VI
Ck)minent la belle Anita fit connaissance avec un philosophe aimable.
Le procès fut instruit rapidement. L'émotion était grande à Baltimore, et les partis attaquaient ou défendaient Mayoribanks avec une ardeur égale. Les gens paisibles, les marchands, les pères de famille , les propriétaires , tous ceux qui ont besoin de paix pour leur commerce ou leur industrie , demandaient à grands cris la tète de James. Il faut, disait-on, faire un exemple et réprimer rinsolence furieuse de ces planteurs qui se croient tout permis, et qui ne parlent aux blancs comme aux nègres qu'à coups de cravache. Mayoribanks abuse depuis trop longtemps de la patience des honnêtes gens et du nom illustre qu'il porte. Il a vingt fois mérité la corde, et l'assassinat du colonel Antrobus est une excellente occasion de venger la société tout entière menacée par de tels scélérats.
Andrew Stephcnson était à la tête de ce parti, et, cachant sa haine sous une hypocrite impartialité, agissait sous main pour perdre le malheureux Mayoribanks.
A dire vrai, James était un parfait gentleman, suivant les idées du sud des Étals-Unis. Il était brave, loyal, généreux. En temps ordinaire, ce meurtre n'eût été qu'une peccadille; malheureusement, un concours de circonstances fâcheuses, le nom de la victime, la haine et les intrigues de Stephenson, là nécessité de réprimer les meurtres et les querelles particulières, si fréquentes dans les rues de Baltimore, tout cela menaçait d'un sort funeste le pauvre Mayoribanks*
Il avaijt cependant un parti, composé de quelques jeunes planteiu*s, et de la populace de Baltimore. Les dames mêmes faisaient hautement des voeux pour son salut. Au fond du cœm*, chacune enviait le sort de la belle Anita. James seul savait aimer. Si le jury avait été composé de femmes, James aurait été mis en liberté et couronné de- fleurs par ses juges enthousiasmés.
Seule, miss Antrobus gardait le plus profond silence. Soit tristesse, soit quelque autre sentiment plus difficile à définir; elle s*était enfermée dans sa maison et ne recevait personne. Deux fois le , vieil Andrew Stephenson voulut forcer la consigne, vanter son zèle contre le meurtrier de Persifer et
mettre en avant la candidature de son fils George, deux fois le discours froid et poli de le hautaine Cécilia lui fit sentir qu'elle ne goûtait ni ses services ni ses insinuations.
« Souffrez, mon cher monsieur, dit-elle, que je sois tout entière à mon désespoir. Je ne hais pas le meurtrier, Dieu même nous ordonne de pardonner à nos ennemis; je laisse M. Mayoribanks à ses remords et à la justice,' entre les mains de laquelle il est tombé. »
Stephenson se leva et prit congé d'elle.
« Elle ne hait pas le meurtrier, pensa-t-il. Que veut dire ceci? Serait-il vrai, comme on l'a prétendu, que la flère GécUia le vît d'un œil favorable? Peste! l'aventure serait singulière. J'avais bien raison de vouloir le faire pendre. Une bonne corde me délivrera de ce gaillard-là, et assurera le mariage de mon héritier présomptif. »
Au milieu de ces intrigues et des rumeurs de toute espèce qui agitaient Baltimore, arriva le jour des funérailles du malheureux Persifer, qu*on avait longtemps retardées pour les célébrer avec plus de solennité.
Toute la milice de Baltimore, dont Antrobus était colonel, assistait à cette cérémonie. Plus de dix mille miliciens, partagés en compagnies qui' portaient tous les uniformes connus de l'Europe, depuis celui des zouaves et des chasseurs de Vin-
UNE FANTAISIE AMËRIGAINE. 34 i
cennes jusqu'à celui des gardes nationaux de la république de Saint-Marin, marchaient à pas lents derrière le char funèbre. Une musique lugubre, où dominaient les tambours et le tam-tam, exprimait la tristesse publique. Andrew Stephenson s'avança près de la tombe, et d'une voix émue, prononça le discours suivant :
« Dors en paix, ô mon ami, le modèle des citoyens, dors en paix dans la tombe creusée par le poignard de l'assassin!
« Le souvenir de tes vertus demeurera parmi nous éternellement, comme le souvenir de cette race illustre dont tu étais le dernier représentant, et qui a fondé notre glorieuse patrie !
« En toi revivaient le courage et la générosité de Gécilius Calvert, qui continua l'œuvre de Colomb et de Raleigh, et qui ouvrit aux enfants persécutés de l'Angleterre le sûr asile de la libre Amérique.
« J'ai vu couler ton sang par deuxr blessures. Ce sang généreux qui ne devait être versé que pour la patrie, tu l'as perdu sans gloire, sous les coups d'un misérable meurtrier.
« Je crains d'aller trop loin; mes chers concitoyens, la douleur m'égare, je veux oublier le traître et la trahison; je veux prononcer des paroles de pitié et de pardon, et devant celte tombe
342 UNE FANTAISIE AMÉRICAINK.
ouverte, je suis à peine maître de mon indignation,
« Dors en paix, noble Persifer; ta mort ne sera pas sans vengeance, »
A ces mots, Stephenson appuya sa main sur ses yeux et parut accablé de désespoir. Il pleura abondamment.
«-Gomme il l'aimait I dit un milicien naif.
— Les devoirs de sa charge Font empêché de le venger, dit un autre ; mais c*esl à nous de punir Tassassin. A la prison I à la prison ! »
Ce cri fut répété par une centaine de miliciens, dupes ou compères de Stephenson. Ils se mirent en rang, et d'un pas régulier, sans désordre, ils marchèrent droit à la prison avec l'intention de juger Mayoribanks, suivant la loi de Lynch, et de le pendre.
A cette vue, on barricada les portes, et les gardiens firent leurs préparatifs pour soutenir un siège régulier.
tt A mort Mayoribanks î » criaient les miliciens.
Heureusement, la foule qui les suivait était fort loin de haïr le pauvre James. Quelques bons citoyens, toujours prêts à réprimer l'émeute, croisèrent la baïonnette et s'avancèrent d'un air fort délibéré contre les mutins. Ceux-ci, honteux de leur petit nombre, n'essayèrent pas de tenir. Ste-
phenson Iui*même, qui comprit la faute qu'ils allaient commettre, feignit d'être fort irrité de leur conduite. Il les harangua avec sévérité et les ren*voya dans leurs maisons.
Cependant miss Bradley ne restait pas inactive. Dans un pays où l'opinion publique décide de tout, et mémo des procès civils^ il faut avoir des amis dans tous les rangs de la société. Anita n'était plu9 cette jeune fille gracieuse et vaine pour qui le suprême bonheur eût été de recevoir dans sa maison la noble Gécilia. Elle était devenue prévoyante, active, courageuse. L'amour et le danger de son amant l'avaient transformée, D'accord avec Mac-Grégor, elle résolut de tout préparer pour l'acquittement de Mayorlhanks, ou pour sa fuite, s'il était condamné.
Elle fît appeler le célèbre Jim.
Gomme ce héros, d'une espèce assez nombreuse en Amérique, n'est pas connu en Europe, il est à propos de faire son portrait.
Jim est le chef reconnu de la fameuse bande des « Lafin$ bleus. »
Les Lapins bUus sont un produit indigène de la glorieuse Amérique. C'est une association d'honnêtes gens qui haïssent naturellement la loi et ceux qui l'apphquent, et qui croient tous les biens de la terre comme communs à tous les hommes.
Cette théorie, qu'on peut discuter, les engage, dans
la pratique, à forcer les portes, à escalader les fenêtres, à briser les meubles, à prendre l'argent de tous ceux qui ont obtenu, par hasard ou par industrie, une plus forte part de l'héritage d'Adam. De là des combats dans lesquels la police a rarement le dessus.
Ces braves gens, parmi lesquels se mêlent aussi quelques ivrognes d'humeur brutale, sont à peu près maîtres absolus de la voie publique, à New- York et à Baltimore, de huit heures du soir à cinq heures du matin : témoin la quantité de meurtres qui sont consignés chaque semaine sur les registres de la municipalité de ces deux grandes villes.
Bien que les Lapins bleus, qui ne sont pas la seule confrérie de cette espèce, aient la loi en horreur, ils obéissent volontairement aux ordres du célèbre Jim.
Ce Jim était un horrible gredin, tout couvert de cicatrices, marques des glorieux combats auxquels il avait pris part. Son nez était privé d'une aile qu'un de ses adversaires avait mangée en un jour de boxe; sa lèvre était fendue en trois endroits; l'oreille droite avait été coupée et clouée à un arbre dans le pays des Comanches; l'oreille gauche, clouée également, mais non pas coupée, avait été déchirée à moitié dans les efforts qu'il faisait pour se dégager. Le corps sec et robuste , mais velu et hideux, répondait à cette agréable physionomie.
Tel qu'il était, Jim eut Thonneur de paraître devant la belle Anita. Si la présence de Mac-Grégor ne l'eût rassurée, miss Bradley aurait pris la fuite. Au fond, Jim était un bon garçon qui sentit l'horreur qu'il inspirait et qui n'en fut pas offensé : la flatterie, bien qu'il fût roi dans sa sphère, ne l'avait pas gâté.
Il s'avança d'un air fort convenable, sans embarras, sans fausse pudeur, sans forfanterie. Il tira sa pipe de sa bouche, et se contenta de chiquer, par égard pour miss Bradley. En un mot , il fit bie voir qu'il était homme du monde et qu'il avait de l'usage.
« Monsieur Jim, dit Anita, on dit que vous êtes un homme intrépide et habile dans son art.
— On ne s'est pas trompé, miss Bradley, aussi vrai que vous êtes la plus belle personne que j'aie vue jamais. »
Cette réponse délicate et flatteuse attestait la bonne éducation et les belles manières de Jim. Anita sourit, et continua.
« Il s'agit d'une entreprise dangereuse et délicate que je veux confier à votre zèle.
— Disposez de moi^ jniss Bradley, et de toute la société des Lapins bleus; nous serons trop heureux de nous faire tuer pour votre service. »
Jim parlait d'un ton chevaleresque et fort sérieux. Cet abominable gredin était ravi, sans savoir pour-
346 UNB FANTAISIE AMÉRICAINE.
quoi, de rendre service à une jeune fille. Les Américains, même dans les classes les moins cullivées, sont plus polis pour les femmes qu'aucun peuple de TEurope, et surtout que le peuple français, dont la politesse, à notre avis, est beaucoup trop vantée. Nou3 vivons sur la réputation de nos pères.
« Mon cher monsieur Jim, dit Anita, pouvezvo|is faire évader James Mayoribanks 7
— Tout est possible , miss Bradley ; mais il y aura du sang versé. M. Mayoribanks a des ennemis puissants, qui le font surveiller de très^près.
— Monsieur Jim, si vous le faites , ma reconnaissance n'aura pas de bornes. Ma fortune tout entière ne payerait pas assez cher ce service.
— Ce que c'est que l'amour, dit Jim d'un air philosophique; c'est ainsi que m'aimait la belle Helleii, il y H vingt-cinq ans.... Ne rougissez pas de la comparaison, chère miss Bradley. Hellen était une jolie fille au temps où j'étais un honnête et joli garçon. »
Mac-Grégor l'interrompit et lui dit qu'il ne fallait tenter cette évasion qu'après une condamnation. Le chef des Lapins bleus, sans expliquer de quels moyens il voulait se servir, garantit l'évasion sur sa tête et se retira.
Comment Mac-Gregor plaida la cause de son client.
Le 3 avril 1847 commença ce grand procès. Dès le matin, une foule immense se précipita dans la salie. Au premier rang , en face du siège où devait s'asseoir l'accusé, prit place la belle Anita, que les discours de son père n'avaient pu contraindre à demeurer au logis. Miss Antrobus, vêtue de noir et voilée, était confondue parmi les témoins. Andrew Stephenson assistait à l'audience. Par ses soins, la garde de police avait été doublée.
Quand le premier tumulte fut apaisé , Mayoribanks parut. Il s'avança d'un air fier et tranquille , comme s'il eût été le juge et non l'accusé. Il sourit à miss Bradley, regarda Stephenson avec dédain et tourna le dos à Téditeur du Baltimorean Courier and Enquirer.
Une grande partie de l'assemblée salua son entrée par des applaudissements et des acclamations. Jim surtout était rempli d'enthousiasme.
«Voilà un vrai citoyen, dit-il tout haut, qui venge lui-même ses injures comme un brave, et ne laisse pas ce soin à de vils policemen. Longue vie à James Mayoribanks ! cria-t-il d'une voix qui retentit jusque dans la rue.
— Longue yie à James Mayoribanks ! » répétèrent les amis de Jim, groupés autour de lui.
Malheureusement ce cri attira l'attention dé Stephenson sur le groupe qui obéissait à Jim; il reconnut Jim, et devina les autres. En tacticien habile, il résolut de mettre à profit ce désordre. Il dit tout bas quelques mots à Tattorney, chargé d'accuser Mayoribanks.
L'attorney, plein de zèle , ordonna de saisir et de chasser les perturbateurs. Les policemen s'avancèrent en brandissant leurs bâtons.
« Aux couteaux! >» cria l'un des voisins de Jim.
Mais celui-ci sentit le danger d'engager trop tôt la lutte. Il donna l'exemple aux siens , et sortit de la salle . Tous le suivirent.
« Messieurs les jurés, dit l'attorney d'un ton pesant, vous voyez toute la gravité de l'afifaire que vous allez juger, en votre honneur et conscience. Vous avez entendu les cris de ces hommes qui glorifient l'assassinat. C'est à vous de décider si nos personnes, nos biens, nos femmes et nos enfants doivent être en proie à ces misérables. Faites justice
de l'accusé, et vous intimiderez tous ses complices. »
Mac-Grégor répliqua vertement , et les débals commencèrent. Mayoribanks, interrogé, déclara, suivant la formule américaine , qu'il voulait plaider « non coupable. »
La plupart des témoins chargèrent fortement le malheureux James. Outre la mort de Persifer Antrobus , qu'on avoua avoir été tué dans un combat loyal , on lui reprochait surtout le meurtre de l'Irlandais qui avait tenté de l'arrêter. Chacun des témoins sentait qu'il aurait pu être tué à la place de l'Irlandais , et croyait venger sa propre cause en vengeant celle du mort.
Gécilia , interrogée à son tour, leva son voile et laissa voir sa pâle et noble figure , encore embellie par la tristesse. Elle dit en peu de mots le motif de la querelle, et ajouta : ;
« Je ne me consolerai jamais de la mort de mon cher frère Antrobus ; mais je dois avouer que le caprice inexplicable de miss Bradley et le mien ont seuls causé ce funeste événement. »^
Ces paroles émurent en sens divers toute l'assemblée. Mayoribanks fut touché pour la première fois d'un vif remords d'avoir tué Persifer. Les jurés admirèrent la générosité de Cécilia, qui justifiait volontairement son ennemi, et Stephenson , devinant que miss Antrobus aimait Mayô-
ribankSi n*en fut que plus acharné à la perle de l'accusé.
Anita p&lit et garda le silence. Le généreux Mayoribanks ne voulait pas se justifier en déclarant la part que les discours de sa mattrease avaient eue dans le meurtre de Pestifer.
Quand tous les témoins eurent parlé, Mac-Grégor se leva et plaida la cause de son client. Suivant la mode américaine, il commença par nier le meurtre d'Antrobus ; il émit ensuite Topinion que si Antrobus avait été tué, il s'était enferré lui-même ou brûlé la cervelle par accident; il ajouta que si Ton admettait le meurtre , on pouvait douter encore du meurtrier ; que peut - être les témoins étaient les vrais assassins. Il saisit cette occasion pour établir qu'on ne pouvait ajouter foi au témoignage d'aucun des témoins à chaîne; l'un était louche et par conséquent ne voyait pas Mayoribanks d'un bon œil ; l'autre était boiteux , et ne pouvait pas marcher droit dans le chemin de la vie ; un troisième battait sa femme ; un quatrième buvait trop de whiskey; un cinquième n'allait ni à la messe, ni au prêche; un sixième avait, sans qu'on sût pourquoi, mauvaise réputation dans son quartier; un septième était un émigrant allemand récemment arrivé d'Europe , et qui n'entendait rien aux coutumes américames; je passe les autres sous silence.
Gela fait, il examina le caractère et les habitudes du défunt. Antrobus était, dit-il, yiolent» querelleur, b£a de tous, avare, sensuel, orgueilleux, et ennemi du parti démocratique qui domine à Baltimore. James, au contraire, était le plus doux des hommes, et ne tuait jamais que- pour sa défense personnelle.
Puis, il cita des textes et des précédents. U vanta la sagesse de Tusage qui veut que de braves gentlemen qui se rencontrent et ne peuvent pas se supposer, terminent sur-le-champ leur querelle par de bons coups de couteau ou de revolver. Par là, on évite les longues rancunes qui jettent tant de froideur dans les relations sociales. On évite les procès qui sont une perte de temps et d'argent. On évite les injures des avocats qui salissent; sans pro-* fit pour personne, l'honneur de deux familles. Enfin, Hippocrate assure que la saignée est bonne de temps en temps et rafraîchit le sang.
Il y eut probablement aussi des raisons plus sérieuses, car le discours dura une demi-journée et'fut fort applaudi. Malheureusement, le fier Mayoribanks, honteux de disputer sa vie à des ennemis qu'il méprisait, se leva, contre toutes les règles, et, au milieu de l'assemblée étonnée et silencieuse , parla ainsi :
« Je suis très-fâché d'avoir tué le colonel Persifer Antrobus, qui était du même sang que moi et près-
que mon ami; mais je l'ai tué loyalement, à armes égales. J'espère qu'aucun des gentlemen qui sont ici ne me blâmera de n'avoir pas reculé devant M. Antrobus.
« Quant à l'Irlandais dont on m'a reproché la mort, je le tuerais encore si j'avais à le faire. De quel droit cet homme osait-il mettre la main sur moi ? »
Mayoribanks se rassit. Son discours excita Tindignation de presque tous les assistants, et malheureusement aussi des jurés. On fut choqué de cet orgueil qui ne pliait pas même sous la menace de la potence. Les jurés , bons négociants , gens de métier, vivant de leur travail, ayant besoin de paix et d'ordre, furent indignés de voir le peu de cas que le planteur faisait de la vie de l'un d'entre eux.
Dès ce moment, Mayoribanks perdit son procès. L'attorney fit ressortir avec une cruelle habileté la hauteur de ce langage ; il dit, ce qui n'était que trop vrai, que les rues de Baltimore étaient un continuel champ de bataille; que les assassins échappaient presque tous au châtiment par la faiblesse du jury qui n'osait les condamner; enfin, il appuya sur la nécessité de faire un exemple.
Mayoribanks, déclaré coupable à l'unanimité, l'ut condamné à être pendu.
II entendit son arrêt avec fermeté.
« Pendu ! dit-il d'une vmx haute. On ne pend pas le petit-fils de Cécilius Calvert, lord Baltimore ! »
Il se laissa ramener en prison. Anita fondit en larmes, et, saisissant le bras de Mac-Grégor, lui dit tout bas :
« Il est temps d*agir. Averlissez Jim. »
Qli^A^llP
Conclusion.
Malgré sa condamnation , Mayoribanks , revenu dans sa prison, et fatigué des émotions de la journée, s'endormit d'un profond sommeil.
Le lendemain, il fut plus étonné qu'alarmé en se rappelant les événements de la veille. Parfois il croyait rêver.
«c Pendu! disait-il, en se promenant les mains derrière le dos, c'est une mauvaise plaisanterie du destin. Il est impossible qu'un homme de ma race soit pendu. Vraiment, cela n'est pas dans les règles. Au dernier moment quelqu'un interviendra, la divine Providence, ou le gouverneur du Maryland, ou le peuple de Baltimore, ou Anita. On lue un Mayoribanks, mais on ne le pend pas.
Plutôt que d'être pendu, je tordrais le cou à trois ou quatre de ces gardiens stupides qui me surveillent le revolver au poing, et je me ferais tuer, ou je me poignarderais moi-même.... Me poignar-
der! avec quoi? Bahl je suis bien naïf de m'inquiéter de cela. Mon procès sera révisé. Mac-Gregor fera juger l'affaire deux fois, trois fois, dix fois s'il le faut, jusqu'à ce qu'on m'acquitte , par lassitude. Il a tant de tours dans son sac. »
A ce moment, l'Irlandaise entra et lui remit d'un air de mystère un billet d'Anita.
« Mon cher ami, »
« Ayez bon courage et ne craignez rien de cet « infâme jugement. Je prépare tout pour voire « fuite. Je ne sais ni quand ni comment vous « pourrez fuir, mais soyez prêt à toute heure. Je « partirai avec vous, que mon père le veuille ou « non, et nous irons chercher le bonheur loin de « celte odieuse ville de Baltimore.
« Adieu, mon cher et bien aimé mari.
« Votre toute dévouée,
« AlflTA. »
Mayoribanks remercia le ciel. Sa joie était sans mélange. Il allait toucher au bonheur sans limites et sans fin. Il oubliait déjà Persifer, et le procès, et Stepbenson, et ses amis et ses ennemis. Il ne voyait plus qu'Anita.
Un événement assez singulier mit fin à son extase. Une femme voilée ouvrit la porte et leva son voUe. Mayoribanks reconnut miss Anlrobus.
356 UNE Fantaisie américaine.
Gecilia était rentrée dans sa maison plus morte que vive. Elle aimait et haïssait tout ensemble le pauvre Hayoribanks. Elle aurait voulu le sauver; elle n'osait se livrer à cette pensée. Elle se croyait criminelle parce qu'elle ne haïssait pas assez le meurtrier de son firère et elle ne pouvait s'empêcher de le plaindre.
« Quel sévère châtiment, disait-elle, d'une faute qu'il n'a pas été seul à commettre ! Ah ! Persifer est trop vengé. Pardonne, ô mon firère, si je t'offense; mais voudrais-tu voir James Mayoribanks suspendu à une potence infâme comme le plus vil des scélérats? »
Peu à peu, cette idée s'empara tellement de Cecilia, qu'elle crut devoir à ses ancêtres d'épargner à Hayoribanks la honte du supplice. C'est dans ce dessein qu'elle gagna le geôlier, et obtint d'entrer déguisée dans la prison.
Pètrus la regardait avec un morne élonnemenl. Il lui présenta une chaise sans savoir ce qu'il faisait et resta debout devant elle.
« Monsieur Mayoribanks , dit Gécilia sans lever les yeux sur lui, je ne viens pas pour ajouter à votre malheur. Je ne vous ferai pas d'inutiles reproches. Le passé ne nous appartient plus. Vous êtes condamné à mourir d'une mort infâme, déshonorante pour votre nom, pour votre race et pour vousmême. Le souvenir de mon frère et son sang versé
qui crie vengeance, me défendent de chercher à vous sauver ; mais la petite-fille de lord Baltimore, la cousine de James Mayoribanks, la sœur même de Persifer, doit préserver de cette tache le nom de la plus illustre famille des États-Unis. Voici des armes qui vous sauveront delà potence, si elles ne vous sauvent pas de la mort. »
Mayoribanks, ému, répondit simplement :
« Je vous remercie de ce soin, miss Antrobus; vous m'aviez deviné. »
Il lui prit la main avec respect; mais elle le repoussa froidement.
« Il y a du sang entre nous, » dit-elle.
Et elle sortit, laissant Mayoribanks à ses réflexions.
« Oui, pensa-t-il, Cecilia a raison. Jim et les coquins de son espèce peuvent être pendus ; mais James Mayoribanks a droit de mourir de sa propre main.... Chose singulière, ajouta-t-il, malgré les promesses d'Anila et l'espérance d'une délivrance prochaine, je me sens triste et abattu. Est-ce un pressentiment? »
Miss Anila Bradley était, au contraire, de la plus belle humeur du monde. Elle avait, à force d'argent, frété sous main un petit steamer qui devait la transporter à Cuba avec son futur mari. Le steamer, constamment chauffé, n'attendait, pour partir, que ses deux passagers. Anita combi-
nait son plan, faisait sa malle et chantait tout à la fois.
Jim entra.
« Eh bien! Jim, quoi de nouveau?
— Tout est prêt, miss Bradléy. Mes hommes ont reçu double ration de whiskey, et l'espoir de rosser quelques policemen leur cause une joie inexprimable.
— Voici mille dollars, Jim, Ceci n'est qu'un à-compte. Demain, vous en aurez vingt mille que M. Mac Gregor est chargé de vous compter.
— Chère miss Bradley, ne parlons plus de cela. Je travaille pour vous obliger et pour acquérir de la gloire. Il n'y a point d'âmes mercenaires parmi nous.
— Bon Jim ! dit Anita en souriant. Et lui aussi il aime la gloire !
— Pourquoi non, miss Bradley î c'est de cela qu'on flatte les rois, et je suis roi dans ma troupe. Serais-je si bien obéi, si je n*étais le plus brave et le plus habile î
— Et le plus vertueux, dit Anita.
— Tout est relatif dans la nature, miss Bradley, et la vertu comme le reste. L'éléphant est grand si on le compare à la fourmi ; le chêne, à la violette ; rOcéan, à la rivière Potomac. Et tout cela est petit en comparaison de ces amas de soleils qui roulent sans se heurter dans des espaces dont nous n'avons même pas d'idée.
UNS FAKTAISIE AMÉRICAINE. 359
— Très-bien, Jîm. Vous avez dû prêcher quelque pari.
— Vous ne vous trompez pas, miss Bradley. J'ai prêché parmi les quakers et les mormons dans ma première jeunesse; mais le métier ne valait rien. J'ai jeté le froc aux orties, et je suis entré dans Tindustrîe. »
J'abrège à regret les discours de Jim, qui était un philosophe et un moraliste fort savant ; mais l'historien ne peut pas tout dire.
Le soir du même jour, à huit heures, Jim assembla ses hommes et les disposa avec la régularité d'un bataillon de milice ; puis il fit former le cercle , monta sur une borne, mit la main dans son gilet et dit:
« Mes chers amis,
« On veut pendre un brave gentleman, M. Mayoribanks. S'il est pendu, nous le serons tous un jour ou l'autre. C'est d'un mauvais exemple. Il faut à tout prix empêcher ce scandale. »
Un cri unanime s'éleva :
« Sauvons Mayoribanks !
— Plus bas, mes enfants! dit Jim. Nous allons forcer les portes de la prison en criant: A mort Tassassin d'Antrobus I On croira que nous voulons appliquer la loi de Lynch , et pendre nous-mêmes
le prisonnier. On nous laissera faire ; car le maire et les ^ros bonnets de Baltimore détestent ce pauvre Mayoribanks.
— Et si la police fait feu, dit un des assistants, si elle casse des bras ou des jambes, qui paye;^ le médecin.
— Moi, dit Jim. Vous recevrez cent dollars par homme. '
L'enthousiasme éclata de toutes parts. Pour cent dollars, ces braves gens eussent mis le feu aux quatre coins de Baltimore. On demandait moins à leur zèle; aussi chacun d'eux montra une ardeur sans pareille.
Aussitôt Jim fit rompre le cercle, reforma sa troupe en colonne et marcha au pas de charge vers la prison.
A cinquante pas de l'entrée tous ces braves gens allumèrent des torches et se précipitèrent en criant: A bas Mayoribanks ! à la potence l'assassin du colonel Antrobus ! Avec des pics, des pioches et des leviers, ils soulevèrent la première porte sur ses gonds et la firent retomber au dedans.
Mayoribanks entendit le bruit et vit les torches allumées.
« Que veulent tous ces gens-là î dit-il ; sont-ce les sauveurs promis par Anita ? »
Malheureusement, son nom était mêlé à d'affreuses imprécations. Il crut que ses ennemis.
craignant l'issue d'un second procès ou quelque tentative d'évasion, avaient soulevé cette émeute contre lui. Il pensa à la loi de Lynch ; il vit les torches qu'on agitait et les coups furieux qu'on firappait pour enfoncer les portes.
a Dieu I s'écria-l-il, ne m'avez-vous fait espérer le bonheur que pour me replonger sitôt dans le désespoir et dans la mort î »
Il prit un botuie-knife que Gécillia lui avait apporté.
« Ah! dil-il, je suis libre, et ne crains plus la poteiice. » Il en essaya la pointe et le tranchant, et, d'un cœur ferme, attendit ce que la Providence déciderait de son sort.
Cependant le bruit redoublait. Un dernier effort enfonça les dernières barrières. Les gardiens éperdus s'enfuyaient en jetant leurs armes. Jim toujours criant: A la potence, Mayoribanks! ac*courut, suivi des siens, et frappa à la porte de James. Celui-ci crut sa mort certaine ; il vit la potence préparée , et se frappa de deux coups de poignard.
Au même instant, Jim entrait dans la chambre.
— « Ah ! malheureux, s'écria-t-il, j'arrive trop tard pour vous sauver. »
Aidé de ses hommes, il lé transporta hors de la prison. Mayoribanks, tout sanglant, étendu sur un matelas, était près d'expirer. Anita, qui attendait, près de la prison, le succès de l'entreprise, vit son amant à demi mort. Elle se jeta sur lui et le baigna
de ses larmes. James ouvrit les yeux» lui prit la main, la baisa tendrement, et lui dit :
« Anita, je f aime 1 »
Aussitôt après, il mourut. Miss Bradley est inconsolable de la mort de son amant. Elle vit aujourd'hui dans la retraite, et, malgré les instances de son père, ne se mariera jamais. Gecilia Antrobus est entrée dans un couvent. M. Stephenson, à qui le peuple de Baltimore attribue le malheur de Hayoribanks, n'a pas été réélu aux dernières élections.
Le seul Jim, toujours actif, continue paisiblement
son commerce. Il espère n'être pas pendu avant cinq ou six ans.