GONZAGUE
Salandar venait de mourir. Il laissait toute sa fortune à Claire et la direction de la Banque à Gonzague. Dans la vie de celui-ci, c'était le passage brillant et dangereux. La maison Salandar, ainsi qu'on l'appelait, avait subi depuis trente ans, sans en être ébranlée, les remous de la politique et des affaires. Son chef avait le genre de prestige de ces hommes puissants et secrets, rarement mêlés à la conversation quotidienne de Paris, mais dont le nom, dès qu'il est prononcé, rend soudain les gens attentifs. A sa mort, il y eut d'abord une certaine inquiétude sur les destinées de la banque. La rumeur se répandit qu'on ne trouverait personne ayant l'autorité et la prudence nécessaires pour conduire des opérations de cette taille. La vieille maison Salandar allait donc fatalement péricliter. Pourtant, quand on apprit dans le monde de la finance que c'était Gonzague qui prenait cette rude succession, les avis furent par-
tagés. Des rivaux propagèrent immédiatement des bruits calomnieux sur le nouveau directeur, dont la fortune, disaient-ils, était due à de louches intrigues de femmes; d'autres haussaient les épaules qu'on eût confié un pareil poste à un personnage presque inconnu à Paris; quelques-uns se réservèrent. Le gouverneur de la Banque de France, consulté, déclara cependant : <( Il était impossible de faire un meilleur choix. » Ce mot, qui révélait le travail discret de Gonzague, rétablit l'équilibre en sa faveur. D'ailleurs, il n'ignorait pas que, dans la plupart des carrières et dans celles surtout qui n'ont ni statut ni cadre fixes, comme la politique, la littérature, les affaires, la calomnie est une grande épreuve. Elle est une sorte d'examen mystérieux et sévère que vous fait passer l'opinion publique pour savoir si vous êtes digne de ses faveurs.
Gonzague avait eu, à un certain moment, l'intuition de la réussite et, dès lors, sa vie était devenue une préparation méthodique au succès, défini par la possession intelligente de l'argent. Là était sa borne volontaire et sa force. Il n'avait observé profondément les caractères et les passions que dans les modifications que l'argent leur fait subir. Mais alors il maniait les vanités, les amours-propres et les égoïsmes avec une subtilité extraordinaire, reconnaissant lui-même quelquefois qu'il y apportait un peu de bassesse, que la maîtrise n'excusait pas. Ainsi il n'y avait qu'à regarder Gonzague, dans un salon, serrant une main,
échangeant un sourire, pour deviner la qualité de son interlocuteur. C'était un miracle de proportion et de mesure. Mais l'ironie qui pouvait se dégager de cette observation était accessible à fort peu de personnes. Gonzague passait donc pour un grand connaisseur des hommes, et c'est dans cette atmosphère sympathique qui se forme sur le boulevard autour du fait accompli qu'il devint le chef de l'illustre maison Salandar.
Ses meilleurs amis, même Barjol, ne purent le prendre en flagrant délit d'orgueil. Ce ne fut qu'auprès d'Andrée qu'il goûta son triomphe. Dans le petit logement qu'elle habitait et qu'elle ornait peu à peu, tout était composé pour lui. Andrée savait aujourd'hui quelle place exactement lui était réservée dans l'existence de son ami; et elle s'en contentait sans effort. Parfois même, elle se demandait, en rêvant, si elle ne possédait pas la meilleure part de Gonzague, ce qu'il avait de plus spontané et de plus jeune. Certes, elle le sentait pleinement heureux dans son ménage, adoré de sa femme, fier des deux enfants qu'elle lui avait donnés; mais, loin d'être jalouse de ce bonheur, elle se plaisait à l'analyser devant lui de façon à le lui rendre plus sensible encore. Car elle était bien sûre maintenant d'apporter à Gonzague, par la science qu'elle avait de tout son être physique et moral, quelque chose d'intime et de subtil qu'il ne trouverait chez aucune autre femme. A elle, il pouvait tout dire, tout avouer, depuis ses humiliations jusqu'à ses colères»
et jusqu'à une action honteuse s'il eût été capable de la commettre. Pour Gonzague, qui ne laissait jamais apercevoir, même à sa femme, les replis profonds de son caractère, il y avait dans cette soumission totale d'Andrée une espèce de sécurité mystique. Quel contraste entre son surmenage quotidien et les libres heures qu'il passait avec le tendre témoin de sa vie! Cette atmosphère de petite existence le reposait d'un luxe qui lui était échu soudainement et dont il refusait de jouir à la façon grossière d'un parvenu. II y détendait son langage et y déposait le masque des affaires. Il était là comme en villégiature de cœur et d'esprit. Un jour, il apporta à Andrée dix billets de mille francs, en lui disant :
— Mets ça de côté... Nous avons réalisé de gros bénéfices ces temps-ci, je veux que tu en profites.
Elle accepta, ne doutant pas de la joie qu'il avait à les lui offrir ni de la qualité de cette joie.
— Quand on pense que te voilà riche!... fitelle en l'embrassant. Il n'y a que toi et moi qui sachions ce que ça a d'extravagant... Peut-être même n'y a-t-il que moi, ajouta-t-elle avec un sourire.
Elle reprit :
— Tu n'es pas un peu étonné de temps en temps?
— Non, répondit-il en riant, parce que l'argent a ceci de particulier qu'il ne prend toute son importance dans l'esprit que quand on en man-
que... Il est comme la santé qui vous semble l'état normal dès qu'on se porte bien.
— J'avais toujours senti, dit-elle, que tu dépassais tous tes camarades et que tu arriverais le premier.
Il devint sérieux :
— Il n'y a aucune comparaison entre ma carrière et celle d'un homme comme Barjol... ou comme Sigismond... qui ont une grande valeur, mais qui sont restés toute la vie entravés dans les soucis d'argent de leur jeunesse et qui n'ont jamais pu s'en libérer...
— Toi, tu as su en gagner, de l'argent, voilà la différence.
— Eux, ne l'ont pas cherché, et tout est là. Us ont simplement demandé de quoi vivre à une profession... tandis que moi, qui n'en avais plus, j'ai poursuivi l'argent directement... et on dirait qu'il se donne plus volontiers à ceux qui l'aiment pour lui-même qu'à ceux qui essaient de l'attirer par le travail. Pour réussir dans un métier et y faire une fortune, il faut, outre le talent, de la chance... Au contraire, quand votre métier c'est l'argent, il ne faut que de l'application et du calcul... C'est d'ailleurs assez triste à dire... Oh! devant toi, je ne fais pas le malin... Mais je ne me livre pas à ces réflexions devant les clients.
C'était un incomparable service que lui rendait Andrée en éveiKant sa sincérité. Elle contribuait par là à maintenir en lui ce qu'il y avait de vibrant et d'original; elle entretenait sa cons-
cience. Sans ce contrôle, il fût peut-être devenu un type banal d'homme arrivé, tel que Paris en fabrique de nos jours, à tant d'exemplaires : équilibrés et complaisants, sachant fondre subtilement leur intérêt dans l'intérêt d'autrui et faisant miroiter leur égoïsme pour égarer les regards.
Avec des dispositions analogues, Gonzague avait pourtant une autre trempe, d'autres ressources et aussi une vie plus haute. Il ne s'était pas laissé emprisonner dans un mariage riche; et il n'était pas qu'un époux aimé, mais encore un chef indépendant.
Il crut régler équitablement un petit drame conjugal qu'il avait prévu depuis longtemps. Un soir, en rentrant, il trouva sa femme sanglotant dans les bras de Mme Salandar. A un coup d'ceil de celle-ci, il devina, car elle l'avait averti quelques jours auparavant des soupçons de Claire, harcelée de lettres anonymes qui donnaient l'adresse d'une maîtresse et les heures où il se rendait chez elle. Il était évident que Claire, par un moyen ou par un autre, venait d'acquérir une certitude. « Situation absurde, songea Gonzague, et qui doit être tranchée hardiment. » Il s'avança :
— Oui, je comprends, dit-il à sa femme... On t'a raconté quelque histoire, mais moi je vais te dire la vérité, la simple vérité... En effet, je n'ai pas abandonné des relations de camaraderie avec une vieille amie à moi...
Et il insista en tournant d'une main légère le visage de Claire vers lui :
— Une vieille amie... âgée... plus âgée que moi, qui me demande des conseils dans les difficultés qu'elle a avec sa famille et à qui je rends visite à l'occasion... par habitude... Tiens! si ie ne te voyais pas en larmes, ma pauvre chérie, je sourirais de ton erreur!
— J'étais bien sûre qu'elle se trompait, fit Mme Salandar.
Gonzague n'avait aucun remords de flétrir Andrée devant sa femme, pour se disculper, car, à ce moment-là même, un jeu pervers de son imagination lui représentait une chair brune et mûrie, la flamme inépuisable des yeux et Jes cheveux s'abattant sur les épaules nues.
Claire ne répondit pas, trop palpitante encore pour subir l'influence de son mari. Gonzague continua en s'adressant à Mme Salandar :
— Oh! évidemment, j'aurais très bien pu ne pas cacher à Claire cette situation, mais elle avait si peu de conséquences, elle se réglait par des sacrifices si insignifiants pour moi, que je vous avoue que je n'y ai pas songé... M. Salandar était au courant et ne m'a jamais adressé une observation... Figurez-vous, chère madame, que j'ai rencontré cette amie à vingt-deux ou vingt-trois ans et que je n'en ai pas loin de cinquante... Je suis resté des années sans la voir, elle n'habitait même pas Paris... Elle a divorcé et s'est mise à donner des leçons... gagnant parfaitement sa vie sans que je lui vinsse en aide... Je l'apercevais par-ci, parlà, voilà tout... Lorsqu'elle n'a plus trouvé suffi-
samment d'élèves pour vivre, je lui ai fait une petite pension, que je lui continue... Alors, je vous le demande à vous et je m'incline d'avance devant votre réponse : est-ce que j'ai commis un grand crime en ne révélant pas à Claire ces charges o'ur passé qui ne pèse vraiment pas d'un poids bien lourd sur le présent?
Il parlait de sa voix douce qui, à la fin de chaque phrase, s'affermissait et dont l'accent avait une autorité indéfinissable. Mme Salandar fit un signe à Claire qui écoutait, debout et troublée, comme si elle commençait à se sentir en faute d'avoir soupçonné son mari. Elle éprouvait cet exquis sentiment de pudeur de l'honnête femme qui craint de montrer trop de passion. Qui mieux que Gonzague était capable de se jouer parmi ces nuances délicates? Il en profita immédiatement pour questionner Claire sur un ton d'affectueux reproche :
— Voyons... c'est une lettre anonyme?
— Oui, répondit celle-ci en rougissant.
— Et... alors... tu as vérifié?
Il entendit à peine le « oui ».
— Toi-même? poursuivit-il gaiement, cette fois-ci... et pour étouffer définitivement en elle le soupçon. Tu m'as guetté?... En te dissimulant dans une voiture? Oh!
Elle ne put retenir, elle aussi, un sourire qui permit à Mme Salandar de s'éloigner.
Gonzague venait de marquer son ménage du sceau de sa volonté. Pendant trois semaines, il
ne revit pas Andrée, puis il reprit ses habitudes, débarrassé de toute préoccupation; et il n'informa point son amie de cette scène afin de ne pas s'en exagérer à lui-même la gravité.
Tout, autour de lui, prenait ces formes élastiques qui repoussent le drame. L'expérience lui avait enseigné l'art de se réconcilier avec un adversaire, de s'associer à un rival, de ne pas humilier les petites gens, de ne pas froisser les plus minces intérêt. Il dédaignait cette sensation de revanche sur les misères passées qui est une des tares du succès. Ses relations s'étendaient par une marche aisée et insensible. Il connaissait le personnel politique mieux que Sigismond; il était invité à des dîners officiels, et le ministre des finances le recevait familièrement. Partout il laissait l'impression d'un individu plein de forces .cachées et qu'il fallait avoir pour ami. C'était sa générosité surtout qu'on vantait et qui lui faisait une espèce d'illustration. On finit même par l'exagérer, ce qui arrive pour la vertu comme pour le vice et pour l'éloge autant que pour le dénigrement. A Paris, dans tous les ordres de faits, l'opinion procède par avalanches. Gonzague tenait admirablement tête à sa réputation. D'abord, il était vraiment généreux : de toutes les manières, dans l'ombre des malheurs discrets, des secours continuels apportés à des pauvres diables, et aussi avec ostentation quand cela lui semblait nécessaire. Mais la bonté chez lui était plutôt un exercice de la raison que du cœur, le conseil de son
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expérience plus qu'un élan vers le bien. On pouvait dire qu'il était charitable par goût de l'ordre plus que par amour de l'humanité. Pourtant, audessus de ses sympathies apparentes et dont il n'ignorait pas la banalité, il plaçait son affection pour ses amis de jeunesse. Il avait suivi leur carrière d'un œil souvent inquiet et ému. Que n'eût-il pas fait pour Barjol surtout, s'il n'avait pas craint de rencontrer sa fierté? Fierté ironique et parfumée seulement d'amertume. Gonzague n'ignorait pas les causes de son échec dans les lettres comme de celui de Sigismond dans la politique. Il les avait dites à Andrée. Il en connaissait d'autres plus profondes. Ce n'étaient ni le désordre, ni la paresse des ratés d'autrefois, mais la difficulté initiale de se mettre au pas et de le suivre, dans des carrières qui comportent de moins en moins la marche isolée. Ni Sigismond ni Barjol ne pouvaient plus désormais rejoindre le groupe avec lequel ils auraient dû partir et qui était trop loin sur la route.
Barjol s'était résigné à cette pauvreté parisienne des milieux brillants, où la dignité sombre bientôt si elle ne s'exalte jusqu'à la noblesse.. Ceci fut le cas de Barjol et de Marthe. L'un travaillait dix heures par jour à des besognes littéraires qui ne montraient que les reflets de son talent. Parfois une étude, un essai dans une revue lui valait un succès dans des coteries étroites et faisait murmurer son nom. Il n'en tirait que ce minimum d'orgueil sans lequel l'effort devient trop
morne et se relâche fatalement. Marthe répartissait de faibles sommes d'argent entre les besoins du ménage et l'éducation de son fils, qui avait alors douze ans et qui était un petit être studieux et tendre. Elle régnait sur la maison par sa prévoyance. Chaque jour, elle mettait dans un tiroir la monnaie qui devait former au bout de trois mois le montant du terme, ne voulant pas exposer cette échéance au hasard de leurs ressources, qui n'avaient pas une régularité suffisante. Elle laissait Barjol sourire de cette manie. Lui n'avait senti qu'un instant, vers la quarantaine, la déception générale de sa vie. Elle s'était maintenant comme effacée sous les pas, et il n'en distinguait plus les traces. D'ailleurs, les rêves d'ambition ne l'avaient jamais saisi tout entier, car, à mesure qu'ils se formaient en lui, des événements imprévus les dissipaient. Ainsi ils n'avaient pas le temps de lui imposer leur obsession. La présence d'une femme de la nature de Marthe, qui le ramenait sans cesse à la surface moyenne de la vie, finissait par le ranger à une discipline extérieure qu'il acceptait sans révolte. Il ne jouissait du sentiment de sa valeur qu'à de rares heures de solitude, en se promenant, en allant à la revue ou au bureau de quelque journal porter de la copie, en comparant sa pensée à sa besogne.
Une de ses meilleures surprises fut de recevoir un matin une lettre de Carboin, le directeur de théâtre, le priant de passer l'après-midi dans son cabinet. Il se rappela avoir confié jadis, quand il
était encore à l'Informé, une espèce de drame philosophique à un auteur dramatique connu qui lui avait vaguement promis de l'arranger en vue de la scène.
— Est-ce que ce serait pour ça? dit Barjol à Marthe.
— Evidemment, reprit celle-ci. Pourquoi ça serait-il ?
— Ce qui m'étonne, c'est que Bouliran ne m'ait pas prévenu... Bouliran, c'est l'auteur qui a mon manuscrit.
— Eh bien! Bouliran a dû le faire lire à ce directeur, qui l'aura trouvé très bien... A mon avis, c'est ce qui s'est passé... Ne sois pas en retard au rendez-vous, au moins!...
— Sois tranquille! fit-il en riant.
Marthe ne se trompait pas, et c'est ce qui s'était passé, en effet, Barjol arriva au théâtre à l'heure indiquée, tendit sa carte à un garçon qui pénétra dans le cabinet directorial. Quelques minutes après, Barjol fut introduit. Il se trouva en présence d'un homme d'une soixantaine d'années, qui, avec des vêtements élégants et larges, et de courts favoris blancs, lui rappela tout de suite Bridel. La voix avait certaines intonations du tenancier et les gestes la même politesse ronde.
— Asseyez-vous, Barjol, dit-il du ton indulgent d'un juge qui n'aurait à reprocher au prévenu que des peccadilles... Savez-vous que je vous connais depuis longtemps? Car je suis un vieux boulevardier... J'apprécie vos articles, et
je viens de lire votre manuscrit que rn'a remis Bouliran en me demandant ce qu'on pouvait en faire...
Barjol s'inclina, en manière de remerciement d'une pareille faveur.
— Je commence par vous dire franchement, continua Carboin, qu'il est impossible d'avoir moins que vous le sens du théâtre... A ce degré même, ça a quelque chose d'incroyable.
Mais il se hâta d'ajouter :
— Ne prenez pas ce que je vous dis en mauvaise part... Vous allez voir que j'ai les meilleures intentions et que vous ne vous repentirez pas d'être venu... Ah! Ah! si on m'avait dit, il y a seulement dix ans, que je jouerais une histoire de ce genre!... Car je vais la jouer, vous entendez!
— Vraiment? s'écria Barjol.
— Oui, oui... parfaitement... Je vais la jouer à la première des matinées modernes que je suis en train d'organiser... Et je leur ferai voir que je suis aussi aussi capable qu'eux de monter des pièces injouables!...
Eux, c'était la nouvelle école d'auteurs dramatiques et les critiques qui les encourageaient, et les directeurs de théâtre qui représentaient leurs œuvres. Carboin arpentait à grands pas son cabinet, haussant les épaules à chaque mot, et de temps en temps se tournait vers Barjol avec un sourire, comme pour lui bien montrer qu'rl ne le rendait pas responsable personnellement de cet état de choses.
— Cela ne s'adresse pas à vous, mon cher, si votre pièce ne tient pas debout, pas en tant que pièce de théâtre, elle contient des réflexions admirables et un caractère de premier ordre... celui de l'homme. Le rôle de la femme n'existe pas... et je serai obligé d'y faire débuter une petite fille qui vient d'être refusée au Conservatoire... Ça ne fait rien, ne vous occupez pas de ça... Elle aura un très grand succès et vous aussi peut-être... On ne sait plus avec le public des générales... En tout cas, dites-vous bien ceci, Barjol, c'est que mettre en scène une pièce comme la vôtre, c'est un tour de force... et je crois même que c'est cela qui me tente!...
— Je m'imaginais, fit timidement Barjol, que Bouliran avait fait des coupures... Il devait aussi modifier le dénouement...
Ici Carboin se fâcha contre Bouliran.
— Je ne veux pas que cet animal touche à ton dénouement, qui est logique avec l'incohérence de ton sujet!... Bouliran n'est qu'un vaudevilliste dont je joue chaque année. une pièce avec un succès énorme, ce n'est pas un lettré comme toi... Il abîmerait ton œuvre en voulant y introduire des éléments dramatiques qu'elle ne comporte pas...
Barjol était surpris de ce bon sens, mélangé à des réflexions falotes, et qui avait l'air, à chaque instant, de tomber dans un trou. Il ne l'était pas moins d'être tutoyé, au hasard des phrases, par un homme qu'il voyait pour la première fois. Mais
il se disait: « N'oublions pas que nous sommes dans des décors de théâtre et non dans la vie réelle. » Il n'eût pas été autrement étonné que Carboin disparût soudain dans une trappe.
— Mon cher, je mets votre pièce en répétitions demain. Laissez-moi la distribuer à mon goût... et surtout ne venez pas à la lecture, que je fera: moi-même aux artistes. L'effet sera désastreux, et il vous découragerait.
Sur la porte, il dit à Barjol, en le reconduisant avec des façons d'homme du monde:
— Cher monsieur, je suis enchanté d'avoir fait votre connaissance.
Barjol n'alla guère aux répétitions, que Bouliran suivit au contraire, en camarade et en protecteur, laissant circuler dans les bureaux de rédaction que la pièce avait été mise au point par un des maîtres du théâtre. Le soir de la répétition générale, Gonzague et Sigismond étaient émus; l'un comprenait le profit que son ami pouvait tirer d'un succès littéraire; l'autre frémissait du danger que lui semblait courir Barjol et s'apprêtait à voler à son secours par des procédés sur lesquels il n'était pas fixé. Le comte et la comtesse d'Antrague occupaient une loge avec la femme de Gonzague, celui-ci ayant préféré rejoindre Sigismond à l'orchestre. Marthe s'était réfugiée dans le fond de la baignoire de Carboin, qui lui disait: « Ça ira très bien! »
— Où est donc mon mari? demanda-t-elîe quand le rideau se leva.
— Dans les coulisses, chère madame. Je n'ai jamais vu un auteur si calme.
La pièce de Barjol eut le genre de succès qu'avaient, à cette époque, les œuvres qui ne paraissaient pas destinées au théâtre. Les conditions anormales où on les représentait prévenaient en leur faveur la portion indulgente du public des répétitions générales; la portion attentive et sévère y soulignait tout ce qui contrastait avec les anciennes formules. Cette société qui tournait sur elle-même plutôt qu'elle n'avançait, et qui ne se sentait pas de guides, trouvait son plaisir, au théâtre comme partout, dans la dissonnance et l'inachevé.
A mesure que se déroulaient les trois actes de Barjol, des groupes de jeunes gens applaudissaient, en connaisseurs, les morceaux de philosophie dont la pièce était encombrée. Grâce à ces manifestations, la salle supportait d'assez longs moments d'ennui et, à la fin du spectacle, Carboin dit à Marthe:
— C'est un très joli succès. Votre mari aura une bonne presse.
Après la petite cérémonie des félicitations, Barjol rentra chez lui avec sa femme. Il n'était pas devenu assez auteur dramatique pour croire que son nom, jeté à la salle par le principal interprète, allait voler le lendemain sur toutes les bouches. Il lui parut cependant que cette soirée donnerait une légère secousse à sa notoriété endormie.
— N'est-ce pas que c'est un succès, mon chéri? interrogea Marthe.
— Oui, répondit-il, c'est un succès, ou du moins ça en serait un pour moi si je devais continuer à faire du théâtre. Mais comme je n'en ai pas l'intention, ce n'est qu'un amusement.
— En effet, fit-elle naïvement, je ne crois pas que le théâtre soit ton affaire. Ce qu'il y a d'heureux là-dedans, c'est que les journaux vont dire du bien de toi et que ça consolidera ta situation... Va! les gens finiront bien par s'apercevoir que tu as du talent.
Ce fut exactement ce que lui dit Gonzague en termes plus nuancés et ce qu'il pensait lui-même. La presse se montra très élogieuse. Plusieurs critiques citèrent son étude sur le stoïcisme, et l'un d'eux parla de lui comme d'un écrivain original et pénétrant qui aurait son heure. Quant à Sigismond, il ne cachait pas son enthousiasme. Il admirait non seulement le talent de Barjol, mais la dignité avec laquelle il supportait une vie médiocre, lui qui n'avait jamais su se décider ni pour la discipline ni pour l'indépendance. Il enviait à son ami cette résignation philosophique qui n'empêchait pas l'ardeur au travail, la sérénité dans les pires tracas, et un dédain des hommes qu'il savait conserver intact. Le temps créait des affinités nouvelles entre les quatre amis. Le ménage d'Antrague fréquentait assidûment les Gonzague. Sigismond préférait l'intérieur des Barjol, où il était accueilli maintenant en hôte
fraternel. Son caractère plaisait à Marthe, qui aimait beaucoup aussi les autres amis de Barjol, mais les jugeait trop haut pour elle.
Sigismond était à présent le plus ancien député de son département. Elu en 1885, à la dernière expérience du scrutin de liste, il représentait son arrondissement depuis près de vingt-cinq ans. il se trouvait donc être un des rares parlementaires qui n'eussent pas été submergés par les événements à travers tant de législatures. Il avait parmi ses collègues une réputation de député besogneux et intègre, très bon garçon et jovial, mais sur qui on ne pouvait pas compter. On l'avait vu voter tour à tour avec toutes les fractions du parti républicain, suivant les questions, sans que ses électeurs eussent cessé de lui rester fidèles. Cette faveur constante du suffrage universel finissait par lui donner sinon une situation, du moins une patine. Quand il montait à la tribune, on l'écoutait. Il était arrivé à parler familièrement, très à son aise, et il ne lui manquait qu'une conviction apparente pour avoir de l'autorité. Ses succès oratoires n'étaient jamais éclatants parce qu'aucun parti ne le sentait à son service. On disait : « Il n'a pas d'ambition, mais c'est quelqu'un. )> La vérité, c'est qu'il n'était qu'un ambitieux de jeunesse, et que son ambition aux ailes trop faibles, en voulant s'envoler, était tombée du nid.
Pourtant, quand on le vit réélu, et cette fois sans concurrent, aux élections de 1910, il prit, à la Chambre, figure de vétéran. Il avait accepté
dans son pays la direction politique d'un des principaux journaux, V Avenir du Sud-Est, qui soutenait des opinions modérées. Mais la sensibilité parlementaire est telle qu'il suffit à Sigismond de quelques articles aigus dans un petit journal de province pour sentir son influence augmenter. Ce qui demeurait toujours assez vague dans ses opinions se précisa lorsqu'il écrivit librement. D'ailleurs le désarroi de cette période, la dislocation des partis au cours de la campagne électorale et les crises successives faisaient apercevoir l'usure des formules dont la politique vivait depuis si longtemps. Une atmosphère différente semblait entourer le Parlement et y provoquait des frémissements qu'on n'aurait pas soupçonnés.
— Mon cher, dit Sigismond à Barjol, en sortant d'une séance de la Chambre, j'ai l'impression très nette que la période politique inaugurée par les gens de notre âge est révolue.
— Explique-toi, répondit Barjol, car je ne crois pas beaucoup aux cloisons que notre esprit dresse entre les époques pour mettre de l'ordre dans l'histoire.
— Je veux dire par là, poursuivit Sigismond, que je commence à me féliciter de n'avoir jamais eu de convictions bien profondes. La génération qui arrive ne veut plus de nos façons de voir et s'apprête à nous imposer les siennes, voilà mon impression. Nous, au contraire, nous avions une tendance à adopter celles de nos aînés et à y plier notre tempérament.
— Aussi, reprit Barjol, avons-nous tout tiré des idées qu'on nous avait léguées, et ne reste-t-il plus rien au fond. Nous avons dévoré l'héritage. Cela explique que les jeunes gens nous considèrent avec une certaine malveillance. Ils nous accusent d'avoir démoli la maison et de la leur laisser à refaire.
— Et puis, ajouta Sigismond, il y a encore cette différence énorme que nous avions la guerre derrière nous et que, eux, l'ont devant... Ils n'ont pas le champ que nous avions... ce qui a fait que nous ne nous sommes pas trop pressés, que nous avons pris tout notre temps et tranquillement gâché notre vie. Remarque, comme dans notre génération à nous, il y a peu de carrières complètement réussies...
— Consolons-nous avec ces réflexions, dit Barjol en souriant.
Des quatre amis, ce fut d'Antrague que ces années assombrirent le plus. Les autres vieillissaient sous la surveillance de leur esprit, ce qui leur permettait de se mesurer avec l'âge sans trop de surprises ni de déceptions. Lui vieillissait au hasard, suivant un mot de Barjol. Sa femme lui faisait une existence luxueuse et trépidante qui ne lui permettait plus de se rassembler sur lui-même comme un animal bondissant. Mais, aux yeux de Valentine, sa beauté n'était pas altérée. Elle le tenait toujours pour son maître, pour le prince charmant qui l'avait arrachée à sa prison et la promenait à travers les enchantements de la vie.
Elle ne voyait pas la moustache blanchissante, les veines gonflées aux mains, les jambes qui fléchissaient parfois. Toute heure de repos, de délassement, était pour elle du temps perdu et du bonheur gaspillé. Elle pensait d'ailleurs lui obéir et se l'assurer en l'entraînant dans des fêtes, en passant les nuits, en lui restituant ses habitudes de garçon. Les succès fameux de d'Antrague, les allusions qu'elle surprenait éveillaient en elle une jalousie inquiète et un orgueil d'avoir été préférée. Elle croyait soutenir encore une lutte contre toutes les anciennes maîtresses; elle se disposait à combattre les femmes qui tenteraient de lui ravir son mari, à se faire plus séduisante qu'elles. Son imagination créait un monde où elle avait besoin de défendre sans cesse son amour menacé. Quand ils rentraient tous les deux, après quelque souper, blottis dans la voiture, elle vivait des instants victorieux et triomphait de rivales imaginaires. Elle ne distinguait pas que la fidélité de d'Antrague était de la fatigue.
Diverses infirmités venaient de le saisir cet hiver, des rhumatismes, des douleurs au foie. Il avait horreur de se soigner et supportait stoïquement la souffrance. Il n'acceptait d'autre confident que Gonzague, à la perspicacité de qui le drame n'échappait pas et qui lui conseillait de se retirer une saison à la campagne.
— Vous n'espérez pas, je suppose, lui répondit lui jour d'Antrague, que nous pourrons quitter les uns et les autres Paris cet été?
SCÈNES DE LA VIE DIFFICILE 30î
— Et pourquoi? dit Gonzague.
— Parce que nous aurons la guerre et que vous le savez mieux que moi... Elle est inévitable, n'est-ce pas?
Gonzague fronça les sourcils, se tut, fit un geste vague.
— Oh! parbleu, dit d'Antrague, je vous pose la question de tout le monde en ce moment... Les réponses que nous pouvons faire n'ont aucune valeur, mais quant à moi, je n'ai pas l'ombre d'un doute.
Il se leva, de la pâleur au visage, les mouvements saccadés:
— Quand je pense que je suis cloué ici, marié... et que d'ailleurs, physiquement, il me serait impossible de faire un soldat! Voyez-vous Gonzague, ça, c'aurait été ma fin naturelle!... A mon retour d'Indo-Chine, où vous m'aviez envoyé, il y a vingt-cinq ans, — vous vous rappelez...? — j'en ai eu le pressentiment... J'étais convaincu que j'allais trouver la guerre en Europe et que je reprendrais ma carrière interrompue... Mon cher, je vous l'avouerai à vous, toute ma vie a été dominée par cette déception, et aujourd'hui que je pourrais racheter toutes les bêtises que j'ai faites et l'existence absurde que j'ai menée, je suis devenu un invalide!
A une heure donnée, on avait, en effet, aperçu brusquement les raisons pour lesquelles la guerre devenait inévitable. Dès lors, la vie sembla pré-
caire et l'horizon borné. L'activité se transforma en trépidation. Prise entre les lourdes difficultés sociales qui s'amoncelaient et la menace allemande, la jeune génération sentait sa position intenable et piétinait de colère. Quand la guerre éclata, elle en accepta le risque avec enthousiasme, autant pour se délivrer d'un cauchemar que par patriotisme.
Deux jours après la déclaration, Gonzague fut convoqué à une réunion de financiers pour y discuter les mesures à prendre en vue des complications qui surgissaient. A l'issue de la conférence, l'un d'eux lui prit le bras et fit quelques pas avec lui dans la rue. C'était un spécialiste renommé pour ses talents et la largeur de ses conceptions en ces matières.
— Mon cher ami, dit-il à Gonzague, j'ai approuvé tout à l'heure les mesures que nous avons décidées pour l'avenir... Mais, à mon avis, elles sont vaines, et nous n'aurons heureusement pas à les mettre à exécution, car, d'ici trois ou quatre mois, la guerre s'arrêtera automatiquement comme une machine qui a épuisé son combustible... Ce combustible, c'est l'argent... Or, aucune nation ne pourra faire face aux dépenses que va entraîner la guerre, qui n'est à notre époque qu'une forme brutale de la question d'argent.
Il articula sentencieusement:
— La paix viendra parce que les adversaires, pour continuer à se battre, en seraient réduits à s'emprunter de l'argent les uns aux autres.
— Mon cher maître, dit Gonzague, il est possible aussi que pour le pouvoir de l'argent et les lois de sa circulation nous en soyons au point où en étaient en physiologie nos ancêtres avant qu'on n'ait découvert la circulation du sang. On attribuait à certains phénomènes des causes qui nous paraissent aujourd'hui enfantines. N'en serait-il pas de même pour l'argent? Ses vertus essentielles et son rôle dans les sociétés nous sont-ils parfaitement connus?
— C'est une hypothèse, reprit le financier, subitement troublé.
— Nous n'avons jamais vu l'argent en masses aussi grandes que celles qui font leur apparition. Ce mouvement n'obéit-il pas à des lois que nous ne soupçonnons pas encore?
Et comme son interlocuteur hochait la tête, Gonzague lui serra la main, regagna son bureau et se mit au travail.