‹ Scènes de la vie des États-UnisChapitre 4 sur 8 · AC · texte numérisé non relu

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venait de paraître, et annonçait le prochain sermon de John Lewis. Le lecteur nous saura gré de lui donner cette pièce d'éloquence :

Grande nouvelle I

'Réforme de toutes les sectes chrétiennes!

Le genre humain mis en rapport avec le monde des esprits!

Vue claire et distincte de Vautre vie y par la méthode

de saint Jean et de Swedenborg! .

Sermon du docteur John Lewis, missionnaire de la compagnie

dès Indes orientales à Bénarèsl

Progrès du christianisme dans les montagnes du Thihet!

Récit merveilleux de la fuite du docteur Lewis j poursuivi

par quatre cents cavaliers mongols dans les

gorges du Dawalagiri!

Miet et vinaigre ^ ou Dieu venant au secours de son

serviteur !

« Nous ayons là satisfaction d'annoticer ail public une nbUYelle qui comblera de joie tous les vrais chrétiens. Le révérend docteur John LeWis vient d'arriver à Oaksburg.

« de tnîâsionnaire illustre , qui a surpassé par ses travaux extraordinaires les apôtres Pierre et Paul, consent, à notre prière, à se faire entendre dimanche 16 juillet dans Acacia-Hall. Un traité particulier assure l'exploitation exclusive de ses ser* mons à notre éminent concitoyen M. Acacia.

« Nous recevons de notre correspondant particulier de Londres la lettre suivante :

« Notre grand apôtre de l'Inde, le révérend John « Lewis , va partir demain pour les États-Unis. Ce

AGÂCtA. 85

« daitit iriisâiontiaire, à qui Sa gracieuse Majesté la tt rfeînë Victoria a daigtiê ofifrir tant de fois Févêché tt de Calcutta , avant de reprendre dans l'Inde et « dans les montagnes du Thibet la vie de périls et

* de fatigues à laquelle il est accoutumé j a voulu « visiter ce continent nouveau , où la race angiome saxonne a porté l'Évangile. Il veut voir cette terre te des héros et dès hommes libres , qui , dans uti « court espace de trois qtlaî*ls de siècle , a fouriii à « l'humanité plus de grands orateurs, de grands « guerriers, de législateurs illustres, d'inventeurs et « d*honitné^ dé bleu, que tous les autres peuples de « rUTiivet*s Oti croit que le saVaht docteur profitera

* de ce court loisit- que lui laisse l'interruption de « ses il'avaux apostoliques pour rédiger l'hiôtoire de fc sa Vie et des aventures effrayantes par lesquelles k il â plu à la divine Providence d'éprouver son « courage. Déjà nous avons eu le bottheUr d'eriten-

* dre le récit de sa fuite au milieu des montagnes « du Thibet, dans les gorges du Dawalagiri. Rien « n'est plus êttioUvant que cette fuite d'un homme « de cœur poursuivi à travers les montagnes, les « rivières, les précipices, coUraht au galop de son ce cheval sur le bord des abîmes, près d'être atteint « par Une troupe de quatre cettts cavaliers mongols k envoyés pour lUl cpuper la tête ^ et trouvant asile « dans une groUe profonde , semblable à celles des « pieux solitaires de la Thébaïde. Nous renonçons à

« peindre Tétonnenient de ces barbares lorsque , « après l'avoir cherché dans lout le pays , ils se vi- « rent contraints de retourner sans lui à la cour de « l'empereur du Thibet, la sauvage fureur de ce « prince impitoyable, qui leur lit couper la tête sur- « le-champ, et le spectacle effroyable de ces quatre « cents têtes exposées sur les murs de sa capitale, c Ce sont des choses qu'il faut entendre de la bouche N même du docteur. Le missionnaire John Levns est « encore très-jeune; il a trente ans à peine. Il est « grand, bien fait, d'une belle figure et de manières c très-distinguées. C'est un gentleman accompli. « L'expression agréable et parfaitement noble de sa c physionomie produit le plus grand effet sur toutes « les dames qui ont eu le plaisir de l'entendre. On « assure que la fille aiuée du grand lama l'avait « pris en affection , et qu'elle l'avertit secrètement « de quitter le pays, s'il ne voulait être massacré. a D'autres disent qu'il dut plus particulièrement « son salut à la communication constante qu'il en- « tretient avec les esprits qui peuplent les régions « supérieures et l'entre-deux des mondes. Sa voix a est belle et sonore, son regard doux et pénétrant, « Il est céUbataire. »

» On nous annonce que M. Acacia, désirant augmenter encore la solennité de cette cérémonie , fait venir de Louisville un orgue-harmonium, et qu'une jeune dame d'Oaksburg , miss Lucy Anderson ,

aussi recommandable par ses rares connaissances musicales que par ses grâces et sa piété, a promis d'inaugurer cet admirable instrument, le chefd'œuvre de l'industrie parisienne.

« Le prix d'entrée, ce jour-là seulement, est d'un dollar par tête. »

C'est ainsi qu'on annonce un nouveau prédicateur au Kentucky.

« Eh bien ! ma belle Julia , dit Acacia en donnant le journal à miss Alvarez, je crois qu'Isaac sera ))ientôt forcé de quitter la place. »

Elle lut le journal et lé jeta négligemment sur la table.

« Oh! oh! quelque nouvel orage! se dit le Français. Les femmes n'ont jamais fini! Qu'est-ce qui te rend triste?

— Tiens, lis, répondit-elle avec le geste et l'accent de Manlius. »

Et elle lui tendit la lettre anonyme.

Il la lut, la retourna dans tous les sens, et, sans dire un mot , fit trois pas vers la porte. Ce silence ne faisait pas le compte de la pauvre Julia. Elle avait compté pleurer et se mettre en colère tout à son aise : car, entre gens qui s'aiment, il n'est guère de querelle qui ne finisse par une réconcilia» tiou et qui ne réchauffe l'amour; mais le sang-froid du lingot la désespérait. Que répondre à celui qui n'interroge pas? que reprocher à celui qui ne veut

pas 96 défendre? Julia se sentait perdue, si elle laissait la querelle s'éteindre dans le silence. Elle fit un effort pathétique , et éclata en sanglots. Ce tnoiivement fut si prompt et si nfttiirèl, que le bon Acacia n'eut pas le temps de fbrmer la porte. Il fut donc forcé de revenir et d'apaiser la belle affligée. Il s'assit à côté d'elle, et, tout en l'embra^Satit, lui tint le discours suivant : « Chère bien-aittiée, tu es folle. Que signifie cette leUre anonyme ? Que mon bonheur fait envie à un coquin qui n'ose se montrer et m'attaquer en face. Que puis-fdire à cela? Tous les jours , aux portes d'Alger, un Arabe se cache derrière un buisson, et d'un coup de fusil assassine ëon ennemi sans être vu. C'est la méthode des barbares. Dans les pays civilisés, l'ennemi vous décoche une lettre anonyme, quelque bonne calomnie bien empoisonnée, qui doit tuer ou blesser mortellement son homme. C'est un des inconiré-> nients de la vie sociale.

— Est-ce une calomnie , dit Jullà , que l'histoire de ce présent que tu as fait à miss Lticy Andersonî Ne mens pas, Oarlino l'a vu*

— Carlino! Ah ! le traître ! Il payera pour tous. Je lui apprendrai à m'espionner !

— L'abbé n'a rien fait qiie par indà ordl-eâ. Réponds-moi maintenant, âme déloyale et perfide, astu dontié ce collier?

— sublime idiote! Carlino ne t'a pas tout dit;

Ouï, j'ai doiitié uii collier à miss Ludy, j'ai fait plus, j'ai donné une Bible à iniss Deborah. Fatit*il tn'en accuser aussi? Jeremiah est mon meilleur ami. J'ai fait sa fortune et la mienne, et sans lui j'aurais déjà cédé la placé à cette âme damnée de Craig. MissLucy estj après toi, la meilleure musicienne d'Oaksburg. J'ai compté sur elle pour l'orgue-harmouium dont je veux régaler le 15 juillet mes pratiques et celles de John LewlS; Ne lui dois-je pas quelque témoignage de politesse? *

La voix et le regard d'Acacia avaient plus d'éloquence que son discours.

« Hélas! dit Julia en pleurant, j'en mourrai ! Paul, au nom de Dieu et de nôtre amour, au nom du bonheur que je t*ai donné depuis trois ans, ne m'abandonne pas ! Je suis seule en ce monde, où tous me haïssent et me méprisent. Ce malheureux sang noir qui coulait dans les veines de ma mère me livre en proie à tous. Les femmes me détestent et m'envient peut-être, parce que je suis ta maîtresse, et les hommes me poursuivent de leur insolent amour. Plût à Dieu que je fusse esclave! je sentirais moins durement ma misère.

— Ame de ma vie, dit Acacia, je jure de n'aimer que toi et de ne t'abandonner jamais ! Maintenant essuie tes beaux yeux; les pleurs te vont mal. Si l'Anglais vient , je veux qu'il te voie telle que tu es, c'est-à-dire la plus belle et la plus gra-

cieuse femme de tout le Keniucky. Ne me reproche plus les présents que je fais à la famille An- . derson. Tu vas voir, ingrate , si j'ai songé à loi. »

En même temps il sonna.

•• Dick, attelle les deux chevaux de pure race narragansett qui sont arrivés tout à l'heure de Louisville. »•

Julia poussa un cri de surprise et d'admiration à la vue de ces superbes animaux.

« Ceci est à toi , dit son amant. Crois-tu que cela ne vaille pas un collier et une la bible? »

Ce présent scella la réconciliation. Au fond, Julia était la meilleure fille du monde; malheureusement elle avait commis une faute grave et fait à son bonheur une brèche qui devait s'agrandir tous les jours : elle s'était donné une rivale. Acacia comprit pour la première fols l'amour naissant qu'il éprouvait pour Lucy Anderson, et qu'il avait appelé jusqu'alors, même au fond de son cœur, une tendre amitié. Ses protestations de fidélité étaient sincères, mais devaient-elles l'être toujours ?

Le même soir, on fit à haute voix la lecture du Semi^Weekly Messenger dans la famille Anderson. John Lewis fut étonné de la réclame d'Acacia.

«Ce Français se moque de moi, dit-il; je n'ai jamais vu le pays des Mongols.

— Ne faites pas le modeste, répondit Jercmiah ; Paul sait mieux que vous toutes vos aventures. Ses

correspondants du Thibet lui rendent compte de tout. Pourquoi voulez-vous cacher que vous avez fui devant les Mongols ? Je sais bien qu'il n'est pas beau de fuir; mais songez qu'ils étaient quatre cents, et qu'à leur vue Achille lui-même eût tourné bride.

— Tout le Kenlucky va se moquer de moil dit l'Anglais. Peut-on parler ainsi d'un ministre du Seigneur !

— Croyez, mon cher monsieur, que notre ami parle de vous très-convenablement. Acacia connaît bien ses lecteurs ; il entend la réclame comme un Yankee.

— Mais, dit l'Anglais, comment s'y prendrait-il pour annoncer un acteur, ou un animal rare et curieux, Jenny Lind, Fanny Elssler, ou l'hippopotame du Nil?

— Tout à fait de la même manière , mon cher monsieur. Croyez-vous qu'il y ait deux sortes de public? »

Au même instant Acacia entra.

•c Eh bien! dit-il, mon cher John*, j'espère que vous êtes content de moi : le Semi-Weekly Messenger rend justice à votre mérite. L'annonce a feiit merveille, et Ton s'arrache les niunéros du journal. Je viens d'ordonner un second tirage. Craig en jaunit de fureur.

— Croiras-tu, dit Jeremiah, qu'il avait l'audace de se plaindre?

— En Angleterre, ajouta sèchement Lewis, on ne met pas la religion en parades. »

Le Français se mit à rire.

» Mon cher John , en vérité, vous êtes trop diffi* cile^ répondit^il : c'est le style habituel des an<« nonces, et il est bon, puisqu'il réussit.

— Il réussit ! Voilà donc le dernier mot de la prudence humaine ! s'écria tout à coup Deborah. Insondable mystère de la divine Providetice! L'homme impie se glorifie dans Ëa sagesse, et cette sagesse n'est qu'un grain de sable que la parole de Dieu, comme un vent impétueux, soulève et transporte dans le désert. Ge qui vous manqué, ô hommes qui Vous enorgueillissez de votre force brutale, de vos poignets robustes et de vos larges épaulefe, ce n'est pas le courage , car vous savez quelquefois mépriser la vie; ce n'est pas l'habileté, car vous savez vous enrichir; c'est le sens divin, c'est l'amour, que Dieu a réservé à la femme seule. Tant que la loi sera faite par vous et pour vous , elle sera souple comme un roseau fragile qui plie au moindre souffle^

— .... Si Pergama dextra Defendi possent, dextra hac defensa ftiissent,

dit gravement John Levï^is. Miss Deborah, vous venez de prononcer une parole telle qu'il ne s'en est pas dit une pareille depuis l'Évangile. OUi, ce qui

manque à l'homme, c'est le sens divin, c'est rameur, que Dieu a réservé à la femme seule. Si le monde peut être sauvé des fureurs de l'Antéchrist, il le sera par le génie et le dévouement d'une femme. N*est-il pas écrit dans la Genèse qiie le pied de la tetûtùB écrasa le serpent? Vous prophétisez, miss Déborah, et l'Esprit divin a parlé par votre bouche* -

Il est des eomplimetits de toute sorte. Celui de l'Anglais^ Où les citations de Virgile et de la Bible se fondaient harmonieusement, alla droit au coeur de la savante Deborah. Elle parut transfigurée par la joie et l'orgueil de trouver tin génie dlgiie du sien, d'être enfin comprise et d'avoir un disciple ! Elle regarda John Lewis avec des yeux où rayonnait l'amour. La subtilité métaphysique , la sécheresse de cœur, l'aigreur théologique, la passion de commander, la haine des hommes, l'ennui d'un long célibat, tout t;e qui rendait Deborah inabordable disparut en un moment. D'un coup de sonde jetée au hasard, John Lewis avait fait jaillir la Source vive de l'amour, de la modestie, du dévouement, mais pout* lui seul. Le resté du monde était étranger à ce prodige et n'en devait pas profiter.

« John Lewis , dit-elle avec le geste et l'accent d'une reine , je n'ai pas, comme vous le croyez , la force et la sagesse des prophètes, mais j'en ai la sincérité, et vous êtes le seul homme qui m'ait paru

monter d'un pas ferme vers les hauteurs presque inaccessibles de Tidéal, vers le sommet du Sinaî entouré d'éclairs. »

L'Amérique est peut-être le seul pays du monde où le bon sens le plus pratique puisse s'allier à la plus fabuleuse exaltation d'esprit. Les prophètes de la force de Deborali y sont plus nombreux que la grêle sur les toits dans un jour d'orage, et par moments on croirait que toute la nation prophétise , tant le style de David et d'Isaïe est familier aux Yankees. Cependant les assistants furent frappés de stupeur en écoutant la profession de foi de miss Andersen : tant il est difficile d'être propliète dans sa famille ! Acacia sortit et fut suivi de Jeremiah.

«Est-ce que la sœur veut fonder une religion nouvelle? demanda le lingot à son ami.

— C'est probable. Ce maudit Anglais que tu nous amènes va lui tourner la cervelle. Sous ombre qu'elle est savante, Deborah ne s'occupe plus que de rinterprétation de l'Apocalypse ; elle imite la poésie des prophètes et nous enseigne les théories géologiques de je ne sais quel Buckland, docteur orthodoxe très-connu entre Oxford et Cambridge. Pendant ce temps, le ménage s'en va à vau-l'eau, et, si Lucy n'y prenait garde, la prophétesse oublierait la plupart du temps d'ordonner le dîner de la famille. Les applaudissements de ton Anglais vont epcourager cette maudite manie.

— Très-cher, la vie est une vallée de larmes, dit Acacia à son ami. Ce John Levï^is , que j'avais pris d'abord pour un homme de sens , n'est qu'un niais vertueux et fanatique. Ma spéculation est manquée. Demain je partirai pour Boston , et je serai bien malheureux si, dans cette terre promise des prédicauts , je ne trouve pas un homme capable de me seconder.

— Quoi ! tu vas abandonner John Levï^is ?

— Veux-tu que je me fasse écharper par les Kentuckiens pour l'amour de l'émancipation des femmes et de Fabolition de l'esclavage?

— En vérité, dit Jeremiah, il manquait à ce pauvre honune d'être abolitioniste ; mais, après une annonce si splendide , comment vas-tu te débarrasser de lui?

— Très-simplement. Je vais annoncer dans mon journal qu'il a reçu par le télégraphe l'ordre de retourner au Thibet, et que le grand lama offre de se convertir avec ses cent quatre-vingt-trois femmes et tout son peuple. Je donnerai à Lewis mille dollars pour qu'il parte sur-le-champ.

— Et s'il résiste, s'il dément ton récit, s'il se laisse gagner par Craig ?

— Je le dénoncerai comme abolitioniste , et je lancerai à ses trousses et à celles dudit Craig tous les propriétaires d'esclaves du comté.

— Qu'est-ce que j'entends î dit tout à coup Jere-

66 AtiAGIA.

miah. On annonce le supplément du Bèrald of

Freedorh.

— Le joUriial de Gmig! ce doit ètt*e curléUx, » dît Acacia;

Il acheta un numéto, et lut à soft ami TarUcle

suivant :

iSùtprénanie nouvelle*

Monstrueuse tromperie de l'éditeur du Semi-Weekly Mesftstigdr!!

Révélations!!!

« Nous regrettons d'avoir à révéler là superchérie monstrueuse (lu*un individu bieti connu à Oaksburg et méprisé de tous les honnêtes gens à osé tenter. On devine que tious voulons parier de M. Acacia, Yédiieut du Semy-Weekti Messenger. Ce gentleman ou. plutôt ce misérable ruffidn, qui s'est fait ert Californie la plus honteuse réputation, déshonore aujourd'hui la France , sou ancienne patrie , et les États- Unis, sa patrie adoptive, par son audacieuse impiété. Il annonce qu'il a pris à sou service un successeur des apôtres, le dodteur iohn Lewis, et que cet émule de saint Pierre et de saint Paul a converti une partie de l'Inde à la vraie religion. îl a compté sur la distance pour empêcher les fidèles de vérifier cet horrible mensonge. Heureusement un de nos amis , qui a vu Londres et visité Newgate , reconttalt ce Lewis , et se souvient de l'avoir vu enfermé pour cause de bigamie dans cette prison infâme. Il se faisait alors appeler Roberlson, et passait pour l'un

A€ACIA. 67

des plus vils coquins de Londres. C'est un ivrogne et un débauché qui cache les vices les plus honteux sous Tapparence d'une piété profonde. Sa mine est hypocrite et repoussante, son regard faux et louche. Il est le digne compagnon de cet athée qui prête son église à toutes les religions, sans croire à aucune, et qui est l'ami des papistes , des Irlandais et des nègres. »

Suivaient six colonnes d'injures. Jeremiah regarda le lingot en riant.

« Voilà, dit-il, un Anglais bien accommodé. Apôtre d'un côté, ivrogne, bigame et débauché de l'autre* Qu'y a-t-il de vrai dans tout celaî

— La vraisemblance i dit Acacia ^ se trouve au point d'intersection de tous les mensonges. Lewis est un honnête homme « instruit et entêté, que les Indiens de Bénarès ont noyé dans le Gange sans le corriger de l'envie de convertir ses semblables.

— Vas-tu le laisser entre les griffes de Graig ?

— Non^ dit Acacia* Je le garde. Nous swedenborgiserons Oaksburg, ou le diable m'emporte! Désormais^ plus de trêve entre Graig et moi 1 L'un des deux tuera l'autre , et , si j'en crois mes pressentiments, Graig n'a pas longtemps à vivre. Je vais voir Carlino, et, par lui, ameuter mes dogues d'Irlande! Avant trois jours, tu verras un beau tapage. Adieu. »

rv.

Noirs complots.

Thémislocle, en son temps maire d'Athènes et grand homme , voulait qu'on gravât sur sa tombe : Ci-^it V homme qui a fait le plus de bien à ses amis et le plus de mal à ses ennemis. Cette maxime , résumé de la politique des Grecs et des Romains, était la règle de conduite d'Isaac Graig. Il haïssait ses ennemis jusqu'à la mort, mais il servait ses amis pour en être servi à son tour. Sans peur, sans foi, sans scrupules, hypocrite et peut^êtrç dévot (qui sait le singulier mélange d'idées que contient la cervelle d'un Yankee?), citant la Bible à tout propos et pratiquant l'usure, ne buvant jamais de vin par tempérance et s*enivrant de whiskey, c'était le vrai citoyen du Conneclicut , tel que les gens du Sud aiment à se le représenter. Bien qu'il fût brave, il n'avait rien du courage aventureux , de la franchise et de la générosité des Kentuckiens ; mais il était riche , ce qui par tout pays, et surtout dans les sociétés nouvelles,

est une force immense; il prêtait de l'argent sur bonne hypothèque à la moitié des fermiers du comté ; il était président de la banque d'Oaksburg et tenait dans sa dépendance la plupart des marchands de la ville. Enfin , par son journal, il pouvait d'un mot ruiner le crédit financier de ses ennemis, ou les déshonorer. Dans l'Ouest, les entreprises sont gigantesques et les ressources très-reslreintes ; une faillite annoncée devient aussitôt certaine ; chacun veut être remboursé le même jour. La Banque de France elle-même résisterait-elle à une pareille épreuve?

Craig, haï de tous, mais puissant panson journal et par son argent, était pour Acacia un ennemi redoutable. Ces deux hommes se partageaint Oaksburg, et leur rivalité n'y faisait pas moins de bruit qu'à Vérone celle des Montaigus et des Capulets ; seulement elle n'était pas aussi poétique. Il y a beaucoup de différence entre des gentilshommes vêtus de soieet de* velours, qui s'entre-tuent pour l'honneur et le service des dames , en débitant d'un air passionné les plus beaux vers que l'amour ait jamais inspirés à un poète d'oulre-Manche, et deux journalistes en paletot qui se jettent, faute d'arguments, leurs écritoires à la tête , et se disputent l'attention et l'argent de cinq ou six mille badauds ; mais il faut se contenter de ce que le ciel nous donne, et, puisque le beau soleil du Kentucky éclaire par hasard

70 ÂCAGU.

un puritain du ConnecUcut, il faut peindre ce triste et désagréable héros.

Plus heureux qae son adversaire , Isaac était né Américain et protestant. Jusqu'au joiir où les écoles primaires, les journaux, la. vapeur, le télégraphe électrique et les coups de c^npn, distribués dans une sage mespre aux parties récalcitrantes de )'es^ pèce humame, auront cimenté la Ubprté, T^g^ité et la fraternité, on verra des Anglo-îS^i^pns qui haïront des Irlandais qui les exècrent, de^ ministres protestants déclapier coptre l'infâme Babylone où trône le pape, et des prêtres catholiques regretter la vieille inquisition , malheureusernent passée de mode, La grande répu|)}iqi|e dps États-Unis, jusqu'ici le plus . bel exemple de fpsion pacifique des races que le monde ait cpunu, est encore loin de ce bel idéal entrevu par les philosophes- Un parti orgueilleux et inhabile, les know^notbing^, qui s'imagine que la divine Providence a créé l'Amérique du Nord pour lui seul, veut fermer ses portes au^ émigrants d'Europe. C'est sur ce pî^rti peu nombreux, mais puis? saut, que s'appuyajt Craig. Il tottait leurs passions pour les faire servir 4 sps 4esseiriS»

JjQ lendemain du jour Pù p^rut l'article 4u U^mld of Freedom contre ï^ewis , Graig , aussi résplu que son rival à vaincre ou à périr, voulut ameuter contre Acacia toutes les passions religieuses. C'était la côté faible du Français. Au Kentucky , comme ail-

leurs, on ne cherche pas volontiers querelle à un homfne qui est riche, généreux, qui a un jour-» nal im$ m main, et qui, d'un cQup (Je parabine Minié, tue un perroquet à trois centsi pas. Aussi Paul se faisait respecter de tout le monde; mm les ministres de toutes les sectes, même peux qui étaient à ses gagep, |e haïssaient secrètement. Acar cia , élevé en Frauce dans pes idées dépentps qui spnt le partage d'un si grand nomhre de Françfiis, était une pierre de scandale pour toutes les communions» îJu religion comme en amour, on pardonne plus volontiers aux ennemis qu-aux indilTérents. Craig le savait, et c'est sur l'hostilité secrète ou déclarée des paiteurs protestants qu'il fondait ses plus grandes espérances. Il alla trouver Toby Benton, le ministre de la secte des méthodistes.

M. Toby 3entpn , ancien épicier qui n'avait pas fait fortune , cherchait dans le sacerdoce un asile contre les tempêtes du monde et de l'épicerie t Ennuyé de mêler sjans succès l'ocre au café pilé et de vendre sous le nom de bougie de la chandelle fu-^ meuse, il s'était jeté dans le sein du Seigneur. Tour h tour morave , anglican ou presbytérien , suivant les gens à qui il avait affaire, il avait rencontré Graig et s'était fait méthodiste, Je ne le bWme pas t les wesleyens valent bien les presbytériens, qui valent bien les anglicans , qui valent bien les puséistes , lesquels ne sont guère inférieurs aux quakers. Au

reste , toujours plein d'un zèle fervent pour la conversion des âmes, M. Benton composait de petits livres religieux qui se vendaient fort bien dans les wagons des chemins de fer du Rentucky parmi d'autres productions moins édifiantes, telles que VArt de faire sa cour aux dames. Les livres de M. Benton se recommandaient par Taustérité de leurs préceptes. Il commentait la Bible avec une pieuse véhémence. Il comparait les catholiques à ces troupeaux de cochons que Jésus-Christ fit noyer dans le lac de Génésareth, et les autres dissidents aux Moabites et aux Ammonites. Ses coreligionnaires n'étaient rien moins que le peuple d'Israël , et lui-même, il était tantôt Moïse gouvernant les enfants de Jacob, tantôt, plus modeste, la nuée lumineuse guidant les tribus dans le désert. Tel qu'il était, avec ses petits livres, les souscriptions des fidèles et quelques spéculations assez heureuses sur les jambons qu'on envoyait à la Nouvelle-Orléans, M. Benton jouissait d'un revenu de trois mille dollars.

Dès que Craig fut entré , une négresse apporta une pinte de whiskey et une boite de cigares , et les deux amis, restés seuls, sans plus de compliments, parlèrent de leurs affaires.

« Vous avez lu le Herald ofFreedom ? dit Craig.

— Je l'ai lu. C'est une belle pièce d'éloquence, mais vous avez oublié l'essentiel.

— Vous m'étonnez ! Louche, bigame, échappé de Newgate, peut-on rien dire de plus fortî L'Anglais est coulé à fond et entraîne avec lui son protecteur, ce damné Acacia, que l'enfer confonde ! »

Benton mit ses lunettes et regarda Graig en souriant.

«Suffit-il d'arracher l'ivraie, dit -il, pour faire pousser le froment ? Vous savez où est l'ange des ténèbres , et vous en avez averti vos frères. Ignorez-vous quel est l'ange de lumière, ou n'osezvous le leur montrer? Péchez-vous par ignorance ou par défaut de courage ?

— Bien. Vous voulez que je fasse une réclame en votre faveur. Nous nous enlendrons parfaitement. Lewis vous fait concurrence. Acacia me ruine ; unissons-nous. Que le prédicateur donne la main au journaliste ! Vous avez plus d'intérêt que moi dans l'affaire.

— Moi! Point du tout. Je prêcherai partout ailleurs aussi bien qu'à Oaksburg. C'est vous qui voulez la mort du Français.

— Pour quoi faire? Tous les jours il arrive qu'on tire au hasard un coup de pistolet , et que , sans y penser, on tue son ennemi. Ai-je besoin de vos sermons pour justifier ce hasard? Cher ami, ne chicanons pas comme deux avocats qui plaident à l'heure, et convenons de nos faits. Nous sommes trop Yankees tous deux pour nous tromper. Si vous êtes du

MassachQsetls , je suis, moi, du Connecticut; l'un vaut i'autre. Que notre intérêt commun nous serve de lien. Le roi Salomon a dû dire quelque chose d'excellent sur ce sujet. Voulez-vous prêcher seul à Oaksburg f Réunissez contre Acacia tous vos confrères. Dites-leur, ce qui est vrai, que son dessein est de les chasser tous, que ce swedenborgien n'est qu'un papiste déguisé, un abolitioniste et un impie, qui ose blâmer les décrets de la divine Providence, et affranchir une race que Dieu même a maudite dans la personne de Gham , premier roi d'Afrique. Prêchez, criez, ameutez, faites tout ce qui vous plaira : je vous appuierai et crierai plus fort que ' vous. Je rendrai compte de vos sermons, je ferai réloge de vos livres, et, si avant un an la ville d'Oaksburg reconnaissante ne vous fait pas présent d'un presbytère et de deux cents acres de bonnes terres du Kentucky , foi de Craig , je suis prêt à vous signer un bon de vingt mille dollars.

— Et quelle est votre part dans l'affaire?

— Fort peu de chose ; je suis modeste dans mes désirs. Ne remarquez-vous pas que les afiEsiires d'Oaksburg sont mal administrées, et que l'ancien maire, qui fient de mourir, était un pauvre homme? La ville possède plus de douze mille acres de terres exceUentes, qui sont incultes. Gela nous déshonore aux yeux des étrangers. Un maire sage et habile....

— Achèterait ces terre» publique» à vil prix et les revendrait fort cher. Bien, je vous comprends. Comptez sur ma voix et sur toutes celles de mon église. Tespère que vous ne m'oublierez pas dans l'achat des terrains.

— Convenu, Ce n'est pas tout t il faut dès à présent élever autel contre autel, et, s'il se peut, provoquer une émeute contre Acacia et son ami Lewis. Je connais Acacia , il est d'un naturel impatient et prompt, il fera quelque imprudence, on en viendra aux mains, et.,.. Dieu sait ce qui peut arriver dans une bagarre : les balles ne connaissent personne.

— J'espère , dit gravement Benton , que vous ne pensez pas à le tuer?

— Moi ! à quoi bon , très-cher t J'aime mon prochain comme moi-même. Si, ce qu'à Dieu ne plaise, mon prochain était tué par quelque maladroit, j'en serais très-affligé ; mais je ne crois pas que cette crainte doive m'empêcher de travailler à la vigne du Seigneur et de chasser tous les papistes du comté. Un petit mal ne doit jamais empêcher un grand bien.

— Bien dit ! Ah ! cher ami, vous êtes un de ces braves enfants de Lévi, que Moïse envoya massacrer vingt-trois mille Israélites après la construction du veau d'or. Vous avez la foi et les œuvres. Dieu vous récompensera.

— Je l'espère, »» répondit modestement Craig.

Et il sortit pour laisser le champ libre à sou allié.

« Ténébreux coquin I pensait Benton. Avec quel sang-froid il parle de tuer un homme ! Hélas ! pourquoi n'ai-je pas fait fortune dans la cannelle et le i^lou de girofle? Cependant je ne puis pas quitter Oaksburg. Il faut que je vive, après tout ; tant pis si d'autres en meurent. Pourquoi vient-on se mettre en travers de mon chemin? Si Acacia est tué, je ne serai pas complice du meurtre ; je le désavoue d'avance. Que le sang versé retombe sur la tête du meurtrier ! »

Après quelques réflexions de cette espèce , Benton ne pensa plus qu'à seconder Craig de tout son pouvoir. De son côté, celui-ci, qui ne comptait pas uniquement sur l'éloquence de son associé et sur ses intrigues pour venir à bout de son adversaire, prenait ses mesures avec Appleton. On verra bientôt l'eflet de leurs complots.

Qj^^^LlP

Intrigues électorales et autres.

Acacia faisait des préparatifs tout pareils. Il devinait le projet de son ennemi et guettait ses mouvements avec le sang-froid et la clairvoyance d'un ancien soldat d'Afrique. S'il avait suivi son inclination, un bon duel aurait en quelques minutes terminé la querelle ; toais le duel n'est pas de mode aux États- Unis. Là, comme en Angleterre, on ne viole pas les lois, on les tourne. Vous connaissez la ruse d'Escobard et la manière d'éviter le duel en se promenant dans un champ et en attendant son homme. Escobar était Yankee, ou méritait de l'être. Il est interdit de se battre en duel, mais non pas de se défendre à main armée. Deux hommes se rencontrent surime place publique, et, sans souci des voisins, échangent une douzaine de balles. Le jury manque rarement de déclarer que chacun des deux s'est trouvé dans le cas de légitime défense. Quelquefois les passants se mettent de la partie, et la mêlée devient générale.

Acacia s'attendait chaque jour à quelque aventure de ce genre, mais il ne voulait pas la provoquer. Il redoutait la prévention naturelle des indigènes, et surtout des know-nothings , contre un citoyen de fraîche date. Sa générosité, sa gaieté, son caractère ouvert et facile, son esprit exempt de préjugés, prompt à se plier aux habitudes de tous, lui faisaient beaucoup de partisans parmi les Kentuckiens; il avait d'ailleurs un ami chaud et dévQué dans l'intrépide Jeremiah, son ancien associé en Californie. Tout cela ne le rassurait pas encore. H voulait devenir un chef de parti tout-puissant dans le comté d'Oaksburg, et ne tuer Graig qu'après avoir pris ses précautions contre les suites naturelles de cette mort. Notre héros, comme on voit, n'avait rien d'idéal , et ne doit ser* vir de modèle à personne. Cependant, avec ses vices et ses vertus, il n'avait guère d'autres ennemis que les pédants ou les satellites de Craig. Je n'ose dire qu*il eût réussi partout comme au Rentuclcy : les puritains de la Nouvelle-Angleterre l'eussent mis i l'index ; mais les gens du Sud sont plus indulgents pour des vices dont ils ont eux*mémes une bonne part. La franchise d'Acacia leur plaisait , et ses mœurs relâchées ne scandalisaient pas leur piété un peu tiède.

Avant tout, dans la lutte qu'il prévoyait, Acacia résolut de s'assurer un allié puissant, le bon Carlino Bodini. L'abbé, par métier et par tempéra»

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ment, n*était pas belliqueux; mais il avait» comme tous les prêtres catholiques , une influence extra* ordinaire sur les émigrants irlandais. Ces pau^ vres gens, qui sont d'ailleurs, après les nègres, la race la plus maniable de la création» ont gardé de leur origine celtique une disposition naturelte à la paresse et aux batailles. Sur cent coups de poings ou de couteau, Tlrlande en donne ou reçoit quatre-vingt-dix. Que faire quand on aime à se chauffer au soleil? On boit du whiskey, on se querelle, on se bat, et, si l'on est armé, on se tue. Cette population errante et malheureuse, sur qui pèsera long^ temps encore, même au delà de l'Océan, le joug de l'implacable Angleterre , obéit, comme un troupeau de moutons, aux ordres de ses prêtres. Disons tout : sans les prêtres catholiques, la race irlandaise serait exterminée ou avilie depuis longtemps.

Voilà d'où venait la force de l'abbé. Heureux le candidat qui, dans les élections municipales , peut s'assm*er le concours des poings irlandais ! son élection est certaine. Acacia le savait , et il alla rendre visite à GarUno. L'Italien était ambitieux. L'espoir d'obtenir, par llnfluence d'Acacia, une cure, peutêtre même une mitre d'évêque, le décida. Il promit le concours de ses Irlandais, et Acacia s'engagea de son côté à tenir à leur disposition pendant huit jours six tonneaux de bière, deux cents jambons et deux barils de whiskey.

En rentrant chez miss Alvarez , Acacia trouva Jeremiah Anderson et Lewis qui l'attendaient. La belle Julialeur tenait compagnie. L'Anglais, plongé dans la douce ivresse de l'amour, répondait à peine aux plaisanteries de Jeremiah. De son côté , Julia, qui était la coquetterie même» prenait plaisir à troubler par ses regards son grave et naïf adorateur. Dès son entrée , Acacia s'en aperçut, et en fut blessé.

« Elle ne m'aime pas, » pensa-l-il, et il ne réfléchit pas qu'il n'était plus lui-même l'amant des anciens jours. Cependant il baisa tendrement la main de sa maîtresse et serra celle de ses amis. « Tout va bien, dit-il, et nous gagnerons la partie.

— Quelle partie ? demanda l'Anglais.

— Celle que nous jouons contre Craig. Dans ce pays, tout est matière à élection, à discussion, à bataille. 11 ne meurt pas un chat sans que les journaux l'annoncent, et, s*il est mort d'indigestion, expliquent au public le menu de son dernier repas. C'est ce qui rend l'Amérique si amusante , que je conseillerai quelque jour à tous les hypocondriaques de l'Europe de venir la visiter. En France, Lyon crève de rage de n'être point Paris; mais Oaksburg n'envie rien à personne. On s'y prêche , on s'y injurie , on s'y lue comme à New-York ; personne n'a le spleen.

— L'Angleterre ne manque ni de journaux , ni

d*éIections, ni de coups dé poing, dît fièrement John Lewis.

— Il vous manque, dit Acacia, cinq ou six races et religions ennemies pour qui tout est champ de l)alaille. Chez vous, le bâton d'un policeman fait fuir plusieurs milliers d'hommes. Ici le policeman luimême a des opinions politiques, et les soutient unguihus et rostrOy c'est-à-dire à coups de poing et à coups de revolver. Vous verrez cela dans trois semaines , quand on élira le nouveau maire. Jeremiah , quel est ton candidat ?

— Toi, si tu veux.

— Grand merci. J'ai d'autres affaires. Est-ce que nous laisserons le champ libre à Craig ? Mon cher ami , je veux que tu sois maire. Si ce coquin de Yankee est nommé, la place ne sera plus tenable.

— Je veux vivre en paix, dit Jeremiah. Dès que je serai maire, on criera sur les toits que je m'enrichis aux dépens du public, que j'emploie l'argent de la ville à réparer ma maison et le chemin qui y mène ; si je fais poser des réverbères, on dira que je suis actionnaire de la compagnie des gaz ; si je fais macadamiser la ville , que je suis intéressé dans l'entreprise; si j'envoie les poUcemen ramasser les ivrognes dans la rue, on criera contre ma tyrannie et mes prétoriens à un dollar par tête; si je parle en public, on me sifflera, ou, si l'on m'applaudit, le journal de Craig dira que je suis sifflé; si je bois

un verre dé vin avec deg amis , on dira que je scandallse la ville par mon luxe et mes débauches , et si je ne bois que de Teau, que je m'enivre à domicile. Je serai appelé tous les matins voleur , assas^ sin, suborneur, adultère, ivrogne et Iriandais ; deux fois par mois je serai brûlé en effigie. Mou cher ami, fais maire qui tu voudras : je suis prêt à combattre avec toi; mais, pour briguer des fonctions publia ques, je ne suis pas si sot.

— As-tu tout dit , Jeremiah ? Eh bieu 1 tu seras maire en dépit de toi-même. C'est une lâcheté d'abandonner un ami dans le danger.

— Pourquoi ne t'offres-tu pas toi*môme aux suffrages î

— Parce que je suis étranger^ et que les know^ nothings , qui voteraient contre moi en faveur de Craig, te préféreront toujours à un Yankee* Si âraig devient maire , toutes mes entreprises s'en vont k vau'reau , car le monde est toujours pour le plus fort. Je serai obligé de le tuer comme un chien, en pleine rue, et c'est ce que je veux éviter. Je veux , si je le tue, avoir pour moi les témoins, les jurés et le peuple. Tu prétends vivre en paix ! Imprudent 1 est-ce qu'on vit en paix quand on déplaît au parti dominant ? Tu seras obligé ou de servir Craig à genoux, ou de résister seul après m'avoir laissé périr. Le lion vit en paix parce qu'on craint ses dents et ses griffes; mais l'agneau est toujours

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mangé par les loups ou par leg boiuines. Sois lion pour ne pas être agneau ; ou , si tu n'as pas le courage de combattre, sors du Kenlucky , tu n'es pas digne de vivre au milieu de cette race généreuse qui a civilisé les Indiens à coups de carabine et peuplé la grande vallée de la Virginie. Va visiter cette Eu*' rope où le soleil se lève , où les peuples engourdis ne demandent à Dieu que le repos et la sécurité; va voir Paris et Londres ; tu pourras être un honnête homme et un citoyen paisible, mais tu ne seras jamais un libre et glorieux Rentuckien,

— Que dites-vous d'un si beau discours, miss Alvarez ? dit Jeremiah en souriant,

— Je dis que Paul a parlé vaillamment, comme il sait agir, répondit Julia. Si j'étais Kentuckien, je ne céderais pas h place à un Yankee. .

— Qu'est-ce que la mairie d'Oaksburg, reprit Acacia , sinon le premier degré de l'échelle ? Qui t'empêche de devenir représentant au congrès, chet de parti , président des États-Unis , et de marcher l'égal des rois ? Est*ce l'exemple de James Knox Polk, l'ouvrier sellier, qui t'effraye, ou celui de Franklin Pierce, dont ou pouvait faire un excellent greffier, et qu'on vient de nommer président ?

— Allons, puisque tu le veux, et que miss Alvarez pense qu'on ne doit pas reculer devant un Yankee , j'accepte. De ton côté, songe jt combattre vaillam^ ment.

— L'abbé Cariîno me répond des Irlandais ; avec cinq ou six tonnes de lager-bier^ j'aurai tous les Allemands. Notre ami John se charge de séduire les dames.

— Quel rôle jouent les dames dans les élections? demanda l'Anglais.

— Le rôle principal , comme dans tous les pays du monde. Vos contes les amuseront, vos discours mystiques sur la double nature de l'homme les enlèveront au septième ciel, votre qualité d'Anglais fera le reste. « A beau prêcher qui vient de loin.... » Quant à moi , je battrai la caisse pour- tous dans mon journal , et je me charge des rafraîchissements.

— En vérité-, monsieur, dit Lewis, si je n'avais pas charge d'âmes , et si je n'avais pas résolu de consacrer à l'abolition de l'esclavage les forces que Dieu m'a données, je quitterais le Kentucky aujourd'hui même.

— Pourquoi cela ? dit Acacia. Parce que vous êtes dans la coulisse et que vous voyez la peine que se donnent les machinistes? Croyez-moi, ne faites pas le dégoûté ; ce sera une fort belle pièce, et trèsapplaudie le jour où nous la jouerons. Est-ce une comédie ou une tragédie ? Le jeune premier épousera-t-il celle qu'il aime, ou le héros sera-t-il assassiné par le traître ? Je l'ignore; mais soyez sûr que vous ne vous ennuierez pas. Un jour, si vous rc-

tournez à Londres, vous aurez plaisir à raconter vos souvenirs à vos amis. Suivez seulement mon couseiï, et, dans l'intérêt de vos doctrines, ne vous hâtez pas trop de parler de raffranchissement des nègres. Attendez que le publie s'accoutume à vous. Sinon la pièce pourrait finir dès le premier acte, et le héros, jeté dans un baril de goudron liquide, et cmplumé , prêterait à rire aux spectateurs. Au revoir, miss Alvarez. Viens avec moi, Jeremiah. Il est temps de riposter au feu de Craig. »

Les deux amis sortirent, et laissèrent John Lewis seul avec Julia.

La belle créole était nonchalamment assise, les bras croisés, les yeux à demi fermés. Entre les paupières passait languissamment un regard plus doux que le miel d'Hybla et plus pénétrant que l'acier le mieux trempé. Le bon swedenborgien ne s'était jamais vu à pareille fête. L'Anglaise la plus belle a toujours quelque chose d'original et de heurté, où le regard s'arrête et s'accroche : c'est un mélange de roidcur puritaine et d'orgueil anglo-saxon , qui étonne beaucoup plus qu'il ne séduit. On devine la femme qui est libre avant le mariage et maîtresse impérieuse au logis après la cérémonie nuptiale. Julia, Espagnole, créole et catholique, était la grâce même ; malheureusement elle avait aussi toute l'étourderie des nègres, à qui la bienfaisante Providence a ôlé la prévoyance et le bon sens, pour qu'ils

sentissent moins leur misère. Da premier coup d'œil, elle vit que TAnglais Taimait, et elle s'amusa de cette passion soudaine. £lle avait aimé déjà, et, comme dit Byron, après le premier amant, la femme n'aime plus que l'amour ; elle voulut exciter la jalousie d'Acacia, et choisit le pauvre Lewis pour victime de sa coquetterie/

« C'est une glorieuse entreprise que la vôtre, mon* sieur, dit-elle après un instant de silence. Affranchir une race méprisée et braver les moqueries et la haine des hommes , voilà ce qu'on voit rarement au Kentucky.

~ Miss Alvarez, dit*il avec gravité, c'est le devoir de tout bon Anglais de venir au secours des faibles et des opprimés. C'est un Anglais qui inventa la philanthropie, L'Angleterre, disait notre grand Wilberforce, est le palladium de la liber lé. Partout où s'étend une main libre et généreuse, cette main est celle d'un Anglais. »

Un bâillement étouffé entr'ouvrit légèrement les lèvres de Julia,

« Chose étrange, pensait-elle, qu'un Anglais, en lète-à-téle avec la femme qu'il aime, passe le temps à lui vanter l'Angleterre!... J'ai lu, dil-elle tout haut, le Semi-Weekly Messenger, qui rend compte de vos travaux apostoliques. Vous avez dû courir bien des dangers dans les montagnes du Thibet, et c'est un grand bonheur que la fille du grand lamct

ait pris soin de vos jours* Partout les femmes adou-. cissent ou préviennent les effets de la fureur des hommes.

«^Oui, miss Alvarez, quand elles sont belles et bonnes comme vous. »

La réponse de TAnglais fut si prompte, qu'il n'eut pas le temps de la réflexion; il en fut surpris et presque effrayé. Sa phrase ne disait pas : « Je vous aime, » mais le ton et l'accent de la voix le disaient clairement. Il baissa les yeux , maudissant sa témé« rite. Lewis, très<-fort en théologie, connaissait peu de chose en amour. Julia rougit un peu et se re-* mit aisément. Elle aimait Acacia, mais elle aimait encore plus qu'on la trouvât belle, et souffrait trop volontiers qu'on le lui dît. Pardonnez-lui : c'est au pâle et sur les côtes du Groenland qu'on connaît l'amour vrai et désintéressé; les gens du Midi ne connaissent que le plaisir.

c Je ne suis ni belle ni bonne, dit Julia; mais je suis sensible aux malheurs de mes frères qui sont esclaves comme je Tai été moi-même. Je n'oublie pas que la générosité de M. Acacia m'a tirée de la servitude, et qu'il a fait de moi une femme libre, riche et heureuse. »

Le nom du lingot excita la jalousie de l'Anglais.

« Vous l'aimez beaucoup? dit*il.

^ Oui, répondit Julia en souriant, je l'aime

comme Fami le plus tendre et le plus dévoué. Je lui dois tout.

— Ah! dit Lewis en soupirant, pourquoi ne me suis-je pas trouvé là quand le barbare Graig vous mit en vente? Je n'aurais laissé à personne le bonheur de vous rendre la liberté; mais je puis encore vous servir.

— Comment? dit Julia étonnée.

— Il a sauvé le corps périssable; je veux à mon tour sauver votre àme immortelle. Miss Alvarez, vous êtes la plus belle des femmes et la meilleure; mais vous êtes plongée dans les ténèbres du papisme. Vous avez la beauté et le parfum du lis qui crott dans la solitude; votre cœur est un temple dont les murailles sont faites de jaspe et de pur diamant taillé par un artiste divin; mais dans ce temple admirable vous offrez des sacrifices aux faux dieux. Vous ignorez la vie spirituelle et ce monde innombrable d'esprits qui nous entourent, qui nous pénètrent de leur substance, qui dirigent à notre insu nos pensées et nos actions. Yous ignorez ces êtres puissants qui comblent l'immense et effhiyani intervalle qui nous sépare du Créateur, et toute cette hiérarchie céleste dont Swedenborg seul et quelques-uns de ses disciples bien-aimés ont pu contempler le merveilleux spectacle. Et quelle àme fut jamais plus digne que la vôtre d'un tel bonheur? C'est vous que Salomon voulut désigner dans le

Cantique des Cantiques sous la figure de Taimable fiancée qui cherche son époux; c'est vous.... »

Ce discours aurait pu durer longtemps , car John Lewis était fort sincère et se sentait entraîné par son éloquence; mais miss Alvarez jugea à propos d'y mettre un terme. Elle était trop bonne catholique pour entendre parler sans indignation des visions de Swedenborg, et trop femme pour se plaire longtemps à des discours où la métaphysique la plus aiguë se combinait avec l'amour. Tranchons le mot : Lewis l'ennuyait. Elle n'en laissa rien voir, mais elle se hâta de changer de conversation.

Lewis s'aperçut enfin qu'elle avait des distractions, et sortit enchanté de son succès. « Elle m'écoute, se disait-il, c'est beaucoup; encore un peu de temps et je la convertirai. Peut-on refuser son cœur quand on a laissé convaincre son esprit? Qu'elle est belle! Elle est très-riche. Je l'épouserai, je l'emmènerai en Angleterre, je serai évêque à mon tour, et je siégerai à la chambre des lords. J'aurai le plaisir de braver le préjugé en mêlant son sang au pur sang saxon, le plus noble de tout l'univers; je rélèverai jusqu'à moi, et je ferai à la fois ma fortune et son bonheur. »

Tel m chercher de U laine qui revient tondu. '

C'est au milieu de ces rêves dorés que s*endorniît le docteur John. Le lendemain , au point du jour, il fut éveillé par un grand bruit de tambours , de trompettes, de grosses caisses, de tamtams et de clarinettes. U mit la tète & la fenêtre et vit douze ou quinze cents personnes qui attendaient son réveil. Au premier rang, une vingtaine d'Allemands souf* fiaient dans des cuivres Tair de Yankee doodle. De* bout sur les marches de pierre de la maison d*Anderson, Acacia, tenant de la main gauche un papier, et de la droite un bâton levé, semblait un chef d'orchestre, qui dirigeait et contenait Tenthousiasme de la foule. Aussitôt que l'Anglais parut. Acacia fit un signe, et les musiciens gardèrent le silence. A un second signe , tous les assistants poussèrent un cri formidable ; «Ifowrm pour John Lewis! » Ce cri fut répété neuf fois, et le docteur salua en mettant la main sur son cœur. Au troisième signe

du lingot^ les hourras cessèrent, et Acacia, ôtant son chapeau, prononça d'une voix claire un discours admirable à la louange de John. Les bornes de ce récit ne permettent pas de rapporter en entier ce discours, chef-d'œuvre du genre démonstratif. Voici les dernières paroles : « Sois le bienvenu dans nos murs, noble enfant de la glorieuse Angleterre! Sois le bienvenu , envoyé d'une religion de paix et de miséricorde, apôtre de Tlnde et du Thibet, de la Chine et du Népaul, qui as échappé comme Da-» niel à la griffe des Jions, et comme Abdénago aux flammes de la fournaise. Enfant de la vieille Angle*lerre, la jeune Amérique te salue! »

Les hourras redoublèrent. Au signal d'Acacia, une jeune fille de dix ans monta sur une échelle et présenta au docteur un bouquet de fleurs de magnolia. Pendant ce temps, John Lewis cherchait une réponse : il était fort embarrassé ; le lingot ne l'avait pas averti, pour qu'il pût jouer son rôle avec plus de naturel et de simplicité. Dans les pays parlementaires, chacun s'habitue de bonne heure à parler sans préparation. On parle au club, au meeting, sur la borne, partout. Le robinet de Télo^ quence anglaise et américaine n'est jamais fermé; Malheureusement John n'était qu'à demi babillé, sa cravate était mise de travers , son gilet mal boutonné, sa barbe était longue. On sait combien ces détails influent sur les dispositions des plus grands

orateurs. Enfin, au milieu du silence général, le docteur fut forcé de parler, t Messieurs , dit il avec émotion , je vous remercie de Thonneur que vous me faites, et je l'accepte, non pour moi , mais pour la grande nation à laquelle j'appartiens et pour la sainte cause à laquelle je suis résolu de donner mon temps et ma vie.,.. »

Il voulait continuer; mais Acacia, craignant qu'il ne s'embourbât dans quelque profession de foi trop explicite , fit signe aux musiciens de jouer la Marseillaise. Les instruments couvrirent la voix de Levfis. La précaution était bonne; les plus courtes harangues sont toujours les meilleures, et, comme dit Sancho Pança , celui qui ne parle pas est le seul qui ne dise pas de bêtises. - •

La foule se dispersa, et le lingot entra dans la maison d' Andersen.

« Ai-je bien fait les choses? dit-il à John Lewis. Je vous ai servi un enthousiasme de première classe. Notez que c*est moi qui fais les frais.

— Quels frais ? demanda l'Anglais étonné.

— Parbleu! croyez-vous qu'on réunisse gratuitement douze cents badauds pour donner une sérénade à un inconnu?

— Quoi! payez-vous tous ces gens-là?

— Non; je paye les musiciens et quelques hommes qui donnent le ton, c'est assez. Le reste a suivi, et crie par plaisir et par amour de Tart.

— Je vous remercie, dit TAnglais ; mais vous auriez mieux fait d'attendre mon premier sermon avant de me décerner les honneurs d'une sérénade.

— Vous n'y connaissez rien , cher ami. Il fallait répondre vivement et promptement à l'article de Craig. Ma réponse , la voilà : c'est l'enthousiasme spontané que votre vue excite. Votre discours a été excellent. Je vous ai arrêté à temps; vous alliez gâter vos affaires et les miennes. Un homme de votre mérite doit remercier en trois mots, comme un prince.... A propos, savez-vous la nouvelle?

— Quelle nouvelle?

— M. Toby Benton , pasteur méthodiste et ami de Craig, va donner une représentation à notre bénéfice dans ma propre église.

— Plaisantez- vous ?

— Jamais. Descendez et lisez l'affiche qui est au coin de la rue. »

Le Français disait vrai. Benton, d'accord avec Craig, offrait de prêcher dans l'église même d'Acacia aussitôt après le sermon de Lewis, et de réfuter de point en point le sermon de son rival. En revanche, il demandait que John fût soumis le dimanche suivant à la même épreuve dans le temple de Craig.

« Et vous acceptez le défi? dit l'Anglais.

— Si je l'accepte! des deux pieds et des deux mains ! Ma recette va tripler. Tout Oaksburg y

sera, et je irais élever à deux dollars le prix des places. C'est ici, mon cher ami, qu'il faudra vous distinguer. Ce sera pour vous Austerlitz ou Water* loo ; point de milieu. Au reste , je serai là pour vous encourager, et au besoin pour vous soutenir avec ma garde iriandaise.

— Vous craignez quelcpie bataille?

— Je ne crains ni n'espère , j'attends. Je connais la perfidie de Graig. La proposition de Benton cache un piège. Ce coquin d'Appleton, que j'ai chassé, vient d'entrer à son service, et je sais de bonne part qu'ils ont enrôlé une grande partie des méthodistes* Appleton est homme d'exécution; il a vu le feu, il a de l'influence parmi les hmoMiotMngs ; ]e suis certain qu'il y aura bataille, et j*ai pris mes précautions. J'ai vingt-cinq paires de poings irlandais qui manœuvrent avec une pesanteur et une précision admirables.

«^ Et vous allez faire du temple un champ de bataille?

«- Très-cher, on se bat où l'on peut, et non pas où l'on veut. Si j'étais l'agresseur, j'attaquei^s l'ennemi en pleine campagne, pour ne pas effrayer les femmes et les enfants; mais je suis forcé de me défendre, j'accepte le combat, que je n'ai pas provoqué. Venez voir mon lieutenant Tom Gribb. G'est lui qui commande la brigade des enfants de Ja verte Érin. Ses cicatrices vous diront ses exploits. »

AGAGU. 95

Tout en parlant, Acacia conduisit son ami dans un chantier. Un homme de cinquante ans » grand et gros, à la face rubiconde , aux yeux et aux cheveux noirs , travaillait en chantant un refrain d'Ir* lande.

< Tom Gribb, dit Acacia, le gentleman que tu vois est M. John Lewis, qui doit prêcher dimanche dans Acacia-Hall. »

L'Irlandais toisa Lewis des pieds à la tète.

« Monsieur est Anglais, dit-il, et protestant. Gribb se moque de ses sermons.

— Tom, dit sévèrement le linçot, as-tu oublié les leçons de l'abbé fiodini? H. Levris est mon ami, et celui de l'abbé. On ne te demande pas de l'écou* ter, mais de l'applaudir et de frapper sur les knownothingSé

— Oh! pour frapper, c'est mon fort l Comptez sur moi. Ah ! si j'avais encore la force de mes vingt ans !

— Diable ! dit Acacia , quel homme étais-tu à vingt ans? Aujourd'hui tu assommerais un bceuf à coups de poing!

— Le poignet est pesant comme un marteau, mais les jambes sont faibles après boire.

— Pauvre garçon! A dimanche.

— Qu'est-ce que cette bête brute d'Irlande? dit rAnglais quand il fut sorti du chantier avec Acacia.

— Ce n'est pas une bète brute, dit le lingot^ c'est un ouvrier robuste et vaillant, qui aime trop à

boire, et qui hait les protestants et les Anglais. S*il avait su lire et écrire, ce serait un des hommes les plus distingués de ce pays ; mais les instincts animaux ont pris aujourd'hui l'empire. Ses enfants , élevés dans les écoles du Kentucky, n'ont rien de l'insouciance et de la brutalité de leur père.

^-La race irlandaise est incorrigible, dit l'Anglais. On ne fera jamais d'un Irlandais un citoyen utile et paisible.

— John, mon pauvre ami , vous êtes Anglais des pieds à la tête. Vous vous étonnez que l'homme qui reçoit un coup de bâton rende un coup de couteau. Allez préparer votre sermon , vieil enfant du comté de Kent. Vous n'êtes bon qu'à prêcher. »

Trois jours après , tous les citoyens d'Oaksburg et tous les riches fermiers du comté se pressaient devant la porte d'Acacia-Hall. Au-dessus du temple flottait le drapeau étoile des États-Unis. En tête du bataillon serré des méthodistes marchait le gigantesque Appleton. Tous s'avancèrentenrang, d'un pas ferme et régulier comme celui d'une compagnie de milice. Ils ne portaient point d'armes apparentes,* à cause du respect dû au temple , mais on voyait qu'ils attendaient impatiemment la bataille. Derrière eux venait Graig , étroitement boutonné dans son habit. Il jeta sur Acacia un regard plein de haine et de défi; la figure du lingot n'exprimait qu'une bonhomie placide et une parfaite sérénité. En face des mé-

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thodistes, et du côté Opposé à la chaire s'assit le vaillant Tom Cribb avec la brigade irlandaise. A quelque distance étaient Deborah et les autres femmes Lucy était assise à l'écart, devant un orgue-harmonium que le lingot avait acheté à Louisville, et qui portait, suivant l'usage, la marque de Paris, bien qu'il eût été fabriqué à Londres. C'est ainsi que les deux Amériques achètent, sous le nom des chefsd'œuvre de l'art parisien, la pacotille des manufactures anglaises.

An fond de l'église , et couverte d'un long voile, s'assit Julia. La belle Espagnole avait voulu venir, , malgré les conseils de son amant et de l'abbé Carlino. L'un craignait quelque accident pour sa maîtresse pendant la bagarre qu'il prévoyait; l'aulre craignait pour la foi de sa pénitente. S'il avait permis que Tom Cribb et ses amis parussent au temple, c'est qu'il connaissait l'invincible horreur de tout bon Irlandais pour la religion des Anglais; d'ailleurs, sans ajouter foi entièrement aux promesses d'Acacia , il entrevoyait avec plaisir la perspective de l'évêché. Enfin il ne s'agissait, après tout, que de rosser les hérétiques. Une foule indifférente et curieuse remplissait le reste du temple. Près du lingot et de Tom Cribb se tenait Jeremiah, prêt à tout, et particuUèrement à assommer Craig; mais il ne devait combattre qu'à la dernière extrémité.

Dès que tout le monde fut assis, les Allemands

jouèrent une symphonie religieuse. Lewis monta en chaire, et commença le service divin. On chanta le psaume : Ble$i Ood^ my soûl; thou Lord abave , et l'Anglais se leva pour parler. Uespoir, la crainte ou la haine étaient au fond de tous les cœurs. Un si- > lence profond s'établit dans ce templOi où plusieurs milliers d'hommes étaient réunis.

Lewis, d'une voix pleine et sonore ^ annonça le sujet de son discours : le Christ iaweur et eivMsa^ teur du monde. Il prit pour texte ces paroles de l'Évangile : Allez et enseignez toutes les nations. Il déclara d'abord que les philosophes les plus illustres de l'antiquité n'avaient pu, par leui*s propres forces, atteindre à la lumière divine; il fit en peu dû mots l'analyse de leurs contradictions et de leurs erreurs sur les questions les plus importantes, sur la nature et l'existence de Dieu , sur la nature de l'homme et sur la vie future ; il ajouta qu'on devait surtout at* tribuer à l'absence de la révélation , confinée en ce temps-là dans un coin ignoré de l'univers, toute la barbarie des lois païennes, l'ignorance du droit des gens, et le honteux esclavage d'une grande partie du genre humain.

An mot d'esclavage, tous les assistants furent émus, ci Craig sourit : il espérait qu^ 1* Anglais s'enfoncerait étourdiment dans quelque dissertation abolitio* niste, et mettrait le pied dans ce piège à loup dont il ne connaissait pas la profondeur ; mais ses espé-

rances fureul trompées. D'un regard sévère, Acacia avertit le révérend qu'il se fourvoyait^ et Lewis tourna bride sur-le*chanîp. Il fît entendre que ses paroles s'appliquaient seulement aux esclaves de l'antiquité, qui étaient du môme sang, de la même couleur et de la même religion que leurs maîtres. Après avoir prouvé la nécessité d'une révélation, il déclara que l'Evangile était cette parole divine qui devait sauver et régénérer l'humanité. Il montra la nécessité d'interpréter ja Bible avec la raison , et les progrès que la race, anglo-saxonne avait faits depuis trois siècles dans cette interprétation. Il ajouta qu'elle seule, et quelques autres portions privilégiées de l'Europe, telles que Genève , la Hollande et la Prusse , étaient en possession de la vérité ; que les dissidences nom* breuses qu'on reprochait aux protestants attestaient seulement l'étendue et* la profondeur de cette révélation divine qui pouvait suffire à tant d'interprc;^lions différentes et également raisonnables ; que ces interprétations étaient le meilleur témoignage du zèle aussi ardent qu'éclairé de l'Angleterre et des États*Unis pour la recherche de la vérité. Il dît que la divine Providence avait confié aux races germaniques» comme un dépôt sacré, la foi chrétienne, el qu'elles devaient reconnaître ce bienfait en la répandant par toute la terre; que l'Angleterre et la grande république américame avaient rempli leur devoir» et qu'elles auraient, au jour du jugement, la

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part de rouvricr laborieux qui a vaillarament terminé sa tâcbe. Cependant il manquait encore quelque chose à leur gloire. Le christianisme n'est pas une doctrine immobile qui regarde en silence les générations descendre dans Tabime de la mort: c'est un soleil lointain dont on distingue tous les jours davantage la forme, le volume et la splendeur. La raison humaine est le télescope divin qui se perfectionne tous les jours et permet aux hommes de voir plus clairement leur origine et leur destinée. Saint Augustin alla plus loin que saint Jean, et Swedenborg plus loin que saint Jean et saint Augustin, ses maîtres et ses prédécesseurs. Il a retrouvé sans miracle , et avec les seules forces de sa raison , ce monde subUme des esprits que saint Jean n'avait vu qu'en extase. Saint Jean fut le disciple favorisé de Jésus ; mais Swedenborg est un voyant à qui Dieu a ; ermis de percer les mystères de l'infini.

Ainsi parla pendant trois heures le docteur John, gravement, savamment et longuement, à la mode anglaise. On s'étonnera moins de la patience de ses auditeurs , si l'on veut bien se souvenir qu'au congrès de Washington un homme s'empare quelquefois de la tribune le lundi , et ne l'abandonne à ses adversaires que le jeudi ou le vendredi. Il n'y eut ni bâillement, ni toux, ni remuement de chaises, ni conversation à voix basse , ni sommeil dans cette assemblée de trois raille personnes. Oyez ceci , ora-

ACACIA. iOl

teurs de France, et obtenez un pareil Iriomphe, si vous pouvez !

Ce fut réellement un triomphe. On n'applaudit pas, le lieu le défendait; mais toutes les figures, sauf celles du sombre Craig et du rébarbatif Appleton, exprimaient une satisfaction sans mélange. Acacia seul fut tenté de bâiller , mais il se contint pour ne pas donner le mauvais exemple. Lewis plut aux dames, et surtout aux filles à marier. Sa belle taille, sa gravité, Tévêché de Calcutia qu'il avait refusé , mais qu'on pouvait le forcer d'accepter, sa qualité de célibataire el ses aventures extraordinaires , attestées par le véridique Acacia, lui donnèrent tous les cœurs, excepté les plus précieux de tous, ceux de Lucy Anderson et delà belle Julia. Deborah versait- des larmes de joie et d'orgueil. « Quelle intelligence ! pensait-elle; quelle hauteur de pensée , quelle grandeur d'âme ! quelle simplicité naïve ! quel touchant assemblage des qualités qui font l'apôtre et l'époux adoré !

Pendant ce temps, Craig était mal à son aise. Le discours de Lewis, plein de gravité, de science et d'ennui, était un vrai chef-d'œuvre où le critique le plus malveillant n'eût su mordre. Cependant il cherchait une querelle. Appleton l'interrogea du regard ; il baissa les yeux pour ne pas répondre à ses questions. Heureusement le fidèle Benton lui restait.

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M. Toby Benton , colérique et bilieux comme son associé, était dans une grande perplexité : ce n'est pas une petite affaire que de haranguer des gens qui viennent d'être harangués durant trois heures. Cependant il monta en chaire avec un front assuré et annonça le sujet de son dicours : Point de connivence avec Piniquité 1 Dans un exorde acerbe qui commença à troubler l'assemblée, il s'éleva contre ces novateurs qui cherchaient à rafïiner la religion, à la volatiliser dans leurs alambics ; il dé* nonça Swedenborg et ses disciples comme des imposteurs et des prêtres de Baal. Tout ce discours fut extrêmement violent et blessant pour Lewis. Benton et Graig l'avaient concerté d'avance, afin de pousser leurs adversaires aux voies de fait, et d'accuser ensuite l'Anglais du scandale. Acacia et ses amis ne laissèrent voir aucune émotion ; mais ils sentaient que la foudre allait éclater , et ils se tenaient prêts. Les dernières paroles de Toby donnèrent le signal de la bataille.

« Les swedenborgiens, dit en terminant le prédicateur, sont des chevaux, les papistes sont des chiens...

— Et toi, dit Tom Cribb en se levant, tu es un âne ! »

Ce mot, que personne n'avait prévu, causa dans le temple une confusion inexprimable. Les cris, les rires, les murmures, les insultes, s'élevèrent de

toutes parts. Toby Benton, plein de rage, descendit de la chaire les poings fermés et serrant les dents. Il marcha sur l'Irlandais et lui asséna un coup fu-» rieux dans la figure, Tom Gribb, le nez meurtri, riposta par un autre coup de poing qui fit tomber le pauvre Toby sur les genoux de Graig, Ce dernier se leva à son tour et cria à Appleton : c En ayant, enfants du vrai Dieu ! »

A ce signal , le puissant Appleton s'avança en face de l'indomptable Cribb , et l'on yit commencer la plus furieuse boxe qu'on puisse imaginer. Solides comme deux arches de pont, les deux adversaires avaient la force, la fureur et l'aspect de deux taureaux sauvages. Le pied gauche en avant, le haut du corps rejeté en arrière, les yeux élincelants, ces deux champions s'attaquèrent avec un courage égal. On entendait leurs poings retomber en cadence sur leurs poitrines avec la pesanteur et le bruit des marteaux sur les enclumes. Plus habile à frapper qu'à parer, Tom Cribb cassa d'un coup deux dents à son adversaire. Appleton, sans perdre courage, le frappa au creux de la poitrine et lui fit cracher un sang noir. Cribb en fut ébranlé, et son ennemi, profitant de son hésitation , redoubla le coup ; mais l'irlandais, ramassant toutes ses forces, terminale combat d'un coup de tète dans le ventre. Appleton alla rouler sous les chaises des assistants.

Après cet exploit, la mêlée devint générale. Les

femmes et les enfants fuyaient hors de Téglisc en poussant des cris affreux. Les hommes qui n'étaient pas mêlés à la querelle suivirent cet exemple plus lentement, et les Irlandais de Gribb, restés seuls en présence des méthodistes d'Appleton, firent des prodiges de valeur. Moins nombreux que leurs adversaires, mais encouragés par le succès et l'exemple de leur chef, ils s'avançaient vers le fond du temple, balayant tout devant eux. Rangés sur quatre rangs de six hommes de front, îls avaient le poids et la puissance irrésistible de la phalange macédonienne. A côté d'eux marchait en serre-flle, la tête haute, le terrible Tom Cribb, qu'aucun méthodiste n'osait aborder après la défaite d'Appleton. Acacia , immobile à sa place , dirigeait l'action sans y prendre part, comme Napoléon suivait avec sa lunette les mouvements des Russes et des Autrichiens à Austerlitz. Craig, avec le même sang-froid, faisait sa retraite en évitant soigneusement le combat et les combattants. Chacun d'eux sentait que le moment n'était pas venu de se lancer dans la mêlée. Un bon général ne doit s'exposer à être tué que dans des occasions extraordinaires.

En quelques instants, le temple se trouva vide, et le combat devint sanglant. Je ne parle pas des nez meurtris, des yeux pochés, des poings foulés et des autres résultats habituels de la boxe. Quelque chose de plus grave se préparait. Un Irlandais, qui avait

la lèvre fendue , tira de sa poche un revolver et fit feu sur son ennemi. Gelui-cl riposta aussitôt avec un pistolet, et de toutes parts on entendit siffler les balles. A ce bruit, Acacia, qui était resté jusqu'alors dans le temple, se hâta de sortir et courut sur le champ de bataille. C'était une grande pelouse verte , plantée de chênes énormes, qui s'étendait depuis l'église jusqu'à un précipice à pic au bas duquel coulait le Kentucky. De l'autre côté de la rivière étaient d'immenses prairies , entrecoupées de forêts, qui se prolongeaient jusqu'au pied des monts Cumberland. Chacun des deux partis s'efforçait de pousser l'autre dans le précipice. Cependant ni les uns ni les autres n'avaient obtenu de succès décisif. Dès les premiers coups de pistolet, chaque combattant se hâtait de tirer et se couvrait du tronc d'un chêne pour échapper au feu de l'ennemi.

Acacia, voyant que celte lutte ne décidait rien, s'élança le premier et mena les Irlandais à la charge. Tous le suivirent sans s'inquiéter des balles qui tombaient autour de lui comme la grêle; il marcha hardiment sur un gros de méthodistes qui faisaient feu au hasard. Ces coups , mal dirigés, ne le touchèrent pas.

* En avant ! »» cria-t-il à ses hommes, et, sans perdre de temps à tirer, il rallia les Irlandais autour de lui et poussa l'ennemi jusqu'au bord du précipice. Là, toutes les armes étant déchargées^

la lutte recommença avec plus de fureur à coups de poing et à coups de crosse de pistolets. Enfin les méthodistes , poussés à bout et découragés par l'absence de leurs chefs « demandèrent une trêve. Acacia, qui craignait de se rendre odieux en poussant plus loin sa victoire, les renvoya chez eyx.

Ainsi finit la bataille. Le lingot, partout vainqueur , se hàla de proclamer son triomphe. Il n'y eut pas de mort , mais dix ou douze blessés furent portés dans leurs maisons. Ceux d'Acacia reçurent chacun cinquante dollars, outre deux gallons de whiskey et trois jambons. Tom Cribb, le vainqueur d'Appleton , reçut des félicitations particulières et cent dollars pour la formation des Irlandais en phalange, si heureusement renouvelée des Grecs, comme disait Acacia.

« C'est payer bien cher , dit le docteur John , la tête sans cervelle d'un Irlandais !

— Mon cher monsieur, répondit le lingot, il est vrai que je pourrais m'en tirer à meilleur compte ; mais h ce prix je suis sûr de son inviolable dévouement. Craig, qui est un ladre, ne voudra jamais surenchérir, et, croyez-moi, nous ne sommes pas encore au dénoûment de la tragédie. Ce coquin de Yankee nous jouera de mauvais tours jusqu'à ce que je lui torde le cou ; malheureusement il est trop habile pour m'en fournir l'occasion. Ce matin, il s'est fort ménagé , bien qu'il se rongeât les ongles

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de fureur en voyant faiblir ses hommes. Il attend sans doute une occasion plus importante. Tenonsnous sur nos gardes, et ne méprisons personne, même les enfants de la verte Érin , qui vous valent bien, à leur jugement et au mien : ceci soit dit sans vous offenser, cher John. »

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Trois coups d*épée dans Teau suivis d'un coup de foudre.

Après l'échec subi devant Acacia-Hall, IsaacCraîg, général malheureux , mais indomptable dans Tadversité , se retira tristement dans son camp , je veux dire dans sa maison, avec Toby Benton et l'infortuné Appleton , qui poussait d'effroyables gémissements. Isaac était le vivant portrait du fameux Guillaume III, stathouder de Hollande et roi de la Grande-Bretagne. C'était le même courage, la même obstination, la même activité, le même flegme, la même finesse et la même insensibilité. Si le destin l'avait fait naître sur le trône , il eût été digne du pinceau de M. Macaulay. Malheureusement la Providence, dont l'ordre est tout-puissant, avait décrété qu'il exercerait son génie dans un village du Kentucky.

« Toby, dit-il à son associé , vous êtes une bête. Vous avez fait manquer par votre stupidité le plan le mieux combiné.

— Eh bien! dit en grognant le révérend, je vais porter mes pénates ailleurs. Est-ce moi qui suis cause de votre échec? Vous ne demandez que plaies et bosses i vous mettez une armée en campagne, vous me chargez de donner le signal, et au dernier moment vous me mettez en face d'une bande d'Irlandais ivres qui m'ont assommé plus d'à moitié. Où sont vos blessures, à vous qui parlez? que m'importe, à moi, la victoire? qu'est-ce que je gagnerai à la ruine ou à la mort d'Acacia? Je puis prêcher partout; à dix lieues d'ici, je retrouverai les trois mille dollars que je gagne à Oaksburg.

— Calmez-vous, Toby. J'ai dit que vous étiez une bête , et je le prouve. Qu'aviez-vous affaire des papistes, et pourquoi chercher querelle à l'Irlande? 11 pleut des tapes de ce côté , vou*s le savez. Il fallait donc faire un détour. John Lewis est abolitionîste, c'est là qu'il fallait frapper : tout l'auditoire eût été pour vous. Au lieu de cela, vous avez donné du nez contre cette brute d'Irlande ; cette sottise me coû* tera plus de mille dollars. »

Benton se leva , prêt à partir.

« Allons , continua Craig , mangez et buvez ; je vous pardonne. Nous prendrons notre revanche une autre fois. Allez préparer le terrain auprès de vos confrères : ou je me trompe fort, ou le succès de l'Anglais va les réduire à la mendicité. Faites-leleur comprendre , et soyez sûr qu'avant un mois le

ilO ACACIA.

disciple de Swedenborg sera renvoyé aux Indes orientales.»

Benton parti, Isaac alla voir Appleton, qui était couclié sur un lit et mugissait comme un taureau. Il vomissait du sang par le nez, par la bouche et par les oreilles.

< Mauvaise affaire! dit le Yankee. Tu n^es pas de force contre Tom Gribb , mon pauvre Appleton.

— A la boxe 9 non» dit Appleton; mais nous hous verrons au couteau. Je regorgerai comme un bœuf; je veux lui arracher les entrailles et les répandre sur le pavé.

— Mon pauvre ami, dit Isaac avec une feinte compassion, ce n'est pas Gribb qui est cause de ton malheur; c'est Acacia qui a dirigé les coups, b

Le blessé se mit à blasphémer horriblement.

«Ah! brigands, disait- il, je vous ouvrirai le ventre , je vous briserai la tête & coups de bâton I Ah! Tom Gribb! ah! scélérat de Français! »

Malgré son sang- froid , Craig ne put s'empêcher de frémir.

« 11 y a quelque chose de mieux à faire que d'assassiner les gens, dit-il , c'est de les rendre éternellement malheureux. Que dirais-tu si Ton te prenait la femme que tu aimes pour la déshonorer? Les morts seuls ne souffrent pas ; mais les vivants sont exposés à des tortures sans fin. »

Appleton le regarda sans comprendre.

ACACIA. m

tt Sois maître de Julia pendant une heure , dit Craig, et lu la rendras à ton ennemi flétrie et souillée. »

Cette infernale idéeiît sourire Appleton.

« Je le ferai, dit-il, pour qu'il le sache avant de mourir; mais après cela je le tuerai.

— Je l'espère bien, » pensa Craig.

Ces deux hommes , unis par une haine commune, firent le projet d'enlever Julia Alvarez pendant l'absence de son amant, qui allait souvent à Louisville. Craig comptait bien que l'événement n'aurait pas lieu sans combat, et il espérait qu' Appleton tuerait son ennemi. Lui-même haïssait profondément Julia, comme les méchants haïssent ceux à qui ils ont fait du mal. Quant à l'ancien contre-maître d'Acacia, une sorte d'amour brutal et de grossier calcul se mêlait à ses projets de vengeance : Julia, enlevée par lui, ne pouvait, à son avis, épouser que son ravisseur; elle serait trop heureuse de donner sa main à un homme libre et de faire sa fortune.

Pendant ce temps, une scène bien différente se passait dans la maison de Jeremiah Anderson. Deborah, pour fêter le succès oratoire du docteur John , avait invité ses amis à un thé. Toutes les pâtisseries de la création étaient réunies sur une table splendidement servie,, parmi les piles de jambons et de volailles froides. On y voyait aussi le punch au whiskey, le sherry cobbler^ boisson faite

i|2 ACACIA,

de sherry, d'eau-de-vie, de glace et de sucre, Xegg nog, espèce de punch à la romaine, et une foule d'autres boissons inconnues à l'Europe et fort su périeures à celles de Paris.

Le docteur John, comblé de félicitations, rayonnait dans sa gloire. C'était Démosthène et saint Jean Chrysostome fondus fin un seul Anglais; il allait régénérer le genre humain , ouvrir une voie nouvelle au christianisme , et supprimer l'intervalle qui sépare la terre du ciel. En temps ordinaire , John était un homme de sens; mais les éloges des assistants lui montèrent à la tête, et de bonne foi il crut avoir du génie. Tout homme qui imprime ou qui parle en public n'est que trop porté à ces illusions. Deborah s'approcha de lui, les yeux brillanis de joie et d'amour.

« Quel magnifique sermon vous avez prononcé!

dit-elle. Votre front était illuminé par l'inspiration divine, comme celui de Moïse lorsqu'il descendit du mont Sinaï.

— Miss Deborah , répondit le docteur, je n'ose croire que Dieu m'ait voulu faire une pareille faveur ; mais tel que je suis, je sens en moi la force toute-puissante qui poussa hors de Jérusalem sur l'empire romain douze pécheurs ignorants, et qui transforma le monde. J'aurai le dévouement et la foi des martyrs, sinon les lumières de l'Esprit saint.

— Il est beau, reprit Deborah, de s'élever jus-

ACACIA. ii3

qu'aux sphères supérieures d'où les anges du Seigneur distinguent clairement Tordre, la magnificence et l'étendue de l'univers; mais le cœur d'un homme est-il assez grand, assez ferme, pour ne se laisser énerver par aucune volupté mondaine, ni abattre pai* aucune adversité? Heureux celui qui peut porter sans angoisse et sans faiblesse l'écrasant fardeau de la solitude! plus heureux encore celui qui trouve une femme digne de lui par son caractère et par son génie ! Quel rêve admirable et sublime que celui de deux époux qui marchent dans la vie d'un pas égal, la main dans la main ! Heureux l'homme qui ne recherche pas dans celle qui doit être sa compagne la beauté fragile et périssable du corps ou les grâces mondaines, mais le génie et la vertu ! »

Tout en parlant, Deborah regardait doucement et fixement le bon swedenborgien. John baissa les yeux, rêvant à la belle Julia. Qu'est-ce que la vertu en comparaison d'un nez bien fait, de deux lèvres roses, et d'un sourire qui fascinerait les dieux immortels? Miss Alvarez n'avait point de génie; mais a-ton besoin de génie pour plaire et pour être aimée?

Deborah se méprit sur le motif de la rêverie du docteur John : elle crut qu'il la devinait et qu'il allait répondre à ses avances par une déclaration d'amour; elle le conduisit en silence au fond du salon , et s'appuya sur le bord de la fenêtre. La nuit étîiil magnifique; des milliers d'étoiles brillaient

dans un ciel pur, et projetaient sur la terre leur sombre clarté. L'air était tiède et embaumé du parfum des magnolias : tout invitait à Tamour. Au-dessous de la fenêtre était le jardin , obscur et planté de massifs d'arbres des tropiques. Au delà du jardin, qui était immense , on entendait le sourd grondement du Kentucky, dont les eaux coulaient à quelques centaines de pas de cette scène. John , plus ému que jamais par ses secrètes pensées et par le souvenir de Julia , poussa un profond soupir.

« John, mon cher Johnl » dit miss Anderson en lui prenant la main.

L'Anglais la regardait avec surprise , n'osant la détromper, et trop honnête homme pour la maintenir dans son erreur. Son silence , d'abord interprété comme une marque d'émotion bien naturelle, devenait inquiétant pour Deborah, lorsque Jeremiah interrompit brusquement le têle-à-têle.

« Ma chère sœur, dit-il, Lucy vous demande et ne peut rien faire sans vous, y»

Deborah se hâta de rejoindre sa sœur. L'Anglais fut ravi de cet incident, qui le tirait d'embarras.

«Demain, pensa-t-il, je lui avouerai la vérité, quoi qu'il arrive. Hélas! le génie porte avec lui son châtiment. Être aimé sans aimer! »

Singulier et triste malentendu! Cependant John n'était pas un fat , ni Deborah une femme légère ; mais son heure était venue. Son cœur, fermé jus-

ACACIA. nS

qu'alors à Tamoiir, venait de s'ouvrir comme ime belle rose du Bengale. Le hasard lui avait présenté John, et elle s'était jetée sur cette proie. Déjà elle se forgeait mille félicités; elle allait épouser l'Anglais, le suivre dans ses voyages, partager ses travaux, l'encourager au martyre. Appuyée sur lui , elle publierait ce système admirable qui devait émanciper la femme et remettre à des mains plus dignes de le porter le sceptre de l'idée. Par lui, elle communiquerait avec les esprits supérieurs, et lèverait ce voile épais qui nous dérobe la vue de la création et du Créateur; par elle, il apprendrait à connaître la justice, la vérité et la charité, inconnues au sexe fort et cruel.

Au milieu de ce rêve, elle faisait avec une magnificence américaine les honneurs de sa maison. Acacia, qui était présent, oubliant pour un instant ses projets, ses inquiétudes, Julia elle-même, s'assit près de Lucy Anderson. Il regardait en silence cette jeune fille , dont la beauté virginale , à peine épanouie, n'avait pas d'égale au Kentucky, sans en excepter celle de J.ulia, et il sentait son intrépide cœur s'amoUir et se fondre au contact de tant de grâce et d'innocence. Sa vie turbulente passait tout entière devant ses yeux, depuis ses premières campagnes dans la Kabylie et le siège de Zaatcha jusqu'au jour où, par le conseil de Jeremiah, il avait planté sa tente dans la forêt d'Oaksburg, sur les rives du Ken-

tucky. Depuis dix ans il était sans repos , sans famille, sans patrie; n'était-il pas temps de chercher un foyer, de se bâtir une maison, d'avou- une femme, des enfants, tout ce qui attache Thomme au sol et à la patrie? Pouvait-il épouser Julia, Tancienne maitresse de M. Sherman ? Au delà même de la tombe, le spectre de Sherman, comme celui de Banquo, se serait assis au festin des noces. Restait Tinnocentc et ravissante Lucy , la sœur de son ami , Lucy qu'il aimait sans le savoir, lorsque l'imprudente Julia lui avait la première révélé ses propres sentiments.

« Oui, je l'aime, se dit-il résolument ; mais puisje abandonner Julia? »

Au même inslant, on pria Lucy de chanter : elle se leva, et d'une voix pleine de charme elle chanta une romance de Deborah imitée d'une pieuse élégie, les Anges de la Terre K

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