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Scènes de la vie difficile

Dans sa jeunesse, Gonzague ne semblait guère contenir l'opulent et cordial personnage qu'il est devenu. Ce qui caractérise cet homme si puissant, c'est, en effet, la belle façon dont il porte sa fortune. L'idée ne vient même pas de la lui envier, tant il a l'air prêt à la partager avec vous, au contraire de ces grands manieurs d'argent au visage voilé qui vous repoussent du regard. Après un instant d'entretien avec lui, on pense : « Comme il a dû avoir la vie facile! » Cette réflexion fait sourire les premiers camarades de Gonzague, ceux qui l'ont connu à ses débuts. Ils se rappellent le jeune homme effacé et sombre, sur lequel on ne se donnait pas la peine d'avoir une opinion. En 1881, à vingt-deux ou vingt-trois ans, il arrivait à Paris, ses études de médecine dans une faculté de province inter-

b SCENES DE LA VIE DIFFICILE

rompues par la fuite d'un notaire à qui sa famille avait confié des fonds. Une sœur assez bien mariée lui envoyait irrégulièrement de faibles sommes d'argent, en attendant qu'il se fît une position dans une carrière nouvelle. Il n'en avait aucune idée précise et se contentait de vivre au jour le jour de ces médiocres subsides, se passant de dîner quand ils lui parvenaient en retard. Il rentrait alors dans une chambre au cinquième étage d'un hôtel meublé des boulevards extérieurs, étroit et mal tenu, où, en hiver, l'eau de la toilette gelait. Il se couchait et lisait, très avant dans la nuit, des livres de science et de philosophie, n'ayant aucun goût pour les romans, ne jetant un coup d'oeil sur un journal que de loin en loin. Les événements contemporains lui paraissaient s'accomplir dans un monde où il n'avait pas pénétré encore, et qu'il n'apercevait qu'à l'aide d'une lunette d'approche. Cette impression d'éloignement, il la subissait surtout lorsque, muni d'une lettre de recommandation, il cherchait une place. On lui offrait des emplois qui formaient avec son instruction un tel contraste qu'il se hâtait de regagner son logis pour jouir de la solitude. Une santé vigoureuse, la force secrète de son esprit l'empêchaient pourtant de tomber dans une trop morne tristesse. Il avait un bon appétit et mangeait avec plaisir, quoique sans gourmandise, dès qu'il en avait les moyens. Son restaurant préféré était une crémerie de Montmartre, d'une clientèle paisible, où le repas cou-

tait en moyenne trente sous. Gonzague aimait l'heure qu'il y passait, un livre à côté de lui, isolé à sa petite table. Parfois, en sortant, le soir, il allait dans un bal public ou dans un café concert, se détendre les nerfs et frôler des femmes. Il menait cette existence depuis six mois.

Ce soir-là, au milieu d'un hiver très rude, il commençait de dîner, quand il entendit, à la table voisine, une discussion à voix basse entre le garçon et une jeune femme qui venait de s'asseoir et mordait dans un morceau de pain.

— Non, mademoiselle Andrée, il faut vous en aller. Le patron ne veut pas qu'on vous serve avant que vous n'ayez payé les deux notes. Ça ferait trois... A moins que vous n'ayez de l'argent aujourd'hui pour régler le tout?... Non?... Alors... dame! je regrette...

Et le garçon, doucement, remit le pain à sa place et replia la serviette que la jeune femme avait déjà déroulée.

Mlle Andrée glissa le long de la banquette, pour n'avoir pas l'air de se lever sur une injonction, et murmura avec de l'ironie dans la voix :

— Ça se trouve mal... justement, j'avais très faim...

Gonzague, qui suivait le dialogue, fut frappé de ces derniers mots qu'il ne percevait que par hasard, comme s'ils lui étaient personnellement adressés. Il n'eut pas le temps d'analyser le sentiment qui l'agitait, de discerner si c'était de la sympathie envers une créature en détresse, ou de

l'indignation contre un patron impitoyable. Il palpa machinalement dans sa poche deux pièces de cinq francs et appela le garçon d'un signe.

— Dites donc, Jules, c'est idiot de mettre cette femme à porte sans dîner, par un froid pareil... Laissez-la donc, je réglerai son addition de ce soir...

— Alors, ça va, reprit le garçon qui s'approcha de Mlle Andrée, et lui parla à l'oreille, tandis qu'elle s'apprêtait à sortir.

Elle se pencha vers Gonzague, sans honte, et d'un ton très naturel :

— Ce que vous faites est gentil, monsieur. Vous me rendez service, je vous remercie!

Gonzague s'inclina légèrement et la regarda. Il fut étonné de ne pas trouver sur ce visage distingué et maigre la moindre trace d'humiliation. Lui, dans une conjoncture pareille, eût eu la rougeur au front. D'ailleurs, il ne s'y fût point exposé et eût préféré ne pas dîner, comme cela lui était arrivé plusieurs fois. Cette femme, qui paraissait à peu près de son âge, avait certainement beaucoup plus d'expérience que lui. Il le sentait, rien qu'à la façon aisée et tranquille dont, après cette scène, elle s'était assise et goûtait son potage. A quelle catégorie appartenait-elle, avec cette espèce d'élégance qui perçait sous la médiocrité du vêtement? Gonzague manquait de points de comparaison. Il passa, en un instant, des pires suppositions aux plus flatteuses, puis reprit sa lecture. Le garçon de la crémerie était redevenu indifférent.

Au bout de quelques minutes, Gonzague, qui lisait, remarqua que sa voisine jetait sur le livre des coups d'œil de côté.

— Je suis indiscrète? demanda-telle.

— Pas du tout, répondit Gonzague.

C'était l'Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, de Claude Bernard.

Mlle Andrée ajouta :

— Vous permettez?

Elle prit l'ouvrage et, parcourant la table des matières :

— Est-ce que Claude Bernard n'est pas mort récemment?

— Il y a deux an3, à peu près, fit Gonzague. Vous connaissez ce nom?

Avec un accent où il y avait de la moquerie et de la fierté, Mlle Andrée reprit:

— J'ai donné des leçons, il y a quelque temps, à la fille d'un sénateur... Je rencontrais dans la maison des professeurs, des savants, et j'entendais souvent citer le nom de Claude Bernard...

— Des leçons de quoi? interrogea Gonzague, avec curiosité.

— De littérature et d'histoire... Je suis institutrice libre... J'ai été dans l'enseignement... je l'ai quitté à la suite de...

Elle s'arrêta sur un geste vague. Gonzague fit un mouvement de tête discret. La conversation tomba. Quelques minutes s'écoulèrent.

— Du café, mademoiselle?

— Merci! J'ai fini... Monsieur, dit-elle en

s'adressant à Gonzague, je ne pourrai pas revenir avant samedi vous restituer la petite somme que vous voulez bien avancer pour moi...

— Oh ! mademoiselle ! s'écria Gonzague, quelle bêtise !

— J'y tiens beaucoup... Moins pour m'acquitter d'une dette que pour ne pas vous laisser une trop mauvaise opinion...

— Mauvaise!... Ah! par exemple!

— J'exagère... Mettons indécise...

Après l'avoir discrètement salué d'un petit signe de tête, elle se leva et se dirigea vers la porte du restaurant.

Elle était d'une taille au-dessus de la moyenne, étroite d'épaules, les hanches assez développées, bien cambrée et souple, les cheveux bruns tordus sur le cou dégagé et blanc. En sortant, elle se retourna vers Gonzague, comme pour lui dire au revoir. « Elle n'est pas très jolie, pensa le jeune homme, mais ce n'est certainement pas la première venue. » Et il s'amusa à reconstruire dans son esprit la série d'aventures qui avaient pu amener une institutrice de vingt-cinq ans à se faire innocemment payer à dîner dans une crémerie de Montmartre, par un monsieur qu'elle n'avait jamais vu. D'ailleurs, était-elle vraiment institutrice?

— Ça, je ne sais pas, répondit le garçon. Ce qui est sûr, c'est qu'elle donne des leçons, à preuve que la patronne lui en a procuré l'année dernière chez des gens qui ont été très contents d'elle... Oh!

elle est bonne fille!... Seulement, on ne peut pas toujours faire crédit, vous comprenez... Elle a moins mangé que vous... ajouta-t-il en riant.

Ce détail rendit Gonzague presque triste. Il regretta une scène où il avait eu l'air, pour quelques sous, de jouer un rôle généreux. Pourtant, s'il n'avait pas eu cette somme infime, une jeune fille, institutrice, d'aspect convenable, et probablement d'une famille bourgeoise, comme lui, aurait souffert de la faim. La disproportion entre le résultat et les moyens le choqua. Ce n'était pas la première fois qu'il constatait, dans l'argent, cette sorte d'abus de pouvoir. Sa propriété avait été vendue à vil prix et ses parents ruinés, parce que, à un moment donné, son père n'avait pas eu deux mille francs. On dirait que l'argent n'est pas seulement une question de quantité, mais qu'il possède une valeur mystique qui s'insère dans toutes les circonstances de la vie et les déforme. Gonzague se plaisait à ce genre de réflexions et, en songeant aux aspects philosophiques de l'argent, il se consolait souvent d'en manquer.

Le samedi, la curiosité seule entraîna Gonzague au restaurant. Il voulait vérifier si les apparences ne l'avaient point trompé sur la qualité de la jeune femme. Elle était déjà installée, il la salua, lui tendit la main et alla s'asseoir à la table voisine. La conversation fut tout de suite plus familière qu'il ne l'aurait supposé. Un mot et un sourire réglèrent l'épisode de l'avant-veille. Le jeune homme jugea excellent que Mlle Andrée n'insistât point

quand il opposa un refus à la restitution de la somme avancée.

— Avec tout ça, dit-elle en riant, je vous ai dit mon état, vous ne m'avez pas dit le vôtre. Vous êtes employé? Non?

— Non.

— Etudiant?

— Je l'ai été, je ne le suis plus...

— En quoi?

— En médecine.

Elle le regarda plus attentivement et fit cette remarque :

— Comme vous devez être timide!...

Elle ajouta:

— Dans la vie, voyez-vous, il ne suffit pas d'être savant, il faut encore de l'audace... Moi si, au début, j'avais eu plus de volonté, je serais arrivée à quelque chose... Oh! non, ça ne vaut pas la peine d'être raconté. C'est toujours la même histoire... Un homme qui vous promet le mariage et en qui on a confiance... On se brouille avec la famille, et c'est les aventures qui commencent !

Gonzague se contenta de répondre :

— Oui..., oui... évidemment.

Elle s'exprimait d'une voix claire, sans l'ombre d'amertume, en personne qui en a pris son parti et accepte son destin. Ces confidences engagèrent Gonzague à se nommer. Il donna, à son tour, quelques détails sur le genre d'existence qu'il menait. Mlle Andrée l'observait en l'entourant du regard,

mais de manière qu'il ne fût point gêné par cette investigation- Le visage du jeune homme, ses yeux lui plaisaient. Elle avait envie de lui dire quand il les détournait: « Mais montrez-les donc, ils sont très beaux. » La réserve, la froideur de Gonzague ne la froissaient pas, car elle ne se faisait guère d'illusions sur elle-même. Elle se savait privée de ce pouvoir de la séduction qui, chez certaines créatures, agit à la façon d'un parfum. A vingt ans, elle avait été incapable de retenir son fiancé, devenu son amant. Abandonnée, elle se livrait une seconde fois à un . garçon sans scrupules qui la garda huit jours. Cependant, ces déceptions et la misère où elle se débattait, au lieu de la jeter au ruisseau, éveillèrent en elle une ardeur de revanche. Elle s'acharna à la défense de ce qui lui restait de pudeur et se chercha une protection dans son intelligence. Ainsi, quoique pleine de désirs, elle restait indépendante, attendant l'occasion de montrer sa valeur de femme. Un hasard, une rencontre favorable la lui apporteraient-ils un jour? Elle se sentait prête à courir tous les risques avec quelqu'un qu'elle aimerait; et, brusquement, lorsque, après le dîner, Gonzague l'eut reconduite à une station d'omnibus, elle se demanda si cet être isolé n'était pas à prendre. Des réflexions de Gonzague, ce qu'elle croyait déjà deviner de son caractère, la douceur de sa voix venaient de la remuer. Elle rentra, inquiète, avec un tremblement aux lèvres, dans la chambre de bonne qu'elle louait à un sixième étage et que meublaient un lit de fer,

une toilette et une armoire en bois blanc, deux chaises. Elle se coucha et appela à son cerveau les événements qui avaient compté dans sa vie, la rupture avec sa famille, ses deux aventures d'amour, son arrivée à Paris. Elle s'en attribuait loyalement toute la responsabilité, et cette pensée, loin de l'assombrir, la réconfortait. Une fille de vingt et un ans qui ne sait pas résister à son fiancé avant le mariage n'a pas le droit d'invoquer la fatalité. Elle aurait pu avoir un enfant et tomber plus bas encore. Tous ses malheurs étaient dans la logique de sa première faute. Par ce raisonnement, elle conservait intactes son énergie, sa fierté, sinon son honneur. La lutte contre la déchéance et la misère demeurait possible. Quoiqu'elle ne possédât point le charme, suivant le langage banal des hommes, elle se sentait capable de dévoûment amoureux et de sensualité. A un détour de ces réflexions, elle tira une jambe nue hors du lit, laissa glisser son regard le long de la chair brune et ferme, finement courbée, et se mit à rire. Puis elle s'endormit, ramenant derrière la tête ses cheveux dénoués.

— Tout ça est très gentil, se dit-elle le lendemain au réveil, mais je suis en train d'aimer ce monsieur à qui je suis complètement indifférente, il n'y a pas d'erreur là-dessus.

Ils restèrent une semaine sans se revoir. Gonzague était occupé par des démarches et dînait çà et là. Il n'avait pas perdu le souvenir de sa rencontre avec Andrée, et il se promettait même, un soir prochain, de retourner au restaurant, non qu'il

se sentît attiré vers la jeune femme, mais pour le plaisir de la causerie, pour sortir un instant de la zone silencieuse où il vivait. Il fut surpris néanmoins de recevoir une lettre ainsi conçue: « Cher Monsieur, je dîne ce soir où vous savez, et je serais très heureuse de vous serrer la main si vous étiez libre. Bien à vous. Andrée. ))

— Tiens! c'est vrai, nous nous sommes laissé notre adresse, songea Gonzague.

Il ne se doutait guère de la somme d'hésitations et de scrupules, du conflit de sentiments que ces deux lignes représentaient. Andrée s'était décidée, par cette avance, à jouer le tout pour le tout, à ne plus jamais le revoir s'il ne lui répondait point, à lui avouer au contraire sa passion s'ils se retrouvaient face à face. « S'il refuse, ce sera la grosse douleur, tant pis! » Gonzague se dit simplement: (( C'est très bizarre, j'allais lui envoyer aussi un petit mot. » Jusqu'ici, il n'avait éprouvé que l'amour physique auquel il se contentait d'ajouter les délicatesses de ses goûts. Il n'avait pas aimé, il avait choisi. Quant à la créature que le hasard mettait cette fois sur sa route, il ne se sentait pas attiré vers elle. Il ne concevait, à la rigueur, que des rapports de camaraderie. L'image d'Andrée devenant sa maîtresse, même une heure, ne s'était pas formée dans son esprit.

Elle s'écria, presque à haute voix, quand il ouvrit la porte:

— Ah! le voici!

Il s'approcha, la main tendue, lui demanda des

nouvelles de sa santé, s'assit vis-à-vis d'elle. Le garçon leur tendit la carte comme à un couple d'habitués. Ils se racontèrent d'abord comment ils avaient passé les derniers jours. Lui s'était présenté au directeur d'une banque, ancien ami de son père. On lui réservait peut-être une place pour un de ces mois.

— Et vous? fit Gonzague. Qu'avez-vous fait? Elle se pencha tout à coup sur la table, le coude

avancé, la main serrant le front.

— Moi?

— Oui.

Alors, elle dit, d'une voix subitement changée, tandis que la palpitation de son cœur lui secouait les épaules et que ses paupières frémissaient:

— Je n'ai cessé de penser à vous... de rêver de vous...

Sans attendre l'effet de ces paroles, elle redressa son buste, versa de l'eau dans un verre et le porta à ses lèvres. Gonzague, saisi soudain par les désirs obscurs de sa jeunesse, perdit un instant la faculté de réfléchir et balbutia naïvement:

— C'est vrai?...

Ils sortirent bientôt, après n'avoir plus prononcé que quelques phrases banales, prirent un fiacre et se rendirent à l'hôtel où il habitait. Elle le tint toute la nuit dans ses bras.

L'idée ne leur vint pas de se lier par des serments, ni par des engagements quelconques. Gonzague ne se dissimulait pas les périls de cette

union contractée sous le signe de la volupté *t qui allait se heurter demain à toutes les difficultés matérielles de l'existence. Andrée avait beau lui dire qu'il restait libre de la quitter à sa fantaisie, il la sentait d'heure en heure s'attacher à lui et l'envelopper de ses caresses. En amour, la femme cherche à construire, elle est l'élément positif. Elle prétend extraire de ce sentiment plus qu'il ne contient. Elle voudrait le donner pour fondement à toutes les passions de l'homme, y appuyer la vie entière. Elle prend la partie pour le tout, c'est l'origine de l'éternel malentendu. Andrée, cependant, était plus habile, malgré son ardeur. Elle discernait parfaitement que leur liaison était menacée autant par le caractère de Gonzague que par l'insuffisance des ressources, la gêne quotidienne. Très vite, elle avait découvert en son amant les traits dominateurs. D'abord, la rupture de l'équilibre familial, l'interruption forcée de ses études l'avaient fait se replier sur lui-même, se mettre en état de défense à lin âge où l'instinct vous jette en avant. D'où sa méfiance des individus et des choses, l'hésitation qu'il montrait à achever le moindre projet par peur de l'inconnu. Il faisait des démarches à contre-cœur, convaincu qu'elles n'aboutiraient pas; et il laissait l'impression d'un garçon sans personnalité, flottant à ia surface, et à qui il n'y avait aucune raison de s'intéresser. Mais pour Andrée, quelle surprise, quelle tendre émotion lorsqu'elle crut découvrir le caractère véritable de l'homme qu'elle aimait!

Lorsqu'elle comprit ce que son esprit avait de profond, et qu'il suffisait peut-être, pour qu'il prît son essor, de le délivrer d'un mauvais enchantement !

— Tu te trompes, objectait Gonzague. J'ai sur les autres une infériorité presque irrémédiable, et je ne peux m'en tirer, au contraire, qu'en ne me forgeant pas d'illusions.

— Et en quoi consiste-t-elle, cette infériorité? insista Andrée. Je ne la vois pas... J'ai connu bien des gens de toutes sortes dans les milieux où j'ai donné des leçons, et je te trouve supérieur à la plupart d'entre eux... Je t'assure que tu ne vois pas le monde comme il est.

Il répliquait:

— Ma pauvre petite, mon infériorité provient de ce que je suis obligé de gagner ma vie et que les moyens m'en ont été enlevés par des événements où ma volonté n'a aucune part, ce qui fait que je ne suis pas un révolté, ni même un bohème. Je suis dans la position bête de la victime... Je me sens voué au sacrifice, c'est humiliant!

C'est contre ce raisonnement que s'élevait Andrée et qu'elle appelait à son aide toutes les formes de l'adoration. Elle voulait ressusciter en Gonzague l'orgueil et la confiance en lui montrant ce qu'il pouvait par sa jeunesse. Jamais elle ne lui apparaissait soucieuse, dans les moments même où il restait à peine quelques sous pour déjeuner ou dîner dans leur chambre. Elle refusa de venir loger avec lui afin de n'êt»*e pas com-

plètement à sa charge. Elle s'habillait avec le peu qu'elle gagnait par ses leçons et ne lui laissait payer que la nourriture. Cette économie lui permit d'être plus élégante, et, à son bras, elle avait l'air jolie.

La fin de l'hiver leur fut dure. A chaque instant, la sœur de Gonzague envoyait des lettres de remontrances au lieu d'argent, et son mari se lassait d'entretenir le jeune homme à ne rien faire, en attendant une position qui n'arrivait pas. Souvent, pour ne pas souffrir du froid, ils marchaient longuement sur les boulevards extérieurs, côte à côte. Andrée restait d'une gaîté inaltérable et lui disait quelquefois: « On gèle. Allons nous coucher. »

Alors, il leur semblait qu'ils entraient dans la vie réelle, et c'était la réalité qui devenait un songe. Gonzague déclara un jour que cette existence était indigne de lui.

— Pourquoi indigne? dit Andrée en se mettant à ses genoux.

— Parce que je ne travaille pas, parce que je devrais accepter n'importe quelle besogne plutôt que de te priver du nécessaire..»

— Pas du nécessaire, mais enfin du superflu, ajouta-t-elle en riant... Puisque je me contente de cette existence, puisque j'en suis heureuse!

— Moi, j'en suis honteux! C'est fini... J'irai demain dans cette sale fabrique de produits chimiques voir si la place qu'on m'a offerte est toujours vacante.

Il la conserva un mois, dégoûté, comme s'il accomplissait une corvée dans une prison. Il toucha 150 francs. A tout hasard il avait écrit à un de ses oncles, médecin dans son pays, et qui l'avait engagé à suivre cette carrière. Un matin, à sa grande stupeur, il reçut cinq cents francs par lettre chargée. Sur cette nouvelle, Andrée prit un air grave:

— Ça, mon chéri, lui dit-elle, ça devrait Rapprendre à ne pas te décourager, à ne jamais te laisser aller à l'amertume... Tu vois que la société n'est pas si mal faite que tu dis et que tu as tout de même une famille... qui ne t'abandonne pas... Ah ! si la mienne en faisait autant !

— Veux-tu que je te dise mon idée? Ecoute bien... Je vais rester encore un mois à cette usine; d'ailleurs, c'est tout ce qu'on me gardera, car on m'a fait déjà comprendre que je n'étais pas bon à grand'chose. Alors, nous approcherons de la belle saison et, si ça te convient, avec ces cinq cents francs et ce que ma sœur m'enverra, je L'espère, nous passerons quelques semaines dans un trou aux environs de Paris. J'ai besoin de ce repos, de cet apaisement pour me faire un plan d'existence, pour remettre en place toutes mes idées renversées, pour choisir ma voie... Je te jure bien que ce n'est pas la paresse qui m'inspire, c'est le pressentiment que, si je continue à aller à la dérive, de place en place, je suis perdu!

Elle répondit simplement:

' — Je te suivrai ©ù tu voudras, je mènerai

la vie qu'il te plaira de m'offrir. Car il n'y a que ta vie qui compte, il n'y a que ton avenir. Moi, il me semble qu'en te rencontrant j'ai épuisé ma chance, je ne vois pas au delà.

Ils louèrent dans une île de la Marne, près de Nogent, une petite villa dont le premier étage était en ruines et où le rez-de-chaussée seul, à demi meublé, composé de deux pièces et d'une cuisine, était habitable. Ils l'eurent ainsi pour peu de chose. Un canot plat permettait d'aller faire les provisions et de pêcher. De l'autre côté, il y avait une autre villa plus spacieuse louée à une bande de Parisiens, qui ne tardèrent pas à débarquer. C'étaient deux jeunes gens qu'un troisième rejoignit le dimanche suivant avec deux femmes. On voyait les hommes en maillot et les femmes en jersey sur la berge. Ils avaient l'air de ravageurs plus que de citadins en villégiature. L'île abritait encore un ménage de bûcherons dans une cahute en bois, et parfois des canotiers s'y arrêtaient pour goûter sur l'herbe. En ces temps lointains, les bords de la Marne, aux proches environs de Paris, avaient des coins inexplorés couverts d'une végétation variée et drue, sous de hautes futaies de peupliers et de hêtres. Des sentiers y étaient à peine tracés. Durant la semaine, les berges apparaissaient désertes et ne s'animaient que les dimanches, mais la liberté de l'allure et des costumes y régnait. Les heures développaient leur durée sans apporter chacune son obligation et sa peine. Les deux amants profi-

taient de la nature et de la solitude avec une ferveur qu'ils savaient analyser. Ils n'adressaient la parole à personne, saui aux fournisseurs. Souvent, ils démarraient le canot et se plaisaient à faire le tour de l'île, quand, au soleil couchant, les peupliers étendaient sur la rivière leur ombre allongée.

Une nuit, ils eurent une aventure singulière. Comme ils s'allaient coucher, vers dix heures du soir, des pas précipités semblèrent se rapprocher de leur maison. Gonzague sortit.

— Fais attention! s'écria Andrée.

Sur le pas de la porte, il perçut le bruit très proche d'une branche cassée dans un arbre. Il se hâta dans cette direction, derrière la villa.

— Je te suis, dit Andrée.

Et ils virent un homme, dont ils distinguaient mal la silhouette, appliquer une échelle contre le mur, grimper d'un bond au premier étage de leur propre domicile et se glisser sous le toit.

— Ah! par exemple! fit Gonzague.

Arrivé en haut, l'homme repoussa du pied l'échelle.

— Qu'est-ce que cette façon d'entrer chez les gens... Eh! dites donc!...

La tête de l'homme se détacha dans le noir et d'une voix haletante:

— Ne me dénoncez pas, je ne veux pas vous faire de mal!...

Dans le bois, un groupe de gens accourait. Une voix s'en détacha:

— C'est le brigand! ne le laissez pas échapper!

Tout à coup, parurent trois hommes en costumes de canotiers, suivis à quelque distance de deux femmes qui s'avançaient avec précaution. Gonzague alla au-devant d'eux.

— Monsieur, dit l'un des canotiers, nous sommes vos voisins. C'est nous qui avons loué la villa verte... Un crime a été commis dans une ferme de Chenevières, de l'autre côté de la Marne, et nous croyons que l'assassin s'est réfugié chez vous., dans ce grenier... là...

— Il vient d'y monter avec une échelle, fit Gonzague.

Ils étaient parvenus au bas du mur et tinrent conseil. D'abord ils se présentèrent sommairement les uns aux autres. La nuit était claire et, au premier coup d'œi!, on voyait bien que les envahisseurs, malgré leurs façons bruyantes, avaient des figures distinguées. Les femmes s'étaient serré la main et causaient déjà avec familiarité.

— A mon avis, dit un des jeunes gens en s'adressant à Gonzague, ce bandit s'est réfugié là-haut dans les décombres depuis trois jours qu'on le cherche... C'est pour ça qu'on ne pouvait pas mettre la main sur lui... On le croyait dans le bois... Il demeurait tranquillement chez vous...

— C'est gai, dit Andrée... Mais ça ne m'étonne pas, j'entendais quelquefois des bruits suspects, vers le matin...

— Maintenant, fit un des canotiers, il s'agit

d'aller saisir là-haut ce gaillard-là et de le livrer à la justice, je m'en charge!... Où est donc l'échelle dont il s'est servi? Ah! la voici!...

— Attention! d'Antrague!...

Celui des jeunes gens qui portait ce nom, avec son maillot collé à la poitrine, ses bras musclés, la cambrure des reins, montrait une espèce de virilité insolente. Il avait déjà appliqué l'échelle contre le mur et s'apprêtait à monter quand l'homme apparut de nouveau à la fenêtre démolie du premier étage:

— Monsieur, dit-il, ce que vous faites est inutile... Je suis prêt à descendre et à m'en rapporter à vous...

— Bien! A la bonne heure!... descendez!... L'homme, en trois enjambées qui permirent

d'apercevoir sa blouse grise, une culotte de velours et des bottes, se trouva au milieu d'eux. D'Antrague lui prit les poignets:

— Bigre! Vous êtes solide... Ce n'est pas la peine de me faire du mal... Ficelez-moi, si vous voulez...

D'Antrague déclara:

— Nous allons prendre le canot et vous conduire au commissariat de Nogent...

Une voix un peu railleuse et chantante où traînait l'accent du Midi se fit entendre.

— Ecoutons Sigismond. Tu as une idée?

— Oui... Savez-vous l'heure qu'il est?

— Minuit juste, fit Gonzague.

— Par conséquent, il n'est pas très malin, à

mon avis, d'aller réveiller tout Nogent pour un simple criminel dont la police s'emparera aussi bien demain matin, puisque nous le tenons à sa disposition...

— Et puis, d'abord, dit l'homme, qu'est-ce qui vous prouve que je suis criminel?

— C'est vous, répliqua d'Antrague, qui avez assassiné le fermier de Chenevières!...

L'homme réfléchit:

— Je n'ai pas à vous répondre... La justice appréciera... Ce n'est pas votre affaire...

— Coquin! s'écria d'Antrague.

- Le troisième canotier, qui n'avait pas encore parlé, un garçon à figure fine et moustache légère, qui paraissait délicat et assurait son binocle sur le nez, interrompit:

— Pardon 1... je suis assez de l'avis de cet individu...

— Vous, Barjol? Ça, par exemple!

— Si notre devoir, en effet, est de le garder à vue, nous n'avons pas le droit de le traiter en criminel avant qu'il ne se soit expliqué devant la justice...

— Ah! Ah! ricana l'homme... très bien...

— C'est trop fort! dit d'Antrague.

Barjol reprit doucement:

— Et alors, en attendant les gendarmes, qui n'arriveront pas avant le petit jour, pourquoi ne souperions-nous pas tous ensemble?

— Avec le bandit! s'écria d'Antrague.

— Mais non, reprit Barjol en souriant, sans

le bandit, que nous enfermerons quelque part... Avec monsieur et madame qui nous prêteront leur salle à manger, tandis que nous fournirons les provisions...

— Excellent! Excellent! fit Sigismond.

Et s'adressant à Andrée:

— Qu'en pensez-vous, madame?

— Je crois bien! Je vais mettre tout de suite le couvert... Je suis enchantée...

Les dames ajoutèrent:

— Comme c'est gentil!

Une d'elles observa:

— Il reste justement le pâté de veau et jambon que nous avons à peine touché... et de la salade...

— Et nous, dit Gonzague, nous avons du gruyère...

— Allez à la villa, Alice, et revenez vite!,.. d'Antrague va vous accompagner.

Alice s'adressa à l'homme:

— Dites donc, monsieur, vous n'avez pas de complice qui rôde dans le bois, au moins?

— Aucun, madame, soyez tranquille...

— Votre parole d'honneur?

— Ma parole...

Un quart d'heure après, la table était dressée et le souper servi, Une lampe et quatre bougies supplémentaires éclairaient la pièce. On commença, malgré un froncement de sourcils de d'Antrague, par envoyer au bandit un morceau de pain, un verre de vin et du fromage. Puis, ces quatre

jeunes gens, à peu près du même âge, que le hasard rassemblait dans une circonstance pittoresque, en pleine nuit, et ces trois jeunes femmes qui n'avaient visiblement aucune vertu familiale, se regardèrent préparé cette fête. Ils se donnèrent d'abord les uns sur les autres de plus amples renseignements. Aux premiers mots échangés, Gonzague avait avec plaisir, comme s'ils avaient depuis longtemps compris que ses trois convives étaient des garçons de son rang et qui parlaient son langage. D'où venaient-ils? Quelle était leur profession? Une franchise juvénile et gaie fixa bientôt Gonzague sur ces différents points.

— Je ne vous cache pas, cher monsieur, dîf Sigismond, que Barjol est le seul de nous trois qui ait une profession, si ça peut s'appeler une profession: il est journaliste...

— N'en croyez rien, répondit Barjol, en haussant les épaules... C'est-à-dire que j'avais envoyé, il y a six mois, à un journal une espèce de conte qu'on a inséré l'autre jour par le plus grand des hasards... On m'a remis vingt-cinq francs en échange, et on ne m'en a pas demandé d'autre. Je sens donc vaguement que je n'ai pas encore une grande situation dans la presse, ce qui n'est pas étonnant d'ailleurs pour un élève de l'Ecole Centrale.

— Tu en as toujours une plus grande, répliqua Sigismond, que moi dans la politique, où ma carrière se borne jusqu'ici à avoir fait la connaissance, au café, d'un secrétaire de Gambetta... Non, mon-

sieur, ajouta-t-il en répondant à une question de Gonzague, je ne suis pas avocat... J'avais commencé mes études de droit, je me suis arrêté en chemin...

— Ma foi, c'est comme moi, en médecine, fit Gonzague.

D'Antrague, lui, parlait peu et se laissait embrasser par sa bonne amie, qui en avait demandé la permission. C'était « le gentilhomme », ainsi que le dénommait ses amis. Il appartenait à une vieille famille de l'Est et s'était destiné d'abord à la carrière militaire. Une première aventure de femme l'en ayant détourné, il vivait dans une oisiveté complète, en attendant son patrimoine, que des usuriers lui dévoraient d'avance par bribes. Il s'était lié avec Barjol et Sigismond dans les brasseries du quartier latin au cours des voyages sans nombre qu'il faisait à Paris pour des emprunts, et une amitié très vive les unissait. Le tempérament insouciant de d'Antrague, sa cordialité et un ensemble de manières raffinées joints à une ignorance extraordinaire plaisaient au dilettantisme de ces deux bourgeois. Ils admiraient aussi sa force physique et la beauté claire de son visage, qui lui valaient des succès dont ils n'étaient point jaloux, dont ils se montraient presque fiers.

— En somme, résuma Barjol au dessert, nous n'avons de position sociale ni les uns ni les autres, et nous sommes tous venus passer, comme dans Candide, le carnaval à Venise, je veux dire l'été dans une île de la Marne.

La conversation durait depuis deux heures, elle avait été d'un enjoûment constant. Gonzague voyait les caractères s'y dessiner déjà, et qui tous par quelque côté lui étaient sympathiques. Il sentait se réveiller en lui l'instinct de sociabilité, engourdi par la solitude. Au récit d'une anecdote racontée par Barjol, il se surprit à rire aux éclats, ce qui était si imprévu chez lui que sa maîtresse lui découvrit une physionomie nouvelle et en fut émue. Les deux autres femmes, — une petite actrice qui adorait d'Antrague et le suivait partout, et une modiste du boulevard Saint-Michel qui consacrait ses dimanches à Sigismond, s'amusaient naïvement comme à un déjeuner sur l'herbe. Le bandit avait fini par s'endormir, et il ronflait. Les bougies se consumaient. Le jour naissant éloigna la masse noire des arbres, et un rayon de soleil glissa sur la table.

— Allons fumer une cigarette dehors, dit d'Antrague.

Comme ils sortaient, ils aperçurent deux gendarmes dont le premier demanda:

— Est-ce que vous n'auriez pas vu cette nuit un nommé Boulard, soupçonné de crime, qu'on nous a signalé dans l'île?

— Il est à la cuisine, répondit d'Antrague, nous vous conduisons...

Les gendarmes l'emmenèrent, en remerciant les jeunes gens du concours qu'ils avaient apporté à la justice. Gonzague et Andrée tinrent à reconduire

leurs hôtes jusqu'à la villa. On y prit rendez-vous le soir même pour dîner.

Ces réunions devinrent promptement quotidiennes, et une familiarité s'établit qui, par ses précautions et sa délicatesse, ne gênait personne. Dans des confidences, les traits saillants de chacune de ces physionomies s'accusaient. Andrée, qui dans la semaine restait seule, les deux femmes ayant des occupations à Paris, révélait sa charmante expérience. Elle disait à Gonzague:

' — Mon chéri, voilà les relations qu'il te faut... Veux-tu mon avis? C'est Barjol qui est le plus intelligent de tous. Il est dans ton genre, il a réfléchi... Vous serez bons amis un jour, tu verras si je me trompe... Mais les autres sont gentils aussi... bien sûr...

Ils les trouvèrent plus gentils encore et furent tout à fait à leur aise, lorsqu'un matin Sigismond, ouvrant la barrière qui clôturait le jardin, cria:

— Un mot, mes enfants...

— Quoi?

— Il ne vous resterait pas par hasard une quinzaine de francs, parce que l'épicier apporte sa note et ne veut rien savoir...

Gonzague se précipita vers un tiroir et tendit en riant la somme à Sigismond.

— Sans le sou jusqu'à l'arrivée de d'Antrague, demain ou après-demain... Merci, je me dépêche...

Et il disparut en courant.

Des épisodes de ce genre, des échanges de services contribuaient à transformer en amitié cette

intimité passagère. L'analogie des situations frappaient ces jeunes esprits. Ils étaient tous les quatre devant un danger commun : le manque d'argent et le piège journalier de l'existence. Ici, il est bon de mettre en lumière un des aspects de la génération dont ils faisaient partie ou plutôt d'un groupe de cette génération. La fin de l'Empire vit s'éteind;-e en province beaucoup de petites fortunes bourgeoises qui avaient suffi jusqu'alors à la moyenne de la vie, à l'éducation et à l'établissement des enfants. On trouvera l'explication de ces phénomènes dans les remous économiques et financiers de cette époque, qui s'étendirent plus loin et couvrirent de plus larges espaces que dans la période précédente. Ce fut une des premières crises du revenu qui devint, par le renchérissement des objets, inégal à la dépense de la famille. Il fallut vendre les propriétés, la terre, des valeurs soigneusement conservées. La gêne remplaça l'aisance. Des bourgeois qui, par une longue sécurité, n'étaient point préparés à cette lutte, la soutinrent mal. Souvent, les fils eurent leur carrière interrompue, parce qu'elle exigeait trop de sacrifices pour des résultats lointains. L'exodé vers Paris se précipita. On entra dans une phase plus âpre de la dictature de l'argent. C'est elle que subirent à leurs débuts quelques représentants de la jeunesse française, sous la Troisième République. Leur pensée reçut l'empreinte de cette oppression, leurs actes en gardèrent de l'hésitation et une inquiétude. Parfois l'audace de leur esprit

en fut arrêtée. Barjol dit un soir à ses camarades, en constatant le dédain qu'ils avaient tous des hommes au pouvoir et des événements politiques:

— Pour être anarchistes, il ne nous a manqué que de l'argent.

Il leur en manqua aussi pour subvenir à leurs besoins durant le reste de l'été. Des allées et venues à Paris, une visite de d'Antrague à sa famille y pourvurent deux ou trois semaines. La sœur de Gonzague envoya une lettre chargée. On gagna péniblement le mois de septembre. Sigismond déclara:

— Il n'y a plus qu'à rentrer à Paris et à se débrouiller.

Gonzague fit observer :

— Vous avez tous quelque chose à y faire, mais moi!...

— Vous nous accompagnerez, dit Barjol... Vous n'avez pas l'intention, je suppose, de passer l'hiver dans une île déserte... Nous vous dénicherons bien une place quelque part, à nous trois... Je sais que le journalisme ne vous tente guère. Pourquoi n'essayeriez-vous pas d'entrer à la Bourse? En ce moment, à Paris, il y a une spéculation effrénée... Je connais des remisiers... je vous présenterai...

— Je n'ai pas la moindre idée de ce travaillà!... Il est à l'envers de toutes mes études...

— Evidemment, reprit Barjol en souriant. Mais

vous avez, sous votre aspect un peu nuageux et rêveur, un esprit très précis et pas du tout chimérique... Je suis légèrement plus âgé que vous et j'ai déjà pas mal roulé... Je vous conseille cette voie-là... C'est la seule d'ailleurs où, par mes petites relations de presse, je puisse vous servir à quelque chose...

Andrée approuva et pressa vivement Gonzague d'y consentir. Elle était, à l'approche de l'hiver, plus préoccupée qu'elle ne voulait paraître. Les ressources s'épuisaient. Elle voyait Gonzague s'assombrir de nouveau, après cet été de vagabondage joyeux et de détente. Heureuse qu'il eût trouvé des camarades, elle sentait cependant la fragilité de cet appui. Comment allait-elle s'arranger ellemême pour ne pas lui être à charge, pour l'empêcher de porter à lui seul le poids trop lourd de leur liaison ? Elle ne se demandait pas si Gonzague l'aimait. Il avait pris, certes, l'habitude de sa tendresse et de son dévoûment, mais, chez lui, l'amour ne dépassait pas la caresse. Aucune de ce* nuances n'était perdue pour Andrée. Elle fut, à une heure donnée, convaincue que leur liaison ne durerait pas, malgré les frissons de plaisir qu'elle savait provoquer et dont une femme, moins fine qu'elle, aurait cru que son amant ne pourrait plus se passer.

Vers la fin de septembre, elle reçut une lettre d'Alençon, son pays natal, où on lui annonçait que sa mère était très malade et désirait la revoir. On emprunta cent francs à d'Antrague pour le voyage.

— Reste avec Barjol, en m'attendant. Je tâcherai de revenir vers la fin de la semaine.

Le surlendemain un télégramme d'Andrée apprenait la mort de sa mère. Quelques jours après, Gonzague attendait son amie à la gare de Nogent. La jeune femme était en deuil. Elle embrassa Gonzague en pleurant, puis désignant sa robe:

— Je l'ai achetée toute faite à Alençon.

Le canot les conduisit dans l'île. La nuit tombait et le vent d'automne jetait à la figure une^ pluie cinglante. Us dînèrent vite et se mirent au lit. Elle était serrée contre lui quand elle lui dit :

— Tu ne sais pas ce que mon frère voulait?*.. Oui, j'ai un frère, je n'ai pas eu l'occasion de t'en parler... Il voulait absolument me faire épouser un de mes cousins, sous prétexte que ça faciliterait des affaires de famille... Et ce qu'il y a de plus fort, le cousin ne demandait pas mieux!

Elle continua, après une pause où ses lèvres se rapprochèrent de son amant:

— Je n'ai pas osé lui confier que ce ne serait pas un cadeau à faire à ce garçon- Us s'endormirent. Le lendemain à déjeuner:

— Au fait, fit Andrée, il faut rendre ses cent francs à d'Antrague...

— Diable! c'est que je ne les ai pas.

— Mais moi, je les ai, reprit-elle avec un sourire... et comme c'est moi qui les lui dois...

Et elle étala tout à coup sur la table un billet de mille francs et cinq ou six billets de cent francs.

— C'est tout mon héritage. Mais, avec ça, on peut aller s'installer à Pans.

Gonzague haussa les épaules. Ils touchaient à ce point fatal qu'on pourrait appeler le tournant des scrupules et où se brisent ces liaisons hasardeuses quand elles ne s'y avilissent point.

— Ma pauvre petite, tu t'imagines que je vais accepter des combinaisons pareilles!...

— Tu as assez fait pour moi, cet hiver... je peux bien, à mon tour...

Il affirma:

— Ça n'a pas de rapport.

— Oui, c'est vrai, dit-elle tristement.

Cet incident avait soudain révélé à Gonzague tout le péril des jours prochains. II attira Andrée sur ses genoux et d'une voix très douce, mais qui n'hésitait pas :

— Andrée, ma chérie, n'ayons plus d'illusions.,. Nous allons être obligés de nous séparer... Tu dois rentrer dans ta famille et suivre le conseil de ton frère... Ton avenir est là...

Elle sanglotait:

— Et toi? Et toi? que vas-tu devenir?

— Ce ne sera pas plus dur que l'hiver dernier, et au moins je n'aurai pas le remords de te voir privée de tout... par ma faute ou plutôt par mon impuissance.

Il était tellement dans la vérité de leur situation et s'exprimait avec une résolution si tranquille qu'Andrée ne songeait pas à se débattre et se contentait de sa douleur.

— Je comprends, mon chéri, et je t'obéirai, mais à une condition... C'est que, quoi qu'il arrive et même si je me marie, tu me permettras de revenir, de te revoir, de m'intéresser à ta vie... Comment je m'arrangerai? C'est mon affaire, mais rien ne m'en empêchera, si tu veux...

Cette convention établie, ils décidèrent de se quitter bientôt. Sûre de ses sentiments, sans douter un instant qu'elle pût continuer d'être sa maîtresse, elle se résigna. Barjol avait trouvé, près des boulevards, une pension où Gonzague serait logé et nourri pour cent vingt francs par mois. Andrée l*y accompagna, vécut deux jours avec lui, puis télégraphia à son frèrt qu'elle partait pour Al«nçpn.

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