ; il igouta que celui^i était un ivrogne, et celui-là un débauché qui vivait avec une fille de couleur et sc^mdali^it la pieuse comnpiunion des méthodistes d'Oaksburg. Jeremiah voulait d'abord le jeter dans la rivière, mais Acacia le supplia de n'en rien faire.

« Qet homme est mien, lui dit-il \ il est sacré pour toi. Je veu^ l'offrir mu mtoe^ de Mia, «i

De son côté, il soutint \e^ candidature d'And^rson et accusa Graig de tous les crimes. On contait trop le style de$ journaux américains pçiur qu'il ^it nécessaire de donner de^ ei^trait^ de cette polémiquai. Il suffît de dire que les ^m% adversaires ^ syrp^^aèr^pt eux*mém^«! dPl« cettô lutte.

ACAÇU. ^91

î;nfm (e, graAd jour (irriv^, ï^es lmm-noihin$^ et les méthodistes furent fidèles ^ Çraig, mms tows les autres votèrent en faveur d'Mderçon. Jje vaillant Tom Cribb et sa brigade trouvèrent moyçn d^ se signaler le soir en cassant des réverbères et en frappant à coup de poing et de bâtons giir les partisans (lu ip^lhewrenx Craig,

Pour la première fois, celui-ci désespéra dd luimême. L'histoire d^ Julia, dix fois racontée daps lejQurpal d'Acacia, et toujours avec des circonstances nouvelles, qui aggravaient 1§ crime d'Isaac cl rendaient sa victime encore plus intéressante, avait fini par jie rendre odieux. Déjà son caractère bien connu et spn origine yankee guffl^aiqnt pour déconcerter ^es pins intrépides partisans, Il était dans la situation déplorable du mall^eureux Turnus, que les i\m% ont condamné ? ^t qw cherche en vain à fuir le glaive vengeur d'^née, l# fatalité, ou plutôt la vengeance divine, le poursuivait. Chaque matin, Acacia renouvelait 4ws ion journç^l la promesse de lui couper les oreilles et c|Ç les clouer à la porte du Herald Gif FreedQm^ Le lend^piftlP de sa défaite, Craig, e^^a^péré, résolut 4'en fiufr et de tuer le lingot.

Acaei^ se te^pait sur ^es g^rdeç et pbprchait luimême une occasion; elle sfi présenta bientôt. Au moment d'entrer dans lesbur^?^? dq Se^i-l/V^eeklyf Mme^gery i\ se retourna par bf^s«r4i P\ ce mouve-

i«)2 ACACIA.

ment imprévu lui sauva la vie : Craig, posté à vingt pas de là, venait de tirer sur lui un coup de revolver. La balle frappa la porte de la' maison et enleva un éclat de bois.

« Maladroit! » dit Acacia en se retournant et rajustant à son tour.

Deux balles furent encore échangées sans résultat. La foule s'amassait autour des combattants, car le combat avait lieu en pleine rue. Personne ne fit un effort pour les séparer. Les voisins et les passants étaient là comme des juges du camp. Irrité de servir de spectacle aux curieux, Acacia courut sur son adversaire et fit feu à bout portant.

Au même instant, Graig tirait. Les deux adversaires tombèrent, Acacia blessé à la cuisse, et Graig mort : la balle avait fait sauter la cervelle.

m Bravement combattu ! » dirent les assistants.

On enterra Graig, et Acacia se fit porter et panser dans la chambre de Julia. Sa blessure n'était pas dangereuse, et Deborahluî promit de le remettre sur pied en quelques jours.

« Et Julia î demanda-t-il à voix basse.

— Elle n'a plus que quelques heures à vivre, » répondit Deborah sur le même ton.

Miss Alvarez, qui était présente, quoique à l'autre extrémité de la chambre, devina la réponse du médecin et frémit. Au moment de mourir, elle se révoltait contre cette cruelle nécessité. Elle se cram-

AGAGU. 193

ponnait à la vie avec désespoir. Enfin elle comprit qu'il fallait se soumettre à la destinée; elle pria ceux qui étaient présents de sortir, et de la laisser seule avec Acacia.

« Mon cher Paul, lui dit-elle, je t'ai aimé avec une passion sans pareille. Rien ne m'a été aussi cher que toi, pas même mon salut éternel, que j'ai compromis pour toi seul. Tu m'as rendue heureuse pendant trois ans, et c'est beaucoup , car jusque-là je n'avais connu que la honte et les misères de la servitude. Par toi, j'ai connu le bonheur, un bonheur, hélas ! bien fugitif; mais il n'a pas dépendu de toi qu'il ne fût éternel. Nous ne pouvions ni l'un ni l'autre eflOsicer la mémoire du passé : c'est le serpent qui m'a toujours dévoré le cœur, et qui faisait couler mes larmes au milieu même de nos plus vifs transports d'amour. Oh ! Sherman ! Sherman ! »

Elle éclata en sanglots. Paul l'embrassait et l'appelait des noms les plus tendres, sans pouvoir la consoler. Il était désespéré de voir mourir d'une agonie si cruelle cette pauvre Julia qu'il avait tant aimée, qu'il aimait peut-être plus que jamais. Elle s'en aperçut, et son âme si tendre fut presque consolée par la pensée qu'elle laisserait à son amant un doux et éternel souvenir.

« Calme-toi, dit-elle, et fais venir miss Lucy. »

Celïe-ci entra, presque aussi afQigée qu'Acacia, car elle aimait sincèrement miss Alvarez.

194 ACÀGU.

« Chère Lucy, dit la mourante, comment vous remercierai -je de la1)0QtéûVGclaquene vous m*ave2 secourue, moi étrangère et d'une race méprisée? Je^ vais mourir : permettez-moi de vous léguer ce que j'ai de plus cher au monde, le bonheur de mon ami Acacia» Je sais que vous TaimeK et qu'il vous aime; miss Debûrah m'a tout dit. Adieu, soyez heureux, et penses quelquefois à votre amie Julia. »

A ces mots, elle s'évanouit. L'abbé Garllno, appelé en toute hâte, l'aida à mourir pieusement. Le pau» vre abbé se sentait défaillir en remplissant les devoirs de son ministère.

«t AlleM en paix^ dit-il, en répétant les paroles de l'Évangile, car votre foi vnm a sauvée. >

Elle sourit doucement à Lucy et à son amant, et mourut.

La douleur d'Acacia est impossible à peindre. Tous les assistants pleuraient, et même la sévère Deborah. Julia fut ensevelie sur les bords du Kentucky, au pied d'un érable sous lequel elle aimait à s'asseoir.

Acacia guérit et obéit au vœu de miss Alvarez en épousant Lucy, mais il n'est pas encore consolé. La belle Kentuckiçnne est heureuse néanmoins, car U cache sa mélancolie sous le nom du regret de la terre natale. Elle l'a décidé à faire un voyage en France. Vous le verrez à Paris cet été avec sa femme. Sa fortune est immense, mais il ne se

soucie plus d'être riche. Il a une petite fille charmante qu'il appelle Julia, et qui sera aussî belle que son ancienne amie.

John Lewis, revenu de ses rêves apostoliques, a épousé Deborah. Ils évangélisent ensemble les populations paisibles du comté de Kent, et, malgré quelques retours d'humeur de la dame, ils sont raisonnablement heureux. Mistress Lewis vient de publier à Londres un livre édifiant, intitulé le Cœur crucifié^ qui est fort apprécié dans les Sociétés bibliques.

Jeremiah, resté seul, s'est marié, et sa femme Ta déjà rendu père de deux jumeaux. Il est riche, il est maire, il sera gouverneur du K^ntucky.

L'abbé Carlino est retourné en Italie. Acacia lui a fait présent de 20 000 dollars. U va vivre sous le beau ciel de Naples, jusqu'à ce que l'ange de la mort le touche de son aile, conune dit je ne sais plus qui.

(Z^jQ^ ryp

LES BUTTERFLY

LES BUTTERFLY,

Un soir du mois de mai 1840, un jeune Parisien, nommé Charles Bussy, que Paris ennuyait, mit pied à terre à Thôlel à'Astor, à New-York. Il était jeune, de bon caractère, bien fait, vigoureux, chas* seur adroit, bon cavalier; il avait de Tesprit, du courage, de la gaieté, et par malheur aussi des dettes.

Dans les pays civilisés, le créancier n'est que la préface de Thuissier, derrière lequel on aperçoit les recors et le ft'ais séjour de Clichy. Bussy, qui aimait le soleil, le grand air et l'aspect de l'immense Océan, partit sans attendre qu'on lui offrit un asile dans cette maison hospitalière. Il emportait le titre de propriété d'une forêt de cinq mille acres que son père avait achetée à vil prix, dix ans auparavant, dans rOhio. Ce père prévoyant avait deviné les inr stincts dissipateurs de son flis, et, par une clause

200 LES BUTTERFLY.

expresse de son testament, il avait défendu de vendre ou d'hypothéquer avant dix ans la moindre parcelle de sa forêt. Cette précaution prise, il mourut, laissant à son fils de profonds regrets et un capital de cinq ou six cent mille francs, qui ne tarda guère à s'évaporer en fumée.

La veille de son départ, Bussy fit son inventaire. Il avait en portefeuille dix mille francs, et il en devait soixante mille. Cette découverte le fit sourire. Il pensait à sa forêt d'Amérique et se sentait plein de confiance. Tout homme a son rêve; celui de notre héros était de devenir grand propriétaire dans le pays des Mohicans. « Je défricherai ma forêt, disait-il, j'abattrai les arbres, je construirai des maisons, j'y mettrai des Allemands, des Irlandais ou des nègres, et je serai le bienfaiteur et le représentant naturel des fermiers de ma future ville de Bussy 'Town. Dans cinq ans, j'aurai payé mes créanciers, je serai membre du congrès, peut-être gouverneur de l'État, et vingt fois plus libre et plus puissant qu'aucun de mes amis d'Europe. »

A New-York, son premier soin fut de faire vérifier ses titres de propriété par un avocat qui les trouva excellents, puis il revint à Astor-House^ et dîna de bon appétit. La cuisine américaine ressemble beaucoup à la nation. Elle est, non pas la meilleure ni la plus délicate, mais la plus solide et la plus variée de toutes les cuisines de l'univers. La rhu-

barbe s'y mêle à l'ananas, comme le nègre et l'Indien se mêlent au Yankee, Bussy, que le hasard avait placé en face d'une fort jolie Américaine, aux épaules blanches et nues, dépensa en quelques minutes toutes les phrases aimables que fournit le Gnide des étrangers. La dame en parut charmée et lui tendit gracieusement son verre, lorsqu'il prit, suivant la coutume du pays, la liberté de lui ofiTrir du vin de Champagne. Cette faveur inespérée tourna la tête à notre ami, que l'expérience de la vie parisienne n'avait pas rendu sage, et, poussant plus loin l'audace, il demanda pour le soir une conversation particulière, que la jeune et souriante miss ne crut pas devoir lui refuser.

Je supplie le lecteur de ne pas se scandaliser trop vile. Ces sortes de faveurs sont tout à fait sans conséquence aux États-Unis. Les jeunes filles de ce pays-là, qui sont beaucoup plus libres que celles de France ou d'Italie» ne font peut-être pas plus de sottises. Sont-elles froides ou prudentes î c'est ce qu'il est difficile de décider. Comme elles attendent peu de chose de la libéralité de leurs parents, elles sentent de bonne heure le besoin d'un mari qui soit riche. Fille qui cherche un mari n'a pas besoin d'amant.

Bussy, qui ne connaissait pas les mœurs du pays, et qui avait fort bien dîné, s'était appuyé contre une des colonnes de marbre A'Astor-Hause^ et, tout en

tôt LIS BUTTBRFLT.

fumant un cigare, regardait passer la foule dans Broadway. < Quelle ravissante franchise! se disait^ il. Je connais depuis une heure à peine celte jeune fille, je lui offre un verre de vin et un rendes«vous» et elle accepte du premier coup Tun et Tautre. Quelle douce liberlé de mœurs l qudle sage écouo*mie de préliminaires I »

A ce moment, un jeune homme de haute taiUe, d*une force athlétique et d'une figure énergique et franche, lui dit avec un accent ba»*-normand :

« Monsieur le baron Bus«y de Roquebrune, u*avez* vous pas des parents au Canada î

-^ Oui» monsieur, dit poliment Bussy ; mais com< ment se fait-il que vous connaissies si bien mon nom ?

-* De la manière la plus simple du monde ; je vous Tai vu écrire ce matin sur le registre ^'AMiùr-^EouMe. Je suis le chevalier de Roquebrune, citoyen du comté de Trois* Rivières, dans le Bas* Canada, et avocat à Montréal.

^ Mon cher cousin, dit Bussy en lui serrant la main , je remercie Fheureux hasard qui nous met aujourd'hui en présence. H y a longtemps que j'a^f vais oublié le titra de baron et le nom de Roque* hrune«

— Comment, oublié! dit le Canadien* Roque»

brune estm un nom qu'on puisse oublier ? Nous autres gens du Canada , nous avons un souvenir plus fidèle de nos ancêtres da France.

I,ES BUTTERFLY. 203

— Excusez-moi , mon cher cousin , dit Bussy en souriant. En 92, mon grand^père, bon républicain, qui aimait fort sa patrie, sa fortune et la liberté, crut devoir, pour conserver ces trois biens si précieux, faire quelques sacrifices aux préjugés* du temps. Il quitta sa baronnie et le nom de Roque*" brune, courut à Tennemi avec toute la France, et devint colonel au service de la république. Après Marengo, les temps étaient plus doux , son patriO"» tisme n'était pas suspect : il déposa les armes; mais il ne se soucia plus d*un vieux titre et d'un vieux nom passé de mode. Toute Tarmée le connaissait sous le nom du brave Bussy; il se contenta de ce titre. Voilà pourquoi je m'appelle aujourd'hui Charles Bussy, Parisien de naissance, voyageur de profession , et propriétaire d'une forêt située je ne sais où, sur les bords du Sciolo et du Red^Rivêr^ je crois, vers le quarantième degré de latitude boréale.

— Pourquoi donc avez-^vous écrit sur le registre î baron Bussy de Hoquebrune ?

— C'est une habitude que j*ai prise dans les hôtelleries de Suisse et d'Allemagne; cela éblouit Thôtelier.

-^ Vous avez réponse à tout , dit le Canadien. Eh bien ! puisque le hasard me fiait rencontrer un pa* rent, ce qui, dans ce pays de loups et de chasseurs de dollars , est presque un ami , il fkut que je lui donne un bon conseil.

Î04 LES BUTTEnPLY.

— Donnez, pourvu qu'il n'engage à rîen.

— C'est le sort de tous les conseils. Vous êtes nouveau venu à New-York; fuyez les rendez-vous de miss Cora Butterfly.

— Qu'est-ce que miss Cora Butterfly? demanda Bussy d'un air indifl*érent.

— C'est, répondit le Canadien , une fille charmante, qui a les yeux bleus, les cheveux blonds, vingt ans, un air candide, d'admirables épaules, des dents petites et blanches comme celles d'un jeune chien, la taille ronde, les lèvres vermeilles, mille dollars de revenu, de grandes dispositions à en dépenser vingt mille, et qui cherche un mari assez riche pour payer ses fantaisies et ses dentelles. En un mot, c'est la jeune dame qui vous a donné rendez -vous pour ce soir, à neuf heures, dans sa chambre.

— Vous êtes fort au courant de mes aflaires, dit Bussy, moitié riant, moitié fâché.

— Ne remarquez pas mon indiscrétion, reprit Roquebrune. Vous avez vu cette jeune blonde , et vous l'aimez. C'est un antique usage des Français de France auquel vous ne pouviez déroger. Les Anglais aiment les chevaux, les Allemands la bière, les Américains le whiskey, et les Français aiment les femmes. C'est un goût fort noble, je vous assure, et que je suis loin de condamner; mais croyez-moi, faites votre malle, et allez voir la forêt du Scioto.

LES BUTTERFLY. 205

— Bon ! le Scioto n'est pas pressé ; il peut attendre.

— Et miss Cora ne le peut pas! Méfiez-vous, mon cher, d'une fille qui cherche un mari. Il n'y a rien de si daMgereux sur la terre. J'ai chassé l'ours au New-Brunswick et la panthère au Texas; mais ni Fours ni la panthère ne sont aussi redoutables qu'une Américaine à la poursuite d'un mari.

— Bah ! elle ne peut pas me mettre le couteau sur la gorge. On n'épouse que lorsqu'on le yeut bien, et je ne crains ni les pères ni les frères.

— Je vois , mon cher cousin , que vous avez besoin de mes conseils encore plus que je ne le pensais. On ne vous apprend donc rien à Paris? A quoi vous sert cette civilisation si vantée ? Vous ne rêvez que pistolets et poignards , comme si vous étiez dans le pays des Sanches et des Guzmans. Ici c'^est tout autre chose. Les Yankees sont d'humeur débonnaire, et s'inquiètent fort peu de leurs filles. Qu'importe, je vous prie, à M. Samuel Butterfly, le père de miss Cora, que sa fille prenne ou non un amant? Cela fait-il hausser ou baisser le prix du coton ? Le vieux Samuel sait fort bien que la candide miss Cora ne se compromettra qu'à bon escient, et qu'elle n'épousera qu'un homme cousu de dollars. Elle peut faire toutes les folies du monde, se faire eplever par le premier venu, s'em-

Sd6 LES BUTTERFLY.

barquer pour l'Europe ou pour le Chili : il est une folie qu'elle ne fera jamais, celle d'épouser un mari pauvre ; mais malheur à vous si elle apprend que vous possédez une forêt sur les riv«s du Scioto l Elle fera votre bonheur malgré vous, et fous l'épouserez, si elle Ta résolu.

— Je ne l'épouserai pas.

— Vous l'épouserez, vous dis-je. Connaissez-vous l'histoire de mon ami le capitaine Robert Inglis ? Il était jeune, roide, ganté, gommé, ficelé, large d'épaules, mince de taille, hardi d'allure, pédant, en* nuyeux, trois fois millionnaire, toujours occupé de ses chevaux et de ses bonnes fortunes; toutes les femmes l'adoraient* Les fliles à, marier, les bell^, comme on dit ici, se disputaient ses regards. Il passait au milieu d'elles , dédaigneux et superbe. Un soir, une brune charmante , miss Caroline VaU'ghan , l'invite h souper dans sa propre chambre, C'est l'usage du pays, et les mœurs, dit-on, n'en valent que mieux. Inglis accepte, se grise, et $'endort dans la chambre de miss Caroline, Au point du jour, on frappe à la porte; la belle , tout éplorée,les cheveux épars, tire le verrou, et le précipite au-devant d'un ministre qui arrivait suivi des parents et de deux témoins. loglis s'éveille au bruit et proteste de son innocence* Il s'est débattu en vain; on vous a bel et bien marié le pauvre diable, De désespoir il est parti pour les îles Sandwich,

LES BUTTERFLY. 807

mais la belle Caroline jouit de vingt mille dollars de revenu.

—Votre capitaine, mon pauvre chevalier, était un triste sire. Qu'ai-je à craindre d'ailleurs? Je suis ruiné. •

— Allez donc , et soyez heureux ; mais prenez garde au ministre. Adieu,

— Je vous remercie , dit Bussy ; permettez^moi d*espérer qiie je vous reverrai bientôt, et que notre connaissance, 9i singulièrement commencée, de* viendra une amitié solide.

«^ Quand U vous plaira, dit Roquebrune en sou*riant. Vous me plaisez, je ne sais pourquoi, si ce n'est peut*étre que mon arrière-grand-père était né vers Caen ou Caudebec , dans le pays des pommes et du cidre, et que vous ne parlez pas cette langue l)arbare qui siffle entre les dents des Anglais et des Américains. Quand vous serez las de votre bonne fortune, venez me voir à Montréal , et, si vous avez besoin d'un conseil ou d'un coup de main pour défricher votre forêt, comptez sur moit

-^ Quoi ! partez-vous si vile ?

^ Je voudrais être déjà dans mon vieux Canada. Nevr-Yorlt m'ennuie h périr. Un oncle que je ne connaissais pas, et qui vendait ici du bœuf salé, s'est avisé de mourir çt de léguer son héritage k ma s(Bur et à moi. Yqus connaissez la curiosité des femmes; ma sopur a voulu voir New-York : j'ai

208 LES BUTTERFLY.

cédé, car c'est la plus aimable enfant du monde , et elle fait de moi tout ce qu'elle veut; depuis un mois, nos affaires sont réglées, et nous partirons dans trois jours. »

Comme le chevalier de Roquebrune finfesaît de parler, une jeune fille d'une beauté ravissante, blanche et rose, avec des cheveux noirs et des yeux d'une douceur et d'une vivacité charmantes, s'avança sur la pointe du pied comme une déesse , et posa légèrement la main sur celle du Canadien.

« Eh bien ! Henri , dit-elle d'une voix légère et gracieuse , tu m'oublies, paresseux? Déjà quatre heures, et nous ne sommes pas encore sortis ! Vois comme je me suis faite belle pour te plaire! >»

En môme temps, et d'un mouvement leste et gracieux comme celui d'une gazelle, elle voulut entraîner son frère ; mais Roquebrune resta immobile et lui présenta Bussy.

Je crains que mon héros ne paraisse indigne d'inlérèl à la plus belle moitié du genre humain , si je raconte fidèlement ce qui se passa dans son cœur ; pourtant l'histoire le veut. Bussy n'eut pas plus tôt vu la jeune Canadienne, qu'il oublia complètement miss Cora Butterfly, le rendez-vous donné, et tous les serments qu'il avait prêtés ou reçus depuis dix ans. C'était le meilleur garçon du moirde et le plus sincère; mais il avait vingt-cinq ans, et jusqu'à cet à^c il n'est pas défendu de déraisonner en amour.

LES BUTTERFLY. 209

Il avait aimé toutes les femmes, toutes celles du moins qui étaient belles ; seulement il n'aimait en elles que la beauté. C'est un amour fort délicat , car le goût de la beauté est plus rare qu'on ne pense, et bien des gens ont passé près d'elle sans la connaître; mais ce n'est pas l'amour véritable. Aimer la beauté dans la femme, et n'aimer que la beauté, ce n'est pas aimer la femme môme. Celte distinction paraîtra peut-être subtile. Ceux qui ont lu le Phèdre dePlaton m'excuseront de m'expliquer si mal ; où \e vieux Grec a été obscur, j'ai droit d'être incompréhensible. Je veux dire, et tous les gens sages me comprendront , que Bussy aima ce jour-là pour la première fois. Il s'inclina respectueusement devant la jeune Canadienne, hésita quelques secondes, et, reprenant bientôt son sang-froid, lui débita un petit compliment auquel elle répondit très-gracieusement et en peu de mots. Cela fait, Roquebrune et sa sœur descendirent du côté d'East-Bwer , et laissèrent le pauvre Bussy tout ébloui de cette apparition céleste.

Le soir, il soupa gaiement, sans plus songer à miss Cora Butterfly que s'il ne l'eût jamais connue, et il allait tranquillement se promener dans Broadway pour rêver plus à l'aise à la belle Canadienne , lorsque neuf heures sonnèrent à toutes les horloges de New-York. Ce bruit lui rappela son devoir.

'« Quel ennui, se dit-il, d'aller parler d'amour à

2J0 LES BUTTEBFLY.

cette petite Américaine, quand j'ai le cœur déjà plein d'une autre passion ! En vérité, c*est un pesant fardeau que d'èlre trop aimable. J'ai bonne envie de planter là miss Cora..., Non , reprit-il après un instant de réflexion , l'honneur de la nation y est intéressé. U ne sera pas dit par ma faute qu'un Français aura manqué un rendez-vous de guerre ou d'amour. Allons. »

Il rajusta son col devant une des glaces du salon d'Asior-Home, mit des gants frais et monta l'escalier.

Miss Gora Butterfly l'attendait de pied ferme. Elle élait assise sous les armes, c'est-à-dire en toilette de bal, dans un de ces fauteuils-balançoires qu'inventa la paresse des créoles, et elle calculait dans son es* prit sage et positif la fortune probable du jeune Français. C'était d'ailleurs une fille charmante, jolie comme la plupart des Américaines, savante en amour comme une vieille femme, et d'une vertu raisonnée, qui est la plus solide et la moins fragile de toutes les vertus. En deux mots, elle était belle comme une rose épanouie, et sèche au fond de Fâme comme • une vieille dévote. Dès son entrée dans le monde , son père, le vieux Samuel Butterfly , lui avait tenu ce petit discours qui devait être sa règle de conduite . et son évangile : « Ma chère Gora, je t'aime tendre-^ ment et je veux faire ton bonheur. Je te donne mille dollars par an. Avec cette somme et les dettes

LES BUTTERFLY. tli

que tu pourras faire , tâche de trouver un mari. Dans cinq ans, si tu n'as pas réussi, ta pension sera réduite à cinq cents dollars , auxquels , il est vrai , j'ajouterai ma bénédiction paternelle. Yoici le pre^ mier quartier de ta pension. »

Ce discours pathétique fit le plus grand effet sur la belle Gora. Depuis trois ans , elle cherchait un mari, cette chose si commune et si précieuse : tous les jours, elle jetait sa ligne au hasard dans cette population immense et bigarrée qui remplit New-* York ; mais , au moment de mordre à l'hameçon , les plus gros poissons se retiraient précipitamment, et Gora restait fille en dépit de tousses efforts. Aussi pourquoi n'en vouloir qu'aux millionnaires? Peu à peu ses prétentions avaient diminué. Elle voyait avec frayeur approcher le terme fatal et les cinq cents dollars de pension. Sa beauté devenait célè« bre , et pour une fille h marier une beauté célèbre est une beauté perdue. Rien n'est si dangereux que d'être classé, fût-ce parmi les plus forts et les plus habiles. Or Gora était classée-.., au premier rang, c'est vrai; mais qu'importe î Souvenez-vous d'Aristide et du paysan grec. On s'ennuyait d'entendre appeler Gora < la belle Gora, » Elle le sentait , et tournait ses beaux yeux candides sur les étrangers qui arrivaient à New-York; ceux-là du moins n'avaient pas entendu parler d'elle. De là le succès de Bussy, D'ailleurs le Parisien était aimable ; il avait

212 LES BUTTERFLY.

de l'esprit, il paraissait riche ; il pouvait l'emmener à Paris, cet Eldorado de toutes les femmes de l'univers. Que de raisons de le séduire! Dans cette attente, les heures paraissaient des siècles. Le cœur de la belle Cora battait fortement. Enfin Bussy parut.

Sans se lever, d'un geste et d'un sourire gracieux, elle le salua et l'invita à s'asseoir. Bussy, qui ne s'étonnait pas facilement, fut cependant étonné de cet accueil. Malgré les avertissements de Roquebrune , il n'avait pas cru trouver tant d'aisance dans une situation si délicate; surtout il avait peine à s'habituer à ce balancement continuel du fauteuil, que la conversation n'interrompait pas.

« Après tout, pensa-t-il, c'est l'usage à New- York. Pourquoi serais-je étonné de ce sans-gêne charmant? Si les femmes d'Amérique renoncent à cette étiquette d'Europe qui les protège aussi efficacement que leur propre vertu contre l'audace des hommes, est-ce à moi dp le trouver mauvais? »

Cette réflexion lui rendit sa hardiesse et sa gaieté accoutumées. Il parla d'amour avec feu; sur ce sujet, entre gens de sexe différent, la conversation ne tarit pas. Il parla aussi de constance et se donna pour un Amadis. Cora, qui ne s'en souciait guère , feignit de le croire , et lui demanda d'un air provoquant quelle beauté il préférait à toutes les autres. Bussy répondit galamment qu'il ne l'avait jamais su

LES BUTTERFLY. âl3

avant ce jour, mais qu'il commençait à le comprendre. Il fit le portrait flatté de la belle Américaine , n'oubliant ni la couleur de ses cheveux, ni le bleu de ses yeux, ni le rose de son teint, ni la rondeur de sa taille , ni même le goût de sa toilette. Tout en parlant, il se rapprocha d'elle, lui prit la main et la baisa avec la ferveur d'une àme dévote; elle la retira sans se f&cher, et recula les yeux baissés et les joues couvertes de rougeur. Bussy devint plus pressant ; il ne feignait presque plus Tamour , il commençait à se sentir gagné par l'émotion réelle ou feinte de miss Gora. On ne feint pas impunément l'amour auprès d'une jeune et belle femme, quelque prévenu qu'on soit d'ailleurs contre ses artifices.

Tout à coup , au moment où Bussy allait oublier toute la terre et les sages avis du Canadien , miss Cora , qui n'oubliait jamais l'essentiel , même dans les circonstances les plus critiques, fit à notre héros une question qui tomba sur son amour comme une douche d'eau glacée, et l'éteîgnit. Elle lui demanda s'il voulait demeurer en Amérique et s'il était riche. Cette question , habilement placée entre deux baisers, comme l'amère pilule qu'on place entre deux couches de confitures avant delà donner aux enfants, ramena Bussy au bon sens. Il se leva d'un air assez froid, car dans la chaleur du discours il s'était mis à genoux devant elle , et répondit qu'il possédait

214 LES BUTTERFLY.

encore plus de cinq mille acres de forêts dans TObio. Cette réponse ne parut pas satisfaire miss Gora.

< Quoi ! vous n'arez, dit-elle^ ni terre, ni maison» ni commerce?

— QuUmporte, puisque Je vous aime?

— Moi aussi, mon cher monsieur , je tous aime , et fort tendrement , qucrique Je commence à craindre que vous ne m'aimiez pas longtemps; mais Ta^ mour n'est pas tout en ménage.

— Oui , j*entends bien , dit Bussy» il y ftiut aussi quelques cachemires; mais pourquoi nous occuper de ce qui est utile ou inutile en ménage? Jouissons de Tamour, chère Gora, et laissons le reste aux dieux. Je vous adore , vous m*aimez , vous me le dites ; soyons heureux.

— Où prenez-vous cette belle morale, monsieur? dit Gora irritée. Voilà d'honnêtes paroles I Non, monsieur. Dieu, qui nous a permis l'amour , nous ordonne le mariage. Lisez la Bible : « Tu quitteras « ton père et ta mère pour suivre ton époux. » Est-il jamais question d'ariiant dans l'Ancien Testament ou dans le Nouveau? Isaac épouse Rébecca, et Jacob épouse Rachel. » ^

Avez-vous eu faim quelquefois? avez-vous chassé pendant sept ou huit heures dans les montagnes par un firoid sec et vif? avez^vous passé la journée sans manger, et le soir , bien tard, à peme arrivé dans une auberge de campagne, aves-vous fait

LES BUTTERFLY. 245

mettre à la broche un gibier succulent? L'avez-vous arrosé de vos mains? ravcï-vous seni tous-même sur la table? Vous èles-vous assis au coin d'un bon feu, dévorant du regard le lièvre et découpant la perdrix? Avîez-vous une bouteille de vin gris? Étiez-vous prêt à manger, les yeux ardents, la bouche ouverte et la fourchette tn arrêt? Étiez-vous par hasard notaire, ou médecin? Est-on venu vous chercher à cheval, bride abattue, pour guérir une têle cassée , désasphyxier un noyé , ou recevoir le testament d*un malade? Àvez-vous donné au diable, vous médecin , le maladroit , et vous , notaire , le client? Voilà justement ce que faisait Bussy, lorsque la prudente et positive miss Cora Butterfly se mit à citer la Bible et à montrer ses scrupules. Il donnait au diable Rébecca et Rachel, les patriarches et les prophètes. Il maudissait ces hypocrites chanteuses de psaumes qui cachent sous l'amour et la Bible des calculs dignes de Barème. Cependant il avait honte de s'en aller sans avoir rien osé. La place fûtelle imprenable , il avait pour principe qu'un bon soldat doit tenter l'escalade. Il garda quelque temps le silence, ramassant ses forces pour la lutte ; puis, s'agenouillanl de nouveau devant la belle Américaine , il la pria de lui pardonner sa hardiesse , d'excuser un amour trop violent pour être modeste, d'avoir confiance en son honneur; en un mot, excepté le mot mariage, qu'il ne voulut jamais pro*

noncer, il fit les serments les plus vifs d'une éternelle fidélité. Toute autre femme, après s'être avancée si loin, n'eût pas osé résister; mais la vertu de la belle Américaine était appuyée sur le roc inébranlable du dieu Dollar. Sans le rebuter ni le décourager, elle sut le tenir à distance; elle voulait un mari, et non un amant« car, comme l'a fort bien dit un profond philosophe, les maris payent les dentelles, et les amants ne sont bons qu'à les chiffonner. Bussy lui plaisait fort, mais sa fortune lui plaisait mille fois davantage. Cependant Gora hésitait. Cette fortune était-elle réelle? C'est une belle chose qu'une forêt de cinq mille acres, mais il faut qu'elle soit bien située. Au Canada, un acre de forêt coûte deux fois moins qu'un acre de terre. Le bois n'a point de valeur; bien plus, il faut le couper, et la maind'œuvre est chère. Ces inquiétudes bien légitimes de la pauvre Cora éclatèrent dans les premiers mots qu'elle répondit aux protestations d'amour de notre étourdi.

— Dans quelle partie de l'Ohio est située votre forêt ? » demanda-t-elle.

Cette curiosité obstinée indigna Bussy , bien i tort, selon moi , car il est juste que les jeunes filles songent à leur avenir quand leurs parents n'y songent pas; mais notre ami arrivait de France, où les femmes calculent avec moins de naïveté, sinon avec moins de soin. Il avait cru Vasseoir à un festin dé-

LES BUTTERFLY. 217

licieux, servi par la inain de Tamour, au milieu des fleui-s, des fruits , des porcelaines de Sèvres et des cristaux de Bohême, et il se trouvait assis dans une cuisine, au milieu des fourneaux allumés et des préparatifs du festin. Il vit qu'on le marchandait , et toute la beauté , la grâce et les minauderies de la pauvre Cora, n'empèchèrtut pas qu'elle ne lui parût ridicule. Jl lui répondit avec une froideur glaciale : « Rassurez-vous, chère Cora, je suis riche. Ma forêt s'étend sur les bords du Sciotp.

— Du Sciolo? dit Cora étonnée. Ne vous trompezvous pas î

— Je ne me trompe pas, dit Bussy. Elle est située dans une plaine, au pied d'une colline, au confluent du Scioto et d'un petit ruisseau, le Red-River. Voici le plan de la forêt et mes titres de propriété. »

En même temps il tira de son portefeuille le plan de la forêt. Miss Cora Butterfly l'examina quelque temps avec l'aplomb d'un procureur. Tout à coup elle éclata de rire , et rendit le plan à Bussy. Celuici, fort intrigué, la regardait en silence.

« Mon cher monsieur, dit-elle enfin, n'avez-vous point d'autre propriété, soit en Europe, soit en Amérique ?

— Aucune.

— Eh bien ! suivez mon conseil ; il est fort désintéressé, car il me privera du plaisir de vous revoir

^f8 LES ByTTpflFLY.

jaipai3. (iptoiirne; eu Francp (st irenQQcaz m SpîQtp, ap Re4-'Riv^r et i^ )eurs forêts.

— ûu'eptpBdezrvoq» pîir ik ? dit Bassy ipquiet.

— Ûji'^n pFPfiri^té PPwme w amour , mon pber mflMJ^WTi 1^8 ab?^I?t* Qnt tPHJoiiî^ tort. Il y a piuq m^ flue vptre fqrét pst défrichée , et que gur ^8 cendrfîs pn ^ )4ti »fte ¥illfi maguifique,

r-K»trilpp8si|)leî

— Que voulearrvpwsî debrwe» gens out remouté le Seiotq , out m oette forêt et u-out p'^ç w le propriétaire; ils ont coupé les arbres, ils out défripllf^ le spl, ils put HW de^ ipai^OQ^, d^s t^v^pi^s , des tpipplps , fondé d^$ jpuruw¥ ft\ dPg RJ4»gpPÇ 4e banque. Aujourd'hui U y ayiqgt pîjle babit^Rts, §t 1^ ville grandit tp»§ les jplîrg. Qu y bqjf, pn^ i^vn^, on y travaille , on y fait le commerce , op y i^\^ VHçurfi, PB y fajt banqueroute ^ pu s'y b^t tput mWfifi è fïPW-Yorjt pH à }^ lîppyellerQr^an^, |Jpu$ pe gppipae^ p^^ f|e| f^pyftgps , mqqjjppr t e^ Yptrp pf gpriét^ figt tppaj)éi pnfre jes mj^ip^ 4^ fPFt honnêtes geq^. ^

fjptfp f^tftle pPHvellp tpmba PflfflPîe iinp tuijp §ur }p têtç du p^HF^ Bug^çy. l\ se ^pyait précjpifé fju haut de ses rêves et de sa fortune à vepff ^Vff Jp pavé de la misère que foulent la plupart d^g bppi- ^ps, Il ij'iitjHt p?s bHmH!^ iÎP ^a pftHWté t p^i après l'I^p^gpp), }^ FrWCaiS ^§t pept-être rbfimiflP flM

LES BUTTppFLY. ^i9

ippnde q^i cf^jnt le p}pins d'être pauvre; Bussy d'ailleurs éte|t |ipmme 4'p^pr^ P\ 4e ppuragç; U ne redpptait p^s le ^^}l)pur, et uqq sçprèfp confiance d^î^ §es fprcps le soulei^^it coptrp tpps Jpç accidei^t^ dp )^ destlq^p ; cepep^ç^t il souffrait pn peu du top pïoqupur fie la l^ellp Américaine ; U sentait trpp viypmept pppAipp il ^tait dépbp à j>p§ yeu:^^. Que}qpes instants auparayapt, elle ^tait à lui |out eptièfej ipaiptenant ejlp le dédaignait; Ip lendemaip el}p fpjpfirait de pp le plus rpcoppaîlrc. lâ'orgppjl Ip SQUtint cpptrp un cppp ^\ rude.

îK (Jpipnient s^yez-yqus, lu| dit-Ut qpp Sciplo-Tpwp est §|tp0 §ur l'epaplacpp^epl de pi^a fprét , pt pop dans Ip vpi^ipage ?

— Yops cftprchez ^ dputpr, mop pbpr pappsiepr, dit pai^sCpf^ ep ^puri^pt, pt ypps ayez tprf, croyezmoi. C'est mop prpprp pèrp, rhonpr£jblp Samuel Butterfly, qpi a Ipi-piêrpp fiFpep^é pt djvisé en lois votre prppriétjè.

— Couîpippt l'a-t-il qs^ ^ns pia pern^ission ?

— Pp ypit i)ien, cher p^opsjppr, que vqus p'ôtcs guère au poprant de pp^ psajps. Yotrp sjpipUcité m'inspirp pnp symp^ll^ie vérita|)le. Sachez donc , puisqup Ypp? ypulez le çaypiF? qpe le tp^rain s'est trouyé paef yeilleuseufippt proprp au pppimerce des bois dp construptjop pt fjp la viande salée; qpp mon père, qpf est le plus jiqppêle de tpps Ips Yankees y s'pp est f^perCH le PFPfPier, ef qp'il a appliqué le

220 LES BUTTERFLY. .

droit féodal : Nulle terre sans seigneur; que le seigneur naturel étant absent , il s*est adjugé la forôt à lui-même, qu'on a de tous côtés suivi son exemple, et qu'aujourd'hui vous ne trouverez pas un pouce de votre propriété qui n'ait changé de mallre. C'est ce que mon père, qui part dans quelques jours pour Scioto-Town, pourra vous affirmer luimême, si vous prenez la peine de l'interroger. Maintenant recevez, monsieur, l'expression de mes regrets les plus vifs. Je déplore le malheur qui vous arrive, et, si votre forêt pouvait vous être rendue sans qu'il en coûtât un dollar à mon père, dont je suis la légitime héritière, croyez, mon cher monsieur, que je ferais les vœux les plus ardents pour cette restitution. Quant à faire un procès aux nouveaux propriétaires, c'est une démarche inutile, et qui, de plus, est fort dangereuse. Agissez sagement; renoncez à une forêt que vous ne pouvez pas regretter beaucoup, puisque vous ne l'avez jamais connue, et qu'elle n'a pas vu, comme disent les poètes, les tombeaux de vos pères ni les berceaux de vos enfants. Retournez en France, ou mieux encore, allez plus avant, entrez hardiment dans le grand Ouest, dans les forêts immenses qui n'ont pas encore de maître. Emportez avec vous une hache et une carabine ; la hache vous servira contre les arbres, la carabine contre les sauvages, et peut-être contre vos voisins trop civilisés : c'est ainsi que

LES BUTTERFLY. 221

Daniel Booii a laissé un nom immortel. Mais ne heurtez pas de front celte force populaire , qui est aveugle et irrésistible ; respectez le sommeil du monstre, de peur qu'il ne vous dévore; ne redemandez pas le dîner qu'il vous a pris, de peur qu'il ne vous prenne encore le souper et là vie. C'est mon dernier conseil. Je n'espère pas, mon cher monsieur, avoir le bonheur de vous revoir jamais. Il est minuit, et je me sens fatiguée. J'ai l'honneur de vous souhaiter le bonsoir. »

Ayant prononcé ce discours avec une volubilité sans pareille , la belle Cora Butterfly salua notre héros d'un signe de tète, et, lui tournant le dos, se mit à bâiller sans cérémonie. Bussy, se voyant congédié, prit le parti d'en rire, et lui dit :

« Ma chère Cora , je vous remercie de vos conseils, qui sont les plus sages du monde. Vous parlez comme un ministre ou comme deux avocats.

Je suis vraiment touché de la part que vous daignez prendre à mon malheur; mais permettez-moi de croire qu'il n'est pas aussi grand que vous le dites. J'honore et respecte infiniment M. Samuel Butterfly , et, sans le connaître personnellement, je fais d'avance trop de eas de sa sagesse pour croire qu'il me refusera l'indemnité qu'il me doit. S'il était assez mal conseillé pour le faire , j'ai trop de confiance dans les lois américaines et dans la justice du peuple pour désespérer de ma cause. Permet-

^n LES BIJttEliFLT.

tez-moi d'espérer, thère miss Cora, que je ne vous Tois pas aujourd'hui poui* la dernière fois, et que bientôt ma fortune rétablie et peut-être agrandie me rendra Tinefibble bonbeur dont j'ai joui pendant cette soirée. Quoi qu'il arrive; soyez sûre, chère miss Butterflyf que le sotivenir de vos bontés et de la tendresse que vous hi'avez témoignée jusqu'à minuit moins un quart île sortira jamais de ma ménioire et de mon cceur. Adieu. >

A ces roots, il sortit, se coucha, et dormit fort trahquillement pour un homme à qui l'on veiiait d'annoncer sa ruine. Le lendemain, décidé à partir et à connaître son sort le pluâ tôt possible, il alla prendre congé de son cousin Roquebruné. Celui-ci le reçut fort bien , écouta en riant âiix éfclats lé récit de l'eiitrevuede la veille; et detîfat pltis sérieux en apprenant le triste sort de la fbi*t dtt Scittto; .

« Mon cher ami ^ lui dlt-iU tous partez^ fc'eàt fort bien fait; mais je lie dois pas vous bàchër que tous avez peu d'espoir de recouvrer votre bien. Je bonnais toutes les ressources de là procédure àttiéHcâiiife. C'est Un Vrai labji-inthe. Vous êtes piiUvre, vous âuttz coHtre vous les jugés j les jUt-éSi lés &vbcats, tout le peuple qui vôUê a dépossédé, et pbur voUs steuleiUeilt la bonté de vôtte causé. C'est peu. Ne désespérez pas, liéânihBIns; Un mit^cle pèUt vous faire rehdre jUstifcéi et là I^rbtidéiibfe ilbus vient eri aide, quelquefois. Dans tbUs Ifeâ càS; il èiï

hkh feÙTTÈhFLY; ^ «3

bôii d'essayer. Celle lulle d'un hotnifae contre tout un peuple est digne d'un grand cœur, el, si je n'étaid rélehii ft Motltf éàl pâf mes pt-diit-èè afteit-dâ^ Jfe m'offriraiâ a tous Sfenit- dé Séfcdtid âém ce diiél hét-ôïqUe. Quelle tjîi'ën èolt l'is^Ufe j tëriëÉ toë toif à Montréal. Riellè OU pauti-ë, voils trôtitét-èz éii tnoi titi Ëttii, et pëùt-êtfe^ tjtii sait î je Ijoatrâitotià être ulile. »

Queliîdes itistarits après parut la belle Vàleritiné dëRôtJuebrùilë. Elle reçut fottbiëti Bussjr. Stth §bii^ rit^e, pareil âù soleil qiii diséipé les iiiiâ^efe, ràliiëilâ iàtii le cœiir de Bhssf la tiltis fehàrfaiatite gàlëté: Elle appuya gracieuâëmëht lëé offréâ de sbil frêrë: L'hdâpitàlité est la tèrtti fttvoHlë des Gahadletis. La visite de fiotrê Ëtni atait duré pitié de détl* heures sans (îu'il s'éil âpët^Ût. Il èot-tit eiifiil et pâhit tJbur Scioto-towri: Lé Oahâdieri l'acbdilipâgha jUètttt'à l'éitibàreadërè. AU Inoitlëtit de qUlttët* ébil nblitel ami i

H Où sont vos armes î dit-it.

— Jfe ti'en ai pàSi f épbttdil BUsfey.

— Qutti! tbùsallëÉ daUèl'OUeètj et tbUSii'aveî pas un revolver^ pas mêttië iiii bm^-kn(f\s * pobr vous faire respecter?

1. Le tHytoie-knife, qu'on appelle aoâsi quelquefois lé ture-dent ■ de VArkansaSf est un couteau à gaîne, large et tranchant, aveo lequel les gens de l'Ouest terminent ordinairement leurs quetelles.

224 " LES BUTTERFLY.

— Bah ! le diable n'est pas si noir qu'on le peint.

— Mon cher, souvenez-vous de ceci. Vous allez en pays ennemi. Soyez sur vos gardes. Parlez peu et tenez dans la main la crosse d'un revolver. Vous êtes sûr qu'on vous cherchera querelle, et plus sûr encore que vous aurez contre vous tout le monde. Tous les habitants de Scioto-Town sont vos débiteurs. En pareil cas, un coup de couteau est une quittance. S'il vous arrive malheur, qui s'inquiétera de vous? qui recherchera le meurtrier? Ceux qui le verront fermeront les yeux. On vous enterrera au pied d'un chêne, et tout sera dit.

— C'est donc un pays de brigands que TOhio?

— Point du tout; c'est un pays bien cultivé, bien peuplé, traversé de plus de chemins de fer que l'Allemagne et la France, où tout le monde sait lire, écrire et compter, compter surtout. Pour ma part, je ne trouve rien de plus beau sous le soleil. Malheureusement les gens de l'Ohio aiment les procès. C'est un reste de leur origine anglaise. Les procès amènent les querelles, qui amènent les batailles, qui amènent les meurtres. Tout le monde est armé, et il est bien difficile, quand on reçoit un coup de poing, de ne pas rendre un coup de couteau. De là des morts dont personne ne s'inquiète, à moins que la victime n'appartienne à une famille riche et puissante. Les juges sont éligibles : c'est dire qu'ils dé-

LES BUTTERFLY. 223

pendent des électeurs; et Télecteur élit naturellement celui qui lui a fait ou qui lui fera gagner son procès. De là vient que la justice est si bien rendue. Songez de plus que les dollars sont rares par tout pays, et qu'il est bien commode pour un juré de gagner sa vie en prononçant ce seul mot : not guilty. Qu'importe en effet que le meurtrier soit pendu ou non ? La mort du pendu ne rend pas la vie à celui qui a été assassiné; ce n'est qu'un malheur de plus, deux familles en pleurs au lieu d'une. Il est si commode et si profitable de faire grâce !

— Et la loi de Lynch ?

— Oui, c'est un usage qui commence à s'établir, et qui sera bientôt général ; mais croyez-vous le juge Lynch plus infaillible? Aimez-vous mieux être jugé en dix minutes sur la place publique, par cinq ou six cents personnes qui crient et vocifèrent au lieu d'écouter votre défense, que par un juge corrompu? S'il faut choisir, mon choix est fait : j'aime mieux la corruption du juge que la brutaUté de la multitude.

— Vous n'êtes guère partisan des formes républicaines..

— Je le suis, mon cher ami, beaucoup plus que vous ne pensez; mais jehais la tyrannie d'une foule ignorante. Sans doute, ces vices dont je vous parle ne sont pas inhérents à la république. On peut les séparer de la liberté, on le fera quelque jour, j'en

Î26 LES BtIttÊRFLY.

suis sûr; mais tant qu'Us subsistent, il fout se tetiit sur ses gardes. G*est pourquoi, mon cher cousitl, je vous conseille d'être tort prudent, de né coi^pter que sur vous-même, de fuir les querelles, et, si vous ne pouvez les éviter tout à feit, de fuir au moins le coroner et toute espèce de magistrats. Fàite»vous justice à vous-même, c'est le plus sûr; d'ailleurs c'est l'usage, et Vous feavëi^ qti'il faut respecter les usages de tous les payst NbUS devons cette politesse aux étrangers. AdieU^ prenez feè rëVdlvfer et ce bowie-knife; ne voUs en sérve« IJu'à la dernière extrémité, mais alorfe ne niéuagez pas votre homme, tl vaut mieux tufet* le diable qùé d'en être tué. AU revoir. Vous me retrouverez à Montréal. »

A Céâ itidts, les dëut amis se séparèrent. Bussy était fort triste. Les conseils de RoquebrUnèlùi èâusdieht ime impression pénible. En arriVaht à la derriière station du chemin de fer, qtii n'était qu'a deux lieues de Scibtb-Toivn, il monta dàhs tine diligence, en compagnie d'un homme de citiilbâhtecinqans, àUx cheveux ^Is, & la mine teàpéctable, qu'il entendit appeler Samuel Butterfly. C'était eh èflfet le digne {1ère de la belle Cora;

M. Samuel Butterfly avait la miné d'tih quaker, un habit à lai'ges bastîUéS et à larges pochëé, Un chapeau rond à larges bords, une cahrie à pbmnié d'ôr, uti air coilflt en béatitude, et qbelqUe chbse de

LfeS ItittÈUFLIf; m

là figure du tlfetit Pi^tlklitt : je parle dU tt^âl Frâtikliti, rusé, positif; élbfâtè, fel nbH de ce ÏWtiklifa Iqïïe les tJhilôèttpHeS du iviU* Siècle hâbillëfeht ft lëiir toddè âti tëthpS de ia gîierre d'AtuêHqué, et ()ifl faisait âblénnellërnèht betiii* Sou petit-fllS |)àr YbllËil^e toouràtit. Le Tràl Franklin^ prtidëhti iréëet'vé, coiitehU^ incapable d'uiië mauvaise action^ parce que lëS mauvaises aetiotis Sout i'ejëtëes par là doctrine de Tintét-êt bieu èhtendu, ëst dëhiébré le plus parfait modèle de l'homme civilisé ^ i\\ïl n'a jatnais rien à démêler avec la loi. Le vénérable Samuel Bbtterfly, tour à tour mutëlot; im=^ primeur^ chirurgien, épicier j tnârchànd de bdisj avocat^ avait fait qiiatré banqueroutes^, afirës khquelles sa fortufae était estiniée i plus d'un million de dollars (eitlq millioils de lianes). La dernièi*e donnera une idée des trois auttts. n ftVait abhëtë pour un million jslnq cent mille dollars des Sa-^ laisOtts qti'il etpédiait à Nev<r-York. Uti mois après, il antience à ses cttaneiers que sa spéisulation n'a pas réussi et qu'il lest rtâhé; en même tëtnpS U lëtit* offre cinquante pour cétit de leUrs bréatlëes. L'Uh d'eui^ se défiant de séS paroles» lui ititente Un pitcès^ Samuel Butterfly, qui avait déjà Vendu toutes ses propriétés i s'avaUce devant lé tHbuhal^ et les yeux levés âu ciel, d'une voix ferme, Il Juté qu'après avoir donné cinqiianlfe pour centi U Ue possédera plus fieh. Le créahëier S'ëxébùtë, reçoit Son ai^fetit,

t28 LES BUTTERFLY.

donne quittance, et le lendemain Samuel Butterfly rouvre boutique, sans que personne ose lui reprocher son parjure de la veille. En tout autre pays, il eût passé pour un coquin; à Scioto, on lui envia son bonheur et son habileté. Au reste, bon mari, bon père, assidu aux prières publiques, il suivait avec une ferveur exemplaire les offices des méthodistes. Il était devenu par ses intrigues le chef du parti démocratique à Scioto-Town et le maire de la ville.

Tel était le vénérable personnage qui s'arrêta à Scioto-Town en même temps que hotre ami Bussy. Cette rencontre n'était pas l'efifet du hasard. Samuel était à New-York avec sa fille le jour même où le jeune Français avait offert son cœur à miss Butterfly, et Taiinable Cora l'avait prévenu des projets de Bussy. Samuel, inquiet, était parti sur-le-champ pour ameuter contre l'ancien propriétaire de Scioto tous les journaux démocratiques. Dans un pays où l'opinion publique décide de tout, les journaux sont une arme mortelle. Quiconque a dans sa main cette arme est maître de la vie et de l'honneur de son adversaire. Il peut le calomnier, le diffamer, et le pousser à toutes les extrémités, même au suicide. Butterfly le savait, et comptait venir aisément à bout d'un étranger qui n'avait ni amis ni influence dans le pays, il était parti de New- York par Je même convoi qui avait transporté Bussy, et, sans se

LES BUTTERFLY. 229

faire connaître, il avait étudié d'avance le caractère et les manières de son ennemi; il n'eut pas de peine à voir que le Français, vif, résolu, audacieux, serait difficile à effrayer.

En arrivant, il fit venir son fils, M. Georges-Washingtou Butterfly? On sait qu'il est d'usage aux États-Unis de donner à beaucoup d'enfants le nom du fondateur de la république : l'enfant n'est pour cela ni meilleur ni pire. M. Georges-Washington Butterfly était un homme de trente ans environ. Sa taille était moyenne, son visage basané, ses traits osseux et durs, son front perpendiculaire comme un mur, son nez anguleux et effilé comme une lame de rasoir, ses yeux enfoncés et sombres, sa démarche roide et automatique. Ses tempes serrées, ses veines contractées, ses pommettes saillantes, donnaient à ce jeune gentleman un aspect dur et repoussant.

La maison de Samuel Butterfly était nouvellement construite, comme toutes celles de Scioto-Town, car la ville n'existait que depuis six ans. Elle était faite de ce marbre gris-brun qui est si commun à New- York et à Philadelphie. L'entrée était magnifique. L'architecte avait pris pour modèle le portique du Parthénon. Les Américains n'ont pas d'architecture qui leur soit propre ; leurs maisons et leurs monuments sont copiés sur ceux des autres nations. C'est une grande économie de temps et d'imagination.

230 Lfeb fibttËftFLlT;

Qùarit à Targeht, c'eèt la fchose donl il^ ^ôHt le pluisi avides et le plus t)rodig:uëd. L'AnlëHt^iii semble aVoit- pris la devisé de Géàâf : ï'ôUt âVoli- ^oht tout dépenser.

SataUèl Butterfly reçut Son flls datis lepaHblr, t[ui était tapissé avec iiri luxe ihcoiihu ëri PraHcéi Koité belle patHé se ^ert dii tapiis ëbttiHIè du thi, M jours de gàlà : ce sorit deUx dbjets dé lUxë; t^U'ôti ne pei^niët qu'aux irialadlîs Ou aux gràiid^ seigneurs. Le vieil Ailiéricàitl n'était lit l'iin rii rtttiti*e; tnâi§ it aimait le ôonfbfldblë. Qdaiid Gëdt^ës-Washingiort entra, sbti pèrfe lui dit :

« Qiicii de HbîiVeatli Oebrgës ?

— Le cochoii salé est & tl-oië teHti là livrer

— Bien. Il vaut six tenté h NëW^YdJrtt; Achétëz-en cent mille livres, ël ex^édie^-lës SUr-lë-ebamp à là tnaisdn Wright et Gife.

— Le sucre d'érable vaut dix cents la livre;

— Attendez qit'll baissé j et vbtis àchèlëfëÉ. E&t-ce tout?

— C'est tbdt.

-^ Bien. Qëorges-Wàshtogtotti j'ai tiiië iibtivëllé 4 vous annoncer.

— Ma sœur est mariée î

— Mût à Dieii ! Mais là âbtlè reslferU fiUë, je crois. Le prbpriétâire de Sfcibtô-Towii âtrlVë aùjburd'hui même.

— Le prôt)Hétairè !

LÈJ ftuttEftFLt, m

— Oiif, ce François qtii avait achfelê là forêt sub laquelle vous et mdi tioilfe HVbttà Bâti hoir fe ttlaisbti et la plus grande partie dé notre fôt-tiltife.

— Eh bîett ! il faut lé jëtëf à l'feàu.

— J'y pëiiëais; ttiaiS VbUâ ne totdeg pôé èanô doute TOUS charger de cette besbghé ?

— Pourquoi non, mon père ? ^e hië chat^et^l tolijours avec plàiéit de tëttlë Besogne qliipëttt contribuer à la sécurité dé là ni^ison Samuel BliltéHljf et ffls.

— C'est bien dit, mais il fetlt prendre dés t^técaulions. MalhfeurfeUseiîiêtii personne n'est plus intéressé qtié noué à faire dièparaitré lé FratH^ié ; lé tiers de la ville nous appartient^ et, s*il rédamé^btl bien, nous payerohâ à tious seuls la pluô forte |kirt de l'indemnité.

— Nous tte payerons rien , uidli père; AsgéftibleÉ un meeting, annoncez que le Français veut dépôôftêdër tous les habitants de Scioto. Ameutez le iSfefBlo-Jfe- . raid , le Scioio-Pioneer , le MoMîh^'^Énq^iné^ , tous les journaux dont vous disposez j ëti (Jùatld IMndignatioil publique isera au cotnble contre {étranger, quand la ininé Sera bien chargée, tUettéz-y lé feù. S'il tt*est pôs pendu; il fehlindrà dé l'être, étfUira jUsqu'énFr^héë; Dé toute façoii hôUà éh sérohs délivrés.

— Péut-êtré/GeôrgéS^Waâhln^oii; mais tù peux te trôtnper dàhs tes bâlculS. J'ai Vu ce jeune hoihttife

Î32 LES BUTTERFLY.,

de près, et je le crois de force à. résister. Nous n'avons pas affaire au premier venu.

— Tant mieux. Le succès n*en est que plus assuré. Le croyez-vous homme à se battre?

— Que sais-je? Les Français ont la tête chaude , surtout en pays étranger. Est-ce que tu voudrais rappeler en duel?

— Moi, mon père! Point du tout. A quoi bon livrer au hasard ce que la prudence peut assurer? Vous connaissez mes deux témoins?

— Tes deux Irlandais?

— Oui, Jack et Patrick. Pour un dollar par tête , ces drôles prêtent serment et jurent tout ce qu*il me plaît de leur demander.

— Peste ! voilà de précieux coquins!

— N'est-ce pas? Supposez maintenant que je rencontre votre Français dans la rue.... A propos, quel est son nom ?

. — Bussy.

— Où est-il logé?

— AThôtelBennett.

— Bieni Supposez que je le rencontre, cela se voit tous les jours, que je lui parle, et qu'il me réponde d'une façon dont je me trouve ofiTensé; tout cela est possible. Supposez encore que, dans un mouvement de colère, je lui tire à bout portant dans la tête deux ou trois coups ^ de revolver.... Jack et Patrick témoigneront au besoin qu'il a

LES BUTTERFLY. 233

tiré le premier. N'est-ce pas admirablement combiné?

— Admirablement; mais croyez-moi, Georges- Washington , défiez-vous des moyens violents. Ce Bussy est peut-être armé. Si vous ne le tuez pas du premier coup , il vous tuera , et le témoignage de Jack et de Patrick dans ce cas ne peut vous servir de rien.

— Soyez sans crainte, cher père. Je tue les hirondelles au vol avec mon revolver ; à trois pas , je ne manquerai pas un ennemi.

— Que la bénédiction de Jehovah soit sur vous et sur vos armes, mon cher fils 1 »

Pendant cette conversation , Bussy s'était établi à Fhôtel Bennett, et tout d'abord prenait langue avant d'annoncer ses projets. Il alla consulter un avocat auquel, avant toutes choses, il promit mille dollars, et cinq mille dans le cas où on lui rendrait sa propriété ; puis il exposa son affaire. Pendant qu'il parlait, l'avocat faisait ses réflexions.

« Voilà une belle cause , pensait-il , et qui peut faire ma réputation et ma fortune; malheureusement j'aurai contre moi toute la ville, et je vais devenir horriblement impopulaire. A toutes les éleiîtions, je serai rejeté. On dira : « C'est ce Mason , l'avocat du Français, celui qui a voulu dépouiller ses concitoyens. » Monavenir politique est perdu. Je n'entrerai ni dans la législature de l'État ni dans le con-

^34 LËà BUttËtirLT.

grès. La patrie sera privée à jaitlais de mes serrices. De plus , je me fais de puissants ennemis , èntt*ë aulreà fee Sâinuel Butterfly, fcet hypoerite cdquin qui dispose de tout à Scioto-Town. tl dépetiseti cent mille dbllars; s'il le fôutj pour itie i-aiher. Tai femme et enfants. Il fatit tivré. Ma foij aii diable le Frâiiçaiè et ses i'ëclamàtiohs inb^iportunes ! (Ju'ii prenne un autre avocat. Je m'en lave les mains comme PilËtë..;. D'Uti autre côté; mille dollars, c'est urife belle sônirtië. C'est le prit d'uti an dé travail. Après tout, je ne m'engage pas â gëgriët' sbil procès, inais à lé plaider. Que jfe pkidë bien bu mal, peu importe , les mille dollars sotit k thdi.... Oui, niaiè je me cdrifaais : je Siiis iiatûrélléménl éloquent, je Ui'bublierai, j'àUbal des dîëtt^ctlbtis , j*altendrirai leâ jtiges , et j'ciUrai Samuel Butterfly ei toute la viliè de Scioto sut* les braé pfendarit le teste de ma vie. Vbyonà, n'y a-t-il pas moyeti de ne perdie ni les inille dollaré,'iii la popularité, ni l'amitié de Samuel Butterfly?.;, j'y sùii Eh! eh! manger à deux râteliers^ c'est le ihoyett d'ètt-e bien noUrri. »

Par suite de ces réflexions , bàltrb Masotl aôsurîi Bussy que bs. cauée était inlpérdable, tju'U n'obtiéiidrait pas à la vérité la restitution de sa forêt, pdiâqU'ellë était devéhUe le sol ttiènlb de la tiilé , niais qu'il se faisait fort d'bblehlr Utie ihdemuilé de plus dé cinq cent mille doUars.

LES BCttERFLT. ' 238

« Ayez côtlfiancè eii nitiî, dit-lî en tët-mînant, je vbus garantis lé gsliii de tcitrfe procëS; *

Bussy le l-emerbîà et sôHlt. Maître Màsoh cbiirtit chez le redouté Samuel Butterfly et Idî offrit èefe ser\icés. Celui-ci loiia soh zélé , le tëiîlëi-cîa de sa trahison et le pria d'entretenir Btissy danà son erreur et de reirimenet* t>eïldiiht ^belquës joilrs* à la campagne, pour donner à ses adversaires le temps de soulever contre Idi lé peuplé dé Id ville. L'avocat y cotisentit, invita Bussy à chasser le daiili avec liii; et tous deux partirent le soir mêdie;

Lé lendemain; te Sciàtà-Hetiild toùtehâil l'ailriôiieé suivante :

Pert^hifë iHôtàîe ! Impudents mensonges d*uH Français l faux titrée de ptiôpHété de Sïiioto - FouM m

« Tous les jotlt^ , lëb plus ihfâihes scélét-ats dé l'Eurbpé vietinéilt cherbhër tin asile ddti^ iiotrë belle et généretise patrie. Ils apportent avec eux là cotttagion pestilentielle des pàjrs où règiié le déspôUinié. L'ùti dé cëâ thisérdblfes , un Frâhçais dli hbHl de Busày, s'éët présëillé hier ëhez Jt. Mâson; htbbdt, ël a produit dé prétendus titres de propriété, d'âphéli lestlUëls le sbi biéifaë âlir lëqtiel Scibto-Totvh est construit àiiràit été , dit-il , vendu & sbn pêt^é. Ce faussàil-b iWpiident n'a pas craiht de côritréfeire lé sceau sacré dti gbUvernerriëUt fédéral. Nbus espé-

236 LES BUTTERFLY,

rons que tous les bons cîloyens s'uniront pour chasser honteusement, comme il le mérite, ce misérable, opprobre ^e la France et de la libre Amérique. Fautil le fouetter, ou le pendre, ou le rouler tout nu dans du goudron? C'est ce que la sagesse des citoyens décid.era. »

• Cet article, rédigé parle vieux Samuel, fut répété avec des commentaires encore plus violents partons les autres journaux. Ce fut un déchaînement universel. La plupart des habitants de Sciolo se souciaient très-peu de la légitimité de leurs titres. Aux États-Unis, tout possesseur, quelle que soit l'origine de la possession, se regarde comme le vrai propriétaire. Ce principe, utile dans les premiers temps de la colonisation et dans les territoires mal peuplés, est d'une application fort dangereuse dans les États riches et cultivés , comme l'Ohio. Les citoyens de Scioto regardaient Bussy, quel que fût son titre, comme un spoliateur. Samuel Butterfly profita de l'indignation publique pour convoquer un meeting sur l'esplanade qui domine Scioto-Town. Cette ville si nouvelle est dans une situation admirable. Ados* sée à un demi-cercle de collines boisées au bas desquelles coule le Red-River, elle s'étend d'abord dans la plaine que traversé le Scioto et s'élève en amphithéâtre au delà du Red-River. Un pont jeté sur ce ruisseau unit la ville basse à la ville haute. Hors de la ville, et dominant l'embouchure du Red-River et

LES BUTTERFLY. 237

du Scioto, s'élève un plateau assez étendu, d'où l'on aperçoit toute la ville et une partie de la vallée du Sciolo : c'est-là que les miliciens font rexerclce à feu; c'est aussi le lieu où se tiennent les assemblées populaires*

Toute la ville fut fidèle au rendez-vous donné par le vieux Samuel. La curiosité publique était excitée par le langage des journaux, et nulle part aulant qu'aux États-Unis les citoyens n'ont le goût des affaires publiques. C'est la seule récréation des Fa«kees. Plus de quinze mille personnes, hommes, femmes et enfants étant réunis sur l'esplanade, Samuel Butterfly s'avança sur la plate-forme , et dit d'une voix grave et solennelle :

« Ladies et gentlemen,

« Si jamais nation puissante a été comblée depuis sa naissance des bénédictions de la divine Providence, c'est assurément la libre , grande et généreuse nation américaine. Pas une année, depuis tant d'années que nous avons proclamé notre indépendance, n'a cessé d'ajouter de nouvelles gloires et de nouvelles prospérités au faisceau de gloires et de prospérités que les années précédentes avaient déjà en-, tassées sur nous. La grande république, qui baigne ses pieds dans la mer du Mexique, étend son bras droit sur le Pacifique et son bras gauche sur l'Atlantique. Des millions d'hommes peuplent aujour-

St38 LES BUTTERFLY.

fl'b]û les soUtudes que les daims sev|ls et les buffàfq^ connaissaient av^nt l'arrivée dp Wî^lter Ralej^li et de WUli^rn Penn sur ceç fort^né8 rivages. Des villes imnaepsps s'élèye^J spr Ip l^ord de ces fleuves que sillonnaient les barques des Indiens, et des chemins de fer portent d'upe extrémité de ru^ipîi h l'autre ce blè qv\i remplit pqç greniers et qup l'Europe ppqsT pnyip. M^js qii trpuyerppsrnpus , daps les limites 4e rUpipq et peiifr^tre sp}! |^ terrp liabit^ble, un pays plu? c^iipal^le p\ pl|ip beau que n0e cbère vallée 4tt Sciqfq, ^qï\\ la spHrcp glacée soff fies pptr#leç prpfepdes de 1^ générjepse |prrp de l'OWfl, et arrose dp sp$ e^ujLbjpnfi^isap^iï, que grossit le I^ed- River y cette ville puissan^p, l'opvragp 4e uqç njjE^fpg et l'orgueil de notre cœur? Qui a construit ces maisons dont l'architecture variée réunit toutes les |)eaut|5s 4ps paoppipeDt^ )e? p}p^ pieryeilleipL de rpurpRp ^pcippnp et, moderne? Qppl ^yçliitecte , qpel ipgjSaiepr a ff^acé ces }argeç f ue^ qi}} S§ cpppept à ang}p ^jppit ^yep une adpiirable ^ym^triel Qui 4 réupf 1p? prodiges 4p Tari; ^ cep^ 4p la naturp ep eptjîppï^lapt de pf^iries, d'étable^ ^ poi^îs et dp fcrtilps pâtpr^ge^ nos placp^ pul^liqpes et nps carr rpfoprsî Ppi|... ci pp p'pgf cp pepplg în4}^stp|epx , pui$s^pt dan^ les travaq^L 4^ la p}^tf^re cppime dans \p^ tr^yapx de l'jptelljgppce , qjf} tjept d'une main ég^lepiept ferfpp \^ pbarrup et l'jèR^e , et que les patiops jalQpses pfpplapiepj, pîfflgr^ ^D^s, le

LES PUTTPIIFLY. 230

pfus g|[:^n4 , le plp§ magn^niiîie , le plus intrépide j8t jq plHsricbfi fiu monde eftHep. >>

le} Sfi^roppl Butterfly §'essuya te fropt. Spn ei^prde élaif tPriqiné. B'ifpwençeç et unjmiroes applaudisseifteptg attestèrent t'effet de sa pQmpensie élQqnence . P pontinpî^ :

« Ofli np prpip^iti citoyens, i^ TéterneUe durée d'une fpuyre ^i l^elteî Mai^ les décrets de la Providence gpnt iqapén^trables. Un étranger, nn An^alépite, est ?enp, gnl a -vp la glftire et h pnissance du

peqplfi ^'Isf^^l , et qql a ¥«Hln Y^vm §wr UPSf tête§ les cgijfJres dp l'ppprpbre et de la désplatipnr l\ a youli} qii'qn (}|l 4p nons i Tayenfr les p^rple§ dij propliète : « La ville d'4F S ^^^ rayagép pepdant 1^ a nuit, et Moab a gardé le silencp; seg iflppç ppt été « détrpjjs^ ptl|Ioal) est resté d^BS la stupepf. » ppi , citoyeps , flp français a osé fprpaer rahoppnal)le projet de pp^l^ chasser de nos fp^lsops , d^ repyer-r ser notre yjHp , de nous d^popiUpr de pp§ J^jpns , nous les libres enfants de TAmérique, efdP §*étÉfl)lir en maîfre dftu? np§ fpyers en ^\m^\ : f Cpffp yfillée « est à moi, cette Yijle est ^."^RI; fi'e§t poipfïpQi que « Ieî5p}9|qp9p|pdapsce5 pl^ifJP?, ponr flapi qp'U ar- « rqie ]p B|ed des colUi|e^> pour n}pi guple§ Rf^JFios je sRijj cppvprtes de troupeapx, p| que les bateaux « pqftej^t ^ rpblq }e J^pis, la viande, le 1^1^, pt rap- « portent les produits des îles ! »

A ee§ flj9t§ , un çrogfxepaent f9r{|}}4able sortit de

240 LES BUTTERFLY.

la foule et interrompit l'orateur. Heureusement Bussy était absent. Accompagné de mattre Hason, il chassait tranquiUement le daim à quelques lieues de Scioto-Town. Le vieux Samuel exposa longuement les prétentions de Bussy » et déclara qu'il n'avait aucun droit sur la vallée du Scioto. Il assura qu'un habile faussaire avait fabriqué ses titres de propriété et appliqué sur l'acte qu'il présentait le sceau du commissaire des terres publiques de Washington. On croit aisément ce qu'-on désire. Tous les habitants étaient intéressés à la condamnation de Bussy. Personne ne s'avisa de discuter les mensonges de Butterfly. Après plusieurs discours d'une violence tout américaine, le meeting prit à l'unanimité la résolution suivante :

« Résolu que Charles Bussy , soi-disant propriétaire du sol de Scioto-Town, en réalité faussaire impudent, sera dépouillé de ses habits, plongé dans un tonneau de goudron liquide et roulé dans un amas de plumes ;

« Résolu qu'il sera chassé du comté avec défense d'y revenir, sous peine d'être pendu;

« Résolu que le meeting vote des remerclments à M. Samuel Butterfly pour avoir rempli ses fonctions de maire avec tant de courage , et qu'il ofirira une coupe d'argent en récompense à ce pieux et digne gentleman. »

Ces résolutions prises, l'assemblée se dispersa.

LES BUTTERFLY. 241

Bussy ne revint que le lendemain soir à Scloto- Town, suivi de son perfide avocat. En rentrant à l'hôtel Bennett» ilsoupa et monta dans sa chambre. Il était plein de gaieté, et d'espérance de recouvrer, sinon sa forêt coupée et brûlée , du moins une magnifique indemnité. Il jeta les yeux par hasard sur le Scioto-Herald, et lut avec étonnement le compte rendu du meeting de la veille. Le compte rendu se terminait ainsi : c U est probable que ce misérable faussaire n'a pas attendu le châtiment que lui réservait l'indignation publique. On croit que son avocat, H. Mason, lui a Mt comprendre le danger duquel il s'exposait, et l'a conduit lui-même aux frontières du comté. De bonne foi, nous préférons ce dénoûment, car il nous répugnait de souiller nos mains du sang d'un si vil coquin. »

J'aurais peine à décrire la fureur de Bussy. Il se leva, les yeux étincelants, les poings serrés, boutonna son habit, changea les amorces de son revolver, et courut aux bureaux du journal. Certes , s'il eût rencontré l'éditeur du Sdoto-Herald^ cejoureûtété le dernier dû malheureux journaliste. Heureusement la nuit était venue, les bureaux étaient fermés, et Bussy fut forcé de se coucher sans avoir tué personne.

. La nuit porte conseil. Notre héros, en lisant les

noms des orateurs du meeting^ devina que le vieux

Samuel Butterfly était le principal auteur de la ca-

%kt LES BUTTëRPLV.

lomnic ; is feeit cui prodesL II résolut de lui demander raison de sa conduite et de lé forcer â se t*êtracter. Il se voyait seul en face d'une foule d*enne* mis, mais ce n'était pas un homme ordinaire que Bussy. Il ayait Tâme naturellement iutrépide el vigoureuse. S'il tenait peu à l'argent et dédaignait sa fortune perdue, il ne voulait pas reculer, même devant une force supérieure et irréslsUble. Il griu^ çait des dents à la seule pensée de s*eu aller sans avoir rien fait^ et de laisser parmi leâ YankeèS un nom déshonoré. Ajoutons qu'il était Français, et qu'il croyait tenir le drapeau dé la France en payé étranj^er. Abaisser ce drapeau^ n'était^^de pas abais» ser la patrie? Ces réflexions lui vinrent à l'esprit avec la rapidité de l'éclair , et il résolut dé se faire justice ou de mourir.

Dès le matin il s'habilla avec soin^ mit son revolver dans la poche de soii paletot, son bowié-knifh sur sa poitrine , et sortit poUr rendre visite à 8a-* muel Butterfly. Toute la ville le connaissait déjà. Les étrangers sont rares à Scioto*Towti» et la phy* sionomie ouverte et énergique du jeune français ne ressemblait guère auK visages contractés, os^seux, basanés et tristes, qui forment la majorité des visages américains. Une jeune et jolie Irlandaise qui faisait le service de l'hôtel Bennetti et qui avait entendu les discours qu'on tenait dans la ville con* tre le voyageur, fut touchée de pitié en le voyant

Les bUTTkkrL*. 243

sdrIJf*. Elle l'arrêta sUr le seuil de la porte et le pMa de rester à l'hôtel.

« Ma belle etiftint, dit Bussy,cela m'est impossible. Il faut que je sorte.

— Prenez garde, monsieur. On dit de vous des choses horribles, et Patrick m'a conté que tous vouliez assassiner M. Georges-Washington Butterfly.

— Qu'est-ce que ton ami Patrick î

— C'est un brave IHaUdais qui tne fait la coUr et qui n'a qu'un défaut i celui de se coucher au soleil pendant le jour et de boire du whiskey toute la soirée. Tehefl^ le voilà qui nous regarde. «

En effet, le bon Patrick et son ami Jack, priasses de gagner leur dollar, épiaient toutes les démarches de Bussy, Celui-ci s'en aperçut et nô s'en ittquiéla point. La colère dont 11 était transport^ ne lui per« mit pas de songer au danger^ Il se fit indiquer la maison de Samuel Butterfly , et entra. Les deux Irlandais, qui le suivaient de près, entrèrent presque en même tëtnps.

Qeorgefe-'Washirigton et Samuel étaient occupés à déjeuner quand on annonça l'arrivée du Français. Samuel pâlit et deviua l'intention de Bussy; mais Georges-Washington tira de sort secrétaire un revolver, le mit sur la table, à portée de sa main, et eotttliiuâ de manger. Il avait été marin pendant deux ans , et l'on assure qu'il faisait la traite sur les côtes d'Afrique. Habitué à casser la tête d'un

244 LES BUTTERFLY.

nègre indocile ou à le fouetter sans pitié , il faisait peu de cas de la vie des hommes.

Bussy entra d'un pas ferme et marcha droit à .Samuel Butterfly.

« Monsieur, dit-il, me reconnaissez -vous ? »

Samuel pâlit et jeta un coup d'œil suppliant à son fils. Celui-ci voulut intervenir.

« Ce n'est pas ainsi qu'on se présente, monsieur, dit Georges-Washington. Quel est votre nom ? »

Bussy le regarda fixement avec mépris.

c Prenez patience , dit-il, votre tour viendra. Et vous, Samuel Butterfly, répondez à la question que je vais vous faire. Pourquoi m'avez-vous , avanthier, en plein meeting, appelé faussaire impudent ?

— Monsieur, dit Samuel en tremblant, on m'a trompé. Je vois bien que vous êtes un gentleman.

— Lâche coquin^ dit Bussy d'une voix éclatante, demande-moi pardon à genoux. »

Et il saisit au collet le vieux Butterfly.

« C'en est trop, interrompit Georges-Washington; gentleman ou non, tu me payeras cher cet affront. »

En même temps il se leva et voulut se précipiter sur Bussy. Les deux Irlandais , qui épiaient cette scène à la porte de la salle à manger, entrèrent en brandissant d'énormes couteaux; mais le jeune Français leur présenta au visage les canons de son revolver et les tint en respect pendant quelques secondes.

LES BUTTERFLY. 245

« Quatre contre un! dit-il. Je reconnais votre prudence, Butterfly père et fils ; mais prenez garde, je vous retrouverai quelque jour. Place maintenant ! »

Deâ deux mains il saisit la table sur laquelle était servi le déjeuner et la renversa sur ses adversaires ; puis il traversa la salle à manger, tenant de la main gauche son botvie-kmfe^ et de l'autre son revolver. Patrick le blessa au bras d'un coup de couteau. Il se retourna , le renversa d'un coup de pistolet, ouvrit la porte, suivit le corridor et se trouva dans la rue. Au même moment, Georges-Washington Butterfly, revenu de sa surprise , lui tira un coup de pistolet qui l'atteignit à l'épaule gauche. Bussy, furieux, revint sur son ennemi et tira à. son tour. La balle manqua le but et frappa le mur opposé. Les domestiques criaient : « Au meurtre ! » Jack, le second Irlandais, et quelques voisins du vieux Samuel, se précipitèrent sur lui.

Georges-Washington se préparait à tirer un autre coup de pistolet. La foule s'amassait dans la rue et criait : « Mort au Français! » Bussy jugea prudent de faire retraite. Il courut jusqu'au bout de la rue. Sans chapeau, les yeux brillants de fureur, la poitrine ensanglantée , il eflrayait tout le monde. On s'écarlait pour le laisser passer, et l'on courait sur sa trace sans savoir pourquoi. Les deux Butterfly, les Irlandais et les spectateurs criaient de tontes

246 LES BUTTEBFl^Y,

leurs force» : • Arrêtez le meurtrier, le brigand, le faussaire ! » mais personne n'osait mettre la main sur lui. Il arriva ainsi au Scioto. Au delà étaient la forèl et la liberté. IL n'hésita point et se jeta à la nage dan» la rivière. Le courant n'est pas trèsrapide , mais l'eau est profonde , et Bussy, blessé , embarrassé d'ailleurs par ses habits , eut grand 'peine à gagner l'autre rive. Heureusement 1^ ville n'a pas de pont sur le Scioto. Quel^ ques-uns de ses ennemis , plus animés que les au^ très, voulurent le poursuivre et passer la rivière en bateau; mais le vieux Butterfly ne fut pas de cet avis : il déclara qu'il pensait comme César, qu'il faut faire un pont d'or h l'ennemi qui se retire. Cette sage maxime fut généralement go\!ltée, et Bussy continua paisiblement sa route.

Il était fort mal à son aise. Ses blessures , quoique légères, lui causaient de cruelles douleurs, et la perte de son sang l'avait affaibli, « Pardieu! se ditnl, j'ai fait une belle besogne , et mon ami Roquebrune va bien rire de ma simplicité. J'arrive, on m'appelle faussaire, je me fftche , on me lire des coups de pistolet , et je me sauve. Voiljt une brillante campagne. Par saint Cbrysostome , que je sois abandonné de Dieu si je ne coupe les oreilles h toute Tinfàme race des Butterfly ! »

Tout en maudissant sa destinée et la famille Butterfly, il s'éiait enfoncé dans la forôt, et marchait

LgS BUTTERFLY. Î47

au hasard vers le nord. La nuit approchait, il n'y avait pas de chemin tracé ; il fut forcé de s'arrêter sousun arbre , près d'une source d'eau claire. Il hut et lava ses blessures. Il avait grand'faim, mais ce n'était pas le moment de dîner. Il amassa du bois pec, y mit le feu et s'endormit tranquillement. Le lendemain, au, point du jour, il s'éveilla, et se leva fort étonné de voir un serpent à sonnettes qui livait passé la nuit auprès de lui, moelleusement enveloppé dans son propre paletot. Le serpent , jeté brusquement à terre, s*6nfult, et Bussy continua sa route, Un heureux hasard le conduisit vers une ferme isolée, où des fermiers allemands lui donnèrent l'hospitalité. Par un bonheur plus grand encore, il avait conservé son portefeuille en fuyant. Gr&ce à ce vil métal , qui a plus de puissance que le génie et la vertu, il gagna promptement le Ohio and Erie ruilroad et les chutes du Niagara. De là, il descendit le lac Ontario et le fleuve Saint-Laurent jusqu'à Montréal, où son ami Roquebrune fut fort étonné de le revoir sitôt.

Cependant, lorsque Bussy eut raconté son aventure et ses projets da vengeance, le Canadien lui dit :

« Mon cher cousin , tu as fort bien fait d'agir ainsi. Un Français ne doit pas reculer; il faut qu'il aborde l'ennemi militairement , h la baïonnette » comme faisaient nos pères, La baïonnette n'a pas réussi; eh bien ! c'est un malb^ur réparable. Vous

248 LES BUTTERFLY.

jouez , Butterfly et toi , une partie dont Tenjeu est d'un million. Butterfly a la première manche, et cela est juste , car il est plus expérimenté que toi ; mais tu auras la revanche , et la belle , je te le garantis. Ce coquin de Yankee sera mystifié à son tour, ou le diable m'emporte ! En attendant , reste ici, guéris-toi et compte sur moi. »

Bussy le remercia avec effusion, et devint son hôte; La belle Valentine vînt à son tour et écouta son histoire avec une émotion qui fit palpiter le cœur de notre héros. C'était la plus aimable Canadienne qu'on eût jamais vue au Canada, où les femmes sont si belles. Elle avait une douceur et une gaieté charmantes; ses yeux, d'une expression modeste et réservée, avaient cette éloquence à laquelle rien ne résiste. Elle écoutait comme on parle. Ses manières étaient simples: une dignité naturelle éloignait toute idée de familiarité. Au bout de quel' ques jours, Bussy ne songeait ni au Scioto, ni à la famille Butterfly, ni à sa vengeance; il ne songeait plus qu'à Valentine. Cependant il n'osait déclarer son amour. Défiez-vous de ceux qui expliquent trop bien leur souffrance ; ceux-là n'ont jamais aimé. Bussy fut embarrassé pour la première fois. D*ailleurs Valentine était riche, et il était ruiné. Il craignait l'odieux soupçon qui pèse toujours sur le pauvre ; il garda le silence. Enfin , ses blessures étant guéries, il partit avec Roquebnme pour

LES BUTTERFLY. 240

Scioto-Town. Le voyage dura plusieurs jours , et les deux amis se désennuyèrent en parlant philosophie. Que peut-on faire de mieux quand on voyage ? Bussy, aigri par sa mésaventure, maudissait les sociétés modernes et la démocratie. Roquebrune se moquait de sa misanthropie.*

« Te voilà fort en colère , disait-il , parce qu'un coquin de Yankee t*a joué un méchant tour ! Tu maudis la démocratie parce que ce Butterfly est un démocrate. Retourne en Europe , si tu ne sais pas subir les inconvénients de la liberté. Il n'est pas de rose sans épine; il n'est pas de république sans Butterfly.

-^ L'Amérique est haïssable, répondait Bussy, mais l'Europe est pire encore. Je le dis à regret, des signes trop manifestes nous montrent que notre vieux soleil est à son déclin. Ses rayons refroidis nous éclairent encore, mais ne nous réchauflent plus. Pâles et débiles enfants de la terre, instruments aveugles de l'implacable nécessité, emportés dans le tourbillon des planètes , étourdis par le bruit des sociétés humaines qui s'écrolilent et tojnbcnt en poussière , nous touchons , presque sans nous en apercevoir, à l'heure dernière. Quand notre globe sublunaire sera nivelé comme une plaine, rasé comme un ponton , cultivé comme un jardin, peuplé comme une ville; quand nous tiendrons en main la foudre, rassemblant ou dissipant à volonté

250 LES BUTTEHFLY.

les nuages; quand nous voyagerons dans les vas» tes plaines de l'air avec l'aide et la rapidité des yents (et tout cela sera fait dans un siècle), prenons garde, notre œuvre sera terminée ; nous aurons usé et abusé de la nature, et elle se vengera. Un jour la race humaine sera toute-puissante, et le lendemain elle mourra...,

— Bien prêché, misanthrope l s'écria Roquebrune. Allons maintenant dauber le Butterfly, i»

Les deux voyageurs arrivèrent h l'entrée de la nuit dans jScioto-Town, Ils allèrent se loger dans une maison écartée, h quelque distance de la ville, afm que personne ne pût reconnaître Bussy. Son ami, sans prendre de repos , alla tout droit rendre visite à Samuel Butterfly.

* Le vieux Yan^ee croyait n'avoir plus rien h craindre de Bussy. Toute la ville avait payé un juste tribut d'éloges à sa fermeté et ^ sa dei^térité* Cette aflairei qui aurait dû le perdre, n'avait fait qu'ac-. croître son qrédit. Le sentiment moral se développe tard et lentement dans les sociétés naissantes. Pans les forêts, Je •premier besoin est de vivre ; celui de bien vivre ne se fait sentir que longtemps après. J'oserais presque dire que le goût du bien-être et celui de la vertu, qui cependant ne se ressemblent guère, croissent simultanément. Ce n'est pas que l'un mène à l'autre , il s'en faut de beaucoup; mais tous deux sont presque également

LES BUTTERFLY. 251

nécessaires dans une nation, ^exemple des hommes d'élile qui ont aimé la vertu pour elle-même jfie peut pas servir de règle générale, et la foule est beaucoup plus sensible aux doctrines de l'intérêt bien entendu qii'à la gloire du dévouement et du sacrifice.

Ce jour-là, Samuel était tranquillement assis au coin du feu, et alignait avec une satisfaction visible des colonnes de chiffres. Il venait de terminer son inventaire.

« Un million cinq mille six cent cinquante-trois dollars ! dit-il en posant la plume et se frottant les mains. Voilà une somme qui ferait sourire Cora et cç cher louveteau de Georges- Washington; mais je suis solide encore , Dieu merci ! et ils attendront longtemps ma succession. »

Au môme moment, on annonça le, chevalier de Roquebrune. Samuel se leva et, sans desserrer les dents, à la mode américaiife, il lui secoua la main.

« Monsieur, dit le Canadien, je viens vous rendre visite de la part d'un ami , M. Charles Bussy. »

Samuel se leva feignant l'indignation.

c Qui ? ce misérable faussaire, cet assassin qui a voulu tuer mon fils et moi , et que j'aurais dû faire pendre ?

— Il est vrai , dit Roquebrune avec sang-froid , que l'un de vous deux devrait être pendu. C'est l'a-

252 LES BUTTERFLY.

vis de mon ami aussi bien que le vôtf e. Lequel des deux? c'est ce que je n'ose décider.

— Monsieur, dit Samuel , ôles-vous venu pour m'insulter dans ma propre maison ? »

Et il tira violemment le cordon de la sonnette.

« Mon cher Butterfly, dit Roquebrune avec le môme sang-froid , si quelqu'un fait un pas vers moi, je vous brûle la cervelle. »

Samuel se rassit effrayé. Un domestique entra.

« Tom, dit-il, apportez du bois. »

Tom obéit, et Roquebrune reprit :

« Parlons franchement. Bussy vous gênait, vous avez voulu le faire périr, c'est trop juste; mais il a la vie dure. Vous l'avez calomnié, vous avez ameuté contre lui toute une ville ; vous l'avez à moitié assassiné; il ne s'en porte que mieux. Il est plus riche que vous....

— Eh ! s'il est riche , interrompit Samuel,- pourquoi veut-il nous dépouiller ?

— Pourquoi , vieux Butterfly ? Pour une raison fort simple. Combien vous a valu votre première banqueroute?

— Rien, si ce n'est l'estime de mes concitoyens, répondit gravement Samuel.

— Et cent mille dollars. Et la seconde? et la troisième? et la quatrième? Je connais vos affaires aussi bien que vous-même. Vous avez mainten^t

LES BUTTERFLY. 253

un million de dollars , et vous comptez bien mériter deux ou trois fois avant de mourir l'estime de vos concitoyens. Eh bien ! mon ami Bussy, qui est aussi insatiable que vous , et qui est deux foi^ millionnaire , ne mourra pas content s'il n'a ses quatre millions.

— Quatre millions de dollars , grand Dieu ! Vous me les trouveriez pas dans tout Scioto.

— On les trouvera; c'est moi qui le garantis. » Samuel sourit silencieusement.

« Oui , je te devine , vieux Butterfly , continua Roquebrune. Tu veux dire que la ville se soulèvera contre nous , et que nous serons lapidés ; mais apprends que nous avons trouvé un moyen de séparer ta cause de celle des gens de Scioto. Tu as voulu faire tuer Bussy; il te réduira à la mendicité.

— Je l'en défie , répondit Butterfly.

— C'est toi qui as commencé le vol, c'est toi qui payeras pour tous. Un tiers de la ville t'appartient. Tu seras forcé de le rendre et de payer une indemnité énorme. Bussy est assez riche pour te traîner devant tous les tribunaux et te contraindre à restituer vingt fois la valeur de sa forêt.

— Bon! dit Sam.uel, je connais les juges; avec quelques dollars, on obtient tout ce qu'on désire.

— B«ssy a plus de milliers de dollars qu'il n'y a

Wlk LES BUTTERFLY.

de cheveux sur ta tète pelée, et il te poursuivra jusqu'à ce que Vun de vous deux soit ruiné.

— Eb bieu! soit; j'accepte le combat, Taurai pour moi Topinion publique,

— Admirable ! et tu crois que l'opinion publique se soucie de toi ! Tu sais bien que le peuple aime la justice quand elle ne lui coûte rien, Dès qu'on saura que Bussy n'en veut qu'à toi seul» et quil est assez fort pour te perdre , tu seras perdu et déshonoré.

— Voyons, dit Samuel ^ ce n'est pas pour le plaisir de m*e^rayer que vous me faites toutes ces me* naces, Où voulez-vous en venir ?

-* Abl nous nous entendons enfin, mon brave homme I Tu as une fille à New-York.

^ Vous la voulez en mariage î dit Samuel. Eh ! que ne parliez-vous plus tôt, je vous l'aurais donnée de grand cœur, mais sans dot, vous savez ?

T- Prendg-tu mon ami pour un pingre de ton espèce ?. s'écria Roquebrune. Bussy est amoureux de ses beaux yeux , et non pas de sa dot.

— Eh bien ! je leur donne ma bénédiction ; mais Cora voudra-t-elle de lui? Elle m'a dit qu'il était ruiné.

— C'est une épreuve qu'il a voulu lui faire subir. Bussy a plus de deux millions de dollars en bonnes terres de France.

— Et cette sotte Ta refusé ?

LES BUTTERFLY., 253

— Ce «'est pasunjugemept sans appel, dit le Canadien,

— Mais votre ami n'en est-il pas offensé ?

— Lui I point du tdut. C'est la modestie même. Il est d'ailleurs fort économe, et j'ai cru m'apercevoir qu'il était bien aise que miss Ciora aimât l'argent autant que lui. C'est une passion si naturelle et si noble !

— N'est-ce pas î dit le vieillard. Cela lait hausser les épaules de voir de petits jeunes gens parler avec dédain de ce qui fait le bonheur de la vie, de cet argent, le seul ami qui ne trahisse jamais !

— A propos, dit Roquebrune , croyez-vous qu'on nous donnera deux raillions de dollars pour indemnité ?

— Indemnité de quoi ?

— De notre forêt dévastée»

— Vous êtes fou, dit le vieux Butterfly: vous n'aure;? ni deu^ millions de dollars ni un seul cent. N'aurez-vouspas Goraî

—- Sans doute, nous aurons Gora ; mais ce n'est pas loutf Croyez-vous par hasard, mon cher monsieur Butterfly, que nous voulons passer lavieàfller le parfait amour? C'est bien assez que nous ne demandions pas de dot à votre charmante fille ! Miss Gora est un vrai diamant; mais, entre nous, sa beauté est à son apogée et jie peut plus que décli-

ner. Dans deux ans, elle sera presque laide... Parlons sérieusement, reprit Roquebrune. Vous avez pris la forêt de mou ami Bussy sans sa permission; il a dans les mains de quoi vous ruiner, et il vous ruinera, soyez-en certain, si vous refusez ce que je vous propose. Vous avez une fille charmante, miss Cora, la plus belle personne de New-York, qui devrait être mariée, et qui ne l'est pas. Attend-elle un lord anglais ou un prince russe ? Je ne sais. Avant peu, elle vous retombera sur les bras. Faites une bonne affaire et une bonne action. Par bonheur, vous avez trouvé un homme de cœur, immensément riche, qui l'aime, et qui en sera aimé dès qu'elle connaîtra le chiffre de sa fortune. Cet homme est celui-là même que vous avez dépouillé, et qui peut vous ruiner. Faites-lui rendre, sinon son bien, ce qui n'est pas possible, du moins une indemnité suffisante, quatre cent mille dollars, par exemple. Vous êtes assez puissant pour faire payer cetle somme aux habitants de Sciolo. Donnez-lui votre fille en mariage : ces quatre cent mille dollars seront sa dot. De cette façon, le public payera vos dettes, et tout le monde sera content. Cet arrangement vousplatt-ilî

— Parfaitement, dit Samuel après un instant de réflexion ; mais je veux pour ma part cent mille dollars, et cent mille pour celle de Cora.

— Accordé, mais avec cette restriction que, si

LES BUTTERFLY. 257

miss Cora refuse d'épouser mon ami, Bussy recevra la somme tout entière.

— Je réponds de son consentement, répliqua Samuel, et le mariage se fera trois semaines après le payement de l'indemnité. »

Roquebrune alla retrouver son ami, et lui parla du traité qu'il avait conclu avec Butterfly.

« Ah ! malheureux, qu'as-tu fait? s'écria Bussy. Ilpouser Cora ! Plutôt la mort !

— Est-ce que tu lui gardes rancune ?

— Non.

— Graîns-tu le mariage î

— Je crains la fille d'un Butterfly.

— Et bien! compte sur moi; je suis homme de ressource, et tu n'épouseras qu'autant que tu voudras.

— Mais tu as engagé ma parole....

— Cora te la rendra.

— Je m'en rapporte à toi. Allons dormir. »

Le lendemain, toute la viUe de Scioto était mise en rumeur par un article du Moming-Enquirer^ dont Samuel Butterfly était le principal aclionnaU-e. « Nos lecteurs se rappellent, qu'un jeune Français, M. Charles Bu$^y, vint, il y a deux mois, présenter au maire de Scioto-Town un titre de propriété duquel il résulte que le sol même sur lequel notre ville est bâtie lui appartient. Cet honorable gentleman, victime d'une erreur que toute la popu-

288 LES BUTTERFLY.

lalion avait partagée, et que notre illustre maire, M. Samuel Butterfly, déplore hautement, fiit accusé de faux et forcé de chercher un asile hors du comté. Il est allé à Washington, et Ton assure que le gouvernement fédéral a reconnu la justice de ses prétentions et donné ordre de lui prêter main*forte au besoin. On a cependant de grandes raisons de croire que les intentions de ce jeune gentleman sont tout à fait conciliantes, et qu'on pourra traiter avec lui de gré à gré pour le règlement de l'indemnité. La plus-value du terrain est telle qu'en droit rigoureux cette indemnité ne s'élèverait pas à moins de sept ou huit million» de doilar»; mai* un avocat canadieniï'un grand talent, le chevalier de Roquebrune, qui est chargé de se* affaires, consent & la faire réduire à quatre cent mille dollars. Nous espérons que le conseil municipal se h&tera de décider une question qui pourrait faire naître d^ grands embarras pour la ville et pour les citoyens, v

Cet article, développé, commenté, reproduit, contredit par toui les autre* journaux de Scioto* Town, fut comme unq pierre de touche avec la-^ quelle le vieux Butterfly fit l'essai de l'opinion pu^ blique. U grande majorité de» habitants »e montra d'abord, comme il s'y attendait, très-peu disposée à donner une indemnité; mai» le vieui^ Yankee ne se rebuta point. Il s'inquiétait peu de se démentir lui-môme ; ces sortes de scrupules n'ont pas cours

Les BUTTKHFl.y. 859

aux États-Unis. Le passé n'existe pas pour les Américains ; ils sont tout an présent et à l'avenir. En avant ! en avant ! TçUe est leur devise, G'^st un peuple de gens d'affaires,

Pendant six semaines, tous les journaux refirent le même article sur la même question, sans se soucicr de la fatigue des lecteurs. « Voule^^vous persuader, dit un sage, répétez sans cesse la même chose dans les mêmes termes. Si vos raisons sont bonnes, elles ne perdent rien à être répétées; si elles sont mauvaises, elles ne peuvent qu'y gagner. 9 Ainsi peu* sait le vieux Butterfly. Enfin, jugeant que l'opinion publique était préparée à céder, il convoqua un meeting, J'ai déjà donné une idée de son éloquence; je n'essayerai pas de reproduire son second discours. Il suffit de dire qu'il se surpassa. Ses paroles onctueuses exprimaient le regret d'un homme de bien qui s'est trompé et qui a calomnié l'innocent. Heureusement; ajoutait-il, dans la libre Amérique, celte patrie de la vérité, l'erreur ne pouvait être ni dangereuse ni de longue durée. Il expliqua ensuite que la richesse toujours croissante de Scioto permettait aux habitants de payer aisément une indemnité légi^ tirae ; qu'un eniprunt de quatre cent mille dollars, amorti en trente années, serait un poids fort léger pour une ville destinée à devenir l'un des grands entrepôts du monde. Il fit valoir une foule d'autres raisons américaines qu'on m'accuserait d'inventer,

i60 LES BUTTERFLY.

si je les rapportais ici, et il obtint que le meeting proposerait au conseil municipal la résolution suivante : * Il sera fait un emprunt de quatre cent mille dollars, payable en trente années par voie d'amortissement, et qui sera destiné à indemniser Charles Bussy, légitime propriétaire de l'ancienne forêt du Scioto. »

Le lendemain , cette résolution fut votée par le conseil municipal, et le maire oflrit de souscrire Temprunt à dix pour cent. Sa proposition fut acceptée, et le vieux Samuel se donna le plaisir d'annoncer à tous ses amis le prochain mariage de Charles Bussy avec la belle Cora. « Quel homme! dit un des conseillers municipaux : tout lui réussit. »

Butterfly devintplus puissant que jamais à Scioto- Town. Il écrivit à la belle Cora de partir de New- York et de se tenir prête à épouser Bussy. En même temps, suivant leurs conventions, il paya à celui-ci deux cent mille dollars et garda les deux cent mille autres pour lui et pour Cora. Bussy, transporté de joie, emporta le portefeuille tout bourré de banknotes américaines , et alla trouver son ami Roque-, brune. Celui-ci l'attendait avec impatience.

« Grâce à toi , je suis riche . dit le Français en l'embrassant. Ma fortune, ma vie, tout est à toi.

, — Ta vie, c'est bien, mon cher ami, je l'accepte; mais ta fortune? me prends-tu pour un But-

LES BUTTERFLY. 261

lerfly?... Ce n'est pas tout, ajouta Roquebrune. Et la mariée î

— Comment ! la mariée ! dit Bussy en pâlissant.

— Sans doute. N'ai-je pas engagé ma parole, que tu épouserais miss Cora, la plus belle des filles de New- York ?

— Et ne m*as-tu pas promis qu'elle me rendrait ma parole ?

— Allons, encore une corvée !

— Mon cher Roquebrune, au nom du ciel I sauvemoi de miss>Cora. Voudrais -tu me voir jusqu'au cou dans les Butterfly ? C'est bien assez d'être forcé de faire bon visage à ce vieux misérable, que j'ai trois fois par jour envie d'étrangler, et à son coquin de fils qui a voulu m'assassiner. Écoute-moi : j'aime une fille charmante, mille fois plus belle que Cora, et je veux l'épouser.

— Encore une passion en l'air; mon cher ami, lu vas t'embourber de nouveau. Je ne puis pas, après tout, passer ma vie à te tirer d'embarras. Retourne en France, marie-toi, fais souche d'honnêtes gens, et laisse-moi plaider tranquillement mes procèsà Montréal.

— Ne me raille pas, dit Bussy, j'aime aujourd'hui, et d'un amour sincère. Veux-tu me donner la sœur en. mariage î

— Peste ! dit Roquebrune en riant ,* tu n'es pas dégoûté. Je ne te la donne pas , je te la refuse

i62 LES ftUtTEk^LV.

eucote moins. Elle est libre et maîtresse de ses actions.

— Au moitiâ votéras-tu pour mol datis le conseil de ramille î

— Si tu es Sage.... Délivtoiis - noUs d*abord dé miss Cora.

— C*esl bien aisé , dit flussy. Je laisse au vieux Samuel et à sa fille les deux cent mille dollars (}ue stipule le traité, et je suis dégagé de totlt.

•—Oui, dit Roquebtune; hiaiS le vieux Yankee gardera ton argent et se moquera de toî. Voilà tirié belle invention vraiment! N'as-tu pas honte d*uii si pauvre expédient? Quoi ! ce coquin t'aura voulu déshonorer, t*aura fait assassiner â moitié, et iti lui laisses pour sa peine àeiix cent mille dollars ?

— Conseille-moi donc , réprît Bussy. J*ai déjà pensé à tuer en duel son brigand de flls.

— Patience! L'idée est bonne, mais chaque chose doit venir en son temps. Je te fournirai une occasion superbe de kil couper la gorge. A présent , Je veux que SatnUel te restitue ton argent, Je veux que dora refUse de t*époUser, et Samuel restituera, ël Cora n'épousera point, je le te garantis.

— Comment feras-tu pour la dégoûter de moi ?

— Charmante fatuité 1 Va, j'aurai moins de peîrie que tu ne crois. Que veut Cora ? Un mari et de l'argent. Connais- tu lord Georges Aberfbïl, comte de Kilkenny, pair d'Ecosse et d'Irlande ? .

LES BUTTERFLY. 2G3

-— Poitil du tout. QU*esl-ce que cela ?

— C'est Uti grand homme au poil roux, orgueilleux comme ArtabaU , droU comme titt fll à plomb, gros comme un muid, haut comme une cathédrale. VoUà le mari que je destine à Cora.

— Tu le hais donc beaucoup ï

— Jusqu'à la mort. Je veux qUe Gora soit com lesse; c*est ma fantaisie. Cette petite personne me platt, et je veux faire sa fortune. Elle est jolie, elle a de Tesprlt, de la grâce, elle est égoïste comme son père et souverainement impertinente; ce sera une pairesse accomplie.

*- Où eât ce lord précieux ?

«*- A New-York. Il a quarante ans et voyage pour son instruction.

— G*est un savant ?

-*-Ltd ! le pauvre homme, je croie, n'a jamais mis le pied dans une bibliothèque; mais c'est un boxeur distingué, un vaillant nageur, tm cavalier parfailj et le gentleman de toute TEurope qui boîl le plus longtemps sans tomber soué la table. 11 est d'une force herculéenne. Un jour, dans une Course de chevaux , son cheval, qu'il montait lui-môme, fit un faux pas. Furieux d'avoir perdu le piix , il mit pied à terre et l'assomma d'un coup de poing. Le. pauvre animal tomba mort comme s'il eût été frappé de la foudre. Voilà ce que c'est que le lord Aberfollt comte de Rilkenny , mon ennemi personnel.

26^ LES BUTTERFLY.

— Comment êtes-vous devenus ennemis?

— Par hasard. Je nage conmie un esturgeon» et lui, comme un alligator. Un jour, nous nous rencontrâmes aux chutes du Niagara. Il paria qu'il traverserait la rivière d'un bord à l'autre , à trois cenis pas au-dessous des chutes, et que personne n'oserait le suivre. Tous les assistants se moquèrent de lui. Il avait bu , il s'échauffa et se vanta qu'aucim Canadien français n'oserait faire ce que faisait un Anglais. Tu sais le peu de sympathie des deux races. Nous ne supportons les habits rouges qu'à la condition de ne les voir jamais et de n'en être pas gouvernés. J'acceptai le pari , j'ôtai mon habit , et nous nous jetâmes dans la rivière. J'arrivai sans peine à l'autre bord ; mais le pauvre Kilkenny, bien qu'excellent nageur, s'arrêta court au milieu de l'eau, et, sans le bateau à vapeur qui se trouva là fort à propos pour le recueillir, la chambre des lords perdait l'un de ses plus agréables boxeurs. Il ne m'a jamai§ pardonné mon triomphe. Depuis ce temps, il me suit partout et me propose cent paris différents : car il ne peut pas supporter, dit-il, l'idée qu'un être vivant l'enjporte sur lui en quoi que ce soit. Je l'envoie tous les joui*s au diable, c'est-à-dire en Angleterre, et je ne puis pas me délivrer de lui» C'est Cora seule qui fera ce miracle.

— Va pour lord Aberfoïl. J'accepte tout, mais débarrasse- moi de la fille du vieux Butterfly.

' LES BUTTERFLY. 265

— Compte sur moi. Dans quinze jours , tu seras dégagé, et tu pourras redemander au brave Samuel tes deux cent mille dollars. Il ne s*attend pas à ce compliment, et je suis sûr que sa figure nous fera rire. Je pars pour New-York. Quant à toi , ton rôle est facile. Montre la plus vive impatience de con* dure ce mariage; écris lettres sur lettres à miss Gora, et tâche d'obtenir une réponse. Le reste me regarde. »

Les deux amis se séparèrent. Trois jours après » Roquebrune se faisait présenter à New-York dans le club des riflemen. Justement le lord Aberfoll était sur le point de tirer à la cible , car c'était l'homme du monde le plus occupé de faire des tours de force ou d'adresse. En voyant Roquebrune, il se hâta de faire feu et manqua le but. Le Canadien sourit d'un air méprisant.

« Milord, dit-il, vous n'êtes pas de force.

— Je ne suis pas de force! répliqua l'Anglais en colère. Monsieur, vous me rendrez raison de ce mot.

— Très-volontiers, milord; mais avec quelle arme?»

Eu même temps il pritia carabine que l'Anglais avait déposée à terre, visa la figurine en plâtre qui servait de but, et la brisa à une distance de cent cinquante pas.

«c Vous voyez, milord, qu'il faut renoncer à la carabine.

266 LES ËUTTSBl^LY.

— Encore un édiec, dit tristement lord Abérfoïl ; mais j'aurai quelque jour ma reranehe. Ce soir, je donne un grand souper aux membres du club des riflemen. Venez avec nous. «

Ce souper, comme Roquebruile l'arait prénl, était un piège que lui tendait Rilkenny. Le lord, furieux de ses deux défaites , youlait pousser le Canadien à boire et le faire tomber sous la table ; mais celui* ci, se tenant sur ses gardes , refusa le pari, et, profitant de la gaieté que le souper avait répandue parmi les convives, prononça le nom de miss Cora Butterfly. A ce nom , on cessa de parler politique , et tous lies verres furent remplis jusqu'au bord. « Je bois, dit un des assistants, à la perle de New-York, à la belle des belles, à miss Cora Butterfly; > Ce toast fut suivi d'applaudissements unanimes^ Toutes les têtes étaient échauffées, et l'on se mit à commencer l'éloge de la jolie Nev^-Yorkaise. L'un vantait sa beauté, l'autre sa grâce, un autre son esprit, un autre son talent pour la danse, un autre la fortune du vieux SamueL Au milieu de ce feu de propos croisés et interrompus , Roquebrune dit d*une voix claire : •

« Quel dommage qu'une beauté si rare et si parfaite soit près de se marier 1 Nous ne pourrons plus l'aimer que de loin.

— Oh! dit le lord Aberfoïld'un air fat, si je voulais m'en doâner la peine!

LES BUTTERFLY. 267

— Ni V0U8 , milord , ni personne. Elle est fiancée à un Français de mes amis.

— Par les mânes de Richard Slrongbow, s'écria Kiikenny, à moins que ce Français ne soit le grand diable d'enfer , je parie qu'avant quinze jours son mariage sera rompu.

— Milord, dit dédaigneusement le Canadien, souvenez-vous des chutes du Niagara. La France vaincra l'Angleterre encore une fois.

*- Je parie mille dollars qu'il sera rompu, s'écria Aberfoïl, et que j'épouserai niiss Butterfly avant trois semailles.

-* Je tiens le pari, » dit Roquebrune.

Le lendemain, les fumées du vin étant dissipées , Aberfofl se souvenait à peine de son pari ; mais Roquebrune n'avait garde de le lui laisser oublier.

Le lord Aberfoïl, comte de Kilfcenny, pair d'Ecosse et d'Irlande, était le plus grand fou des Trois* Royaumes* Ruiné par ses voyages et ses paris, il fuyait Londres et ses créanciers. L'éloge qu'on avait fait de la beauté deCora le touchait peu; il n'aimait que la cbassp au renard, la boxe et les festins; mais il souriait à la pensée d'hériter du vieux Butterfly. Il ne doutait point d'ailleurs que son nom, son titre et sou mérite extraordinaire, ne vinssent aisément à bout d'une petite Américaine. U fit donc les premières démarches pour se rapprocher de Gora,

268 LES BUTTERFLY.

qu*il n*avait fait qu'entrevoir. Néanmoins il affectait

la plus grande réserve.

« Il ne faut pas g&ter ces petites gens, se dit -il , par trop de familiarité. Ces boutiquiers sont trop heureux de recevoir sous leur toit un descendant de Richard Strongbow, premier comte de Kilkenny. Je veux que Gora me respecte avant de m'adorer. »

G*est une chose digne d'attention que la passion des sociétés démocratiques pour les titres de noblesse. Chacun veut être l'égal de son supérieur^ et non de son inférieur. Il n'est pas un Américain revenant d'Europe qui ne soit plus fier d'avoû* été l'hôte d'un diplomate ou tf un prince que d'avoir été l'ami de Humboldt ou de Geoffroy Saint-Hilaire. Quand l'aristocratie de naissance n*aura plus de crédit en Europe, elle retrouvera une patrie dans la fière république des États-Unis. C*est un reste de l'éducation et des préjugés anglais/ dont les fonda* t^urs de la confédération étaient imbus dès Tenfance. Aujourd'hui même, les planteurs du Sud se considèrent encore comme très-supérieurs aux manufacturiers du Nord, et se décernent volontiers l'épithète iechilvarousy c'est-à-dire descendants des nobles et des chevaliers : tant il est beau de commander, même à des nègres !

On devine que miss Gora Bullerfly , si facilement bcduitc par rcspérauce d'épouser un riche Pran-

çais et de déployer ses grâces dans un salon de Paris, fut Vivement émue en apprenant l'arrivée d*un jeune lord, neveu, disait-on, du dernier gouverneur général des Indes , et appelé lui-même aux plus hautes destinées. On racontait des merveilles de sa fortune et du crédit dont il jouissait à la coiir d'Angleterre. En quelques jours , grâce aux bruits habilement semés par Roquebrune lui-même , le lord n'était rien moins que le gouverneur général des possessions anglaises dans l'Amérique du Nord. On savait de bonne part que le précédent gouverneur venait d envoyer à Londres sa démission , et que son successeur devait négocier à Washington un traité d'alliance avec le président de la république américaine. Les gobe-mouches sont nombreux dans les grandes villes. Les gens de New-York, bien que fort occupés de leurs affaires , ont encore du temps pour imaginer ou répandre les puffs les plus extraordinaires. On devine quel effet de tels bruits produisirent sur l'esprit aventureux de la belle Cora. Le jour même où elle rêvait la conquête d'un gouverneur du Canada, elle reçut deux lettres, l'une de son père et l'autre de^Bussy. Le vieux Butterfly lui rappelait les conditions du marché qu'il avait conclu, et la pressait de revenir à Scioto-Town. Bussy, de son côté, feignait le plus amoureux empressement, et la menaçait d'un voyage à New- * York.

270 LES BUTTERFLY.

< Qu'il s'en garde bien! pensa Cora. Qui sait ce que le hasard peut amener?.. • *• Elle écrivit à Samuel :

« Mon cher père, dans huit jours je serai à Scioto- Town. Jusque-^Ià, prenez patience; vous pourriez regretter de m'avoir trop pressée d'exécuter un marché sur lequel vous ne m'avez pas consultée. Recevez toujours M. Bussy comme un gendre futur: il est bon d'avoir deux cordes à son arc. En atten* dant, agréez, cher père, l'expression de la tendresse de votre dévouée

« Goba. >

Le même jour, elle écrivit à Bussy :

« New-York, 14 août 184...

« Je vous remercie, monsieur, du choix que vous nvez bien voulu faire de moi pour votre femme. Dois-je l'avouer? Mon cœur peut-être avait prévenu le vôtre, et, si je montrai d'abord quelque froideur, croyez qu'U n'en faut accuser que la réserve qui est l'arme naturelle de mon sexe. Je voulais éprouver votre constance. Aujourd'hui je sais et je sens combien vous m'aimes , et moi aussi je vous aime.

« Mon père me presse de partir aujourd'hui même pour Scioto ; mais mon père est un homme d'affaires exact et probe, qui ne connaît que ses échéan-

LES BUTTERFLY. 271

ces. Il n'entend rien aux délicatesses de Vamour. De bonne foi, monsieur, le mariage est-il un payement qu'on doive faire à époque fixe , et n'est-ce pas froisser la sainte pudeur de la femme que de la presser trop vivement dans une circonstance aussi solennelle? Soyez assez bon pour faire comprendre à mon père qu'on n'expédie pas une fiancée par lé chemin de fer comme un simple colis , et qu'il y a des ménagements à garder avec le monde. C'est le premier service que je vous prie de me rendre , et, si vous avez pour moi tout l'amour que vous me jurez, et auquel je crois, vous ne me refuserez pas un délai de quelques jours.

•« Voulez^vous savoir le secret de ces retards? On ne se marie pas sans robe , et j'attends de France une robe qui est une perle véritable, et dont les dentelles doivent faire mourir de jalousie toutes les belles de New- York. Voudriez-vous que votre femme fût habillée comme tout le monde le jour de son mariage ? Excusez ma frivolité, et croyez-moi, cher Bussy, votre obéissante et tendre

Page 1