‹ Scènes de la vie difficileChapitre 2 sur 12 · SOUS LE SIGNE DE L ARGENT · texte numérisé non relu

SOUS LE SIGNE DE L ARGENT

Des quatre jeunes gens, Barjol, le premier trouva une espèce de situation. II annonça à ses amis qu'à la suite de démarches réitérées, il entrait au Lansquenet pour y rédiger des informations parisiennes et des faits divers.

— Sacrebleu! s'écria Sigismond, voilà qui est heureux I Comment y es-tu arrivé? Oh! je savais que le Lansquenet allait devenir quotidien pour faire de roppoaitîori à la République.. . Je l'avais appris dans des milieux politiques. Mais je ne croyais pas que ce fût si proche...

Ce que Sigismond entendait par milieux politiques était une brasserie du Quartier Latin où le secrétaire de Gambetta l'avait invité à prendre un bock, ce fameux secrétaire de Gambetta dont il parlait souvent avec des airs importants et mystérieux. Barjol raconta l'histoire. Sa première nouvelle ayant paru au Lansquenet, il se hasarda à en porter une deuxième au directeur en personne, qui lui fixa une audience pour l'un des jours suivants, ne le reçut pas ce jmir-là, Te ren-

voya à l'autre semaine et finit par lui accorder cinq minutes d'entretien après l'avoir fait attendre deux heures dans le coin d'une antichambre. C'était un gros garçon souriant, nommé Ristouret, qui sortait du monde des affaires et avait acheté le Lansquenet sur le conseil d'une chanteuse d'opérette, sa bonne amie. Il y engagea quelques journalistes spirituels, et, comme il suffisait alors, pour attirer l'attention sur un journal, de deux ou trois duels et de quelques allusions à des scandales mondains, le Lansquenet, hebdomadaire, ne tarda pas à conquérir une petite clientèle. Les cercles s'y abonnèrent, on le trouva dans les cafés, et l'ambition s'empara de son directeur. Ristouret ne songea plus qu'à en faire un grand organe politique, d'un ton élégant et parisien, ce qui, pensait-il, le conduisait fatalement à devenir réactionnaire. Mais, ne voulant se créer d'ennemis dans aucun parti, à cause de la fragilité de sa situation personnelle, il imagina de flatter la vanité des gens dont il combattrait les convictions. Ce devait être l'idée maîtresse du Lansquenet quotidien. Ristouret supposait avec raison qu'ainsi il n'aurait pas d'adversaire sérieux, quelle que fût la forme du gouvernement. En attendant, il jouissait de son influence, groupait des commanditaires, signait des traités avec des romanciers en vogue.

— Jeune homme, dit-il familièrement à Barjol, je n'ai qu'une minute à vous donner. Voici: votre conte n'est pas mal, mais il ne présente aucun

intérêt pour un journal politique. Néanmoins, j1 indique de la plume chez son auteur. Voulezvous collaborer aux faits divers et aux informations parisiennes? je recrute une rédaction, profitez-en...

Et, en congédiant Barjol qui se confondait zn remerciements, il ajouta :

— Pas d'appointements fixes, n'est-ce pas? Deux ou trois sous la ligne pour commencer, on verra plus tard... J'ai horreur d'offrir du fixe à des gens de lettres, ils ne travaillent plus. Passez tous les jours au journal prendre l'air de la maison.

Gonzague approuva une résolution qui ouvrait à son ami une carrière, pleine de risques évidemment, mais où l'intelligence et l'instruction pouvaient s'employer. Le côté aventureux et combattif de la profession séduisait d'Antrague, qui se voyait déjà le témoin des duels de Barjol. Seul, Sigismond éleva quelques objections sur le caractère réactionnaire du journal.

— Les dernières élections viennent de donner une grosse majorité au parti républicain... C'est de ce côté qu'il faut regarder, ajouta-t-il avec une gravité qui amena un sourire sur les lèvres de Barjol.

— Tu as donc des opinions depuis cet été?

— Non, mon vieux... n'exagérons rien... Mais j'avoue que je ne partage pas votre indifférence à tous en cette matière. Nous sommes destinés à rencontrer un jour la politique sur notre chemin

et à nous décider dans tel ou tel sens... Oui, nous entrons dans une période politique, voilà mon impression... Toi, Barjol, en particulier, tu aurais tort de t'en désintéresser...

— Mon cher, reprit celui-ci, pour les gens qui travaillent et qui ont leur vie à gagner, une opinion politique est un luxe que je me payerai peut-être plus tard, mais que mes moyens ne me permettent pas de m'ofïrir pour le moment... J'ai été élevé parmi des discussions de ce genre, et je n'en ai pas gardé la manie... Mon père était républicain, ma mère légitimiste; ils se disputaient constamment et ne s'accordaient que sur la haine de l'Empire... Dans ma cervelle d'enfant, ils me paraissaient avoir tort ou raison alternativement suivant le ton qu'ils prenaient, et je maudissais l'Empire à cause de l'unanimité de ma iaraille contre lui... Je suis re*té dans cM état-là,*.

La famille da Barjol ne ea composait plus maintenant que de M. Barjol père et d'une vieille tante qui avaient réuni le restant de leurs ressources et habitaient ensemble, par économie, un petit appartement de la rive gauche. Lorsque le jeune homme leur fit part de sa résolution et se félicita de n'être plus à leur charge, son père répondit simplement :

— Tu aurais pu choisir une occupation plus en rapport avec tes études.

Quant à la tante, elle se désola de ce qu'elle considérait comme une déchéance. Son mari avait été notaire en province; son frère et tous ses pa-

rents exerçaient des professions libérales, ou bien vivaient en rentiers : son neveu seul allait être un déclassé, quand il n'eût tenu qu'à lui de devenir ingénieur, avec un peu plus de patience et d'effort.

— Et d'argent, ajoutait Barjol. Je ne veux pas vous imposer de nouveaux sacrifices,.. Il vous reste, je le sais, à mon père et à vous, à peine de quoi vivre et, comme ingénieur, je n'aurais peut-être pas gagné grand'chose avant quatre ou cinq ans.

— C'est-à-dire, s'écriait la vieille dame, que tu préfères mener la vie de bohème, c'est épouvantable! Heureusement que tu auras toujours de quoi dîner ici, tant bien que mal...

Ce n'était pas précisément à la vie de bohème, telle que l'avaient comprise les générations précédentes, que se destinaient les jeunes gens dont nous racontons l'histoire. Il serait plu» juste de l'appelar la vie difficile. La vie de bohème comporte cks illusion* st use naïveté qu'ils n'avaient point, ayant été mis trop brusquement et trop tôt en présence des drames de l'argent; et comme ils étaient trop jeunes pour en comprendre les profondeurs, il leur en restait moins d'expérience que d'effarement. Cela avait supprimé de leur vie les charmantes transitions qui conduisent de l'enfance à la jeunesse, et sans étouffer en eux la gaîté qui est un phénomène physique, l'alourdissait cependant d'un excès de réflexions. Chez Gonzague ou Barjol, le goût de la science et de la littérature, le sérieux de l'instruction s'opposaient encore à l'épanouissement. Ils avaient été attirés tout de

suite l'un vers l'autre, se sentant de même race, au même niveau social. Quand ils causaient ensemble et se regardaient en souriant, on pouvait les prendre pour deux frères, à cause de l'égale finesse des traits, de la couleur brune des cheveux, de la distinction de la voix. Mais ils remarquaient que chez eux l'intelligence se ressemblait plus que le tempérament. Barjol avait une ironie naturelle qui le protégeait contre les déceptions inévitables des débuts. Il se tenait audessus des humiliations qu'il était obligé de subir, tandis que Gonzague, en les acceptant, accumulait des observations qui devaient lui servir plus tard à une revanche. Ils trouvaient ainsi un plaisir délicat à se connaître chaque jour davantage. Les circonstances où ils s'étaient rencontrés établissaient entre eux une exquise franchise sur les questions d'argent. C'est Barjol qui réglait l'addition lorsqu'ils dînaient ensemble, malgré les protestations de Gonzague, lequel, d'ailleurs, en eût été fort embarrassé, car sa sœur ne lui envoyait plus un sou.

— Ce sera votre tour bientôt, disait Barjol.

Le Lansquenet quotidien venait de paraître. Il justifiait sa double prétention d'être un journal politique et un journal boulevardier, traçant d'une façon satirique mais légère, suivant la formule de Ristouret, les portraits des hommes politiques en vue. C'est le Lansquenet qui lança les premières plaisanteries sur Antonin Proust, ministre des Beaux-Arts, et sur les relations de ce dépar-

tement ministériel avec les actrices des théâtres subventionnés. On y trouvait l'esprit de ce temps-là, qui manquait un peu d'ameitume et de fond, mais qui avait de la grâce, du comique, qui mettait le mot en valeur plus que la pensée. Les premiers numéros du journal s'arrachèrent. Le public fut frappé de ce qu'il y avait de neuf dans cette manière artificielle et brillante qui traitait avec bonne humeur et une raillerie aisée la politique, la finance, les salons. Ristouret eut bientôt une réputation de semeur d'idées. Il regretta de ne pas savoir écrire. Autour de lui, dans son bureau, se réunissaient le soir des gens de cercle et de Bourse qui venaient aux nouvelles. Ils accompagnaient des femmes de théâtre ou des demi-mondaines, puis on allait souper. Une des créatures les plus charmantes de l'époque était Anna Frédal, qui avait montré deux ou trois fois assez de talent au théâtre pour entrer dans la galanterie avec une espèce d'auréole. Elle y tenait, dans la catégorie supérieure et raffinée, une place a part. Elle avait, en province, un ami riche et prodigue, qui chaque mois passait quelques jours avec elle dans un hôtel aménagé comme pour un couple îro'ihme. Elle épargnait le ridicule à l'homme qui lui faisait cette existence opulente et libre et se réservait simplement le droit à un ice de temps en temps, qu'elle s'arrangeait pour ne laisser connaître qu'à quelques amis discrets. Il se donnait peu de fêtes où elle ne fût invitée; elle recevait chez elle des hommes élé-

gants et des femmes dont le luxe n'était pas suspect, ce qui signifiait, dans sa pensée, qu'il n'était point alimenté par plusieurs sources à la fois.

Elle arrivait au Lansquenet à la sortie de quelque première, serrait familièrement la main du courriériste des théâtres, du chef des échos et du secrétaire de la rédaction, puis pénétrait dans le cabinet de Ristouret, où trônait la maîtresse du directeur. On l'invitait à souper, en camarade, et il était convenu qu'on ne lui faisait pas la cour tant qu'elle avait un amant.

— Quelle fille délicieuse! murmura Barjol, penché sur son papier à copie...

D'habitude il osait à peine lever les yeux quand elle traversait le couloir et que les rédacteurs du journal la saluaient. « Quel âge peutelle avoir? » se demanda-t-il ce soir-là. Question naïve mais naturelle chez un jeune homme de vingt-quatre ans! Il supposa qu'elle devait approcher de la trentaine. Il se remit à écrire, acheva le récit d'un accident de voitures, puis corrigea les fautes de français d'un écho boulevardier de dernière heure rédigé de la propre main de Ristouret, et où se trouvait précisément le nom d'Anna Frédal, dont la toilette était qualifiée de divine.

— Cet écho est idiot, se dit-il en haussant les épaules.

La porte du cabinet directorial s'entr'ouvrit, et il entendit la voix de Ristouret :

— Où sont les épreuves de mon écho?

— Une seconde, dit Barjol au garçon de bureau.

— Ah! c'est Barjol qui les corrige... Apportez-les-moi, vous-même, dès que vous aurez fini, voulez-vous }

— Voici...

Ristouret le présenta à Anna Frédal et à sa maîtresse, Mlle Odile. Le jeune homme s'inclina avec des « Madame... Mademoiselle... », car il n'avait aucune éducation galante et ne voulait pas s'exposer à dire des sottises. C'était la première fois qu'il voyait Anna Frédal de près, et il en éprouva une émotion et une gêne de la trouver plus séduisante encore dans le cadre somptueux de sa toilette dominée par des cheveux blonds.

— Lisez mon écho, Barjol, dit Ristouret.

Le jeune rédacteur du Lansquenet était presque honteux de paraître responsable de cette élucubration fâcheuse. Heureusement, son directeur le tira d'embarras, en ajoutant :

— J'ai griffonné ça moi-même, mais c'est à remettre au point

Dès que Barjol eut achevé la lecture de ces quelques lignes, d'une voix blanche et sans intonation destinée à les faire valoir, la déception d'Anna Frédal sur le passage qui la concernait fut visible.

— Dites donc, Ristouret, fit-elle avec une petite moue... est-ce que vous trouvez ça de très bon goût?

Ristouret, péremptoirement, déclara \

— Ça n'y est pas du tout..-, c'est à refaire...

— Oui, n'est-ce pas? Merci, cher ami... Le directeur regarda sa montre :

— Nous avons le temps... Ecrivez donc, Barjol... Je vais tâcher de vous dicter ça...

Barjol s'assit à un des bouts de la table directoriale, tandis que les deux femmes, dans l'attitude de la plus vive curiosité, guettaient les paroles qui allaient sortir de la bouche de Ristouret. Celui-ci se promena d'abord de long en large, les mains derrière le dos, mâchonnant des mots qu'on entendait à peine. Il se pencha ensuite sur Bariol, qui attendait patiemment l'inspiration de son chef. La scène menaçait d'être pénible si Barjol n'eût pas dit, tout à coup, à voix basse, en traçant quelques lignes :

— On pourrait peut-être mettre ça?

— Oui... oui... s'écria Ristouret rayonnant... Cette fois-ci. ca y est... parfaitement...

Il feignit de faire une rature, se retourna vers Anna Frédal, lut l'écho :

— Eh bien?

— Oui... oui... Oh! charmant! dit Anna qui avait souri de ce manège.

Elle tendit la main à Barjol :

— Merci, monsieur... Tout à fait joli!... Ristouret, très grand seigneur, ne chercha pas

à détourner ce compliment à son profit et même l'apDuya en abusant d'une de ses expressions favorites :

— C'est un jeune homme qui a de la plume

Puis il le congédia en lui tapant amicalement sur l'épaule. Barjol s'éloigna, ayant à peine osé saluer les deux femmes. Sa besogne terminée, il se dirigea vers une brasserie voisine où il avait rendez-vous avec Gonzague. Il lui fit le récit de l'incident, dont ils s'amusèrent tous deux; mais la cinq ou sixième fois que Barjol eut cité le nom d'Anna Frédal, vanté un trait de son visage ou un détail de sa toilette, son ami le regarda d'une façon qui arrêta net le jeune journaliste. Il se mit à rire :

— Je devine... vous me croyez déjà amoureux... Non, par exemple! Tenez, savez-vous à quoi je songeais en quittant le journal? Eh bien! c'est justement à la situation d'un garçon comme vous et moi, sans le sou, n'ayant pas la plupart du temps de quoi prendre une voiture, et qui s'éprendrait d'une créature comme Anna Frédal... Vous voyez que je suis franc avec vous et que je ne vous cache pas le désir qui m'a effleuré... ce que vous avez deviné, je suppose, ajouta-t-il de sa voix ironique et frêle.

— Oui, dit Gonzague d'un accent plus sérieux... Le fait est que le jeune homme pauvre, amoureux d'une courtisane dans ce milieu, tel que je me le figure, ce serait tout simplement infernal.

— Je pense comme vous, reprit gaîment Barjol, et en ce qui me concerne vous pouvez vous rassurer... Vous n'imaginez pas, mon cher, l'existence d'une Anna Frédal. Le luxe qui entoure ces femmes a l'air de leur être si indispensable et

naturel qu'on éprouve la sensation d'approcher des êtres d'une autre race... vivant à une autre température que nous. Ne fût-ce que pour cela, on serait tenté de les manier.

Malgré ce ton dégagé, il était trop lucide et trop fier pour tricher vis-à-vis de lui-même. Ses liaisons précédentes, d'ailleurs peu nombreuses et passagères, ne lui offraient dans le souvenir rien de comparable à l'obsession de ce visage de femme que sa volonté maintenant évoquait sans cesse et qui lui disputait la solitude et le temps. Il en fit la confidence à Gonzague, ce qui est, en amitié, une sorte de déclaration, et Gonzague dès lors suivit toutes les phases de l'aventure avec la plus inquiète tendresse. Il n'en apercevait pas de dénoûment possible, et aucun de ceux qu'il concevait ne lui paraissait heureux pour son ami. Pendant quinze jours, Barjol ne rencontra plus Anna Fïédal et se demandait ce qu'il éprouverait s'il la revoyait tout à coup. Mais Anna ne se manifesta à lui que sous la forme d'une invitation banale à une soirée. Le jeune homme n'y vit que l'intention de le remercier de sa collaboration à l'article du Lansquenet et décida de ne point se montrer dans cette cohue. D'ailleurs, il n'avait pas d'habit, et il lui aurait fallu en louer un sous lequel il risquait d'être ridicule ou mal à l'aise. Il refusa donc en prétextant un devoir professionnel, mais l'écart des situations lui fut, pour la première fois, douloureux. « Alors, lui écrivit-elle le surlendemain, venez donc déjeuner avec quelques

amis dans l'intimité. » Barjol avoua qu'il n'avait jamais ressenti une commotion pareille.

— Je suis pris, dit-il à Gonzague.

A ce déjeuner, parmi des fleurs et dans un décor que Barjol n'était pas encore assez homme de lettres pour admirer, il y avait l'ami de province d'Anna Frédal, puis un remisier nommé Gresteau en train de faire une fortune à la Bourse et qui conseillait des placements à la maîtresse de maison, une dame assez âgée et distinguée qui surveillait le service, et le neveu d'Anna, un garçon de quatorze ans, avec une tunique de collégien.

Ce fut un jeu pour Anna de découvrir, au bout d'une heure de conversation, à travers les timidités et les balbutiements de Barjol, que le jeune homme était épris d'elle. Il s'était efforcé, au contraire, de ne pas le laisser voir, pour ne pas se mettre dans une posture jugée par lui humiliante, en cas de refus, ce qui était la solution probable. Il croyait, en sortant, y avoir parfaitement réussi et se félicitait de sa dissimulation. De son côté, Anna Frédal, dès qu'il fut parti, s'amusa à la pensée de tenir en réserve, pour une occasion qui à la rigueur pourrait un jour se présenter, un jeune amoureux aimable, fin, instruit et pas compromettant du tout. A cette portée, Barjol ne lui déplaisait pas. Elle résolut, en manière de distraction, d'entretenir un sentiment qu'elle se savait maîtresse de guider à sa fantaisie. Pour le moment, elle n'était pas complètement libre, mais

sentait s'approcher la dernière phase d'une liaison qui durait depuis un an, avec un homme d'une élégance renommée, très riche, et qui circulait dans la galanterie : « Quand ce sera fini avec lui, songea-t-elle, je ferai peut-être signe à ce petit. )) Dans sa tête, Barjol devint bientôt « le petit ». Elle se le désignait à elle-même sous ce nom. Quand elle allait au journal, maintenant, ils échangeaient quelques mots; elle ne disparaissait pas sans lui dire bonsoir et lui serrer la main. Le jeune homme n'avait plus d'illusions sur son cas et se préparait à souffrir, car il n'envisageait pas qu'il pût avoir l'audace d'avouer son amour. « Avec ces femmes-là, se disait-il, il faut être cynique ou romanesque, les prendre d'assaut ou se jeter à leurs pieds. Or, c'est précisément ce dont je suis incapable. » Anna Frédal suivait les progrès de cette passion, et, quand elle comprit qu'il n'oserait jamais, elle fut tentée par la surprise à lui faire. Un soir, comme elle lui tendait la main, leurs doigts se trouvèrent enlacés; elle avait déganté les siens et souriait. Il était si tremblant que, de peur de lui paraître une méchante créature, elle l'emmena chez elle immédiatement.

Le lendemain il fit tout ce qui était humainement possible pour cacher son bonheur à Gonzague et n'y parvint point.

— Mais, ajouta-t-il, je vous jure que je ne l'ai dit et ne le dirai jamais qu'à vous...

— Je sens que vous êtes heureux, et, comme vous, je ne cherche pas plus loin.

Barjol reprit :

— A notre âge, mon cher, il n'y a rien de plus absurde que l'obsession de l'avenir... Je vous avoue que je ne l'ai à aucun degré. J'entre dans cette liaison sans me soucier de ses dangers et de ses conséquences... Je sais très bien qu'elle n'est, dans la vie d'Anna, qu'une parenthèse qu'elle fermera un de ces jours, pour passer à d'autres exercices. Mais, en attendant, je m'y jette tout entier pour avoir moins de regret le jour où, fatalement, elle se terminera... pour en garder un souvenir plus complet.

— Je ne sais, cher ami, fit observer Gonzague, si en amour on peut raisonner avec autant de logique que vous le faites. Il est visible que vous aimez pour la première fois.

— Je le confesse, dit Barjol, et je suis complètement étourdi... La vérité, c'est que j'ignore où je vais et que je me sens à la merci de cette femme.

C'est exactement ce que Gonzague devinait. Il avait tout de suite aperçu les périls de cette aventure et le retentissement qu'elle aurait sur la carrière de son ami. Les complications ne tardèrent pas à surgir. Si désintéressée que fût Anna Frédal, Barjol fut précipité du jour au lendemain dans une existence plus dispendieuse. Un seul dîner en cabinet particulier força le jeune homme à emprunter les économies de sa vieille tante, en inventant un tailleur qui venait lui faire des scènes au journal. Il fallut d'ailleurs renouveler

la garde-robe, commander un habit de soirée, subvenir à des tas de petits frais supplémentaires qu'Anna Frédal, malgré ses précautions et ses délicatesses envers un amant qu'elle savait pauvre, ne soupçonnait pas. Car la pauvreté, dans l'esprit d'Anna Frédal, représentait seulement un état où on ne donne pas d'argent aux femmes. Mai*, elle n'eût pas admis qu'un homme hésitât à lui offrir des fleurs. Les soucis matériels d'un garçon comme Barjol lui étaient totalement étrangers, d'autant plus qu'à cette époque l'intensité de la spéculation faisait tournoyer l'argent et le passait de mains en mains avec une rapidité d'escamotage. Anna ne pouvait croire à un certain degré de gêne, même chez un journaliste à ses débuts, tant l'atmosphère autour d'elle était saturée de richesse. Par la hausse de Y Union Générale, Paris, du moins le Paris du luxe et des affaires, avait l'air de se tordre dans les convulsions du jeu. Jamais peut-être il n'y a eu un pareil contraste entre la vie normale de la capitale réglée par le travail et la fièvre de ce groupe de Parisiens qui occupent les boulevards et le centre. Les conventions sociales et les lois ne semblaient plus les mêmes. Certaines journées où les valeurs avaient monté par bonds laissaient une impression de vertige; les gens Posaient pas se coucher, terminaient la nuit dans les tripots et les restaurants qui ne fermaient pas, dormaient jusqu'à midi, se réveillaient haletants. Anna supposait que son amant aspirait à cette existence, s'il

ne la menait point déjà, et ne faisait pas de scrupules à le détourner de son travail, ni de l'entraîner dans des fêtes. Gonzague le constatait avec terreur. Ce qui l'inquiétait davantage encore, c'est que Barjol s'endettait gaîment. Il se plaisait à n'y pai attacher grande importance. D'esprit moins sombre que son ami, ayant moins pâti que lui, il ne se sentait pas isolé, avec sa famille à l'horizon. Le premier usurier auquel un camarade le présenta lui prêta mille francs payables de mois en mois au journal sur ses appointements, car il craignait de demander une avance tout de suite, pour ne pas compromettre sa situation. Cette histoire fit frémir Gonzague. La somme fondit vite entre les mains de Barjol, en cadeaux du jour de l'an. Personne, au Lansquenet, ne se doutait de la liaison. Anna, sûre de la discrétion du jeune homme, n'avait rien changé à ses habitudes et trouvait un charme, nouveau pour elle, à enseigner à ce garçon, qui lui était si supérieur par l'intelligence, des choses où elle était plus savante que lui. Barjol fut étonné, néanmoins, de constater un jour, en déjeunant chez Anna Frédal, que Gresteau semblait au courant de tout.

— C'est un vieux camarade, lui dit Anna, je ne lui cache rien.

Elle ajouta :

— Il vous sera très utile, quand vous aurez de l'argent à manier. Rapportez-vous-en à lui, c'est l'obligeance même...

Barjol sourit à la pensée de placer de l'argent,

mais songea aussitôt à Gonzague et demanda au boursier s'il n'aurait pas, par hasard, dans ses bureaux, une place quelconque pour un de ses amis.

— Mais oui, mais oui... Il y a toujours à faire à la Bourse. Amenez-moi ce garçon... Est-il instruit?

— C'est un homme de premier ordre, dit Barjol, qui a été détourné de ses études par des malheurs de famille...

— Ah! je connais ça, fit Gresteau.

Il aimait à raconter que ses débuts n'avaient pas été brillants, sans entrer toutefois dans les détails, et il se donnait en exemple à la jeunesse.

— Hein! vous voyez, Barjol, que votre ami ne doit pas se décourager... Je l'attends demain, je lui apprendrai le métier, et, s'il a des dispositions, avec moi, il ira loin.

— Vous ne savez pas le plaisir que vous me faites, monsieur Gresteau, et vous n'aurez qu'à vous louer de Gonzague, je vous en réponds...

Il était temps pour celui-ci de recevoir ce secours. Il allait être chassé de sa pension et se disposait à rentrer en province, où son oncle lui offrait une place chez un pharmacien.

— C'est horrible, dit-il à Barjol; mais cela vaut mieux que de crever de faim à Paris, ou de vivre à vos dépens, comme je ne le fais que trop souvent, mon pauvre ami!...

Une visite imprévue d'Andrée avait retardé son départ. Après quatre mois de mariage, la

jeune femme s'était échappée d'Alençon et tenait sa promesse. Elle venait passer deux jours avec Gonzague, sous un prétexte qui avait suffi à son mari. « Mais, déclara-t-elle à Gonzague, il a confiance en moi. » Elle fut navrée de la détresie de son amant et le supplia de ne pas se désespérer.

— Non, non, je ne veux pas que tu quittes Paris, parce que, lorsque tu seras au fond de ta province, je ne te reverrai plus... Tu ne m'as peut-être pas prise au sérieux, quand je t'ai dit en partant que je continuerais de t'aimer... que jamais ta pensée ne me quitterait... que chaque fois que j'aurais une heure de liberté je viendrais te demander si tu veux de moi... C'est vrai, pourtant, mon chéri!... Tu ne peux pas savoir à quel moment de détresse morale je t'ai rencontré et de quoi tu m'as sauvée... sans t'en douter... Aujourd'hui, j'ai épousé un brave homme que je rends très heureux, mon existence est assurée, je ne crains plus de catastrophe, mais tu restes ma raison de vivre, mon rêve!... Je veux te voir arriver, grandir, et de songer que tu manques du nécessaire, que tu n'as pas toujours de quoi dîner, vois- tu, je quitterais tout!... Je lâcherais tout, pour venir partager ta misère!...

Pour un être dans la situation de Gonzague, cette passion ne pouvait être qu'un réconfort. Il ne s'arrêta point aux complications qu'elle présageait et accepta cette étrange forme de la fidélité. 11 avait rendez-vous, le soir, au restaurant,

jO SCENES DE LA VIE DIFFICILE

avec Barjol, qui apporta joyeusement la nouvelle d'une place probable chez Gresteau. — : Qui est Gresteau?

— Un boursier, un banquier, je ne sais pas... en tout cas, un monsieur qui gagne des centaines de mille francs à la Bourse et à qui vous êtes chaudement recommandé...

Il n'en fallut pas davantage pour donner au repas un air de fête et détendre un peu Gonzague.

— Quel bonheur, mon chéri! s'écria Andrée.

Elle crut même se rappeler qu'elle avait entendu parler de ce Gresteau à Alençon comme d'un homme épatant, et ne voulut pas, le lendemain, repartir avant de connaître le résultat de la présentation.

Gresteau accueillit le protégé de Barjol avec une gravité qui lui était habituelle et qui inspirait confiance à ses clients. Il en avait dans tous les mondes, sur le boulevard, au théâtre, dans la politique et dans les grands cercles. Ses relations allaient des coulisses des petits théâtres aux cabinets des ministres. Il faisait les affaires des petites figurantes de cafés-concerts, aussi bien que de courtisanes fameuses et de députés influents. Il recrutait des clients en province, à l'aide d'un journal de Bourse qu'il commanditait, car, au début de l'année 1882, la spéculation s'étendait comme une épidémie. A la fois remisier, intéressé dans une maison de coulisse, commanditaire d'une banque qui venait de se fonder, rédacteur d'une

correspondance financière, Gresteau, depuis un an, était sorti de la période hasardeuse du tripotage, et il passait pour avoir une fortune à l'abri désormais des coups de Bourse. Ses divers services, dans des bureaux situés aux alentours de la place de l'Opéra, comprenaient une vingtaine d'employés, et quand il déjeunait à la Maison d'Or ou chez Bignon, des grooms venaient à chaque instant lui porter des dépêches.

— Cher monsieur, dit-il à Gonzague, je veux vous rassurer tout de suite... Je vous prends avec moi, c'est entendu. Barjol m'en a prié, et une personne à qui je n'ai rien à refuser me l'a demandé instamment... Qu'est-ce que je vais vous faire faire? Par exemple je n'en sais rien encore... Ça dépendra de votre goût pour le métier... En attendant, je vous confierai de la correspondance, vous recevrez des clients, vous m'accompagnerez à la Bourse... Que je vous regarde mieux... Bien! Vous avez le type sérieux, ça ira...

Gonzague, dans une autre disposition d'esprit, n'eût pas manqué de remarquer le caractère un peu vague de ce programme. Mais il sortait de journées si mornes que le fait seul d'avoir enfin une occupation quelconque et de gagner deux ou trois cents francs par mois remplissait, pour le moment, toute son ambition. Gresteau lui fut tout de suite sympathique, par sa courtoisie, ses bonnes manières et son autorité dans sa profession. En quoi consistait cette profession? Gonzague essayait en vain de se la représenter. Il ignorait le

mécanisme des opérations de Bourse, même sous leur aspect le plus élémentaire. Mais il ne sentait pas, comme certains esprits, qu'il y resterait éternellement fermé. Au contraire, il avait vu de trop près le rôle de l'argent dans le cadre étroit de sa famille et en avait trop souffert déjà pour n'être pas tenté de l'étudier dans le vaste champ de la Bourse et des affaires. L'occasion s'offrait. Est-ce que sa destinée ne le poussait pas vtrs cette carrière, la seule d'ailleurs que les circonstances lui offrissent? Les abords n'en étaient pas désagréables, surtout après tant de privations. Gresteau l'invitait souvent à déjeuner et le traitait en secrétaire intime et en jeune homme d'avenir. Un jour même il lui dit :

— La Bourse a été bonne, voilà dix louis pour faire la fête.

De pareils traits eussent choqué Gonzague dans un autre milieu. Mais ici les rapports d'argent perdaient leur solennité. L'argent était âprement recherché, mais jeté aussitôt dans les affaires et dans le plaisir. On ne l'entourait pas- de ce respect superstitieux qui avait tant frappé Gonzague autrefois, dans ses tractations de famille, et qui restait une de ses impressions d'enfance les plus fortes. Ce fut pour lui une sorte de délivrance, et comme s'il échappait à un sortilège. Tous ces gens qui rôdaient autour de Gresteau et qui vivaient dans une corruption éléginte et le sans-gêne des mœurs, il les avait méprisés tant qu'il ne faisait que se les figurer. En les appro-

chant, il ne put se défendre d'une certaine bienveillance à leur égard, tant ils le changeaient d'atmosphère. A la Bourse, en y accompagnant le patron, il suivait d'un œil amusé tel personnage criant et gesticulant, demandait son nom, s'initiait peu à peu au cérémonial et au vocabulaire de l'endroit. Le soir, dans sa chambre, il lisait des manuels et s'exerçait à des calculs. A plusieurs reprises, Gresteau le félicita de son zèle et le renseigna sur des points qui lui demeuraient obscurs. Vers la fin de janvier, Gcnzague assista soudain à l'extraordinaire spectacle du krack. Depuis quelques jours, des bruits qui ne lui étaient pas perceptibles l'annonçaient, et il voyait Gresteau plus tendu qu'à l'ordinaire. Ce fut à l'heure du déjeuner que la nouvelle de l'effondrement des valeurs se répandit. Avant la grande explosion qui devait secouer Paris le lendemain, on devinait déjà dans les restaurants, les cafés, jusque sur les trottoirs du boulevard, les premiers éboulements. Gresteau se mettait à table quand un de ses grooms lui apporta une enveloppe qu'il décacheta vivement. Il sursauta, et son jeune secrétaire le vit avec stupeur sortir de sa réserve coutumière et prononcer des gros mots pour la première fois. Il murmura, tandis que ses dents claquaient: « Nom de...! Nom de...! pourvu qu'il ait eu le temps de vendre! » « Il », c'était l'associé. Une deuxième enveloppe transmise par un autre groom qui entra en courant le fit pâlir. Il l'ouvrit d'une main qui tremblait et souffla : « Ah! il a eu le

temps... » Se penchant vers Gonzague, il ajouta : « Cré nom! j'ai eu chaud!... Déjeunons... ))

Quatre personnes, à la table voisine, venaient de se lever précipitamment. En cinq minutes, le restaurant fut déserté, puis envahi par d'autres gens qui arrivaient de la Bourse et racontaient des histoires fantastiques, citaient des chiffres fabuleux de pertes. Il y avait déjà deux suicides, d'après les bruits. Au dehors, des rassemblements se formaient. Il fallut attendre la clôture pour avoir la certitude absolue du désastre. Le soir, les bureaux du Lansquenet ne désemplirent pas. Barjol collaborait avec ses camarades à des physionomies de Paris, ce genre de petits tableaux étant un des succès du journal. Ristouret, qui ne jouait plus à la Bourse que modérément, déclara que le krack ne lui coûterait presque rien et nomma deux confrères qui allaient sauter infailliblement. Anna Frédal glissa à l'oreille de son amant : « Tu sais, mon petit, je l'ai échappé belle... Sans Gresteau, qui m'avait conseillé de vendre il y a huit jours, j'étais frite! » Elle voulut souper avec lui, et ils emmenèrent Gonzague.

Quelques jours après, plusieurs scandales, consécutifs au krack, éclatèrent. Il y eut des perquisitions retentissantes chez des personnalités apparu tenant à la Haute Banque et on annonça des arrestations. Une vague terreur planait sur le monde des affaires. On eût dit que la vie parisienne avait brusquement changé de ton et qu'un voile descendait sur elle. Impression un peu factice qui ne

dura pas, mais qui correspondait cependant à une réalité; car les ruines innombrables qui résultèrent du krack créèrent dans la bourgeoisie moyenne, éprouvée durement, une amertume et des méfiances qui ne devaient plus la quitter. Elle eut là les premiers frissons des orages lointains qui menaçaient sa fortune.

Gonzague, cependant, malgré le dénoûment favorable de la crise en ce qui concernait son patron, remarquait chez celui-ci des préoccupations et des démarches inusitées. Il le surprit brûlant des papiers; un client de province pénétra de force dans son bureau et lui fit une scène terrible, dont les éclats parvinrent jusque dans l'escalier. Deux ou trois semaines s'écoulèrent, sans trop d'incidents. Gresteau reprenait ses habitudes de travail et paraissait sorti d'une passe difficile et secrète. Il se remit à recevoir des amis, comme par le passé, dans son appartement de garçon, où s'étaient données des fêtes célèbres. Un matin, il traitait des convives d'un choix délicat : Salandar, un des plus illustres financiers de l'époque; Ribois, l'ancien ministre; un écrivain notoire : de Salcède qui venait de gagner dans les tripots un million au baccara et avait blessé en huit jours deux adversaires en duel, beau garçon à mine fatiguée qui affichait ses maîtresses. Du côté des dames, une danseuse de l'Opéra que protégeait Salandar, et Ursule Volland qui avait passé l'âge où on la considérait comme une cocotte du temps de l'Empire. Anna Frédal était invitée de droit

et entraîna Barjol. Gresteau fit à son jeune secrétaire l'honneur de le faire asseoir au bout de la table, à côté de son ami. On commençait à peine de déjeuner lorsqu'un valet présenta une .carte au maître de la maison.

— Pour Monsieur.

— Qu'on ne me dérange pas, fit Gresteau. Mais, regardant la carte, il fronça les sourcils.

— Une seconde, vous permettez, mesdames...? C'est urgent!... Servez, servez! dit-il au domestique, je reviens à l'instant...

Il se hâta vers l'antichambre. Le visiteur avait déjà gagné le salon et attendait, debout devant la cheminée.

— Cher monsieur, dit-il à Gresteau, je suis chargé d'une mission qui m'est aussi désagréable qu'à vous... Voici un mandat d'amener qui m'a été transmis par le procureur de la République à la suite de diverses plaintes déposées contre vous... C'est fréquent en ce moment-ci... Vous seriez très aimable de vouloir bien me suivre... L'important est de ne pas causer d'esclandre.

Gresteau écoutait ces paroles à travers des bourdonnements d'oreilles. Il était rouge. Le commissaire de police craignit une congestion, comme il en avait vu plusieurs fois dans des circonstances semblables. Mais le boursier s'était repris, obscurément préparé à tout par l'instinct du risque professionnel.

— Vous suivre?... Mais pas immédiatement, j'espère...

— Si, monsieur, c'est la loi...

— Monsieur le commissaire de police... je vous prie... j'ai dix personnes à déjeuner... J'ai Salandar et Ribois...

— J'ai l'honneur de les connaître, observa courtoisement le commissaire de police... et je leur enverrai demain un mot de regret... mais je ne puis différer...

L'horreur de sa situation apparut alors à Gresteau.

— Je me doute bien des misérables qui ont déposé ces plaintes... Mais comment le juge d'instruction ne m'a-t-il pas convoqué... pour m'entendre... pour me permettre de me disculper...? c'est inouï!...

Le commissaire de police eut un geste évasif.

— C'est une affaire d'espèce, répondit-il. Le juge d'instruction est souverain... Dans votre pro-* fession, on arrête plutôt les gens à leur domicile..* lorsque les plaintes paraissent fondées.

— Je suis prêt à vous suivre, conclut Gresteau résigné... Mais ne me serait-il pas permis de prévenir mon secrétaire de l'incident... afin qu'il en informe mes convives, qui ne doivent plus savoir ce qui se passe?...

Sur un signe du commissaire de police, il agita une sonnette.

— Priez M. Gonzague de venir au salon...

— Mon cher, dit-il d'un air dégagé au jeune secrétaire, je suis obligé de m'absenter, excusez-» moi auprès de ces messieurs et de ces dames.. s

Je suis à vos ordres, monsieur le commissaire, ajouta-t-il après avoir demandé son pardessus et son chapeau.

— Parfait... Dans l'après-midi, vous enverrez chercher des vêtements et des objets de toilette.

Il serra la main de Gonzague et quitta le salon, précédé du commissaire de police.

— Vous n'avez pas compris? dit le valet de chambre à Gonzague stupéfait. On arrête monsieur. Il faut aller prévenir les personnes qui déjeunent et qui commencent à la trouver mauvaise.

Gonzague, hochant la tête, presque humilié de la commission, rentra dans la salle à manger.

— Eh bien? que se passe-t-il? dit Anna Frédal.

Gonzague dit simplement :

— M. Gresteau vous présente toutes ses excuses... Par suite, certainement, d'une erreur, il vient d'être arrêté... et il est sorti avec le commissaire de police.

Les convives reculèrent leur chaise pour se lever... Anna leur fit signe de rester assis et allant à Gonzague :

— On ne peut pas le voir?

— Non, madame, il n'est plus à la maison. Elle s'évanouit, on la porta dans la chambre

à coucher de Gresteau. Barjol et Gonzague l'y suivirent. Les convives achevèrent le repas sans une précipitation de mauvais goût. Ils ne parti-

rent qu'après s'être informés de la santé d'Anna Frédal, dont le malaise se dissipait. En reprenant ses sens, elle aperçut à ses côtés Gonzague et Barjol.

— Mes pauvres enfants, c'est épouvantable... mon plus vieil ami!... Pourvu encore qu'il n'ait fait rien de grave! s'écria-t-elle en se rappelant qu'elle lui avait confié ses fonds...

Et, très émue à cette pensée, elle pria les deux jeunes gens de la reconduire chez elle. Ses appréhensions ne tardèrent pas à se justifier. L'instruction révéla que Gresteau agissait légèrement avec l'argent de ses clients. L'ami de province, qui en était un, perdait aussi une très grosse somme et s'éloigna du jour au lendemain, rompant avec Anna Frédal, dont la situation fut compromise.

Barjol sentit le contre-coup de cet événement par le changement d'humeur de sa maîtresse devant une existence bouleversée en pleine sécurité, en plein luxe. La pauvreté de son amant désormais la choqua. Le plaisir qu'elle trouvait auprès de lui ne lui semblait plus maintenant une compensation suffisante de son désintéressement. Rien n'était plus capable de faire souffrir le jeune homme que ce sentiment, qu'elle n'eut pas besoin d'exprimer, que ses réticences et ses allusions trahissaient. Barjol fit alors le calcul de ce qui pourrait lui revenir un jour de sa famille et emprunta dix mille francs à un taux insolemment usuraire en contractant une assurance sur la vie. Il les offrit à Anna, qui les accepta.

— Mon pauvre ami, où allez-vous? dit Gonzague à ce sujet. Je suis épouvanté!... Faites attention!

— Evidemment, ça va être dur de rattraper tout ça avec de la littérature et des articles de journaux... Mais j'ai l'illusion exquise d'avoir Anna, à moi tout seul, pour quelque temps... Ça ne m'étonnerait pas, continua-t-il en souriant, que mon bonheur durât encore une huitaine de jours...

Et après un silence :

— Eh bien? et vous, qu'allez-vous devenir dans cette bagarre?

— Moi? fit Gonzague, la générosité de Gresteau m'a laissé de quoi vivre six semaines... Ça ne m'était jamais arrivé...

— Ce qui me plaît, c'est que vous prenez admirablement une catastrophe qui vous coûte votre place... Vous vous êtes vraiment transformé depuis quelques mois... Jadis vous eussiez mal supporté cette déception... La solitude vous avait noué...

— Et puis, vous oubliez le principal, dit Gonzague la main tendue vers Barjol... J'ai un ami.

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