EPILOGUE
Dans l'été de 1921, Gonzague invita le ménage Barjol et Sigismond à passer le mois de septembre dans la belle propriété qu'il avait achetée après la guerre, aux environs de Fontainebleau. Un après-midi, pendant que les dames faisaient une promenade en auto, ils se trouvèrent réunis tous les trois sur la terrasse. On avait d'assez mauvaises nouvelles de d'Antrague, tordu par des rhumatismes et retiré en Franche-Comté avec sa femme. Celle-ci, de mondaine effrénée, s'était soudain transformée en garde-malade. Réconciliée avec sa famille, reprise par les servitudes prc vinciales, elle vivait du souvenir de ces brillante années où elle croyait avoir connu toutes les rc vanches.
— De vingt à cinquante ans, dit Sigismond, d'Antrague a été, à mon avis, malgré toutes les lacunes de son intelligence, un individu unique. C'était un homme qui, entre des mains qui auraient su l'employer, eût été capable de prouesses extraordinaires.
— C'est vrai, fit Gonzague, et d'autant plus curieux qu'il n'avait pas l'ombre d'initiative... Il fallait comme le sortir de lui-même, lui montrer du doigt une aventure, une conquête... lui suggérer l'audace... Alors, en effet, il devenait une espèce de héros... C'est un instrument magnifique qui se rouillait à Paris et dont personne n'a eu l'idée de se servir.
— Notre temps, reprit gravement Sigismond, qui avait maintenant une certaine tendance à la solennité, a été celui des forces perdues.
Un sourire de Barjol le rappela au sentiment des nuances.
— Je veux dire, continua-t-iî, qu'il lui a manqué, comme à nous, d'ailleurs, comme à toi, mon vieux... et tu n'ignores pas mon admiration pour ton talent... un courant favorable, un milieu qui (ne contrarie pas la personnalité.
Sigismond se campa, comme aux meilleurs moments de sa jeunesse, quand il essayait son éloquence entre amis. Avec le ventre un peu en avant, des pommettes roses entourées d'un collier de barbe légère et grisonnante, la voix toujours jeune, il ne fléchissait pas sous la soixantaine. S'adressant à Gonzague :
— Et toi-même... oui... toi, Gonzague, qui es celui de nous tous qui a le plus brillamment réussi, tu n'as pas plus que nous rempli toute ta carrière, tu n'as pas pu développer tout ce qu'il y avait en toi... Tu es riche, tu es à la tête d'une des grandes banques de Paris, tu es universellement considéré, et, en outre, tu es heureux.,. Mais tu n'as jamais eu l'occasion d'user de toute ton intelligence, de tous tes dons... Que veuxtu? Je trouve déplorable que des gens comme toi, et il n'y en a pas beaucoup d'ailleurs, ne puissent pas être appelés aux affaires dans la situation financière où nous pateaugeons!... Sais-tu une chose?
— Va!
— Eh bien! moi, qui ai conduit ma fortune comme vous savez, reprit-il en riant, j'ai plus de chance que toi d'être un jour ministre des finances!
— Je l'espère bien, dit Gonzague.
— Remarque que je serais peut-être un excellent ministre parce qu'au moins je te consulterais... Mes enfants, ajouta-t-il après un petit silence, je blague, mais, entre nous, il n'est pas impossible que je fasse partie d'un prochain cabinet... Je suis environné dans cette Chambre de sympathies que je ne soupçonnais pas... Oui... oui... On commence à comprendre mon scepticisme politique et à m'en savoir gré. Ce qui m'a fait tant de tort, au cours de huit législatures qui n'étaient occupées que par des luttes dç parti, se tourne aujour-
d'hui en ma faveur auprès des nouveaux venus dont les opinions sont aussi vagues que le sont restées les miennes... Car je peux dire hardiment qu'en quarante ans aucun programme politique ne m'a complètement satisfait... Et, si je n'ai pas toujours été de l'opposition, il y a toujours eu en moi une opposition intérieure aux idées mêmes que j'avais l'air de soutenir... C'est ce qui explique parfaitement que je ne sois arrivé à rien... Mais aussi je me sens aujourd'hui de plain-pied avec ces jeunes députés qui se cherchent des convictions et qui méprisent celles de leurs aînés... Passou a dit de moi que j'étais un raté de la politique... Ça ne m'empêchera pas d'être ministre avant qu'il ne ie redevienne.
— Les gens qui ont manqué leur ambition du premier coup, observa Barjol, ont souvent de très belles fins d'existence. On manque sa vie et on réussit sa mort... Je me vois très bien membre de l'Institut vers soixante-quinze ans, et vous ne vous imaginez pas la considération qu'ont pour moi certains jeunes écrivains simplement parce que je ne suis pas décoré.
— Ce qui est une honte! s'écria Sigismond... et je réparerai cette injustice!
Barjol se mit à rire sans l'ombre d'amertume et serra la main de Sigismond pour le remercier de cette attention délicate.
— Je crois, en effet, dit Gonzague, que les gens de nos âges dont l'esprit aura su rester indé-
pendant ne seront pas en mauvaise posture devan; la génération actuelle.
— Et cela, dit Sigismond, parce que la vie nous ayant été assez dure, nous n'avons pas à la bouche ces louanges continuelles du passé qui irritent les êtres jeunes... surtout ceux de maintenant, trempés dans la guerre, ou qui débutent dans son sillage... Je le constate à la Chambre... toi, BarjoL dans les milieux littéraires... Ils ont horreur qu'on leur propose des modèles et des exemples dans le passé... Car ils s'imaginent, et peut-être n'ont-ils pas tout à fait tort, vivre à une époque unique qui leur appartient en propre et où les anciens n'ont plus rien à faire...
— C'est ce qui donne en ce moment la sensation, reprit Barjol, qu'une génération est en train de sauter à la gorge de l'autre... Tenez, mon fils qui n'a fait pourtant que la dernière année de campagne, m'est revenu assez profondément transformé... beaucoup moins sociable, si je puis dire...
— Oui, fit Gonzague, je crois que les jeunes gens garderont quelque temps encore leur tenue de combat... En ce qui me concerne, ils me plaisent beaucoup par les qualités qui précisément nous firent défaut... Quand votre fils est venu l'autre jour, sur votre conseil, m'annoncer qu'il abandonnait la médecine et me demander une place à la banque, je n'ai pu m'empêcher de sourire à de vieux souvenirs... Il me semblait assister à la réplique d'une de mes aventures de jeunesse... Je me rappelais des démarches analogues, mais avec
quel air gauche et inquiet je les faisais! Avec quelle méfiance dans le résultat!...
— Sais-tu, Sigismond, que mon gamin, à moins de vingt-cinq ans, va gagner deux mille francs par mois, chez Gonzague, et qu'il trouve ça tout naturel?
— Je dois dire, en efTet, fit Gonzague, qu'il m'a remercié très gentiment, mais qu'il n'a manifesté aucune surprise... Il avait une crânerie charmante, et je songeais à mon ahurissement si l'on m'avait fait jadis une proposition pareille!
Sigismond répohdit:
— Je suis enchanté pour ma part que ces gaillards-là n'aient pas cette superstition de l'argent dans laquelle nos familles nous ont élevés... Ils l'aiment beaucoup plus que nous, mais ne lui témoignent aucun respect... Ils le brutalisent, le foulent aux pieds... et, quand il résiste, le prennent d'assaut... Nous, nous lui faisions la cour comme à une femme...
— Ce changement, reprit Gonzague, est très explicable... L'argent, ou plutôt ce que nous appelons l'argent, s'est tellement multiplié que tout le monde a pu se familiariser avec lui... On l'a tiré du mystère et de l'ombre où nos pères le tenaient enveloppé... Le voile qui le cachait aux yeux de la foule est tombé brusquement, et on a vu que c'était quelque chose d'informe et d'impossible à définir... qui se faisait avec du papier, du fer-blanc ou du zinc, et qui ne présentait avec les métaux précieux que des rapports convention-
nels et perpétuellement changeants. La magie de l'or s'est évanouie dès qu'on s'est mis à compter par milliards... comme s'écroulerait le prestige d'un dieu qui se mêlerait aux hommes sur les places publiques, et la curée a commencé...
— C'est assez analogue, dit Sigismond, à ce qui se passait lorsque des grands seigneurs, de leurs fenêtres, jetaient au peuple de la menue monnaie.
Gonzague, qui ne se contentait pas de métaphores, ajouta en souriant:
— Je ne vous donne pas ces explications pour définitives, et j'emploie d" autres raisonnements quand je discute avec des financiers... Mais il est certain que le plus grand risque de la société est peut-être qu'il lui faudra trouver une autre définition de l'argent...
— Et y habituer nos esprits, fit Barjol.
— Cela revient à dire, observa Sigismond, que nous allons être obligés, à partir de maintenant, de vivre à une température plus élevée... La question est de savoir si nos organes y résisteront.
— Les tiens, ce n'est pas sûr, mais je te garantis que mon fils s'est mis immédiatement et sans le moindre effort à la température du milieu.
— En somme, conclut Sigismond, les difficultés ne cesseront que le jour où nous en aurons pris l'habitude.
Après un instant de silence et quelques pas sur la terrasse, Gonzague poursuivit:
— Je cherche souvent à comparer les difficul-
tés que nous avons rencontrées à nos débuts avec celles où vont se heurter les jeunes gens... Elles me paraissent de nature très différente, par le fait justement de l'explosion qui a suivi la guerre et qui a tout surchauffé... Nos difficultés à nous ont été, il me semble, plus sourdes, comme ces douleurs qui, pour n'être pas lancinantes, ne vous en rendent pas moins la vie insupportable... Je ne crois pas qu'un jeune homme d'aujourd'hui qui débute dans la politique, dans la littérature, dans les affaires, ait à subir les mêmes humiliations obscures qui, à de certaines heures, ont failli nous déprimer; mais il essuiera la brutalité des caractères, une insolence plus grossière, et il subira plus que nous encore l'inégalité des conditions... Il va se trouver pendant quelques années dans un sauvequi-peut général où l'on piétinera sans scrupule les plus faibles... Puis peu à peu la cohue et la bagarre s'écouleront à la façon d'un flot qui se retire, et qui sait si on ne reverra pas alors des gens comme nous?
— Vous avez raison, mon cher, dit Barjol. Je ne suis pas du tout convaincu que nous entrions dans un monde nouveau, quoi qu'en pense Sigismond parce qu'il va être ministre...
— Gonzague, remarqua celui-ci, vient de nous dire le contraire à propos de la valeur de l'ar* gent!...
— Je n'ai pas dit que cette crise amènerait une transformation complète de la société... Il est vrai que l'argent devient de plus en plus une con-
vention et une mesure, puisque sa réalité s'est dispersée dans les milliards... Mais toute convention est révocable et toute mesure est une affaire de proportions. Dès que nos regards se seront accoutumés aux nouvelles, il est possible qu'elles ne nous choquent plus.
— Nos petits enfants ne les distingueront même pas... Et je ne serais pas étonné que mon fils demandât, l'année prochaine, une augmentation à Gonzague, comme je le faisais à son âge lorsque je gagnais deux cents francs par mois à l'Informé.
— Ainsi tout recommencerait, dit Gonzague.
— Alors, s'écria Sigismond, la guerre ne serait, à votre avis, qu'un énorme accident dont nous sortirions les un-s et les autres plus ou moins éclopés, voilà tout! Jamais vous ne me ferez accepter ça, vous entendez, jamais!...
— Ne t'emballe pas, fit Barjol... Nous ne sommes pas à la Chambre... Nous sommes entre gens d'une certaine expérience et qui essayons de nous reconnaître au milieu de ce chaos... Pour moi, à la distance où nous nous trouvons déjà de la guerre et en écartant les considérations sur lesquelles nous sommes tous d'accord, je reste frappé d'un phénomène qui est, à mon sens, la cause principale de la bousculade actuelle...
— Et ce phénomène, c'est...?
— C'est l'arrêt instantané qui se produisit, devant le danger commun, de tout l'élan de la vie moyenne et coutumière et qui fut une entorse à
l'égoïsme; et les choses se passent comme si l'on se mettait à dépenser d'un seul coup tout un arriéré d'égoïsme et de passions qu'on aurait mis de côté pendant quatre ans... Quand les gens de notre âge sont choqués aujourd'hui par l'âpreté universelle, le manque de générosité et de goût, et un mercantilisme effréné, ils ne doivent donc les attribuer qu'à des causes accidentelles... Chez les hommes et les femmes, les caractères et la sensualité exaspérés retrouveront peu à peu la normale, et la société son niveau, qu'une compression excessive leur avait fait perdre. C'est ce qui me fait dire, mon vieux Sigismond, que je ne crois pas à une humanité nouvelle... et je suis persuadé que, si nous vivons encore dix ans, nous terminerons notre existence au milieu de gens qui ne seront pas très différents de nous, comme le disait Gonzague tout à l'heure.
La journée finissait. Les trois amis s'avancèrent au-devant de l'auto qui ramenait les dames de la promenade. Deux jeunes filles de. seize à dix-huit ans sautèrent, en riant, les marchepieds, et coururent embrasser Gonzague.
— Mon vieux, dit Sigismond à Barjol, il y aurait beaucoup à te répondre... Nous reprendrons cette conversation après dîner.
— Quand tu voudras, reprit Barjol... Rien ne presse, nous avons le temps.